‹ Ouvrés illustréesChapitre 143 sur 157 · A MADAME DE BREMONT · texte numérisé non relu

A MADAME DE BREMONT

« Sur mon âme, qui va bientôt paraître devant Dieu, je meurs innocente. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi. Si c'est un crime que je commets en me tuant. Dieu m'absoudra sans doute, puisqu'il ne m'a pas donné la force de supporter davantage ma vie. Si quelqu'un me calomnie encore devant vous, n'oubliez pas que je suis à une heure où l'on ne ment plus. Soyez heureuse.

» Camille de Lubois. »

A monsieur de Lubois.

« Monsieur,

» Je meurs innocente du crime dont vous m'avez publiquement flétrie. Cependant ne vous faites aucun reproche de ma mort; un malheur qui n'est pas votre ouvrage a dépassé d'un coup tout ce que j'avais de forces. Les chagrins que vous m'avez donnés sont de cpux que beaucoup de femmes acceptent aisément; je vous les pardonne, quoiqu'ils m'aient brisée. Maintenant votre vie vousapparlient; faitesla meilleure qu'elle n'a été. Les devoirs du mariage étaient trop pesants pour vous, je vous en dégage; ils étaient aussi devenus trop lourds pour moi, et je les jette à terre. Il y a des hommes plus malheureux que vous qui ont racheté leur passé, faites comme eux. Adieu. Je ne suis pas injuste : parmi les longues années de notre union, il y en a eu beaucoup d'heureuses ; je l'atteste ici-bas et je le répéterai à Dieu I Qu'elles témoignent pour vous devant lui et devant les hommes. Une erreur de votre part et trop d'emportement de la mienne vous ont amené au malheur et moi à la mort. Oubliez-moi : je n'ose vous demander de me pardonner d'avoir perdu votre vie : une autre peut être vous eût sauvé. Je ne me plains pas, vous avez encore trop à souffrir : vous avez à vivre ; j'ai la meilleure part de notre destinée : je meurs. Laissezmoi vous remercier encore de mes premières années de mariage. Vous avez été bon, noble, généreux pour moi ; vous m'avez prise, moi, pauvre orpheline, pour me faire riche, heureuse et considrrée. Cela a duré sept ans ; sept ans, c'est une large part de bonheur. Mon Dieu, comment tout cela s'est-il évanoui? Si vous voulez me croire sur parole, consolez-vous, car je vous jure que nous ne sonunes pas les plus coupables de notre malheur... Je ne puis rien vous dire de plus... je n'ai pas le courage d'écrire une dénonciation sur ma tombe. (]e n'est point à ceux qui meurent de maudire; il ne faut pas que la vengeance ait rien à reprocher à leurs cendres; j'espère que ma discrétion fera respecter les miennes. Vous savez bien que je n'ai plus que ma résignation qui me protège ; elle sera complète... il y a un nom que je ne prononcerai pas. Si vous rentrez jamais en France, ne revenez pas à Paris : ma tombe vous y porterait malheur... Adieu encore... Sur mon âme, je ne vous hais pas. . . et je prierai Dieu pour vous. »

A mademoiselle Fanini.

« Alicia,

» Je t'écris, parce que je meurs, et que.je te plains. J'aï été injuste et barbare envers toi. Depuis le jour où j'ai appris, par le cri qui test échappé, que tu aimes Maurice, j'ai refusé de te recevoir. Ce n'est pas haine contre toi, c'est pitié pour moi. Je l'aimais tant, que le voir, toi qu'il a aimée, et que sans doute il aime encore, m'eût fait plus de mal que tu ne peux l'imaginer; et, en vérité, ce n'était pas la peine de m'infliger cette nouvelle douleur... Tu sais, toi, que j'ai assez souffert. Pourquoi m'a-t-il aimée? Voilà le malheur des hommes qui jouent avec le cœur des femmes corrompues; ils s'imaginent que c'est de même partout... ils ont un mol qui est affreux : avoir une femme... ils poursuivent ainsi celles qu'ils ne connaissent pas et les perdent... Je ne puis pas jurer que si j'eusse vécu , je ne me fusse pas donnée à Maurice... Je serais devenue sa maîtresse, j'aime mieux être morte. Que ceci ne te blesse pas ; tu n'es pas une pauvre femme comme moi, tu as un nom et un talent qui te protègent; Maurice n'est qu'un ami qui t'a trahie... Une femme comme je suis n'a de protecteur que l'amour qu'elle inspire ; quand il s'en va, elle reste nue... Je comprends ton courage, s'il t'a trompée; tu vaux encore autant que lui : moi, abandonnée, je serais ce qu'est Adèle, ce que sont tant d'autres... Il

