‹ Ouvrés illustréesChapitre 140 sur 157 · V. — COMÉDIE · texte numérisé non relu

V. — COMÉDIE

Cependant de Lubois, demeuré seul, relut la lettre de Césarine, et sortit aussitôt pour se rendre chez elle. La passion de de Lubois pour cette feunne, nous ne disons pas son amour, était soutenue par ce qu'il y a de plus irritant dans ces sortes de liaisons. C'étail un défi perpétuel jeté à la séduction des mille adorateurs qui entouraient Césarine, et dont Alphonse s'imaginait être toujours sorti vainqueur : c'était en même temps une résistance au blâme des hommes sages, résistance que les esprits égarés prennent pour du caractère; c'était encore une punition infligée à l'orgueil de Camille, punition que de Lubois traduisait en indépendance, et. au besoin, en autorité ipii sait se faire respeclii'.

LE CONSEILLER D'ETAT

Pans lie paifilles dispositions, ce qu'on [lent faire pour la fcmniii qui vous les inspire dépasse de beaucoup ce dont on serait capalile pour la femme qu'on aime. C'est qu'alors on est soi-même en jeu, et qn'on met ù ce qu'on appelle son amour toutes les violences et tout l'aveuglement de la vanité et de l'égoïsme.

En expliquant ainsi la folie de de Lubois, nous n'avons pas prétendu analyser toutes les causes de ces liaisons sans pudeur ni véritable amour, dont cependant il existe tant d'exemples; nous avons essayé d'indiquer comment elles subissent des exigences et acceptent des conditions que refuseraient toute passion sincère, tout amour qui ne serait qu'amour.

Alphonse arriva chez Césarine, la rage dans l'âme. Ce n'était pas ce sentiment forcené de la jalousie qui ronge le cœur et dévaste la raison, à la seule pensée qu'un autre a ému la voix qui vous a dit : Je t'aime; qu'un autre a dévoilé la femme dont on pense seul au monde posséder les mystérieuses beautés; qu'il a entendu les mêmes paroles d'amour, les mêmes cris de passion ; qu'il l'a tenue aussi palpitante, éperdue, heureuse, dans ses bras. Cette jalousie était inconnue à Alphouse, et, à vrai dire, il estdiflicile de l'éprouver pour une femme dont la beauté commerciale, quelle que soit sa valeur, a été pesée comme une pièce de monnaie au trébuehet de beaucoup de propriétaires.

La colère d'Alphonse avait une autre source : c'était d'avoir été joué, ou, pour mieux dire, d'avoir été pris pour dupe : ù cette colère s'ajoutait cette circonstance d'être dupe aux yeux de Camille. Dans ce moment, il eût pardonné ù Césarine un caprice pour un crocheleur, s'il avait été seul à le savoir. Mais le rival à qui on écrivait des le lires et qui montrait sans doute ces lettres à tout le monde, et les livrait en outre à Camille, ce rival était un crime qui ne méritait pas de pitié, qui n'obtiendrait pas de pardon.

M. de Lubois, en entrant chez Césarine à l'improviste, la trouva se roulant comme un chat sur les coussins d'un divan, et roulant sa voix dans son gosier en trilles aériens, en gammes éclatantes, riant, chantant, bondissant; elle se pliait et se repliait, flexible, ténue et frêle comme un corps qui semble à bout de ses forces, mais au milieu duquel brûle un foyer d'ardeurs et de voluptés qui flambe par les jets d'une voix puissante et nerveuse. Césarine était joyeuse ; ou ne peut pas dire que ce fût de cœur; ces natures de femmes ne vivent point par là : elles ont une organisation animale qui s'influence surtout d'air et de chaleur, et s'attriste et s'épanouit par les nerfs. Les nerfs de Césarine frémissaient à l'êpiderme, avides de mouvements, décris, de sensations. Quand elle aperçut de Lubois, elle courut à lui :

— Bonjour, bonjour, boujour, bojour, bjour, bjour, lui dit-elle en lui faisant des petites mines gracieuses. Tu es gentil, gentil, gentil, giil d'être venu. Je i]e joue pas ce soir; allons dîner quelque part, allons courir les boulevards... Veux-tu venir?.. .je vais m'habillerl

— Non, dit sèchement Alplionse.

