‹ Ouvrés illustréesChapitre 136 sur 157 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l. — UNE AFFAIRE.

On était déjà aux premiers jours de «cplembre, on avait mis une nouvelle enseigne à la monarchie, cl celle-ci, comme tout magasin qui ouvre sur nouveaux frais, prometlait aux chalands de leur donner un assortiment de lois et de libertés superfines au plus juste prix et d'un excellent user. Ce que Ton a tenu des promesses de ces magnifiques prospectus ne regarde pas ce livre, et c'est seulement comme date que nous les rappelons.

A cette époque, dans la maison de Lubois, deux explications avaient lieu à la fois, l'une dans le cabinet du notaire, l'autre dans la chambre de Camille, la première entre Alphonse et Camizard, la seconde entre le vieux Launay et sa nièce.

— Oui, disait Camizard, je ne pense pas que cela vous gêne; ainsi je vous serai fort obligé de mettre très-prochainement à ma disposition les deux cent mille francs que je vous avais prié de me placer, il y a deux mois.

— Quand il vous plaira, répondit Alphonse en jouant l'indifférence; mais est ce que vous êtes de ceux qui s'imaginent que la révolution de juillet fera faire faillite à la France ?

— Moi, c'est un événement que j'ai prévu depuis bien longtemps, et que je considère comme le point de départ d'une ère de véritable prospérité pour le pays.

— Serait-ce donc que vos opinions bien connues vous font craindre une destitution, et que vous voulez suivre les Bourbons en Angleterre?

— Mes opinions! dit Camizard d'un air étonné, mes opinions sont celles de tout honnête homme. J'ai servi l'empire tant qu'il a fait au dehors la gloire de la France et sa fortune an dedans. J'ai accueilli la resiauration parce qu'elle nous ramenait une paix nécessaire à nos familles et à nos industiies ruinées ; j'aime et je sers la révolution de juillet, parce qu'elle nous promet les libertés pour lesquelles noussommes enfin assez mûrs aujourd'hui. En êtes-vous, mon cher de Lubois, à cette sottise d'opinion inamovible qui s'attache à un homme ou à une famille, se voue à eux et les suit dans quelque roule qu'ils prennent, bonne ou mauvaise? Ces fidélités, croyez-moi, ne servent qu'à deux espèces d'hommes : les niais ou les fripons. Les honnêtes gens

sont fidèles à leur pays avant tout; si on refuse mes services, je me relirerai : mais je les crois iléjà acceptés.

— Vous les avez donc offerts?

— C'était mon devoir.

— Pourquoi donc alors retirer vos fonds ? les placements sont difficiles, répliqua de Lubois qui discutait pour savoir si c'était méfiance de sa solvabilité qui faisait agir Camizard, plutôt que pour connaître l'emploi qu'il voulait faire de ses capitaux.

— Que voulez-vous? dit le conseiller d'Etat, je suis pris de la maladie de la propriété, j'en trouve une à ma convenance, à une trentaine de lieues de Paris, et je crois que je puis faire une bonne affaire.

— Soit, reprit le notaire ; quand vous convient-il de rentrer dans vos fonds?

— Mais, le plus tôt possible; si vous voulez, je passerai après-demain.

A ce mot, Lubois avait \yj\i; Camizard s'en aperçut; mais, malgré les soupçons qui avaient amené sa demande et que confirma le trouble d'Alphonse, il ne montra rien de ses craintes. Forcer de Lubois à avouer qu'il était gêné, c'était se mettre dans la nécessité de rompre avec lui eu se montrant exigeant, ou de se prêter à des arrangements, si le notaire en proposait. Le conseiller d'Etat, en continuant à traiter de Lubois comme s'il n'eût pas douté du bon état de ses affaires, prévenait ce doulde danger. Il connaissait la vanilé d'Alphonse : elle eût peut-être cédé, vis-à-vis de Camizard, à des alarmes hautement manifestées; mais, en présence de cette confiance, elle n'avait garde de faire le premier pas. Ce fut donc malgré sa résolution d'attermoyer avec le conseiller d'Etat que de Lubois lui répondit ;

— Eh bien, ce sera pour après-demain.

Camizard savait de science certaine que les affaires de de Lubois étaient tout au moins embarrassées. Les riches familles du haut faubourg, soit par crainte véritable, soit par mauvais vouloir contre la révolution de juillet, retiraient leurs fonds de tontes les caisses où elles les avaient déposés ; de Lubois avait eu sa bonne part de tous ces remboursements. Les premiers avaient été faits sur l'heure, mais les autres avaient .souffert des délais; il avait fallu parler de placements faits sans l'autorisation des dépositaires, de prêts qui demandaient quelques jours pour rentrer; cependant tout avait été couvert, les fonds

LE CO-NSF.lLLl.U D'ÉTAT.

des uns sci-vant sans doute à payer les aulrcs. Camizard, qui clail absent de Paris durant les premiers jours de la rêvoluliuu, lut aserti (■liez madame de Brémontdela taetiqur du noble faubouri;. 11 revint à Paris pour s'y eonformer. En v arrivairl. il apprit le second mot d ordre du parti, e'elait de ne se dViiielliv d'aucun emploi. Cela servait a la fois à voir comment iraient les atVaires, et, au besoin, à les empêcher d'aller. , , .

Dans les premiers moments delà révolution de juillet, de Lubois avait

rbaiitc ses louanges, et ses nobles clients, sans paraître y trouver rien à redire , n'avaient pas laissé de l'en punir par les petites insinuations nialvi'illantes que permettaient les retards du notaire. Camizard cl^iii donc arrivé véiitablciiient alarmé ebez de l.ubois et il en soiiit plus alarmé encore :

ce n'était pas sans raison. De Lubois avait fait des pertes coii.sidérables en spéculant pour son propre compii' sur les terrains; d'abord , il les avait dissimulées, grâce à cette masse de fonds qui se succèdent et se remplacent dans la eais>e d'un notaire en eredii.

De Lubois eût pu même les réparer par une rigoureuse économie , en restiluanl à la caisse les emprunts qu'il lui avait faits ; mais ses dépenses pour ( l'sarine avaient considérablement augmenté le déficit , et il en était à devoir plus qu'il ne pouvait rendre, lorsque Caniizard redemanda ses fonds. De Lubois avait pensé qu'en qualité d'ami, le cupseiller d'Ltat serait an oin endant. Alphonse éta'ilit ses comptes ; il vit qu'en reniboursanl Camizai'd , il demeurait eompleiement sans ressource pour restituer les autres déjiois qui pouvaient chaque jour être réclamés, et, en désespoir de cause, il se décida à s'ouvrir à Camizard et à lui demander du tenqis.

Pendant qu'Alphonse faisait ces tristes réflexions dans son cabinet, voici ce (|ui se passait dans la chamjire de sa femme.

Camille était encore étendue sur sa chaise longue. Devant elle deux lettres étaient

ouvertes. L'une était d'Alieia et venait de Rome : la jeune artiste annonçait son retour en France. L'autre était d'Autoni; il avait obéi à Camille, et lui en envoyait la preuve. Cette preuve était une lettre de Césarine, où se trouvaient des manières de parler d'amour qui avaient plus d'une fois fait rougir Camille. Depuis un mois, .\iitoni avait frappé vainement ;"i la porte de maiiame de Lubois. Renfermée dans son appartement, elle se refusait à toute visite, sous prétexte d'une grave indisposition. Cette indisposition était la foulure qu'elle s'était donnée dans la nuit du 29 juillet et dont elle souffrait encore.

Rentrée dans sa maison, Camille avait trouvé ses domesiiques concertant une réponse ;'i faire à M. de Lubois sur la dispnriliou de sa

Pendant que Maurice, à genoux devant elle, serrait - Pa;

femme. Alphonse était remonté chez lui par un escalier dérobé, et n'avait pas encore quitté son a|)^)artemeiil pour rassurer Camille. Madame de Lubois, les trouvant assemblés, s'informa si son mari l'avait demandée. Lorsqu'elle apprit, par leur réponse, (|u'il n'éiait pas encore venu chez elle, elle leur recommanda de se taire sur sa sortie, et, courant dans sa chambre, elle se déshabilla rapidenieut et se mit dans ."^on lit. Tout cela fut fait, à proprement dire, sans réflexion, mais sous l'empire de celte indignation que lui causait la conduite d'Alphonse,

sous l'empire du dernier mot de Maurice.

Camille n'avait ù ce moment ni le temps de prendre une résolution, ni la force d'avoir une scène avec son mari. Elle crut , en se taisant, se mettre à l'abri des récriminations imprudentes auxquelles sa colère pourrait se laisser emporler , et puis, il faut le dire , elle était arrivée a celle lassitude du corps et de l'esprit , où l'on paierait de sa vie quelques heures de repos.

Ainsi, quand son mari enlra dans sa chambre, elle le reçut simplement. Mais Alphonse, ayant remarqué son air de souffrance, lui en demanda la cau.se. Elle repondit la moitié de la vérité :

elle dit que , poussée par une folle curiosih', elle avait essayé de sortir, et qu'à la première barricade qu'elle avait rencontrée, elle s'était foulé le pied. La vanilé de de Lubois devina un peu de l'autre moitié de la vérile, car il reprit : — Quoi !

c'est par simple (itriosilé que vous êtes sortie?

— Par simple curiosité, répondit Camille.

— Oh I la pauvre femme I pensa Alphonse avec une vanité à soiiflleter, elle ne veut pas m'avouer que c'est liour moi. .\llons, il fuit lui pardonner, car veiiialileinent je suis ut) indigne trompeur.

Dans celle disposition d'esprit , il demeura assez longtemps il côté de sa femme, cl daigna presque excuser son absence, en lui faisant le récit de toutes les belles choses qu'il avait vues ou faites.

