IX. — RniNE
Nous l'avons dit au commencement de ce livre, les premières atteintes du malheur étonnent, saisissent, égarent et poussent à des résolutions exlrènies : plus tard, elles accablent et anéantissent le cœur, mais elles l'habituent à la souffrance ; plus lard encore, il arrive un temps où elles le pressent avec rapidité, sans lui donner aucun de ces violents desespoirs qui éclatent aux premiers jours : l'âme reçoit alors ces derniers coups comme des hôtes accoutumés. Enfln, vient le moment ou Ion se fait joie et orgueil de sa misère, où l'on se présente comme un but à ses flèches, où l'on s'étale pour n'en point perdre une seule ; momerit où l'on se dit que l'on veut voir jusqu'au bout, où l'on trouve curieux de compter sur soi les blessures qu'on peut recevoir av;int de mourir. C'est un défl jeté au sort, et il est rare que, lorsqu'on est arrivé à ce courage, le sort ne recule pas.
LE CONSEILLER D'ÉTAT
Toutefois, Camille n'en était pas encore là. Dans cette carrière don-
loureuse qu'elle avait à parcourir, elle n'avait atteint que cette habitude de douleur qui lui donnait la forcu de la supporter. D'ailleurs, elle avait pris une nouvelle résolution vis-à-vis de son mari, et tout (larli pris porte en soi un élément d'énergie qui soutient l'homme, même dans les positions les plus désespérées. Mais elle ne devait pas y séjourner longtemps, et bientôt le malheur, la frappant à coups redoublés, lui devait donner cette soif orgueilleuse de la vertu qui semble crier au destin : — Encore, encore, je serai plus forte que toi. Le moment n'était pas éloigné pour elle, de dire avec toute sa raison ce qu'elle répétait dans sa folie de la veille :
— C'est bien... c'est bien.
Qu'il nous soit permis maintenant de précipiter noire récit, comme se précipitèrent les événements qui en sont le sujet.
Lorsque Camille fut rentrée dans sa maison, elle apprit que son mari n'avait pas reparu. Elle ne douta point qu'il ne fût allé passer ihez Césarine cette nuit qui devait précéder un combat peut-être moitcl.
-— C'est juste, se dit-elle, c'est là qu'il aime , c'est là qu'il a des • adieux à faire, du courage à prendre. C'est pour moi qu'il se bat, ou plutôt c'est pour son nom que je porte, mais sa femme ue lui est plus de rien. Attendons.
Elle attendit.
Le jour vint, les heures se passèrent : elle attendit. Sa maison se rouvrit ; les domestiques reparurent dans l'appartenieiit. Elle entendit les clercs de son mari arriver à leur étude ; tout se remua autour d'elle, indifférent comme si la vie des maîtres de celle maison n'eût pas été en jeu. Déjà Camille n'en était plus â se désespérer de ces drconstances autrefois si poignantes; elle se disait : — Voilà la vie comme elle est faite... il faut la prendre ainsi.
Bientôt la journée s'avança, et n'apporta aucune nouvelle. Toutefois, Camille n'avait pas cette inquiétude active qui s'informe, qui marche, qui voudrait courir dehors. C'est qu'elle était dans une de ces alternatives où le malheur est des deux côtés ; sa pensée restait clouée à une de ces idées lixes où souffrir semble la seule destinée possible, et où l'on attend, sans oser faire même un choix dans son malheur, tant il semble qu'on ait abdiqué sa vie pour la livrer au hasard qui en voudra disposer. Entre Maurice et son mari, elle était comme une victime impassible qui dit : — Voyons lequel de vous deux sera mon bourreau ? — et qui n'a pas même ce soin d'elle-même, de crier : — Hâtez-vous.
Cependant le devoir parlait encore plus haut en son cœur qu'elle ne le pensait. Quoique la vie de son mari ne pût être pour elle qu'une nouvelle source de malheur, elle espérait qu'il échapperait au combat; mais, par une contradiction plus naturelle qu'on ne pense, elle n'eiU pas voulu que ce fût par la générosité de Maurice : Maurice ne méritait plus d'être généreux envers elle. Alors elle se persuadait qu'il ne le serait pas; mais alors aussi son mari pouvait périr, et elle demeurerait avec la responsabilité de sa mort : Camille revenait donc à penser que Maurice l'épargnerait ; elle se souvenait qu'elle l'en avait ciu capable; eice souvenir lui rappelant l'aveu de son amour, elle s'Indignait, elle s'écriait : — Comme il m'a trompée! comme .Alicia m'a trompée aussi I
Toutes ces idées lui couraient dans l'esprit; mais, dans la douleur serrée et universelle donl elle était complètement prise, elles n'excitaient aucune douleur particulière; elle souffrait tant de tout son être, que ses pensées lui étaient indifféremment douloureuses.
