L. Deghoct, sculp
tre Félix >[orland était un homme de cinq pieds six pouces , très carré malgré sa maigreur, tantsa charpente osseuse était solidement construite. Il n'était ni beau, ni avenant, ni bien tourné, et la façon dont il s'habillait contribuait beaucoup à faire ressortir ses désavantages physiques. Un habit étroit et boutonné jusqu'au cou accusait la protubérance anguleuse de ses omoplates, les poignets bien serrés des manches exhibaient dans toute leur énorniité deux grosses mains rougeset noueuses. Le pantalon, aussi collant que le permettait l'irrégularité des formes, affichait des genoux prodigieusement cagneux , et l'on ne concevait pas que des pieds si larges et
si longs pussent êlre solidement attachés à des jambes si flueltes. La figure de Félix Moriand était de la même famille que son corps. Deux petits yeux gris enfoncés sousd'épaissourcils blonds luisaienj
LES QUATRE SŒURS
de chaquec<Mé d'un nez proltibéranl et évasé comme ^eux lampions au sommet d'un if, reste mourant d'une illumination oflieiclle. sa bouche replète et légèrement inclinée à gauche s avançait sur un menton plat et carré, et le tout était couronné d unhalher de cheveux crépus et poussés avec une telle vigueur et une telle profusion, qu H» avaient usurpé la plus grande partie du front.
Cependant, sous cet extérieur peu aimable il y avait une bonhomie charmante, un caractère facile, une solide instruction, et. ce qui contrastait surtout avec sa personne, un cœur Pa/sionne un esprit romanesque et enthousiaste , et un penchant décide pour la guitare et les pastorales.
Maintenant, expliquer pourquoi et comment l'un de nous, par une réunion probahlemenl fortuite de sjUabes «traites du nom d'Alcindor, le héros de la belle Arsène, et de 1 epilhète de trulTe, que nous donnions à son nez, composa et créa le nom deTrucimor et l'en baptisa dans un moment de colère, cest chose impossibe. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que le nom de Trucmdor obtint le plus grand succès, qu'il fut adopté parmi nous et même accepte par la victime, et que notre camarade Félix Morland ne fut plus designé que .sous le nom de Trucindor.
Comme ce sobriquet n'a pas été sans quelqueinfluencesur la destinée de mon ami, j'ai cru devoir en expliquer longuement 1 origine à mes lecteurs, en les priant de vouloir bien faire attention que ce n'est pas l'étudiant de 1823 qui parle dans ce récit, mais 1 hoinrac fait à qui dix-huit ans de plus ont ôté beaucoup de cheveux e d illusions, et prêté un peu d'embonpoint et d'expérience, car cest hier qu'il me racontait cette histoire.
Récit.
Tu dois te souvenir que, vers l'année 1827, je te conduisis à un bal rue Saint-Lazare, où tu remarquas comme très ridicule un petit tableau vivant, que, moi, je soutenais être ravissant. Dans un angle du salon sur une de ces étroites causeuses qu'on nommait alors un tête-à-tête, il y avait quatre petites têtes d'anges que tu appelas LTossièrement une potée d'enfants. C'étaient les quatre filles de madame de Mandres, alors très belle, très brillante et très courtisée. Klle mettait à s'entourer de sa jeune famille une coquetterie que je prenais pour de l'amour maternel. Tu dansas à ce bal, car tu dan- ';ais alors, heureux temps! et tu ne t'occupas plus alors de madame de Mandres. Eh bien ! c'est elle que tu viens de voir avec ses quatre filles, et qui s'est fait annoncer tout à l'heure sous le nom de madame Malabry.
Je dois d'abord le dire ce qu'est madame de Mandres , et je t'expliquerai ensuite ce qu'est madame Malabry.
Lorsque mademoiselle Clara Sellerin épousa M. de Mandres, elle n'était pas autre chose qu'une belle fille à marier, ayant 100,000 fr. de dot touchant du piano, chantonnant des nocturnes de Iflangini, — te s'ouviens-lu de Blangini ? — et toute disposée à être ce que la ferait son mari. Le premier qu'elle rencontra en fit une bonne et charmante femme. M. de Mandres était conseiller à la cour royale ; et comme je me trouvais son cousin, quoique d'assez loin , je lui avais été recommandé par mon père, et il prenait à moi assez d intérêt iiour que, s'il eijt vécu , je fusse probablement entre dans la magistrature. J'étais donc admis dans l'inlimité de la famille, et, malgré moi, madame de Mandres me faisait rêver souvent. Mais je ne sais lequel d'entre vous, par une trahison insigne, lui glissa dans l'oreille mon nom de Trucindor, et depuis ce temps-là madame de Mandres ne pouvait me voir sans me rire au nez.
Dieu sait combien de nuits sans sommeil cet impertinent sobriquet m'a coûtées ; mais je vous le pardonne, car il m'a sauvé de bien des dangers.
Il m'a d'abord empêché de devenir tout à fait fou d'amour pour madame de Mandres, attendu que personne, en étant dûment averti, ne se soucie de devenir beaucoup plus ridicule que la nature ne l'a fait.
Je m'étais donc retiré peu ;i peu de la maison de mon protecteur, ce nui me fut imputé par mon père à mauvaise conduite, lorsque i'nni ris qu'il était tombé malade en sortant delà cérémonie du "21 jan- M'eV et ( u'il était h toute extrémité. Tu dois te souvenir combien celte cér •monio fut fatale à la magistrature et qu'en 1 année 18-26, M deMarchangy, avocat-général, M. Robert de bainl-Vincenl et
l'illustre Brillât-Savarin ne purent résister à l'intensité du froid et moururent au bout de quelques jours. Tel fut le sort de M. de Mandres. Il mourut bien ; c'est-à-dire, qu'il fit tout ce que peut un homme pour protéger, après lui, les êtres qu'il aimait et qu'il quittait avec regret.
Outre sa dot, il laissa à sa femme un douaire de six mille livres de rente, et partagea le reste de sa fortune entre ses filles, de manière à leur assurer à chacune une dot de 80,000 francs. Comme il n'avait aucune raison de douter de la tendresse ni des bonnes intentions de sa femme, il ne lui enleva point la tutelle de ses enfants ; mais, connaissant son inexpérience des affaires, il désigna un de ses collègues comme subrogé-tuteur, et, croyant avoir tout réglé convenableuicMl pour l'avenir, il mourut en me disant :
« Vous serez déjà un homme posé quand mes filles seront encore bien jeunes ; restez leur ami, je vous en prie. »
Je le lui promis, et je redevins très assidu chez madame de .Mandres. l'i.lendre que mes visites furent exemptes du \ague espoir d'être mieux accueilli que je ne l'avais été autrefois, ce serait me parer d'une modestie que l'expérience a été bien lente à me donner : mais lo temps de deuil était à peine écoulé, que je m'aperçus de la folie de mes espérances et reconnus que j'avais moi-même introduit dans la maison celui qui devait bientôt m'en exclure. Celait à peu près à l'époque où je te conduisis à ce fameux bal. Ce bal, en eflel, avait été le sujet d'une très grande contestation. Je m'étais formellement déclaré contre cette fête, tandis que mon ami, à qui Je ne soupçonnais pas le droit d'avoir une opinion sur ce que devait fain mada'mede Mandres, parla pour la fête, conseilla la fête et l'emportr pour ainsi dire d'autorité.
J'avais alors vingt-six ans, et dans ce temps-là on était encore jeune à vingt-six ans, et un homme de trente-huit ans me paraissait déjà être bien vieux pour inspirer de l'amour. J'étais, d'ailleurs, bien rassuré par les défauts de mon ami ; d'abord, il était encore plus laid que moi ; seulement je n'avais pas fait attention que sa laideur, au lieu de donner envie de rire, pouvait inspirer une sorte d'effroi.
D'un autre côté, j'étais doux et complaisant, et il était brusque et fort occupé de lui seul ; dans toutes les occasions je pliais mes opinions aux idées et même aux caprices de madame de Mandres, et mon ami était opiniâtre, absolu, et ne cédait à personne. Pour moi, aimer, c'était respecter une femme el croire en elle ; nour lui, aimer, c'était être dupe quand on n'était pas audacieux ; il le disait, elle l'entendait, et je ne doutais pas de la préférence qu'elle devait accorder à ma théorie sur celle do Malabry. Mais ce que je ne savais pa.^ c'est qu'il y a des femmes qui aiment les hommes qui leur font peur- qui, par. une certaine disposition de leur nature faible, méprisent les esprits qui leur obéissent et estiment ceux qui leur commandent, et qu'en fait d'amour la plupart des femmes laissent prendre et ne savent pas donner.
La discussion relative au bal commença par éveiller mon attention et peu de temps après, j'entendis murmurer autour de moi que tout se préparait pour le mariage de madame de Mandres et de M. Malabrv. Un celte occasion je fus héroïque ; je ne pensai pas du tout à moi'; j'imposai silence à ma douleur et je ne fus, ou plutôt je ne me crus alarmé que pour madame de Mandres.
Non-seulement j'étais novice en fait d'amour, mais je l'étais encore plus en fait de monde. J'avais toujours eu une assez mauvaise opinion de Malabry ; mais d'abord elle n'était basée que sur une intime conviction résultant dune foule de petits incidents où j'avais cru remarquer en lui un manque de délicatesse caché sous un air de dédain et d'oub'i, et une marche ténébreuse dans tout ce qu'il faisait Aux yeux du monde, Malabry était un premier clerc de notaire fort habile, et à qui il ne manquait qu'une femme et une dot pour devenir titulaire de l'étude de son patron ; mais moi, qui avais vécu avec lui ce que vous appelez, en termes de coulisse, derrière le rideau je l'avais vu dans maintes occasions risquer et perdre au jeu de-5 ^mraes qui eussent dérangé une fortune plus solidement assise que la 'tienne. Je l'avais secouru eu maintes circonstances, et quoiqu'il ne me parlât poini de me rendre mon argent, je ne le soupçonnais que d'un peu d imprudence, lorsqu'une circonstance assez grave, et qui se passa à peu près à l'époque du fameux bal, donna une consistance trop certaine à mes soupçons.
I c patron de Malabry élait le notaire de mon père, et celui-c! me chargea de lui faire la'remise d'une somme assez légère pour que je n'v fisse pas grande attention ; il s'agissait de mille cens. Je remis 'i Malabry une lettre de change endossée en blanc (lar mon |ière, pour que son patron la fit toucher à échéance el en portât le ni.mtant à notre compte.
Je ne pensais plus à cette atfairelorsque je reçus, un mois après, une lettre fulminante de mon père, annonçant que la lettre de change n'avait pas été payée à échéance, et qu'on la lui avait retournée avec frais.
Voici ce qui était ariivé :
LES QUATRE SŒURS
Malabry avait gardé par devers lui la lettre de change, l'avait escomptée et s"élait servi des fonds.
Si la lettre de change avait été pajée, le notaire seul ciU sans doute appris l'abus de confiance de son maître-clerc, et j'ai tout lieu de croire, d'après ce qui arriva, que cela fiJt demeuré secret entre eux.
En effet, dès que le notaire fut averti par mon père de ce qui s'était passé , les escompteurs furent remboursés, et le notaire essaya de pallier la conduite de son maître-clerc par des raisons qui éveillèrent l'attention de mon père: dès lors nous acquîmes la certitude que le patron de Malabry était dans une mauvaise position dont celui-ci avait le secret, ce qui expliquait à la fois l'indulgence du patron et' les dépenses de Malabry. Je savais cela depuis quelque temps, mais je ne l'avais appris cependant que lorsque Malabry était déjà au mieux chez madame de Mandres.
Mon père, qui voulait retirer des mains de son notaire des sommes assez considérables, m'avait recommandé le secret sur celte affaire, et lui-même, tout en redemandant ses fonds, n'avait pas paru un instant douter de la solvabilité du dépositaire.
J'étais donc fort embarrassé vis-à-vis de madame de Mandres : un avis direct eût été sans doute accueilli comme une honteuse calomnie d'un rival désappointé. Je me résolus donc à une démarche que je crus tout à fait héroïque, coramq je l'ai dit.
J'allai chez le magistrat qui était le subrogé-tuteur des enfants de madame de Mandres, et là je filai une scène véritablement solennelle. Jedébutai par le récit de la mort de M. de Mandres ; je le montrai à sa dernière heure, me confiant, pour ainsi dire, une sur- \eillance et presque une tutelle morale sur l'avenir de ses filles ; et alors, par une habile transition, j'arrivai à dire à l'honorable magistrat que je croyais cet avenir compromis par l'alliance qu'allait coniracler madame de Mandres.
Tout autre que moi eût été suffisamment averti qu'il faisait une sottise, en voyant l'air de dédain et de mécontentement hautain qui accueillit cette déclaration; mais j'agissais d'enthousiasme, c'est-àdire que j'étais un niais. Un niais, entends-tu? Car on est un niais tant qu'on croit à la spontanéité d'une confiance réclamée avec franciiise.
Je m'imaginais que cet homme, grave et probe, à qui je parlais, devait à la fin de ma confidence, me tendre la main en me disant : « Vous êtes un galant homme et je vous remercie. » Mais, au lieu de cela, et lorsque j'eus fini ma période par une phrase d'appel à l'honneur et h la discrétion de celui dont je sollicitais le concours, je reçus pour toute réponse un sourire important, accompagnant ces quatre mots :
« Je m'allendais à tout ce que vous venez de me dire, n
— Quoi I lui dis-je, vous saviez déjà tout cela?
— Je savais que vous viendriez me le dire.
Cette seconde réponse me déconcerta; le rouge me monta au visage, et je compris assez vile que j'avais été prévenu par Malabry, Cependant cette idée ne m'arriva pas d'une façon assez nette et assez certaine pour l'attaquer sur le coup. Je balbutiai, je demandai l'explication de celte phrase, et le conseiller, à ma grande indignation, qu'il prit pour iine c(mfusion honteuse, me fit une petite leçon de morale sur les dénonciations calomnieuses, que ma jeunesse' et l'extravagance de ma passion pouvaient excuser, mais qui méritaient plus qu'une remontrance paternelle si elles se renouvelaient.
Il est une chose que je ne savais pas alors : c'est que lorsqu'un homme se trouve en face d'un autre qui semble douter de la vérité de ses paroles, et auquel on ne peut demander raison de sa défiance, la seule chose qu'il ait à faire, c'est de se taire et de se retirer.
J'ignorais que toutes les protestations agissent, en ce cas, comme le marteau sur le coin, et assurent dans certains esprits la prévention qu'une retraite digne eût ébranlée.
Mon père me dit à ce sujet une phrase que je trouve admirable, quoiqu'elle ne soit pas écrite :
« Attester la vérité par serment, c'est la dégrader. » A ce sujet, mon père me dit aussi que j'étais un grand sol de m'imaginer que Malabry, qui s'entendait si bien aux affaires, n'eût pas mis dès longtemps le subrogé-tuteur dans ses intérêts.
Le cas de second mariage n'est-il pas une cause de retrait de tutelle pour une femme, et Malabry était-il assez maladroit pour ne pas avoir gagné, fasciné, endormi l'homme qui semblait naturellement appelé à provoquer une pareille mesure, si madame de Mandes eût contracté une union dangereuse.
Je te dis les sages réflexions de mon père, parce que, dès le |r;i demain démon entrevue avec le conseiller à la cour, je quitlai Paris, oii rien ne me retenait, pour aller m'enfermer dans le cbàleau de mon père avec mon éternel désespoir.
Aujourd'hui je dois reconnaître que cette profonde douleur se fût calmée trop vite pour l'honneur des passions durables, si mon
père avait voulu accepter, seulement pendant un mois, mes prome" nades solitaires, mes vagues distractions, mes cheveux en désordre et mes regards incertains; mais dès le lendemain il trouva cela parfaitement ridicule.
Je fus blessé et ne voulus pas en avoir le démenti.
Je m'attachai avec obstination à mon chagrin. Mon père s'entêta a sa raillerie. Il me reprochait ma mine colorée : je me mis à la diète pour me pâlir, et je n'y gagnai que des maux d'estomac. Tous les jours il me disait d'un air narquois :
— Je suis passé ce matin près de ta chambre, tu ronflais horriblement.
Je pris du café avec fureur pour me procurer des insomnies, et je réussis assez à me rendre malade pour me donner un air désolé.
Je sortis vainqueur de celte lutte; mon père s'alarma sérieusement du dépérissement de ma santé et chercha un nouveau remède à la passion qui me consumait.
Ce remède ne m'étonna point : je m'y attendais, et j'avais préparé à ce sujet des effets de surprime et de stupéfaction douloureuse qui devaient rehausser singulièrement ma sensibilité aux yeux de mon père. Or, le jour où il m'annonça très directement qu'il songeait à me marier, je pris vis-à-vis de mon père un air si renversé, si i^poiivanté, si effrayé, qu'il commença à douter de la solidité de ma raison.
Il faut te dire qu'à force de diète et de café, j'avais si bien fait et j états devenu tellement débile et nerveux, que je me laissais gagner même par les émotions que je m'infligeais, et qu'avant voulu simuler à cette occasion une attaque de nerfs, j'arrivai à'en éprouver une SI réelle et si violente, que de mon côté je commençai à avoir peur de ma sensibilité.
Mon père se décida à me faire voyager, et je restai trois ans absent.
k mon retour, je vis dans noire société de Caen la femme nui m avait ete destinée.
Elle était cent fois plus jolie que madame de Mandres, bonne, douce, avenante et heureuse avec un mari qui ne me valait pas. Je reconnus la sottise de mes comédies, et je pris le parti d'être plus raisonnable. Je m'associai aux travaux agricoles de mon père : je soignai ses pâturages; je cherchai de nouveaux moyens d'irrisation ■ j engraissai des bestiaux.
Je mis encore là un peu de mon caractère, et les bœufs gras de M. bornet mont souvent empêché de dormir; mais enfin j'étais aejâ un homme raisonnable, estimé, maître d'un assez belle for- .Jl'L' P"'sque j'avais eu le malheur de perdre mon père, lorsciu'en 1837, je me retrouvai en face de la famille de Mandres.
Voici comment.
Je commençais a trouver ma vie de garçon fort ennuyeuse et je songeais, à part moi, qu'il était temps de me marier. J'élais" donc arrive a Pans dans l'intention d'y trouver une femme. Au premier coupd œd, nen ne semble plus fiête qu'un provincial qui va chercher une femme à Pans, lorsqu'il a autour de lui des jeunes filles
coupd'œil, rien ne semble plus
cher une femuie à Paris, lorsqu'i. „ . , „., „,, ...^^ unes
dont il connaît la fortune, les antécédents et les relations Au dire de certaines gens qui s'emparent de la première sottise venue pour en faire un texte Je déclamation édifiante, c'est celte propension à se fournir a Paris de meubles, d'idées et de femmes, qui amène la plupart des accidenls immoraux dont la province gémit Je ne SUIS point de cet avis, et c'est précisément parce que je connaissais les relations et les antécédents des jeunes personnes à qui j'aurais 1)U m aoresser que je résolus à venir ici.
Je n'ignorais pas cependant le danger réel qu'il peut v avoir à enlever un jeune fille aux habitudes de la vie parisienne pour l'implanter tout à coup dans les mœurs limousines, bourguignonnes ou normandes; mais je savais encore mieux ce que c'est que le voisi nage des beaux pères, des belles-mères, des beaux-frères des bellessreurs, de toute celte alliance enfin, à qui on n'a probableraentattribiie ce bel adjectif que pour en dissimuler la laideur- et j'avais calcule qu en prenant femme dans la capitale, pour l'emmener tout de suite dans ma province, je n'aurais au moins qu'un ennemi à combaitredans mon ménage. Malgré mon commerce de bœufs j'avais garde a Pans quelques connaissances qui touchaient au monde élégant, et dès mon arrivée je me présentai dans deux ou trois maisons qui passaient pour recevoir assez bonne compagnie J étais toujours assez laid pour qu'on s'informât de moi, surtout avec h manie que j'avais de danser et d'inviter les plus jeunes et les plus
iolies personnes des soiiées où je me trouvais. 11 fuUut quelque ïeraps pour qu'on sût que j'étais un bouvier normand, riche de de trente mille livres de renie, et à qui il manquait une épouse. Les mères de famille qui le savaient, gardaient volontiers ce secret pour elles, afin que nulle autre ne mamorrat au détriment de leurs prétentions, et les jeunes filles n'avaient aucune envie de le dire a leurs parents de peur d'Èlre menacées de la protection qu ils accordaient a mes recherches.
