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LE CONSEILLER DKTAT.
piit, ou ceci csl d'une effronterie sans exemple ; vous m'insultez, et, — je réponds à ce prétendu fiérc, à cet ami, à cet homme d'honneur ([ui veut me sauver, — vous m'insultez par les plus odieuses supposilimis, et vous m'apportez en preuve une lettre...
— Qui n'est pas signée, n'est-ce pas?... mais qui, jointe à la eireunstance du remboursement de M. Camizard, prouve...
— Non, madame, non, reprit rapidement Alphonse qui voulait éviter d'être convaincu, il ne s'agit pas de .signature, il s'agit que vous m'api)ortez une lettre de M. Maurice Lambert, qui, lorsqu'il vous l'a remise pour me venir jouer cette comédie, n'a pas même pris le soin (le déguiser son écriture.
— Cette lettre est de M. Lambert? dit Camille en la reprenant avec vivacité et la parcourant des yeux... sur mon honneur, monsieur, j'ignorais...
— Allons donc!
— Je vous jure...
— Allons donc I
— Je vous proteste... om-
— Allons donc, madame, vous ne le saviez pas, n'est-ce pas? Mais vous me prenez donc pour un enfant; mais véritablement, si vous ne me faisiez pitié, si je n'excusais par des raisons d'exaltation qui tiennent à votre caractère, si je n'excusais, dis-je, l'insolence et la folie de vos accusations, pensez-vous que je vous eusse permis de me les dire? pensez-vous que je ne les eusse pas prévenues, et que je n'eusse pas su punir le misérable qui vous aide à me calomnier? Mais je la garde cette lettre, et, puisqu'il l'a écrite, il m'en rendra compte.
— Faites donc, monsieur, s'écria Camille, outrée de voir tourner contre elle une démarche qu'elle considérait comme le dernier effort que son devoir pût lui inspirer, faites ; et, puisque vous êtes si jaloux de votre honneur, demandez compte aussi de cette lettre à celle qui l'a écrite.
Et elle lui jeta la lettre que Césarine avait écrite à Anluni, et que celui-ci lui avait livrée.
Alphonse la prit et la lut.
« Beau chéri, tu m'as quittée hier tout soucieux, et lu n'es pas revenu aujourd'hui. Je comprends ta susceptibilité, mon amour; mais tu es un enfant : en quoi A... peut-il te rendre triste? n'as-lu pas été amoureux de sa femme? et n'oubliais-tu pas (lu'il était son mari? Eh bien! c'est mon mari aussi. Il n'y a d'amant que celui qu'on aime; et loi, je l'aime comme on n'a jamais aimé. Viens ce soir à minuit, j'aurai renvoyé A... Dans tous les cas, demande Rose, et monte parle petit escalier comme avant-hier. A ce soir, mon ange, mon amour ; je suis folle de penser que tu es à moi, à moi seule, n'est-ce pas? car je suis jalouse aussi... Tu te justifieras ce soir. Viens, viens. »
— Elle n'est pas signée non plus, dit Camille, quand elle eut jugé que de Lubois devait avoir fini la lettre; mais vous connaissez aussi cette écriture-là?
— Celte écriture, dit Alphonse en serrant la lettre avec un tremblement convulsif; cette écriture...
11 se mit à regarder la lettre en se promenant.
— C'est bien la sienne, n'est-ce pas?
— Cette écriture, madame, dit de Lubois d'un ton de sombre triomphe, je ne la connais pas.
— Ahl s'écria Camille indignée, vous meniez.
— Je ne la connais pas, vous dis-je, reprit de Lubois pâle de colère, je ne la connais pas ; et l'infâme qui vous a livré celle lettre, à un prix que je devine, vous a trompée, madame.
— Monsieur, monsieur, reprit Camille dans un désordre inexprimable, soyons calmes, soyons sincères; ne me repoussez pas ainsi. Nous nous perdons tous deux; vous ne le voyez pas, vousl Ne m'ôlez pas le peu de raison qui me reste pour nous sauver. Cette lettre est de votre maîtresse, vous le savez bien : celle-ci est de M. Maurice : je l'ignorais, je vous jure. Mais il importe peu ; et je ne vous aurais montré ni l'une ni l'autre, si vous aviez voulu me comprendre cl voir ce qui est vrai. Laissez-moi rasseoir mes idées; car je voulais vous parler froidement, avec raison... vous ne l'avez jias voulu. Vous ne savez que m'insulter... et je m'oublie aussi ; j'oublie qu'il y va de votre honneur et du mien... Ecoutez... écoulez-moi...