Enfin un violent coup de sonnette lui annonça l'arrivée de quelqu'un. Elle se leva et attendit. Sa femme de chambre lui remit un billet de la part de mademoiselle Vanini. Camille le prit, le regarda ;ivec un sourire amer; puis, le rendant à la femme de chambre, elle fit repondre :
— Dites à mademoiselle Vanini que je n'ai rien à recevoir d'elle, et tenez-vous pour ;ivertie que je n'y serai jamais si elle se présente.
Après cette décision prise avec la rapidité et l'irrétlexion qui est le propre des cœurs résolus à se séparer de toute espérance, elle demeura encore seule, se disant:
— Que pouvait-elle m'écrire? des excuses, une explication. Quelle explication? Elle aimait Maurice , elle n'a pas eu la franchise de me le dire, elle s'est jouée de moi , elle m'a poussée à ma perte.... Tant mieux, qu'elle soit heureuse, je lui laisse son amant.
Un nouveau bruit l'arracha à cette pensée, et bientôt après Camizard entra. Il y avait dans sa physionomie quelque chose de sombre
LE CONSKILLER D'ETAT.
et de joyeux qui la rendait terrible. Camille le regarda en face comme pour lire la vérité sur son visage. Camizard lira lentenieiil un papier de sa poche, ei le lemit à Camille.
— C'est uneleltrede votre mari, lui dit-il.
— Il viti s'écria Camille.
— Oui.
— Dieu soit loué I
EWe ouvrit la lettre, elle n'enferinait que ce peu de mots écrits à la hàle :
« J'ai puni votre amant. Pour des raisons que vous apprendrez trop loi, je quitte Paris; nous ne nous reverrons jamais. »
. Camille releva les yeux sur Camizard, et rencontra le regard fatal dont il semblait l'embrasser et l'étreindre.
— Que veut dire ce billet?... dit Camille tremblante; M. Lambert?..
— M. Lambert, dit froidement Camizard, a été atteint d'une balle à la poitrine.
— Il est mort I s'écria Camille en pâlissant.
— On espère le sauver, repartit Camizard.
Camille se sentit une joie au cœur : ce n'était pas celle de la vie de Maurice, c'étail celle d'un remords de moins ; elle échappait à l'affreuse responsabilité de la mort d'un homme.
Il se fit un long silence entre madame de Lubois et Camizard. Enfin, Camille, rassurée sur la vie de son mari elsurcelle deiMaurice, et demeurée seule dans son malheur , pensa à ce qu'elle devait y faire. Le mo\ j'ai puni votre amant, ne lui avait pas élé poignant comme insulte gratuite. Passer pour la maîtresse de Maurice était une fatalité dont elle av.'iit pris son parti. Le fait que ce mot semblait exprimer l'avait seul fait tressaillir. Elle reprit le billet et le relut: « Pour des raisons que vous apprendrez trop tôt, je quitte Paris; nous ne nous reverrons jamais. »
— Je comprends cette phrase, monsieur, dit Camille; elle m'ordonne, en teimes dont M. Lubois a eu la générosité d'exclure toute brutalité, elle m'ordonne de sortir de chez lui.
— Vous vous trompez, madame, dit Camizard; il est inutile que vous quittiez une maison où votre mari ne peut plus rentrer.
— Et pourquoi ? reprit Camille.
— M. de Lubois est ruiné, madame: la ruine d'un notaire ne ressemble en rien à celle d'un négociant ; il est impossible qu'elle ne naisse pas d'actes ou d'opérations que les fonctions de sa charge lui interdisent, et M.- de Lubois a bien fait de quitter Paris où sa liberté était menacée.
— Il est en fuite ! dit Camille.
— Oui, madame.
Si ce n'eût ete l'atonie qui s'élait emparée de Camille, ce malheur, arrive soudainement pour s'ajouter à tant d'autres, eût peut-être encore excité en elle des transports de larmes^de cris, de gémissements. Elle l'accepta sans murmurer. On a beaucoup dit que le cœur est comme un vase qu'emplissent de grands malheurs, et qui ne déborde que lorsque le sort lui jette la dernière goutte qu'il ne peut contenir, si peiile qu'elle soit; on peut reconnaître que cela est vrai, tant que le cœur et le vase sont entiers : mais il semble aussi qu'il arrive un moment où le cœur se déchire comme le vase se féle, si bien qu'on peut y verser le malheur sans relâche. Le vase qui fuit sans cesse et le cœur qui pleure toujours ne débordent plus avec fracas ; ainsi Camille. La nouvelle de la fuite de son mari ne fut pour elle que comme un détail de plus du supplice qui lui était réservé. Il faut le dire, elle ne pensa pas à lui ; le malheur a un égoïsme aussi : il garde toutes ses forces pour souffrir; il n'en a plus à dépenser en pitié.
— Ainsi donc, il est ruiné, monsieur? dit Camille.
— Ruiné! répondit Camizard.
— Et peut-être déshonoré!
— Les tribunaux n'ont point prononcé, répliqua le conseiller d'État.