— Qu'est-ce tu as, qucsque-la, quéque-ta? répondit-elle en lui prenant les deux mains et en le balançant au mouvement d'une ronde. Tu as l'air d'un loup-garou, d'un rhinocéros, d'un croque-mort ; lu as l'air d'un pair de France, tu es tout bête. Embrassez-moi... embrassez votre amour, gros notaire.

— .'^ssezde folies, dit de Lubois, j'ai à vous parler sérieusement.

— Do ré mi fa sol la si, do ré mi fa sol la si do dooooooo, lit Césarine en montant cette double gamme comme une fusée et fai.sant vibrer sa voix sur l'ut aigu avec un éclat magnifique, puis elle redescendit les deux octaves chromaliquement sur ces paroles improvisées :

— Va te promener, mon cher ami, va te promener, mon cher ami, va te proni...

— Césarine, dit de Lubois sévèrement, j'ai à vous parler, finissons.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous me voulez avec votre air d'ours?

— Je veux vous demander à qui vous avez écrit cette lettre.

— Ça ! dit Césarine en la prenant. Elle la déplia, la lut en chantonnant et la jeta sur le parquet en répondant joyeusement :

— Je sais pas.

Et elle se jeta sur sou divan dont elle lança les coussins au plafond avec ses pieds.

— Césarine, reprit de Lubois avec colère, voulez-vous m'écouter ?

— Ah çà ! répondit-elle, qu'est-ce que vous me voulez avec votre chiffon de papier ? Je n'ai qu'un pauvre jour de gaieté et vous venez m'embèter... Tenez, mon cher, j'en ai assez de vos scènes; si vous n'êtes pas content, prenez une béarnaise et allez voir à Saint-Sulpice si je chante vêpres.

— Tout cela est fort bon, mais je veux savoir à qui vous avez écrit, cette lettre.

— Qu'est-ce que ça vous fan? c'est une lellrc ù'aiickn., ça ne vous regarde \ns.

— Ah ! ceci est un peu fort, nous allons voir la date.

— Put ! fit-elle en coniinuant ses gambades, je parie qu'il n'y a pas de date.

— En efl'et, il n'y a ni date ni adresse.

— Brrit, des adresses! sous enveloppe, mon cher; l'enveloppe ne dit pas ce qu'elle renferme et le poulet ne dit pas à qui il est adressé.

— Cependant, dit Alphonse en lui montrant la lettre, cette initiale, cet A ?

— Hé ben ! cet A, c'est Auguste, Alfred, Armand, Adolphe, Alonzo, -41onzo , c'est Alonzo.

— Césarine, tout cela peut vous paraître fort gai ; mais cette Icllro a été écrite depuis peu, ce papier est trop frais?'

— Est-ce que vous croyez, reprit aigrement Césarine, qu'on jette mes lettres aux ordures, ou que mes amours aient les mains sales?

— Ah I vous avez juré de me mettre en fureur, répondez-moi, Césarine, et trêve de plaisanteries. Ceci est plus sérieux que vous ne pensez... Si c'est une lettre... ancienne, dites-moi à qui elle est adressée.

— Ma foi, mon cher, je n'en tiens pas registre.

— Césarine, finissons... Cette initiale A doit aider voire mémoire.

— Il y a un A.... un A, fit-elle en se grattant le front; un A, rêpéta-t-elle en devenant sérieuse. Donnez-moi celte lettre.

Elle l'examina.

— Qui vous a remis celte lettre ?

— Cela n'y fait rien.

— Cela fait beaucoup, au contraire; c'est une femme qui tous l'a remise?

— ?\on.

— C'est votre femme 1

— Non.

— Si ! c'est elle; ne mentez pas; ce n'est que pour elle que Maurice a pu consentir à me faire ce trait.

— Maurice 1 répéta de Lubois, celte lettre a été écrite à Maurice?

— Oh I il y a longtemps.

— Maurice, répéta de Luliois en ressaisissant la lettre et en la commentant mot à mot. Puis il reprit :

— Qu'elle ait été écrite à Maurice, je n'en sais rien ; mais qu'il y ait longtemps qu'elle a élé écrite, j'en doute; à défaut de chiffres, les circonstances disent la date. Ecoutez :

11 lut:

« N'as-lu pas été amoureux de sa femme, et n'oubliais-tu pas qu'il « était son mari? eh bien, A... est aussi mon mari. » — Quelle était cette femme dont Maurice avait été amoureux, et dont le mari qui était aussi votre mari, portait un nom qui commençait par un A?