faut avoir leur ame pour vivre ainsi, je préviens le niallieur de mourir avec un remords. Toi, pauvre enfant, que vas-lu devenir? pourtiuoi n'as-tu pas clé plus confiante? je te l'aurais ramené, lu l'aimerais en paix, et peut-être l'image de votre bonheur m'aurait fait vivre, bi tu savais ce qu'il y a de force dans le bonheur qu'on a donné, il remplit l'âme d'un saint orgueil ; tu as voulu le tenter pour moi, que ravenir l'en récompense!... Tu as dû bien souffrir, pauvre sœur... je t'ai dit si souvent que je l'aimais : comme je t'ai torturée ! mais lu m'as déjà pardonné, je meurs en paix avec loi , n'est-ce pas ?... J'ai une chose à le demander ; niais avant d'aller plus loin, il faut que je lui écrive la lettre que lu lui remettras sans la lire... S'il te la cache, ne l'aime plus ; s'il te la montre, il méritera que lu l'aimes.. . je suis sûre qu'il te la montrera : c'est un homme qui est assez noble pour comprendre un devoir. Je l'écrirai à toi la dernière, car en pensant à ce que je veux le demander, je sens les larmes qui me gagnent, et je ne puis pleurer que sur la lettre... et c'est à loi que je dois mon dernier adieu. Attends... je vais lui écrire... »

A monsieur jllaurkc Lambert.

a Monsieur,

» Depuis le jour où vous m'avez donné asile , voici les seuls mots qui m'aient parlé de vous : a Madame, j'ai puni votre amant. » Vous devinez qui a pu me les écrire. Plus tard , des informations prises à votre porte m'ont appris que vous étiez hors de danger; c'est tout ce que je sais , tout ce que jai voulu savoir. Deux fois vous avez brave la mort pour moi : c'est trop pour une femme qui ne peut vous en être reconnaissante. Cependant c'est assez pour me prouver que vous êtes de ces hommes qui osent faire ce qu'ils croient un devoir. Il vous en reste un à accomplir, c'est de consoler Alicia de ma mort... elle vous aime... aimez-la. Tout ce qui peut flatter l'orgueil d'un homme, elle le pos- .HHle; tout ce qu'une ame comme la vôtre peut exiger de dévoûmeul et d'amour , elle vous le donnera. Si vous m'avez aimée, et je le crois, ce n'a été qu'une erreur de votre générosité ; vous m'avez le premier appris le malheur qui me frappait, et qu'un accident pouvait me révéler à chaque minute, et vous vous êtes voué à le réparer, comme si vous l'aviez causé. C'est en quoi vous m'avez aimée. Du repentir et de la pitié, voilà tout. Regardez bien dans votre cœur, vous verrez que je vous'ai dit vrai. Eh bien ! s'il en est ainsi, accordez-moi la réparation que je vous demande à l'heure de ma mort, tenez les serments que vous avez faits à Alicia... j'ignore ce qu'ils sont : mais elle y comptait , voilà tout ce que je sais. Je ne vous trace pas une régie de conduite , je ne vous dis pas : — Épousez-la ; en vérité .au moment où j'en suis, je ne sais si le bonheur est dans l'accomplissement de ce que le monde appelle une lé^^itinic union. Vous êtes dotés tous deux d'une indépendance de |)osilion et d'idées qui peut vous faire braver les coups auxquels je succombe... Faites ce qu'elle voudra... je vous en prie. Sincèrement , je vous le jure , elle vous aime autant que je vous aimais... c'est ma sœur d'âme et de pensée... je sais tout ce qu'elle pourra pour vous ; j'en juge par moi... Recevez ses serments par ma bouche, vous y croirez ; accueillez la prière que je vous fais, elle vous deviendra sainte... aiinez-la et pleurez-moi... Pleurez-moi... je vous aurais tant aimé, moi aussi... Qu'importe? sauvez mon Alicia... Je suis