— Et moi, monsieur, qu'ai-je à faire?
— Vous , madame , il faut que vous dominiez assez votre douleur pour assurer votre avenir. La fuite de votre mari vous laisse sans fortune; il faut que vous sauviez ce que vous pourrez des débris de la sienne.
— Je le ferai pour lui, monsieur, dit Camille, pour lui ; quant à moi, je n'ai besoin de rien. Mais j'ignore encore par quels moyens je puis encore mettre quelque chose à l'abri.
— Pardonnez-moi, madame, d'entrer dans de si honteux délails, mais vous avez des bijoux, une riche argenterie ; il faudra mettre tous ces objets en sûreté. Ils deviendraient une ressource pour vous, ou plutôt pour lui.
— Je ne pense pas, dit Camille, que ce soit un acte qui manque de probité?
— Il n'est aucun des créanciers de votre mari qui, le sachant, ose s'en plaindre : toute humanité n'est pas morte au cœur des hommes... Et peut-être, ajouta le conseiller d'Etat d'une voix émue, aurez-vous à reconnaître qu'il vous reste plus d'amis que vous ne pensez, et de plus dévoués.
— Je sais que madame de Brémont, répondit Camille, est revenue de ses préventions contre moi, peut-être aussi mon on( le Launay.
Camizard détourna les yeux d'un air embarrassé. Camille lui dit en souriant amèrement :
— Me irompé-je, monsieur, et l'un et l'autre .«ont-ils tic c 'ux que je dois effacer du nombre de mes espérances?... Dites... dites sins crainte, monsieur; à l'heure où je suis, il faut que je sache sur (pioi et sur qui je peux compter.
— Hélas! madame, fit Camizard, le cœur humain a de trisles secrets... Certes, madame de Brémont est un modèle de bienfaisance ei de vertu, mais peut-être peut-on craindre que, trompée par votre mari dont la fuite la menace d'aine perle déplus de quatre cent mille francs, elle ne fasse rejaillir sur vous, bien injusiement sans doute, un peu de la colère qu'elle en éprouve, et je n'oserais vous affirmer ipie son accueil...
— C'est bien I dit Camille, n'y pensons plus. Je suis sortie, monsieur, d'une classe que j'ai trop oubliée, mais où la famille est rcsiee sainte, et la générosité facile, parce qu'elle n'est pas calculée. Le frère de ma mère, que j'ai négligé dans ma fortune, recevra peut-être sa nièce dans sa misère.
— Hélas ! madame, reprit encore Camizard d'un ton qui paraissait si sincèrement peiné que Cauiille en fut presque émue, malgré sa fatale et sombre résignation, j'aime à croire qu'il eût oublié, plus tôt que madame de Brémont, que M, de Lubois l'avait aussi ruine ; mais il a eu celte consolation, du moins, de croire laisser une fortune à son fils.
— jlest mort! s'écria Camille ; mon pauvre oncle... que j'ai ruiné, moi... car j'ai été complice de cette infamie.
Camizard se pinça les lèvres avec dépit.
— De ce vol, ajouta Camille en le regardant.
Camizard se remit comme s'il était parfaitement étranger au leproche de Camille et lui dit :
— Et malheureusemenlvousen êtes responsable; sur une espérance alors bien fondée vous avez pris des engagements...
— Que je ne puis tenir.
— Mais pour lesquels vous pourrez prendre tels arrangements qui vous libéreraient plus aisément que vous ne croyez, si vous daigniez confier le soin de vos affaires à un homme qui fût votre ami.
— A vous peut-être ? dit Camille.
— A moi, répondit Camizard, si vous vouliez comprendre, en rappelant vos souvenirs, qu'il y a eu toujours en mon coeur un dévouement dont la cause a dû se taire, et ne priera jamais, à moins que vous ne le permettiez.
— Comme je refuse le dévouement, dit froidement Camille, la cause m'en devient assez indifférente pour que je veuille l'ignorer.
Camizard répondit par un sourire qui semblait dire : — Nous verrons.
C'était le mot prononce à haute voix par Césarine et accompli par elle dans tout ce qu'elle pouvait de mal. Ce mot, le conseiller d'Etat venait de le prononcer à son tour, et certes, quoiqu'il ne l'eût pas dit tout haut, il se proposait de le mieux tenir encore que Césarine n'avait pu le faire. Camizard sortit, et Camille demeura seule.
L'état de Camille ne peut mieux se comparer qu'à celui d'un marin, en butte à toutes les fureurs de la mer, sur un vaisseau qui fait eau et va en dérive; en proie à la faim qu'amène l'orage, aux menaces d'un équipage révolté, aux horreurs d'une lutte où sa vie a éie dix fois près de tomber sous le poignard, où il a vu périr près de lui quelques amis sur lesquels il comptait, et qui, enfin, est jeté à la côle d'une île déserte, sans provisions, sans armes, sans abri. Certes, ce malheur n'est pas moins atroce que celui qui vient de cesser, mais il est calme; il ne procède plus par cris, par secousses violentes, par déchirements ;
etjusqu'àce que vienne la faim, il va un moment de silence où le cœur
(lu délaissé se repose de la fatigue de ses tortures actives.
