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XL — AMITIÉ

Camille se redressa au bruit ipie fit Alid.i, cl dcmcur.i immobile à la regarder.

11 y eut un moment de silence.

— Pourquoi es-tu venue? lui dit-elle froidement.

— Pour le parler, répondit Alicia avec la même froideur. Je savais que tu voulais mourir, et, avant que tu ne meures, j'ai quelque chose à te dire.

Elles se regardèrent toutes deux, toutes deux pâles el résolues, sans larmes dans les yeux , ni sanglots dans la voix, froides de cœur et de corps comme le mourant qui touche à la lombe.

— Comment es-lu entrée ? dit Camille.

— J'ai fait forcer ta porte.

— Pourquoi n'as-tu pas sonné?

— Parce que lu étais femme à le précipiter par la fenêtre et à le bri.ser sur le pavé, si lu avais élé avertie qu'on ven;iil le sauver.

— Tu as donc bien compris qu'il faut que je meure? Pourquoi ib.nc es-tu venue? Toujours! reprit Camille en se relevant, faut-il que toujours il me vienne plus de douleurs que je n'en ai compté ! Est-ce que lu espères me sauver?

— Je sais trop qu'il n'y a aucun moyen de prévenir un suicide bien décidé, pour l'espérer ; mais tu meurs dans l'ignorance. Je serais complice de ta mort, si je t'y avais laissée.

Elles se regardèrent encore conimc deux lutteurs en présence. C'était un calme désolant, une discussion glacée là où il semble qu'eussent dû éclater les cris et le désespoir. Camille appuya ses regards sur les yeux d'Alicia , comme pour éprouver s'ils étaient de vérité pure , et reprit :

— Faut-il que je croie à ce que tu me diras, .Vlicia?

— 11 faut que lu y croies... Camille.

Les deux jeunes femmes étaient restées debout dans le boudoir de Camille ; l'odeur du charbon , qui déjà s'ennammait, se faisait senlir. Alicia, la première, en parut suffoquée.

— Ouvre cette fenêtre, dil-elle à Camille, et si tu persistes dans ta résolution, je te jure, sur mon honneur, que je la fermerai sur nous.

— Sur nous! dit Camille. Es-tu venue pour mourir aussi?

— Pour mourir ou pour vivre, Camille ! selon ce que tu décideras. Ce ne sera pas la peine de me chasser, si tu veux mourir ; il y a place ici pour toutes deux, et tu ne me refuseras pas un coin de ce parquet.

— Alicia I repartit Camille, Alicia 1 lu ne peux mourir.

LK CONSF.ILTJ.R D'I- l'AT.

Elle ouvrit la fonèlre, et plaça le fourneau dans la cheminée dont elle leva la trappe.

— Me crois-tu moins deeourage qu'ù toi? dit Alicia.

— Non, mais il te reste quelque chose à faire... Tiens, Alicia, \oilii ce que je t'écrivais.

Alicia lut la lettre d'un bout h l'autre. Son âme qu'elle avait roidie et tenue ferme pour ahorder Camille i^i l'unisson d'un cœur qui prépare froidement sa mort, son ftme fléchit, se brisa à chaque phrase, et, lorsqu'Alicia arriva aux dernières lignes de la lettre, ses pleurs ruisselaient sur le papier, ses sanglots étranglaient sa voix... Camille, aussi demeurée droite et impassible jusque-là, s'attendrit de la voir s'attendrir, pleura de la voir pleurer; et quand Alicia, après avoir lini la lettre, la laissa tomber, et lui tendit les bras, Camille s'y précipita, et toutes deux pleurèrent longtemps le cœur contre le cœur. Le paroxysme de leur résolution était tombé; elles étaient redevenues deux faibles femmes malheureuses qui s'aimaient et qui souffi'aient ensemble. Knfin 'Camille retrouva la première un peu de celte force qui l'avait si lunglemps soutenue, et dit à .\licia :

— Tu vois bien qu'il faut que tu vives, Alicia, j'ai encore besoin de toi.