Elle s'arrêta un moment pour essuyer les larmes qui remplissaient ses yeux, pour rassurer sa voix tout à fait éplorée. De Lubois se remit devant son bureau, accoudé sur un bras, la tête dans une main, et tordant de l'autre la lettre de Césarine.
— Parlez, madame, parlez, lui dit-il. — Oh I je saurai qui, murmiirait-il entre ses dents; puis il ajouta : louiez.
— Vous avez emprunté deux cent ciiiquanle millii francs ù mon on-
cle pour rembourser M. Camizard. Ne me démeniez pas, monsieur, c'est vrai. Eallait-il cela pour vous sauver? Eh bien ! je m'estime heureuse d'avoir pu vous être utile, même au prix d'une tromperie. Mais, à présent, réllechissez : un jour viendra où il faudra rendre aussi cet argent; comment le pourrons-nous?... La plus stricte économie y suffira peut-être, si vous voulez... Je voulais vous la demander ailleurs, et je vous la demande encore. Croyez-moi, monsieur, je suis plus indulgente que vous ne pensez pour la tyrannie d'une passion comme la vôtre. Je dois vous le dire même : si, pour vous, elle eût été un bonheur exclusif; si cette personne qui vous est si chère vous eût rendu l'amour que vous avez pour elle, je l'aurais subi sans murmurer. Je lésais, monsieur; je le sais maintenant : la raison est une frêle barrière contre l'amour... Je sais qu'il nous pénètre ù notre insu, qu'il nous commande contre notre volonle, qu'il peut nous entraîner, malgré notre résistance : et sincèrement, iilus sincèrement que vous ne croyez peut-être, je vous plains, monsieur, et je vous excuse... Mais enfin... elle ne vous aime pas; elle vous trompe... Ohl croyez-moi... je ne suis ni fière ni heureuse de cet avantage... je ne veux ni vous en faire souffrir, ni vous en humilier... Cependant je l'invoque, comme l'invoquerait votre père, sans amertume, sans triomphe, puisqu'il peut vous pousser à revenir à une conduite i)liis digne de vous... C'est pour vous, monsieur; tout cela, c'est pour vous... Vous voyez que je ne vous parle pas de moi!... Moi, je ferai ce que vous voudrez; je resterai ici, chez moi, seule, sans voir personne. Je m'exilerai au fond d'une campagne... sans même un enfant avec qui pleurer... Je ne compterai plus dans votre vie, et je me croirai heureuse le jour où se tairont les bruits fâcheux qui déjà nous attaquent tous deux dans notre fortune et dans notre honneur.
De Lubois était devenu soucieux; l'accent résigné de Camille l'avait surpris sans l'attendrir. Sa douleur ne lui inspirait lias de pitié ; mais elle raveiiissail de la gravité de sa situation : il refiêchissait profondément. Enfin, après un assez long silence, il dit à Camille :
— Renvoyez votre voiture, madame, et veuillez me laisser une heure... Rentrez chez vous ; dans une heure, vous aurez ma réponse... Nous pouvons nous entendre encore, madame... dans une heure...
Camille se leva, et sortit. Elle était moins alarmée; elle avait vu la préoccupation de son mari : c'était un indice qu'il mesurait enfin l'abime vers lequel il marchait.
Camille était de celle nature extrême qui, lorsqu'elle agit en vertu de ses droits, les exige avec une rigidité que rien ne fait néchir, mais qui, au moment où elle se décide à la résignation et à la générosité, les pousse jusqu'à leurs dernières délicatesses. Pour elle, c'était un parti grave et sérieux qu'elle venait de prendre ; peu soucieuse des moyens, mais du but où elle tendait, elle ne demanda pas à Alphonse un retour soudain qui eût coûté à sa vanité, un retour qui eût semblé une humiliation pour lui, un trioni|)he pour elle, une obéissance à un ordre; n'eût-ce été que la soumission d'une raison égarée à une raison supérieure, elle ne voulait pas la lui imposer : — Qu'il se garde, aux yeux du monde, l'honneur de ses résolutions, se disait-elle en se retirant; même, que vis-à-vis de moi, il passe comme s'il agissait de son propre mouvement, tant mieux. S'il se sauve et me sauve avec lui... ne devrai-je pas lui en être encore reconnaissante?...
Nous n'avons rien dit des émolions qui brisèrent le cœur de Camille durant le trajet d'Orléans ; mais on aura pu toutes les deviner, en voyant à quoi avait abouti ce rapide voyage. Camille, qui n'accusait plus, mais qui plaignait l'homme qu'égarait sa passion, avait dû trouver au fond de son propre cœur des sentiments bien impérieux pour concevoir la folie de de Lubois.