Ce fut de même pour Camille; sa vie battue d'une tempête où elle avait failli périr; sa vie en butte à tous ces combats du monde qui lui disputait et lui arrachait son honneur, comme un aliment dont il a faim ; sa vie venait de faire naufrage dans l'abandon de tous : ile déserte aussi parmi les cent mille âmes de la population, aussi déserte que l'île inconnue du marin, où la mort peut venir sans qu'on s'inquiète de vous; et cependant Camille, comme le marin, eut un moment de calme, un moment où elle goûta le repos de son nouveau malheur. Rien ne se ^^ ruait plus autour d'elle : "" "' plus d'insulte de mari, plus de défense contre elle-même et contre un amour qui avait été trahi , plus d'inquiétudes sur la foi de ses amis : tout était anéanti, abîmé, perdu. On l'avait jetée à la rive, et demeurée seule, elle se coucha sur sa grève ; et, comme le marin abandonné, elle eut \m moment où elle put ^c dire : A demain d'autres douleurs.
Dans la position où elle était, elles ne se firent pas longtemps attendre : chaque jour amena les siennes. lùi peu de temps, Camille vit la ruine la saisir cl la dépouiller avec une impassibilité et une vitesse effrayantes. La charge de son mari fut vendue; son riche mobilier saisi, et chacun des créanciers, madame de Brémonl en tèle , s'arracha jusqu'au dernier sou les débris de cette fortune. Nul ne pensa que le banqueroutier qu'il invectivait laissait derrière lui une femme à qui il manquerait un asile dans quelques jours, et quelques jours encore après, du pain.
C'est alors que Camille apprit ces horribles douleurs de la misère, qui vous atteignent dans les plus
misérables détails. Alors elle vit entrer chez elle des huissiers qui vinrent inspecter un îi un chacun des meubles de sa maison; elle apprit ce que la loi réserve aux malheureux ruinés : un lit et une chaise. Il se trouva des créanciers affamés qui avaient jieut-être le droit d'être sans pitié, car ils demeuraient aussi sans ressources; il s'en trouva qui pénétrèrent dans ces appartements , à la suite de leurs huissiers, et dont elle entendit la voix insulter au luxe qu'ils étalaient et le lui reprocher à elle. Alors aussi, elle eut à supporter l'insolence des domestiques qui lui demandaient compte de tout le passé par leurs réclamations. Ceux-là savent de si cruelles choses, ceux-là disaient : Si, au lieu d'acheter des robes de soie, on m'avait payé, je ne demanderais rien; si;, au lieu de nourrir des chevaux, on ne m'avait pas f^iit perdre mon pain,c'eùtété plus humain,
LE CONSEILLER D'ÉTAF.
c'eût été |dus honnête. On leur répondait que la loi leur assurait le paiement de leur créance avant toutes autres ; ils le savaient, ils prenaient les précautions nécessaires pour cela, mais ils se plaignaient tout haut cependant.
C'est si beau d'être insolent après avoir obéi. Parlez-moi de 1 esclavage : quand il est fatigué de ses fers, il les brise et tue. La domesticité se redresse, injurie et danse sur son maître vivant ; la domcsticilé dégrade bien plus l'horame'1|ue l'esclavage.
Par cette résignation, dont nous avons essayé de dire les causes, Camille ne recula devant aucune de es tortures ; elle voulut épuiser
'a coupe, pour avoir le
Sa porte s'ouvrit : Alicia entra. — Page 76.
droit bien incontestable de disposer de son avenir , et la lie qu'elle trouva au fond ne l'étonna pas, si amère, si si dégoûtante qu'elle fût, tant elle s'y était préparée.
C'était ledernief jour où la ruine, consommée sur le papier légal estampillé par la loi allait se conso/nmer matériellement. Pour un homme qui a la connaissance des affaires, tous ces actes déposés à votre porte, au nom de la loi, et qui vous déclarent dépouillé de tout ce que vous possédez , sont d'affreux avertissements de ce qui va bientôt s'achever ; et cependant , à l'heure de l'exécution, il en est peu qui puissent en supporter l'aspect; ils fuient, ils échappent au tableau de leur propre ruine ; ds se cachent, s'ils ont un asile : Camille n'en avait pas. Quand toutes les formalités judiciaires furent épuisées, le jour où l'exécuteur civil doit oter au condamné ses habits de riche qui ne lui appartiennent plus , et lui mettre son vêtement de failli et de misérable, ce jour cruel arriva.