Tout le pouvoir de Camille surelle-mémesuflit à peine à lui faire garder le silence iicndant les impudents récits de de Lubois. Elle crut avoir beaucoup gagné sur ses emportemenls, et s'être montrée généreuse envers son mari, eu ne lui criant pas à cli;ique parole : Mensonç;e! détestable mensonge 1 L'imprudente ne vit pasqu'ellele laissait sedegradervisà-vis d'elle en l'écoulanl, tandis qu'il ajoutait à tous les vices qu'elle avait :'i lui reprocher le dernier et le jibis méprisable de tous aux yeux d'une femme, le vice de la vantcrie en fait de courage. Parce ipie dans les premiers mouvements de dégoilt que lui inspira Alphonse par .ses lâches fanfaronnades, elle ne reporta pas sa pensée sur l'honmie qui venait de la secourir et qui avait donné tant de preuves de ce courage, elle oublia qu'un jour elle ferait cette comparaison , que Maurice

son pied avec tûrce, Camille causait avec son onct ge 37.

LE CONSEILLER D'ETAT

crandirait à ses yeux île tout l'abaissomenl oii descendait son mari. ' Alphonse, piqué du peu d'effet qu'il produisait, se relira mécontent ; Camille demeura seule avec tout ce qu'elle avait de pensées confuses. Le lendemain, quand elle songea à l'explication qu'elle voulait avoir avec sou mari, elle recula devant l'idée de lui dire en l'ace : — Vous m'avez menti. C'est un sentiment commun à toutes les Ames élevées de ne pas oser trop humilier les plus coupables. Elles sentent qu'en leur montrant combien ils ont mérité tous les mépris, on peut leur arracher ce reste de pudeur qui les empêche de se parer de leurs vices. Camille ne voulut pas ramener celte scène où Alphonse, aiTusé d'avoir eu une maîtresse, avait; hautement répondu que c'était vrai. — Mon Dieu, se disait-elle, si je lui disais ce que je sais, peut-être s'en vanlerait-il... et alors...

alors... je le mépriserais. Camille le méprisait déjà.

Elle passa ainsi tout un mois entre les douleurs de sonincerliludc sur la conduite qu'elle avait ù suivre, et les souffrances très-vives de sa blessure ; son mari, également occupe de ses affaires, qui devenaient difliciles et de ses plaisirs san'^ frein, la vojait à peine quelques minutes par hasard. Ce fut dune tout un mois de solitude pour Camille, ou elle eut le loisir du jour pour penser tristement , les heures d'insomnie pour subir la pensée fiévreuse qui h'empare alors de nous.

Ainsi , durant le jour, la conduite de Maurice, sa dernière parole, lui venaient à l'esprit :

— Il m'aime, se disaitelle, il l'a dit; mensonge, ou plutôt calcul; il sait ma position, et veut en profiter. Cependant son accent était vrai. C'était le cri du torturé à qui son extrême souft'rance desserre les lèvres , et qui laisse échapper sa plainte contre la volonté de son âme...

Oui , il m'aime... li ))uis, toute sa conduite à mon égard... Je n'eu puis douter... il m'aime. Indigne amour I celui d'un'honinie mêlé ;i ces intrigues où mon mari se perd , celui d'un homme peut-être sans honneur !... C'est

mon mari qui me l'a dit; s'il l'avait calomnié... rien ne m'assure qu'il m'ait dit vrai... Il y a dans cet homme quelque chose de si élevé... Allons, que m'impoVle tout cela ? qu'il m'aime ou ne m'aime pas, qu'il soit digne d'estime ou de mépris, je ne les reverrai jamais! jamais!... Alors elle prenait un livre, lisait, et forçait son attention à s'attacher hors d'elle-même.

Mais quand venait la nuit, quand venaient ces heures fatigantes passées sur un lit brûlant et sans sommeil, alors l'image de Maurice se dressait à son chevet. Celte image la regardait flxemenl. elle lui répétait d'une voix lente et creuse ce mol : Je suis jaloux ! elle lui tenait mille discours, elle lui disait: — Je l'aime; voilà longlcmiis que lu

le sais, et tu !'as deviné au premier jour où lu me rencontras eiilre toi et ta rivale; tu l'as appris par tous ceux qui te disaient conimenl je prenais partout ta défense ; lu l'as vu quand je t'ai soutenue dans ta course pénible... Je le l'ai dit... tu le sais, je t'aime... et loi, dans Ion ccïur, tu m'aimes aussi... tu te débats... tu cherches un asile, et lu n'en as plus... Viens, viens...

Et Camille alors se levait sur son séant pour échapper à cette fantastique interrogation, où elle-même se faisait ces questions sous la

(igurede Maurice; elle quittait son lit, ouvrait .ses fenêtres en croyant refroidir sa pensée aux fraîcheurs de la nuit; elle s'inondait la tête et le visage, et, le corps glacé, elle essayait d'un sommeil où Maurice revenait encore.

Alors, c'étaient des rêves affreux... c'étaient les combalsde juillet...

c'était du sang où gisait son mari, où gisait Maurice, où elle tumbail aussi, poussée par Césarine. Elle s'éveillait en sursaut, ne sachant où fuir la veille, ou fuir le sommeil ; alors, elle pleurait, et les larmes, celte sainte rosée du ciel , la calmant un peu , elle gagnait une heure de repos et d'oubli, et s'éveillait pour recommencer.

Son indisposition , qu', seule, eût été une souffrance aigué , devint, parmi tous ces tourments, une maladie fâcheuse. Un mois snflit à maigrir Camille , à creuser ses joues et ses yeux. Souvent , et lorsqu'on lui remettait les cartes de visile laissées à sa porte, elle désira y trouver celle de Maurice.

Ce n'était pas pour avoir une attention de lui, c'était pour avoir le droit de lui en vouloir ; c'était pour trouver , dans celte hardiesse à se présenter chez elle, une sorte de declaralion qu'il espérait quelque chose d3 l'aveu qu'il avait fait ; et, devant cette espérance, Camille se fut trouvée foite; elle l'eilt tournée en insulte pour sa vertu, elle se fut réfugiée dans son orgueil. !\Iais rien n'était venu ; Maurice ne s'était pas présenté. Ce n'était pas lui qu'elle avait à combattre, c'était elle-même : la lutte était bien plus terrible.

Le malin du jour où Caraizard avait redemandé ses fonds à de Lubois, Camille avait reçu la lettre d'Alicia qui lui annonçait son prochain retour, et celle d'Antoni qui lui envoyait le billet de Césarine. Elle pensait à l'usage qu'elle pourrait en faire maintenant, et avait pris à peu près la résolution d'attendre le retour d'Alicia pour se concerter avec elle, lorsque ses réflexions furent interrompues par une singulière visile. C'était celle de M. Launay. Le brave homme était entré bien plus embarrassé du regard im|)ertinent du domestique qui l'annonça, que de l'accueil qu'il recevait de sa nièce.

— Quoi ! c'est vous ? lui dit Camille en lui tendant la maui ; combi. u je vous remercie de voire visite!

Il enleva Camille Jan? ses tira> et "ravit les barricades. — Page 39-

LE CONSEILLER D'ETAT

— Il n'y a pas trop de quoi, paice que je ^\>:ns un pi^i pour vous de- l riKiiiiliT un service. I

— Je vous le rendrai, si cela m'est possible. Asseyez-vous, et eau- t sons.

— Je me serais bien adressé à votre mari, dit Launay ; mais, outre que nous n'accordons pas ensemble, il aurait fallu lui dire des | raisons que vous entendrez bien mieux.

Vovons, re|)ondii Camille, à défaut d'intelligence, je vous promets ma bonne volonté.

U'aliord, il faut que vous sachiez que Charles a quitté sa place

d'Inspecteur des postes que je lui avais obtenue, c'est-ù-dire achetée ; parce (pie, voyez-vous, il y en a un las que le gouvernement voulait destituer de leur place, et qui ont donné leur démission moyennant quibus; .sibienquej'enaieu une pour Charles. Ça lui allait: toujours sur les grandes roules ; il aime les chevaux, le tiain, il faisait les cent diables; mais, bernique, ça n'a duré qu'un mois; il a quille, et voilà mes douze mille francs enfoncés. C'est honnête comme ça ; mais c'est pas assez pour monsieur, et, sous prétexte qu'il sait que j'ai de l'argent com])lant, il me persécute pour lui donner une dot.

— Il vent se marier? dit Camille, ce n'est pas si déraisonnable.

— De vrai; mais il veut épouser celte gueuse, cette... Pardon, mais c'est un père qui parle. Enfin, il veut épouser cette gueuse de Césarine.

— Césarine! dit Camille plus étourdie du nom que de l'épithète, oui, je me rappelle... vous en avez parlé cette nuit où...

— A propos, comment va votre pied?

— Vous voyez, je n'ai pas encore pu sortir.

C'esl-y étonnant ! vous êtes comme ce pauvre iM. Maurice; vous

devez savoir ça, qu'il s'est rompu un vaisseau en faisant nn effort; je ne sais comment il m'a expliqué ça; enfin, toujours esl-il qu'il n'est pas sorli depuis un mois.

— D"où savez-vous cela? dit Camille en l'inlerrompant vivement, et tristement étonnée de cette nouvelle.

— Je lésais de lui-même; c'est que, voyez-vous, j'ai été le voir.,. En ce moment, on annonça Camizard qui, ayant appris de de Lubois rindisposiiion de sa femme, venait savoir de ses nouvelles. Après les questions, les réponses, les plaintes d'usage, Launay continua :

— Comme je vous disais, j'étais allé chez M. Maurice, un peu pour le consulter sur ce qu'il connaît cette engeance de Césarine, et à cause que c'est lui qui a été son premier... et que c'est toujours une sorte d'anlorilé paternelle sur ces gueuses-là... Pour en revenir donc, j'étais allé chez M. Maurice un peu pour le consulter, et un peu aussi pour Mvoir de vos nouvelles.

— Des nouvellesde madame, chez M. Maurice ! ditCamizard étonné.

Camille parut interdite ; Launay le vit, et le conseiller d'État le remarqua ; l'oncle, voulant réparer la sottise qu'il croyait avoir faite, ajouta :

— De ses nouvelles, ou quelque chose comme ça, parce qu'enfin, à cause de ce qui est arrivé dans cette nuit du 20 juillet, je me suis dit : M. Maurice est un homme bien élevé, très-galant, qui aura été s'informer comment va le pied de ma nièce. Il me semble qu'il ne faut pas ricaner pour ça, monsieur, et que ce n'est pas plus bêle qu'autre chose.