— Si ce n'est que cela, répondit Alicia, un autre tiendra tes engagements; lis.

Elle remit un billet de quelques lignes à Camille.

« Alicia, courez chez Camille; Charles Launay, pris d'un remords de sa faiblesse , vient de me prévenir que Césariue avait poussé le crime jusqu'à aller faire une scène à Camille pour l'argent que son mari a emprunté ù M. Launay. Cette malheureuse veut dépouiller madame de Lubois du peu qui lui reste... Charles n'ose lui résister. Courez, dites à Camille que sa dette sera payée par vous, que toutes les précautions sont prises.... Arrangez tout comme vous voudrez.... Elle n'en entendra jamais parler... Courez : quoique je sache qu'elle paraît assez tranquille, je n'ose penser jusqu'où pourrait la pousser ce dernier et épouvantable malheur. »

— Il t'a envoyé celle lettre à l'instant ! dit Camille.

— Il y a deux heures, reprit Alicia. Quand je suis venue, on m'a refusé la porte; quand j'ai dit enlin ce que je craignais, on a parlé de l'enfoncer... Je t'ai dit pourquoi je ne l'ai pas voulu... Il a fallu aller chez un magistrat; il a fallu avoir l'ordre d'ouvrir... il a fallu trouver un ouvrier... 11 a fallu briser la serrure sans bruit.

— Et lu as pensé à tout cela, Alicia? dit Camille en lui prenant les mains.

— Maurice m'accompagnait.

— Maurice! s'écria Camille avec terreur; Maurice ! est-ce qu'il est ici?

— En sortant de chez son banquier, où il avait emmené Charles Launay pour assurer sa délie , il m'a retrouvé à ta pj^rte , disputant avec les gens de la maison qui ne voulaient pas me laisseir monter; il m'a accompagnée partout, et s'est retiré quand il t'a sue vivante ; car je lui ai répondu de toi; et, dans une heure... il quitte Paris, il quille la France, et va en Italie.

— Il l'abandonne aussi.

— Tu te trompes, Camille; Maurice ne m'abandonne pas, il ne m'a jamais aimée.

— Oh I tu me trompes.

— Veux-tu m'écouter?

— 'Tu me trompes.

— Écoule-moi. Te souviens-tu du jour où j'ai promis de te raconter mes malheurs, s'il le fallait, pour te donner du courage?... Eh bien ! je vais te les dire. Camille, je sortis du pensionnat quelques mois avant toi : mon tuteur me loua un appartement dans le faubourg Saint-Germain, et plaça près de moi une vieille parente. Je ne te dirai pas les mille soins assidus dont il m'entoura, les flatteries qu'il me prodiguait, son obéissance ù tous mes caprices, et ces libertés de débauché que mon inexpérience altribuailîi sa familiarité paternelle : l'art qu'il mit à m'enlacer fut horrible. La femme qui me servait de tante était d'une grossièreté que je haïssais, et il avait si bien fait que je trouvais heureux, lorsqu'il venait tous les soirs, qu'elle nous laissât seuls tous les deux. Cela fut plus long que tu ne penses : avant que Camizard me parlât de ses espérances , il me laissa le temps de m'accoulumer au luxe qui m'entourait, de m'en faire un besoin; il sait, lui qui a

passé sa vie dans tontes les coirupiions , que le besoin de conserver ce qu'on a est bien plus impérieux que le désir d'accpiérir ce qu'on n'a pas. Enlin, un jour, il me dit qu'il m'aimait 1 C'est une passion de tigre que celle de cet homme... souple et rampante tant qu'elle s'approche inaperçue do sa proie, féroce et vindicative dès qu'elle veut lui échapper.

— Oh ! je le sais, dit Camille qui écoulait avidement Alicia.

