SIS
LE CONSEILLER D'ETAT
— Une preuve, monsieur I en ai-jc d'autre que celte lettre?...
— Eh bien ! je vous répète que vous mentez...
— AU ! s'écria Camille en se frappantle front, malheureuse !... Puis, comme éclairée d'une soudaine illumination : Vous voulez une preuve... en voici une.
Et elle arracha de son sac la lettre d'Adèle, et la donna à son mari. Le flacon de Maurice roula sur le tapis sans qu'elle s'en aperçût.
De Lubois prit la lettre et la lut. Jamais silence si douloureusement absolu ne renferma un dialogue plus éloquent. A chaque ligne, de Lubois relevait les yeux sur sa femme, et à chaque fois le doigt de Camille renvoyait le regard sur la page, comme pour lui dire : Voyez I
— Eh bien! ai-je menii, monsieur ? dit Camille avec un air de prière soumise qui attestait combien cette femme se sentait attachée à son dernier lien, et combienellele ménageait avec un soin particulier , comme le malheureux réduitàsa dernière once de pain.
Quand la lecture fut finie, la lettre tomba des mains de de Lubois : il était livide, il avait les dents serrées, les poings contractés; de sourds murmures sortaient de sa poitrine. Enfin tout cet orage éclata.
— Oh I c'est trop...
c'est trop ! s'écria-i-il.
Avez-vous votre raison , madame ?
— Je ne sais en vérité, si je l'ai perdue :
je vous vois encore plus irrité; ne devaisje donc pas me défendre de votre accusnlion ? et n'avez-vons pas vu dans cette lettre...
— J'y ai vu, reprit violemment de Lubois eu arrêtant Camille an moment où elle allait ramasser la lettre ; j'y ai vu que vous vous étiez mise à prix pour obtenir une ignoble dénonciation contre une femme qui a pu me iromper peut-être....
mais dont il me plaît de tout souffrir... J'y ai vu que vous avez joué un niais, et que vous avez été en rire avec un libertin ; quh vous m'avez rendu iT fable de tout Paris ; qu'il n'est point d'iufànies propos qu'on ne tienne sur mon compte, point de ridicule au- (luel vous ne m'avez
livré; et quand vous vous êtes déshonorée, et que le scandale de votre conduite vous épouvante, vous venez me dire tragiquement : Sauvez-moi ; j'aime cet homme, je l'aime. Sont-ce vos amours avec M. Antoni qui vous ont appris ces belles scènes de drame, et vos amours avec M. Maurice qui vous ont donné l'impudence de les jouer?... 11 suffit, madame, il est temps que je prenne un parti.
Camille, dans le premier mouvement de sa douleur, ne s'était souvenue que de la phrase où madame Drancy lui parlait des plaintes de son frère. Surprise tout à coup par les reproches de son mari, elle se rappela tout ce que cette lettre renfermait d'odieuses suppositions ; mais, forte de cette conviction d'innocence qui se croit partagée par tous, parce qu'elle nous domine, elle répondit :
— Oh ! vous ne croyez pas un mot de ces indignités ; vous ne croyez pas un mot de celte lettre.
— Comme il vous plaira, madame, répliqua de Lubois en ricanant : ou je croirai tout, ou je ne croirai rien. Si elle ment pour vous, elle
Maurice était si pâle, que le général courut vers lui — Page 49,
ment pour une autre; si elle dit vrai, elle dit vrai pour toutes deux.
— Toutes deux ! répéta madame de Lubois avec un degoùt tnste et humilié, voilà la plus infâme injure que vous m'ayez dite.
Elle se leva essuyant quelques larmes, et reprit d'une voix altérée, mais soumise : , , . . • . ^
— Quoi qu'il en soit, restons-en là. J étais venue sincèrement à vous • vous m'avez repoussée. Je saurai trouver en moi seule l'appui que je vous demandais. Cependant, après ce qui vient de se passer entre nous, je suppose que vous me permettrez de retourner chez ma marraine. , • • .
— Sans doute... pour m'y dénoncer comme un homme ruine et sans
probité ? . ,^1, ■
x'on monsieur, ie ne vous dénoncerai pas. Chaque pas que je ' fais me perd ; chaque
parole que je prononce me tue... Mais , de grâce , laissez-moi retourner àBrémont.
— Vous ne retournerez pas près de votre amant, madame.
Camille se recula de quelques pas, et mesurant son mari des yeux, elle lui dit en éclatant en sanglots :
— Chassez-moi tout de suite, monsieur; c'est un parti pris sans doute. Tenez , véritablement cela vaut mieux... Oh ! vraiment , ne nous dégradons pas davantage, vous à me dire de pareilles choses, moi à les entendre. Assez d'insultes, assez, monsieur ; assez , par pitié I
— La vérité , dit de Lubois à moitié incertain , et qui ne continuait à être injurieux que par la vanité de ne pas céder ; la vérité est-elle une insulte ?
— Le croyez-vous?
reprit soudainement ("amille avec éclat, le croyez-vous ?
— Quoi?
— Croyez-vous que cet homme soit son amant?
Certes, de Lubois ne le pensait pas ; mais ce funeste entraînement de rendre en injures gratuites les reproches fondés que Camille ne lui adressait plus, mais que sa présence élevait contre lui, l'emporta encore une fois , et il répondit :
— Je le crois.
— Ah I Dieu soit loué I s'écria Camille avec un ton de triomphe inouï.
— Pourquoi cela?
— Parce que c'est vrai.
— Vous vous vantez, madame, vous n'oseriez.
— Je n'oserais I Ah! vous verrez.
— Ce n'est donc pas vrai ?
— Ce le sera !
— Vous n'oserez.
— Oh!
— Vous n'oserez.
— El pourquoi?
— Parce que je vous le défends, parce que sî vous revoyei jamais cet homme, cet homme que j'exècre, que je tuerais si je le tenais...
— 11 vous est donc bien odieux ? Eh bien I moi, je l'aime !
— Madame !
— Je l'aime : il est bon, ilestnoble.ileslbrave... il est brave, lui...
LE CONSEILLER D'ÉTAT
sr
— Vous voulez donc que je vous tue?
— Vous n'oseriez pas!
— Je n'oserais I dit de Lubois s'approcliant de Camille et en levant les deux mains sur elle.
Elle le regardait encore : ses dents claquaient avec terreur, son corps frissonnait; alors, ouvrant ses bras à la mort, comme à son dernier espoir, elle s'écria avec un cri déchirant et en présentant sa poitrine :
— Osez donc! osez donc! Ne voyez-vous pas que c'est ce nue je vous demande?
Il fit encore un pas, mais quelque chose de dur et de poli qui se trouva sous sonpiedlefitglisser,etil tomba sur ungenou, épouvanté de ce qu il venait d entendre et du désespoir où il avait poussé Camille : car, il l'avait bien vu cette fois , ce n'était point bravade ni orgueil que sa résistance, c'était la douleur du torturé qui mord son bourreau pour se faire achever tout de suite.
Il demeura quelque temps dans cette position , tandis que Camille, épuisée, était renversée sur un divan. Cet accident laissa à Alphonse cette minute de réflexion qui manque souvent à l'homme pour le sauver du crime. L'effroi de son emportement s'empara du cœur d'Alphonse; et, par une succession rapide d'idées, il attacha bientôt ses regards et ses réflexions sur le frêle objet qui l'avait arrêté:
c'était un flacon de cristal. Il le ramassa ; et, s'élant relevé, il le tourna longtemps dans ses mains en le regardant; puis, se laissant aller sur un fauteuil, car la colère avait aussi abattu ses forces , il reprit en montrant le flacon î"! Camille :
— Voilà, madame, ce qui vous a peul-cire sauvé la vie, et qui m'a sauvé un crime.
Camille, qui l'entendait sans le comprendre , car elle n'avait point vu ce qui avait fait trébucher Alphonse; Camille leva lentement les yeux; mais lorsqu'elle vit le flacon de Maurice dans les mains de son mari, une nouvelle terreur s'ajouta à la terreur qui la tenait, un froid plus glacial au froid qui lui serrait le cœur; elle resta immobile, droite, les yeux fixes et ouverts surle flacon, tandis qu'Alphonse ajoutait lentement:
— Je le garderai... madame; il me sera un éternel souvenir de ce qui vient de se passer.
Camille frémit involontairement.
Enfin de Lubois se leva en disant :
— Pensez-y, madame, et voyez à quoi tiennent la vie et l'honneur I Puis, quand il sortit, Camille s'affaissa sur elle-même en disant :
— Je suis perdue I
Le nom de Maurice Lambert était gravé sur le bouchon d'or du flacon.
VIL — Désespoir.
Il ne faut pas penser que de Lubois fût assez aveuglé par les mensonges de Césarine pour ne pas être convaincu qu'il avait été trompé ;
Et elle se jela sur son divan dont elle lanra les coussins au plafond avec ses pieds. — Page S3.
mais, par une de ces inexplicables contradictions du cœur humain, ce n'était point à elle qu'il en voulait, ce n'était pas Césarine qu'il rendait responsable de son infidélité. Camille, qui avait poussé Autoui à posséder Césarine, Camille, qui l'avait forcé, lui Alphonse, à reconnaître qu'il était le jouet de cette fille et l'objet des moqueries de tout le monde, Camille lui semblait bien plus coupable. Certes, il comptait bien ne pas laisser Césarine impunie ; mais plus tard, lorsque Camille ne pourrait plussupposer que c'était elle qui en était la cause. D'ailleurs, cette preuve de l'infidélité de Césarine était demeurée entre lui et Camille : et personne, pas même Césarine, ne savait qu'il eût la certitude d'avoir été trompé.
— Je passe pour dupe, se disait-il, soit, mais je ne céderai pas. Dans cette disposition, il continua à vivre avec Césarine comme
s'il eùl cru à sa justiflcalion. Cela lui réussit comme il l'entendait.
Quelques personnes connaissaient l'aventure d'Antoni et de Césarine, et la part que madame de Lubois y avait prise; mais, en voyant la quiétude d'Alphonse et la continuation de sa liaison avec sa maîtresse, chacun pensa que madame de Lubois n'avait pas osé s'en servir vis-à-vis (le son mari, et celui-ci trouvait à cette supposition de la crainte qu'il inspirait un triomphe d'orgueil qu'il préférait de beaucoup ù paraître savoir les infidélités de Césarine, .surtout par le moyen de sa femme.
D'un autre côté, une haine profonde pour Lambert irritait la rage d'Alphonse contre Camille. Toujours Maurice lui avait été déplaisant, maintenant il lui était devenu odieux.
En outre de ces torts, Camille avait une solennité de teinie et de sciiiimcnts qui dominait de Lubois. Tant qu'il demeurait vis-àvis d'elle dans les termes d'une discussion grave, elle y pouvait et osait tout dire, et la conviction qu'en avait Alphonse était le plus souvent la première cause des violences où il se laissait aller pour échapper à cet empire.
Ce résultat sera infaillible toutes les fois que, dans une union légale, ce sera la femme qui aura les vertus et les ,,, . ... , principes austères de
I homme, et que celui-ci cependant aura l'amour et l'orgueil de son autorité de mari. Pour la faire respecter, il s'adressera à tous les moyens. S'il a quelque esprit, il recourra à la raillerie outrée et dégradante pour imposer silence aux graves conseils d'une épouses 11 arrive qu'elle ait, autant que lui, de cet esprit qui blesse et souffle du poison sur la blessure, il tentera les menaces et les injures ■ si la emme ne s'en laisse pas intimider, il pourra s'oublier jusqu'aux violences physiques pour obtenir cette domination qu'il veut et qui lui échappe.
Si nous avons suffisamment indiqué dans les premiers chapitres de ce livre la progression de cette lutte, on doit voir, par la dernière scène que nous venons de retracer, qu'Alphonse était à peu près arrivé à 1 extrême ressource des hommes égarés. Un mot, un pas de plus, et c était par des brutalités qu'il faisait taire Camille.
Mais cette scène n'avait pas commencé avec violence; elle avait eu un moment l'allure d'une explication calme et presque solennelle, et
pendant ce moment, Cnmille avait fait à son mari un aveu que celui-ci frémissait ili; coli'ic d'avoir i-nlendu. Comme la plupart des esprits petitement imp(^rieux, il dé^apeait les positions de toutes les circonstances qui les devaient modilier.et, les remettant dans l'assiette ou «Iles auraient dû être, il s'irritait de ce qu'on availosé lui montrer de résistance. Ainsi tout ce qui s'était passé entre lui et Camille était comme non avenu, et il se demandait comment sa femme avait poussé l'audace jusqu'à lui avouer son amour pour un autre, comment il avait eu la faiblesse de le supporter; et, parlant alors de son droit de mari, comme s'il n'en avait pas altéré la puissance par son inconduiie, il s'excitait à des résolutions encore plus violentes pour le faire triompher.
Nous nous trouvons engagé dans une analyse de sentiments trop communs, et en même tenjps trop difticiles à bien api)récier dans leurs causes, pour qu'il ne nous soit pas permis de tenter quelques comparaisons explicatives qui les rendent plus intelligibles.
Sans vouloir mettre sur la même ligne les événements d'une vie privée et les circonstances de la vie politique, on peut dire que les mêmes excès s'y commettent par les mêmes raisons.
Que de fois, après une faute qu'il a commise, un gouvernement, qui veut maintenir l'autorité de la loi, s'étonne de la résistance qu'il éprouve, et s'engage dans une succession de mesures violentes dont l'issue lui sera funeste tôt ou tard; c'est, et qu'on nous pardonne la comparaison, c'est que, comme de Lubois, le pouvoir oublie qu'il a desarmé cette autorité de sa plus grande force, celle d'un exercice équitable. Ainsi, dans la petite sphère de son autorité, de Lubois se disait : — Je suis le mari, je suis le maître, c'est donc une insolente révolte que la lutte de ma femme envers moi, — oubliant qu'il était le mari infidèle, le maître déshonoré.
'Cette raison sera peut-être encore une lumière jetée sur la cause des violences de de Lubois. Il avait fait taire Camille sur presque toutes ses douleurs; mais l'aveu qu'il avait entendu, et qui, médité en secret, lui était devenu la plus vive insulte qu'il eut reçue, était resté sans châtiment. 11 avait annoncé qu'il prendrait un parti, mais il lui fallait une occasion. Il ne pouvait pas, aux yeux du monde, aller raconter son entretien avec Camille, et dire : - La femme qui m'a osé dire cela en face est indigne de moi. — Ce n'est point de cette manière qu'on fait une action telle que celle que méditait Alphonse ; il fallait encore une fois que la lutte s'animât et devint active pour prendre une résolution, et l'occasion ne s'en présentait point.