— Pardon, mon oncle, reprit Camille d'un air qui s'adressait plulùt à Camizard qu'à Launay; c'est que monsieur ignore que c'est devant votre porte que je me suis blessée, et que c'est M. Lambert, que j'ai rencontré 1res par hasard, qui a eu l'obligeancede tne ramener.

— En effet, répliqua méchamment le conseiller d'Etat, je ne savais que ce que m'avait dit de Lubois. Le vrai sens que le ton donnait aux paroles était : Je n'en savais pas plus que votre mari, qui no savait pas cela.

Camille éprouva une vive contrariété : s'expliquer, c'était s'excuser ; s'excuser, c'était craindre de paraître coupable; se taire, ouvrait la carrière aux soupçons : elle espéra que Launay donnerait, tout en parlant, les éclaircissements qu'elle désirait sans vouloir les fournir elle-même, cl elle le remit dans sa conversation.

— Oui, vraiment ; et imaginez-vous ma surprise quand je l'ai trouvé dans cet étal : le pauvre garçon était p;ile à faire frémir; il crachait le sang, el ne pouvait se tenir sur ses pieds. J'allais lui demander de vos nouvelles, el c'est lui qui m'a demandé des vôtres J'ai pas trop su que lui répondre; c'est alors qu'il m'a conté qu'en voulant déranger une grosse pierre qui lui barrait le passage, il avait fait un elïort si \iolenl, qu'un moment après il était tombé parterre sans connaissance. C'est des passants qui l'ont ran^a•^sé el rapporté chez lui, et voilà un mois qu'il ne peut pas se remellre.

Camille écoutait trislemenl ce récit; elle y trouva cependant une sorte de consolation ; elle fut heureuse d'apprendre que c'était par emiiêchement physique que .Maurice ne s'eiait |)as présenté chez elle, el non par une retenue qui eût alleslé un si profond respect pour elle, au milieu de tant d'amour.

Elle préféra le savoir mourant : sentiment cruel qui ne pouvait naître dans l'âme de Camille que parce qu'elle avait grand besoin, sans doute, que cet homme ne fût pas plus qu'irréprochable. Elle ne le garda pas longtemps. Camizard avait trop bien regardé le visage île Camille pour ne pas y deviner quelque chose; il voulut en savoir davantage.

— El c'est .M. Maurice, sans doute, qui vous a engagé à venir chez madame?

— Lui ? reprit Launay, bien au contraire ; car, quand je lui ai dit que je voulais vous faire visite, il m'a dit qu'il suffirait d'envoyer quelqu'un; et, comme j'ai répondu que je viendrais moi-même, il m'a ajouté d'un air singulier : — Ne dites à personne que je suis malade , à personne au monde, je vous en prie. On me croit absent; le médecin m'a défendu de parler, de recevoir, el je ne veux pas être assiégé de visites. — Je suis parti sans vouloir l'ennuyer de mon affaire, car il avait l'air triste, el, si je vous ai parlé de tout ça, c'est que je pense que ce n'est pas vous qui irez le tourmenter.

— Et c'est en remuant une pierre que M. Lambert s'est donné cet effort? dit Camizard.

— C'est lout simple, répliqua Launay, ces jeunes gens, cane doute de rien, d'autant qu'il y avait trois jours qu'il fatiguait; il a voulu faire plus fort que lui, el v'Ian, voilà comme arrive un malheur.

Camille venait d'apprendre d'où venait l'accident de Maurice : elle en était cause; cette cause, il la cachait ;cetaccidenl, il voulait qu'elle ne le connût pas, car c'était pour elle seule sans doute qu'avait été faite à Launay cette recommandation de se taire vis-à-vis de lûul le monde, et Camille se dit alors : — Pousse-til la générosité jusqu'à vouloir m'épargner d'être reconnaissante? quelle âme est-ce don'. quela sienne? craint-il que je lui refuse même ce sentiment? et n'osel-ils'en donner la certitude?.-. .Malheureux! qu'il doit souffrir ! el moi... ingrate I...

l^ne larme vint aux yeux de Camille trahir ces pensées : le regard du conseiller d'État l'y surprit ; mais madame de Lubois ne put lui témoigner son mécontentement de cette indiscrète investigation, car Camizard détourna les yeux et dit à Launay :

— Il quelle est celte affaire pour laquelle vous alliez consulter M. Maurice?

— Peul-être mon oncle ne veut le dire qu'à moi, dit vivement Camille, à qui le cœur bouillait de lout ce qu'elle devinait d'insolents commentaires sur sa conduite dans l'espril de Camizard.

— Je comprends, fil Camizard en souriant, je me retire; et, avec une salulalion ironique, il se leva pour sortir.

— Oh! mon Dieul non, monsieur, reprit Launay; au contraire, vous êtes un homme d'affaires, vous me donnerez, un bon avis, il s'agit lout simplemenl d'un placement d'argent.

Camizard s'arrêta à ce mot, l'œil et l'oreille ouverts, et reprit sa place. Camille se lui, voyant que son observation n'avait fait qu'accroître les soupçons de Camizard.

— Que ne vous adressez-vous à de Lubois? dit Camizard ; il vous trouvera un placement solide, surtout s'il ne s'agit que d'une somme minime.

— Je ne sais si vous appelez minime une somme de deux cent cinquante mille francs.

La ligure de Camizard s'épanouit : il lui sembla voir ses propres fonds aventurés lui revenir par les mains de Launay.

— C'est plus qu'il ne faut à de Lubois, dit imprudemment le conseiller d'Étal.

— Comment? plus qu'il ne lui faut... reprit Launay.

— Oui, fit Camizard, en se reprenant; oui, plus (pi'il ne lui faut pour une opération où il y a cent pour cent à gagner, et dans laquelle vous pourriez vous intéresser.

— Merci des opérations; je sais ce qu'il en coûte. Une bonne hypothèque, voilà ce qu'il me faut à moi. D'ailleurs, voyez-vous, je ne veux pas avoir d'argent libre; quand ce gredin, je parle de mon fils, sait que j'ai des écus quelque part, il me cajole, il me tourne, el enfin il me tire toujours des sommes; au lieu qu'une fois casés, bernique, il n'y a plus rien, et il s'en passera.

— Eh bien ! confiez vos fonds à de Lubois, dit Camizard, il les fera valoir pour son compte.

— Merci encore! s'écria vivement M. Launay, je sais où il les

LE CONSEILLER D'ÉTAT

ferait valoir. Je n'ni pas besoin qu'ils arrivent par M. deLubois où je ne veux pas que mon gueux de lils les envoie.

— Mou oncle!

— Excusez, ma nièce, c'est une parole en l'air ; je ne dis rien contre personne, mais j'ai mon idée sur l'hypotlièque.

— Eh bien! dit Camille, j'en parlerai à mon mari; il vous trouvera

cela.

— Tout de suite, n'est-ce pas? parce que Charles est comme une âme damnée après moi. Je reviendrai vous voir demain.

Le vieux Launay sortit et Camizard se retira avec lui. Camille crut qu'il ne voulait pas avoir à s'expliquer avec elle sur ce qu'il pensait de sa rencontre avec Maurice. Elle se Irompa : Camizard était dansée moment préoccupé d'un bien autre intérêt. Il sortit donc avec Launay, et pendant qu'ils remontaient ensemble les boulevards, la conversation continua sur le sujet qu'ils traitaient avant. Camizard disait à Launay ;

— Je suis désolé de ne pas avoir d'argent pour le prêter à de Lubois, d'autant que, quoiqu'il dépense beaucoup, il est au-dessus de ses affaires.

— Hum! hum! fit Launay.

— lit, d'ailleurs, je crois qu'il me donnerait une garantie qui vaut bien une hypothèque.

— Et laquelle?

— Mais... celle de sa femme.

— De Camille? Je ne sache pns qu'elle ait une fortune à elle, à moins qu'elle ne lui vienne du ciel.

— Et celle qui lui viendra de madame deBrémonl? un héritage de soixante mille livres de rente!

— Bahl

— Vous ne le saviez pas? repartit Camizard d'un air étonné; puis il repartit : — Au fait , on n'en parle pas, à cause de la famille de madame de Brémont... mais le testament est fait... Madame de Bremont est bien vieille... une santé délicate... je crois que madame de Lubois héritera plus tôtqu'elle ne voudrait... Adieu, monsieur... je suis votre serviteur.

El, tandis que Launay poursuivait son chemin, Camizard retournait sur ses pas, regagnait la rue Godot-de-Maiiroy, et montait dans le cabinet du notaire. Il en ferma soigneusement la porte et dit sans préambule :

— Écoutez, de Lubois, vous êtes gêné pour me rendre mes fonds...

— Moi ! point du tout.

— Ne tergiversons pas : je veux vous sauver. 'N'oici l'affaire qui se présente.

Tout aussitôt il l'expliqua à deLubois; il lui dit les préventions de Launay, les insinuations qu'il lui avait adroitement glissées, et enfin la garantie qu'il supposait qu'on pourrait obtenir. Tant que parla Camizard, de Lubois le regarda, comme pour découvrir sa véritable pensée au fond de cette proposition. Ce n'est pas qu'elle lui répugn.ii, il la considérait au contraire comme un secours inespéré du ciel : mais il ne voulait pas se livrer à Camizard. D'ailleurs, le conseiller d'Etat, emporté par le désir d'être remboursé, avait trop vile joué, cartes sur table, le jeu des fripons avec.\lpbûnse, vis-à-vis duquel il avait gardé jusque-là toutes les apparences d'une rigide sévérité de principes. De Lubois sentait son avantage et ne voulait pas le perdre.

— En avez-vous parlé à ma femme?

Le conseiller d'Etat avait, de son côté, deviné la tactique de de Lubois, et ne lui permit pas de s'y tenir enfermé.

— Xon, répondit-il ; je ne lui ai pas parlé de la garantie qu'on peut lui demander, et sur laquelle Camille me consultera probablement pour apprendre ce que je sais des dispositions testamentaires de madame de Brémont.