Cependant la chose se répandit peu à peu, et je dus à ce bruit favorable une invitation chez une certaine madame Dorsy , dont je ne m'étais pas encore expliqué les projets, attendu quelle etail mariée et n'avait point de fille d'âge à être pourvue.
J'arrivai le soir dans ma plus belle tenue, et je m'ingéniais à chercher autour de madame Dorsy quelque nièce ou cousine a placer qui justifiât les coquetteries évidentes dont elle m'honorait, lorsqu on annonça tout à coup M. et madame Malabry, et je vis entrer au.ssilot mon ancien ami, sa femme et quatre jeunes fiilles d une beauté incontestable et très diverse.
Comme j'étais près de madame Dorsy au moment oi:i défila cette procession, madame Malabry me vit, me reconnut, et, dans un pren'ier mouvement de bon souvenir, répondit avec affabihie au profond salut que je lui adressai. Ses filles me regardèrent 1 une après l'antre avec une curiosité peu flatteuse, et je les vis aller se ranger en baiaille sur une ligne de chaises , mère au centre et beau-pere sur les ailes.
Malabry m'avail vu, et s'étant présenté pour saluer madame Dorsy, il tourna droit à moi, me tendit la main et renouvela connaissance comme si rien ne s'était passé entre nous. Cependant il avait un air moins sûr de lui ; et quoiqu'il parlai vite et beaucoup selon son habitude, je le trouvai pesant et bavard lorsqu'il essaya de me faire le portrait caricature de quelques-unes des personnes de sa société.
Je pensais que Malabry avait beaucoup baissé ou, ce qui revient h peu près au même pour certains hommes, qu'il avait trouve son maître. Cet être supérieur se manifesta bientôt h moi sous la figure d'un jeune homme qui pouvait avoir vingt-cinq ans. 11 était remarquablement petit , brun et imberbe , et me fut présente par madame Doisv. Cette présentation eut lieu pendant que je causai avec Malabry, et je pus m'apercevoir qu'elle lui déplaisait.
Il faut h ce propos que je le fasse observer l'avantage immense d'une figure comme la mienne.
Je suis laid , ce qui est toujours désagréable , mais j'y ajoute comme compensation d'avoir l'air niais, et s'il faut avoir toute la franchise que Brid'Oison permet d'avoir envers soi-même, j'ai volontiers l'air bête, et c'est un admirable avantage ; les plus madrés s'y prennent, s'y trompent et laissent échapper devant vous, et avec l'espoir que vous n'y comprendrez rien , des mots , des allusions dont ils se garderaient bien s'ils vous soupçonnaient la moindre intelligence.
Nous avons un homme à Caen qui doit sa fortune îi un accident qui le rendit, pendant six mois sourd comme un pot ; cette infirmité se dissipa peu à peu , mais loin de s'en vanler, notre homme , qui s'était aperçu que l'on profitait de sa surdité pour se passer à voix basse des observations qui n'étaient probablement pas en sa faveur, noire homme, dis-je, garda l'apparence de son malheur, et joua un jeu si serré, qu'il rendit précisément victimes de sa spéculation tous ceux qui avaient voulu le prendre pour dupe.
Je ne puis certifier qu'un certain air de bêtise soit un avantage aussi incontestable qu'une bonne infirmité physique, mais cel air me servit suffisamment dans l'occasion dont je le parle, et je découvris par M. Burac, le frère de madame Dorsy , quelle était la prétendue à laquelle on me destinait.
Cependant, Malabry ne me céda point du premier coup, et je compris qu'il avait aussi ses vues sur mon individu. 11 ne me semblait pas difficile de les deviner ; la batterie des quatre demoiselles de Mam dres, sans doute avertie par une mère prudente, lirait de notre cùlé de tousses yeux. Quant à l'usage dont je pouvais être pour M. Burac, je ne m'en faisais pas encore l'idée; mais ce petit être tranchant me déplaisait parliculiôrenienl.
Dans celte circonstance, je cédai à l'un des sentiments qui trompent le plus, à la bienveillance, qui n'est autre chose que beaucoup d'envie contre le vainqueur.
Si j'étais demeuré seul vis-à-vis de Malabry, je me serais tenu derrière mes relranohemenls ; mais l'air de dédain avec lequel le traitait M. Burac m'inspira pour l'ancien clerc de notaire une pilié protectrice.
Je ne sais par quelle opération de mon esprit je trouvais que ce
jeune débutant dans l'intrigue devait plus de considération à un
homme que je considérais comme un fripon du premier ordre ;
je voulus l'en avertir.
Je quittai assez sèchement madame Dorsy pour me laisser entrai-
LES QUATRE SŒCRS.
ner vers la ligue féminine dont mon ex-ami était le général en
chef.
Ce triomphe de Malabry fui évident, mais je ne devais pas en profiter, car le feu des demoiselles de Mandres, que je croyais dirige contre moi, sembla redoubler à mon approche, mais il passa à mes côlés. el je reconnus que c'était à M. Burac qu'il s'adressait spécialement.
Quel était donc ce M. Burac?
Comme les romans étaient en ce moment très à la mode, je le pris pour un homme de lettres. Je pensai à le demander à madame Malabry, et je me laissai chambrer d'une façon qui me parut exciter l'humeur de madame Dorsy.
Madame Malabry et ses filles occupaient un premier rang fort étendu, et j'en étais encore aux simples compliments d'une reconnaissance après douze ans de séparation, lorsqu'il se présenta de nouvelles dames.
Madame Dorsy jugea le moment propice pour me reprendre , el en s'avancant vers les nouvelles arrivées, elle me dit en passant, que si je n'avais pas peur d'une partie, les tables de jeu étaient dans un salon plus éloigné. La maïueuvrepar laquelle madame Malabry répondit à celle attaque, fut rapide et décisive; elle se leva, offrit une place à une des dames qui arrivaient, se retira sur le second rang, m'invita à l'y suivre pour me dire quelques mots, el resserrant devant nous le rang de ses <iuatre filles, je me trouvai encaissé de manière à ne pouvoir bouger sans déranger quelqu'un.
Probablement que Malabry avait dès longtemps stylé sa femme ; car il la crut de force à me" maintenir, el il nous laissa pour aller rejoindre Burac qui avait échangé avec sa sœur un regard dépilé. Je riais inlérieuremenl des ell'orts des Malabry père et mère ; mais, malgré toute ma philosophie, je n'étais pas satisfait de l'accueil des petites filles. 11 est probable que, si elles s'étaient montrées trop prévenantes, je les eusse fort mal jugées. Mais ce qui excusait mon humeur contre les demoiselles de Mandres, c'est que je ne pouvais attribuer leur manque d'atlention envers moi à une retenue timide, I car l'attaque continuait avec vivacité contre M. Burac.
Je commençai ma reconnaissance, mais j'avais à f .ire à une fernme qui était restée trop femme pour m'instruire comme je désirais l'être.
Selon madame Malabry , M. Burac qui était un des grands amis de son mari, passait pour un spéculateur du premier ordre. Ce mot n'avait pas encore le sens précis qu il a acquis depuis, el je demandai sur quoi spéculait M. Burac.
— Mais il spécule , me répondit naïvement madame Malabry. Dans ce moment, il arrange avec M. Malabry une combinaison pour l'exploitalion des mines du Calvados , et vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des bénéfices qu'il a réalisés dans la vente des actions de la Société de librairie morale el de la Société pour la confection de la porcelaine chinoise en terre de pipe.
Avec ce qui avait transpiré de ces sortes d'opérations dans notre province, je me fis une idée approximative de .M. Burac, el je sus sur quel pied je devais danser avec lui. Je fus cependant moins humilié de l'inattention des demoiselles de Mandres, lorsque je pus supposer qu'elles s'adressaient aux millions errants destinés à devenir la proie de ce Nemrod de la chasse à l'aclionnaire.
Jamais je ne rougirai de me voir préférer un grand seigneur, un richard ou un beau garçon, mais je ne connaissais encore de ce jeune homme que sa personne, et elle était si chétive, que ma tournure d'homme me semblait devoir contrebalancer avec avantage sa mince figure.
Comme lu foras de ce récit tout ce qu'il te plaira, tu me permettras de placer ici, et, à propos de M. Burac, une remarque physiologique ou philosophique, à ton gré. 11 s'agit de l'amour des peliU hommes pour les grandes femmes. Ce fait est trop cunslanl pour qu'il ne tienne pas à une cause générale inhérente aux individus exigument constitués. Je te prie d'en parler à ton ami le docteur Donné, car je n'admets pas l'explicalion qui consiste h donner pour raison à cette préférence, que plus Ihomme est petit, plus il se croit grandi par l'ampleur du colosse féminin auquel il a su plaire ; c'est un calcul trop maladroit et qui produit des résultats trop ridicules pour qu'il entre en même temps dans les esprits les plus vastes, du moment qu'ils habitent une petite tête moulée sur un petit corps. C'est donc une question médico-sociale qui mérite à tous égards l'attention des savants el dont la solution importe peut-être plus au bonheur de la société età l'amélioration des races que la coloration des os de poulet.
Quoi qu'il en soit, le choix de M. Burac , d'après ce grand principe, ne pouvait être douteux, car, de tontes les filles de madame .Malubry, une seule dépassait ses sœurs de toute la tête, comme la nymi)he Calypso ses compagnes ; circonstance qui m'a paru toujours justifier le départ d'Ulysse et la préférence de Télémaque pour Eucharis.
LES QUATRE SŒURS
Celait donc mademoiselle Cornélie de Mandres qui avait gagné le cœui- de M. Buiac.
Je le raconte tout cela comme si je m'en étais aperçu loul de suite, et je me donne à tes yeux un air de perspicacité que je n'eus point du tout ; tant que je fus dans ma prison de filles à marier, je n'eus d'autre souci que de ne pas répondre un mol qui pût m'engager d'une façon quelconque.
Cependant j'eus le temps d'observer que madame Malabry, en cessant d'êlre jolie, avait poussé jusqu'à l'exaspération sa passion de mère de famille. « Elle vivait dans ses quatre filles, par ses quatre filles, pour ses (jualre filles. Hélas I si elle n'avait pas eu ses quatre filles, que serait-elle devenue ? car... »
Ce car suspendu appelait une question k laquelle on ne demandait pas mieux que de répondre; mais la peur d'être marié sous l'influence d'un Malabry me tenait si fort, que je n'avais d'autre hâte que de me tirer des enlacements de sa femme , mes anciennes amours.
Il faut le faire observer, mon bon ami, que j'étais devenu un tant soit peu idiot de l'idée que tout le monde voulait m'épouser ou me faire épouser. C'est une de ces sotlises de provincial que j'avais emportées de Caen, et qui ne s'est pas encore bien passée chez moi. J'étais, sous un autre rapport, comme ces gens à qui l'on a tant dit que Paris était pavé d'escrocs et de voleurs , que si quelqu'un leur demande l'heure qu'il est, ils se boutonnent h double tour de peur qu'on ne leur vole leur monire. Or, il est à croire que madame Malabry dut me trouver aussi gauche et aussi maladroit qu'autrefois ; car elle m'abandonna bientôt avec un dépit manifeste, et les demoiselles s'étant levées pour une contredanse, je m'esquivai de mon mieux aussitôt que la barrière fut rompue.
Cependant, sur les quatre sœurs, une seule ne dansait pas; on organisait une seconde contredanse dans un salon voisin, il manquait un vis-à-vis, je crus déguiser ma fuite en invitant Lia (c'était la plus jeune) à danser avec moi. Elle me regarda d'un air fort surpris et me répondit avec une dignité froide :
— J'ai déjà refusé de danser, monsieur.
— Que dis-tu? lui fît sa mère en se penchant vers elle.
— Je suis 1res souffrante, répondit Lia ; je ne danserai pas ce soir, si (u veux bien le permettre.
Et pour donner une sorte de publicité à sa résolution, elle quitta son rang et alla se réfugier près de sa mère, après m'avoir salué d'un air pincé.
Comme le moi est une chose qui joue un très grand rôle dans nos pensées, je crus que c'était moi qui avais causé la résolution de la jeune personne par une de ces bévues très communes, mais dont je sens qu'une femme doit se tenir pour excessivement offensée.
J'avoue que si j'étais femme, jeune et jolie, je ne pardonnerais pas à un homme une de ces invitations de nécessité et qui semblent vous dire :
« On vous a laissée là; personne n'a voulu de vous ; mais votre » rivale, qui a déjà vingt invitations, ne pourrait pas danser si vous » ne dansiez pas : venez donc aider à son triomphe, etc. »
D'ailleurs, il y a toujours dans un salon assez ou de ces grasses figures, rouges de vingt-neuf ans de jeunesse inoccupés, ou de ces pâles figures mélancoliquement amaigries par quarante-cinq ans de passions, qui acceptent ce rôle de bouche-(rou avec reconnaissance, pour ne pas y réduire une jeune et jolie fille.
Je m'imaginais donc que le refus de Lia venait de mon fait. Celait une erreur, car presque aussitôt je vis arriver un gaillard qui aurait bien mieux que moi mérité le nom de Trucindor , comme je m'en assurai par la suite, et qui, d'un air passionné, offrit sa main à mademoiselle Lia. Malgré l'émotion de la jeune personne, je pus entendre sa réponse ; elle fut brève et prononcée d'une voix émue.
— 11 est trop tard, dit-elle, rapidement et à voix basse- et puis elle s'excusa tout haut par le motif qu'elle m'avait donné. '
Le monsieur voulut insister et câhna autour de madame de Malabry pour qu'elle intercédât pour lui. Je trouvai la prétention très impertinente, et je le regardai plus atlenlivement.
11 avait une figure qui crevait de rouge et de santé dans un cadre de barbe et de cheveux noirs. Cet homme devait être horriblement fort à coups de poing; j'appris là qu'il s'a[.,pelait Varnier, et qu'il possédait une voix délicieuse de ténor léger. Il se faisait marchander en ce moment une romance par madame Malabry, en lui disant qu'il chanterait tout ce qu'elle voudrait, si elle voulait user de'son aulorité maternelle pour faire danser à mademoiselle Lia une autre contredanse.
Madame Malabry faisait de la sensiblerie sur la santé de sa fille le ténor posait en victime. Lia jouait l'émotion, et moi je restais là planté comme un obstacle, car j'aimais à croire qu'on n'accorderait a personne ce qu'on avait cru devoir me refuser. Je me préparais même à une scène de vigueur vis-à-vis du monsieur, et je complais
lui défendre d'user de la faveur qu'il semblait près d'obtenir, lorsque mademoiselle Lia trouva convenable de déclarer qu'au prix même d'un ut de poitrine elle ne danserait pas.
Ce n'est pas là sans doute l'expression dont elle se servit, mais en tous cas la déclaration de Lia fut si positive, que le ténor léger se retira d'un air maussade et mécontent.
Je le suivis par je ne sais quel instinct de haine, car Lia était une des plus jolies têtes que j'ai jamais vues, et comme il entrait dans un autre salon, je le vis aborder un homme d'aspect assez pédant et qui. ayant sans doute pensé que le lorgnon était d'une imperlinence trop jeune, avait pris celle de regarder autour de lui en baissant à moitié ses paupières et en posant sa main au dessus de ses yeux en guise de garde-vue.
— Comment, dit-il au ténor, vous ne dansez pas?
— Non ; Lia est furieuse de ce que je suis arrivé trop tard. Elle avait déjà refusé une espèce de grand...
A ce mot, le pédant lança au ténor un regard qui n'avait rien de douleux, accompagné d'un coup de pouce au creux de l'eslomac, qui voulait dire ;
« Prenez garde, celui dont vous parlez vous entend. » Le ténor fut assez bête pour se retourner ; et j'avais pris une figure de circonstance, lorsque le pédant s'avança vers moi et me dit en me saluant :
— Monsieur Morland, je pense?
— Oui, monsieur ; je ne crois pas avoir l'honneur...
— M. Malabry vous cherche partout.
— Merci, monsieur.
Je le saluai et passai.
Arrivé à l'exlrémité de ce salon, je me retournai, et je vis mon pédant avec Malabry et lui parlant avec vivacité. Nécessairement il lui disait :
« Je viens d'empêcher le ténor de dire une bêlise, et rompre les chiens en disant à ce monsieur que vous le cherchiez. »
Je marchai droit aux interlocuteurs pour m'en assurer; mais l'œil incertain m'avait dépisté, et lorsque je fus près d'eux, Malabry s'écria très naturellement :
— Où diable es-tu donc depuis une heure ?
— Mais où lu m'as laissé ; je quitte ta femme à l'instant même. — Sais-tu la grande nouvelle ? me dit Malabry sans avoir l'air
d'avoir compris ma mauvaise humeur.
— Non.
— 11 paraît que la chambre va être dissoute.
— Eh bien ?
— Eh bien ! il faut que tu arrives à la chambre.
— Moi!
— Oui toi ; tu ne peux pas attendre plus longtemps.
— Mais je n'en ai aucune envie.
— Mon cher, me dit Malabry d'un ton doctoral, la pruderie, en fait d'ambition, est tout à fait une chose passée de mode; le temps est venu où chacun doit avouer ses prétentions ; tes droits sont incontestables ; il n'y a que toi qui pourrais en douter.
— Moi I mon cher Malabry.
-— Ecoute, ce n'est pas ici le lieu de te faire part de mes projets ; mais viens dîner demain chez moi, tu y trouveras quebiues personnes avec qui tu seras probablement charmé de faire connaissance.
— Mais...
— Je compte sur toi, reprit Malabry en me serrant la main. On a voulu nous prendre à l'improviste ; mais nous sommes prêls.
Avant que j'eusse pu faire une observation à cette entreprise sur ma personne, il me quilla, et je demeurai fort ébahi de ce qu'on venait de me proposer. Hélas! mon cher ami, combien je ressemblais encore au Trucindor d'autrefois, qui préparait des réponses pleines d'esprit pour les plaisanteries qu'on lui avait faites la veille, supposant qu'elles recommenceraient le lendemain, et qui, attaqué tout à coup sur un autre point, restait confus, troublé, incertain, et se faisait toujours battre. Certes, le jour où je te parle, j'étais inexpugnable sur l'arlicle du mariage ; mais, ce jour-là comme jadis attaqué à l'improviste d'un côlé qui n'était pas fortifié, je ne sus point me refuser à ces avances électorales; et moi qui m'étais juré de fuir à tout jamais le Malabry, je me trouvai tout à coup invité et presque de complicité dans une de leurs combinaisons politiques , puisque j'acceptai le dîner où sans doute elle allait s'élaborer. Il faut le confesser toute ma stupidité :
Je fus ébloui, étourdi, séduit.
Les propriélés laissées par M. de Mandres à ses filles étaient situées dans notre arrondissement ; d'après la loi nouvelle, les fer-
LES QUATRE SŒURS
miers étaient électeurs et devaient être à la /iévolion de Malabry : moi-même je n'étais pas sans quelque influence, et avec q\iclques effurls et mon mérite personnel, il n'y avait rien dimpossihle à ce qur> je devinsse député. Je madressai à ce sujet un discours qui n'était pas sans quelque éloquence, sur l'utilité dont je pouvais être à la France.