En effet, depuis son retour de la campagne, depuis cette dernière tentative où elle avait placé sa dernière es|)érance, madame de Lubois avait gardé vis-à-vis de son mari un silence résigné. Après avoir tout essayé pour sortir de la cruelle situation où elle se trouvai!, Camille en était revenue à cette abnégation d'elle-même qu'elle avait résolue après la scène du bal de Derby, et dont les méchants conseils de Camizard et les imprudents conseils d'AIicia l'avaient détournée. L'expérience avait prouvé à madame de Lubois que tous ses efforts pour se tirer de l'abîme où elle était engagée n'avaient fait que l'y précipiter plus avant. Ceci est encore vrai dans les grands intérêts politiques, comme dans les petits intérêts privés ; chaque résistance pousse le gouvernement à un excès. Cette corrélation, en vérité, nous frappe tellement, que nous osons dire que de Lubois jetait sans cesse des appels à la résistance de Camille pour la perdre dans le combat qu'il voulait faire renaître, comme le pouvoir aiguillonne le mécontentement public par mille vexations pour avoir occasion de se servir de sa force contre les partis qui le gênent.
Ainsi Camille avait reçu de son mari l'ordre de ne plus recevoir aucune des personnes qu'elle avait habitude de vo'r; ainsi il lui avait été ordonné de cesser toutes relations avec Maurice, comme si ces relations eu.sscnt existé ; ainsi mille reproches amers de ce qui, au dire de de Lubois, s'était passé it la campagne étaient adressés à Camille avec une ironie et une brutalité qui devaient lui faire élever la voix pour sa défense. Qu'elle eût essayé cette (lelense par un mot, et de Lubois s'en fût emparé pour en faire un crime; mais Camille n'avait plus rien à sacrilier, et elle se soumettait sans murmurer. Que lui importait le monde? elle en était séparée par le malheur. Et Maurice, desirait-elle le revoir? Non, assurément : le devoir les séparait encore plus.
Et cependant combien la passion qu'elle avait pour lui était puissante, si puissante qu'elle avait des superstitions de faible.s.se eld'enfant. Qui n'a pas aimé sourira peut-être en apprenant que Camille s'était fait de Maurice une fatalité qui devait la perdre ou la sauver; qui n'a pas eu les folles imaginations de l'amour^e moquera, si nous lui disons que ce flacon de cristal qui avait fait trébucher Alphonse, était pour
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Camille une des preuves de cette fatalité. Ce Hacon, qui avait appartenu à Maurice, c'était encore Maurice qui, comme une puissance surnaturelle, s'était placé entre elle et son mari et l'avait |)rotégée.
Foursuivrons-nous encore une fois dans toutes leurs fluctuations ces mouvements du cœur de Camille qui, dans sa solitude, lui faisaient une vie si agitée. Ce serait trop pour nous; mais Alphonse voyait cette vie à deux que Camille menait à elle seule; il la voyait dans les longues rêveries de sa femme, dans ses yeux rouges de larmes, dans sa pâleur fiévreuse; il voyait que Maurice avait passé par là, et sa rage s'en exaspérait. Après avoir tout détendu à Camille, il trouvait odieux de ne pouvoir lui défendre de penser. Cette liberté lui semblait une usurpation insupportable. Alors, ne pouvant l'atteindre dans le silence où elle se renfermait, ne pouvant porter sa main jusqu'au cœur et jusqu'à la pensée par delà la poitrine et |)ar delà le crâne, il restreignit et étouffa autant que possible ce dernier droit de vie de Camille. Alicia était arrivée ; sa première visite avait été pour M""" de Lubois. Alphonse était présent quand elle vint, et l'occasion d'une nouvelle tyrannie lui fut oiTerle ; tant que dura la visite d'AIicia, il resta entre elle et sa femme comme une digue entre deux cœurs trop pleins et prêts à s'epar.cher l'un dans l'autre. Puis, lorsqu'il fut prouvé à Alicia que sa patience à piolonger sa visite ne vaincrait pas l'obsiination de de Lubois à la rendre inutile et qu'Alicla se retira, Alphonse se leva pour sortir après elle, et dit à Camille :
— Je vous ordonne de commander à vos domestiques de fermer votre porte à cette femme.
Jusqu'à ce moment, Camille n'avait pas deviné la cauFe cachée des rigueurs de de Lubois; aussi avait-elle montré une soumission si absolue, qu'il désespérait de la prendre en défaut. Dans cette dernière occasion, il fut sur le point de réussir à la faire résister; et peut-être eût-il obtenu ce qu'il désirait, si l'emportement précipité qu'il montra n'avait enfin averii Camille des véritables intentions de son mari. A cette injonction d'Alphonse, Camille n'avait répondu qu'en répétant le mot dont de Lubois s'était servi pour parler d'AIicia.
— Cette femme... avait-elle dit.
— Celte femme... oui, cette femme. Il me plaît de l'appeler ainsi... il me plaît qu'elle ne remette plus les pieds chez moi.
— C'est ma seule amie, monsieur.
— Vous résistez... Fût-ce votre sœur, fût-ce votre mère, je ne veux |)as que vous la revoyiez.
Camille se tut. De Lubois avait espéré une objection.
— Je ne le veux pas... et cela doit vous suffire... répéta-t-il avec une colère qui ne cherchait qu'un prétexte à s'animer.
Il attendit encore pour que Camille lui demandât une raison de cette volonté, et pour qu'il pût lui répondre une injure; elle garda encore le silence. De Lubois reprit :
— Vous m'avez entendu, je suppose?
— Oui, monsieur.
— - Et vous n'en tiendrez compte, peut-être ?
— J'obéirai.
De Lubois quitta l'appartement, moins satisfait du mal qu'il avait
fait à Camille, qu'irrite de ce que sa soumission l'avait empêche de lui en faire davantage, et quelques semaines se passèrent ainsi. Camille avait donné l'ordre aux domestiques de dire à Alicia, toutes les fois qu'elle se présenterait, qu'elle n'était pas visible. Cette réponse faite tous les jours à Alicia linlt par l'alarmer sérieusement, et elle prit la résolution de pénétrer dans ce mystère de réclusion.
Avant de voir comment elle y arriva, jetons un regard en dehors de la vie personnelle de Camille.
Les affaires de de Lubois. qu'il avait cru sauver par l'emprunt fait à Launay, périclitaient de plus en plus. Son exactitude apparente à rembourser n'avait pas arrêté une résolution qui était une tactique do parti. Les demandes qui suivirent celle de Camizard ne furent dictées par aucune méliance contre de Lubois; mais elles ne l'embarrassèrent pas moins, et la gène devenant biculôt apparente, les exigences devinrent de même plus impérieuses.
De Lubois en était arrivé à cet inexplicable vertige de l'homme qui se ruine et qui s'excite à surenchérir encore sur toutes. les fautes qui l'ont rinné. C'est une vérité trop vraie et trop commune pour avoir besoin d'être ex|)liquée. Le jour où il renvoyait sans le payer un client qui venait lui reclamer vingt mille francs, il donnait une parure à Cesarine; le matin qu'il avait subi dans son cabinet les reproches injurieux d'un créancier, il se pavanait le soir dans quelque loge de l'Opéra. Il osait ce qui jusque-là lui avait paru inexcusable : il se montrait publiquement avec Cesarine, il l'accompagnait au spectacle, il la proineuait, il passait sa vie chez elle. Etait-ce besoin de bruit,
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sa
abandon d'une position qu'il n'avait plus la force de sauver? Qu'importe? c'est le cours naturel de toute ruine. El, par une conséquence habilnellt' aux torts qu'on a seul, de Lubois les rejetait sur une autre.
C'était Camille qui était coupable de tout, Camille dont l'affreux caractère l'avait poussé à bout, Camille qui l'avait perdu. 11 la prenait en haine, il la maudissait, il eût voulu la fouler aux pieds; et, s'egarant chaque jour davantage, il lui reprochait, comme le |ilus e.xtrême et le plus insultant de sestorl.s, la résignation qu'elle montrait.
Ce malheur qui s'amassait contre Camille dans le cœur de son mari n'était pas le seul qui la frappât. Si l'on se rappelle la lettre d'Adèle et le point où en étaient arrives les propos du monde sur le compte de madame de Lubois et de Maurice, on doit juger quel développement ils prirent quand on sut son retour i)récipité, et qu'on vit la réclusion j"! laquelle elle était condamnée.
Son mari, disait-on, avait surpris des preuves incontestables de sa liaison avec Maurice.
Et cela n'était point douteux ; et sur cette certitude, chacun discourait à sa manière. Les uns trouvaient de Lubois bien doux de s'en tenir à une correction si paternelle; d'autres, de ceux qui savent ajouter une interprétation odieuse à la plus odieuse chose, prétendaient qu'il s'en tenait là, parce que Maurice n'était pas un homme à qui l'on pût donner facilement une leçon, et que si le mari se vengeait seulement de sa femme, c'est qu'il avait peur de l'amant. 11 ne faut pas oublier que tous ces propos étaient excités par une bouche habile à souffler la calomnie.
Depuis que madame Drancy avait perdu l'espérance de faire une sœur de Camille, elle était devenue sa plus détestable dénonciatrice, et c'était avec toutes les douleurs possibles qu'elle racontait la faute de Camille et le désespoir qu'elle éprouvait de la voir si complètement compromise.
Tout cela perdait Camille dans l'opinion, et la perdait encore plus auprès de son mari. Ces imputations de faiblesse et de lâcheté n'avaient pas vainement bourdonné aux oreilles de de Lubois; mais il était dans une position telle, qu'il ne pouvait les faire taire. En effet, il savait l'innocence de Camille, et eût été fort embarrassé d'aller demander raison à Maurice d'une offense quelconque. Mais on comprend que, dans cette position, Alphonse ne cherchât qu'un prétexte pour éclater; et plus ce prétexte lui manquait, plus il se réservait de le saisir au vol.
Les choses en étaient là, lorsque madame de Brémont revint à Paris avec Camizard ; ce retour les aggrava encore. Malanie de Brémont avait appris tous les bruits qu'on avait fait courir sur le séjour de Camille à la campagne. Le conseiller d'Etat s'était chargé de cette adroite dénonciation. Le premier mot en parut odieux à madame de Biémunt.
— Comment osent-ils dire une pareille infamie? avait-elle répondu; Camille n'a pas quitté le château sans moi. Jamais ce .M. Maurice n'y a mis les pieds.
— Ce n'est pas non plus ce qu'on dit, repartit Camizard; mais vous savez comme la calomnie est habile. On parle de longues promenades faites durant le jour, de rendez-vous dans les bois, de mystérieuses entrevues... peut-être la nuit... Je ne puis vous dire tout ce qu'on suppose, les moyens par lesquels on raconte que vous avez été trompée ; enlin on va jusqu'à assurer que si je n'étais arrivé chez Marquoy, ils auraient feint de ne pas se connaître du tout.
Ces insinuations et beaucoup d'autres ne furent pas dites ainsi et de suite : Camizard laissa à chacune un temps de repos pour porter fruit. L'histoire du flacon emporté par madame de Lubois fut adroitement rappelée.
Malheureusement les habitudes de Camille à la campagne répondaient à ces suppositions. Tous les jours elle sortait seule et demeurait absente des heures entières : tous les soirs elle se retirait de bonne heure. Enlln la journée passée à Marquoy ne laissait aucun doute sur l'intelligence; le flacon mystérieusement gardé, aucune incertitude sur la passion, .\insi, lorsque madame de Brémont retourna à Paris, sa présence, qui semblaitdevoir apporter à Camille le seul témoignage qui pût la défendre victorieusement, lui amena une accusation qui acheva de l'accabler. Madame de Brémont n'alla point voir sa filleule, et la condamnation de Camille se formula dans cette phrase sans appel :
— C'est tout à fait fini, sa marraine même ne la voit plus.
Le jour où Camille apprit que madame de Brémont était à Paris, elle en fut instruite par son mari, qui lui expliqua l'abandon où sa marraine la laissait par l'indignation qu'elle éprouvait de sa conduite
au château. Malgré sa résignation, Camille en marqua 'tant d'étonnement et de douleur, que son mari lui répondit en ricanant :
— Est-ce que cela vous trouble beaucoup? si vous vous trouvez mal, j'ai chez moi un flacon excellent pour ces sortes de pâmoisons.
.4 ce mot, Camille se tut, en reconnaissant la main d'où partait ce dernier coup. Camizard se vengeait de l'epigramme qui avait repoussé ses prétentions.
C'en était fait : Camille n'avait plus la force de lutter; elle courba la tête : l'idée même d'en appeler à sa marraine, l'idée de se défendre ne lui vint pas à l'esprit; elle se voyait perdue, et n'eût pas jeté la main en avant pour s'attacher à un fil qui eût pu retarder sa chute. .Mise sur le chevalet de la torture morale, elle en était venue à ce point d'affaissement où le questionné avoue tout ce qu'on veut. Il est possible que, si à ce moment on lui eût demandé si Maurice était véritablement son amant, elle eût répondu : OuL Tout s'éteignait en elle, le soin de sa propre dignité lui semblait même superflu , elle pleurait devant ses domestiques.
Elle s'était fait une dernière espérance, celle de mourir bientôt ; mais l'énergie qui, dans les premiers moments, lui avait inspiré des pensées de suicide s'était perdue aussi. Une seule chose vivait en elle, c'était son amour pour Maurice. — La veille de ma mort, se disait-elle, la veille de ma mort, je lui écrirai. On laissera bien approcher un prêtre de mon lit, et, s'il n'ose se charger d'un aveu écrit, si son devoir le lui défend, je lui confierai mon âme pour qu'il la lui redise.
C'était là le bonheur qu'elle caressait, et tous ses jours se passaient à faire sa lettre et sa confession dans son cœur, et chaque jour elle en faisait une nouvelle, quelquefois voulant dire à Maurice toutes les palpitations de son âme une à une ; d'autres fois ne voulant lui envoyer qu'un mot : Je t'aimais.
Peut-être eût-elle fini par succomber à cette lente consomption de la douleur solitaire, si la maladie qui avait retenu Alaurice à la campagne se fût prolongée plus longtemps. Mais il arriva à Paris.
Comme le vaisseau qui du chantier se précipite dans les flots et les émeut au loin, de même Maurice ne rentra pas dans le rayon de l'existence de Camille sans qu'elle en eût une impression. Le jour même, son mari eut un ton plus sombre et plus colère envers elle ; le lendemain, elle vit entrer chez elle Alicia et Camizard.