— Et que lui direz-vous?

— Que je ne les crois pas valables.

Ceci voulait dire : Si vous ne faites pas l'affaire avec moi et pour moi, vous ne la ferez pas. De Lubois garda un moment le sil6nc6>

— C'est deux cent cinquante mille francs que veut placer Launay? reprit-il.

— Oui, il vous restera cinquante mille francs ; et le bruit que je ferai de l'exactitude de votre remboursement peut prévenir beaucoup de demandes semblables à la mienne.

— J'y ai bien pensé, dit de Lubois toujours fort préoccupé ; mais que dire à Camille?

— Est-ce qu'elle entend quelque chose aux affaires?

— Raison de plus : elle voudra des explications.

— On en donne... Et puis, j'y pense... elle sera plus docile ipie vous ne croyez, car elle vous a déjà un peu trompé.

Il s'arrêta.

— Comment? fit de Lubois.

— C'est inutile à vous dire, reprit Camizard... Cependant... oui, il faut que vous le sachiez... cela ferait un mauvais effet vis-à-^is de Launay, s'il paraissait y avoir des secrets entre vous et votre femme.

Et il lui raconta comment il avait appris que c'était devant la porte de Launay que Camille s'était blessée, et que c'était Maurice qui l'avait ramenée chez elle.

— Maurice!... s'écria de Lubois, Maurice!... dans la nuit du jeudi. Ah ! c'était elle.

— Que voulez-vous dire? reprit Camizard tout surpris de l'exallalion de de Lubois.

— Rien, dit Alphonse... mais c'était elle... elle m'a reconnu... et lui... Oh! ce Maurice est un malheur pour moi... Je le hais, ce Maurice... Mais... elle... comment se fait-il?... il faut qu'elle me dise comment cela est arrivé.

— Où diable allez-vous? dit Camizard en arrêtant de Lubois... vous aviseriez-vous d'être jaloux ?

— Jaloux ! moi 1 répliqua Alphonse, moi I et de qui? de M. Maurice? Ce n'est pas cela... mais je ne sais à quel propos ce monsieur s'est porté le censeur de toutes mes actions et le défenseur de ma femme, et il faut que je le trouve encore mêlé à cette circonstance...

— Alais qu'y a-t-il de si étonnant? il a rencontré Camille chez Launay.

— Mais comment Camille était-elle chez Launay?...

— Vous le saurez de lui-même; il revient demain, interrogez-le adroitement.

— Vous avez raison. Et quant à vos deux cent mille francs, ce sera pour après-demain.

— Ohl maintenant, dit Camizard, après-demain ou dans huit jours... il ne faut pas mettre le pistolet sous la gorge du brave homme. , .

— Vous devriez voir Camille pour la préparer adroitement, reput de Lubois après un moment de réflexion.

— Entre nous, avec une femme comme elle, je crois que la franchise est préférable, une demi-franchise s'entend. Avouez votre embarras, sans en dire les causes précises... La révolution de juillet a déjà endossé plus d'un billet protesté... elle peut se charger de diflic-ullés dans vos rentrées.

— C'est possible. Mais je crois que plus ma demande sera dégagée de iiréparat'O"^' ™°'"^ Camille y verra clair. Une proposition bien droite la surprendra mieux : j'y songerai. En tout cas, venez après-demain donc pour savoir ce que dira le bonhomme.

Les deux honnêtes gens se quittèrent sur ce mot de bonhomme, et de Lubois rêva aux moyens par lesquels il pourrait aborder Camille pour la faire pénétrer tout d'un coup dans le mystère de ses affaires dont il l'avait toujours tenue éloignée. Toutefois, le souvenir de Maurice perçait malgré lui à travers sa préoccupation intéressée. Il se rapiielait tout ce qu'il avait dit à Camille sur ses propres exploits et le froid silence avec lequel elle avait accueilli son récit; il se rappelait la manière dramatique et guerrière dont il était sorti de chez lui, fusil en main et sabre au poing, et l'heure et l'endroit où il avait été retrouvé. Camille avait-elle fait confidence de tout cela à Maurice? avait-il aussi à rougir devant cet homme? Enfin il se rappelait cette expression de Camille dans la scène qui suivit le bal de Derby; ce mot : Pous êtes un lâche! que la colère lui dicta alors, que la nuit de juillet semblait avoir justifié. Ces réflexions allumaient dans l'esprit de deLubois des mouvements de rage qui le faisaient se lever et s'écrier comme un fou. Enfin devenu plus calme, il se souvint qu'une affaire plus intéressante devait l'occuper d'abord, et il remit la satisfaction de sa haine contre Maurice après le succès de l'emprunt à faire au père Launay. Nous ne dirions pas par quels moyens aisés un homme d'affaires habile put embarrasser la bonne foi d'une femme qui ne savait ce que c'est qu'un contrat, si nous ne devions rendre compte des motifs secrets qui dictèrent la détermination de Camille et la firent souscrire avec empressement aux désirs de son mari. Dans un amour dont le développement s'opéra par la puissance de la réflexion plutôt que par l'action directe d'un autre amour, qu'il nous soit |>ermis de raconter comme fait ce qui souvent ne fut qu'une idée, mais ce qui fut plus puissant qu'aucun fait.

Nous avons laissé madame de Lubois lorsque Launay et Camizard la quittèrent ensemble. Elle était demeurée avec la lettre d'Alicia, avec celle d'Antoiii, avec le récit de Launay, récit tout plein de Mau-

At

LK CONSEILLER D'ETAT

net'.. Ce fut alors (lUC, reslf-e seule en présence de cet homme absent, qui lui parlait bien plus haut delà solitude où il soutirait que s'il eût été à ses genoux ; ce fut alors qu'elle prit son âme eu suspicion et s'avoua qu'il lui fallait l'élayer de quelque courageuse résolution, car elle penchait vers des idées qui sont un abime où périt l'honneur. Depuis un mois, elle discutait avec elle-même, elle se mentait, elle se dérobait sa pensée sous des accidents de fièvre, de maladie, de chagrin; enfin elle voulut se voir face à face, elle s'arracha le voile dont elle se couvrait le cœur, et, s'interrogeant la parole haute, elle se répondit avec confusion : — Je l'aime.

— Où le fuir? où me cacher? C'est un malheur de plus que vous m'avez envoyé, mon Dieul je le subirai seule et silencieusement; je metlrai la main sur ma blessure, pour que ni lui ni personne ne la voie; et je souffrirai jusqu'à ce que j'en meure ou qu'elle se ferme.

Voilà ce qu'était Camille; voilà ce qu'elle voulait, voilà ce qu'elle eut fait, s'il ne se fût trouvé près d'elle une puissance qui tua le gardien qu'elle avait mis à son cœur, qui brisa le sceau qu'elle avait ellemême apposé à son secret, qui rompit les liens dont elle avait enchaîné sou orgueil.

Il faut le dire : l'indignation de Camille contre son mari n'était pas eleinle; mais elle n'était plus active; son opinion sur le compte d'.Mphonse n'avait pas changé, mais elle ne désirait plus rien faire en vertu de cette opinion. Ce fui dans ces dispositions q«'.\lplionse trouva Camille, lorsqu'il l'aborda pour lui parler de l'affaire Launay.

— Madanu', lui dit-il en entrant chez elle, j'ai un service à vous demander.

— A moi, monsieur? repartit Camille avec surprise, mais avec douceur.

— A vous ; il s'agit d'une chose qui jusqu'à présent ne vous a guère occupée; il s'agit d'une affaire d'argent; il s'agit beaucoup de ma fortune, et par conséquent de la vôtre. J'ai besoin de votre signature pour une affaire.

— Je suis toute prèle à vous la donner, monsieur, repartit Camille, que je sois ou non intéressée dans celte affaire.

— Je vous remercie; mais il faut que vous sachiez pourquoi j'en ai besoin. Votre oncle Launay est venu vous demander votre avis sur nu placement de fonds.

— Oui, monsieur, et je devais vous en parler.

— C'est moi qui vous en parle. Dans ce moment, ces fonds me seraient utiles pour une entre|)rise d'un succès infaillible, et qui assurerait à jamais l'indépendance de notre fortune. Dans ma position, il ne me convient point de distraire de ce que je jjossède une somme si considérable pour en faire un usage commercial; il me convient encore moins de l'emprunter, et je souhaiterais que ce fût en voire nom que se fit cet emprunt : c'est une affaire de convenance.

— Je comprends mal comment cela se peut. Je suis sans fortune, vous le savez, je ne |)Ossède rien, et...

— C'est une affaire de forme, et ma garantie répondra suflisanumnl pour vous, reprit de Lubois avec une légère impatience.

— Je ferai ce qui vous plaira, monsieur, quoique...

— Eh bien ! que voulez-vous dire?

— Rien, ohl rien.

L'idée que ce que lui proposait de Lubois pouvait être une lroni|)crie était un moment venue à Camille ; mais elle l'avait aussitôt repousséc, craignant d'élendre jusqu'à la probité d'Alphonse des préventions qui ne devaient pas sortir de ses griefs d'épouse. Elle avait d'ailleurs [dus d'un exemple de très-mauvais maris qui élaient des hommes Il lit probes, et puis, dans la disposition d'âme où elle élait, Camille chercliail à. se rattacher à son mari par quelque lien que ce fût. l'.Wc l'avait essayé un mois avant, elle l'essayait encore. S'il n'était pas ce que j'ai cru, se disait-elle, je veux être pour lui plus qu'il n'a sans doute espéré. Qui sait? peut-être se laissera-t-il toucher à mon abnégation de luul droit sur lui, peut-être un mouvement de reconnaissance pour ce que je fais et que je pourrais refuser le ramènera-t-il à mieux vivre envers moi. Un pas, un seul pas qui nous rapproche, et je m'appuierai à lui pour me .sauver.

Do Lubois était demeuré embarrassé du facile consentement de Camille; il ne comprenait pas que tout ce qu'il avait de torts envers elle se fût si facilement effacé de son âme. Il s'était attendu à des refus qu'il aurait à dompter, et il lui dit d'un ton qui n'était pas sans émotion :

— Vous êtes généreuse, Camille, et vous m'apprenez aujourd'hui, plus que jamais, que je vous avais mal jugée.