La question des bestiaux attendait un orateur, et cet orateur ce serait moi. Ce devait être ma spécialité, sans cependant m'exclure de la discussion des affaires générales. J'avais quelque connaissance des lois... Je... Je...
Quelle terrible machine à vapeur que la vanité, mon ami, et quelle mène vite et loin ceux qui se laissent emporter par sa course furieuse I Je passai ma soirée dans un état d extase , et le lendemain dans un état d'inquiétude indicible.
J'étais chez M. Malabry à six heures, il n'y avait encore personne; mais, deux ou trois minutes après mon arrivée, le pédant de la veille entra.
Si je n'avais pas été si troublé de ma folle espérance, j'aurais pu voir qu'il entrait avec un chapeau et une canne que j'avais remarqués dans l'antichambre, et qui m'avaient fait supposer que je n'élais pas le premier arrivé. 11 était donc avant moi dans la maison, et on me le dépêchait sans doute pour m'engluer par avance, mais il fit comme s'il arrivait à l'instant même. Tout d'abord il me salua comme quelqu'un dont on a peu d'idée ; mais bientôt, avec le clignement d'yeux obligé et le geste de la main en abat-jour, il parut me reconnaître et s'approcha de moi en me disant du même tou de la veille :
— Pardon, monsieur Morland, je pense?
— C'est moi.
Après quoi commença le dialogue suivant.
Le pédant, que je nommerai ainsi jusqu'à ce queje soisarrivé au moment où j'appris moi-même son nom, s'appuya le dos à la cheminée, tandis queje demeurai assis à l'un de ses angles, el, balançant un moment sa tête, il me dit, en faisant ondoyer la sonorité de sa voix des notes les plus graves aux sons les plus élevés :
— Ainsi donc, monsieur, nous voilà arrivés à l'une de ces grandes époques qui datent l'histoire des peuples et commencent l'ère d'une nouvelle religion d'idées. La société est adulte et demande à s'affranchir de la tutelle d'une organisation incompatible avec le but oii tend l'humanité, et l'heure est venue où ceux qui sont prédestinés à faire entendre le cri à la fois gémissant et impérieux de cette vie nouvelle doit trouver place parmi les représentants de la nation.
Je n'étais pas tellement bouvier que je n'eusse lu quelquesunes des ces phrases qui me faisaient craindre que l'usage de l'opium ne se fût introduit en France, attendu qu'elles me paraissaient ne pouvoir être que le résultat de cette espèce d'idiotisme extatique où nous plonge la liqueur du pavot blanc ; mais je ne sais par quelle convention particulière avec moi-même je m'étais convaincu qu'on écrit ces choses-là au risque de ce qu'elles peuvent devenir dans les mains du lecteur, sans pouvoir supposer un moment qu'on osât les dire de sa propre voix à un homme qui vous écoute de ses deux oreilles, qui vous regarde en face, et qui peut attester vous les avoir entendu dire. J'examinai donc plus attentivement mon pédant. C'était, somme toute, un monsieur assez beau, dont le visage pâle et profondément altéré convenait également à un homme dont la jeunesse s'était énervée dans la débauche ou flétrie dans les rigueurs de l'abstinence ou de la macération. Sa narine large, el qui se gonflait à chaque aspiration comme le flanc d'un soufflet, me faisait pencher pour la première supposition, tandis que sa lèvre mince, courte el collée à ses dents, me ramenait à la seconde. La solution du problème devait être dans le regard de cet homme, mais il restait insaisissable sous la paupière mi-close dont il l'abritai!.
Alors, désirant parler, afin de saisir ce regard révélateur, je répondis, en donnant à ma voix un peu de celle ondulation qu'affectait mon pédant :
— Oui, monsieur, la France a besoin d'hommes nouveaux pour de très grandes et de très nombreuses améliorations, t»^ -s parler de l'immense question des chemins de fer, de la non :nnins iiùrr;!;!!,»^ question de l'Algérie, il me semble qae la simple uugsUùU Ues bestiaux est d'une gravité et d'une étendue...
Je surpris mon homme au delà de mes désirs; il attacha sur moi un regard si étonné et si fixe que je le saisis en pleir. Mon horanae était louche! Je le reconnus alors : celait Brugnon, Brugnon queje n'avais pas vu depuis l'Ecole de droit, et qui, après avoir erré d'une étude d'avoué au Conservatoire de musique, puis du Conservatoire de musique à la rédaction d'un journal d'agriculture, puis du journal d'agriculture à une maison de commission (lotr les objets d'art et d'ameublement, s'était enfin jeté dans l'expl.' italion polilique: d'abord libéral voltairien , ensuite républicain catholique, el miintenant socialiste humanitaire. J'avais lu quelques-uns de ses écrits, el j'avais reconnu le strabisme de son esprit comme je venais de reconnaître celui de ses yeux.
Je te prie de croire qu'en 1837 je ne connaissais pas du tout le mol de strabisme, et que je ne l'emploie aujourd'hui que pour te prouver que je marche avec mon siècle.
Donc, pour te parler maintenant comme je sentis en i837, son style el ses pensées m'avaient toujours paru louches comme sjn regard. Je ne fis pas semblant de l'avoir reconnu ; et craignant qu'il ne me jugeât trop indigne de sa conversation, je voulus essayer de réparer ma bévue des bestiaux, et je repris :
— Cette question , tout infime qu'elle est, se rattache au grand but humanitaire que vous poursuivez ; car il s'agit d'une meilleure nourriture pour les pauvres el à meilleur marché.
— Pardon, monsieur, fit le pédant ou plutôt Brugnon, car du moment que je sus qui il était, je le jugeai indigne de celte injure, qui suppose toujours un fond de savoir bien ou mal dirigé ; pardon, monsieur, dit-il, vous vous renl'ermez dans le cercle étroit de la nalionalilé. Ce n'est pas la France qu'il faut appeler seulement au partage de tous les biens que Dieu a prodigués à sa créature, c'est le monde entier. Partout où l'homme vit, l'homme est mon frère: je lui dois ma vie, mes idées, mes efforts, et je dois les lui donner.
Je me rappelai que Brugnon me devait de l'argent et qu'il ne me l'avait jamais rendu, et je ne m'étonnai point de sa tranquillité en ma présence, en me souvenant en même temps que. quelques jours avant, j'avais vu annoncer un ouvrage ayant pour titre : de la MORALITÉ DES FAILLITES, avcc cctte épigraphe ; Quand on jmie ce qu'on peut, on pai'e ce gii'on (/oi(, par Triplolème Brugnon.
A ces diverses réminiscences, je me sentis dans une société de fripons et je mis mes mains dans mes poches : car j'avais toujours présent à l'esprit cet adage d'un ancien fermier de mon père, dont le fils est maintenant propriétaire, par héritage, des plus riches pâturages de la Normandie :
(' Un sou, qu'il soit gagné, volé ou donné , est toujours le commencement d'un million. »
Je cherchais déjà un prétexte pour m'esquiver, lorsque parut le maître de la maison, puis madame Malabry, ses quatre filles, le ténor léger de la veille, et enfin l'illustrissime Burac, et deux ou trois coryphées en sous-ordre, parmi lesquels un membre de la Société de l'abolition de l'esclavage, pauvre riche honnête homme qui, sans s'en douter, chaperonnait ces réunions de sa probité et ac ses bonnes intentions. Par une habile précaution, on nous plaça côte à côle, probablement pour nous persuader l'un à l'autre que nous étions en honnête compagnie.
Je dois le dire à ma honte, je ne me sentis aucun désir d'éclairer mon \oisin sur son danger; je me souvenais du peu de succès des avis officieux, el d'ailleurs je m'occupais beaucoup plus à observer qu'à accuser.
Voici quelles étaient les intelligences queje crus remarquer entre les divers personnages de la société.
Je m'assurai que Burac était décidément le préféré de mademoiselle Cornélie, et que le ténor léger avait décidément conquis les affections de Lia. Quant à Brugnon, il faisait semblant de regarder tendrement la troisième des demoiselles de Mandros, qui avait nom Sophie. C'est la seule qui m'eût convenu, si j'avais osé me risquer dans cette lice redoutable. Elle avait une bonne figure joviale, el il ne fallait pas l'avoir entendue dire quatre paroles pour juger qu'elle était passablement bêle. Une femme bêle, lu comprends, je ne dis point sotte, ce qui signifie une femmequi a des idées malenlendues sur inules choses, cl qui les soutient avec entêtement ; je dis bêle, c'est à-dire une femme qui n'a pas du tout d'idées etqui prend volontiers toutes celles qu'on lui donne. Elle était admirable en ce sens: c'était un écho fidèle de tous les jugements rendus autour d'elle ; el la qualité que j'estimais en elle était poussée à un degré si émioenl, qu'elle gardait à ce jugement la forme primitive qui lui avait été donnée. Ainsi . quand l'un des convives disait une nouvelle qui excitait l'élonnement de l'assemblée, et que quelqu'un s'avisait de répondre: «Ce n'est pas croyable, » Sophie répétait immédialemenl ; « Ce n'est pas croyable. » M. Varnier, le ténor léger, s'élant même laissé emporter à raconter une anecdote tant soit peu intime, madame Malabry lui fit observer que son récit élait un peu hasardé.
— Très hasardé I sécria Sophie.
LES QUATUE SŒUHS.
Ce dernier trait me loucha. Mais j'arrivai trop tard , Brugnon et son œil louche avaient conquis ce cœur innocent.
Tu as dû remarquer celte disposition du cœnr humain. Du moment qu'il se met à adorer l'erreur, plus elle est absurde et incompréhensible, plus il se passionne pour elle.
Sophie en était là pour Brugnon. Un mot de bon sens eût détruit peut-être le charme qu'il éprouvait à l'entendre.
Quoi qu'il en soit, lu vois qu'à mon coniple trois de ces demoiselles étaient casées: il n'en restait donc qu'une, et je me demandai si mon voisin labolitionisle n'élail pas la victime désignée. Mais au milieu du dîner, madame Malabry lui demanda des nouvelles de sa femme; et je me crus en droit de conclure que c'était à moi qu'elle était consacrée. Je savais d'ancienne date qu'elle s'appelait Gcorgina.
Imagine-toi une femme de moyenne taille, le visage rond et ne manquant pas d'embonpoint, mais d'une pâleur brune et veloutée, des yeux noirs Irop grands et enveloppés de longues paupières que les larmes semblaient avoir déjà fatiguées, et avec cela une bouche d'iiifanl boudeur et une profusion de cheveux noirs et magnifiqueiniiit bouclés. Elle était bien moins à mon gré que Sophie ; mais dès que je l'eus regardée, je ne pus en détacher mes yeux. Je serais parti en poste si j'avais été menacé de l'épouser, et j'éprouvais un ardent désir de la connaître mieux, de lui parler et surtout de l'entendre: mais elle était tout à fait silencieuse et je ne voyais pas comment j'en pourrais approcher.
Contre mon attente, le dîner fut bon, et Malabry ayant voulu entamer le sujet politique qui nous réunissait, Burac l'interrompit en lui disant que l'entretien serait plus convenable lorsque ces dames ne seraient pas forcées de l'entendre.
Cornélia sourit à cette attention de Burac comme pour le remercier de lui sauver cet ennui, tandis que Géorgina lui lançait un regard indigné et qui protestait contre le mépris que ce petit monsieur semblait faire de l'intelligence féminine.
Je jugeai immédiatement que c'était une femme supérieure, et immédiatement elle me déplut encore plus qu'auparavant; mais je sentis en même temps un désir encore plus vif de la connaître et de l'entendre.
Ce singulier sentiment que nous cherchons à nous expliquer le plus souvent par une foule de subtilités métaphysiques , est cependant un des plus instinctifs de l'espèce humaine qui, du reste, le partage avec les animaux. C'est le tressaillement du cheval qui entend venir son maître; il le redoute, il en a peur, il tremble, et cependant Il dresse l'oreille, il hennit, il est content; il prévoit qu'il va être déchiré par la cravache et l'éperon, et cependant il se cabre et fait le fier. H n'y a rien de plus logique que cela dans la nature. Du moment qu'elle a créé des êtres qui ont besoin de domination, elle a su en créer d'autres pour satisfaire ce besoin, et qui éprouvent un désir égal d'être dominés.
La raison opprimée se révolte contre cette domination, mais toujours les prédispositions naturelles l'emportent.
Géorgina m'avait à peine régardé, qu'elle m'attirait à elle malgré nioi. Pourquoi cela? Tu dois le savoir, toi qui maudis le métier tous les matins et tous les soirs, et qui mourrais de désespoir situ étais empêché de le faire! Toi que j'ai vu frémir de rage à celte critique sotte, bavarde, incohérente, qui flatte tout ce qui se meurt, et exalte tout ce qui est mort pour insulter ce qui vit, et qui ccpcndani voudrais qu'elle s'occupât de toi au risque d'être tenaillé! Tu dois comprendre le sentiment qui s'emparait de moi ; car en toutes choses, ce qui fait que la vie esl intéressante, c'est qu'elle est un combat. Du jour oij un homme aurait vaincu toutes les craintes et tous les obstacles qui l'éiiouvantenl ou qui l'irritent, cet homme se tuerait ou deviendrait crétin. C'est donc précisément parce que je supposais qu'il y avait un antagoniste puissant entre Géorgina et moi, que je brûlais du désir de la mieux connaître.
Le dîner fini, je tâchai de l'approcher, ce qui ne fut pas très difficile, attendu qu'elle était fort abandonnée. Eu général les femmes nie font peur, et je crois que je n'ai d'elles une si mauvaise opinion que parce que je sais que je dois avoir fort peu de succès aupiès d'elles.
Cependant la curiosité qui me poussait vers Géorgina était d'une nature irrésistible comme celle qui pousse les enfants à tirer un pistolet quoiqu'ils soient épouvantés par avance de ce qui va en résulter. Je m'approchai donc de la belle dédaigneuse et je lui dis en manière de présentation personnelle :
— Probablement , mademoiselle, vous n'avez aucun souvenir de moi?
— Pardon, me dit-elle sérieusement et d'une voix grave et sonore comme un son de violoncelle, pardon, monsieur, je me rappelle parfaitement que vous étiez près du lit de mort de mou [lère, et qu'il ïous dit qu'un jour vous pourriez peut-être veiller sur ses QUes.
Je m'étais approché dans une cruelle appréhension qu'une réponse équivoque ou railleuse ne me renvoyât d'où je venais. Je fus si ravi de ces paroles qui semblaient un appel à un entretien presque intime, que je m'écriai avec un air de ravissement fort maladroit et fort mal placé ;
— Quoi I mademoiselle, vous vous souvenez de cela?
— Mieux que vous sans doute, monsieur, reprit Géorgina, tandis que je m'asseyais près d'elle. J'étais bien enfant alors, mais celte parole de mon père me frappa vivement, et bien des fois depuis ce jour je me suis demandé en secret : « Où donc est celui à qui mon père avait laissé une si noble tâche ? L'a-t-il reniée, ou reviendrat-il au jour du danger ? » Mais vous voilà, et je suis rassurée.
Mille millions de tonnerre auraieni éclaté à mes oreilles que je n'aurais pas été plus abasourdi que par cette phrase. Il me sembla voir danser devant moi les figures mélodramatiques de Gaspardo, de la Tour de Nesle. et de tous les drames où il y a un homme fatal qui arrive à j'heure dite, à la minute, à la seconde même où son apparition doit faire rugir d'admiration ce que vous autres appelez le public. Cependant je me contins, et je répondis, voulant faire de l'esprit :
— Sans aucun doute le rôle que M. de Mandres avait daigné me confier est très beau ; mais il esl inutile, grâce à la tendresse prévoyante de votre mère, qui a pris en aide la protection éclairée de mon ami Malabry.
— Vous ne pensez pas un mol de ce que vous dites, monsieur, me répartit froidement la belle Géorgina.
Seconde stupéfaction qui, celle fois, demeura muette, et pendant laquelle la jeune fille reprit :
— Vous n'estimez pas M. de Malabry, vous ne croyez pas à la prudence de ma mère, et vous soupçonnez déjà que le sort des filles de M. de Mandres n'est pas ce qu'il devrait être.
Il y avait dans ces paroles une dose de vérité si vraie, qu'elle me fil oublier le Ion théâtral dont elles avaient été débitées.
— Je n'ai aucun droit de porter un jugement si sévère sur des personnes et des choses auxquelles je suis resté trop longtemps étranger.
Géorgina me regarda en face, et reprit d'un ton froid :
— Soit, monsieur; votre réponse ne m'étonne pas. Quel homme pouvant se dispenser d'un devoir pénible a jamais eu le courage de l'accomplir I
Je me récriai.
— Je sais que vous l'avez fait une fois, lors du mariage de ma mère avec M. .Malabry. M. Darrieu , notre subrogé-tuteur, m'a dit, avant de mourir, que vous aviez voulu l'éclairer , et qu'il avait refusé de vous entendre. Mais vous avez [irobablemenl compris que c'était une duperie de s'occuper des affaires des autres. Quant à moi, à qui l'expérience n'a pas encore donné celte prudence, je vous avertis, sans craindre les conséquences que cet avis peut avoir pour moi, je vous avertis que vous êtes dans une société de malhonnêtes gens qui en veulent à votre fortune.
Hisdictis, après ces paroles, Géorgina se leva et quitta le salon.
Pendant notre dialogue, les hommes avaient disparu , à l'exception du lénor léger, qui cherchait vainement les regards de sa Lia, qui, à ce qu'il me sembla, lui tenait rigueur. J'étais fort embarrasse de ma personne, très ému de ce que m'avait dit Géorgina, et surtout fort préoccupé d'elle. La liberté outrecuidante des façons de celle jeune fille me paraissait dépasser toul ce que j'avais imaginé de plus insolite ; mais le sentiment de curiosité que j'avais éprouvé, même avant de l'aborder, ne fit que s'accroître, et dans l'espoir de la voir reparaître, j'oubliai mes pressentiments, ses avis, et je demeurai.
C'est durant celle attente que j'appris toul à fait ce qu'étaient les trois sœurs de Géorgina. Cornélia était une femme qui ne rêvait que chevaux, hôtels, réception, grand train, et je compris qu'elle se fût laissé séduire parles millions donl Burac faisait tant d'usage dans la conversation. Quant à Lia, elle était la sentimentale de la famille et je la vis sincèrement pleurer pendant qm M. Varnier, saturé de bonne chère, le visage rubicond , le poil touffu et la lèvre rouge, chantait d'une voix qui ne pouvait partir que d'une excellente poitrine, une cruelle romance ayant pour refrain :
Pitié, madame, Pour l'orphelin Qui vous réclame Un peu de pain.
Tandis qu'il chantait, cet atroce rainotaure se tournait avec désespoir vers Lia , et lorsqu'il eut fini , elle lui jeta un de ces doux rayons de femme qui disent si bien :
— Vous êtes pardonné.
LES QUATRE SOEURS
\ ce triomphe, la figure de celle homme jubila, c est-a-dire qu il n'éprouva pas cet intime et secret bonlieur d'un cœur allège du ressenlimenl de la femme qu'il aime; mais il se gonfla de sottise et d'orgueil comme un bulor qui se dit ■
« J'étais sûr de mon succès : »
Quant à Sophie, elle m'avait paru fort en peine de ce qu'elle devait faire car, d'un côté, elle voyait Cornélie écoutant et approuvant avec une 'tenue d'impérairice, et de l'autre Lia larmoyant d'un air désolé; et comme sa mère , voulant donner un guide h sou extrême gaucherie, lui disait sans cesse :
« Regarde tes sœurs, fais comme tes sœurs. »
Sophie se décida à écouter froidement tant que M. Yarnier chantait, et à s'essuyer les , yeux à la fin de chaque couplet en se mouchant bruyamment.
Cependant Géorgini ne paraissait ]ioint , et raon désir de la revoir devenait de plus en plus vif. 11 se passait en moi quelque chose d'étrange à propos de cette jeune fille, tourmenté que j'étais d'une curiosité à son sujet.