— Tu le sais ? reprit .\licia. Eh bien ! s'il t'a parlé d'amour après l'avoir poussée sans doute dans un abîme sans autre issue que l'infamie, lu dois penser quelle fut mon épouvante lorsqu'il me dit ce qu'il voulait. Imagine-toi mon effioi lorsque je le repoussai avec indignation et qu'il me jura qu'il fallait èlre à lui ou perdue, et qu'il me laissa brisée dans l'âme de ces paroles, brisée de fatigue d'une lutte infâme. Le soir vint, son affreuse complice rentra. Songe que c'était mon premier malheur I je ne la soupçonnais pas ; elle me consola, elle me promit de ne plus me quitter ; elle me combla de soins presque maternels... et cène fut que le lendemain que je me rappelai combien sa ligure était livide quand elle me présenta un verre d'eau qu'elle m'avait préparé. A peine je l'avais bu, que je m'endormis... Camille, tu liarles de malheur et de mourir; tu parles d'insultes et de crimes... eh bien I Camille... moi, je m'endormis innocente et pure, et je m'éveillai flélrie et déshonorée.

— Déshonorée ! s'écria Camille.

— Déshonorée dans le sommeil, sans défense, sans pouvoir appeler ni Dieu, ni les hommes, ni moi-même, ni la mort à mon aide. Déshonorée, entends-tu I... Et quand je rouvris les yeux, je rencontrai le visage de Camizard qui riait sur le mien.

— Infamie I s'écria Camille.

— Oui... infamie, répéta Alicia que ces souvenirs bouleversaient dans l'âme; c'est une infamie, un crime que les lois punissent du b.igiie, mais à condition que la victime viendra étaler devant ses tribunaux son déshonneur et sa flétrissure... à condition qu'elle rentrera dans la société pour y être m.ontrée du doigt et poursuivie de joyeux demi-mots et d'équivoques grossières... Je le savais, ou plutôt je le sus ; il me le dit... Il m'élala froidement l'aspect de mon avenir parti de cette heure de déshonneur... et, après m'avoir flétrie, il me laissa avec l'effroi de ma vengeance... Je ne me vengeai pas.

— Oh I... s'écria Camille; oh I malheureuse Alicia I et moi, moi, où élais-je alors?

— Huit jours ai)rcs tu te mariais ; huit jours après j'étais au bal de tes noces, à côté de mon bourreau, et je riais avec lui, et je le voyais heureuse, et je me disais : — Voilà l'avenir qu'il m'a perdu ; jamais je ne mettrai sur mon front celle blanche couronne de mariée... Va, j'ai bien souffert aussi, Camille ; mais je n'ai jamais pensé qu'il fût juste de mourir pour !e crime des autres. Infâme de cœur et souillée, j'aurais pu tromper quelque honnête homme I je ne l'ai pas voulu, et je me suis dit : — Je vivrai seule et par moi seule. — Si je ne suis pas un peintre sans renom, je le dois à ce malheur; Camizard m'a remis mon existence à porter avec un fardeau de plus à porter que n'en avait l'orpheline; mais l'orpheline n'a pas fait comme loi. A dix-huit ans, car je n'avais que dix-huit ans, car j'étais belle aussi, tu l'en souviens, belle à faire l'amour d'un homme, bonne aussi à faire son bonheur; eh bien I à dix-huit ans, je ne désespérai pas de la vie, j'en arrachai une espérance, voilà tout... et cependant ce n'est pas là mon plus affreux malheur.

— Quoi I s'écria Camille, lu as eu d'autres douleurs plus poignantes?...

— Oui, plus poignantes.

— C'est encore un crime, sans doute, qui le les a données.

— Non, Camille, ce fut plusaffreux, ce fuU'Iionneur qui me lesimposa.

— Mon Dieu ! que vas-tu me dire ? reprit Camille à qui le cœur manquait de penser qu'Alicia avait si longtemps souffert seule ei sans se plaindre.