— Monsieur, je ne mêle pas les chagrins de ma vie aux inlérêls de voire forlune. La mienne, si j'en avais «ne, vous apparliendrail si

vous en aviez besoin. Je vous le dis sans craindre que vous me répondiez que la générosité est facile en suppositions, parce que j'espère que vous croyez de moi ce que je crois de vous.

— Et vous avez raison, répliqua de Lubois sincèrement troublé. Je vous remercie de votre bonne opinion : celle-là... j'ai passé ma vie à la mériter... Cependant, je vous remercie, Camille... je vous remercie.

Alphonse, en prononçant ces paroles, avait quelque chose d'ému dans la voix : était-ce houle de tromper ainsi Camille? était-ce remords de l'avoir méconnue? Madame de Lubois se persuada que c'était ce dernier sentiment; et elle suivit son mari des yeux pendant qu'il se promenait dans la chambre. Oh! semblait-elle lui dire, revenezà moi... revenez à moi !

Sous l'empire de ce .souhait, ses yeux devinrent humides: Alphonse le vit.

— Vous souffrez toujours beaucoup? lui dit-il.

— Moins, beaucoup moins, repondil-cUe en souriant doucement.

— Pourquoi toujours demeurer seule? Vous ne recevez plus personne, repartit .\lphonse d'un air d'intérêt.

— La compagnie d'une femme malade est peu intéressante.., et puis, je voulais vous demander une permission. Je crois que quelques semaines de séjour à la campagne rétabliraient tout à l'ait ma .santé. Je puis aller chez ma marraine. Si vous y consentiez, vous me feriez grand bien.

Dans ce désir de Camille, il y avait un motif qui échappait à la pénétration d'Alphonse, et peut-être eùl-il fallu le lui expliquer longuement pour le lui fnirc comprendre. C'est que les hommes manquent de ces délicats aperçus de la vie qui surprennent l'esprit des femmes et les trompent quelquefois, tant elles s'imaginent que nous voyons les choses comme elles. Outre que par cette absence Camille croyait échapper à sa préoccupation au sujet de Maurice, oubliant que ce n'était pas lui, mais elle qu'il fallait fuir, outre que son séjour chez madame de Brémont devait arrêter les suppositions de Camizardsur sa rencontre avec Maurice et sur le silence qu'elle avait gardé à ce sujet, Camille avait au fond de ses raisons une espérance qu'elle ne voulait pas discuter, de peur de la détruire. Elle pensait que si, ramené par ses bons [irocédés, Alphonse voulait renoncer à son intrigue avec Césarinc, il le ferait bien mieux quand il aurait l'air de le faire lui-même. Sa vanité, d'après le calcul de Camille, n'aurait pas à craindre de paraître avoir cédé aux colères ou aux exigences de sa femme. Camille avait tant besoin qu'il redevint pour elle un bon mari, qu'elle se relirait de la lutte, pour le laisser agir à son aise, le monde dût-il ne savoir grc qu'à lui de sa bonne résolution.

Si l'on considère ce qu'il y avait d'orgueil et de décision dans le caractère de Camille, et qu'on remarque le rôle auquel elle se résignait, on appréciera sans doute comliien pour elle devait être menaçant le sentiment qui lui dielait sa nouvelle conduite. Ce sentiment la dominait tellement, qu'elle demandait à tout aide contre lui : à l'absence, à l'espoir d'un retour, à des idées qu'Alphonse ne soupçonnait même pas.

De Lubois lui répondit qu'il était prêt à souscrire à tout ce qui lui serait agréable, et il fut décidé qu'elle partirait dès que l'affaire de Launay serait conclue.

Grâce à l'adresse de de Lubois, à l'enireinisc de Camizard qui parut rencontrer Launay comme par hasard chez le notaire, l'emprunt projeté se fit comme il le voulut. Les pièges ne manquèrent pas à la bonne foi de Launay; plusieurs fois, leconseiller d'Etal eut l'air de s'échapper maladroitement sur les dispositions testamenîaires de madame de Rrémout; plusieurs fois il y eut des questions pleines d'iulérêl faites sur la santé délabrée de la bonne dame. Camille elle-même en fut dupe, et le jour où elle s'apprêtait à partir pour la campagne, elle crut aller soigner sa marraine.

.\insi donc, Camille, mariée séparée de biens avec son mari, venait d'emprunter, avecsou autorisation, deux cent cinquante mille francs à Launay, garantis par M. de Lubois en cas de non-paiement de madame. Tout cela dura une semaine à peu près, au bout de laquelle Camizard fut remboursé et Alphonse tenu pour un homme dont l'exactitude dans les affaires devrait servir de modèle à tous les jeunes gens. Camizard en parla dans le grand faubourg ; il trouva même moyen de bâtir à ce propos un système tout entier sur ces caractères puissants et faibles à la fois, si rigides dans leur probité et si faciles dans laurs mœurs. Alphonse parut curieux à connaître à quelques belles dames d'oulre-Seiue, et le notaire reçut à cette époque des invitations dont il lit sottement parade en les laissant maladioiiement lonikr de su poche dans quelques mauvaises coulisses.

LE CONSEILLER D'ETAT

IL — nr.NCONTriE.

Lp jour mC'mo où Camille signu le conlral ave« Launay, elle monta en voilure el prit la route d'Orléans pour allor rejoindre madame de Brémoiit dans sa terre. Quelques heures après son départ, un donie.stique sans livrée apporta pour madame de Lubois un billet soigneusement cacheté, en recommandant qu'il ne filt remis qu'à elle seule. — Je m'en charge, répondit celui qui le reçut.

Comme la recommandation du commissionnaire ressemblait à celles don t on accompagne les lettres qui ne doivenlpas être lues par monsieur, !e domestique jugea plus prudent d'expédier la lettre à madame avec quelques carions qui devaient lui être envoyés à la campagne, que de prier monsieio- d'y mettre l'adresse du château de madame de Brémont. Dans tous les cas, ce billet, eùt-il été remis à Camille au moment où elle parlait, serait arrivé trop tard pour prévenir le malheur auquel il voulait obvier; le retard qu'il subit et qui, par diverses circonstances, dura près de quinze jours, ne fit qu'éloigner l'explication qui en résulta, et peut-être eût encore été plus fâcheuse si elle avait eu lieu sur-le-champ.

Camille arriva chez madame de Brémont et fut reçue à bras ouverts et avec toutes les commisérations imaginables. Madame de Lubois avait quitté son mari sans regret quoique avec tristesse. L'idée que cette séparation de quelques semaines lui serait fatale l'avait longtemps poursuivie. Wais l'espérance qu'elle avait basée sur cette séparation la rassura peu à peu. C'est le propre des imaginations fortes de faire abonder les bonnes raisons à l'appui de ce qu'elles supposent possible; il en arrive qu'au bout de quelque temps elles regardent comme assuré ce dont elles doutaient en commençant. Ainsi, lorsque Camille entra dans le château de madame de Brémont après un jour de route, elle s'était convaincue qu'Alphonse profiterait de son absence pour rompre avec Césarine. Ses procédés avec Camille, depuis le jour où elle avait consenti à l'emprunt, lui en étaient un garant. Sans doute, il n'était pas revenu complètement à ses devoirs, mais ses paroles, quoique réservées, étaient pleines d'intérêt. Plusieurs fois, comme elle ne pouvait encore quitter que difficilement sa chambre, il lui avait demandé la permission de dîner près d'elle : il n'était pas sorti la veille de son départ ; il en était résulté pour Camille une distraction d'elle-même. Le soin d'une conversation difficile à tenir dans des limites convenables l'avait occupée tant qu'Alphonse avait été présent, et elle avait moins pensé à Maurice.

Dès son arrivée, madame de Brémont interrogea Camille sur la manière dont elle vivait avec son mari.

— J'espère, lui dit Camille ; il est déjà bien meilleur pour moi. Je crois qu'il se repent.

— Ce n'était pas le moment de le quitter; il fallait le maintenir dans celle bonne disposition.

— Au contraire, un mot qui eût pu lui faire croire que j'en voulais tirer avantage l'eût peut-être rendu à sa fatale passion ; vous savez comme il craint de paraître dominé. Je l'ai laissé à lui-même, et je suis sûre que, s'il ne revient pas à moi, du moins il quittera cette fille.

— Je suis ravie de ce que tu me dis là, mon enfant, d'autant qu'à part les torts qu'il a envers toi, c'est un charmant garçon que ton mari, un homme d'ordre. On avait un peu jasé sur son compte; Camizard a été à Paris, et il m'a écrit, il y a quelques jours, qu'il s'était assuré par lui-même que jamais ses affaires n'avaient été eu si bon état. C'est que Camizard lui avait confié deux cent mille francs; eh bien ! ton mari les lui a rendus rubis sur l'ongle, à l'instant même où on les lui a demandés.

— Deux cent mille francs I dit Camille; et quand les lui a-t-il rendus?

— Il y a huit jours.

— Huit jours...

Elle réfléchit. — Ce n'est pas cela, se dit-elle.

Madame de Lubois avait tout de suite fait en sa pensée le rapprochement du remboursement de Camizard et de l'emprunt de Launay. .Mais Launay n'avait versé ses fonds que la veille, et Camizard était remboursé depuis huit jours. Elle s'accusa de prévention contre son mari.

— Mais que disait-on, reprit-elle, que disait-on contre Alphonse?

— Oh I que veux-tu? c'est un peu sa faute... il a été se mêler dans cette bagarre de juillet... ça n'a pas plu parmi ses clients; un notaire héros, on ne voit ça que de ce temps-ci... il aurait dû penser à sa clientèle... mais ça s'oubliera, pourvu qu'il ne recommence pas... C'est très-bien d'être brave; quand ou est notaire, ou garde ça pour soi.

Pendant que madame de Brémont parlait ainsi, Camille était sur les épines, Ces éloges du courage de sou mari lui rappelaient trop cruel-

lement la vérité, et celle vérité, elle eût voulu se la cacher à tout prix : dans les dispositions nouvelles où elle se trouvait, elle avait besoin d'oublier les torts d'Alphonse.