Dès le malin, Camille entendit venir dans la maison des hommes chargés de la démeubler. Elle entendit de sa chambre, où elle était enfermée, les meubles emportés, les coups de marteaux qui arrachaient les tableaux des murs , les tentures des fenêtres , les tapis des parquets, les glaces des cheminées. Elle écoutait tous ces bruits avec une singulière avidité ; elle écoutait les gais propos des ouvriers qui se racontaient leurs joies de la veille au cabaret ; elle distinguait la voix de l'huissier qui, la liste de saisie à la main, faisait l'appel de chaque objet, accusant d'infidélité la femme du failli, quand un vase de porcelaine ou un flambeau avait été dérangé de sa place, et ne se trouvait pas à la minute. Tous ces bruits tournaient autour de la chambre de Camille ; ils frappaient à sa muraille et ébranlaient sa porte. On forçait les armoires, on comptait les piles de linge, les paires de draps. On allait emporter sur la place du Châtelet la toile où
LE CONSEILLER D'ÉTAT
rs
elle avait dormi; Camille, enfermée seule dans sa chambre, en rougissait.
Cependant elle restait encore : on n'avait pas encore pris sa chambre, et elle attendait que l'exécuteur y pénétrât; elle voulait voir toute sa spoliation, elle ressentait ce besoin d'être éprouvé, jusqu'au bout qui prend le malheureux et dans lequel il se réjouit. Ce dernier coup lui fut épargné, mais pour lui revenir plus sensible, pour lui revenir si poignant, qu'il fut près de dépasser les forces qu'elle avait préparées pour le supporter.
L'heure était avancée, on n'entendait plus rien dans l'appartement, tout était emporté, les murs étaient nus. Déjà chaque domestique était venu à son tour, un paquet sous le bras, dire adieu à madame et lui rappeler exactement le montant des gages qui lui étaient dus, jour par jour, centime par centime; chacun, l'un après l'autre, avait insolemment proposé à cette femme à qui l'on venait de tout prendre, de voir s'il ne lui avait rien pris, el de visiter ses malles.
Ils lui avaient demandé des certificats de bonne conduite, ils lui avaient mis la plume à la main, ils les lui avaient dictés. Camille avait écouté, Camille avait écrit, Camille avait obéi ; elle s'y était complu, elle songeait même que ce n'était pas tout ce que pouvait le sort contre elle, elle se trouvait ménagée.
Pour ce qui lui restait à faire de sa vie, il semblait qu'elle n'eût pas accumulé toutes les bonnes raisons de mourir, et elle exprimait cette attente avec une sorte de dérision, en disant à chaque chose :
— Est-ce tout? estce tout? — La voix de Camille n'avait jamais vainement invoqué le malheur : on eût dit qu'il était toujours au guet derrière elle, et qu'à son premier cri il accourait comme un fidèle compagnon.
Tout était désert , Camille était seule dans son appartement démeublé; elle s'y promenait avec une satisfaction fatale : mais lorsqu'elle rentrait dans sa chambre, qui avait été respectée, elle disait : — Mais ils ont eu encore quelque pitié, ce qu'on appelle des égards; on m'a laissé un litpourdormir, des bijoux pour vendre et manger; si, en sortant d'ici, je vais droit à la rivière pour m'y précipiter, on dira que j'avais encore de quoi vivre quinze jours, un mois, un an : on dira que je meurs parce que je ne puis me passer de luxe ; il faut qu'on dise que je suis morte parce que je ne pouvais me passer de pain. Personne n'a donc droit à ceci, ou bien on a eu pitié de moi; ons'cn vantera sur mon cadavre. Non, non, il faut que je lègue au monde ma mort comme il me l'a faite, inévitable, nécessaire, forcée comme celle du meurtrier qu'on mène à l'échafaud. Oh! le plus affreux serait d'avoir ainsi souffert, pour ne pas
■ Je viens tous Jemander si vous voulez m'emniener en Ililie avec tous
avoir un droit assez paient de mourir. J'aurai donc tous les malheurs. Camille s'exaltait à cette pensée : après s'être irritée contre le malheur qui venait, elle s'irritait contre le malheur qui manquait. Camille était une de ces âmes qui veulent leur destinée complète, de quelque manière qu'elle tourne. Tant qu'elle l'avait espérée honorable, elle l'avait défendue avec acharnement pour la garder ainsi ; mais lorsque cette destinée s'était faite malheureuse, il la lui fallait malheureuse avec excès.
Comme elle pensait à tout cela , la sonnette de la porte vibra. Voilà ce que j'attendais, pensa Camille, et elle se prépara à quelque
nouveau malheur.
Camille n'avait pas encore pris l'habitude de son abandon ; elle ne sortit pas de sa chambre. La sonnette retentit avec plus de violence et avertit Camille qu'il ne restait plus personne pour la servir. Elle se leva et alla ouvrir la porle.
C'étaient un homme et une femme qui se présentèrent ; la femme entra ; l'homme , à l'aspect de Camille , s'enfuit et s'échappa dans l'escalier. La femme était Césarine, l'homme était Charles Launay. Césarine lui cria, pendant qu'il descendait l'escalier :
— Va donc, imbécile, je n'ai pas besoin de toi pour avoir justice.