En voyant Alicia, Camille crut sortir de prison; en voyant Camizard, il lui sembla que c'était comme avec le bourreau. Cette image, pei!t-étre prétentieuse pour l'écrivain qui raconte, fut celle qui vint à l'esprit de Camille. C'est que rien ne poétise la forme des idées comme la solitude, rien ne les grandit comme le malheur. Le jour qui amena cette entrevue de Camille et d'.\licia fut la source d'une révolution trop grande dans la vie de madame de Lubois, pour que nous n'en racontions pas toutes les circonstances.
La veille de ce joiu-, Maurice avait couru chez Alicia dont la maison se trouvait dans la même rue que la sienne, et son oncle, qui l'avait accompagné à Paris , avait été forcé de l'y aller chercher, après l'avoir attendu près de trois heures. Lorsque M. de Marquoy fut introduit chez mademoiselle Vanini, il la trouva pleurant devant son neveu qui paraissait lui avoir parlé longuement. Sans deviner le sujet de leur entretien, il jugea qu'il devait être bien grave, car en sortant Maurice dit sévèrement à .\licia :
— Je compte sur vous.
— Je ferai ce que vous voulez, avait-elle répondu d'un ton soumis. Le lendemain, Alicia de son coté alla chez Camizard, et ce fut à la
suite d'une longue visite que tous deux montèrent dans la voiture du conseiller d'Etat, et se rendirent chez madame de Lubois. Les remarques qu'on avait déjà faites sur l'espè'x d'obéissance de Camizard envers Alicia auraient eu matière à s'exercer, en cette circonstance, si l'on avait pu voir l'air de dépit avec lequel le conseiller d'État semblait accompagner sa pupille et la sécheresse avec laquelle celle-ci lui imposait sa volonté.
— Te voilà! s'était écriée Camille en s'élançant vers son amie; comment se fait-il?...
Elle s'arrêta en voyant Camizard.
— Tu me demandes, dit Alicia, comment il se fait que j'ai pénétré jusqu'à toi ; tu dois en remercier mon tuteur.
(Camille salua le conseiller d'État, sans lui dire un mot; elle se méfiait d'un bonheur qui lui arrivait sous sa protection.
— Maintenant, dit celui ci, je demande à madame de Lubois la permission d'aller causer un moment d'affaires avec son mari.
— Allez, monsieur, repondit Camille, allez...
.\licia fil un signe parUculier à son tuteur qui lui répondit par un sourire contraint. 11 sortit, et laissa les deuxamies; dès qu'elles lurent
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seules, elles se précipilèrent dans les bras l'une de Vautre, et, sans dire une seule parole, elles pleurèrent longtemps ensemble, se serrant les mains, se regardant avec désespoir. Enfin Alicia rompit ce silence plein de confidences, et l'entretien suivant eut lieu, coupé de larmes, de sanglots, de réticences, entrant de plein saut dans les idées ; l'entretien de deux cœurs qui se comprennent et qui s'aiment.
— Écoute, Camille, prends courage... J'aime mieux tout te dire, quoiqu'il me' l'ait défendu. C'est lui qui m'a envoyée ici.
— Maurice?
— Oui, Maurice; il est arrivé.
— Il doit bien souffrir... Il était si malade!...
— Il l'aime... lu ne l'aimes pas, voilà ce qui le tue.
— Je ne l'aime pas! s'écria Camille; et que vcut-il donc, mon
Dieu? . , . , ,
Alicia la regarda en pâlissant, et lui dit à voix basse et lente :
— Il croit que tu ne l'aimes pas...
— Il a raison... Je ne dois pas l'aimer; il ne le sait pas saura jamais...
— Olil je le lui dirai...
— Alicia... tu ne le feras pas...
— Tu veux donc qu'il en meure?...
— J'en meurs bien, moi.
— Je me tairai, dit Alicia avec un singulier accent. Elles gardèrent toutes deux le silence, toutes deux en larmes, mais
l'une d'elles pleurant de douleurs différenlcs, et qui la brisaient ensemble. Cependant elle fut la plus forte ; elle reprit : c'était Alicia:
— Camille, il m'a envoyée pour te voir... pour l'offrir sa protection.
— Sa protection... je ne puis l'accepter, et d'ailleurs i"! quoi servirait-elle?
— Tu le vois, elle m'a déjà fait entrer ici.
— Mais par quel moyen?
— Dispense-moi de le le dire... Plus tard, quand j'aurai accoutumé mou cœur à cette nouvelle idée... je te le raconterai... plus tard... pas aujourd'hui... Oh! il ne me manquerait plus que cela...
— Qii'as-tu donc, Alicia?
— Rien, rien... Écoute... cette protection, je le l'ai offerte en son nom... mais c'est la mienne que lu acceptes. Il m'avait défendu de te piirler de lui. Il m'avait dit seulement : — Si, dans la conversation que vous aurez ensemble, il lui échappe de me maudire, de souhaiter mon départ de France... je m'exilerai... si c'est ma mort qu'elle désire...
— Oh I le malheureux ! Toutes deux pleurèrent encore...
— Mais que veut-il que je fasse?
— Que lu le sauves, que tu te défendes.
— El comment? Il ne sait donc pas...
— 11 sait que lu es innocente.
— Son témoignage ne fera que m'aceuser.
— Ce n'est pas le sien qui te défendra.
— Et lequel ?
— Celui de Camizard.
— C'est mon ennemi.
— Je le crois; il a été aussi le mien, et aujourd'hui il fait ce que je veux.
— Mais à quoi servira h présent le témoignage même de Camizard ?
— Il peut ramener la marraine. Madame de Crémont revenue et te protégeant ouvertement, les autres se taii'ont. Et si enlin les affaires de ton mari le formaient à quitter Paris, tu auras un asile à la poite duquel s'arrêtera la calomnie.
— Que dis-tu ? les affaires de mon mari...
— On les dit fort dérangées.
— Mon Dieu I encore ce malheur !
— Tu ne l'y attendais pas !
— Je m'attends à tout.
— Alors, ne l'étonné de rien, ni de la douceur de ton mari, ni de la servilité de Camizard...
— Mais dis-moi au moins comment...
— Je ne puis te répéter qu'une chose, il fera ce que je voudrai. A peine Alicia avait-elle prononcé ces derniers mots, que Camizard
rentra avec de Lubois.
— Comment, ma chère Camille, dit Alphon.se aussitôt, j'apprends que vous avez fait fermer votre [lorte à mademoiselle Vanini : c'est mal. Madame de Brémonl est à Paris, et vous n'êtes pas allée la voir : c'est inexcusable.
L'averlissemenl d'Alicia n'avait pas suffi pour lui faire espérer un
LE CONSEILLER D'ÉTAT
changement si subit dans les manières de son mari. Elle regarda Alicia avec étonnement; mais celle-ci voulut éprouver jusqu'à quel point Camizard avait rempli ses instructions.
— En vérité, dil-elle, je trouve que Camille ne se ressemble plus ; elle est devenue tout à fait sauvage. Ordonnez-lui donc aussi de venir voir ses amies; moi, par exemple.
— Le lui ordonner, répondit de Lubois, ce serait ôler toute valeur à ses visites; c'est à Camille à juger ce qu'elle doit faire.
— J'irai voir Alicia, si vous le voulez bien, dit Camille d'un ton si soumis et si implorant, du ton d'un enfant qui demande grâce si douloureusement, qu' Alicia en fut cruellement surprise: mais cela ne toucha ni le cœur de Camizard, ni celui d'Alphonse , l'un calleux d'immoralité raisonnée, l'autre cuirassé de débauche vaniteuse. Ce ne fut donc pas par pitié qu'Alphonse répondit :
— Je vous approuve tout à fail.
Ce ne fut donc pas par un motif de joie sincère que Camizard lui
dit:
— Je vous félicite de cette bonne résolution.
— Je vous demande donc la permission d'emmener Camille tout aujourd'hui ei sur-le-champ.
De Lubois fil un geste de refus ; mais Camizard s'empressa de dire :
— Cela ne peut qu'être agréable à Alphonse, qui gémit de voir la retraite à laquelle madame de Lubois se condamne.
Un regard d'Alicia envoya à Camille le commentaire de celle intervention. Ce regard voulait dire : •
— Tu vois, il obéit.
Alphonse s'empressa de céder. Pour la première fois depuis bien
longtemps, Camille s'habilla et sortit. Madame de Lubois et Alicia allèrent ensemble se promener à travers la campagne ; elles suivirent les allées les plus sombres du bois de Boulogne; puis, arrivées à un endroit écarté, elles quittèrent leur voiture et marchèrent lentement dans un de ces sentiers bordés d'arbres verts, sérieux et lugubres. On était au mois d'octobre; la nature était froide et grise, le soleil pâle, les arbres dépouillés; sa liberté fut triste à Camille.
— Qu'as-tu doue? lui disait Alicia. Pourquoi, lorsque l'espoir devrait le reprendre au cœur, pourquoi pleures-lu encore ?
— Je ne sais pas... Je ne puis te dire que ce que je fais aujourd'hui me sera fatal; ma vie est finie, ma destinée marquée... J'ai découvert une chose, c'est que je porte en moi nue maladie sûre... Je n'ai plus rien à craindre... Dans quelques mois tout sera fini, et pourtant j'ai peur... j'ai froid... j'ai le cœur serré...
— Pense à Maurice.
— Alicia, dit Camille en arrêtant son amie et en fixant sur elle un regard fiévreux et presque égaré ; Alicia, quel est cet homme ?
— Maurice !
— Oui... Maurice... je ne le connais pas... je ne le connais que parce que je l'aime... Mais lui... sa vie, son passé... ce qu'il est, ce qu'il a été... je n'en sais rien.
— Oh ! c'est à peu près ce que sont tous les hommes... une jeunesse qui a fait éclat par des folies... un amour de toutes les mauvaises renommées dont il s'est vite fatigué... Rien, en vérité, rien d'extraordinaire dans sa vie, si ce n'est lui-même ; rien, si ce n'est d'avoir vécu, lui... comme tout le monde a vécu.
— Mais loi, .\licia, comment l'as-lu connu?
— Moi ? je l'ai promis de te le dire plus tard... plus tard...
— Alicia... tu l'as aimé.
— Moi, dit Alicia en souriant avec un effort qui échappa à madame de Lubois, me crois-tu capable d'aimer un homme qui ne m'a jamais aimée, — et qui ne m'aimera jamais ? nnirmura-t-elle tout bas.
— Ah ! s'écria madame de Lubois avec joie... il ne l'a jamais aimée, n'est-ce pas?... Merci, tant mieux.
— Non, il ne m'a jamais aimée.
Et, pendant que madame de Lubois accueillait celle assurance avec
joie, Alicia détourna la tète pour essuyer une larme.
— Oh ! reprit Camille après un long silence... je ne dois plus le voir; n'est-ce pas, Alicia, que je ne dois plus le voir?
Alicia ne répondit point, et elle ne remarqua pas l'incohérence des paroles de Camille.
— Oh ! je te comprends bien, ce serait un crime, une faute, maintenant que je l'aime... Non, je ne dois plus le voir... et pourtant je suis bien malheureuse !
Alicia avait aussi une douleur qui la poignait ; elle se tut encore.
— C'est que si je le voyais... je serais perdue... Je suis perdue, c'est vrai... mais enfin je suis innocente... Au lieu que si je le voyais... Et puis, qui sait ce qui pourrait arriver?... Mon mari ne demande qu'un
LE COJSEILLElt D'ETAT.
Gl
droit pour se venger... et alors... Non, non, je ne le verrai plus. Alieia écoulait ces tristes divagalions du cœur de Camille ; mais elle n'avait pas la force d'y lépondre; elle n'avait que celle de pleurer. Camille se lut ù son tour, et elles continuèrent à s'enfoncer silencieusement dans les plus sombres allées du bois. Au détour d'un sentier, elles entendirent un bruit étrange qui les arrêta tout ù coup : c'était le bruit du fer criant sur le fer, le bruit d'une épée sur une épéc... Elles se serrèrent l'une contre l'autre. Camille devint tremblant;; d'une terreur plus grande que celle que pouvait lui inspirer l'horreur d'un combat.
— Eloignons-nous, dit Alicia.
— Non... non... dit Camille tout ù fait égarée; non, je veux voir... je veux voir...
Alicia essaya de l'entraîner
— Laisse-moi donc voir, dit Camille on faisant un pas. Le bruit cessa.
— Il y en a un de mort... ditCamille avec un luu si extraordinaire, qu'il fit frémir .\licia.
— Oh! reprit Alicia, éloignons-nous...
— Mais non, jeté dis que je veux voir...
Elle s'enfonça dans le taillis. Un moment ai)rés, trois hommes portant deux épées passèrent et s'éloignèrent rapidement; un moment après, une voiture arriva, et deux hommes, sortant d'un endroit écarté, y portèrent un jeune homme frappé à la poitrine, pûle, les yeux fermés, mort peut-être. Camille, l'œil tendu, les regardait avec une affreuse curiosité, tandis qu'elle retenait près d'elle Alicia dont elle serrait le bras avec une force extraordinaire :
— Vois-tu... vois-tu, disait-elle tout bas; vois-tu... c'est ainsi que (•a flnit quand une femme a un amant... C'est Maurice qu'on vient de, tuer...
— Maurice I... s'écria Alicia en regardant le blessé dont elle avait détourné les yeux. Mais ce n'est pas lui...
— Je ne te dis pas que ce soit lui... mais voili ce qui arrivera... Vois-tu... ces gens-là viennent de se battre pour une femme... et je suis sùi-e que c'est le mari qui a tué l'amant... Je suis sûre que je ferai tuer Maurice... Alors je ne veux pas le revoir... alors je ne le reverrai... je ne... je ne... Qu'as-tu à me regarder comme ça?
— Camille I... s'écria Alicia en l'entourant de ses bras. Camille se mit à rire.
— J'ai envie de leur demander pourquoi ils se sont battus... Elle fit un pas; la voiture était partie.
— Camille, dit Alicia qui ne voulait pas lui montrer l'eQVoi qu'elle lui inspirait, Camille, rentrons... je suis fatiguée.
Le soir, madame de Lubois fut prise d'une fièvre violente. Le médecin appelé, et à qui Alicia fit une complète confidence, déclara que la solitude et la réflexion continue dont elle est accompagnée avaient produit une irritation du cerveau qui menaçait Camille de folie, si on ne l'arrachait à sa vie habituelle. Il lui fut ordonné de sortir tous les jours, d'aller dans le monde, de voir ses amis. On ne craignait pas de faire cette consultation devant Camille. Elle répondit tristement :
— Quels amis? quel monde?