Je n'aurais voulu pourtant interroger personne sur elle. Je sentais, je devinais d avance qu'on m'en dirait des choses peu flatteuses, et d'avance je sentais aussi que je les considérerais comme l'opinion vulgaire de gens qui ne pouvaient comprendre un pareil caractère et un espiit si supérieur. Je la blâ mais en moi -même d être ce qu'elle était , mais je n'aurais pas voulu entendre ce blâme dans la bouche d'un autre.
Tu te crois très habile et tu ouris en te disant à part toi :
«Voici mon amiTrucindor amoureux. »
Non, mon ami, je n'étais pas amoureux
Géorgina m'intéressait comme un proble me dont on veut ne devoir la solution qu a soi-même. C'est une des dispositions démon esprit. Je me suis brouilléavecundemes voisins de campagne, parce qu'il m'apportait tous les matins le mot de l'énigme mise au bas de mon petit journal , lorsque j'étais encore délicieusement occupé à le chercher. Non, te dis-je, non, je n'étais pas amoureux de Géorgina. Cela ne m'empêcha pas de demeurer jusqu'à onze heures du soir, sans songer le moins du monde à l'absence des autres convives. Fatigué d'attendre, je me décidai à quitter le salon sans avoir revu Malabry ni SCS acolytes; juge-donc de ma surprise lorsque, trois jours après, je lus dans un journal :
« Le bruit qui s'est répandu de la prochaine dissolution de la chambre a réveillé latlenlion des vrais amis de la liberté ; de toutes parts on s'occupe d'opposer des candidats indépendants à ceux que le ministère se prépare à soutenir de son influence et de ses fonds secrets. Déjà une réunion a eu lieu chez M Malabry, luu des plus grands propriétaires de la Normandie; on y a disculé les litres des nouveaux candidats et nous avons la salisfai lion d'annoncer k nos lecteurs que l'unanimité des voix s'est portée sur M. Félix Morland, l'un des hommes les plus considérables du département du Galva-
Pitié, madame, pour l'orphelin , Qui vous réclame un peu de pain.
dos, aussi indépendant par son caractère que par sa fortune, dont il fait le plus noble usage. »
Je fus aussi indigné que surpris de celte insigne rouerie, et sous le coup de ma première fureur, j'avais déjà écrit une lettre sanglanlr à Malabry, lorsque je vis enlrercbez moi M. Burac, l'air très agité et dans un état de colère indicible.
— Vous savez ce qui m'arrive , monsieur ? me dit-il rapidement.
— Non, en vérité, monsieur, mais...
— Vous m'en voyez irrité au dernier point. C'est vraiment déplorable! Certes la presse est une bonne et excellente chose; mais monsieur, c'est pour ainsi dire un piège sans cesse tendu auiour de
vous ; et je ne comprends pas comment moi, qui vis d'habitude parmi les hommes les plus marquants , j'ai pu faire une pareille indiscrétion.
— Mais de quoi s'agit-il donc, monsieur?
— Mais de ces quatre lignes qui sont là entre filets connuepour ait sler tout haut ma bévue.
— En effet, monsieur, je ne comprends pas...
— C'est à peine si je l'ai compris; et ça été à force de me creuser la tête que j'ai pu me rappeler comment cela avait pu arriver.
11 est vrai que l'autre jour, chez Malabry, nous nous sommes occupés d'élections , que voire nom a été prononcé, et qu'il n'y a eu qu'une voix sur voire compte, mais c'était pour vous demander s'il vous convenait d'accepter la candidature de notre arrondissesement. Malabry est rentré dans son salon pour vous faire celle proposition; mais vous étiez déjà parti, et il a été convenu qu'il se chargerait de vous en parler avant lout. Probablement il n'a pu venir depuis deux jours.
Je l'ignorais absolument, de sorte qu'hier, à une autre assemblée où se trouvaient les hommes politiques les plus éminents de la presse, me trouvant interpellé sur ce qui avait clé fait dans la réunion Malabry, j'ai raconté ce qui s'était passé pour
d'autres candidats: mais dans la chaleur de l'iiuprovisation, voire nom m'est échappé; j'ai dit ou je crois avoir dit que vous accepleriez; enfin, ce qu'il y a de certain, c'est qu'à mon insu ou s est servi de celte confidence pour publier le petit article que vous avez lu ce malin.
— C'est fâcheux, je regrelte...
— Obi je sais d'où le coup part; je me rappelle maintenant que le rédacteur en chef d'un de nos meilleurs journaux s'est récrié à \otre nom, et qu'il a dit que vous étiez un homme très convenable, parfaitement placé ; es qui est vrai, mais ce qui ne l'autorisait pas à faire une pareille déilaration sans voire aveu.
— Kh bien ! monsieur, le journal en sera quille pour un désaveu de sa nouvelle.
— H le faut bien, dit Burac, puisque vous êtes décidé à ne pas vous mettre sur les r;mgs ; car voire intention n'est pasde vousy mettre.
LES QUATRE SŒURS
— Je n'ai pas de parli pris à cet égard, Burac me regarda d'un air stupéfait, el reprit ;
— 1! faut pourtant vous décider. Nous sommes sûrs de votre arrondissement ; mais nous courrions grand risque de perdre nos avantages si nos voix se partageaient. Vous avez un concurrent qui consentira volontiers à se retirer devant vous, si vous vous portez franchement à la candidature, mais qui se présenterait en cas d'tiésitation de votre part.
— Et ce candidat, quel est-il ?
— Permettez-moi de ne pas vous le nommer ; il ne désire être connu qu'autant que vous renonceriez, et je crois même qu'à l'heure qu'il est il doit avoir écrit à ses amis de reporter les voix sur vous. ^'oyons, que décidezvous ■?
J'étais comme un homme qui est devant une table de jeu, bien convaincu qu'il va se ruiner, et qui avance, recule et finit par succomber. Je ne succombai pas sur-le-champ, mais je dis à Burac :
— Jevoudrais cependant savoir si je ne vais pas tenter une démarche ridicule.
— Monsieur Morland, me dit Burac d'un air grave , la France n'est pas un pays si corrompu et si tombé qu'où veut bien le dire ; et lorsqu'un homme d'honneur, de probité el de courage fait une pareille démarche , je ne dis pas qu'il réussira toujours , mais il est assuré d'exciter la sympathie de tous les hommes de cœur.
Je fis trois tours dans ma chambre et je finis l'entretien parces mots stupides :
— Eh bien I monsieur, j'essaierai.
Burac me remercia et me donna rendezvous chez Malabry pour le lendemain soir.
Notez bien, pour le lendemain.
La rectification ne serait pas faite, si j'étais le candidat avoué et consentant du comité Malabry.
Pauvre moi !
Et j'entends M. Burac qui.,
Quoique plusieurs mois se soient écoulés depuis que ce que je te raconte m'est arrivé, je ne puis te dire quel est le sentiment vrai qui dominait en moi, lorsque je me rendis chez Malabry. J'y étais entraîné à la fois par deux attraits différents, et j'y portais de même deux craintes sérieuses. La vanité de la députation me tournait la tête, mais je sentais que je prenais un mauvais chemin pour y parvenir.
Je le fais ici ma confession pleine et entière, par conséquent je puis t'avouer par quelle transaction déshonnête j'étais parvenu à concilier mes désirs et mes scrupules.
Je me disais qu'il importe peu d'être poussé par une intrigue, si du moment qu'on est arrivé on la désavoue, on s'en sépare, et l'on agit dans son indépendance et son amour du bien. C'est la morale dépravée qui dit qu'il n'y a pas de-m.il à voler un voleur, et qui me faisait voir cette petite trahison envers ceux dont j'acceptais l'appui comme une réparation de mou alliance avec eux.
D'un autre côté, l'idée de revoir Géorgina me poursuivait avec une force invincible, et que je ne puis appeler douloureuse. C'était une émotion pareille à ce que j'éprouvai la première fois que j'assistai à une course de taureaux, pendant mon séjour en Espagne. Rien ne m'eût empêché d'y aller, et pourtant je savais que j'y éprouverais des sensations qui me feraient mal. Mais je n'avais , en vérité , aucune bonne raison pour m'excuser la faiblesse qui m'entraînait vers Géorgina. J'y allais, parce que j'y allais, j'agissais enfin comme tout homme qui est sous un charme quelconque, j'obéissais en sentant que je faisais mal, mais sans comprendre qu'il fût possible de résister à la force qui m'attirait.
Quand j'arrivai chez Malabry, l'accueil que je reçus de Géorgina fut celui que j'avais prévu, et cependant il me blessa. As-tu remarqué cette constante contradictionde l'homme? Lorsqu'il ne fait pas exactement ce qu'il doit faire, la raison l'avertit immédiatement du blâme qu'il rencontrera , et cependant il se révolte, el le trouve injuste quand il arrive, comme si c'était un coup imprévu.
Madame Malabry , Cornélie, Sophie, me firent leurs plus lieaux compliments. Ce furent des reproches charmants sur ma discrétion politique, des félicitations empressées de ce que je m'étais associé aux efforts de leurs amis. Lia ne put distraire qu'un sourire gracieux de rallentioû qu'elle prêtait au déchiffrement d'une nouvelle romance. Quant à Géorgina, elle ne répondit à mon salut que par une brève inclinalion, accompagnée d'un regard fortdédaigneux.
La séance politique était déjà ouverte dans le cabinet de Malabry, et sa femme me dit de l'air le plus gracieux du monde :
— Monsieur Morland , on vous attend.
Plus j'approchais de la sottise que j'allais faire, plus elle se montrait à mes yeux dans son énormité. J'étais déjà trop engagé pour reculer sansesclandre ; mais peut-être je m'en fusse trouvé lecourage, si je n'avais pas cmint d'avoir l'air de céder au méprisant avis qui semblait m'avoir été donné par Géorgina.
Je fus lâche vis-à-vis de moi-même, qui me disais que j'agissais mal pour ne pas paraître faible vis-à-vis d'un autre qui me disait la même chose.
Avoue que l'homme est un étrange animal. Je me décidai donc fièrement à entrer chez îfalabry et, en passant devant Géorgina, je lui adressai un regard qui voulait dire:
« Vous voyez que je ne suis pas un petit garçon qu'une femme peut mener par le nez. »
Et cependant le bout de ce maudit nez qui vous a tant fait rire était déjà pincé entre les deux griffes de Burac , qui , en me voyant entrer, s'avança rapidement vers moi et me présenta à quelques-uns de ses amis.
Quoique tu sois un pauvre feuilletoniste qui ne sait pas ou ne veut pas faire de politique, il est bon que je te raconte cette séance, afin de te faire connaître à fond les hommes et les événements qui
LES QUATRE SŒURS
ont causé la destinée des quatre femmes dont tu viens de me demander riiistoire. 11 faut aussi que tu comprennes bien une chose, c'est que je n'ai pas été aussi absolument bêle que mon récit peut te le faire croire. Malgré moi, je môle ce que je sentais alors avec ce (|ue je sais aujourd'hui. Je me vois à distance aussi bien que je vois les autres, et je me juge comme un sot, lorsque je n'étais encore qu'une dupe : ce qui arrive aux gens les plus spirituels et les plus avisés.
Or lorsque j'entrai dans cette assemblée, je doutai, malgré moi, de la sévérité de mes jugements sur Burac, Malabry et consorts. La présence de quelques hommes, de ceux que l'opinion publique appelle honorable.s, fit chanceler mes mauvaises opinions. Parmi ceu,\-là se trouvait un certain avocat, député consciencieux à qui la logique habituelle de l'espèce humaine française accordait d'autant plus do vertus et de lumières qu'il trouvait tout ce qui se faisait mauvais et stupide.
Je l'avais connu assez particulièrement, ayant été attaché à son étude en qualité de secrétaire en sous-ordre. Dans ce temps là nous ne nous occupions guère de ce qu'il élait, que par rapport à nous, et ce qui nous .unusait infiniment, c'était ce que nous appellions les reiilrces du patron.
Si à l'heure marquée pour le retour de l'audience il s'arrêtait dans l'élude qui précédait son cabinet, s'il s'informait amicalement de ce que nous avions fait et s'il trouvait des mots d'encouragement et d'indulgence pour nos travaux, nous étions très assurés qu'il venait de perdre la cause qu'il avait plaidé. Si, au contraire, il passait rogne et fier à travers nos tables pour nous appeler près de loi et nous rendre d'un air de pitié les rapports que nous lui avions préparés, nous aurions pu écrire au client du jour, sans risque de nous tromper, que sa cause était gagnée. Ce caractère est un de ceux que je n'ai jamais pu m'expliquer dans un homme d'un esprit incontestable et qui n'est pas sans mérite. M" Laton le poussait au suprême degré. Le moindre triomphe l'enivrait jusqu'à la plus sotte importance envers ses égaux, comme le moindre revers l'abattait jusqu'à la plus infime flatterie envers ses inférieurs.
Toutefois, cet homme avait erandi dans des luttes parlementaires, d'abord parce qu'il y apportait Cftte faconde intarissable de l'avocat pour qui on a créé la vague définition de talent de la parole , ensuite par sa persévérante opposition au gouvernement, ce qui est compté aux uns comme probité, aux autres comme talent, a tous coumie un droit aux suffrages des électeurs.
J'oubliais donc que M° Laton avait obtenu peu de succès dans la session précédente, et qu'en cette circonstance, et en vertu de son caractère, il devait s'être rapproché de quiconque pouvait le servir. L'empressement avec lequel il m'accueillit ne m'éclaira pas , et je ne tirai de sa présence à l'assemblée qu'une seule conclusion, c'est ([ue c'était nécessairement une réunion politique très sérieuse.
Indépendamment de W Laton, il y avait le rédacteur en chef d'un journal de l'opposition pour lequel je professais nécessairement le plus profond respect, par cola seul que sa feuille accusait tous les matins les trois quarts de la chambre de vénalité et tous les ministres de concussion, de lâcheté et d'ignorance.
Certes, je ne suis pas uu révolutionnaire, mais je suis volontiers d'un parti qui tient essentiellement au caractère du peuple français. J'ai été, je suis et serai probablement toujours mécontent. Le mécontent est la racine de tout les partis en France , de quelque nom qu'ils s'affublent par la suite. La disposition naturelle de notre esprit est de ne |)as vouloir ce qui est ; celte disposition, si niaise ou si méchante qu'elle puisse être, est du moins naturelle et consciencieuse. Quant à savoir ce qu'on veut, c'est bien diO'érent, on n'y regarde pas de si près; c'est tout au plus si les têtes fortes des partis s'eitasonl quelquefois préoccupées; et il es' très proliable que si ceux-là disaient exactement à ceux qui les suivent où aboutirait leur système en cas de réussite, les soldats abandonneraient vite les généraux. Mais on ne se donne pas plus de peine lorsqu'il s'agit de critiquer une œuvre de l'esprit ; on se fait grand homme en criant que tout est mauvais. Seulement on oublie qu'en politique le rôle du censeur et celui de l'auteur sont souvent inséparables , et qu'on est en droit de dire à ceux qui blâment : Faites mieux. Toutes ces belles réflexions ne me vinrent point lorsque je me trouvai chez Blalabry: je ne vis qu'une sérieuse réunion présidée par un homme grave, car M' Laton avait pris le fauteuil, et après quelques causeries particulières la séance commença. Le président l'ouvrit par une courte allocution oii il posa le but de la réunion en ternies assez vagues pour qu'il put en tirer plus tard tout ce qui pourrai! lui profiter. Il ne s'agissait j)as moins que d'appeler à la cbambre des hommes éclairés, indépendants, consciencieux, et qui devaient faire le bonheur de la France.
On applaudit avec un enthousiasme décent, et Burac se leva l>our prendre la parole; M" Laton pâlit au murmure approbateur qui accueillit le jeune orateur. Etait-ce d'envie ou de peur? pour ne pas me tromper , j'affirme que c'était de peur et d'envie à la fois. Je voudrais pouvoir te uiimer la tenue, le geste, l'accent de ce
petit homme. Ce qu'il disait était net, clair, posé, tranchant, mais diffus et plein de répétitions des mêmes choses, presque dans les mêmes termes , mais si rapidement et si sûrement débité que ce n'était qu'après audition qu on s'apercevait du vide complet des oraisons, et du très petit nombre d'idées qu'il délayait en un nombre infini de phrases vulgaires presque toutes posées comme des apnphthegmes de haute portée [lOlitique. 11 parla une heure dix minutes sans hésiter, sans sourciller , et le tout pour dire en résumé que M' Laton ayant émis les grands principes d'après lesquels devait agir l'assemblée, il ne lui restait plus, à lui Burac, qu'à s'occuper des moyens par lesquels on devait les faire triompher.
Ces moyens étaient d'agir directement et efficacement sur les esprits des électeurs en les éclairant sur le choix qu'ils devaient faire. La presse quotidienne était le plus puissant de ses moyens, et il pouvait annoncer avec plaisir à l'assemblée que M. Tournebroche était tout disposé à s'associer aux efforts de la réunion en mettant en avant les candidats choisis par elle.
La seule difficulté à ce que ees secours fussent aussi efficaces qu'on était en droit de l'attendre d'un journal aussi savamment, aussi libéralement , aussi supérieurement rédigé que celui de M. Tournebroche, c'est qu'il avait fort peu d'abonnés dans les départements agricoles sur lesquels on voulait agir.
Il était donc nécessaire de faire parvenir les lumières, la science et l'esprit dudit journal aux électeurs aveugles qui en ignoraient le mérite. En conséquence , on ne saurait mieux faire que d'adresser ledit journal auxdits électeurs, et cel.i gratis. Mais ce qui élait gratis pour eux ne pouvait rester une charge pour l'appui généreux de M. Tournebroche , qui ne devait compte à personne de l'esprit de son journal, mais qui devait compte à ses actionnaires des exemplaires expédiés. On aurait donc à lui assurer un certain nombre d'abonnements ; le nombre de ces abonnements ne pouvait être moins de mille, il fallait donc ouvrir une souscription immédiate pour couvrir ces premiers frais.
Jusque-là j'avais été charmé de la parole de M. Burac ; mais lorsqu'à travers sa phrase à claire-voie je vis s'avancer le projet de souscription, je me dis que j'allais enfin mesurer la sincérité de tous ces braves gens; car on en venait à la véritable pierre de touche de tout dévouement ; on eu venait aux écus.
L'empressement naturel avec lequel on accueillit cette proposition me rendit houleux, et pendant que Burac, qui s'était arrêté un moment, paraissait classer devant lui une quantité de papiers, on fit circuler une feuille de papier avec un titre écrit à l'avance et qui disait que c'était la liste de souscrijjliou ; chacun écrivait à son tour. Elle m'arriva lorsqu'il y avait déjà dix signatures, et je rougis de moi-même en voyant que nulle des personnes présentes n'avait souscrit pour moins de mille francs; l'abolitioniste avait été à quatre mille. Je pris un mezzo termine, je m'inscrivis pour deux mille , et ces deux sommes , avec quelques antres qui me parurent venir de figures aussi pantoises que la mienne, fut sans doute tout ce qui fut touché de cette souscription, qui, en un clin d'œil, s'était élevée à près de trente mille francs.
J'avais signé, et je pensais avoir payé largement ma bien-venue, quoique j'eusse senli pénétrer dans mon esprit un de ces doutes qui vous préparent admirablement à céder à toutes les pressions industrieuses, par lesquelles on débarrasse un homme de son argent.
