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DERNIÈRE TENTATIVE

Malgré la rapidité de sa course, Camille n'arriva à Paris que vers dix heures du matin; elle se fil conduire rue Godot, et, en descendant de voiture, elle monta sur-le-champ dans le cabinet de son mari. Il était fort occupe à travailler , et releva la tête avec vivacité en entendant entrer brusquement chez lui, sans qu'on se fit annoncer. L'aspect de Camille, pâle, défaite, et dont les yeux fiévreux s'attacherenl d'abord sur lui, le troubla; il pressentit un orage. Dans l'impossibilité de l'éviter, il se résolut à le soutenir andacieiisement, de quelque côté et pour quelque motif qu'il vint, et dit à Camille, d'un air sévère :

— Qui vous amène ici, madame?

— Le voici, répondil-elle : veuillez m'écouter froidemenl, comme je vous parlerai.

Elle s'assit, et se posa bien en face d'Alphonse, comme pour mieux adresser ses paroles. H y avait dans toute sa tenue un calme résolu, une dignité sérieuse, qui rendirent de Lubois altentif.

— Monsieur, reprit Camille, notre situation a quelque chose de particulier que vous n'avez peut-être jamais remarqué. Oiphelins tous deux, nous devons tous deux à madame de Bremonl la position ou nous sommes. Mais dans le cas où un malheur viendrait nous y atteindre, nous n'avons ni l'un ni l'autre un refuge pour nous mettre à l'abri, une famille pour nous accueillir et nous protéger. Bien plus, si, avanl que le malheur ne fût arrivé, il nous suffisait d'un bon conseil pour le prévenir, aucun de nous n'a un ami, un frère, un parent qui ait le droit de le lui donner. Votre temme eût pu vous tenir lieu de ces amis qui vous manquent ; il y a entre elle et vous des dissentiments qui vous la feraient repousser : cependant elle vient... Je vieiis, parlons droit, je viens vous dire : Il n'y a plus ici ni femme jalouse, m épouse abandouuée ; il n'y a plus ni orgueil blesse, ui

cœur ulcéré; H y a devant vous un homme, un ami, un frère, qui a des choses graves à vous dire : voulez-vous l'écouler ainsi ? De Lubois ne répondit pas.

— Le voulez-vous, monsieur? reprit Camille.

— Vous voyez bien, madame, que je vous écoute.

Le ton dédaigneusement résigné d'Alphonse annonçail ;1 madame de Lubois qu'il cédait, plutôt parce qu'il ne savait encore lommenl se soustraire à cet entretien, que parce qu'il désirait l'entendre. Lq résolution de Camille était prise; elle continua:

— Vous marchez à votre ruine, monsieur, vous marchez à voire déshonneur.

— .\h ! c'est ça, fit de Lubois en ricanant; très-bien, merci. Et, tournant le dos à sa femme, il se remit à écrire.

— Écoulez-moi, monsieur, lui dit Camille avec autorité; écouii'zmoi, ou dans cinq minutes je retourne à Brémont, et je dis à ma marraine tout ce que vous ne voulez pas entendre.

De Lubois regarda sa femme, espérant qu'une fois encore ,^on air de menace rintimiderait ; mais il reconnut que c'était un parti sérieusement pris : il se mordit les lèvres avec rage, et répondit :

— Continuez.

— Je vous le répèle, monsieur, ce n'est pas une femme qui vous liarle, ce n'est pas votre femme, c'est votre frère, votre ami ; je vais plus loin, c'est votre associé : quelque sujet que j'aborde, (|iu'lques expressions que j'emploie, n'y voyez que le langage d'un étranger, d'un ami, dont le cœur n'a plus à souffrir de ce qui est arrivé. Sur mon honneur, je vous jure qu'il en est ainsi.

— Ah! bon I)ieu ! Ut Alphonse en haussant les épaules, dépêchons, madame, je n'ai plus le temps d'écouter les petits drames que vous arrangez dans votre tête, parlezdroit comme vous disiez loul ii l'heure.

— Soit, dit Camille, qui avait espéré que la sincéi'ité de .sa démarche se ferait jour à travers toutes les préoccupations d'Alphonse, et qui, outrée de l'impudence de ses petits airs, se résolut à donner à celle scène le sérieux qu'elle méritait, quoi qu'il put lui en cofiter ; soil, dit-elle. Et d'abord, vous m'avez meiili, à moi, sur l'emploi des deux cent cinquante mille francs que vous m'avez fait vmprunler; vous avez menti à mon oncle sur la validité de la garantie que vous m'avez forcée de lui offrir.

— A qui parlez-vous de ce ton, malheureuse? s'écria de Eubois en s'avançant vers sa femme.

— A vous, monsieur! et prenez garde d'élever trop la voix : nous sommes à deux pas de votre étude, on peut vous enlendro et moi aussi ; je parlerai bas, si vous voulez m'écouter comme vous le devez. Je vous répèle que ce n'est plus une femme qui vous parle.

— Eh bien! dit de Lubois, faites vos sermons aux meubles.

— Si vous sortez de celle chambre, dans cinq minutes je repars pour Brémont; la voiture el les chevaux m'attendent.

Rien ne peut exprimer l'élonnement et la rage d'Alphonse à cette calme et implacable déclaration; il s'arrêta sur la porte, el, les paroles manquant à tout ce qu'il avait de furieux dans le cœur, il s'assit devant Camillcf les dents serrées, le visage bouleversé, el la considérant en face, comme pour la tenir à la portée de sa main, comme prêt à s'élancer sur elle au moment où elle aurait outre-passé les bornes de sa patience. Camille continua :

— Ce que vous avez fait là, monsieur, est une faute qui ne deviendra pas un crime, tant que le secret en restera entre nous, et si vous avez le courage de la réparer. Il vous reste encore bien des moyens : le premier, c'est d'abolir, dans notre maison, ce luxe luineux auquel je me suis imprudemment prêtée. Le second, c'est de ne pas en entretenir, hors de chez vous, un plus fatal, car il mine à la fois votre fortune el votre considération.

— Nous y voilà! répondit Alphonse, comme dé<hargé d'un terrible fardeau ; voilà où devait aboutir tout ce grand édifice de phrases el d'injures. Eh bien I non, madame, je ne le ferai pas; vous devriez ee me semble, être assez persuadée de ma volonté à ce sujet, pour ne pas aller ourdir à la campagne des projets qui reposent sur des calomnies, et qui vous ont été suggérés par une persoime que je ne veux pas nommer, mais dont je finirai par faire taire les propos : prenez-y garde, madame.

— Je ne sais de qui vous voulez parler, monsieur : il n'y a personne qui m'ait suggéré celte démarche; quant à l'avis qui m'a éclairée, le voici, monsieur, vous pouvez le lire.

Elle lui présenta le billet anonyme qu'elle avait reçu à la campagne. De Lubois prit le billet, le parcourut ; et, apiès un moment de silence, il le jeta sur les genoux de Camille.

— Ah çà! madame, lui dit-il froidement, ou vous avez perdu l'es-

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