— Ah! dit Césarine d'un air profondément désolé, ah! Maurice a juré ma perte, et il réussira.

— Césarine, quelle était cette femme?

— Eh! mon Dieu, répondit Césarine avec éclat, c'était madame Drancy, laissez-moi en repos.

— Madame Drancy, et cet A veut sans doute dire Drancy, reiiritil en haussant les épaules.

— Cet A, reprit Césarine avec emportement, cet A, cet A,cet.\ veut dire Auguste, .\uguste, Auguste, qui était le nom de Drancy alors comme aujourd'hui, comme il le sera demain, comme il le sera dans cent ans.

Et, sans prendre garde à l'élonnemenl d'Alphonse, elle se rejeta sur son divan en criant:

— Ah ! que je suis malheureuse !

Pendant ce temps, Alphonse, reli.sant allentivement la lettre, disait à chaque mot :

— En effet... en effet. Puis il s'écria avec un mouvement de rage qui certes ne se rattachait pas à l'explication de Césarine, mais à un sentiment plus éloigné : — Mais cet homme a donc élé l'amant de toutes les femmes?

— Cela s'expliquerait mieux en disant que madame Drancy a été la maîtresse de tous les hommes. Mais il est certain que lorsqu'il eu veut une, serait-ce la vôtre! il...

— Césarine!... s'écria de Lubois, taisez-vous sur ce chapitre, répondez-moi franchement ; songez qu'il y va peut-être de mon honneur, peut-être de la vie d'un autre, car j'aurai raison de celte infâme perfidie. Cette lettre a été écrite à Maurice ?

— Ah! s'écria Césarine, allez-vous recommencer ? Je vous ai dit plus que je ne voulais, prenez que je n'ai rien dit.

— Au contraire, j'ai besoin que ce que vous m'avez dit soit vrai ;

mais je crains que le besoin de vous justifier ne vous ait portée à me Iromper.

— Eh bien 1 reprit Césarine en s'emportant tout à fait, prenez que je vous ai trompe ; ça vous plaît à croire, croyez-le... On veut que vous me quittiez, on trame de petits complots, on vous mène par le nez... Eh bien, laissez-vous faire... Si j'étais à votre place, j'irais remercier ma femme de mavoir .si bien averti. Il y a longtemps que je vous l'ai dit pour la première fois, elle veut vous faire obéir ; elle n'y a pas réussi par la violence, elle y met de la ruse. Vous n'êtes pas de force à lutter contre elle. Finissez-en tout de suite.

— Césarine, il me semble que celte lettre valait bien que j'exigeasse une explication. .

— C'est possible ; mais la vie que vous me faites me devient insupportable. Toujours des soupçons, des scènes, des explications absurdes : je ne me suis pas donnée à vous pour une vestale, vous saviez à quoi vous en tenir ; ça vous allait, mais vous n'avez pas le courage de vouloir ce que vous voulez... Quand on est fait comme ça, mon cher, on reste sous les cotillons de sa femme, et on lui demande la permission de manger des confitures. , .

— Césarine, je vous préviens que ces façons de parler me déplaisent, et qu'il ne faudrait pas les renouveler souvent pour...

— Pour que vous me quittiez? faites-le donc ! Vous me rendrez un grand service; car, moi, je n'en ai pas le courage, et comme je vois bien qu'il faut que tout ceci linisse, j'aime mieux que ce soit tout de suite... .\ présent qu'il s'offre à moi un parti...

— Un parti?

— Oui. un mariage qui peut me rendre indépendante.

— Quel mariage? reprit Alphonse avec une inquiétude plus alarmée qu'amoureuse.

— Vous le savez bien, c'est... votre cousin; il est riche, son père a une très-belle fortune, et une fois que Charles saura où elle est placée, il saura bien se la faire rendre. D'ailleurs, le père Launay baisse; il a eu une attaque d'apoplexie il y a quatre jours. Il peut mourir d'un moment à l'autre, et je n'ai pas envie de refuser toujours mon bonheur pour la vie que vous me faites.