Burac reprit la parole; mais cette fois avec un air d'humeur et comme un homme contraint et forcé et à qui ce qu'il va dire coûte horriblement. « Maintenant, messieurs, dit-il, j'ai à vous faire pari d'un projet dont je n'aurais pas voulu vous entretenir pour ma part; mais j'ai dû céder aux prières . aux conseils et presque aux ordres des hommes les plus honorables. Je sais que chacun doit à la cause publique le sacrifice de ses intérêts privés: cependant j'avais pensé que ce désintéressement doit avoir des bornes ; mais ce que je redoute avant tout, c'est qu'on puisse croire un moment que je recule dans la voie où je me suis engagé, et quelque perle qu'il eu puisse résulter pour moi, j'accomplirai ce qu'on m'a fait considérer comme mon devoir. »
Ce début n'avait rien d'alarmant, à ce qu'il me sembla, mais voici qui eût dû m'averlir, si je n'avais élé sous l'empire d'un entraînement si bien joué autour de moi, qu'aujourd'hui que l'expérience m'a averti, je ne voudrais pas m'exposer à le braver une seconde fois.
■Voici de quoi il s'agissait :
M. Burac avait découvert dans le Calvados, où il en existe en effet, dos mines de houille. M. Burac nous fit rapidement l'historique de celle de Litry , où , en 1749 , on appliqua la première machine à vapeur qui ait existé eu France, et nous montra les immenses accroissements des capitaux qui y furent employés. Quant à la nouvelle affaire, lui, Burac, comptait se la réserver, mais elle était trop grande , trop nationale , trop profitable à la fois à ceux qui s'y intéresseraient et au pays qui en serait doté, pour ne pas la commencer au moment où ou avait besoin de faire comprendre
LES QUATRE SŒUUS.
aux électeurs quels étaient leurs véritables amis. Je ne puis pas te rendre exacleoient ce qui fut dit, mais il ressortait toujours du discours de M« Burac que les premiers souscripteurs d'action devaient à la fois retirer d'abord trois cents pour cent de leur argent, et ensuite l'immense considération qui s'attache aux fondateurs d'une entreprise qui doit êlre une source de richesse pour tout un département. Enfin c était, tout gain |)our le candidat à la députation et pour le spéculateur. Cette fois, je cédai à l'entraînement universel, et ce fut de bonne foi ; je crus, sinon à Burac, du moins à son affaire. Je prêtai l'oreille à ce raisonnement qui en a égaré tant d'autres : « Ce n'est peut-être pas un très honnèle homme , mais c'est un homme habile; et si l'on ne fait pas toujours de bonnes aû'aires avec ces gens-là I ce n'est qu'avec eux qu'on en fait quelquefois d'excellentes. 1)
Burac se garda bien de proposer d'ouvrir une souscription immédiate, et semblait n'avoir proposé l'affaire qu'à regret , ne pas demander mieux qu'un atermoiement qui lui permit de la garder pour lui seul. Mais un monsieur que je n'avais pas encore remarque déclarasouscrire immédiatement pour 100,000 francs d'actions; Malabrv fit le pauvre et en demanda pour 20,000 francs; mais, à mon grand étonnement, Varnier etBrugnon souscrivirentchacun pour 80,000 fr. J'en pris pour une somme égale ; l'abolitionisle, qui avait été plus généreux, fut plus prudent; enfin, avant la fin de la soirée, sur une affaire de 2 millions, il y avait 700,000 francs d'actions placées.
La séance finie, la plupart des personnes présentes se retirèrent; nous rentrâmes dans le salon. Géorgina se tenait à l'écart; elle interrogea d'un regard perçant le visage de Burac. qui semblait triste et froid ; mais, lorsqu'elle aperçut Brugnon, Malabry et Varnier, qui semblaient radieux, elle se leva' avec un mouvement de colère et de dégoût, et quitta le salon.
Malgré moi. cette improbation si manifeste m'étonna et m'alarma, et, quoiqu'il m'en coùlàt, je m'approchai de madame Malabry ; et, après quelques circonlocutions sur le passé , je lui parlai de son bonheur de mère. Je la vis sourire à l'éloge que je -fis de Cornélie , de Sophie et de Lia; mais un embarras douloureux se montra sur son visage lorsque j'arrivai à Géorgina. Elle ne me parla que par motsentrecoupés. Jamais je n'éprouvai une plus vive anxiéie ; mais il eût été peu convenable de presser une mère sur un pareil sujet, et je ne lirai de cet entretien qu'un soupçon fâcheux sur Géorgina, et par conséquent une défiance réelle star sa manière de juger les autres.
Cependant quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles je me présentai plusieurs fois chez Malabry sans le trouver, ni pouvoir êlre admis près de sa femme.
Un beau malin, une terrible annonce parut dans les journaux, annonçant l'affaire de Burac, oîi M' Laton, député, figurait comme conseil judiciaire, M. Tournebroche comme censeur, Burac comme gérant, et moi et les autres comme souscripteurs.
On y indiquait comme banquier un homme véritablement honorable, et avec qui j'avais eu quelques relations.
Je me rendis chez lui troublé du soupçon que je pourrais bien êlre le seul véritable souseripleurde cette affaire; mais, à mon grand éionnement, j'appris que j'étais le seul en relard, et que Brugnon et Varnier, entre autres, avaient versé chacun une somme de 40,000 fr. représentant la moitié exigible des actions souscrites.
Je m'exécutai et payai par un mandai sur un banquier de Caen.
Deux jours après, je reçus le paquet de lettres de faire part , le plus mirobolant qui puisse' s'imaginer.
Madame et M. Malabry me faisaient part du mariage de leurs filles et belles-filles.
Comme je le prévoyais, Cornélie épousait Burac, Sophie devenait madame Brugnon, et Lia donnait sa main à Varnier.
Celle singulière coïncidence me frappa ; ces trois mariages accomplis à la sourdine en même temps que la grande spéculation, me parurent suspecis, et je retournai chez Malabry.
Je trouvai l'assemblée rayonnante, c'était la veille de la célébralion des mariages.
On m'accueillit avec toute la politesse que l'on doit dans les premiers jours à un aciionnaire ; niais, lorsque j'essayai de parler à Malabry de l'élonnement que j'avais éprouvé en apprenant ce triple mariage, il me montra de son côlé une surprise qui me dit suffisamment que je me mêlais de choses qui ne me regardaient pas.
Je cherchai Gécrgina, elle était absente , et je me retirai sans avoir rien appris. Je revins près de mon banquier, les actions se plaçaient déjà avec fureur et se cotaient déjà à bénéfice.
Le lendemain j'assistai au mariage , et je remarquai encore que Géorgina n'était pas dans l'église. (Cependant j'avais engagé ma signature pour une soaime considérable et que je n'avais pas en capitaux disponibles ; il me fallut retourner dans mon département pour rassembler les fonds nécessaires.
La chambre fut dissoute pendant que j'étais dans le pays. Les exemplaires du journal de M. Tournebroche, souscrits par l'assemblée Malabry, arrivèrent aux élecleurs, et je m'aperçus, à ma grande surprise, qu'une simple parole de moi, dont on 'connaissait la famille et la fortune, eùl mieux valu que ces recommandations étrangères. Mais il n'était plus temps ; on murmura autour de moi que je m'étais associé à des intrigants.
Les élections arrivèrent, j'eus trois voix, et me décidai à rompre toute relation avec les Burac et les Malabry ; j'écrivis à mon banquier de vendre toutes les actions que j'avais dans les mines du Calvados. Je fis bien de me presser; je ne perdis que 40 0/0 sur des act ons qui, dans les premiers jours de leur émission, avaient doublé, et je me tins coi dans mes pâturages. Je ne pensais plus à cette coterie d'intrigants, et si le souvenir de Géoi'gina m'occupait encore quelquefois, ce n'était que bien vaguement, lorsque je fus de nouveau mêlé aux intérêts de ce monde d'une façon bien étrange.
Un soir, à l'heure où l'on n'attend plus personne, surtout à la campagncj on m'annonça la visite d'un monsieur qui désirait me parler. Celait un de mes anciens camarades.
— Félix , me dit-il , il faut que je m'embarque dans deux jours pour l'Angleterre, sous un nom supposé, et je l'ai vainement tenté au Havre. Tu as des relations fréquentes à Honfleur ; les fermiers ou toi-même y devez connaître les patrons des bàlimenls qui font avec l'Angleterre votre commerce d'œufs et de volailles. Il faut que tu me procures un passage sur l'un de ces bâtiments.
Le jour où cet ami s'adressa à moi était trop près d'une date célèbre pour que je pusse me méprendre sur le motif qui l'obligeait à fuir. J'aurais été son juge que je l'eusse condamné ; il vint se confier à moi comme ami, je m'engageai à le sauver.
—Reste chez moi, lui dis-je, et demain ou après-demain au plus tard, je t'aurai fait évader.
— Mais je ne suis pas seul, me dit-il: j'ai un compagnon avec moi.
— Va le chercher.
Mon ami sortit et revint un quart d'heure après suivi d'une femme voilée.
Je ne puis le dire quelle émotioa j'éprouvai à l'aspect de cette femme, je la devinai sous son voile, quoique j'ignorasse absolument qu'elle pût connaître Victor.
Je ne m'étais pas trompé, c'était Géorgina.
— Tu l'avais mieux jugé que moi , lui dit Victor. Il nous sauvera tous deux.
— J'en étais sûre, dit Géorgina, et si , il y a quelques mois, j'avais eu plus de confiance en M. Morland , peut-être eussé-je arraché ma mère et mes sœurs au malheur qui les accable.
— El qui ne vous a pas épargné , lui dis-je à mon tour. Géorgina leva la tête et me répondit avec fierté :
— Le mien esl noble , du moins, et je n'ai point à en rougir. L'erreur était dans cette âme comme dans celle de ses sœurs Ce
qui me semblait un crime lui paraissait une noble action.
Ce n'était pas l'heure de disputer. Je fis tout ce que j'avais promis, et je les conduisis moi-même jusqu'au petit navire qui devait les sauver lous deux.
Au moment de nous séparer, Géorgina me prit à part et me dit d'un air décidé :
— Maintenant que vous êtes quille envers moi du serment que vous aviez fait à mon père, voulez-vous le tenir aussi envers ses autres filles? Vous pouvez encore les sauver du dernier désespoir et peut-êlre de la dernière houle.
— Je le ferai si je le peux , lui dis-je.
— Et pour le pouvoir, reprit-elle, il faut que vous sachiez ce quelles n oseraient jamais vous avouer et ce que je puis vous dire, moi. ^
— Pouquoi donc avoir attendu si tard?
— Parce que , pour vous faire une pareille confidence, j'avais besoin dun peu de repos d'esprit pour rassembler tous mes souvenirs \ ous les recevrez d'ici à peu de jours.
Ils partirent , et un mois après je reçus le manuscrit que voici et que je te confie sous le sceau du plus 'profond secret. Je pris ledit manuscrit des mains de Trucindor et voici ce que je lus
Tout ce quej'écris ici, je lésais parnioi ou par d'autres ; et comme Je suis sûrede l'honneur de ceux qui m'ont conté les circonstances
LES QUATRE SOEURS
dont je n'ai pas été personnellement témoin , j'affirme que tout ce (jue je dis est l'exacte vérité.
GÉORGINA.
Manuscrit de fiéorgina.
Déjà en 1836 les affaires de notre famille étaient dérangées ; M. Malabry avait coraproniis dans des spéculalioii? hasardées toute ia forlune'de ma mère. C'est vers celle époque qu'il rencontra M. Burac, qui menait à sa suite M. Varnier et M. Brugnon, dont le métier était de répondre de la probité, de l'honneur et de la moralité de leur capitaine. M. Malabry, qui jusque-là avait tourné autour de notre fortune sans l'attaquer, commença à espérer qu'il pourrait cnnn y mettre la main.
La façon dont il l'entendait était fort simple. Il mariait trois d'entre nous' à ces trois messieurs, en leur remettant loyalement notre dot, mais en stipulant secrè'.ement que cette dot serait employée par nos maris à ses spéculations particulières.
Comme j'étais fort peu l'amie de M. Malabry, et que je ne m'étais jamais laissée ni épouvanter par ses menaces, ni séduire par ses magnifiques plans de fortune, il voulut d'abord se débarrasser de moi. Aus.«i j'eus à subir successivement les hommages de ces messieurs ; mais aucun des trois ne parvint h me plaire (M. Malabry eût dû le prévoir), et ils se tournèrent insensiblement vers mes sœurs, et le partage fut fait comme il est arrivé.
Il ne faut pas trop accuser mes sœurs d'aveuglement dans leur obéissance. D'après l'avis de Burac, on se garda bien de faire des présentations et des proposit\ons en règle, contre lesquelles mes sœurs eussent peut-être pu se précautionner.
On fit mieux, on ouvrit aux trois prétendants l'intimité de notre maison : et bien des fois, dans nos entreliens de jeunes filles, nous avons ri de ces messieurs sans supposer un moment qu'on pût accucdlir leurs prétentions. Mais l'habitude de les voir sans cesse, celte séduction latente pro'égée par M. Malabry et notre mère, et qui mettait ces messieurs de moitié dans tous les plaisirs qu'on nous accordait, triomphèrent peu à peu des répugnances de mes sœurs. Du reste, ils possédaient assez exactement les défauts qui correspondaient aux leurs, et ce fut de bonne foi qu'elles finirent parles aimer, si toutefois les divers sentiments qu'elles éprouvaient pouvaient s'appeler de l'amour.
Cornélie, avec sa grande beauté, sa prestance de reine, avait celte petitesse d'esprit qui ne comprend la grandeur que dans la forme extérieure. Ainsi, dans tous ses rêves de jeune fille, elle ne posait pas sa vie à venir dans une bonne et noble affection , dans une alliance honorable, et dont elle se sentait fière par avance; cela ne l'occupait que très secondairement, et s'il eût fallu représenter matériellement le sujet de ses longues rêveries, on aurait probablement fait une suile de charmants tableaux dont elle eût toujours occupé le premier plan, tantôt dans un riche salon, élincelante de parures et de diamants; tantôt dans un magnifique cliàleaii, promenant la supériorilé de sa beauté parmi les allées d'un parc royal ; tantôt dans la jdus somptueuse loge de l'Opéra et des Italiens; tanlôt dans le i)lus brillant équipage. Les doux rêves de la femme auxquels eût si mal satisfait l'esprit posilif et tranchanl de Burac s'étaient pour ainsi dire affaissés sous ce luxe d'espérances pleines d'or et de magnificences, et ce même Burac , pour qui les millions et le luxe qui en dépend semblaient un hochet dont il laisserait la disposition à sa femme, devint pour elle un mari désirable et presque un mari aimé.
Lia fut prise par une autre fantaisie de son imagination ou plutôt de son caractère mélancolique : elle était la femme douce et senlimenlale qui trouve un charme extrême dans le tableau de la faiblesse commandant à la force. Les pâles créatures créées par la poésie et aux pieds desquelles un homme puissant et redoutable à tous les autres, vient déposer sa volonté, le lion qui rampe sous une blanche main de femme, lui semblaient le terme le plus désirable du bonheur et du triomphe de l'âme. 11 a fallu sans doute beaucoup de cor.plaisance à ma pauvre sœur Lia pour voir ce héros rêvé dans M. Varnier . Mais ce gros homme crépu, avec sa voix flùlée, ses romances et ses grosses langueurs, était une caricature assez ressemblante de ce type idéal; et puis Lia, comme la plupart des femmes, fit les trois quarts des frais de sa séduction. Elle aima M. Varnier dans ses propres espérances et non pas dans la personne elle-même de ce butor.
Quant à ma sœur Sophie, elle avait été trop souvent l'objet de nos railleries pour ne pas croire avoir obtenu un véritable triomphe en attachant à son char un esprit aussi boursoulflé que celui de M. Brugnon. Selon ses idées, c'était un éclatant démenti donné ù la triste opinion (|ue nous avions d'elle.
Il résulta de tout cela qu'au bout de quelques mois mes sœurs, au lieu d'avoir il obéir aux volontés de .M. .Malabry, tremblaient qu'il ne mit quelque opposition à leur mariage.
Cependant cette admirable combinaison de noire beau-père n'aurait peut-être pas eu un dénoûmenl si prochain sans l'arrivée d'un personnage fort étranger à notre maison, et qui ne se doutait point du tout de l'influence qu'il devait exercer sur la destinée de mes sœurs. Ce personnage était M. Félix .Morland.
Un soir que ma mère et mes sœurs étaient sorties, et que j'étais demeurée à la maison avec M. Malabry, nous vîmes arriver M. Burac. Mon beau-père était retenu chez lui par la goutte qui le tourmentait assez légèrement, et j'étais allée lui tenir compagnie dans sa chambre.
Je cite celle circonstance parce qu'elle explique ce que j'osai faire en cette occasion. J'avais remarqué que, lors de son arrivée. M. Purac avait paru contrarié de me rencontrer ; mais comme M. .Malabry était encore assez souffrant pour ne pas quitter le coin de son feu, il lui était impossible de l'emmener dans une autre pièce sous un prétexte quelconque, et il fallait parler devant moi ou me renvoyer formellement, et Burac, qui se [liquait d'une certaine élégance de manières, reculait devant cet expédient, d'autant plus qu'il me détestait cordialement et me craignait encore [ilus qu'il ne me détestait 11 sembla donc prendre un parti en ma présence, et après quelques mots de conversation banale, il dit ;i M. Malabry:
— Connaissez-vous par hasard un certain M. Félix Morland?
— Pardieul dit M. Malabry, c'est celui dont vous nous avez quelquefois entendu rire avec ma femme, et qui est connu par ceux qui le connaissent sous le nom de mou ami Trucindor.
Comme M. Burac, j'avais entendu souvent ce nom accompagné des commentaires les plus plaisants sur la personne el les prétentions de celui qui le portail ; mais, à ce souvenir, il s'enjoignait un autre pour moi : c'était celui de la recommandation que mon père lui avait faite en mourant, et du jugement que notre subrogé-luleur en avait porté. Je prêtai donc à ce qui allait se dire une attention que M. Malabry ni M. Burac ne pouvaient soupçonner, et je pensai que je ne devais pas seulement m'arrêter à ce qu'on voudrait bien dire devant moi,- mais encore essayer de pénétrer dans le sens caché de cette conversation.
La réponse de M. Burac me prouva que j'avais raison de croire que celle conversation n'élait pas, de sa part au moins, aussi désintéressée qu'il voulait le prétendre.
— C'est vrai, reprit-il, je me rappelle maintenant vos plaisanteries au sujet de M. .Morland; mais on m'en a tellemeni parlé comme d'un homme distingué, intelligent et dans une si bonne position, que j'ai oublié ce que vous m'en aviez dit.
L'éloge de M. Morland dans la bouche de M. Burac me parut si étrange que je le regardai avec élonnement, ce qui me donna occasion de surprendre un coup d'œil rapide envoyé à mon beau-père, et qui semblait lui dire:
« C'est de ce ton qu'il faut parler devant Géorgina. » M. Malabry le comprit trop vite et s'y conforma trop aisément pour que je ne devinasse pas qu'on commençait, à propos de M. Morland, une petiu comédie devant moi. Aussi M. Malabry répondit sur-le-champ :
— Je ne m'étonne pas que M. Morland soit devenu ce que vous dites; comme jeune homme, il pouvait avoir des ridicules dont nous nous sommes moqués; mais je n'ai entendu l'attaquer ni dans sou honneur ni dans ses bonnes qualités.
M. Malabry avait dépassé le but ; ce n'était pas seulement M. Trucindor le guitariste et le pastoral qu'il avait cent fois tourné en ridicule, c'était encore l'homme honnête et de relations sûres. Sa haine contre M. Jlorland l'avait même souvent emporté jusqu'à des accusations contre lesquelles ma mère avait protesté malgré sa faiblesse , et dans ces circonstances la colère qui s'emparait de M. Malabry laissait échapper contre son ancien ami les plus grosses invectives.