Camille, à l'aspect de Césarine, était demeurée immobile; elle appelait, elle attendait le dernier coup de sa mauvaise fortune, sa dernière insulte ; mais elle était plus exaucée qu'elle ne voulait, Camille en face de Césarine ! Jamais le cri d'Oreste remerciant la fatalité de sa persévérance, n'eût été plus vrai et plus profondément jeté, si l'étonnenient n'avait tenu Camille au.ssi muette qu'immobile.
— Ça vous étonne de me voir, madame,
lui dit Césarine, el pourtant vous devriez vous douter de ce qui m'amène; après avoir ruiné mon mari, vous pouviez bien vous attendre que ça ne se passerait pas comme ça.
Camille regardait Césarine avec une curiosité indicible : un sourire presque joyeux illuminait son visage, et, sans répondre ù Césarine, elle murmura en elle-même :
— Ohl c'est beau ceci, je ne l'aurais pas imaginé, moi, c'est beau; il faut que cet exemple soit donné au monde, il le faut. Si cette femme n'était pas venue danser sur ma ruine, il aurait manqué un trait à ma vie; le voici, le voici! Je veux qu'il se dessine bien complet... Allons, voilà plus que je n'avais espéré.
Après ce monologue de sa pensée, Camille rp|iondit d'une voix dont le calme étonna Césarine :
— Entrez chez moi, madame, il y a encore de quoi s'asseoir, vous vous expliquerez |ilus à volie aise.
Et du geste elle lui indiqua le chemin; Camille la regarda entrer, elle tenait toujours la porte entrouverte; au moment où elle allait la fermer, (.'amizard parut.
— Quoi ! vous aussi ? reprit Camille avec un étonnement satisfait ; entrez, monsieur, vous avez sans doute quelque chose à me demander. Ne munte-t-il personne après vous? puis-je fermer ma porte?
— Sans doute, dit Camizard, surpris du ton extraordinaire de
Camille.
— .'Vlors venez, monsieur, repartit Camille, il y a ici quelque chose de curieux à voir; et elle l'introduisit dans sa chambre, où Césarine s'était installée, inspectant chaque meuble de l'œil.
— Je crois, dit Camille en enlraiU, je crois que vous vous connaissez, et qu'il est inutile que je vous présente l'un à l'autre. Veuillez vous asseoir tous deux ; madame, je vous écoute.
Césarine parut fort embarrassée. Camizard demeurait stupéfait de la présence de Césarine.
Camille les regardait tons deux, elle les dominait de son œil élincelant; elle riait.
— Eh bien ! madame, que me voulez-vous? dit Camille à Césarine qui gardait le silence.
— Ma foi, dit Césarine en reprenant son effronterie à deux mains, ce n'est que justice que je réclame ; je serais bien bêle de me gêner.
— Faites attention à qui vous parlez, Césarine, dit Camizard, et tenez-vous pour dit que je ne souffrirais pas vos impertinences.
— Ah! c'est comme ça? dit Césarine qui ne demandait qu'un peu de contradiction pour s'emporter; eh bien! je vais vous dir tout ce que j'ai sur le cœur. Il me semble que, quand on a pavé le droit de se plaindre deux cent cinquante mille francs, on peut bien en user.
— Deux cent cinquante mille francs! Te[>nl Camille véritablement surprise cette fois, parce qu'elle ne comprenait pas.
— Deux cent cinquante mille francs que vous avez empruntés, vous, au père de mon mari, et que vous devez à celui-ci.
— Au père de votre mari.
— Eh, oui! à voire oncle Launay, que je croyais riche quand j'ai consenti à épouser son fils, et qui le serait véritablement, si vous ne l'aviez pas ruiné.
— Ruiné!... répéta Camille frappée de terreur par cette accusation qu'elle prévoyait devoir peser sur sa tombe; ruiné! répéta-t-elle encore.
Oui, madame, ruiné; et je viens vous demander comment vous
comptez me rendre mes deux cent cinquante mille francs : voilà tout.
— Vous rendre deux cent cinquante mille francs? s'écria Camille; moi ! Mais, monsieur, dit-elle, pâle et bouleversée, et en s'adressant à Camizard, mais cette somme, ce n'est pas moi qui la dois, c'est mon
et,
— Votre mari? reprit Césarine, votre mari n'a plus le sou après tout, vous avez signé, et vous paierez.
— Moi! s'écria encore Camille ; moi, vous payer, et comment?
— Comme vous voudrez. D'ailleurs, si vous le voulez bien, ce n'est pas ça qui vous embarrasse ; vous l'avez encore, cet argent ; depuis deux mois tout n'est pas disparu, et, enlin, c'est pour vous qu'on a emprunté celte somme.
— Pour moi» dit Camille en regardant Camizard.
— Eh, oui ! reprit Césarine, pour la pl;;cer sur votre tête, et vous faire une fortune aux dépens de votre parent : c'est j,onnu : j'en appelle à monsieur Camizard.