Quoique Camille marchât avec assez de facilité, elle ne pouvait faire de longues promenades ; elle ne quitta donc pas le château et le parc de madame de Brémont durant la première semaine de son séjour. Quelques visites de voisinage vinrent à peine interrompre sa solitude; car on peut dire qu'avec sa marraine, elle était comme seule; Camille avait facilement pris celte habitude d'entendre parler sans écouter, et de répondre sans penser, habitude qu'on contracte bientôt quand on demeure avec des bavards.

Toutefois, elle se trouvait bien de la campagne : le centre de sa vie, le cœur, n'était pas moins douloureux; mais elle n'en souffrait pas tant. Lorsqu'on vit enfermé dans une chambre, la douleur qui s'échappe de vous semble se heurter aux murs, et rebondit au cœur. Mille objets, qui sont autant de témoins de votre vie de tous les jours, vous la renvoient. Dans les vastes prairies, sous les longues allées du parc de madame de Brémont, la douleur de Camille s'épandaii au dehors, et semblait se perdre et se fondre dans l'espace et dans l'atmosphère ; c'était un air qu'elle saturait de tristesse, dans lequel elle marchait, mais qui ne lui déchirait point la poitrine. Il en est ainsi du son d'un instrument et du feu d'un foyer, dont l'un bruit avec fracas en se répercutant aux mille échos d'une enceinte sonore, dont l'autre s'irriie et devient cuisant en se rélléchissani aux parois d'une fournaise. Jeiezles sous le ciel, le son s'adoucit en fuyant dans l'espace, le feu ne fait que tiédir l'air au milieu duquel il brûle.

L'image de Maurice revenait encore à Camille, mais elle n'avait plus ce caractère ardent, impérieux, qui la faisait trembler; elle le voyait pâle, triste, résigné, dévoré d'un amour muet, et qui n'avait que des regards et des paroles qui demandaient pitié.

On ne pense pas, sans doute, que madame de Lubois n'eût pas souvent reconnu combien sa conduite envers Maurice manquait aux habitudes de la plus simple politesse : souvent elle avait cherché dans les exigences du monde un prétexte pour s'autoriser à s'informer do la santé de Maurice ; mais le dernier mot de leur entrevue se dressait toujours à rencontre de ce qu'elle eût osé faire; ce mot, Je suis jaloux, interdisait à Camille le moindre intérêt pour celui qui l'avait prononcé. Il faut le dire aussi, Camille était rassurée sur la vie de Maurice; elle n'avait cependant aucun renseignement certain sur lui; mais elle était trop tranquille pour qu'il fût mort. Quelque cri sinistre se serait élevé en elle, s'il avait succombé; il y aurait eu de sombres présages qui l'eussent avertie; il serait arrivé malheur dans la nalure, si un tel malheur fût arrivé à Camille. Inexplicable et sainte intelligence de l'amour, douce et vénérable superstition qu'il faut garder, ou plutôt qu'il faut avoir à son insu ! Camille ne s'expliquait pas cela, mais elle l'éprouvait; elle s'était dit une fois, la main sur son cœur, et en le trouvant sans inquiétude sur Maurice:

— Je sens qu'il vit.

Les jours se chassaient, et leur uniformité, celte lime inaperçue qui use à la longue les plus âpres sentiments, avait déjà adouci la sensation aiguë des douleurs de Camille. Un soir qu'elle était demeurée dans le parc, seule et presque heureuse de ne plus se sentir si malheureuse, elle entendit des voix qui l'appelaient : elle se hâta de regagner la maison.

Ma chère enfant, lui dit madame de Brémont dès qu'elle l'aperçut,

voici une invitation de M. de Marquoy, qui demeure à une lieue d'ici, à ce beau château qu'on voit de la terrasse du potager; il m'engage à dîner pour demain : veux-tu y venir ?

— Il n'est pas question -de moi dans celle invitation, répondit Camille.

— Pardon, madame, dit un domestique qui attendait une réponse, le général m'a dit de venir inviter madame de Brémont de sa pan, puis il m'a ajouté : Je la crois seule; mais si elle a quelqu'un au château, qu'elle nous amène tout son monde. C'est la fête du général, madame, il y aura un feu d'artifice; on s'amusera beaucoup.

— Si tu ne veux pas venir, je ne te laisserai pas seule ici, reprit madame de Brémont.

— En ce cas, je vous accompagnerai, répondit Camille, quoique ma santé...

— Au contraire, ça le distraira un peu. Lucien, dis au général que je serai chez lui demain à deux heures.

— Bien précises, parce qu'on doit aller dans la forêt.

— C'est bien... A propos, annonce-lui la \isite de madame... non... je veux lui en faire la surprise; dis-lui seulement que ie n'irai pas seule.

LE CO-.SI.ILI.f.IÎ D'I'T.VT.

l.(!doniesli(iue repartit; Camille iiiterroga maJame île liirmoiil sur le général île Marquoy.

— C'est UN boiiliomine, répondit madame de Brémont, qui vil d'ordinaire à la campagne, plus serviable que complimenteui', plus franc que poli.

— On le voit. Celte manière d'inviter sans écrire...

— Alil c'est que voilà le diflicile. C'est un ancien cadet qui, à l'à;;e (le douze ou treize ans s'est échappé du séminaire où il elait. Pendant quelques années on le crut mort. Un beau jour on le retrouva mousse sur un navire marchand; on le fit rentrer au séminaire; trois jours apiès, il avait disparu pour se faire soldat. On l'a laissé où il élait, et c'est lui qui est arrivé où il est. Du reste, bonhomme, faniil'ier, se vantarjl à tout propos d'avoir fait sa fortune, et d'être devenu général sur le champ de bataille, comme un vrai paysan; à l'cnlendre et aie voir, on aurait toutes les peines du monde a deviner qu'il est d'une excellente famille.

— Et quelle espèce de gens voit-il?

— Mais... tout le monde du voisinage, à peu près.

— Ce sera une cohue que cette fête, à ce que je crois.

— Le soir, peut-être ; mais nous ne serons que huit ou dix au diner. Je suis charmée que lu viennes ; je suis sûre que lu feras la conquête du général ; tu te feras belle.

— Ce sera difficile; les carions que j'attends depuis plus de quinze jours ne sont pas arrivés : mais à la campagne on est toujours bien.

— Quand on est comme toi '.

— Ah I ma marraine, quelle galanterie!

— C'est une réminiscence... Tiens, c'est un mol de Cami/.ard, un jour qu'il me surprit en négligé de... Tu comprends bien qu'on dit ces choses-là à toutes les femmes.

— A toutes les femmes comme vous, ma marraine.

— Me voilà payée en ma monnaie... c'est bon, petite... vous êtes méchante; mais lu es belle comme un amour... lium! si tu voulais être raisonnable....

Elles causèrent ainsi quelque temps, et rentrèrent dans leurs appartements. Le lendemain à une heure, elles montèrent dans le coupé de madame de Brémont, cl se mirent en roule pour le château de M. de Marquoy. Au bout d'une heure de marche, la voilure entra dans une longue allée; elle y était à peine engagée, qu'elle s'arrèla à un cri bruyant et joyeux, poussé par un gros homme qui sortit du taillis.

— Bi-avo! bravo! voilà qui est sublime; la première arrivée! bravo,

ma voisine. ,

— Bonjour, monsieur de Marquoy, répondit madame de Brémont en descendant de voilure, permettez-moi de vous présenter ma filleule.

Le vieux général considéra Camille avec des yeux réjouis.

— Est-elle mariée, cette belle filleule-là? Mais oui, c'est madame de Lubois.

— Tant pis... tant pis...

— Pourquoi donc?

— C'est que je vous l'aurais tout de suite demandée en mariage. Et il se mit à rire d'un gros rire content.

— Je te l'avais dit, Camille, que lu ferais la conquèie du général.

— C'est une bonne forlune, répondit Camille en souriant, dont je dois remercier ma bonne étoile ; car je ne sais en quoi je l'ai méritée.

Le général se posa devant Camille en la considérant de la tête aux pieds.

— Eh bien, je vais vous le dire: voyez-vous ça? ajouta-til en mnnirant ses cheveux blancs, vous méprisez ça, vous autres jeunes têtes, c'est pourtant une fort belle chose.

— i:i fort respectable, dit madame de Brémont.

— C'est pas ça, reprit le général du ton d'un instructeur qui commande un peloton, c'est pas ça ; c'est qu'avec ça, voyez-vous, contiiiuat-il en tirant encore sescheveux blancs, je peux vousdire: —Madame, vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue.

Camille sourit.

— C'est qu'avec ça, je imis vous dire que pour des yeux comme les vôtres, j'aurais fendu la tète à mon meilleur ami.

Camille rougit.

— Que pour voir la pointe de vos cheveux, je me serais tenu sur le boni dénies orteils durant trente-six heures.

Camille ne put s'empêcher de rire.

— Que pour des dents comme ça... sacrebleu!... j'aurais...

— Général ! fil madame de Brémont.

— C'est juste, c'est juste, reprit M. de Marquoy eu se donnant un air

malin; quand ou jure devant madame, ce ne peut être qu'un amour éternel.

El il rit encore en se bourrant le nez de tabac. H en ollrit à madame de Brémont.

— En prenez-vous?

— Quelquefois, dans la tabatière des autres, répondit madame de Brémont en prisant.

La tabatière était ornée d'un magnifique portrait de l'empereur : Camille demanda à le voir pour se faire une contenance pendant celte singulière conversation.

— Vous êtes bien gai aujourd'hui, mon voisin, reprit madame de Brémont.

— C'est que j'ai du chagrin qui me met en colère.

— El contre qui, mon Dieu?

— Conlre un coquin de. Meieuqui s'avise d'être malade, et malad.' de quoi? malade d'amour...

— Il faut le niaiier.

— Excellent remède, je le sais... mais, en fait de mariage, c'est comme vous pour le tabac; il en prend... quelquefois... dans la lahatière des autres.