— Qu'importe? dit Alicia ; tu viendras avec moi...
Dès lors Alicia se voua à la santé et à la raison de Camille.
Quand ce n'est pas un accident inattendu, un événement foudroyant qui brise la raison d'un choc violent, quand c'est la pensée qui la tue... c'est lentement qu'elle échappe... On dirait que chaque fibre du cerveau se rompt à son tour... Ce sont d'abord les longues distractions, les silences persévérants, puis la concentration de toutes les forces vitales sur la seule faculté qui reste sensible, et qui finit par se briser aussi par ces excès de tension.
Camille était arrivée à ce point; elle voyait son malheur partout. Ce duel, elle se l'était appliqué ; tout ce qui se passait, elleJe ramenait h sa situation. Alicia, secondée des conseils du médecin, chercha tous les moyens de distraire CzmiWe. Ce mot employé physiologiquement ne signifie pas ce qu'on veut lui faire dire. En médecine, distraire, ce n'est pas tuer la sensation là où elle est trop vive, c'est faire vivre par les organes qui s'atrophient, c'est porter la vie aux endroits d'où elle s'est retirée ; et, comme il n'y a pour chaque existence qu'une dose de vitalité, ce qu'on en donne à une autre perception soulage celle qui l'a toute absorbée. C'est sans doute ce qui a fait dire à une femme de beaucoup d'esprit, en parlant de l'amour : — Le cœur n'oublie pas, il remplace.
Dans ce système de raisonnement, Alicia chercha un moyen d'occuper l'âme de Camille ; elle espéra le trouver en lui donnant l'amour de cet art qu'elle-même adorait. Mais, avant d'agir sur la pensée par
la pensée, il fallait affaiblir par les fatigues du corps celle qui dominait le cœur. Alicia se voua encore à cette guérison. Ce projet formé le soir même, Alicia voulut le mettre à exécution le lendemain. Médecin plus habile, ou mieux instruit que celui qui croyait juger l'état de Camille, la main sur l'artère de son bras, Alicia avait mis la main sur son cœur, et elle comprenait que chaque jour perdu rendait la guérison plus incertaine.
Dès le lenJeniain, elle arriva de bonne heure chez Camille; elle la fit lever malgré sa faiblesse, et l'emmena; elle la conduisit à pied a travers Paris. Elle prétexta qu'elle avait oublié d'écrire un mol, et la força à faire la longue course qui sépare la rue Godot-de-Mauroy de la rue de Varennes. Arrivée chez elle, Alicia força Camille ù remettre avec elle son atelier en ordre. Elle lui parla peinture, gloire, jalousie d'artistes. Puis, quand elle vit la complaisance de Camille épuisée, elle se trouva avoir une affaire au Panlhéon, une statue à voir chez un artiste... elle força Camille de la suivre... elle la fit souffrir des pieds, elle la laissa avoir froid, se plaindre de douleurs aigués... elle fut sans pillé pour le corps, parce qu'elle voulait sauver l'àme.
Le lendemain encore, après une nuit accablée, Camille vit Alicia revenir. Il fallait encore sortir. Camille résista; on l'avait détournée de sa manière habituelle de souffrir. L'accablement de la fatigue lui avait procuré des moments d'un lourd sommeil... Ce n'était que depuis quelques heures qu'elle avait pu se remettre ù penser à son aise, à retourner sa douleur dans sa blessure ; c'était sa vie, sa joie : elle s'y plaisait.
Elle trouva .\licia importune; mais Alicia ne tint compte ni des refus, ni des impatiences; elle exigea, elle voulut, et Camille la suivit encore; et Alicia la ramena encore le soir dans sa maison, tellement brisée de fatigue, que, lors(|u'elle la quitta, le sommeil avait déjà gagné madame de Lubois. Huit jours ainsi, sans cesse, sans rel.'ulie, sans repos, Alicia fit souffrir à Camille cette vie de dures fatigues qui absorbe toutes les forces, et qui ôle à l'humanité pauvre et laborieuse celte subtilité de sensations dont l'humanité riche est si fière, et qu'elle ne doit qu'à son oisiveté;. comme si la Providence avait voulu, en donnant aux heureux de ce monde une faculté plus étendue de souffiir et de souffrir des moindres choses, venger le misérable des privations auxquelles la pauvreté le condamne.
Certes, cette semaine n'avait apporté qu'un bien faible soulagement aux douleurs de Camille, mais elle avait eu un résultat plus puissant . elle lui avait prouvé que son désespoir pouvait se distraire de lui-même. C'est l'imperceptible mieux du malade, fil délié auquel il attache l'espoir d'une complète guérison.
Mais que de ménagements, que de persévérance pour qu'un accident ne vînt pas détruire le peu qu'on avait gagné, et déterminer une rechute d'autant plus profonde et plus dangereuse I
Durant les huit jours qui s'étaient écoulés, Alicia n'avait pas prononcé le nom de Maurice ; sa présence dans la vie de Camille lui était seulement attestée par les manières plus polies de son mari et par le servile empressement de Camizard. Quelque chose d'inattendu prouva encore plus à madame de Lubois qu'il y avait autour d'elle une protection aussi puissante qu'invisible. Une lettre de madame de Brémont lui fut remise. Camille n'eût point su que Camizard avait reçu l'ordre de ramener la vieille dame, qu'elle eût reconnu la pensée qui avait dicté cette lettre.
Elle disait que madame de Brémont, sans croire positivement aux bruits fâcheux qui couraient sur le compte de Camille, avait espéré que sa filleule viendrait la voir pour se justifier. Elle supposait que la crainte seule avait arrêté madame de Lubois, mais qu'elle n'avait qu'à se présenter chez sa marraine, et qu'elle trouverait une mère et non un juge.
Camille montra cette lettre à Alicia qui l'engagea à se rendre sur-lechamp chez sa marraine. Camille s'y rendit, mais ne la trouva point : c'était un contre-temps.
Alicia donna ce nom à un malheur préparé avec une habileté fatale. Contente de voir obéir Camizard, elle s'imagina, parce qu'il obéissait avec empressement, que l'autorité qu'il subissait ne lui était pas insupportable. Elle ne savait pas que le tigre se couche sur le ventre au moment où il veut s'élancer sur sa proie; que l'esclave ne se courbe jamais si bas que quand il veut frapper son maître ; et si nous-mêmes nous n'avons pas mis à nu la pensée de Camizard, c'est pour qu'il garde aux yeux de nos lecteurs cet aspect obséquieux et désintéressé qui le faisait se glisser dans la vie des autres, comme un être presque insignifiant, c'est pour qu'ils puissent juger, le jour où il lèvera le masque, ce que renferment de hideuse corruption, d'implacable cruauté, ces hommes à manières douces, élégantes, timorées, que laso-
LE CONSEILLER D'ÉTAT
ciété stigmatise à peine du nom d'hommes adroits; que beaucoup appelienldes iiommes lins, et qui sont, il faut dire le mol, les prototypes de toute làclie scélératesse.
Le jour même où Camille reçut la lettre de madame de Brenioni, Camizard avait fort indifféremment envoyé à Alicia sa lope à TOpora, et Alicia avait résolu d'y conduire Camille.
On jouait ta Muette de Portici. ^ „ ■ • ■
A cette éponue, on doit s'en souvenir, la Muette de Porlici était presque une pièce politique. Alicia se fût bien gardée de conduire Camille à un thcàlie ou des passions de cœur eussent été en scène. Pour Alicia la Muetle était une pièce où le peuple se révolte ; rien de plus. Quelque sagacité de cœur qu'eût Alicia, elle ne savait pas qu'il est des moments de la vie oti le cœur se prend aux choses les plus étrangères. Elle mettait trop sur le compte d'un commencement de folie les étranges paroles de Camille a\i bois de Boulogne, lors du duel dont elles avaient été presque témoins. EnOn toutes deux se rendirent le soir à l'Opéra.
La salle de l'Opéra est un carré dont les angles opposés à la scène sont coupés par une diagonale enfermée entre deux colonnes; dans l'espace de cette diagonale se trouve une loge de chaque côté de la
La loge de Camizard était une première située entre ces colonnes et faisant le coin de gauche. Nous entendons par côté gauche celui qui est à la gauche du spectateur, regardant la scène.
Ce qu'on appelle loges d'avant-scène, au lieu d'être, comme les loges du fond, parallèles au théâtre, lui sont perpendiculaires et la bordent de chaque colé. Ce sont des loges profondes.
A partir de ces avant-scènes commence le balcon, qui se trouve assez reculé pour que les spectateurs qui y sont placés, surtout s'ils ne sont pas sur le iiremier rang, ne puissent voir ceux qui occupent les avani-scènes qui sont du même côté qu'eux.
Qu'on nous pardonne celte description tant soit peu technique : elle est tout à fait indispensable à l'intelligence du récit qui va suivre.
Dans une ville qui a vingt-quatre théâtres ouverts tons les soirs, et qui fournit des curieux à tous ces théâtres, il est bien difficile que le drame de la vie réelle ne marche pas quelquefois chez les speclateurs, cùie à côte du drame qui se joue sur la scène. Assurément nous préférerions avoir à renfermer dans un salon étroit l'expression des passions qui s'agitèrent le soir dans la vaste salle rie l'Opéra; mais nous sommes forcé de prendre la vie comme nos habitudes l'ont faite, et les salles comme les architectes les font.
Quand Camille el Alicia entrèrent à l'Opéra, la salle était déjà pleine de spectateurs ; une seule loge était complètement vide ; c'était l'avant-scène située à droite, loge vasle et profonde, mais qui n'avait pas encore ce luxe de tenture que lui a donné depuis la mode furieuse de l'Opéra.
Camille et Alicia, de la place où elles étaient, au fond et à la gauche de la salle, pouvaient voir parfaitement les personnes qui se plaçaient sur le devant de l'avanl-scene de droite; mais, comme en même temps elles étaient très en arrière de cette loge, leurs regards nu pouvaient pénétrer jusqu'au fond.
Le spectacle commença.
VIll. — SciiNE A l'OpEua.
Le debiil de l'ouverture de la Muetle, qui procède par un cri acre et prolongé de tout l'orchestre, dans lequel les trompettes et les cors vibrent de toute leur puissance, fil tressaillir Camille, bien qu'elle l'eut entendue souvent : en effet, son âme el ses nerfs, tendus par le malheur, s'impressionnaient avec une facilité dont elle-même s'étonna. Ceiiendanl elle accueillit avec joie celle nouvelle sensation et elle s'y abandonna. La musique la pénétrait comme un tluide ténu et impalpable, pareil à l'électricité: le sentiment que Camille éprouva ressemblait â un bonheur irritant. Toutefois elle s'y plut : depuis longtemps elle avait si peu vécu de sensations extérieures, qu'en les retrouvant, il lui sembla retrouver quelque chose de celle Camille passée, heureuse et forte, maintenant presque perdue et morte.
Elle se livra donc sans défense à la musique et se laissa balancer aux mélodies charmantes des danses du commencement de la pièce. Ces danses n'étaient pas un bal, c'était un spectacle, elle ne les voyait que des yeux. Celte douce occupation, ce délassement de pensée, Camille le gaid.i jusqu'au moment où parut la muette, celte fille île la grève de Napks, poursuivie avec fureur par les Espagnols. Camille suivit altentilvemeoi l'expressiou mimique de celle passion sans voix;
elle eut d'abord un sourire de pitié pour la pauvre ûlle oubliée, puis elle écoula trisleraenl quand le geste raconta ([u'elle avait été retenue captive. Mais lorsque l'actrice, appuyant sa main sur son cœur, eut à crier, de l'œil, du visage et du geste : — J'aime I... Camille dit loul bas en souriant :
— Pauvre femme I
— Tu la plains I dit Alicia qui observait Camille.
— Oh I non, répondit Camille en regardant toujours la scène; non. Je plains celle actrice qui s'agite pour exprimer ce qu'elle ne sent pas.
— Elle est muette, reprit Alicia, elle ne peut dire: Je l'aime I avec l'accent qu'y mettrait la voix.
— Mais la voix vient pour dire cela, reprit Camille, la voix vient quand on le sent. Je serais muette, moi, qu'il me semble que je parlerais.
Un profond soui>ir sortit du cœur de Camille, el elle évita le regard d'Alicia.
Le moment de la prière ramena Camille à sa scrupuleuse atiention; elle suivit le mouvemeni du chant religieux, eu devenant plutôt attendrie (pie triste; puis lorsque chacun se mil à genoux, Camille baissa doucement la tête comme pour s'incliner, et murmura tout bas avec une expression de regret :
— Je n'ai jamais prié, moi ?
Aussitôt un vif mouvement s'opéra sur le théâtre, dans la salle, dans le cœur de Camille, dans celui d'Alicia.
Sur le tbéàtie, c'était la muette reconnaissant son amant qui vienl de se marier.
Dans la salle, ce fut le bruit insolent que fit une femme qui vinl se placer avec fracas dans la loge vide, aux avant-scènes.
Dans le cœur de Camille absorbée par le spectacle, ce fui lintcrét de la scène, qui lui fit dire : — Trompée aussi!
Dans celui d'Alicia, ce fut terreur; car elle avait reconnu Cesarine dans la femme qui avait fait loul ce bruit.
Qu'il nous soit permis de le dire, la scène était posée iiartoiil, sur le théâtre et dans la salle : les luttes fictives et réelles allaien! lomniencer. P«isse-t-il nous être donné de les reproduire dans leur ensemble et leurs détails, el puisse notre bonne inlenlion faire excuser la forme que nous prenons pour arriver à ce but!
Lorsque le premier acte fut lini, Camille détourna ses yi'ux de la scène, et ne les y reporta point. Alicia, qui eslimail comme nn bonheur que Camille n'eût point vu Cesarine. essaya d'*mpêcher qu'elle ne la reconnût, d'abord en fixant près d'elle ratlentionde Camille, et bientôt en l'enlrainanl elle-même hors de la salle. Dès ce monieni, alVectani un ennui qui n'était qu'un véritable efl'roi, elle dit â Camille :
LOGE DE CAMILLE
— Est-ce que le spectacle le plaît?
— Mais oui vraiment; jamais l'Opéra, jamais celle pièce même ne m'a paru si intéressante.
C'est qu'elle l'écoulail avec le cœur.
— Je ne sais, reprit Alicia, si c'est fatigue ou fâcheuse disposition, mais je n'y prends aucun intérêt; si tu veux, nous ne demeurerons pas jusqu'à la fin.
— Comme il te plaira ; mais qu'est-ce que tu regardes donc si attentivement?
— Moi? rien. J'ai la tète qui me bal, je me sens mal.