— Ecoute, dit Alicia. Je commençai alors ma carrière de peintre, et je trouvai partout des hommages que je repoussai avec une froideur qui me fit plus d'ennemis que tu ne penses. Parmi tous les hommes que je rencontrai, il se forma une sorte de ligue contre moi; c'était une tâche que chacun se donnait de me séduire et de me perdre. On dirait que la vertu des femmes est importune aux hommes : il n'est séductions, lâchetés, infamies, qu'ils n'emploient pour l'égarer, et puis il n'est mépris et outrages dont ils ne l'accablent... Mourir, parce qu'ils sont infâmes, oh ! ce serait fiiire une trop belle part au

LE CONSEILLF.B n'ftTAT.

ciirae; il faut vivre pour oser le mépriser; il faut vivre pour oser être heureux...

— Heureux ! s'écria Camille.

— Heureux; oui... oui, Camille... j'ai espéré être heureuse... J aurais pu l'être, je puis l'être encore.

— Ah ! tant mieux, tant mieux, s'écria Camille; ah ! si je pouvais t'y servir, Alicia !... Mais enlin qu'avais-tu donc espéré?

— L.' voici, le voici, reprit Alicia en essuyant quelques larmes et eu rassurant sa voix. Parmi tous ces hommes qui me poursuivaient de leur amour, l'un d'eux me parut digne du mien, de celui que j'avais ù lui offrir. C'était en lui une indépendance d'idées, un mépris des lois du monde, des rigueurs de salon, des proscriptions de pruderie, qui me rassuiait; c'était en même temps une puissance de vouloir, une audace, un courage à porter ses opinions les plus exaltées et ses actions les plus folles qui me charmaient, qui me prirent, qui me soumirent à lui... Je l'aimai. 0 Camille I qu'il y a dans le cœur d'endroits par où l'on peut souffrir I Si tu savais, dans tous les longs détails d'un amour longtemps poursuivi, ce que j'eus à supporter ; lorsque cet homme me demandait à genoux ma vie pour en faire la sienne, ma vie si |)ure, disait-il. si lu savais comme je pleurais en moi ! 11 y a de ces torlures qu'on n'Imagine pas quand on ne les a pas subies. Lorsqu il me serrait la main, lorsqu'il croyait avoir beaucoup osé de la porter ù ses lèvres, lorsqu'il s'empressait de rassurer ma rougeur qu'il croyait si innocente... que j'avais de désespoir dans l'âme, car je le trompais !... Lui, noble, jeune, beau, amoureux, et qui m'oftrait .sa vie, il se faisait un remords d'alarmer une femme qui avait dormi dans les bras d'un autre... et pourtant je l'aimais, je l'aimais comme une folle. Si j'avais été pure de corps comme d'âme, je lui aurais dit ; Je suis à toi... je suis h loi! mai? je n'osais pas... cependant je l'aimais; il falhiit en finir, mourir ou me donner... Je voulus être honnête envers lui; il le fut cruellement envers moi. Un soir, que Dieu me donne la foire de te le raconter, un soir, il était près de moi, amoureux, imploianl, à genoux. Je pleurais aussi, et je tremblais... Veux-tu être à moi ? me\lisait-il ; veux-tu être à moi ? — Oui. lui dis-je, Maurice.

— C'était Maurice ? s'écria Camille en reculant.

— Oui, c'était Maurice.

— 0 mou Dieu ' fit Camille en tombant à genoux et avec une expression de nouveau desespoir qui montrait qu'une espérance était entrée dans son âme. comme Alicia dans sa tombe, et que cette espérance s'en allait encore...

— Oui, c'est Maurice... à qui je ne voulais pas me donner, sans qu'il sût ce que j'étais .. sans lui avoir avoué qu'il n'aurait que le premier baitement de mon âme. Oh! tu parles de souffrir... mais, mon Dieu, que dirais-lu, si tu avais eu à subir comme moi ce silence d'une demi-heure qui suivit mon aveu, silence où je voyais ma vie passer et se débattre dans les pensées qui obscurcissaient le front de Maurice ? Tu parles d'avoir soutfert; mais, mon Dieu ! tu serais morte dix fois... toi, s'il t'avait dit avec son visage implacable et impérieux :

— Alieia, je serai ton ami jusqu'à la dernière goutte de mon sang... Je ne puis pas être ton mari ; je ne le pourrais être qu'à une condition, ce serait de tuer Camizard, et encore son souvenir se coucherait-il entre toi et moi dans notre lit nuptial. Je verrais dans la nuit son rire insultant qui me dirait : — J'ai tenu ta femme entre mes bras... — Non, c'est impossible. Quant à celui qui, après ton aveu, osera être ton amant , il doit se sentir le pouvoir de l'aimer tant que le cœur lui battra, et moi...