— Est-ce un Marquoy, votre neveu ?

— Ni Marquoy, ni marquis; c'est le fils de ma sœur cadette, qui a préféré épouser un nche bourgeois que se faire religieuse, c'est le fils de ma sœur Lambert.

— Lambert ! dit Camille en s'arrêtant et en laissant tomber la tabatière qui se brisa sur le pavé de l'avenue au bout de laquelle on élait déjà arrive.

— Ma tabatière ! s'écria le général avec violence et en la ramassant... c'est l'empereur qui me l'avait donnée... s.... la voilà en morceaux... Pardieu! il faut être bien gauche...

— Pardon, monsieur, fit Camille, bouleversée à la fois du nom qu'elle venait d'entendre et de sa maladresse, pardon... c'est un éblouissement... c'est... le cœur qui m'a tourné... Oh! ma marraine, permettez-moi de me retirer.

— Mais, mon Dieui comme voilà pâle et tremblante!., reprit M. de Marquov, pardon, pardon, je suis un peu brutal... je vous ai dit des choses..', ça n'a pas le sens commun; j'en ai dix de plus belles... ce n'est rien.

Mais Camille pâlissait de plus en plus, elle chancelait.

— Assieds toi, mon enfant... Mon Dieu! tu te troubles pour rien... Mon iKiuvre général, que voulez-vous? elle a tant souffert!

— Mais la\oilà qui s'en va tout à fait... Hé ! Louise... Lucien, tout le monde, cria le général à tue-tcte... de l'eau! du vinaigre!...

On était à quelques pas du chàleau, plusieurs personnes acunnirent : Maurice en était. A l'aspeci de Camille défaillante et soutenue par le général, il sembla pétrifié.

— De l'eau, du vinaigre... Eh bien! qu'est-ce que tu fais, comme une statue?...

— Madame de Lubois, murmura Maurice.

Camille rouvrit les yeux et l'aperçut; elle se leva avec effort du banc ou elle était.

— Ma marraine, dit-elle, permettez-moi de retourner au château, je me sens mal, très-mal.

— Non, pardieu pas, dit le général; vous ne partirez pas en cet

état... s labatièie, ajoula-t-il en achevant de la briser tout à fait

sur le pavé, c'est elle qui en est cause...

Camille n'avait pas la force de se soutenir; les domestiques avaient apporte un fauteuil où on la plaça.

— Allons, toi, aide-moi à la porter au salon. Maurice s'avança.

— C'est pas toi, c'est Lucien... as-tu envie de te remettre sur le flanc... le voilà aussi, toi, pâle comme un mort... Mon Dieu! q.iellis poules mouillées que tous ces jeunes gens !

Aussitôt, aidé de deux domestiques, il transporta madame de Lubois dans un vasle salon où on lui fit respirer des sels dans un D.icon qu'avait été chercher Maurice. Elle se remit un peu.

Elle essaya de parler.

— Non, dit le général, taisez-vous... Vous allez demander à pariir, et vous me feriez trop de chagrin... Tenez, vous devez comprendre ça d'un vieux soldai comme moi : l'empereur me l'avait doniu''e celle tabalière, j'y tenais à cause de lui... je vous ai dit des mots désagréables .. eli bien, voyons, ne soyez pas fikhée... je vous demande pardon...

— Ce serait à moi à m'exeuser, dit Camille, mais je n'ose plus.

— l'.t vous ne parlez plus de partir, n'est-ce pas?

— Non, dit Camille gr.ivomenl, je ne veux pas avoir l'air de fuir...

LE CONSEILLER D'ETAT

— A la bonne heure, dit le général en se frotlanl les mains. — C'est (a faute aussi, reprit-il en s'adressant A Maurice qui écoulait pensif : je parlais de loi au moment où l'accident est arrive... ça m'avait mis de mauvaise humeur, et quand j'ai vu ma pauvre tabatière à terre... Mais en voilà assez... Ah! qu'esi-ce qui nous vient là"?... t'est, ma foi, Lauffray avec sa femme et ses filles ; je reconnais sa voilure. Venez avec nioi, ma voisine, nous allons aller au devant-d'eux.

Camille se leva.

— Non, c'est à madame de Brémont que je parle; demeurez ici avec ce nigaud de Maurice qui s'avise aussi d'être malade... Vous ne Valez pas mieux l'un que l'autre; ah I ma voisine, ce n'est pas de notre force, nous les enterrerons tous.

Et, ce disant, il eutraina madame de Brémont dans le jardin, et laissa Camille et Maurice en présence. Camille était assise dans le lauteuil sur lequel on l'avait portée au salon, et jouait, les yeux baissés, avec le flacon de sels qu'elle tenait : Maurice était debout devant elle, tous deux pâles et souffrants de leur maladie, tous deux oppressés de leur cœur. Mauriic le premier interrompit le silence embarrassant qui était entre eux.

— Sur mon honneur, madame, lui dit-il, j'ignorais que vous fussiez chez madame de Brémont.

Camille releva la tête et répondit froidement :

— Pourquoi me dites-vous cela, monsieur?

— C'est que vous pourriez peut-étri' croire que cette invitation de mon oncle est un piège que je lui ai suggère pour vous attirer ici, et...

— Un piège, monsieur 1 en quoi? reprit Camille du même air glacé, vous êtes chez votre oncle, je suis chez ma marraine ; nous nous rencontrons parce qu'ils se voient, c'est la chose la plus simple du monde.

— La plus simple du monde, en effet, dit Maurice avec quelque amertume; je n'y avais pas pensé, madame.

Ils gardèrent encore le silence. Camille, en levant les yeux, vit Maurice qui s'était assis et qui appuyait sa tête dans ses mains... il était dans cette position où elle l'avait déjà vu une fois : cette circonstance lui revint en souvenir; elle en eut peur, elle prit une résolution forte, elle voulut en (iiiir avec Maurice . La reconnaissance qu'elle devait à cet homme pesait sur son cœur: il lui sembla que, cette dette une fois payée, elle deviendrait libre envers lui. Elle osa parler la |)remière de celte nuit du 29 juillet.

— Je dois vous paraiire bien peu polie, lui dit-elle, de ne pas vous avoir encore remercié du sers icc que vous m'avez rendu, et qui a failli vous devenir si fatal.

— 0 mon Dieu! répondit Maurice en souriant amèrement et après une longue aspiration, comme s'il eût voulu faire peser tout l'air de l'atmosphère sur son cœur pour le refouler au fond de luimême, ô mon Dieu! madame, cela n'en vaut pas la peine : moi-même je suis bien plus coupable : j'ai oublié de vous demander quelles avaient été les suites de votre accident.

— J'en ai beaucoup souffert, monsieur.

— Oui, dit Maurice en se levant pour marcher dans le salon, et se donner un air indiffèrent, tandis que sa voix frémissait malgré lui ; oui, c'est une chose fort douloureuse que ces blessures cachées, et dont on n'a guère pitié, parce qu'il n'y a ni plaie ouverte ni fracture apparente. Soi-même on se trompe sur le danger de ces douleurs, on Sent une légère atteinte, on s'imagine que cela ne sera rien, on néglige d'y porter remède, on se lie à ses forces, on va, on va toujours, et puis le mal s'étend, le cœur s'endolorit, il souffre au moindre contact, se brise au plus léger effort; tout le heurte, le blesse, l'irrite ; un mot, un regard, un silence : enfin, c'est une souffrance insupportable, sourde, continue, qu'on voudrait déchirer pour la faire saigner et pleurer; mais on n'ose pas, on se tait; et, s'il arrive que l'excès du mal vous arrache un cri, on demande pourquoi on se plaint, on...

Maurice se lut tout à coup; Camille, qui l'écoutait la tête et les yeux baissés, ne sachant comment arrêter cette exaliation d'idées qui, de la douleur physique, avait passé à la douleur morale, Camille se levait pour sortir ; Maurice le vit, et, se reprenant, il ajouta froidement :

— Vous devez savoir cela, vous, madame, qui avez mal au pied? Camille ne répondit pas, et s'avança vers le jardin. Maurice ajouta

doucement :

— Mais vous êtes guérie, à ce que je vois, je vous en félicite. Camille était sur la porte du salon, elle s'arrêta et recula avec

terreur.

— Monsieur, dit-elle soudainement, monsieur, voilà M. Camizard.

— Eh bien ! dit Maurice.

— Eh bien! monsieur, reprit Camille en rogardanl Mauriç« lixemenl, qn'allons-nous dire"?

— Et à qui, madame?

— Mais à tout le monde; M. Camizard sait que c'est vous qui m'avez sauvée dans celte affreuse nuit.

— Il le sait?

— Oui, monsieur, il le sait, et nous avons eu l'air de ne pas nous connaîti'el... Que va-t-on penser maintenant?

— Rien qui doive vous alarmer, madame. Je puis faire taire JL Camizard, si cela est nécessaire. Mais ce qui arrive est la chose la plus simple, comme vous disiez : nous nous sommes vus une fois dans un salon, une autre fois dans la nuit; on peut s'oublier aisément quand on se connaît si peu. Vous m'avez oublie; moi, je ne vous ai pas reconnue; la maladie vous a beaucoup changée, cela est facile à comprendre.

— Ah! oui, c'est cela, dit Camille vivement, je dois être bien changée, bien pâle... c'est que j'ai beaucoup souffert, moi aussi.

Camille sortit tout à fait du salon, et Maurice la suivit. Ils allèrent ensemble au-devant des nouveaux venus. Camizard s'avança vers Camille :

— Je suis arrivé il y a une heure au château ; j'ai su ([ue vous éliez ici, et je me suis permis de venir vous y chercher... le général m'excusera.

— Comment donc ! je vous en remercie.

— Et moi aussi, ajouta Camille, c'est un jour de surprises, car j'ai eu le bonheur de rencontrer ici M. Lambert que je n'avais pas encore trouvé l'occasion de remercier du service qu'il m'a rendu; vous savez, monsieur Camizard?

— Comment 1 vous vous connaissez? reprit le génér-al.

— Oui vraiment, mon oncle, j'ai eu l'honneur de rencontrer madame de Lubois dans le monde.