Alicia aussitôt se retourna vers le fond de la loge; car, en ce moment, Cesarine attachait insolemment sa lorgnette sur la loge où était madame de Lubois; et, non contente de celte attention acharnée, elle la désignait du doigt en paraissant la montrer à une ou plusieurs personnes cachées dans le fond de son avant-scène. Alicia avait vu ce manège et en avait été indignée; mais peut-être n'eùl-elle pas été maiirèsse de cacher cette indignation, si elle avait pu entendre les paroles de Cesarine.
LOGE DE CESARINE.
— Les deux iniimes sont en face. Abandonnées dans leur grande loge, elles me font l'effet de deux roses fanées, oubliées dans un vase. vôtre femme esi horriblement changée, moucher.
— Elle est fort malade, répondit Alphonse.
— l'.l votre puiiille, Camizard (Camizard et Alphonse occupaient le fond de la loge), votre pupille est mise comme une marcbandede bas. Regardez... Bon I voilà qu'elle nous tourne le dos.
LE CONSEILLER D'ÉTAT
LOGE DE CAUILLE.
— Comment, tu souffres à ce point, Alicia? Eh bien, nous allons sortir.
Alicia voulut se lever; mais elle api>erçut au carreau de la loge un visage qui la lit se retourner encore plus vivement du côté de la salle. C'était celui de Maurice.
— Qu'as-lu donc? reprit Camille; est-ce que tu ne veux plus partir?
— Tout à l'heure, répondit Alicia.
LOGE DE CÉSARINE
— Qu'est-ce qu'elle a donc, votre pupille? elle se tourne et se retourne comme un tonton : on dirait qu'elle est assise sur un fagot d'épines.
LOGE DE CAMILLE
— Mon Dieul Alicia, que tu parais inquiète!
— Cela va se passer, c'est que je souffre.
LOGE DE CÉSARINE
— Ça se calme, fit Césarine.
— Regarde-t-elle par ici?
— Qui?
— Ma femme.
-^Non.
— Et ma pupille?
— Non plus ; elle fait admirer le luslre à madame de Lubois.
— Vous ont-elles vue ?
— L'artiste m'a vue , j'en suis sûre.
— Ne vous montrez donc pas, Alphonse, dit Camiznrd.
Le second acte commença. Alicia et Camille se relourncrenl vers le théâtre.
LOGE DE CAMILLE
— Ah! dit Camille, il y a quelqu'un dans l'avant-scène.Une femme...
— Cette décoration est fort belle, répliqua Alicia.
— On ne l'a jamais remarquée.
— S;ins doute, on prelèie le clinquant, le faux effet d'une perspective chargée d'accidents a celle plage unie, à cette mer calme.
— C'est la preinière fois que je te la vois admirer... Mais quelle est donc cette femme aux avant-scènes qui nous regarde tant?
Un bruit d'applaudissement fit regarder Camille sur la scène : c'était Mazaniello qui entrait en scène.
— Nourrit est excellent dans ce rôle, dit Alicia avec une attention marquée : il chante sa barcarolle avec un feu... Tu ne l'as pas entendu depuis la révolution?
— Il produit un effet prodigieux.
— C'est assurément quelqu'un de noire connaissance, dil Camille qui regardait dans la loge de Césarine.
— Ce bruit est insupportable, reprit Alicia comme avec humeur; on ouvre et ferme les portes à ce théâtre sans précaution.
Une porte s'était en effet fermée brusquement au balcon.
— Tu as raison, dil Camille indifféremment... Mais celle femme.,, à sa tournure... n'est-ce pas?...
— C'est Maurice, s'écria Alicia soudainement.
— Maurice 1... lui... où?...
— Qui vient d'entrer au balcon.
Camille yjeta unregard rapide, bnissa salorgnette, etlecœur battant, la respiration oppressée, elle dclouriiasesregardsdececôtéde la scène.
LOGE DE CÉSARINE
— Voyons, Césarine, ne regardez pas ainsi madame de Lubois.
Ahçà, monsieur le conseiller d'État, est-ce que c'est un soleil,
qu'on ne puisse le contempler ?
— Si elle le remarquait...
— Bah I elle est trop attentivement occupée du spectacle avec sou intime.
— Césarine, fit de Lubois, si ce n'est pour vous, que ce soit pour moi...
— Vous êtes excellent encore... elle me veut tant de bien, votre chère épouse!... Prenez garde que je ne la blesse en la regardant... Tenez, voilà qu'elle lorgne...
— Vous a-t elle reconnue ?
— Je ne crois pas, la voilà qui regarde à côté.
— Où donc?
— De noire côté, en arrière, au balcon...
~ Oui, Ut Camizard, c'est quelqu'un qui est entré avec assez de bruit.
— Mais ce n'est pas quelqu'un de connaissance, répondit Césarine. Madame de Lubois se détourne.
— Silence ! cria-t-on du parterre.
La barcarolle de Mazaniello allait commencer, et l'on sait qu'à cette époque elle était encore en vénération à l'enthousiasme patriotique du parterre.
LOGE DE CAMILLE
Camille, tremblante de l'arrivée de Maurice, disait tout bas à Alicia :
— Nous sortirons quand tu voudras.
— Quand tu voudras.
Camille fit un mouvement pour se lever, et remua sa chaise.
— Silence donc ! s'écria le parterre en se tournant vers la loge. Camille resta assise en voyant l'attention fixée sur elle.
LOGE DE CÉSARINE
— Il paraît que votre femme est bien gaie ce soir, dit Césarine; elle trouble le S|iectacle.
La barcarolle commença; Camille essaya de concentrer son altenlion sur le théâtre.
Au refrain du premier couplet, à ce moment où la colère du peuple murmure eu chansons sur la plage de Naples, Camille se reporta au s|)ectacle plus vrai et plus puissant dont elle avait été témoin. Puis, par une invincible penle de rapprochement qui va des choses aux hommes, de l'acteur qui personnalisait sur le théâtre la révolte napolitaine, Camille passa à l'homme qui avait le mieux représenta poiuelle la révolution qu'elle avait vue. l,e regard de madame de Lubois suivit la maiclie de sa pensée, et, de Nourrit qui chantait avec énergie son appel au [leuple, il se porta sur Maurice qui un moment avait été le peuple vrai, et le rencontra debout, appuyé au fond du balcon, les yeux attachés sur elle. Camille vit qu'il la regardait; mais quelque chose de distrait même dans ce regard fixé sur elle, lui laissa assez d'assurance pour qu'elle osât le regarder à son tour. Qu'il était pâle et triste! qu'il y avait d'affaissement dans cet abandon de son corps appuyé au mur! comme il senihlait demander grâce! comme c'était aussi une âme brisée, un cœur désolé I
LOGE DE CAMILLE
— Alicia, tu n'as rien dit à Maurice, n'est-ce pas?
— Tu me l'avais défendu.
— Oh ! tu as bien fait.
Camille détourna les yeux, le regard de Maurice était demeuré immobile.
LOGE DE CÉSARINE
— Dites donc, Camizard, madame de Lubois regarde bien atteiilivemenl à côté de nous.
Camizard glissa un œil entre Césarine et le bord de la loge.
— i:'est quelqu'un qu'elle ne connaît pas... on dirait qu'elle demande son nom à Alicia.
Tout cela se passait dans la même minute d'un bout à l'autre de la salle. La barcarolle continuait; le public, s'animanl à ce chant de liberté, ajoutait le chœur de ses mille voix aux chants des pêcheurs napolitains; Camille se sentit prendre par cet enthousiasme qu'elle avait eu.
— Oh! se dit-elle, quel noble élan que celui d'un peuple vers ces grandes idées! comme il doit sentir cela, lui quia risqué sa vie à cette lutte!...
Et son regard alla chercher encore Maurice ; son regard le rencontra encore immobile, inattentif; rien ne lui arrivait de ce délire populaire.
— 0 mon Dieu! qu'a-t-il?... il doit bien souffrir!...
La main de Maurice se porta à ses yeux, et ce geste sembla montrer une larme qu'il en arrachait.
— Malheureux! malheureux ! dit tout bas Camille.
Et, par une pitié qu'elle n'avait pas eue autrefois, elle fil une légère
LE CONSEILLER D'ÉTAT
inclination, comme pour lui dire, sous le prétexte d'une salutation ordinaire:
— Je vous vois...
Ce mouvement de Camille sembla éclairer le regard de Maurice, il ne salua pas, mais il releva son visage si plein d'étonnement, de joie craintive, de bonheur auquel il n'osait croire, que Camille renouvela sa légère salutation.
— Oui, disait-elle ainsi, je vous vois... oui...
LOGE DE CÉSAniNE.
— C'est quelqu'un de la connaissance de madame de Lubois, fit Césarine , car elle le
salue.
— Qui est-ce?
— Je ne puis voir, une femme probablement, car elle lui a l'ait un petit salut d'amitié.
LOGE DE CAMILLE
— Camille, veux-tu que nous i)artions?
disait Alicia.
— Oli 1 pas encore.
— Je soulTre horriblement, Camille.
— Viens donc, Alicia !...
Camille près de se lever, jeta un regard sur Maurice.
— Oh I ne fuyez pas.
Ah ! laissez-moi vous voir, disait le visage suppliant de Maurice...
11 y a si longtemps que je ne vous ai vue... Oh!
demeurez... demeurez...
— Encore lin iii.sianl, Alicia, dit Camille.
— Oh ! lu me fais peur, Camille.
— Pourquoi?
— Ne regarde pas Maurice ainsi.
— Eh bien , non :
mais... je n'ose te le dire , Alicia ; mais...
voilà si longtemps que je ne me suis senti le cœur heureux!
!\Ia;laine, dit le coclier
Ml revcnanl p)i'> ilc Cii fias lu. -
LOGE DE CÉSARINE
— Décidément, mon cher, c'est une correspondance établie entre votre femme et quelqu'un... Je veux voir.
— Non, Césarine, ne vous faites pas remarquer; ne vous penchez pas hors de la loge...
— Ma foi, dit Césarine après avoir essayé d'apercevoir le fond du balcon, je ne puis y atteindre ; mais il paraît que l'intelligence est bien arrangée... — Silence I cria le parterre.
Césarine se rassit.
La pièce continuait, et déjà la muette avait confié à son frère qu'elle avait été séduite, oubliée, emprisonnée, poursuivie; déjà les soldats espagnols venaient pour l'arracher d'entre ses mains... et Mazaniello, déjà sûr de la complicité de tout le peuple, affectait une chanson indifférente...
LOGE DE CAMILLE
— Oh ! dit Camille en souriant , c'est ainsi pourtant lorsque l'on s'entend. — Oui, dit Alicia, quand on est déjà coupable, c'est ainsi, Camille sortons...
— Pourquoi 1 — Sortons.
— Mais quelle est donc cette femme qui nous regarde?
— Camille, sortons, dit Alicia avec inquiétude.
— Mais qu'as-tu donc?
— Bien... mais sortons... reprit Alicia avec une impatience marquée. Camille la regarda d'un air surpris.
La loge s'ouvrit.
— Pardieu, mes belles dames, je vous ai vues toutes seules dans votre loge, dit M.;de Marquoy en entrant, et je viens vous demander un coin d'hospitalité ; car je suis là-bas, debout, dans un couloir d'amphilliéàire.
— Bien volontiers, monsieur, dit (iamille, car nous sommes tout à fait solitijires.
Et toutes deux se tournèrent vers le fond de la loge pour causer
avec M. de Marquoy.
LOGE DE CÉSARINE
— Ah ! fit Césarine, voilà probablement le monsieur à la correspondance.
— Qui est-ce? dit de Lubois.
— Je ne le connais |)as, fit Césarine : un gros homme, vieux, décoré.
Camizard glissa encore son regard fiiitif entre la colonne et Césarine.
— Mais c'est Marquoy.
— .M. de Marquoy, dit Alphonse avec surprise, l'ûiicle de Maurice.
— Oui.
— (Test drôle, dit Césarine, le voilà qui continue le télégraphe avec le balcon.
LOGE DE CAMILLE
— Que fait donc làbas cet imbécile de Maurice ? disait le vieux général ; il y a de la place ici... il ne voit rien, ce niais-là... pas moyen... Dans l'entr'acte j'irai le chercher...
— Nous allons partir, dit .Vlicia abirmée de la proposition.
— Pas avant le troisième acte, fit le général; ils vont chanter l.i Marseillaiseau lieu du finale... Ça fait un eiïel d'enfer.. f Est-ce que vous l'avez déjà cnien-
"■"""■ due? — Pas moi, dit
Camille.
— Il faut voirça... il faut voir (,'a. — H a l'air d'une borne, là-bas, ce Maurice; regardez donc.
Il fallut bien regarder.
LOGE DE CÉSARINE
— Ce coin est bien intéressant, à ce qu'il paraît, dit Césarine; on y regarde sans cesse. Ah I voilà qu'on salue encore.
En effet, Maurice, pour faire cesser les signes un peu trop accentués de son oncle, avait pris le parti de saluer; Camille et Alicia avaient répondu; tout paraissait fini. Le troisième acte de la pièce coiunienva.
LOGE DE CAMILLE
— Que faîtes-vous? dit Alicia à M. de Marquoy qui s'agitait de toutes manières au fond de sa loge.
Paris. — Tvp. ilr V Dondej-l>u|)ri;, rut- Sl-Loiin, 40, au M jrjis.
il'o iiiiriii>brc, II' fio.lie
n'iiondu quo ce uVl.iil
LE CONSEILLER D'ETAT
■ — F.li bien , je lui fais signe de venir
— Non, dit vivement Alicia.
Le regard de Maurice semlilait demander si ce bonheur lui éiail
permis.
— Fais signe que non, dit tout lias Alicia à Camille.
Celle-ci obéit, et un mouvement de tête imperceptible arrêta Maurice à sa place.
LOGE DE CÉSARINE
— Voilà la panlomime qui recommence ; mais à qui donc en
'un appelle, l'autre fait signe (pie non.
a-t-on dans ce coin ?
— Qui appelle ?
— Èh bien, ce monsieur... cet oncle de Maurice ; et votre femme fait de petits signes de lêle comme ça, comme pourdire:Nevenez|ias.
A ce moment, Maurice croisa les mains comme quelqu'un qui implore.
Camille flt glisser sa main jusqu'à son cœur, cl l'y laissa appu.vée.
LOGE DE CESARINE.
— Ah çà? mais ça devient touchant, une main sur le cœur; il ne manque plus que de s'envoyer des baisers.
LOGE DE CAMILLB.
Maurice au geste de Camille avait laissé éclater un mouvement de joie si vif, que madan>e de Lubois porta son doigt à ses lèvres en signe de silence.