— Toi, toi, m'écriai-je, tu ne m'aimes donc pas ainsi?

— Non , me dit-il , je suis coupable , je t'ai mal jugée , je l'ai crue une femme comme tant d'autres, plus rusée seulement, plus habile que tant d'autres, et j'ai voulu lutter avec toi. J'ai voulu faire ce que j'ai fait pour tant d'autres.

— Ah I lui répondis-je alors, c'est ce que je viens de te dire qui te fait me mépriser.

— Non , me répondit-il du même ton sombre et résolu ; pour cela, pour cet aveu , je t'estime; pour cet aveu, je t'aimerais , si je pouvais l'aimer comme lu le mérites. Ecoute-moi, Alicia, tu es trop forte pour moi, et moi trop impérieux pour toi ; il te faut un amant qui soit l'esclave de la supériorité ; je veux être le maître de celle que j'aimerai , el ce ne sera que devant sa faiblesse que je me ferai esclave. Nous avons un pacte plus sacré à faire entre nous... Nous pouvons être amis... Voulez-vous être mon amie, Alicia?

Je l'aimais lanl, que j'acceplai. Il le fut, mon ami; il l'a éié : mes

succès, il les a vantés, il les a produits; il a été le héros de mon nom, ne pouvant me donner le sien ; mon honneur, il l'a fait respecter; ma vie, il l'a rendue riche, il l'a arrachée dès le lendemain de ce jour à la misère qui la menaçait. Le lendemain, il m'écrivait : « Ma sœur, je vous envoie ce qui vous appartient dans ce que je possède. »

— Mais , s'écria Camille haletante el en se relevant , ces serments qu'il t'a faits!

— L'insensé m'avait juré de ne jamais aimer une femme qui valût mieux que moi; il m'avait dit que l'amour ne serait plus qu'un jeu de sa vie, et que notre amitié le dominer;iit toujours de toute la hauteur sa sainteté; et voilà en quoi il m'a trompée, en l'amant : il aime mieux ton amour que mon amitié.

— Alicia, Alicia, dit Camille en sanglolanl; ah! dis-lu vrai? m'aime-l-il ainsi 1 ^ , ■

— Camille , lorsqu'il me forçait à menacer Camizard de son crime pour qu'il te défendit contre ton mari et madame de Brémont , il achetait ton repos au prix de ma douleur.

— Et tu te sacrifiais ainsi, pauvre sœur?

— Oui, parce qu'il était près de moi pour me soutenir; mais, lorsque j'ai été surprise tout à coup par la présence chez lui , et que je l'ai vue presque dans ses bras, alors j'ai senti que j'avais gardé une espérance au fond de l'âme, une espérance vague, incertaine, une espérance d'être aimée un jour, qui s'est enfuie de mon cœur au moment où je l'ai accusé, et qui maintenant n'y rentrera jamais, car je sais à quel point il t'aime , aujourd'hui qu'il a scellé son amour de son sang.

— Que dis-tu? Ah ! c'est ce fatal duel qui nous sépare. N esl-il pas l'homme qui a voulu mon mari?

— Quoi ! lu ne sais donc rien? s'écria Alicia.

— Rien... rien... Mais qu'a-l-il donc fail?