J'en savais donc assez de la vie pour comprendre qu'il faut qu'un hornme ait de bien grands torts envers un autre pour le haïr à ce point-là. J'avais donc toujours supposé qu'il avait dû se passer entre M. Morland et M. Malabry des choses qui ne devaient pas être à l'avantage du dernier. Cette retraite de mon beau-père me C'infirma donc dans mes soupçons, et je pris un livre pour pouvoir mieux entendre en ayant l'air de ne pas écouter. Pendant ce temps, M. Burac reprenait :
— Je suis bien aise de ce que vous me dites, parce qu'il est possible que je me trouve en rapport d'affaires avec lui, et que je ne sais pas les faire avec des hommes qui n'y mettent pas la loyauté que j'y apporte.
La première partie de cette phrase fit ouvrir de grands yeux à mon beau-père, tandis que la dernière moilié, qui était à mon adresse, me faisait bondir d'indignation.
— Quoi! dil M. Malabry d'une voix altérée, vous seriez en relations d'affaires avec Morland ? Prenez-y garde, vous ne le connaissez pas, c'est un homme rigide.
LES QUATRE SœURS.
— El c'est ce qu'il faut, reprit Burac en interrompant vivement mon beau-père dont l'épouvante l'emportait.
Un nouveau signe me désigna conmie un témoin devant lequel il fallait se contenir, et mon beau-père semblait annoncer de même qu'il allait me prier de me retirer, lorsque Burac s'en chargea par un mo\ en qui lui avait cent fois réussi. Il se mit à entamer une dissertation sur des affaires de commerce , dissertation tellement embrouillée de calculs d'intérêts , de change , que presque toujours moi ou mes sœurs nous quittions la place. Cette fois, les yeux cloués à mon livre, je tins bon, et je le laissai entasser toutes les théories possibles de banque, de dépôts, de prêts sur marchandises, de jeu.\ de Bourse, sans bouger de ma chaise. M. Malabry n'écoutait Burac que pour voir quel effet produirait sur moi cette fastidieuse dissertation, et voyant que j'y résistais, il prit le parti de me dire assez crûment qu'il avait à entretenir M. Burac en particulier de l'affaire qu'il venait de lui exposer.
^ Je lisais, je n'écoulais pas, je ne devais donc pas les gêner, et j'eusse écouté, que si la conversation eût dû continuer sur le sujet qu'avait entrepris M. Burac, je n'y eusse absolument rien compris. 11 s'agissait donc entre eux d'autre chose et très probablement de M. Morland, et ce ne devait pas être à bonne intention puisqu'on m'éloignait. Je voulus savoir si la défiance instinctive que m'inspiraient ces deux hommes était bien ou mal fondée , et je me résolus à écouler leur conversation. Je ne me dissimule pas ce que cette action a de honteux en soi, et, malgré l'excuse que pouvait lui fournir ce que j'entendis, je n'en ai pas moins abusé de la confiance qu'avait en moi M. Malabry, qui, me croyant incapable d'un pareil espionnage, ne prit aucune précaution contre ma curiosité. Je m'étais glissée dans un cabinet de loilelle qui ouvrait de la chambre de M. Malabry dans celle de ma mère, et j'entendis M. Burac qui sans doute répondait à une question de mon beau-père:
— Comment vous ne comprenez pas en quoi il peut nous être utile. Amenons ce Morland à se porter un des premiers souscripteurs pour nos mines du Calvados, et il nous vaudra mieux à lui tout seul que les noms les plus connus de la capitale. C'est un des propriétaires les plus riches du pays, et quand l'actionnaire parisien verra un homme delà localité s'intéresser pécuniairement à une affaiie sur laquelle il doit avoir des renseignements exacts, il n'est pas douteux que nous enlevions la souscription au pas de course.
— Mais Morland, tout niais qu'il est sur tout autre chose, doit avoir acquis une certaine expérience des affaires , et vous devez penser qu'en sa qualité de provincial et de Normand, il portera dans l'examen de celle-ci un soin qui pourra plutôt nous être fatal que nous servir.
— Oui, dit Burac, si nous lui laissons le temps de l'examiner; mais il faut qu'il soit saisi, enlevé, avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Ma première victoire est d'avoir décidé N... à être le banquier de notre opération. Il a longtemps résisté, mais une large commission, secrètement accordée à son commis, a mis celui-ci dans nos eaux, et le patron, tout occupé qu'il est de politique, a laissé faire.
Et maintenant voici la marche :
Il faut que le nom du banquier endorme Morland, et que la souscription de Morland fascine le banquier. Pour cela, notre premier plan doit avoir son exécution : d'ici à quinze jours les mariages se feront; BrugnonetVarnier, souscripteurs chacun pour 80,000 t^rancs d'actions, feront leur part effective du versement, et mon vieux négrophile ira tout droit. Je vous confierai vingt ou trente mille francs pour souscrire sous votre nom, afin d'édifier N... sur la réalité de l'opération et sur votre position dont il doute; et quand Morland lUi en parlera, N..., converti par la rapidité et l'énormité des premiers versements, convaincra Morland qui n'osera pas se défendre. Le versement de Morland une fois accompli, je vous réponds de faire de sa coopération et de la confiance absolue qu'elle inspirera à N.... un levier pour remuer l'actionnaire ; car il ne faut pas faire la faute qui a failli nous perdre la dernière fois; il ne faut pas nous risquer h faire coter les actions et à revendre celles dont nous serons porteurs, avant que le capital annoncé ne soit entièrement souscrit.
— Tout cela est très bien, dit M. Malabry; mais, depuis un mois que ce Trucindor(je ne pourrai jamais me défaire de ce nom-là), depuis un mois que ce Morland est à Paris, il n'est point venu me voir, el je ne puis aller à lui ; avec sou caractère soupçonneux, il aurait bientôt dépisté mes intentions.
J'entendis Burac ricaner avec impatience et reprendre aussitôt :
— Tous n'irez point à Morland ; il vient demain passer la soirée chez ma sœur, vous l'y verrez.
— Mais , j'y pense, reprit mon beau-père, il serait peut être possible...
Il s'arrêta, et Burac lui dit sèchement :
— Quoi donc ? qu'il a-t-il "? à quoi pensez-vous?
— Rien, dit Malabry ; une sotte idée qui m'était passée par la tète.
— Mais qu'elle est cette idée?...
— Oh I ce n'est pas la peine d'en parler.
— Malabry, lui dit Burac d'un ton ferme et presque menaçant, j'agis avec franchise avec vous, tandis que vous avez toujours vis-àvis de moi quelque arrière-pensée à voire profit. N'oubliez pas que ce n'est pas moi qui suis venu vous chercher, et que dans cette affaire je me suis dépouillé pour vous d'une portion des actions industrielles que l'acte de société réserve au gérant , et que vous avez une large part de tous les bénéfices qu'elle présentera.
^ — Oui, sans doute, dit M. Malabry, mais oij seraient ces bénéfices, où serait l'opération elle-même, si la dot de mes filles ne venait pas la faciliter?
Burac frappa le parquet avec colère.
— Eh bien! trouvez-leur des maris qui consentent comme nous à risquer cette dot le jour oià ils la recevront, pour vous faire gagner deux ou trois cent mille francs et vous sauver de la déconfiture, et...
— Si nous entrons sur ce terrain, reprit mon beau-père, je puis aller peut-être plus loin que vous ; mais quoique vous ayez engagé l'afTaire sans ma participation, je ne vous abandonnerai pas. A demain, car il est temps que cela finisse, je suis à bout de ressources; et même, s'il fallait que demain ma femme et ses filles eussent besoin de quelques brimborions de toilette, je serais fort embarrassé...
— Soit, dit Burac, je vous enverrai domain matin un billet souscrit par Vaniier à l'ordre de Brugnon, je l'endosserai à votre ordre, et avec nos quatre signatures le vieux Macrohe vous le prendra.
— Il en a déjà pour quinze mille francs!
— Il vous le prendra, repartit Burac, j'en fais mon affaire. De combien avez-vous besoin ?
— C'est selon, dit mon beau-père.
— A propos, dit Burac vivement, j'oubliais... Je crois que nous ferons bien d'avoir le Morland à diner chez vous... Pouvez-vous lui donner à diner?
Mon beau-père fut 1res embarrassé de répondre...
— Je m'en doutais, dit Burac; je vous avais pourtant souscrit 5,000 francs pour dégager vos argenteries ; mais vous ne vous êtes pas plus tôt senti quelques écus dans la poche , que vous avex été faire de petits carotages à Tortoui. Tenez, Malabry , cette manie du jeu vous perdra !
— Elle en a enrichi de plus maladroits que moi.
— Je ne connais de maladroits que ceux qui perdent... mais ne recommençons pas cette éternelle discussion. Je vous enverrai 6,000 francs demain ; Macrohe les prendra , j'en suis sûr. N'oubliez pas que cette fois je nevous pardonnerais pas d'en disposer pour autre chose que pour ce qui est convenu. D ailleurs , une fois le diner donné, ce sera toujours une ressource.
— A demain donc!
— A demain ; Brugnon est instruit. Quand à cet imbécile de Varnier, il est inutile de le prévenir ; il ne va jamais si bien que quand il ne sait pas où il va !
Comme en ce moment j'entendis M. Burac se lever, je m'esquivai et je rentrai dans ma chambre, dans un effroyable étal de désespoirs.
Je venais de sonder toute la profondeur de la ruine de ma mère et de la honte de son mari, et je savais enfin de quelle façon on prétendait sacrifier mes sœurs. Je cherchais dans ma lêté quelques moyens de les sauver, lorsque mon beau-père me fit dire d'aller chez lui.
Si à ce moment j'avais pu découvrir une issue à la triste situation de mes sœurs, j'aurais dit en face de M. Malabry ce que je savais, ce que je venais d'entendre, et, au risque de tout ce qui eût pu m'en arriver, j'aurais déjoué ses projets; mais je n'avais encore aucune idée arrêtée à ce sujet, et je me résolus à me taire pour tâcher de surprendre encore quelque renseignement qui pût me guider.
Je retournai chez mon beau-père. A l'accueil aimable qu'il me fil, je pressentis qu'il voulait me rendre complice involontaire de quelques-unes de ses trahisons, et je me félicitai intérieurement de ma résolution de dissimuler.
— Ma chère enfant, me dit-il du même ton qu'il prenait avec nous lorsque nous étions toutes petites, et qu'il recherchait la main de ma mère, ma chère enfant, on vient de m'apprendre quelque chose qui vous surprendra sans doute beaucoup, et c'est parce que je m'en doutais que je vous ai un moment éloignée. M. Morland, dont M. Burac m'a parlé tout à l'heure , me fait demander une entrevue pour me parler d'un projet dont il paraît qu'il avait été jadis question entre son père et le vôtre. Vous êtes parents, vos propriétés se touchent, et il me semble qu'un mariage entre M. Morland el l'une des filles de M. Mandres serait chose fort convenable.
— Fort convenable, en effet, lui dis-je; mais pourquoi est-ce à moi que vous parlez de ce projet?
— Parce que vous savez très bien que le choix de vos sœurs est ait depuis longtemps et que leur avenir est assuré.
LES QUATRE SŒURS
—Je faillis éclater à ce mot qui mentait si impudemment aux projets réels de ccl liomrae ; mais il continua :
— Cette entrevue doit avoir lieu demain chez madame Dorsy ; nous y verrons M. Morland. Son extérieur n'a rien d'assez avantageux pour vous séduire; mais c'est un galant homme, 1res fiioile, très faible, qui vous laissera probablement beaucoup de cetle liberté de penser et d'agir dont vous êtes si jalouse, et, ce qui mérite qu'on y réfléchisse, malgré vos idées un peu romanesques, c'est qu'il est très riche, et riche d'une fortune solide et qui est à l'abri des mauvaises s[iéculations.
Cette dernière phrase de mon beau-père me surprit. Il l'avait prononcée avec un accent d'amère tristesse , comme s'il eût éprouvé quelque repentir de l'usage qu'il faisait de la fortune de mes sœurs , et je m écriai imprudemment:
— Mais pourquoi tenter des spéculations? Notre dot, si modeste qu'elle soit, peut paraître suffisante h des hommes posés d'une manière honorable et sûre, et...
Le regard do basilic que me lança mon beau-père me rendit muette; il semblait avoir pénétré jusqu'au plus profond de mon âme; il me tint un moment sous la fascination de ce regard menaçant, puis il me dit, avec un accent d'ironie, et reprenant mes propres paroles :
— Vous m'avez parfaitement compris; c'est pourquoi j'espère que votre dot , si modeste qu'elle soit, paraîtra suffisante à M. Morland, qui est un homme qui a une position honorable et sûre.
,1e ne pus retenir un geste d'impatience qui appela sur la figure de mon beau-père un sourire encore plus ironique, tandis qu'il ajoutait ;
— Mais ces hommes à position sûre et honorable ne sont pas toujours aussi persuadés que vous du mérite d'une dot modeste, et il faut quelquefois que les jeunes filles qui la possèdent se donnent la peine de les en convaincre ; c'est donc à vous de faire en sorte que M. Morland soit de votre avis.
— C'est ce que je ne ferai pas, monsieur, dis-je avec vivacité , je ne veux pas tromper un honnête homme...
— Sottise! me dit mon beau-père, soit qu'il ne m'eût réellement pas comprise, soit que , ne voulant pas me comprendre, il prêtât à mes paroles un sens dont il devait tirer avantage ; sottise, reprit-il ; votre passion pour M. Victor Benoît ne peut avoir aucune espérance, et si vous n'adorez pas M. Morland de tout l'enthousiasme que vous éprouviez pour cet honnête démagogue, qui a pour premier principe de sa haute vertu de dépouiller tous ceux qui ont quelque chose au profit de ceux qui n'ont rien, vous aurez pour M. Trucindor toute l'esliine qu'il mérite et tout le respect que vous inspireront vos devoirs d'épouse.
J'étais outrée de l'insulte faite à Victor, et jg répliquai aigrement : — 11 me semble que ce qu'on appelle spéculateur ne fait pas autre chose que dépouiller celui qui possède, pour s'approprier sa fortune.
— Ce sont là les chances du plus honnête commerce.
— Peut-être; mais on n'y procède pas par le mensonge et l'intrigue.
— Vous trouveriez plus juste qu'on y procédât par la proscription et léchafaudl
— Prenez-garde, monsieur, m'écriai-je.
— Prenez-garde, vous-même, Géorgina ! me répliqua mon beaupère. Je ne sais ce qui peut vous donner l'audace encore plus imprudente que de coutume que vous me montrez ce soir; ou plutôt, ajouta-t-il en me regardant avec fixité, je crois le savoir...
Malgré moi, je rougis jusqu'au blanc des veux, et M. Malabrv reprit : ''
— Ah 1 vous faites métier d'écouter aux portes!
— Comme vous de décacheter les lettres, m'écriai-je en pleurant...
— C'est mon devoir de père, quand une de mes filles , — car la loi m'impose de vous considérer comme telles, — quand , dis-je , une de mes filles entretient une correspondance socrèle avec un jeune homme.
— Ht vous avez du moins appris dans celte correspondance monsieur, que je n'ai oublié aucun de mes devoirs.
— Vous trouvez, mademoiselle ; et parce que vous n'êtes pas tout a fait une hllc perdue, parce que ma prudence a arrêté à temps une intrigue qui, du train dont elle marchait, vous eût conduite à votre perle, vous croyez n'avoir oublié aucun de vos devoirs! Morale commode, Géorgina, 1res commode , et qui n'est rigoureuse qu'à l'endroit des autres. Mais épargnez-moi ces lieux communs dont votre sœur Sophie tout au pins pourrait se contenter; cl n'oubliez pas que vous ferez â la fois une mauvaise et une sotte action en laissant échapper le mari qui se présente.
M. Malabry venait d'oublier qu'il m'avait accusée d'écouler aux portes, et que je ne m'étais pas défendue de celte accusalion ; il devait donc penser que je savais parfaitpment que M. Morland ne se présentait pas du tout pour être le mari ni de moi ni d'aucune de mes sœurs. J'aurais pu lui renvoyer l'inulililé de ce mensonge; mais celte honteuse discussion m'inspirait trop de dégoût pour continuer, et je me levai en disant ;
— Je ferai ce qui me convient, monsieur.
— Vous ferez ce que je veux, reprit M. Malabry avec violence. Je me retournai pour répondre avec la même vivacité; mais mon
beau-père ajouta en ricanant :
— Vous le ferez pour moi , pour votre mère , pour vous ; et si toutes ces considérations ne suffisent pas, vous le ferez pour M. Victor Benoît.
Je ne comprenais pas le sens de cette raillerie menaçante ; il ajouta donc :
— Oh 1 M. Victor Benoit est un homme selon votre cœur ; il juge la femme capable de prendre sa part dans toutes les entreprises des hommes résolus, et, dans celle correspondance dont tout ne vous est pas parvenu, il n'hésite pas à vous dévoiler ses projets , ses espérances et jusqu'à ses menées.
— C'est donc pour cela que depuis six mois je n'ai eu de lui aucunes nouvelles.
— Vous voyez que je vous en donne, et celles-là mourront entre nous, si vous m'obéissez.
Je ne me sentis pas la force de résister, et je promis de me rendre au bal chez madame Dorsy et de tâcher de plaire à M. Morland; mais il est nécessaire que je lui explique en peu de mots le secret de ma situation personnelle pour qu'il comprenne la nécessité absolue de ma soumission aux ordres de M. Malabry.
Victor Benoît.
Longtemps avant que M. Burac et ses amis eussent été introduits dans noire maison, nous allions passer l'été à Champrosay, dans une maison de campagne qui était depuis près d'un demi-siècle dans la famille de Mandres. J'y étais née, et j'avais été nourrie par la femme de notre jardinier qui depuis avait pris un petil commerce de charbon de bois qu'il exploitait dans la forêt de Sénart.
Notre maison était située à mi-côte de la petite colline qui borde la Seine ; et le parc, qui s'étendait jusqu'au sommet, ouvrait par une porte dans la forêt même, dont les arbres touchaient au mur de séparation. La longue possession de cette maison par noire famille faisait que le nom de Mandres était connu de tous les environs, et le caractère ainsi que la bienfaisance de mon père l'y avait fait resjiecter et aimer. Ce sentiment de bienveillance, si difficile à conquérir sur l'envieuse cupidité du paysan, se tourna rapidement en défiance, puis en haine et en dénigrement, dès que M. Malabry eut apporté dans ce pays son esprit tracassier envers ses voisins, arrogant vis-à-vis du pauvre , et surtout lorsque les gens avec qui il avait alTaire ne trouvèrent plus dans le règlement de leurs comptes la ponctualité à laquelle ils avaient été accoutumés.
Si bien enfermé que soit dans une famille le secret de ses discussions intérieures, il s'échappe toujours au dehors, et s'échappe jiar des issues qui font que les gens les plus près de vous par leur position l'ignorent quelquefois, et que ceux que vous en croyez à mille lieues, en sont parfailemenl instruits.
M. Durieu, notre subrogé-tuteur, ne savait pas encore la gène de notre maison ; il ne se doutait pas que, seule entre mes sœurs, j'étais l'objet de l'antipathie de M. Malabry, que déjà ma nourrice en avait élé avertie par notre nouveau jardinier qui était de ses parents.
Une fois arrivé dans les doléances de la brave Catherine qui m'adorait, mon prétendu malheur prit dans ces doléances mômes un caractère presque effrayant,
« La pauvre enfant, disait-elle, on la rudoie, on l'humilie devant le moncle, on lui refuse tout; c'est à peine si on veut bien lui donner à manger, et ma belle-sœur m'a dit qu'elle lavait plus d'une fois entendue pleurer, comme si on la battait. »
Calherine traduisait à sa façon l'infortune de ma position, cl per- I sonne ne doutait de la vérité de ses assertions. Tous ces faux bruits
LES QUATRE SŒURS
n'avaieM fait qu'accroître la haine qu'on portait à M. Malabry , et avaient assumé sur moi toute l'aOeolion qu'on avait autrefois pour mon pèi'c.