LOGE DE CÉSARINE
— Les voilà... dit Césarine. — Quoi? dit de Lubois.
— Des baisers...
— Des baisers I dit Camizard.
— Oui, ma foi, que madame de Lubois envoie au correspondant du balcon. Pardieu, je veux en avoir le cœur net.
Elle se penclia tellement hors de sa loge, que ce mouvement frappa beaucoup de
personnes, ainsi que Camille. Tous les regards se portèrent de ce côté , et madame de Lubois reconnut Césarine. Dans le même instant indivisible, elle vit cette femme qui l'avait perdue, et comprit qu'elle avait été observée et devinée ; elle se recula dans sa loge avec terreur, tandis que Césarine reprenait sa place en disant :
— Je m'en doutais, c'est le beau Maurice.
— Maurice! s'écria de Lubois en pâlissant de rage.
Toute la haine qui bouillonnait en lui éclata à ce nom; tout le foyer de ses passions s'alluma d'un coup, et rompit tous les cercles qui lui entouraient le cœur.
— Maurice I répéta-t-il ; Maurice I c'est impossible.
Toujours dans le même instant, Maurice, étonné du geste de Camille et de la terreur qui s'était peinte sur son visage, semblait demander quelle en était la cause.
Et en même temps un mouvement de tête de Camille lui répondait :
— l.ii, elle est là, mon ennemie; là... à côte de vous, rejardez-la.
DiUï honimcj, sorlanl d'un endroit écarlf', y poilèrent un jeune homme frappé à la poitrine. — Page 61.
Et Césarine répondait à de Lubois :
— Pardieu! toute la salle le voit. Voyez plutôt vous-même.
Et en même temps encore, Maurice, cédant au geste et à la terreur de Camille, de Lubois, à l'invitation de Césarine et à la colère qui l'exaspérait, l'un se pencha hors du balcon pour voir dans l'avant-scène, l'autre se pencha hors de l'avant-scène pour voir dans le balcon, et ils se rencontrèrent face à face, le mari d'un côté, l'amant de l'autre. Ce fut un regard de mort qu'ils échangèrent.
Camille, l'œil fixé sur cette scène, vil ce double mouvement et reconnut son mari ; elle vit ces deux visages qui semblaient s'être heurtés et défiés : alors une peur folle la prit, l'égara, lui ôla ce qui lui restait de raison ; elle poussa un cri, et, s'élançant hors de sa loge :
— Oh ! je suis perdue ! dit-elle.
A ce cri, à cette fuite, Maurice, emporté par sa passion, quitta le balcon pour courir au secours de madame de Lubois.
M. de Lubois sortit de sa loge pour insulter Maurice.
Tous ces mouvements, ce cri, les portes violemment ouvertes , avaient attiré l'attention : on avait regardé, on s'était levé.
Maurice et Camille se rencontrèrent vers le milieu du couloir.
Maurice prenait la main de Camille pour la rassurer :
— Qu'avez -vous à dire à cette femme? lui cria avec une colère furieuse quelqu'un qui la lui arracha. C'était de Lubois qui se plaça entre Maurice et Camille.
Camille, à cette nouvelle et plus terrible apparition, recula tremblante, folle, éperdue; elle poussa un nouveau cri et se précipita dans l'escalier en fuyant et en criant :
— Sauvez -moi 1...
sauvez-moi I
Pendant ce temps, Maurice menaçait de Lubois du même regard de rage que celuici lui lançait.
— Que voulez-vous, monsieur? lui disait-il.
— Je vous veux...
que vous êtes un misérable et elle une infâme I...
— Plus bas , dit Maurice.
11 regarda près de lui... mais Camille n'y était plus.
Déjà les loges s'étaient ouvertes ; on accourait. Alicia, plus éloignée, eut peine à fendre la foule.
— Où est-elle?... où est Camille?...
— Je ne sais, dit Maurice ; elle s'est enfuie. Courez, courez, je vous en prie, sauvez-la.
Alicia descendit.
— Oui, courez, dit de Lubois ; qu'elle ne rentre pas chez moi... qu'elle n'y rentre pas, l'infâme, je la chasse.
— Vous êtes un lâche, dit Maurice.
— Nous verrons, monsieur, dit de Lubois, demain.
— Soit.
— Je serai chez vous.
— Soit.
— Au point du jour.
— Soit.
— Courez donc aussi après elle.
LE œNSEILLER D'ÉTAT.
Il lâcha la main de Maurice qui, à son tour, s'élança dans l'escalier. Pendant ce temps, le vieux Marquoy avait percé la foule, el s'était approché de de Luhois.
— C'est donc à mon neveu que vous en voulez? lui dit-il le toisant.
— Oui, fit de Lubois, toujours pâle et tremblant de rage; et si ce n'est pas un lâche...
— Oli 1 pas (If ces mots-là, s'il vous plaît; je réponds de lui. Tant mieux ; j'aurai sa vie, ou lui la mienne.
— Rien que ça ! eh bien, je puis vous dire que la sienne est dure à arracher.
— Eli bien ! il me tuera.
— Vous faites bien de vous en consoler tout de suite, répliqua Marquoy en s'en allant.
Quelques amis l'entourèrent pendant que de Lubois regagnait la loge de Césarine.
— Voyons, c'est pour demain, n'est-ce pas, qu'ils se sont donué rendez-vous?
— Tour demain...
— Où ça •?
— Chez voire neveu.
— J'y serai.
Camizard était resté dans un coin ; il ne parlait pas, il pensait.
— Enfin l'un de ces deux hommes va me débarrasser de l'autre, se disail-il. Tous deux me faisaient obstacle. Maurice! il lient un secret qui peut me perdre : il me fait obéir par la voix d'Alicia qui sans cela n'oserait s'en armer. De Lubois I c'est toujours un rempart entre sa fcmini' cl moi; elle n'est pas encore assez isolée et perdue dans ce monde, pour que je puisse lui dire : Prenez ma main pour vous soutenir. Oh! s'ils pouvaient périr tous deuxl
El ces réllexions faites, il rentra à son tour dans la loge de Césarine pour aiguillonner la colère de de Lubois, el la rendre morlelle à luimême ou à Maurice.
Pendant ce temps, que faisaient Camille, Alicia, Maurice?
Camille, éperdue, folle, s'était échappée de l'Opéra, le front nu, vêtue lie mousseline sous une pluie froide. Un moment elle avait couru devant elle sans voir, sans entendre, parlant, pleurant, criant. Déjù les passants s'arrêtaient; bientôt les passants la suivirent.
— Arrêtez cette femme ! elle est folle, criait-on ; arrêtez!
Ces voix étrangères semblaient à Camille la voix de son mari qui la poursuivait, qui la maudissait, qui l'appelait infâme. Elle aperçut une voilure ouverte, un fiacre : elle s'y précipita.
— Menez-moi, menez-moi tout de suite, dit-elle; partez, partez, menez-moi.
— Où, madame? dit le cocher.
— Quelque part, répondit Camille avec égarement.
— Chez vous ?
— Non, non... pas chez moi; il me tuerait.
— Mon Dieu! calmez-vous, madame. Où voulez-vous aller? reprit le cocher que le désordre de Camille apitoya.
Camille sembla faire un effort sur elle-même pour rassembler ses idées... Elle demeura un instant la main appuyée sur son front, el rêpondii comme quelqu'un qui a ramassé tout ce qu'il possède et qui le jette à l'importun qui le lui demande.
— Menez-moi chez Alicia.
— L'adresse ?
— Rue de Varennes.
— Le numéro?
— Quel numéro?
— Celui de la rue de Varennes.
Camille regarda le cocher en face; déjà ses souvenirs étaient épuisés, et, comme si elle eût senli une main qui lui eût arraché 'a mémoire, elle répondit d'un ton conslerné :
— Je ne sais pas.
— Je trouverai, dit le cocher.
11 monta sur son siège, et partit avec rapidité.
Pendant ce temps, Alicia s'informait à la porte de l'Opéra, au contrôleur, aux domestiques assemblés sous le vestibule, par où était passée une femme en cheveux, en robe blanche.
Les uns disaient : Par ici ; les autres ; Par là. Camille, pensa Alicia, sera rentrée chez elle, il faut y aller. Elle lit avancer une voiture, et se rendit rue Godol de Mauioy. On n'avait pas vu madame de Lubois. Alicia attendit quelques minutes. L'idée qu'elle avait pu aller chez
madame de Brémont lui vint aussitôt. Elle se fit conduire chez madame de Biémont. Elle trouva la vieille dame seule et lui raconta la scène de l'Opéra. Madame de Brémont n'en revenait pas; elle accusait tout le monde. Elle ne trouva pas une plainte pour Camille.
De son côté, Maurice s'était informé, el n'avait appris que deux choses, traduites en termes de ceux qui empoisonnent la douleur :
D'abord : Qu'une femme criant comme une folle avait passé ;
Ensuite : Qu'une autre femme criant encore plus l'avait demandée, et avait couru après elle.
Maurice monta dans son cabriolet, et passa chez un ami pour lui dire d'êlre chez lui le matin, au point du jour ; il ne trouva pas le premier. Il fallut aller chez un second, chez un troisième. Le malheur ne fait jamiis les choses à demi. Rien ne manque aux détails des douleurs qu'il jette sur ses prédestinés : c'est un génie qui n'oublie rien.
Pendant ce temps, Camille atteignait la rue de Varennes. Dire que durant ce trajet, Camille eut des réflexions atroces, des cris de désespoir, ce serait supposer qu'elle pouvait penser. Elle ne pensait pas : son cerveau éiail lie de fer et immobile comme le condamné qu'on a enchaîné de tous ses membres.
A l'entrée de la rue de Varennes, la voiture s'arrêta. Le cocher descendit (le son siège, et demanda le numéro.
— Quel numéro ? dit Camille qui ne savait plus ni où elle .dlait ni où elle était.
— Le numéro de mademoiselle Alicia?
— Je ne sais pas.
Le cocher vit qu'il ne pouvait rien espérer de la folie de cette dame ; il frappa à une porte, et demanda mademoiselle Alicia ; ce n'eiait pas là. Il alla plus loin : ce n'était pas là. 11 alla eiu^ore plus loin : ce n'élail pas encore là. Il frappa à vingt portes : ce n'était nulle part.
11 revint à la voiture.
— Je ne trouve pas, madame, dit-il ; essayez de descendre pour voir si vous reconnaîtrez la porte.
— Oui dit Camille d'une voix ferme et résolue qui semblait rêsuller d'un esprit calme, mais qui n'était déjà plus que l'accent d'une insensibilité sans raison et sans souvenir; oui, je descends.
Elle descendit et montra du doigt la première porte qu'elle vit. Elle dit:
— Voilà la porte...
Le cocher y frappa, tandis que Camille s'assii sur une borne. La pluie qui tombait des loils en larges gouttes inondait sa tête et trempait ses vêlements... elle ne la sentait pas
— Madame, dit le cocher en revenant près de Camille immobile, le portier m'a répondu que ce n'était pas là*
— Ah ! fit Camille après avoir regardé le cocher fixement, ali ! elle me chasse aussi; c'est bien... c'est bien...
— Mon Dieu !... fit le cocher, c'est le portier qui m'a dit...
— C'est bien !... Elle sourit et reprit avec l'accent d'un enfant qui va faire un conte :
— Une fois...
— C'est le poriier, dit le cocher, qui m'a dit que ce n'était pas là : vous vous trompez.
Elle baissa la tête, et reprit froidement :
— C'est bien, c'est bien... Une fois, voyez-vous...
— Madame... madame, revenez à vous... cette dame ne vous refu.se pas sa porte; seulement ce n'est pas là qu'elle demeure.
— C'est bien, c'est bien... Une fois, voyez-vous, j'avais un chapeau nenfel une robe neuve... la pluie me surprit... Eh bien I pour sauver mon chapeau et ma robe, des étrangers m'ouvrirent leur porte... Eh bien I aujourd'hui que j'ai le cœur tout trempé et tout froid, ma seule amie me chasse, c'est bien... c'est bien...
Le cocher restait debout... immobile ; il regardait cette jeune et belle femme, assise sur une borne de la rue, avec sa fraîche toilette de fêle, ruisselante sous la pluie qui l'inondait, folle, éperdue, et qui semblait ne pas devoir trouver d'asile pour se mettre à l'abri du froid et de l'insulte; et pendant ce temps, Camille riait en balançant la tête et en répélant sans cesse : C'est bien... c'est bien...
C'est ainsi que la folie arrive, quand le cerveau, acharné sur une pensée, s'y heurte et s'y brise sans cesse. Maigre son ignorance, le cocher frémissait à ce mot sans cesse répété et toujours du même accent.
— Madame, écoutez-moi, disait-il.
LE CONSEILI.ER D'ETAT
— Cest bien, elle me chasse, répondait Camille ; Alicia me chasse... c'est bien.
El ils demeurèrent, lui debout, elle sur sa borne ; enfin le cocher al ait implorer l'hospitalilé de la première maison venue, lorsque le bruit d'un cabriolet qui roulait avec impétuosité et l'éclat des lanternes qui l'eclairaieut lui donnèreni quelque espérance; il courut audevanl du cabriolet en appelant au secours.
— Qu y a-t-il ? dit le niailre de la voiture.
— Hclas! monsieur, répondit le cocher, une pauvre dame folle... je ne sais pas... voyez, elle est là.
.Maurice, car c'était Maurice qui demeurait près d'Alicia et qui ren- Ir.iil chez lui; Maurice descendit de sa voiture. Averti par un cri du tœiir que c'était Camille, il courut à elle ; il la vil assise sur la borne, toujours sous la pluie, toujours insensible, toujours répétant :
— C'est bien... c'est bien.
Il ne l'enlendit pas d'abord et s'écria :
— Grand Dieu ! que faites-vous là ?
— Je suis bien, très-bien, repartit Camille du même Ion insensé.
— Camille ! cria Maurice, Camille !
— C'est bien, dit-elle encore.
Maurice frémit, s'approcha d'elle et lui dit doucement en lui prenant la main :
— Venez, Camille, venez chez votre amie, venez chez Alicia.
— Alicia, reprit Camille avec un amer sourire qui annonçait que ce nom avait reveillé en elle, sinon un souvenir, du moins une sensation, Alicia m'a chassée, je ne veux pas y aller.
Maurice, épouvanté de ce langage de Camille, de cet état de folie, contre lequel toute parole vient se briser impuissante et sans écho, Maurice ajouta encore :
— Non, Alicia ne vous a point chassée ; venez, Camille, suivez-moi.