— Ce qu'il t'avait promis, il l'a tenu... Avant d'aller s'exposer à la rage de ton mari , il avait attesté ion innocence; il avait t'ait plus , Camille, et, quoique ceci ne soit rien pour une âme comme la tienne, il faut que tu le saches. Assure qu'il était qu'après sa mort tu n'aurais plus un protecteur , il t'avait léguée à son oncle, à M. de Marqiioy , et sa fortune devait le revenir par les mains de ce vi.'illard. C'était un engagement pris par l'un et par l'autre. Le seul qu'il n'eût pas dit tout haut, parce qu'il n'eût pas trouve de complices pour le lui laisser tenir, c'était de ne point se défendre contre ton mari.

— Il ne s'est point défendu ?

— Comment ! s'écria Alicia , tu ne le sais pas? Trois fois Ion mari l'a ajusté longuement el à son aise... trois fois la balle de Maurice s'est enfoncée^ terre et à ses pieds... Enfin , à la quatrième , il a été frappé... aussi assassiné qu'on peut l'être quand on .se laisse tuer.

— Oh ! le malheureux , le malheureux 1 s'écria Camille.

— Eh! penses-tu, poursuivit Alicia, que s'il n'avait été étendu sur son lit où il se mourait, tu eusses eu à souffrir toutes les horreurs qui l'ont frappée?... Il ne les savait pas , Camille... il le croyait protéiîée par madame de Brémont. il ignorait la resolution; son oncle ne voulait pas la lui dire , et moi . je ne l'osais pas. Tant qu'il ne pouvait pas .se lever pour le secourir, lui dire ce que lu souffrais... c'eût ete le tuer.

Camille sanglotait el pleurait en écoutant Alicia.

— El maintenant, reprit celle-ci , voici la lettre qu'il l'écril , el où il te demande de vivre.

— Donne, ahl donne, répondit Camille eo essuyant ses yeux pleins de larmes.

Elle lut à haute voix la lettre suivante qu'elle entrecoupait de ses exclamations éplorées :

« Camille,

» Il ne faut pas que vous mouriez. Le suicide n'esl que le droit du

crime et celui de la misère. 11 n'y a que le remords el la pauvreté qui

soient insupportables. Vous êtes innocente, el l'amitié d'Alicia vous

épargnera des douleurs pour lesquelles vous n'auriez aucune force...»

— Ton amitié, dit-il?

— Oui , répondit Alicia , c'est en mon nom qu'est passe le contrat qui le libère envers Césarine.

— Mon Dieul mais Je ne puis, je ne veux pas...

— Continue.

« Qu'un tel sacrifice de sa part ne vous paraisse pas trop grand. Je

puis vous dire, moi , ce qu'elle n'oserait vous dire, ce qu'elle aurait

LE CONSEILLER D'ÉTAT

honte de calculer devant vous : le prix que lui coûte votre repos , quelque g^rand qu'il soit , attaque à peine la fortune considérable que lui ont acquise ses talents. Acceptez-le... »

— Jamais, ahl jamais, s'écria Camille.

— Tu oublies que c'est moi qui te sauve, que c'est une femme, ton amie, reprit Alicia... Je ne l'ai pas dit que je lui avais juré de te le faire croire.

— Et il l'a espéré! dit Camille. Oh ! de lui, je ne le puis... de lui, que je verrais tous les jours, oh! j'aurais lionte d'être ingrate... honte d'être reconnaissante... c'est impossible... Je lui ai dit que je l'aimais... Je ne puis plus accepter.

— Continue.

« Rien, Camille, rien, je vous le jure, ne vous importunera plus en ce monde. Ma vue , la vue d'un homme à qui vous avez dit, dans un moment d'égarement et par pitié pour lui, sans doute, à qui vous avez dit que vous l'aimiez, sa vue, sa présence ne vous reprocheront plus un aveu auquel il ne croit plus. »

— Il n'y croit plus ! dit Camille.

— Non... mais continue.

« Je quille la France cette nuit ; je vous laisse avec ma sœur : vivez pour elle, et ne lui apiuenez pas à me maudire. »

— Quoi ! s'écria Camille, il part, sans doute le désespoir dans le cœur!