Comme ma nourrice m'avait fait entendre quelque chose de ses étranges suppositions, j'avais prolesté de toute ma force conlre l'imputation de mauvais traitements attribués à mon beau-père; mais le parti de Catherine était pris à cet égard ; on me battait, elle en était sure, et elle avait ajouté à ces explications que j'élais un ange de dévouement, et que je cachais les vices de mes parents (c'étaient les termes dont elle se servait).
Certes, j'étais aussi malheureuse que ces pauvres gens le supposent ; mais je l'étais dans un ordre d'idées qui n'eût pas été accessible h leur rustique pitié; cependant celte pitié me consolait; et comme on me laissait une grande liberté de sortir pour aller errer solitairement dans les allées de la forêt, j'allais souvent visiter ma nourrice dans sa cabane.
On me connaissait dans tout le pays, et l'on m'y avait même surnommée la bonne demoiselle , parce que j'élais familière et alTable pour tout ce monde que M. iMalabry traitait avec le plus profond dédain.
Le sentiment de la bienveillance que j'inspirais généralement, et l'habitude d'aller et de venir toujours seule, m'avait donné une assurance peu ordinaire à une jeune fille, et il n'était pas rare que je fusse dans les bois à une heure assez avancée de la soirée, et lorsque déjà la nuit commençait à paraître. On s'en inquiétait si peu à la maison, que bien des fois j'élais rentrée et montée dans ma chambre sans qu'on s'informât de ce que j'élais devenue.
Il était .1 peu près huit heures du soir ; j'avais passé presque tout le jour chez Catherine, et ce jour avait été si brûlant que je n'étais restée si tard dans la forêt que pour en respirer le frais. J'étais dans une de ces heureuses dispositions de l'âme où, pour échapper aux tristesses du présent, on se rêve un avenir auquel on fait participer tout ce qui nous entoure. Je n'étais pas seule dans ma solitaire promenade : j'avais près de moi quelqu'un caché par les arbres de la route ; c'était pour lui que je cueillais des bruyères et des myosotis.
Je m'arrêtais pour l'attendre, je courais pour lui échapper, je lui jetais mes fleurs en fuyant, puis je m'asseyais sur un tertre et je {'écoulais, assis à mes pieds, me parlant d'amour, tandis que je lui louriais.
Que j'étais heureuse alors, quand ma jeune imagination me créait •f. doux rêve ! la réalité ne peut jamais égaler ces romans délicieux l'ic l'espérance dit au cœur , car ils ont de moins que la vérité les iiquiéludes et le repentir. Toutefois, ce premier amant de toutes les irtuues tilles, cet être idéal qui accompagne leurs premières émotions, u avait revêtu aucune forme dans mon esprit. Je n'avais rien ajouté a la beauté d'aucun homme que je connusse pour en faire le portraii de celui qui me plaisait si bien. Tantôt je lui donnais la gracieuse ei blonde figure d'un ange de Raphaiil, tantôt l'allure hardie d'un .Mvalier de Van Dyck. J'étais encore trop jeune pour que mi'5 rêves ne lussent pas errants et aveugles comme mes désirs.
Ce soit -là, celui avec ([ui j'avajs si doucement passé mes heures était un frêle entant comme moi ; nous avions couru, nous avions presque joué ensemble : et si l'orage eût éclaté, je l'aurais couvert, coninie Paul d'un pan de ma robe de Virginie.
Cependant, quoiqu'il ne voulût pas me quitter je lui avais fait entendre raison, je 1 avais envoyé chez son vieux grand-père qui était un honiine dur et sévère, et qui habitait un château aussi triste que lui ; et après les .-idieux les plus tendres, les promesses les plus formelles de revenir le lendemain à la même heure, je m'étais échappée et j'avais couru jusqu'au bout d'une grande allée ; mais, arrivée là. je m'étais retournée pour lui envoyer un baiser d'adieu , bien sûre qu'il ne quitterait pas la place tant qu'il pourrait me voir.
Quand je me livrais à ces innocents mensonges de mon esprit, je m'y laissais aller si complètement que je répondais souvent à haute voix à des discours que j'écoutais dans mon cœur, et que je joignais l'accent, le geste, à mes folles paroles.
Ainsi, lorsque tout émue de ma course rapide, j'envoyai à cet amant invisible l'adieu qu'il devait attendre et que je lui réservais, je pressai mes doigts unis sur ma bouche, et, les déployant nu vent, je lançai vivement mes bras dans l'espace avec ces mots prononcés joyeusement :
<( A demain »
Mon regard allait les suivre dans leur vol, lorsqu'il s'airêla tout à coup sur un homme de haute taille, immobile à l'angle de l'allée que j'avais parcourue. La honte d'être ainsi surprise dans celle folie de mon cœur me rendit tout d'abord confuse, et presque aus^ilôt l'eiTroi que m'inspira l'aspect de cet homme me retint immobile et tremblante devant lui.
Il était vêtu d'une blouse grise tachée de sang; il avait la tète nue, les cheveux en désordre, et tenait un fusil de chasse.
Comme si le regard de cet homme eût prononcée contre moi une
menace réelle, je me reculai en joignant les mains et en lui disant :
— Qui êtes-vous, et que me voulez-vous ?
— Ce que je suis ne vous regarde pas, me répondit-il brusquement, et je ne vous ai rien demande.
— C'est vrai, lui dis-je , honteuse d'une terreur qui devait être peu flatteuse pour ce malheureux, je vous demande pardon d'avoir eu peur.
A ces mots, l'étranger me regarda plus attentivement et se considéra un moment lui-même.
— Cela n'eût pas été bien étonnant si vous aviez été seule ; mais quelqu'un était avec vous tout à l'heure, et il ne doit pas être assez loin pour ne pas venir à votre secours si vous l'appeliez.
Je rougis plus que je ne saurais le dire de l'erreur oii Tenfanlillage de mes rêves avait fait tomber cet homme ; il se méprit à mon trouble, et me dit tristement :
— Ne craignez rien, je n'ai pas le droit d'être indiscret. Mais si vous revenez demain comme vous le lui avez promis, ne lui dites pas que vous avez rencontré ici à cette heure un homme blessé et mourant de faim.
— Pauvre malheureux ! m'écriai-je en lui tendant quelques pièces de monnaie ; tenez! prenez 1
— Je n'ai pas besoin d'argent, me dit-il ; je paierais cinq cents francs un verre d'eau et un morceau de pain.
— Mais, lui dis-je, le village de Draveil est à deux pas; je vais vous montrer le chemin si vous voulez.
Cet homme me regarda quelque temps comme s'il n'osait aborder la proposition qu'il voulait me faire. Tout à coup il parut se décider, et me tendant une pièce de cinq francs, il me dit d'une voix rude et sombre :
— Mademoiselle, voulez-vous aller à ce village m'acheter un pain et une bouteille de vin, et me les rapporter ici?
— Mais je ne sais pas où vous acheter cela, lui dis-je aussi embarrassée que choquée de cette proposition; et peut-être trouveraiton bien extraordinaire dans le village qu'une des demoiselles de Mandres allât chez le boulanger.
— Vous avez raison, dit-il en baissant la tête. Puis il ajouta après un moment de réflexion :
— Si seulementj'avais un chapeau, j'oserais bien y allermoi-même; mais dans l'état ou je suis, c'est impossible. Je ne peux pourtant pas mourir ainsi, reprit-il avec énergie.
Je n'aurais pas voulu quitter cet homme sans le secourir, et je ne savais pas comment le faire. Il se remit à me considérer, et me dit alors avec une sorte de désespoir :
— Voulez-vous me sauver?
— Certainement, monsieur, lui dis-je toute tremblante.
— Dites-moi où est votre maison.
— Mais, en voilà le mur au bout de cette allée.
— Eh bien! mademoiselle, rentrez chez vous, et là-bas, au coin de ce grand arbre, jetez un morceau de pain par-dessus le mur, je serai là pour le ramasser.
— Oh' certainement je vais le faire, lui dis-je les larmes aux yeux.
— Je ne peux pas vous le payer à vous, ajouta-t-il avec un air singulier de fierté, je ne peux pas vous payer un morceau de paip, mais je ne veux pas le recevoir à titre d'aumône, ajouta-l-il en tirant une poignée d'argent de ses poches et en les jetant à travers la route;; mais je le paierai aux malheureux, qui doivent aussi errer quelquefois dans celte forêt, poussés par la faim et le désespoir. Dieu fera, je l'espère, que cet argent ne profitera pas au crime.
Je le regardais dans un muet étonnement et avec un sentiment inexprimable.
— Vous oubliez que j'ai faim, me dit-il douloureusement, comme s'il prononçait à regret ces paroles que lui arrachait une souffrance qu'il eût voulu avoir la force de maîtriser.
— J'y cours... j'y cours, m'écriai-je.
— Mais me jetterez-vous ce pain? me dit-il.
— Vous le jeter, lui répondis-je, ah! monsieur... non, non, attendez-moi là... je vous l'apporterai.
11 ne me remercia pas, mais je vis une larme tomber de ses yeux, et je m'élançai avec rapidité. J'ouvris la petite porte du parc, je le franchis en quelques minules, et ce ne fut qu'au moment où je fus près d'entrer dans la maison que je compris la difticullé que j'éprouverais à tenir l'imprudente promesse que j'avais faite.
J'entendis mon beau-père parlant vivement dans le salon ; il venait d'arriver de Paris et semblait raconter un événement extraordinaire; car ma mère et mes sœurs l'interrompaient à cha([ue instant
LES QUATRE SŒURS
par (les exclamations d'étonnement et de terreur , et plusieurs fois j'entendis mon beau-père s'écrier :
« Oui, ce sont des assassins de véritables assassins. » Une pensée terrible se présenta sur-le-champ à mon esprit; je m'imapinai qu'un crime avait du être commis aux envu-onsde notre demeure, et que l'houime que J'avais rencontré dans le bois en était sans doute l'auteur. Je ne puis dire quel cllroi s empara de moi a cette pen-6e : il me sembla voir cet homme sur mes pas, cet homme armé, sanglant, défait. Sous l'impression de cette terreur, j'ouvris brusquement la porte et je me précipitai dans le salon. J'étais à la fois émue de la rapidité de ma course, de l'eflioi que m'avait cause la rencontre de cet homme, de lu découverte que je croyais avoir faite, et lorsque j'entrai si brusquement, il jiaïaît que j'élais à la fois si pile et si troublée, que ma mère s'écria en me voyant :
— Qu'as-tu donc , Géorgina et que t'estil arrivé?
— Rien , dis-je en balbutiant , mais j'ai rencontré un homme dans la forêt.
— Bahl me dit mon beau-père, est-ce une chose si extraordinaire!
— C'estque cet homme m'a fait peur..
— Tant mieux , reprit M.Malabry du même ton, cela vous corrigera peut-être de votre rage des promenades nocturnes.
— Mais si c'est un assassin? lui dis-je.
M. Malabry se prit à ricaner en haussant les épaules.
— Il n'y a d'assassin que dans votre tête.
— Mais il me semble que vous en parliez tout à l'heure?
— Oh! reprit il, ceux dont je parlais ne font pas leur métier au com d'un bois. Oui , ma chère amie , reprit-il eu s'adressant à ma mère, c'est ainsi, comme je te le disais tout à l'heure , quand cette folle est venue tout à coup nous interrompre qu'a commencé cette émeute. Dès hier soir ou avait dissipé le plus grand nombre des attroupements, etce n'est que ce malin qu'on est parvenu à déloger ceux
qui s'étaient barricadés dans le quartier des halles. J'espère (pio celle fois on en fera bonne et prompte jusiice.
Ce peu de mots m'expliqua ce (]u'était l'homme que j'avais rencontre dans le bois, et je me levai tout à coup en disant :
Ahl j'oubliais que ce malheureux meurt de faim.
Quel malheureux? me dit ma mère, alarmée de mon Irouble
extraordinaire.
Je ne puis dire que ce fut par défiance contre M. Malabry que je ne voulus pas dire la vérité, maisje crus que le secret de l'homme que j'avais rencontré ne m'appartenait pas , et je répondis que la frayeur m'avait tellement troublée que je ne savais ce que je disais et que je désirais me retirer.
Je complais qu'on me laisserait rentrer chez moi comme h l'ordinaire, et qu'on ne s'occuperait même pas de savoir si je ferais véritablement ce que je venais d'annoncer. Mais il parait que j'avais
l'air si défait et si épouvanté, que ma mère en conçut une vive inquiétude et voulut absolument me suivre dans ma chambre et resta près de moi.
La contrariété que j'éprouvais d'une attention qui, a mon sens, venait si mal à propos, donna à mon agitation quelque chose d'inquiet, de colère, quieû'raya encore plus ma mère, qui, si elle n'était pas toujours satisfaite de'mon manque de déférence pour M. Malabry, n'avait du moins jamais eu à me reprocher vis-à-vis d'elle la froideur et même l'impatience avec laquelle je recevais ses soins.
Cependant je m'étais couchée pour tùcher d'échapper à ce que je traitais alors de caprice d'amour maternel; mais la pensée de cet homme mourant de faim, et qui m'attendait, m'agilail tellement, que je ne pouvais simuler le sommeil, et qu'il m'échappait malgré
moi des mouvements presque convulsifs et d'impalience el des exclamations sourdes qui faisaient supposer à ma raère que j'élais en proie à un violent accès de fièvre.
Kt , véritablement , j'amais je n'avais éprouvé jusqu'à ce jour une colère si vive et si malveillante. Je me sentais irritée par une force interne que je n'avais jamais soupçonnée eu moi. J'étouffais dans cette chambre où l'on me tenait prisonnière, et, malgré tout l'effort que je mettais à me contenir , j'aurais peut-être fini par éclater, si mon beau-père ne fût monté , pour chercher ma mère , eii lui disant assez durement que j'étai? tout au plus fatiguée, et que je jouais la comédie pour me rendre intéressante , et que si on me laissait toute seule sans faire attention à moi jedormirais bientôt d un profond sommeil.
C'est une chose vraie, que nous préférons dans les autres les vices qui nous profitent aux qualités qui nous sontconlraires. J'avais été irritée de la bonne et sainte tendresse que me montrait ma mère, et je remerciai du fond du cœur M. Malabry d'une dureté qui me débarrassait de sa surveillance.
Ma mère se retira, et presque aussitôt je me levai et je commençai à me rhabiller en toute hâte. Mais à
Je me reculai en joignant les mains. — V. 1 S,
le tumulte de mes pensées, dont je n avais pu me relise tant que j'étais en présence de ma mère, se calma JUS les discuter seule avec moi-même. Je me demandai
mentait.
ce moment dre maîtresse
lorsque je pus -- - ... „,,
si 1 homme pour qui je me préoccupais si Mvement
A cette époque, mes réflexions ne s'étaient jamais arrêtées sur aucune Piu.on politique, mais j'avais reçu maigre moi celle impression générale qui fait une grande .lilTérence entre un cnme politique et un crime qui a pour but le meurtre ou le vol personnel.
Je n'hésitai donc pas longtemps; mais alors je pus réfléchir a a manière dont j'exécuterais mon projet. Il me fallut descendre dans l'office V prendre les objets dont je pouvais avoir hesom sans qu on m'culeudit, et sortir de la maison sans qu on m aperçut.
Je n'avais pas de temps à perdre, car la seule idée qui me préoccupait était celle de ce malheureux mourant de faim et qui sans
Pans. luiiiriuKTiv (AsideJ, ruf lloiuii..ilc ts
LES QUATRE SŒURS
doute m'accusait déjà d'inhumanité, et , ce qui me révoltait peutêli'o encore plus, île faiblesse et de peur.
Cette idée me donna une hardiesse qui uie fit oublier toute autre précaution, je descendis du premier étage au rez-de-chaussée, je pénétrai dans l'orfice, je pris du pain, du vin, une volaille que j'enveloppai dans une serviette, et je sortis parle vestibule constamment ouvert.
C'est en passant par ce vestibule à peine éclairé, que le souvenir rapide et irréfléchi d'une circonstance de ma rencontre se présenta tout à coup à moi. Ce fut en voy.int un chapeau accroché à l'une des paièresde ce vestibule, que je me rappelai les paroles de celui vers qui j'allai, et, sans autre idée que de ne pas le laisser la tête nue, exposé au froid de la nuit, je pris ce chapeau, je l'emportai, et j'eus bienlnt atteint la petite porte du parc. Le malheureux était assis en face, sur le revers d'un fossé creusé au bord du bois.
En me voyant et en m'entendant, il releva à peine la lête , et je lui dis la première :
— ]e craignais que vous ne m'eussiez pas attendue.
— Mourir là ou ailleurs, qu'importe ? me dit-il d un air sombre.
Après tout ce que je venais de faire, je trou vai cet homme injuste dem'accueillirdecelle façon ; car, dans ma couise à travers le parc, je m'étais fait un tableau très vif de ses transports de reconnaissance à mon arrivée. C'était une déception à mon premier bienfait, et malgré la pitié que m'avait inspirée cet homme, je lui répondis avec un ton de fierté blessée,
— Vous ne deviez pas mourir ici, monsieur, puisque j'avais prouiis de venir vous y secourir.
Cet homme me regarda en face, et il y eut dans ce moment une sorte d'incertitude en lui.
Blessé à son tour de la manière dont je paraissais lui reprocher ce que je faisais pour lui, il repoussa froidement le petit paquef que je lui tendais.
— Merci, me dit-il, tout s'use, même le besoin .; je n'ai plus faim.
Le ton dont il prononça ces paroles, l'accent caverneux de sa voix, le tremblement convulsif de sa main , me déchirèrent le cœur d'une pitié douloureuse, et je m'écriai :
— Vous êtes injuste, monsieur, de me refuser ; j'ai fait tout ce que je pouvais, et j'ai bien craint de ne pouvoir ra'échapper pour revenir.
— Avez-vous donc une famille à laquelle vous n'osiez dire que vous alliez secourir un malheureux?
— Ne m'aviez-vous pas recommandé de n'en parler à personne, et aurais-je fait ce que vous attendiez de moi, si, l'ayant dit, vous m'aviez vu revenir avec quelqu'un, qui sans doute eiit voulu m'accompagner.
— Vous avez raison, me dit-il tristement : mais vous ne savez pas tout ce qui peut passer d'idées cruelles dans l'esprit d'un homme
durant l'attente que j'ai soufferte. J'ai pensé que vous vous repentiez déjà de votre pitié!
— Oh I monsieur.
— J'ai pensé que, si faible, vous n'oseriez peut-être pas roveiiir '?
— Oh ! j'ai du courage à défaut de force 1
— J'ai pense que vous m'aviez peut-être pris pour un malfaiteur ?
A chaque mot qu'il répondait ainsi, ce pauvre homme baissait sa tète dans ses mains, sa voix semblait s'amollir, et j'entendis de sourds sanglots sortir de sa poitrine.
— Eli bien I monsieur, vous vous êtes trompé, luidis-je... Tenez, tenez, mangez un peu, vous devez bien souffrir I
— Je vous ai dit vrai tout à l'heure, reprit-il, je n'ai plus faim.
Quand je vous ai rencontrée, j'ai succombé à la torture de ce tourment physique, mais quand vous avez été partie, il m'a semblé que la Providence vous avait envoyée exprès pour me secourir, vous, assez jeunepour être confiante et pour ne pas calculer les couséquences de ce que vous alliez faire dans l'abandon où je me trouve, dans la trahison qui m'a laissé seul dans le danger et seul dans ma fuite ; vous m'êtes apparue comme l'organe de cet avertissement providentiel qui dit à l'homme :
" Ne désespère pas. »
Je me réfugiai dans ces pensées en vous attendant ; et quand je ne vous vis pas revenir, ce n'est plus la faim que je sentais, c'était le désespoir de votre abandon venu après tant d'autres :
mais vous voilà, merci d'être venue, fussiezvous venue les mains vides. Merci de ce que vous m'apportez!... ce sera pour plus tard. Je n'aurais pas la force de manger.