— Alicia m'a chassée, vous dis-je, Alicia est jalouse, Alicia aime Maurice, je le sais maintenant.
La raison de Camille était tout à fait perdue. Maurice la prit dans ses bras pour l'enlever de la borne où elle restait.
— Ne me tuez pas I se prit-elle à crier, je ne l'aime pas... Grâce, grâce... ne me tuez pas.
Chose horrible; il fallait l'emporter à une assez grande dislance, employer la force, et Camille poussait des cris affreux en se débattant, en s'arrachant le visage. Maurice, éperdu à son tour, ne sachant que faire, que devenir, frappa à sa porte qui étail à quelques pas, et transporta Camille chez lui, aidé de son domestique et du cocher.
Kntré chez lui, il la déposa sur nn divan. Là, Camille fut prise d'une crise nerveuse si violente, qu'elle échappait aux mains de Muuiice et de deux domes'tiques, se roulant, se frappant la têie aux angles des meubles, essayant de se déchirer le visage, poussant des cris où il n'y avait plus un mot prononcé. Celle crise la sauva, le corps prit la souffrance de l'âme. Puis, lorsque ses forces furent épuisées, celte agitation cruelle qui la brisait s'apaisa peu à peu, et de légers tressaillemçnts annoncèrent seulement combien elleavait souffert, combien sa vie avait été près de se rompre. Sitôt que Maurice la vil plus paisible, il envoya chercher Alicia, et demeura seul avec Camille. Mais bientôt, dans l'anéantissement où elle était tombée, une autre souffrance sembla l'atteindre. Aucune ne devait lui manquer I Au tremblement nerveux qui l'avait agitée, succéda un tremblement glare... Camille, anéantie et immobile, murmurait sourdement entre ses dents qui claquaient :
— Oh! j'ai froid... j'ai froid...
La vie a de pauvres et désolantes misères !
Maurice alluma un grand feu près duquel il plaça Camille. Mais la chaleur ne suffisail pas à raninit^r ce corps glacé sous des vêtements mouillés, et Camille, les yeux fermés, se serrant sur elle-même, répéfait avec un plus triste accent de misère :
— J'ai froid .. j'ai froid...
Parmi toutes les douleurs qui brisaient aussi Maurice, cette faible plainte de Camille lui poignait le cœur, comme le cri de l'enfant qui dit : J'ai faim.
— J'ai froid, disait-elle, j'ai froid.
Ce mot plaintif et désolé torturait Maurice. 11 eût pu le faire cesser, il eût pu donner à Camille le secours qu'il eût donné à une étrangère, qu'il eût donné à une sœur... il ne l'osa pas; il n'osa pas dépouiller de ses vêtements cette femme qu'il aimait; il n'osa pas déposer dans sou lit celle femme qu'il avait perdue. Cela lui eût semblé un
sacrilège, un viol. 11 la regardait, éperdu, troublé, pendant qu'elle murmurait sourdement :
— J'ai froid... j'ai froid...
Peut-être l'eût-il laissée ainsi; mais, lorsque la chaleur du feu eut pénétré les premiers vêlements et qu'il s'en échappa une vapeur qui bientôt enveloppa Camille, elle fit un effort et murmura avec l'accent d'un enfant qui pleure : .
— Ah I que vous me faites mal I
— Misérable I s'écria Maurice, je la tue.
Et oubliant alors ses pieuses craintes, ne voyant plus Camille que près de mourir, il arracha ces vêtements qui la glaçaient, et sans la voir, sans la toucher, sans voir, sans toucher Camille, ne soutenant et ne sauvant plus qu'un corps qui souffrait, qu'une femme qui avait froid, il la plaça dans son lit.
Un alourdissement de tout son corps et de toute son âme s'était emparé de Camille ; sans dormir, elle ne se sentait plus ; une bienfaisante insensibilité délendit le paroxysme de sa douleur, et sa vie et sa raison, un moment ébranlées, durent à ce moment de repos de ne pas se rom|>re tout à fait. Maurice la contemplait, cette femme ! et, se rappelant le premier jour où, d'un mot, il troubla toute sa vie, il se demanda si ce n'était pas une fatalité qui l'avait amenée là où elle était, innocente devant Dieu, coupable devant les hommes, arrivée au dernier degré de ce qu'ils appellent l'infamie; chassée de la maison conjugale et couchée dans le lit d'un étranger.
Je me suis dévoué à la protéger, pensa Maurice, et je la protégerai.
Cette reflexion lui rendit le souvenir. Jusqu'à quand? reprIL-il. Et si demain je succombe dans ce combat, que fera-t-elle, abandonnée sur cette terre? — Il demeura un moment immobile, le temps de prendre une résolution : cette résolution, qui ne lui demanda qu'une minute, emportait la mort avec elle; et il se dit: — Je la sauverai. Certes, il y avait quelque chose de singulièrement noble en cet homme qui fut si longtemps à oser arracher un vêtement à cette femme, et qui n'eut besoin que d'une minute pour lui donner .sa vie et sa fortune, car c'était sa vie et sa fortune dont il allait disposer.
Il s'éloigna du lit, se plaça devant une table et se mit à écrire.
Pendant qu'il écrivait, l'affaissement qui avait longtemps tenu Camille dans l'insensibilité disparut doucement. Le sentiment de son être lui revint douloureux et confus. Elle se sentit vivre, mais brisée, rompue, sans s'expliquer encore d'où lui venaient ces vives souffrances qui lui déchiraient le corps... Elle ouvrit les yeux et ne reconnui rien de ce qui l'entourait. Elle se souleva un peu et vit au fond de la chambre inconnue où elle se trouvait un honmie assis devant une table... Cet homme écrivait, cet homme pleurait, car, à chaque phrase, sa main portée à ses yeux y venait essuyer une larme. Camille referma les yeux, comme pour faire cesser la vision qui l'obsédait... puis elle les rouvrit encore, comme si la vision avait dû disparaître... mais elle revit la même chambre inconnue. Alors elle se leva sur son séant.
Ce mouvement appela Maurice, il accotirut près du lit. Camille regardait encore autour d'elle. Ce regard n'avait pas cette agitation inquiète qui dénote la folie délirante et vagabonde qui la tenait un instant auparavant; il avait celte fixité qui annonce toute absence de souvenir du passé et la stupéfaction du présent. Camille n'était pas folle. Elle se demandait si elle était folle. Tant de fois elle avait vu dans ses rêves fiévreux l'image de Maurice, debout au pied de son lit, interroger sa pensée et lui dire : Tu m'aimes I — qu'elle doutait que ce ne fût pas encore un de ses rêves d'autrefois; en même temps elle se sentait éveillée, et ce double sentiment de rêve et de veille l'épouvantait : ses traits prirent une expression d'effroi indicible. On sentait que c'était d'elle-même qu'elle avait peur ; que celte impuissance de s'expliquer ce qu'elle voyait allail lui rendre son délire. Maurice s'en aperçul,et, sachant le pouvoir d'une telle impression sur une raison déjà attaquée par tant de douleurs, il préfera lui donner le désespoir réel de sa position. Il trembla de la laisser souffrir plus longtemps celte dangereuse incertitude de l'être, où la pensée, tirée en tous sens, finit par se déchirer, et ne laisse au malheureux qui n'a pu échapper à ce supplice que quelques lambeaux de raison, qui ne sont plus alors que les heures lucides d'une cruelle folie.
— Madame, lui dit-il, vous êtes chez moi.
— Chez vous! dit Camille en se jetant vers le fond du lit... chez vous .. moi chez vous... moi ici... moi !
— Madame, reprit-il en l'iiilerrompant d'un air froid et grave, vous vous êtes enfuie du théâtre de l'Opeia au moment où vous avez re-
es
connu M. deLubois : dans votre trouWc, vous avez voulu aller chez mademoiselle Vaniiii ; la douleur vous a égarée, vous n'avez pu indiquer au cocher de votre voiture la demeure de votre amie. Vous avez frappé à vingt portes qui n'étaient pas la sienne : la violence bien concevable de votre désespoir vous a égarée encore plus. Vous avez |)cnsé qu'elle vous avait refusé sa maison; et, en rentrant chez moi, je vous ai trouvée sur une borne de la rue, souffrant la pluie sans la seulii . Une crise nerveuse tellement violente vous a saisie, que j'ai dû vous donner sur-le-champ les plus prompts secours. Je vous ai transportée ici ; vous êtes chez moi.
— Chez vousl...
— Oui, madame.
— Chez vous... répéta Camille... Je n'ai donc plus d'autre asile, mou Dieul et...
Elle' se regarda dans ce lit; une honte douloureuse la saisit; elle baissa les yeux et dit d'une voix où tout son désespoir passa : Chez vousl et dans votre litl
— Madame, dit froidement Maurice, tandis que son cœur vibrait dans sa poitrine, madame, je n'ai pas dû vous laisser mourir... je dois compte de votre vie à Dieu, je dois compte à Dieu de toute vie menacée et que je puis sauver... J'ai essayé de vous sauver, voilà tout.
Camille se tut. Honteuse, parce qu'elle comprenait déjà où elle était ; elle regardait cependant autour d'elle avec inquiétude: on voyait qu'elle cherchait un souvenir dans sa mémoire, et sa mémoire n'obéissait pas. Cependant cette manière droite et franche de dire la vérité à madame de Lubois avait dissipé cette divagation de l'âme qui la fait se heurter et se briser aux obstacles qu'elle rencontre. Sans pouvoir retrouver le souvenir qu'elle appelait, Camille avait le sentiment de l'inconvenance de sa présence chez Maurice. Elle s'arrêta à cette pi'usée, ne pouvant remonter plus loin, et lui dit :
— Vous comprenez, monsieur, vous comprenez qne je ne puis rester ici.
— Je le comprends, madame.
— Envoyez chercher Alicia.
— J'ai déjà pris ce soin.
— Je vous remercie.
Par cette manière de procéder, la position présente de Camille se
trouva si nettement posée , qu'elle remonta facilement à la cause première de sa venue daus ce lieu; une fois qu'elle eut dépassé le moment affreux où sa raison luLavait failli, elle se retrouva en face d'événements qui l'avaient saisie et prise au corps, pendant qu'elle voyait et sentait encore... et, soudainement comblée de souvenirs, elle s'écria avec tei-ieur : — Ah! je me rappelle, M. de Lubois vous a provoqué.
Maurice voyait trop bien qu'il ne fallait qu'une iiiccrlilude à ce souvenir, pour qu'il ébranlât encore la raison qui l'avait rassaisie; il préféra la vérité, et il répondit :
— Oui, madame, M. de Lubois m'a provoqué.
— Il vous a provoqué : et que ferez-vous?
— Ce qu'il voudra.
— Et s'il veut se battre I s'écria CanùUe.
— Je me battrai.
— Vous voulez tuer mon mari, reprit-elle avec un accents! sondjre, qu'il alarma encore Maurice.
— Votre mari me tuera peut-être, répondit-il.
— Non, dit-elle en se reculant avec effroi, vous le tuerez.
— Votre mari me tuera.
— Pourquoi?
— Je ne me défendrai pas.
— Vous vous laisserez tuer?
— Oui. Camille le regarda avec étonnemont, mais ce n'était plus celui d'une
intelligence qui ne comprend pas le sens des mots; c'était l'éloiinement d'une femme qui ne comprend pas la raison de ce qu'on lui dit.
— Vous vous laisserez tuer? reprit elle. -Oui.
— Vous voulez mourir?
— Oui.
— Et pourquoi, mon Dieu... voulez-vous mourir?
— Faut-il que je vous le dise? il s'arrêta et reprit : — C'est une faveur que vous pouvez m' accorder, madame; c'est la dernière parole que vous entendiez de moi... la promesse que je viens de vous faire, je la liendiai.
LE CONSEILLER D'ÉTAT
— Mais pourquoi vouloir mourir? répéta-t-elle, car celte résolution lui parai.^sait si inexplicable, qu'elle absorbait toute autre pensée.
Vous êtes donc bien malheureux, pour vouloir mourir ? reprit-elle encore.
— Je le deviendrai encore plus en vivant.
— l't jiourquùi, monsieur?
— Parce que je vous aime, madame.
Camille baissa les yeux et s'enveloppa plus étroitement dans la toile
qui la couvrait, pendant que son coeur battait d'une crainte confuse à celle parole. Honteuse, troublée, elle semblait vouloir fuir le regard de Maurice; il s'en aperçut, et continua du même ton grave, résigné et en même temps si résolu, qu'il imposa à Camille:
— Laissez-moi vous expliquer ce mot, madame; ce n'est pas un aveu que je vous fais, si je l'ai prononcé, c'est que seul il expliipie ma pensée. Ne prenez pas non plus cette résolution de mourir pour une de ces vaines parades d'un amour désespéré , qui menace de la mort parce qu'il est dédaigné; ce n'est pas cela, madame. Je vous aime, vous ne m'aimez pas... Certes, c'est affreux ; mais j'aurais pu vivre avec cette douleur... Les espérances de l'amour ne sont pas les seules qui fassent vivre le cœur d'un homme. Je vous aime, madame, je vous aime assez pour jurer que si j'avais pu vivre encore, aucune femme ne vous eût jamais remplacée dans mon cœur; mais les ambitions de la gloire et de la politique me restaient encore... Je les aime aussi, madame. Toute ma jeunesse, quelle qu'en ait été la fougue, n'a pas été épuisée en plaisirs stériles; j'ai dans le cœur quelque courage, dans l'esprit quelque force, dans la parole quelque puissance, dans l'avenir une belle place à prendre. L'amour est une chose sainte pour moi, madame; mais la patrie, la gloire, l'avenir, la liberté sont aussi de saintes passions auxquelles je n'eusse pas manqué de foi. Aujourd'hui, madame, aujourd'hui , reprit-il d'un ton accablé, tout m'est devenu impossible.
Camille, à ce langage si nouveau, si grave, avait relevé les yeux sur Maurice; elle l'écoutait, surprise, ne sachant où il voulait en venir, mais dégagée, par son accent solennel, de celte crainte qui prend touic femme aux premières paroles d'un amant, et qui devait assurément la troubler plus qu'une autre, dans la position où elle était.
— Impossible! répéla-t-elle avec un élonnement inquiet; impossible! et pourquoi impossible, monsieur'?