assise par terre pour vous écrire ceci , je vais me mettre à genoux

pour prier Dieu que vous m'exauciez. »

Suite de la Mire d' Alicia.

« Je viens de prier pour toi, Alicia; lu seras heureuse, j'en suis sùrc , j'en ressens la conviction , j'ai le cœur calme. Je viens d'entendre sonner dix heures... la rue est solitaire... la nuit est profonde, il faut que je me hâte de l'adresser ma dernière prière... Ce que je vais le demander est bien terrible et bien bizarre... mais lu le feras... C'est presque une folie... mais je suis si misérable, que je cherche un moyen de me libérer de mes engagements sur celle terre. Voici ce que c'est: Tu feras huit tableaux pour moi... huit beaux tableaux, entends-tu , avec ton admirable talent. Je vais t'en dire les sujets. Le premier,' ce .sera le moment où Maurice dit, devant moi et sans me connaître, que Césarine est la maîtresse de mon mari. Le second, ce sera la scène du bal de Uerby , quand Maurice était appuyé à la cou •

LE CONSEILLEIl D'fïAT.

sole... Tu l'asNU, tu l'en souviens... Pour le premier, il le dira lui-

même quelle figure j'avais... quel effroi j'éprouvai. Le troisième sera le moment où il m'a portée près de ma porte, dans la nuit du 29 juillet; pour celui-là encore, il le fournira ses souvenirs. Le quatrième (il te mènera chez son oncle pour voir les lieux), c'est quand il s'évanouit et que je garde son ttacon. Le cinquième, tu l'as vu, c'est le moment où je me sauve de l'Opéra. Le sixième, c'est quand il me ramassa sur la borne de la rue. Le .septième, ce sera quand lu es entrée dans sa chambre et que tu m'as vue dans son lit... Le huitième, que tu ne verras pas sans doute, ni lui non plus , sera le moment où on ouvrira ma porte et où je seiiii étendue morte sur le parquet... Je vais t'en donner une idée... Mon mouchoir, où j'ai enveloppé le charbon, est dans un coin. J'ai une robe de soie grise... Mes lettres seront sur la cheminée, il n'y a (pie la tienne que je garderai à la main... Tu vois cela... n'oublie rien, ni les plumes ni l'encre par terre! enfin que ce soit bien et vrai, lu comprends? Quand lu auras fait ces tableaux, lu les mettras en loterie... à un aussi haut prix que possible. Tu feras beaucoup, beaucoup de billets... tout ce que lu pourras... et |)iiis lu donneras tout cet argent à Charles Launay et à sa femme à qui je dois beaucoup... Je donne ce que je peux... ma vie et ma mort à iieiiidre. Si ma vie à vivre eût valu ce prix, je l'aurais gardée pour m'aequiiter... N'est-ce pas que ce n'est point une idée trop folle... Alicia? Mon Dieu, voilà onze heures qui sonnent : comme le temps passe!... Je vais tout préparer, et puis je lâcherai de l'écrire envoie quelques mois. »

Un instant après, Camille était sur ses genoux, et, penchée en avant, appuyée sur ses mains, elle soufflait le charbon qu'elle avait anaiigé dans son réchaud. Sa porte s'ouvrit: Alicia entra.

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