— Et tu as été assez maladroit pour ne pas la reconnaître tout de suite?

— C'est qu'un costume de bal ressemble si peu à un habit de campagne, reprit Maurice en souriant ; et d'ailleurs, je crois que madame a été un peu malade. Puis il ajouta, avec cet air de galanterie banale auquel le plus indiffèrent se croit obligé envers les femmes : Je ne dirai pas à madame qu'elle était plus belle, mais elle l'était autrement.

Camizard avait écouté pour saisir une intonation étudiée, quelque chose qui mentît au sens des paroles, mais Maurice avait parlé fort nalurellement; Camille avait écouté de même, et avait répondu par un demi-soiirire et une inclination de tète convenables : il se rassura. Ainsi qu'Alphonse, Camizard avait appris de Launay comment était arrivée l'aventure de la nuit du 29. C'était un hasard qui avait réuni Camille à Maurice : ce que Charles avait dit d'Alphonse avait même expliqué à Camizard le silence de Camille. Le conseiller d'Etat rejeta un moment ses soupçons.

Cette journée, s'il fallait en écrire tous les détails, s'il fallait en reproduii'e les mille émotions, demanderait un trop minutieux examen ; il faudrait être à la fois dans le cœur de celui qui parle et de celui qui écoule, et il serait presque besoin d'un commentaire sur l'iniention de chaque parole dite et sur la manière dont elle fut écoutée et comprise ; et puis, en vérité, qu'est-ce, à côté des passions foudroyantes qu'on fait palpiter aux yeux du public, que cette torture muette de deux cœurs, dont l'un s'impose la gaieté facile, l'aisance, la bonne grâce, avec le désespoir dans l'âme, et dont l'autre, tout plein d'un sentiment qui le déborde, se tient clos et comprime avec effort sa parole, ses gestes, jusqu'à son attention?

Maurice, le fougueux jeune homme qui avait promené sa jeunesse parmi ces conquêtes faciles qui sont du domaine de toute une génération, Maurice croyait au dédain glacé de madame de Lubois : pour elle, il pensait n'être que l'homme dont la parole légère avait ruiné son bonheur; un étranger qu'une fois elle avait rencontré dans un salon de mauvaises mœurs, une autre fois dans un café de bas étage, presque habitué de ces mauvais lieux. — C'est ainsi, disait-il, qu'on me juge. — Pour le comprendre, pour deviner ce qu'il y avait d'élevé dans l'esprit et dans le cœur de cet homme, il eût fallu que madame de Lubois eût intérêt à le voir, et Maurice ne lui supposait pas cet intérêt ; un seul témoignage de ce qu'il valait pouvait être offert à madame de Lubois : c'était son respect pour elle.

Ce respect, Maurice, dans toute autre position, pouvait le montrer par des attentions timides et réservées. Après ce qu'il avait dit à madame de Lubois, ce ne fut pas ainsi qu'il essaya de le lui prouver. Selon ce qu'elle m'a dit, poursuivait-il, nous devons être aux yeux de tous comme des gens qui se rencontrent pour la première fois, qui

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LE CONSEILLER D'ETAT

n'ont l'icn :'i liiclier (lu passé, rien ;i rcdoulor dft l'avenir; trop d'assidnitùla laligucrait.lrop d'indilTcrence pour une femme si belle sciait remarquée. Je marcl)erai sur la crête de ce précipice ; je serai ce que j'aurais élé si je ne l'aimais pas... je lui parlciai avec aisance le lan- SJge complimenteur du monde ; je jouerai avec cette beauté qui nie lirùle, je n'éviterai pas ces regards qui me pénétrent, j'écouterai en souriant cette jiarole qui me déchire, je lui répondrai comme si je ne lui avais rien dit, peut-être alors elle me remerciera... si elle me conipi'i'nd.

Cl' qu'il avait résolu, il le lit de toute la puissance d'une volonté qui ne pliait devant aucune douleur; il le lit si bien, que Camille s'en étonna un moment, qu'un moment elle s'en alarma. Crainte égoïste et cruelle, qui voulait que cet homme gardât son amour, en se réservant de paraître le dédaigner! Comment se faitil que la passion ait quelquefois les exigences de la ooqiiettei'ie?

Pourquoi Camille futelle un moment blessée de ce que Maurice était si souverainement maître de lui? Mais quelle pitié prit la place de celte crainte, de cette exigence, lorsque Camille vit tout l'eflort que ce rôle coûtait à Maurice ! Beaucoup d'hommes l'ont joué en leur vie ; mais quel est celui qui ne l'a pas outré ; celui qui , pour n'être pas triste, ne s'est pas fait une joie bruyante ; qui, pour ne pas être silencieux, n'a parlé que juste et à propos? Bien peu, sans doute, et aucun peulétreaussibienqueMaiirice. 11 fallait le besoin de voir qu'avait Camille, il fallait la soif de se mêler à l'âme de cet homme qui tenait l'âme de Camille, pour remarquer un éclair de pâleur sur le front, un tressaillement dans le sourire , un reflet de désespoir dans le regard, pour juger que cet homme brûlait sous l'épiderme, criait sous sa parole, pleurait au dedans de ses yeux. Et lorsque Camille fut sûre de ce qu'il étreignait de douleurs en lui, ce lut son tour de poser la main sur son cœur, pour l'êtoufl'er , pour ne pas crier â cet liomme : — Assez...

allez-vous-en... allez pleurer à l'aise; assez, taisez-vous, sourtVez eu silence... assez... ne

riez pas.déeliirez-voiis l;i poilriiie. Mais un regard, un mot ((iii eùtdll cela, c'eût eie de la pitié, et la pitié, elle ne devait pas en avoir: elle ne savail pas (pie Maurice l'aimait, elle l'avait oublié, elle s'en souciait peu, elle élait iinlilVerente, et par conséquent devait être cruelle... Camille fut, tout cela tout un jour; car ce fut ainsi durant la course dans la forêt, ainsi duiant le dîner, ainsi durant le bal qui le suivit.

.Mais que cetle journée eut cependant de puissants résultats sur le cœur de Camille ! En eflet, on n'aime pas un liomme parce qu'il a telles lionnes qualîlés, tels talents; mais quand on l'aime, avec quelle joie ou découvre tout ce qu'il a de supérieur et de distingué ! Comme Camille écouta avec un cliainie qui n'était qu'à elle tous les récits frivoles et graves que Maurice lit à la compagnie, durant la promenade dans la forêt I comme elle lui sut bon gré de connaître le nom de cliaque ruine, les fastes de clnupie vill.ige lous semés de grandes pages de guerre, les légendes d'ici. l'Iiistoiie de là-bas. Puis.au relour au eliâleau, elle aima sa lavoii de faire les liunneurs de la t;ible de son oiule :

Le général do Movquoy. — Page 40.

sa politesse attentionnée et peu tyrannique, ses gaies excuses sursen abstinence, sur la maladresse d'un domestique, ce complet savoirvivre qui, à lui tout seul, est une distinction.

Enfin, le soir, quand vint le bal, sa complaisance à tenir un piano, sa supériorité à le manier, son dévouement à jeter de gais refrains au bout desesdoiglsque crispait la douleur; tout cela lui parut noblcel bon, quand on disait à Maurice que c'était bien aimable et bien complaisant ; et lorsqu'il s'oublia dans les accords mesurés d'une valse, et que, laissant la note écrite, pour la musique qu'il avait en lui, il lit frémir les touches, jeta des plaintes sur ce rhythmc léger, ralentit la joie des danseurs, brisa la mesure d'accords déchirants, et qu'averti tout à coup par un — Eh bien ! vous nous oubliez, — crié par une voix impatiente, il reprit sa marche par un galop bruyant, rieur, étourdissant,

et précipita les danseurs avec une furie de désespoir qui éclatait en notes dansantes et joyeuses ; oh I qu'alors Camille le plaignit ! Puis, quand, d'une voix lialelante, les cheveux êpars, le front humide, une belle danseuse vint lui dire : — Ah I c'est bien drôle, celte transition de la valse au galop... Où vend-on ce morceau?... je veux l'acheter... — Camille fut près de se lever et dédire : — Il m'appartient.

Un moment a|)rès, éclata le feu d'artifice ; tout le monde s'y précipita en s'enveloppant (le châles , de fichus ramassés au hasard.

Camille, que sa faiblesse avait empêchée de danser, demeura la dernière au salon , assise dans un angle obscur, à moitié cachée par la draperie d'un rideau. Maurice élait encore assis derrière le piano. Deux fuis il se leva pour sortir, deux fois il retomba sur son siège. Enliii il se mit debout, et marcha vers la porte sans voir Camille. En passant devant la cheminée, il s'arrêta devant la pendule , et d'une voix défaillanle laissa tomber ces deux mots : — Encore une heure...

— Non, dit Camilli' en se levant soud,iinemenl, iiousallonsparlir tout de suite.

Maurice la regarda.

Etait-ce pitié de sa loriure qu'elle avait devinée, et à laquelle l'Ile \oiil:iil enfin niellre un leime? on bien, avait-elle pris ce qu'il venait (le dire pour un de ces ennuis vulgaires qu'on débarrasse volontiers d'une présence fatigante, et avaii-elle répondu une parole piquée à une expression impolie ? Maurice était fatigué de douleur ; il crut que c'était pitié, et lui en fut reconnaissant : pris à l'improviste par (^e sentiment, il oublia un moment le rôle qu'il avait joué toute la journée. — En vérité, dit-il, madame, je vous remercie... vous êles bonne...

Sa voix était si altérée, que Camille vit bien qu'il ne s'était pas trompé sur son intention ; et, si légère que fût cette consolation, elle craignit de la lui laisser. Oli I .si elle'n'eùt combattu ipie pour repousser Maurice, si ce n'eût élé elle-même qu'il fallait vaincre en même tem|)s, si elle n'eût brisé son propre cœ'ur en déchirant celui de cet homme, c'eût été une bien êpouvunlable cruauté que la réponse de Camille... Elle ramassa toutes ses forces, et lui dit eu souriant :

• 1)11. Ile Vl).uicl<'y-l)in>r

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