— Vous allez voir, madame... Hier mon amour ne faisait mal qu'a moi; aujourd'hui il vous a atteinte; et , si je ne l'efface de ce monde, il vous perdra aussi sans retour. Une querelle a eu lieu enire moi et M. de Lubois, une querelle publique; une rencontre-est nécessaire: cette rencontre entre gens qui ne jouent pas le duel sera mortelle à l'un de nous deux
Camille resta immobile, tremblante, attachée à la parole sévère de Maurice qui demeurait froid, résolu, impassible devant elle. Il continua :
— Je suppose que je voulusse me défendre et que M. de Lubois succombât : que serais-je aux yeux du monde? que serais-je aux vôtres? Aux yeux du monde, je serais l'adroit spadassin qui a tué le mari de la femme qu'il a déshonorée ; à vos yeux, je serais l'assassin de l'homme dont vous portez le nom.
Camille commença à le comprendre : une froide douleur s'empara d'elle. Maurice continua :
— Aux yeux du monde, il y aurait sur ma vie une tache d'infamie, qui me serait reprochée tout haut ou tout bas dans toutes les carrières que je voudrais tenter; il y aurait sur nres mains une lâche de sang qui souillerait tout ce que je dois encore faire pour vous. Car votre justification est la seule léparation que je puisse vous oITrir, et vous serez justifiée, madame. Mais, moi vivant, je ne puis dire sur vous un mot qui ne vous accuse... Mort, et mort de la main de votre mari, j'aurai une parole sainte et croyable.
Camille se troubla tout à fait; déjà son cœur, redevenu intelligent, comprenait cette âme faite à la hauteur de la sienne, et qui lui olfrail sans faste une réparation dont la mort était le premier gage.
— Qu'espérez-vous d'une parole ? s'écria-l-elle ; eh ! mon Dieu I que fera une parole ?
Maurice étendit la main vers la table où il écrivait, et repondit avec quelque émotion, car sa voix grave frémissait malgré lui :
— Cette parole sera écrite et jurée, madame; elle proclamera votre innocence; la tombe est un creuset où tout s'épure : cette parole en sortira sacrée : elle fera croire à la vérité payée de la vie ; peut-être fera-t-ellc dire aussi que je vous aimais ; mais on saura que vous ne
LE CONSEILLER DLTAT.
ni'ainiii'z pas... Cela siiflira , madame... il n'y aura plus que moi de coupable; l'on vous rendra ce que vous mérllcz de respect... Vous m'accorderez peul-êlre ce que je mérite de pitié.
— Mais moi, s'écria Camille, croyez-vous que j'accepte même mon lionneur au prix qu'il doit vous coiUer... au prix de votre vie?
— Oubliez-vous qu'elle est perdue, reprit Maurice avec une douloureuse impatience, qu'elle est dans celte alternative de fer d'être déshonorée en tuant, ou de périr pour être lionorée? Oubliez-vous que je vous aime, et qu'eussé-je la làclieié d'accepter une vie dégradée, je n'aurais pas même la consolation de vous la donner? car vous ne m'aimez pas.
— El si je vous aimais... dit Camille en le regardant fixement, si je vous aimais... reprit-elle en tremblant en elle-même du mot qu'elle osait prononcer.
■ Maurice la regarda. Camille était pâle, — pâle de peur, pensa-l-il.
M Elle était confuse : confuse de son mensonge, se dit Maurice; et il n'osa croire à cette expression soudaine et hardie de Camille ; il ferma les yeux comme pour ne plus voir une si vaine espérance, et répondit en souriant amèrement :
— Si vous m'aimiez?... oh! quelle froide et folle supposition! Vous n'avez pas pensé à ces mots , en les disant. — Si vous m'aimiez , reprlt-ilen s'cxallsnt, si vous m'aimiez, Camille! continua-t-il , la pâleur sur le visage... — si vous m'aimiez, ce serait encore plus affreux.
Camille se recula avec effroi, tant il y avait de douleur dans le visage de Maurice.
— Si vous m'aimiez, reprit .Maurice d'une voix sourde et profonde... je n'aurais peut-être plus la force de mourir... si vous m'aimiez, je le tuerais.
— Non, oh ! non, s'écria Camille dont la résolution tomba à ce mot et dont les larmes éclatèrent.
— Je le tuerais , Camille ; et quand je l'aurais tué , rcviendrais-je à vous pour vous dire : — Aimez-moi encore ! pour vous dire : — Maintenant nous sommes libres , nous pouvons nous aimer en paix sur la tombe de votre mari.
— Horreur! s'écria Camille en cachant sa tête, horreur! IMauriee, que son émotion avait emporté, marcha avec rapidité dans
la chambre, en laissant s'échapper de profondes exclamations; mais, en voyant les sanglots qui s'amassaient dans le cœur de Camille, il se contint, s'imposa silence, parut se calmer, reprit sa parole assurée, s'approcha de Camille et lui dit doucement et presque en souriant :
— Mais c'est une folie, madame, rien de cela n'arrivera, car vous ne m'aimez pas, et cela vaut bien mieux.
— Quoi ? vous le tueriez , dit Camille , les sanglots dans la voix , les larmes dans les yeux, les mains croisées, qui demandaient grâce... quoi ! vous le tueriez !
— Il faudrait donc mourir, reprit Maurice ému de nouveau, il faudrait mourir aimé de vous I... mourir quand ce serait l'heure de vivre !
Camille se leva sur son séant, et, le regard perdu , égaré, elle lui dit d'une voix frémissante :
— Et vous n'aimeriez pas mieux cela?
— Camille! s'écria Maurice.
— Tu n'aimerais pas mieux savoir que je t'aime et mourir ensemble?
— Camille! répéta Maurice tremblant dans sa joie.
— Ensemble, reprit Camille, ensemble ; veux-tu mourir ensemble?
— Camille! répéta Maurice à qui tout autre mot manquait.
— Oui I mourir ensemble, car je t'aime, entends-tu, je t'aime.
— Camille, s'écria Maurice en tombant à genoux devant elle... Oh I Camille, dis-lu vrai?
— Oui , je dis vrai, reprit Camille , dont la respiration était haletante... oui, je l'aime... oh 1 je puis te le dire souvent : il y a si longtemps que ce mot bat dans ma poitrine, qu'il la brisait. Je t'aime... Maurice, je t'aime, laisse-moi te dire ce mot pour toutes les fois qu'il m'est retombé sur le cœur.
Et, posant ses mains sur la tête de Maurice, elle répétait ce mot : — Je t'aime ! avec une sainte exaltation, comme un matelot perdu sur la mer, et qui voit enûn la rive et le salut, et crie à genoux : Terre... terre... terre... Le cœur de Maurice , gonflé de joie , craignait de parler , de ne plus entendre ce mot qui l'enivrait. Enfin il dit à Camille, en la regardant et pendant qu'elle le regardait :
— .4insi lu m'aimes depuis longtemps?
— Depuis plus longtemps que toi.
— Je t'aime du premier jour où je t'ai vue, Camille.
— Maurice, je l'aime du premier jour oii je t'ai vu.
— El maintenant c'est pour toujours...
X peine elle avait prononcé ce mot, Toujours ! que le souvenir de ce qui s'était passé entre M. de Lubois et Jlaurice, et de la résolution de celui-ci, vint pour ainsi dire couper court à l'avenir de ce mot si long...
— Toujours! s'écria Camille; mais demain, bientôt, loul à l'heure, vous vous battez.
— Non, reprit Maurice en souriant, le désespoir m'avait égaré. Je vous ai dft des choses folles , en vérité : mais que d'affaires pareilles se sont arrangées!...
— Arrangées... dit Camille, et comment?
— Ma parole, et c'est celle d'un homme d'honneur, suffira à M. de Lubois, pour lui prouver que vous êtes innocente...
— Pouvez-vous la lui donner maintenant? dit Camille tristement, en avez-vous encore le droit? Regardez où je suis, et rappelez-vous ce que je viens de dire.
— Camille , le regrettez-vous ?
— Non, Maurice; mais vous aviez raison, ce n'est qu'un malheur de plus , car il est de ma destinée de les épuiser tous.
.Vu moment où Camille prononçait celte parole, elle ne supposait pas qu'il put y avoir encore des douleurs pour elle, des douleurs auxquelles elle ne s'allendait pas; elles lui vinrent comme une réponse du fort. Camille iiarlait encore, qu'Alicia entra vivement dans la chambre.
Alicia , comme nous l'avons dit , après avoir couru chez Camille, avait cru la trouver chez madame de Brémont; ne l'y ayant pas rencontrée , elle était retournée encore chez Camille, et l'avait encore attendue , Camille n'ayant pas reparu , Alicia était rentrée dans sa maison. Le domestique de Maurice l'y attendait; il lui raconta en quelques mots comment son maître avait ramasse dans la rue une pauvre dame qui paraissait folle. Ce récit avait à l'instant expliqué â iVlicia l'inutilité de sa poursuite et l'asile que Camille était venue lui demander ; elle était donc accourue chez Maurice. .'Vccompagnée du domestique, elle avait pénétré sans bruit dans l'appartement, et, marchant tout droit vers la chambre où se trouvait Camille, elle en avail ouvert la porte avec vivacité. Mais â peine Alicia eut-elle fait quelques pas dans celle chambre, qu'elle s'arrêta comme clouée à sa place par une force invisible. Elle devint pâle, ses traits se contractèrent, un léger tremblement agita ses lèvres , et elle promena de Maurice à Camille, de Camille dans le lit de Maurice, à Maurice près de Camille, un regard sombre et lent, un regard qui interrogeait avec désespoir. Camille crut comprendre l'expression de ce regard, et tendant les bras â Alicia, elle lui cria :
— Alic'ia!... Alicia! je suis innocente.
Mais celle-ci, laissant tomber loul à coup sa tête sur sa poitrine, répondit d'une voix sourde :
— Et moi, je suis perdue.
— Perdue, répéta Camille, frappée d'une terreur indicible, perdue !
— Voilà donc, conlinua.\licta, voilà donc ma récompense, Maurice? voilà comment vous tenez les serments que vous m'avez faits !...
— Des serments ! s'écria Camille en s'élançant hors du lit, des serments! il l'a fait des serments, dit-elle à Alicia qui restait droite et immobile, des serments qu'il a trahis?
Alicia ne répondit pas.
— Tu l'aimais? dit Camille en la regardant de ses yeux ardents. Un mouvement de tête d'.-Vlicia répondit : Oui.
— Et il t'aimait aussi ? reprit Camille avec un accent désolé. Alicia ne répondit pas et tomba sur un siège.
— Camille... dit iMaurice en s'approchanl d'elle.
— Ne me touchez pas! s'écria Camille en reculant, ne me louchez pas, vous êtes un infâme !
— Camille, vous vous trompez...
— Oh! s'écria Camille dans un état d'exaltation inouïe, sortez, sortez... Puis elle reprit : Alais vous êtes chez vous, c'est à moi de sortir.
— Madame... s'écria Maurice en l'arrêtant, où voulez-vous aller dans cet état?...
— Ne me touchez pas, reprit Camille avec une nouvelle violence, ne me louchez pas, ou je me brise la tête sur ce marbre...
Maurice la laissa s'échapper. Camille aperçut ses vêlements qui étaient restés sur le divan, les prit et se rhabilla, tremblante, éperdue, folle... Alicia était immobile sur son siège. Maurice, silencieux, regar-
(lait le désespoir de Camille, n'osant lui adresser une parole, de peur de l'irriier plus qu'elle ne l'était.
Camille ratlaehait ses vètemenis avec une sorte de fureur, et, pendant ce temps, de sourdes exclamations s'échappaient de sa poitrine.
— Ils s'aimaient... oh I ils s'aimaient, murmurait-elle... Infamie ! ils s'aimaient.
Alicia, qu'une effroyable douleur avait atteinte aussi, douleur dont le secret n'était qu'entre elle et Maurice, Alicia sembla se remettre; elle se leva en chancelant et s'approcha de Camille.
— Tu te trompes... lui dit-elle d'une voix entrecoupée, tu te trompes.
— C'est vous qui m'avez trompée... répondit Camille en la repousstuit. Laissez-moi, laissez-moi tous deux...
— Camille ! dirent-ils ensemble en voulant la calmer.
— Je vous dis de me laisser... s'écria-t-elle. Je vous méprise... Kn prononçant ces derniers mots, Camille s'était enveloppée de .son
chàle, et avait croise ses bras sur sa poitrine mal couverte ; elle marcha vers la porte pour sortir...
— Mais où allez-vous? lui cria Maurice.
— Chez mon mari, monsieur, lui répondit Camille en le retenant de son regard résolu, chez mon mari, lui dire la vérité.
Et, passant fièrement devant lui, elle sortit de la maison de Maurice. A peine eut-elle quitté la chambre, que Maurice dit amèrement à Alicia :
— Alicia ! Alicia ! vous m'avez perdu.
— Non, dit Alicia, qui se méprit au sens des paroles de Maurice, et qui crut qu'il s'agissait de son désespoir d'avoir perdu Camille, non, je vous la rendrai.
Elle n'entendit pas les dernières paroles de Maurice qui répondit froidement :
— Il est trop tard.
Maurice sortit également de chez lui. La fuite de Camille ne l'épouvantait pas; il y avait dans son air trop de détermination pour craindre un acte de désespoir; mais à cette heure avancée de la nuit, elle pouv;iit faire de fâcheuses rencontres, elle courait risque d'être insultée.
En peu d'instants il l'aperçut devant lui, marcliant avec rapidité; il la suivit à une distance où elle ne pouvait ni l'entendre ni le voir. La roule qu'elle avait choisie dit assez à Maurice qu'elle avait repris sa raison; la manière rapide et ferme dont elle marchait lui montrait que son énergie lui était revenue. Elle suivit la rue de Varennes jusqu'à son extrémité, prit la rue de Bourgogne,- traversa la place du Palais- Bourbon, longea la chambre des députés et arriva sur le pont de la Concorde. Maurice la suivait de loin, toujours guidé, malgré la nuit, par la blancheur des vêtements qui se dessinaient dans l'ombre. Camille, qui jusque-là avait marché résolument, s'arrêta tout à coup : Maurice s'arrêta aussi, la croyant fatiguée. Mais, lorsqu'à la lueur du réverbère, il l'aperçut regardant autour d'elle, comme quelqu'un qui a peur d'être surpris dans ce qu'il va faire, Maurice, épouvanté, se mit à courir vers le pont; il comprit qu'une pensée de suicide, excitée par l'occasion et la facilité de l'accomplir, s'était présentée à Camille. En entendant les pas d'un homme, Camille écouta un moment et reprit sa marche avec une nouvelle rapidité. Elle traversa la place Louis XV, la rue Royale, gagna la rue Godot-de-Mauroy, et rentra chez elle. Quand Maurice l'y vit en sûreté, il retourna chez lui. Alicia n'y elait plus. Maurice reprit la lettre qu'il avait commencée, et écrivit jusqu'au jour.