— Qu'en dites-vous, monsieur? reprit Camille avec une ironie désespérée ; qu'en dites-vous? n'est-ie pas moi qui ai ruiné madame?
— J'ignore absolument, répondit Camizard d'un ton glacé, ce que M. de Lubois a fait des fonds qu'il a empruntés à M. Launay.
— Vous l'ignorez! répéta Camille stupéfaite. Je l'ignore, répliqua Camizard d'un ton si digne et si froid,
que Camille resta confondue devant l'impudence assurée de cette denégation.
Et sans doute, c'est moi qui en ai profité ? reprit-elle ; c'est moi
qui les possède, moi qui en suis responsable ?
— Je n'ai point dit, madame, repartit Camizard, que vous en ayez profité; mais il est certain que vous eu êtes responsable.
LE CONSEILLER D'ÉTAT
Camille con.sidéra l'un après l'autre Camizard et Césarine : Camizard qui, sur ces deux cent cinquante mille francs, en avait pris deux cent mille, Césarine dont le luxe avait absorbe le reste. Elle se lut un moment, puis elle finit par s'écrier :
— Et il n'y a personne ici pour voir cela ! Alors elle se leva, et, avec une énergie extraordinaire, elle ajouta :
— Eh bien ! on le verra; je vivrai pour cela, repril-elle poussée par cette pensée fixe d'elaler son malheur aux yeux du monde; puis elle ajouta avec une froide diguilé : — Madame, vous puuvez ra'attaquer devant les tribunaux, ici je ne vous connais pas; sortez.
— Prenez-y garde, dit vivement Camizard, les tribunaux vous condamneraient.
— Kh ! mon Dieu, c'est déjà fait, reprit Césarine. Croyez-vous que nous nous soyons endormis? tous les jugements sont obtenus, même celui de prise de corps; mais ça me répugne de faire mettre une femme en prison, et surtout une cousine.
— En prison, moi! en prison! s'écria Camille éperdue, Camille dont ce mot renversa toutes les idées, et qui se vit menacée d'un malheur qui avait échappé à ses prévoyances les plus exaltées; en prison, repéla-t-elle, moi, et par vous!
— Cela n'ira point jusque-là, dit Camizard; vos amis préviendraient un lel malheur; et, d'ailleurs, la loi vous donne un moyen de l'éviter, en abandonnant à madame tout ce que vous possédez...
— Tout ce que je possède! reprit Camille, qu'elle le prenne, tout, le voilà; vous le voyez, tout est dans cette chambre; je ne sais si je possède cequi est ici, mais on mêle laisse: prenez-le. Tout... emportez tout., je n'en demande rien, rien... je n'ai besoin de rien. Tout ceci vous appartient madame, prenez-le. Oh! repril-elle en levant les \eux au ciel et en croisant les mains, maintenant c'est assez, assez, mon Dieu... assez... je ne devais pas vous braver... Piiié, pitié... laissez-moi mourir.
Elle tomba sur une chaise, abimée dans la douleur qui l'avait encore une fois vaincue.
— Voyons, voyons, dit Césarine, ne vous désolez pas comme ça. Elle s'approcha de Camille qui se reciila avec degoùt, Césarine n'y
prit point garde.
— Ah çà! dit-elle à Camizard, qu'est-ce que vous nous avez donc dit, à l'assemblée des créanciers, que madame de Lubois avait des valeurs considérables, des renies sur l'Élai, des diamants?...
— Ah! dit Camille en se levant, M. Camizard vous a dit cela, madame ?
— il n'y a pas de doute; est-ce que sans cela je serais venue vous tourmenter? Tenez, au fond je suis bonne enfant, moi, et, puisque vous n'avez plus que ceHe chambre, gardez-la; allez, je ne veux pas vous mettre sur le pavé: je puis bien vous donner ça.
Camille s'avança vers Camizard, et lui dil d'un ton où régnait une amère exaltation :
— Monsieur Camizard, vous entendez : mademoiselle Césarine me fait l'aumône; n'avez-vous rien à me donner aussi, monsieur?
— Peul-èlre, dil Camizard dune voix sombre et basse. Puis il ajouta :
— Césarine, laissez-nous, je me charge de votre affaire; il faut que je parle à madame de la part de sa marraine.
— Je vous quille, dil Césarine.
Elle se prépara à sortir :
— Attendez, lui dit Camille; attendez, madame. Elle sortit de sa chambre, la ferma à clef, et dit à Césarine :
— Tout ce qui est ici vous appartient, madame ; prenez celle clef.
— Je ne veux pas, je n'en ai pas besoin.
— Prenez, répondit Camille d'un ton calme; j'aurais honte d'habiter celle chambre qui vous appartient. Ce que vous avez touche me brûlerait; je me sentirais souillée de ce que vous avez regardé; je ne veux pas mourir de l'air que vous avez respiré. Prenez et sortez, car ici, dans ce salon où il n'y a rien, vous êtes chez moi. Prenez et sortez.