— Oui, dit Alicia, il part, et depuis deux jours un testament est déposé chez son oncle; ce testament, dont celui-ci a rompu le cachet malgré sa sainielé... ce testament dispose de toute sa fortune en ta faveur; ce testament dit qu'il te prie à genoux du fond de sa tombe de ne pas refuser de Maurice mort ce que lu refuserais de Maurice vivant.

— Et il part... répéta Camille avec désespoir; il part!

— Non, tu vois bien qu'il va mourir loin, bien loin, pour que sa mort même ne te touche pas, perdue qu'elle sera dans quelque obscur villiige d'Italie.

— Et tu ne l'as pas arrêté ! s'écria Camille.

— Camille, reprit Alicia, ce n'est pas pour moi qu'il voudrait vivre.

— Je te comprends... répondit Camille, je te comprends. — 0 mon Dieu !,.. s'écria-l-elle après un moment de silence.

— Que cr.iins-lu?... dit .Alicia qui l'avait comprise.

— Mais le monde , le moTide me salira encoie ; il dira que je me suis vendue.

— N'as-tu pas assez perdu ta vie pour celle vaine crainte du monde? et quelle injure le monde t'a-t-il épargnée?... Laisse-le dire, le monde est un lâche, il n'injurie que ceux qui le craignent, il ne crache au visage que de ceux qui ne le foulent pas aux pieds.

— Mais toi, Alicia; toi, tu aimes aussi Maurice?

— Je l'ai aimé, Camille, et je ne suis plus que sa sœur.

— Oh I tu en mourrais... dit Camille en regardant Alicia avec doute et désespoir.

— Camille, reprit Alicia, rappelle-toi à cette heure 'suprême ce que je t'ai dit autrefois... Je suis libre, moi, je suis forte, j'ai pris aux hommes leur place et leur sceptre. Jeteur dispute leur gloire et leur puissance ; je me sens une mission d'enseigner aux femmes comment elles peuvent s'affranchir du joug de leur protection; encore quelques années, et, quand je serai l'artiste le plus célèbre de mon époque, si la fantaisie m'en prend, je choisirai un mari ou un amant, comme ils choisissent une femme ou une maîtresse pour avoir une esclave... Maurice avait raison : je suis trop forte pour lui, il est trop impérieux pour moi ; il veut protéger et moi aussi ; nous ne sommes que deux amis.

— Alicia, jure-moi que tu vivras.

— Je te le jure ici où tu avais préparé ta mort. Je te le jure devant Dieu auquel je crois.

— Eh bien donc, reprit Camille avec une exaltation mêlée de joie et de martyre, achevons notre sacrifice, toi, celui de ton cœur, mol, celui de mon honneur... Viens... viens... et que Dieu, que tu as invoqué, nous donne la force d'êlre heureuses.

Elles sortirent et quillèrent la maison que madame de Lubois avait habitée pendant huit ans de mariage. La voiture dans laquelle elles montèrent les conduisit rue de Varennes. Elle s'arrêta d'abord devant Ja maison d' Alicia, et Alicia en descendit seule. Elle alla ensuite jus-

qu'à la porte de Maurice, et Camille en descendit à son tour. Elle frappa à la porte qui fut lente à s'ouvrir, comme pour l'avertir que c'était sa vie qu'elle allait donner. Camille monta, et, après avoir sonné, elle demanda à un domestique qui lui ouvrit, si son maître était visible.

— Je vais le savoir, répondit le domestique en cherchant a pénétrer le voile dont Camille s'était enveloppée.

Il entra chez son maître, et lui dit qu'une dame inconnue voulait lui parler. Maurice, occupé à écrire, entendit à peine et donna ordre d'introduire la dame. Quand Camille fut entrée dans cette chambre où elle avait, de toutes ses douleurs, souffert la plus vive, où elle avait douté de Maurice, elle releva son voile.

— Camille! Camille I... s'écria Maurice, vous, vous ici... que venezvous me demander?

Camille lui tendit la main, et avec un sourire triste et doux, un regard confiant et serein, elle lui répoitdit :

— Je viens vous demander si vous voulez m'emmener en Italie avec vous.

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