— Mais c'est un garnement que ce Charles.

— C'est un homme qui fait ce qu'il veut... et c'est une qualité que j'estime avant toutes les autres.

Alphonse était fort embarrassé : quelque chose l'alarmait plus qu'il n'eût voulu. Césarine crut que c'était jalousie, et certes elle se trompait grandement. Cependant il s'approcha doucement de Césarine, et lui dit en souriant et d'un ton de reproche:

— Tu ne m'aimes donc plus, Césarine?

Elle le regarda avec un air de menace boudeuse.

— Est-ce que vous m'aimez, vous? Venir me faire une scène?... Aujourd'hui je comptais sur une si bonne journée ; et me voilà toute triste maintenant.

— Que faut-il faire pour te consoler?

— Être bien gentil, répondit Césarine en minaudant; d'abord ne plus pensera celle lettre, et me la rendre.

— Volontiers, maintenant je n'en ai plus besoin : et lu ne penseras plus à ton Charles?

— Est-ce que j'y ai pensé?

— Pourtant, tout à l'heure...

— Que veux-tu? quand on se croit délaissée, on se rattrape où l'on peut.

Alphonse appliqua celte réflexion à une autre que Césarine, et cet aphorisme de morale usuelle venant à lui formuler clairement les motifs de crainte qui l'obsédaient malgré lui, il pensa à C:imille qui était véritablement délaissée, elle : puis, voulant quitter Césarine au plus vile, il l'embrassa, et reprit:

— Tu ne veux plus rien?

— Si, mon bon chéri; il faut venir diner avec moi, me louer une loge 1\ l'Opéra, et m'y mener ce soir... Nous irons dans ma voiture.

— Adieu, je l'enverrai ion bouquet.

— Adieu, amour. Et elle l'embrassa avec un transport charmant. La porte n'était pas fermée que Césarine s'écria avec un geste in-

diciblf.

— Ah I vieille scie d'homme, va !

Presque aussitôt la femme de chambre, confidente, complice ou associée, comme on voudra, entra dans le salon, et dit d'un air de curiosité :

— Eh bien I madame, qu'est-ce qu'il a dit?

— Tiens, il l'a gobé.

— Sans M. Drancy, comment vous en seriez-vous tirée?

LE CONSEILLER D'ETAT

— Bah ! Auguste est bon enfant.

— Si -M. Anloni n'avait pas dit la chose à sa sœur, et si madame Dranc'y ne l'avait pas dite à son mari (|ui vous a prévenue, vous auriez été tout de même prise.

— Crois-tu qu'elle l'ait fait pour m'obliger? Madame Drancy croyait me brouiller aussi avec Auguste.

— Le fait est qu'il a été bien bon enfant, comme vous dites, par rapport à M. Antoni; car enfin...

— Par exemple ! pour ce qu'il me donne, je ne pourrais pas avoir un caprice, ça me parait juste ; d'ailleurs, il m'avait mise au défi, il était averti, il l'a eu.

— Mais ce M. Antoni, est-il serin I

— Pas si serin; il me semble qu'on ne lui a p.is demandé les vingtquatre travaux d'Hercule... El puis, vois-tu, Rose, il est beau comme un amour... Hélait si drôle!... il était si bêle... si lu savais!... Je n'ai jamais été comme ça, moi.

— Le l'ail est que je comprends peu comment madame de Lubnis préfère l'autre.

— Bah I elle ne préfère personne. C'est à moi qu'elle en veut ; je lui rendrai la monnaie de sa pièce, à madame la vertu.

— 11 me semble que vous avez assez bien commencé en disant que c'était M. Maurice qui lui avait donne celte lettre...

— Elle n'est pas au bout ! Ah ! la dame se charge de me procurer des amants pour qu'ils lui donnent mes lettres. Eh bien I elle a réussi assez bien ; qu'en dis-tu? Je ne l'ai pas fait mentir, c'est bien la lettre d'un amant qu'elle a eue.

— Oui ; mais si elle dit qu'elle ne la tient pas de M. Maurice, si M. Maurice dit que ce n'est pas lui qui la lui a donnée?

— Qu'est-ce que ça fait? Est-ce qu'ils l'avoueraient , si c'était vrai ?