— Ah ! c'est comme ça? fit encore Césarine; merci... c'est bien, à votre aise; nous verrons si vous ferez longtemps la flère.
Césarine prit la clef, s'éloigna, et Camille demeura seule avec Camizard.
— Eh bien, monsieur, qu'avcz-vous à médire de la part de madame de Hremonl? éles-vons chargé de quelque aumt'ine de sa part?
— Madame, repondit Camizard avec deierminalion. ei comme un homme qui donne enfin issue aux sentiments qui l'oppressent depuis
LE CONSEILLER D'ÉTAT
longtemps, voyez où vous êtes; pensez à ce vons allez devenir, et écoutez-moi : ce n'est ni une aumône, ni une es|)érance vaine que je viens vous offrir; c'est la considération, c'est la fortune que vous avez perdue; c'est...
— Ah I monsieur, lui dit Camille, n'allez pas plus loin : épargnezvous toutes les phrases que vous avez arrangées pour me faire votre déclaration. Vous voulez me demander d'être votre maîtresse, et, à ce prix, vous me réconcilierez avec ma marraine, vous me referez riche, vous me rouvrirez les portes du monde : n'est-ce pas ce que vous avez à me dire? Eh bien, à cela j'ai à vous répondre : — Je ne veux pas.
— Mais que prétendez-vous devenir? s'écria Camizard.
— Ohl dit Camille en souriant, je ne suis pas embarrassée de moi, j'ai un asile.
— Un asile I reprit Camizard.
— Un asile qui ne me manquera pas, monsieur.
— Oubliez-vous les menaces de Césarine?
— J'ai été folle de les craindre, monsieur : où je vais, j'échapperai à la prison.
— Madame, madame, dit Camizard, j'ai peut-être été l'instrument de tout ce qui vous arrive ; réfléchissez à ce que j'ai osé faire , et reconnaissez que tant de persévérance est la preuve d'un amour qui vous poursuivra partout.
— Eh bien! monsieur, vous lutterez avec le prolecteur que j'ai choisi.
— Quel qu'il soit, reprit Camizard, je vous arracherai à lui.
— Vous essaierez, monsieur, dit Camille.
— Madame, faites-y atiention.
— Monsieur, je suis attendue ailleurs, reprit Camille, il faut que je sorte, laissez-moi.
— Soit, nous nous reverrons, madame.
— Vous me reverrez, dit Camille.
Camizard sortit à son tour, et Camille resta seule enfin dans l'appartement désert qu'elle avait habité si longtemps. La journée était finie et le jour tombait. Bientôt Camille descendit de son appartement et quitta sa maison ; elle ne s'aperçut pas qu'elle était suivie. Un quart d'heure après elle rentra : elle portait un paquet enveloppé dans son mouchoir : elle monta chez elle et s'y enferma.
A monsieur le commissaire de police.
« Je suis sortie de chez moi pour aller chez le bijoutier qui est dans la rueCaumartin; je lui ai vendu mon anneau de mariage ; il m'en a donné trois livres dix sous. Je suis allée chez l'épicier; j'ai acheté une livre de chandelle, qui m'a coùié quatorze soua ; de là je suis entrée chez la fruitière où j'ai acheté pour seize sous de charbon, un boisseau. Je suis retournée chez l'épicier, j'avais oublié de prendre un briquet phosphorique que j'ai payé six sous. J'ai repassé chez la fruitière, pour y prendre un fourneau en terre; je l'ai payé douze sous. Je suis revenue sur le boulevard, et j'ai longtemps cherché un papetier; un cocher de fiacre m'en a indiqué un rue des Capucines. Je suis allée chez lui, j'y ai pris deux cahiers de papier à lettre, du prix de trois sous chacun; deux plumes, quatre sous; une bouteille d'encre de six sous; des pains à cacheter, un sou. J'avais pensé à acheter un soufflet, mais je n'avais plus que cinq sous ; on les trouvera sur ce papier que je déposerai dans un coin de cette chambre. Je soufflerai moimême le charbon. Avec ce qui me restera de papier et d'allumettes, il prendra feu aisément : je me suis mise dans le boudoir qui est près de mon salon. Il est très-petit, et sera bientôt rempli par la vapeur... Je souffrirai moins. — Je n'ai ni chaises ni tables, et je me suis assise par terre, pour écrire sur mes genoux les lettres que je mettrai sur le marbre de la cheminée, et que je prie qu'on remette exactement aux personnes à qui elles sont adressées. Je viens de visiter la cheminée, elle aune trappe, je l'ai fermée.
» Je suppose que ces détails, dont on pourra vérifier l'exactitude, suffiront pour que l'on n'accuse personne de ma mort. Je viens d'entendre sonner sept heures à la pendule de ma chambre... Je mettrai au bas de ce papier l'heure où j'allumerai le charbon. »