— Eh bien ! en disant vrai, ce sera comme s'ils mentaient. Cette sublime et profonde réponse, où la vérité dite par un innocent

était si bien mise de niveau avec le mensonge soutenu par le coupable, mit fin au dialogue de Césarine et de sa femme de chambre.

Qu"on nous pardonne de l'avoir rapportée dans sa nue crudité; mais il nous a paru enfermer en quelques répliques l'explicaiioii de la scène qui venait d'avoir lieu, et la manière dont Césarine avait été informée des projets de madame de Lubois. Avertie par madame Drancy de l'indiscrétion d'Antoni, elle avait assez habilement préparé sa défense et l'avait exécutée avec un talent qui eût donne le change à un plus roué qu'Alphonse. Quant à la lettre sans date et sans adresse, c'était tellement VA B C du métier, qu'elle ne s'élait pas même donné la peine de le cacher.

Quelque portée qu'eût en général le dernier mot que Césarine dit à sa femme de chambre, elle ne soupçonnait pas toutefois celle qu'il pouvait prendre, appliqué à la position de Camille. Césarine était informée de la présence de Maurice dans le voisinage de madame de Bremont; elle savait qu'Alphonse s'en était montré irrite , (pi'il les soupçonnait d'être d'intelligence, el que par conséquent il ne verrait qu'un mensonge dans les dénégations de Camille. Césarine en était triomphante; mais elle se fût crue bien plus assurée de sa victoire, si elle avait su l'incident de l'avis .inonyme. Cependant toutes ces combinaisons matérielles lurent sur le point de s'évanouir devant un nouvel incident ; et si le résultat demeura le même, malgré cette circonstance, c'est qu'il était une conséquence nécessaire du airiicière et de la position fausse des personnages d» ce drame, quelque obstacle qu'y vinssent apporter des événements accidentels. Nous pensons que la scène suivante en sera la preuve.

VL — LES LETTIIES.

De Lubois retourna chez lui : l'heurequil avait demandée à sa femme était depuis longtemps écoulée. Les inquiétudes de Camille sur la resolution que pri'iulr.Éit Alphonse commençaient à devenir sérieuses, lorsqu'il parut dans sa chambre. Elle jeta sur lui un regard rapide pour essayer de deviner dans quels sentiments il revenait. L'impassible froideur du visage d'Alphonse lui laissa toutes ses alarmes. Lorsqu'il entra, elle était debout ; il lui fil .signe de s'asseoir, prit un siège, el se plaça en face d'elle. 11 demeura ainsi quelque temps s ins parler, la considérant fixement, soit qu'il éprouv.àt celte impatience des yeux, qui à certains moments voudrait ouvrir le crâne de celui qu'on considère, comme on ouvre les pages d'un livre fermé pour lire ce qu'il renferme, soit qu'il fût einbarrassé de la manière dont il entamerait

LE CONSEILLliR D'ETAT.

l'explication qu'il désirait avoir. Enfin il se déciila :\ parler, et commença en ces termes :

— Camille, j'ai beaucoup réfléchi à ce que vous m'avez dit; et, de même que vous m'avez parlé sincèrement, je vais vous parler à cœur ouvert. Ne voyez non plus dans mes paroles aucun désir de vous blesser ou de vous blâmer: il y a des choses dont je parlerai, parce qu'elles sont et que je dois nécessairement les rencontrer ; mais, je vous le répète, excusez mes termes, s'ils ne sont pas toujours aussi inoffensifs que je voudrais. Tout est douloureux aux cœurs blessés. C'est la faute de noire position; ce n'est pas la notre.

Ce long préambule alarma Camille, et la rassura en même temps. D'uncôle.clle ne prévoyait pasoi'i Alphonse voulait en venir;derautre, elle estimait comme un pas immense d'avoir amené son maria traiter solennellement la question qui les divisait.

— Je suis prête à tout entendre, monsieur, lui dit-elle ; je vous écoute.

— Vous m'avez dit des choses bien graves, madame, reprit de Lubois; de nouveaux seniiraeuls vous ont rendue plus indulgente envers moi ; celte indulgence m'a plus peiné que vos emportements. Vous avez

j' compris, m'avez-vons dit, jusqu'où peut aller la tyrannie d'une passion qui nous domine... Camille, vous éprouvez donc aussi cette passion?

Aux premières paroles de son mari, Camille tressaillit comme un malade dont on louche la blessure, puis elle écouta, les yeux baissés, le front rouge, le cœur frappant sa poitrine à coups redoublés.

Elle ne s'allcndait pas à voir scruter ainsi des sentiments qu'elle croyait enfouis dans le plus profond de son cœur. Elle se tut. Alphonse continua :

— .Ai-je mal compris vos paroles? me .suis-je trompé? je m'en rap- |)orie à vous, à votre probité, je vous le demande : me suis-je trompé ?

Camille, toujours les yeux baissés, ne répondait pas. Elle était trop honnête femme pour nier; elle était trop orgueilleuse et trop innocente a la fois pour faire l'aveu d'un sentiment qui n'était qu'un malheur de plus, mais qui semblait devenir une faute, posé comme le faisait (le Lubois.

— N'avez-vous rien à me répondre, madame ? reprit de Lubois.

— Monsieur, dit Camille avec une douloureuse dignité, il est bien triste, je vous jure, de n'avoir aucun témoignage sacre à invoquer. Le rire a désarmé l'innocence de son plus souverain prolecteur; mais dussiez vous en rire, monsieur, j'atteste le ciel que je suis pure, que je n'ai pas une parole de ma vie à me reprocher.

— Je l'espère, madame, dit de Lubois; mais permettez-moi de vous faire observer ( et je ne veux point récriminer ), permettez-moi de vous faire observer que votre retour à des sentiments moins emportés pourrait, si je voulais être rigoureux, me sembler plutôt dicté par votre intérêt que par le mien.

Il y avait quelque chose de vaguement vrai dans ce que venait de dire Alphonse; Camille le sentit, et répondit humblement :

— Cela se peut, monsieur; aussi vous ai-je parlé pour moi comme pour vous. Je vous ai dit : Sauvons-nous; et si, pour obtenir voire secours, il faut absolument que je m'humilie tout à fait à votre autorité, je vous dirai : Sauvez-moi.

La voix de Camille avait graduellement baissé en prononçant celte dernière phrase. De Lubois repiit la parole sur ce ton bas et lent dont Camille avait parlé, et lui dit presque avec pitié ;

— A'ous l'aimez donc, madame?

— Je l'aime, monsieur.

Ces mots tombèrent de la bouche de Camille avec des larmes qui tombèrent de ses yeux, avec sa lêle qui tomba sur sa poitrine, avec son orgueil qui tomba de son âme. De Lubois tressaillit, un sourire cruel sillonna ses lèvres, et son regard posé sur le front humilie de Camille eut voulu être de plomb pour lui peser sur la tête et la courber encore plus bas. C'était quelque chose de ce rire cruel dont il l'avait frappée le jour où il la dépouilla de tous ses voiles de femme pour linsulier ; mais cette fois c'était son cœur qu'il venait de mettre à nu pour lui infliger ses nouveaux mépris.

Qu'on prenne Camille comme elle était, orgueilleuse, flère, innocente, et qu'on la voie agenouillant ainsi sa noble résistance devant l'indigne conduite de son mari, et l'on reconnailra peut-être que c'était une haute et sincère venu que celle qui l'animait... Oh I quelle récompense trouva cette complète abnégation, de la part de celui qu'elle implorait si noblement 1 .\près un assez long silence, de Lubois conlinua :

— Vous l'aimez, madame, et vous osez me le dire.

— J'ose vous le dire, répondit Camille en relevant ensemble la voix, les yeux et la tête, mais toujours d'un Ion résigné; j'ose vous le dire parce que je ne le lui ai pas dit, à lui.

— .le vous crois, madame; je veux vous croire, répondit de Lubois en se levant; mais qu'est-ce nue cela prouve? cela prouve-t-il que c'est pour moi que vous venez? C'est, en vérilé, une vertu bien singulière que la vôtre, madame : vous vous sentez atteinte à votre tour d'un amour puissant qui vous domine et \ons maîtrise; vous ne voulez pas y succomber, je le crois, car il y a en vous une passion plus puissante que cet amour: c'est l'orgueil. Vous voulez demeurer sur voire piédestal... c'est bien, c'est beau, c'est honorable même; ou plutôt, ce serait tout cela, si vous ne me trompiez pas, madame.

— Moi vous tromper! reprit tristement Camille; en quoi vous ai-je trompé, mon Dieu !

— Oh ! vous ne le savez pas, n'est-ce pas? vous manquez trop de mémoire, en vérité, pour que je ne vous le rappelle pas. Il y a quelques heures, madame, vous ne me teniez pas le même langage qu'à présent : il y a quelques heures, vous m'avez abordé la voix haute et l'air menaçant, et vous m'avez insolemment posé entre la nécessité d'enlendre vos injures et celle de me voir dénoncer à votre marraine comme un homme perdu de dettes et de friponneries.

— 0 monsieur !...

— Vous l'avez fait, madame; c'était pour me sauver, disiez-vous, et qui ne l'eût cru à ma place, en voyant ce que vous osiez pour ctia ? Eh bien, non, ce n'était pas vrai, c'était vous qu'il fallait sauver, vous, déjà coupable dans votre âme, et sans force pour résister; vous qui veniez vous rattacher à moi, mais qui n'abdi(|uiez pas votre orgueil après avoir douté de votre vertu.

— Vous avez raison, s'écria Camille avec une expression de désespoir indiiible, c'est moi qu'il faut sauver: eh bien! soit, c'est moi. Je suis sans force, c'est vrai... c'est vrai, monsieur. Quand je l'ai vu s'évanouir de douleur devant moi... j'ai cru mourir... mon cœur a ete près d'éclater... je vous le dis sincèrement à présent... Eh bien! oui, j'ai eu tort de vous traiter comme je l'ai fait... je m'en repens. je vous en demande pardon... Mais sauvez-moi, monsieur, au nom du ciel, sauvez-moi.

— Et comment voulez-vous que je vous sauve, moi?

— Vous ne m'avez donc pas comprise, monsieur? reprit Camille stupéfaite, et qui voyait douloureusement s'enfuir tout ce qu'elle avait Uiis d'espérance en cette explication.

— Très-bien, madame; vous avez dans le cœur une alfection qui vous fait honte, et pour vous en garantir, il faut que j'en brise une dont je suis fier, dont je suis sur, du moins, madame; car celle-là n'esl ni menteuse ni hypocrite; celle-là n'invente pas des lettres supposées pour se donner le droit de m'injurier.

— Je vous ai dit, monsieur, répondit avec une persévérante résignation Camille, qui se trompa sur la lettre à laquelle Alphonse faisait allusion, et pensa qu'il s'agissait rie l'avis anonyme sur l'empiunt de Launay ; je vous ai dit que j'ignorais que la lettre dont vous parlez fut de M. Lambert.

— .Mensonge! répondit de Lubois dont la colère, longtemps contenue, commença à gronder ; mensonge pour celle-là comme pour l'autre; mais je parle de cette lettre par laquelle vous avez calomnié une femme plus honnête que vous, en vérité ; car elle ne ment poini bassement ; je parle de cette lettre écrite à un amant ; vous ne saviez pas non plus à (jui elle était adressée?

— Je ne vous ai pas dit que je l'ignorasse.

— Vous saviez donc qu'il y a plus de c|«lre ans qu'elle était écrite ?

— 11 y a quinze jours.

— Ecrite à .M. Maurice, il y a quinze jours!

— A M. Maurice?...

— Oui , madame, reprit de Lubois avec un mépris railleur, à M. Maurice que vous aimez, dont la douleur vous fait mourir et qui vous l'a donnée sans doute en retour de votre tendre intérêt; c'est de lui que vous la tenez.

— C'est de .M. Antoni, répondit Camille toujours calme, si le désespoir peut l'être; toujours maîtresse d'elle-même, si on l'est quand on pense à mourir.

A son tour, de Lubois demeura stupéfait. Par un mouvement qu'il n'eui pas le temps de raisonner, il chercha partout sur lui ceitj lettre qu'il n'avait plus; et, se laissant aller à la rage qu'il éprouvait à la fois, du nouveau soupçon que Camille venait de lui donner, de l'impossibililé où il était de le vérifier, et surtout de l'avantage que sa femme venait de prendre, il se retourna vers elle, et lui dit avec un accent furieux :

— Vous mentez encore... vous mentez... prouvez-moi ce que vous dites, je veux une preuve !...

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