— Mangez, lui disje, je vous en prie.
— Il rompit un morceau de pain, en mangea quelques bouchées
Madame Del..* et alors, comme si le
besoin comprimé sous la douleur de l'âme eût repris à son tour son empire, il dévora tout ce que je lui avais apporté.
Je le regardais sans penser à m'éloigner, et lui-même semblait m'avoir oubliée lorsqu'en levant les yeux pour chercher la bouteille que j avals placée près de lui, il me vit le considérant attentivement. La lune dans sa clarté frappait sur son visage, et je pus y voir une expression de dépit hautain quand il vit mon attention.
— N'est-ce pas, dit-il amèrement, que cela ressemble assez à une bête fauve qui dévore sa pâture. Vous avez peut-être vu quelquefois les lions du Jardin-des Plantes quand on leur jette la viande sanglante : c'est un plaisir que les bons pères de famille donnent à leurs petits enfants.
En parlant ainsi, il prit la bouteille et parut chercher quelque chose; nn nouveau tressaillement d'impatience lui échappa, et il dit avec un rire forcé ;
LES QUATRE SŒURS
— Vous n'avez jamais vu ceci sans doute : c'est comment boivent certains ivrognes.
Il appliqua la bouteille à ses lèvres et but longtemps. Quand il eut fini, il relomlia dans sa rêverie, et je lui dis alors timidement :
— Tenez, monsieur, je me suis souvenue qu'il vous manquait un chapeau', et je vous en ai apporté un.
— Un chapeau! me dit-il d'une voix singulièrement émue, un chapeau! vous n'avez rien oublié, et je vous ai accusée.
Ah ! dites-moi, qui ôtes-vous ? car il viendra peut-être un jour où ie nourrai vous remercier comme vous le méritez. Oui mademoiielle un jour vous comprendrez mieux la hauteur de voire bienfait cl la valeur de ma reconnaissance, quand vous saurez que celui que vous avez sauvé n'était ni un mendiant, ni un malfaiteur honteu.x.
— Je le sais, monsieur, lui dis-je.
— Vous le savez ?
— Oui, monsieur. Lorsque je suis rentrée à la maison on s'y entretenait déji\ des événements arrivés hier à Paris.
Une idée tout à l'ait étrangère à ce qui se [lassait entre nous sembla exalter cet homme, et il me dit brusquement :
— Ne recevez-vous donc pas de journaux dans votre maison!
— Nous en recevons.
Mais ils doivent arriver ici de fort bonne heure?... Ne parlaient-ils donc pas de ces événements ?
— J'avais quitté notre maison avant leur arrivée, et j'y rentrais seulement quand je vous ai rencontré.
— C'est vrai, me dit-il ; et ne savez-vous rien de ces événements ? Je lui racontai le peu que j'en avais entendu.
— Cela devait être, me dit-il froidement; on n'a pas voulu me croire. Kt maintenant, mademoiselle, ajoutez à votre bienfail d'aujourd'hui celui de garder un silence absolu sur ma rencontre.
— Je n'en dirai rien à personne.
— A personne, je vous en prie, pas même à celui à qui on dit tout, pas même à celui à qui vous disiez si joyeusement :
B A demain! »
A cette supposition, qui m'avait d'abord rendue si confuse, mais dont jo n'avais d'abord songé à me défendre, je sentis un nouvel embarras, mais bien différent de l'autre.
D'abord c'était la bonté d'avoir été surprise comme un enfant qui parle seule ; à ce moment, c'était la crainte d'une jeune fille soupçonnée de manquer à la retenue qu'elle se doit, et je dis à cet homme :
— Mais, monsieur, j'étais seule quand vous m'avez rencontrée, et je ne parlais à personne.
— Je ne vous demande pas votre secret, dit-il en souriant.
— Mais je n'en ai pas, lui dis-je vivement encore ; je cours dans les bois, j'y eîiantc, j'y parle, quelquefois j'y pleure, mais je n'y cherche et je n'y attends personne.
— C'était donc au jour, à l'ombre, à la solitude que vous disiez : « A demain '? » reprit-il d'une voix pleine de mélancolie.
— Oui, monsieur, et c'était aussi à mes pensées, qui ne sont libres qu'ici, et avec lesquelles je viens passer bien des jours toute seule.
— Si jeune, me dit-il, si jeune vous vivez déjà avec votre cœur... alors vous n'êtes pas heureuse....
Je ne répondis pas, mais je trouvais étrange que cet homme eut si vivement pénétré dans le secret de ma vie.
— Ne voulez-vous pas me dire votre nom ? reprit-il.
— Je ne vous demande pas le vôtre, permettez-moi de vous taire le mien, quoique vis-à-vis de vous je n'aie aucune raison de le cacher.
— Comme vous voudrez ; mais croyez que si je ne vous dis pas le mien, ce n'est pas que je vous croie capable de le trahir. Mais peut-être l'entendrez-vous prononcer d'ici à peu de temps, et peutêtre alors vous surprendrait-il assez pour que vous ne puissiez cacher votre étonnemcnt.
— Adieu, monsieur, lui dis-je, et puissiez-vous être sauvé.
— Je le sui8 maintenant, car j'ai la nuit devant moi. Adieu, à mon tour, le temps me presse, et je ne puis attendre le jour si près de Paris.
Nous nous séparâmes sans autre explication, et je rentrai dans le parc.
J'étais si préoccupée de tout ce qui venait de se passer, que ce ne fut qu'au moment de rentrer dans la maison que je m'aperçus de l'étrange oubli auquel je m'étais laissé entraîner.
Je n'avais pas pensé que je trouverais les portes de la maison fermées, c'est ce qui m' arriva.
Ce ne fut pas d'abord la crainte de passer une nuit dehors qui m'épouvanta, mais la pensée qu'on découvrirait que j'étais sortie.
Cependant, je réfléchis que bien certainement on ne s'était pas aperçu de mon absence, puisque tout le momie dormait.
Les domestiques ouvraient le rez-de-chaussée bien avant que ma mère et mes sœurs ne fussent éveilbes. Je n'avais donc qu'à attendre, et attendre assez longtemps pour peu que, dans le cas où l'on me rencontrerait pendant que je rentrerais, on pût suppo.ser que je n'étais sortie que depuis que les appartements étaient ouverts.
Celte r.'sviUition calma la violente inquiétude qui m'avait prise lorsque j'avais trouvé la porte fermée, et je m'éloignai de la maison. Mais bienlùl peu à peu le .silence et le frais de la nuit ealmè.-enl l'agitation que m'avait causée cette série rapide d'évéuemi'iils si extraordinaires pour moi. Je me sentis faible, abattue, glacée, et cet acc.iblement laissa pénétrer en moi d'autres terreurs. Je me sentis m'eB'rayer ; le moindre bruit me faisait Iressaillir. cl le silence m'alarmait; le froid de la rosée me faisait greloter, et cependa.it m.i tète brûlait, et j'y sentais une sorle de vertige douloureux. Je voulus courir pour m'échauffer; mais il me sembla qu'un être in^isibie me poursuivait, car j'eus peur un instant de sentir une main glacée qui s'appuyait sur mon épaule pour m'arrêter.
Je m'assis sur un banc ; mais je me retournais h chaque instant pour voir derrière moi : enfin, je m'appuyai le dos au piéd.sial (l'une statue, pour ne pas éprouver celte crainte et quoi que ji' fu-se debout, le sommeil me gagna : et dans les vagues images (ju'il faisait balancer devant mes yeux à d^mi fermés, il me sembla qo- j^' voyais celle statue se baisser pour me prendre et me serrer dans > s bras de pierre. Je m'enfuis en poussant un cri, et je tombai é^anouie dans le coin du bois, où je me trouvais. Lorsque je revins il moi, le jour était levé.
Je rassemblai mes idées, et j'entendis des voix dans le jardin. Je ne savais quelle heure il pouvait être...
Mes inquiétudes de la veille me reprirent, et je me glissai en tremblant vers la maison; le rez de-chaussée était ouvert; mais les Persiennes du premier, toutes fermées, m'annoncèreiil que personne n'était encore levé.
Je m'élançai, je gagnai la maison, je montai dans ma chambre, et je me couchai , brisée et glacée de tous mes memlnes. Je fus réveillée par un bruit de voix qui discutaient, et bientôt j'enb-ndis ma mère qui approchait de ma chambre en disant à -M. Malabry :
— Je te dis que lorsque tu es entré chez Géorgina, tu auras posé ton chapeau sur une chaise, et qu'il doit y être.
Ma mère entra pendant que je tremblais de ce nouvel incident de mon aventure.
Ma mère chercha le chapeau et ne le trouva point : elle sortit doucement de ma chambre, je me levai pour écouter ce qui se disait en bas, et j'entendis M. Malabry quereller violemment un domestique. Il menaçait de le cliasser, et disait avec lais.m que le chapeau ne pouvait avoir disparu tout seul ; il accusait les gens de la maison de l'avoir volé, et je fus sur le point de descendre et de tout avouer pour ne laisser personne en bulle à cet odieux soupçon.
Bientôt arrivèrent à leur (our la disparition du pain, du vin. de la volaille, car les domestiques , en cherchant, avaient été fureter partout pour rencontrer le malencontreux chapeau.
Alors ce furent des histoires à n'en plus finir, et mon effroi de la veille, sur la rencontre que j'avais faite, fut alors commenté. On en conclut qu'un voleur s'était introduit dans la maison. On rai-onna sur les empêchements qui avaient pu l'arrêter dans un vol plus considérable, et il fut conclu que cette maison n'était pas sûre.
Ma mère selTrava et ne voulut plus l'habiter seule avec nous. M. Malabry, qui la"^ sollicitait depuis longlemtis de la vendre , pour employer ses capitaux à ses si)éculations , exploita cette terreur, et j'enlevai à ma mère une propriété que sans cela le respect qu'elle avait pour le souvenir de mon père ne lui eût jamais permis d'abandonner. Il n'y a dans ce monde ni peliles fautes ni petits mensonges.
J'étais alors bien loin de prévoir dans quelles mains devait tomber cette maison.
Il y avait déjà six mois que nous étions rentrés à Paris , et rien n'était venu me rappeler cette aventure. Cependant j'en avais gardé
LES QUATRE SŒURS
un souvenir qui était devenu plus net dans mon esprit à mesure que l'événement était plus loin de moi. Dans les premiers jours, je n'avais guère qu'un sentiment confus de ce que j'avais vu et de re que j'avais l'ait ; bieiilôtles moindres circonstancesde cette rencontre se débrouillèrent, et je me rappelai jusqu'au moindre mot prononcé entre moi et ce proscrit. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable pour moi dans la merveilleuse exactitude avec laquelle tout cela se présenta à moi, ce fut l'aspect lui-même de cet étranger.
Le lendemain, je n'eusse peut-être pas pu dire ses traits, et un mois ne s'était pas passé que son visage, sa taille, jusqu'au son de sa voix, s'étaient si complètement représentés à mes yeux et à mon oreille, que je l'aurais reconnu rien qu'à le voir passer et à l'entendre parler. Jusqu'à ce moment, aucune image certaine n'avait enchaîné à elle mes rêves de jeune fille; à partir de ce jour, ce fut celle de cet homme qui se revêtit de toutes les fantaisies de mon imaeination et de mes espérances, et quel que fût le costume dont il me plût de l'habiller, quelle que fût la condition où je le plaçais, tout lui allait bien, et il allait bien à tout.
Les balset les soirées d'hiver étaient déjà prêts à se clore, je l'avais espéré partout, et ne l'ayant pas rencontré, je commençais à craindre qu'il ne fût d'un monde trop au-dessous du mien pour jamais l'y voir, lorsqu'au dernier concert donné par un avocat qui se piquait de réunir chez lui toutes les notabilités artistiques, je vis se promener dans le salon où j'étais une des plus célèbres cantatrices de notre époque.
J'ai toujours éprouvé pour les femmes du théâtre une répulsion insiinciive; et par suite je détestais toutes celles qui, même dans un s;don, se posent en représentation, et appellent par l'emploi de
leur talent l'attention elles applaudissements. Madame Del eût
dû être de ce nombre ; mais, lorsque je la vis pour la première fois, elle était si diiïérente de ces virluoses impertinentes qui reçoivent avec un air de fatigue et de dédain les éloges les plus outres, il y avait tant de bonheur dans son succès, qu'on pouvait y supposer de la vanité, et que je la trouvai charmante. Elle donnait le bras à un jeune homme à qui l'on semblait adresser les compliments qui ne pouvaient arriver jusqu'à elle, mais je n'avais pas fait at'ention à lui. lorsqu'elle porta les regards de mon coté. J'entendis derrière moi un petit applaudissement auquel madame Del... répondit par un de ces doux mouvements de tèle et un de ces bons regards partis du cœur, qui remercient un ami de la part qu'il prend à votre joie. A ce moment, elle pressa doucement le bras du jeune homme qui l'accompagnait, et lui désigna de l'œil celui qui sans doute, dans ce muet échange de regards, l'avail encore plus félicitée de son succès que de son talent, et ec jeune homme sembla dire à son tour à celui que je ne pouvais voir : .(.Merci puur elle et merci pour moi. » Son visage rayonnait, etde même que chez madame Del..., il n'exprimait que du bunheur.
Je ne puis dire quel éblouisseraenlme prit à l'aspect de ce visage si bien retrouvé et si bien conservé dans mon souvenir. Celait le malheureux de la foret de Sénart. Je l'avais bien souvent rêvé dans un monde plus brillant. J'avais aussi quelquefois prêté à cette pâle et douloureuse figure une expression de bonheur et de triomplie; mais alors c'était moi qui l'accompagnais, alors c'était de moi qu'il recevait la joie qui éclatait dans son visage. Quelque chose d'aveuglant comme le reflet du soleil subitement jeté dans vos yeux par un miroir, troubla ma vue; un serrement convulsif et pénible suspendit ma respiration, et lorsque je fus un peu remise, déjà ni lui ni elle n'étaient plus devant moi, et je n'entendais que le murmure de l'accueil enthousiaste qu'on leur faisait dans un autre salon. Certes, il n'y avait rien d'étonnant à ce que la rencontre de cet homme m'eût vivement troublée; mais la déception, le désenchantement, la douleur même que j'éprouvai en le rencontrant ainsi eussent éclairé un cœur plus instruit que n'était le mien sur ce que mon imagination avait fait pour moi de cet homme.
Cette rapide et profonde émotion me maîtrisait encore , que la danse commença, et qu'un homme vint réclamer la promesse que je lui avais faite de danseravec lui. Je me laissai conduire où il voulut sans regarder autour de moi, et je ne fus arrachée à ma distraction que par ces paroles qu'il prononça d"un air ravi, et comme s'il avait remporté une victoire dont je dusse être charmée.
— Voyez, nous avons madame Del... pour vis-à-vis.
C'était vrai... c'était elle... et lui avec elle. Presque malgré moi, je fis un pas pour m'échapper ; mais je restai, dépitée de la maladresse de mon danseur et indignée de je ne sais quoi. Cependant, tandis que les autres personnes du quadrille figuraient la première contredanse, je me hasardai à regarder mieux la cantatrice et celui qui l'accompagnait si fidèlement.
Là encore tous deux étaient entourés de gens si empressés qu'ils nous tournaient presque le dos, et ce fut en continuant la conversation commencée avec leurs voisins qu'ils figurèrent celle première partie de la contredanse.
Dans les moments de la chaîne des dames, j'évitai la main qu'il me tendait sans me regarder et je revins à ma place, irritée alors
d'un senliment auquel je donnais eu moi-même un nom qui n'était pas vrai.
Quel que fùl cet homme, je le trouvai impoli, grossier, mal élevé, et j'oubliais que pareille chose m'était arrivée cent fois sans que j'y prisse garde.
Malgré moi , des larmes de dépit me roulaient dans les yeux, et lorsqu'à la figure de l'été je le vis suivre avec un regard complaisant madame Del..., qui dansait avec mon cavalier, cette douleur me lit peur, et je pensai que ce serait bientôt mon tour.
Nous commençâmes, moi tremblante et les yeux baissés, lui léger et brillant; mais tout à coup, au moment ou nous étions tout à fait rapprochés et en face l'un de l'autre, il s'arrêta et demeura un instant immobile.
Je le vis, quoique j'eusse les yeux baissés, et si toute l'émotion poignante qui me tenait ne céda pas iminédiatement , il me sembla du moins sentir que les liens qui me serraient le cœur se dénouaient et se relâchaient, et que ma poitrine aride et brùlanie respirait un air frais et humide qui me rafraîchissait.
Il m'avait vue, et dès qu'il m'avait vue il m'avait reconnue : il avait gardé mon souvenir. Oh comme le cœur me battit !!!
Je me sentis devenir rouge ^ et je baissai mes yeux plus has. je baissai même la tête, tant j'étais troublée; mais lorsqu'en repassant près de lui. je me hasardai à le regarder, je vis son œil ardent, curieux, qui ne me quitlait pas et qui sembla vouloir lire dans le mien la certitude du soupçon qui l'agitait.
Ace moment, et par un de ces entraînements qui épouvanlent une heure après qu'on y a succombé , j'attachai mon regard sur le sien; j'y lus la question qu'il m'adressait, et je lui jetai tout has ce seul mot :
« Oui "
Lorsqu'il fut retourné à saplace et moi à la mienne, et que j'osai l'observer à travers les groupes de danseurs qui passaient et repassaient entre nous, il était déjà plus à moi qu'à sa belle conquête; car je sentais, je savais que cette femme l'aimait, et je n'avais été si désespérée que parce que j'avais deviné qu'il aimait cette femme.
Cette attention qu'il me prêtait devait avoir une explication si naturelle, que je n'aurais pas dû en être si Gère et si heureuse.
Celte attention même pouvait partir d'une crainte ou d'un regret. Qu'importe ! j'avais souffert du triomphe dont madame Del... s'"était parée à ses yeux; et si je ne pouvais lui enlever les hommages, je lui arrachai au moins l'attention de celui à qui elle les avait tous reportés.
J'étais déjà la rivale de cette femme sans qu'elle pût s'en douter, et j'avais déjà engagé la lutte avec elle avant qu'elle ne m'eût uiômc regardée. Mais quelques minutes ne s'étaient point passées que, sans savoir où était son ennemi, quelque chose avait averti Caliste qu'elle était attaquée dans le cœur de son amant. Les hommes ignorent trop les sensations rapides, brùlanttis et éclatantes à la fois, qui traversent et illuminent le cœur d'une femme, pour ne pas les nier. Elles-mêmes souvent, quand cet éclair est éleint, ne veulent pas croire à ce qu'il leur a montré ; mais à l'inquiétude du regard de madame Del..., à la façon dont elle le promena autour d'elle pour savoir d'où partait le coup, je compris qu'elle avait vu ce qui se passait contre elle.
Enfin ce regard me rencontra, et il s'arrêta si fièrement sur moi, que je compris que j'étais reconnue.
Dès ce moment, le sourire si gracieux et si bienveillant dont elle accueillait les empressements dont elle était obsédée, fit place à une froideur distraite ou plutôt trop occupée à observer le trouble de celui qui l'oubliait ainsi.
Il ne s'aperçut pas de ce changement, et Calisie, furieuse de cet abandon, sembla aussi vouloir l'oublier, et, pour l'en avertir, elle provoqua les adulations dont on l'entourait, et v répondit avec un éclat, un bruit qui attirèrent l'attention de tout le monde. Toute cette comédie s'était jouée durant le temps de la contredanse, et nous retournâmes chacun à notre place, elle pâle et tremblante, moi fière et heureuse d'avoir rendu à madame Del... le tourment qu'elle m'avait fait souffrir.
J'espère que l'on me pardonnera de dire sans hésiter ce que j'éprouvai. Est-ce la nature de la plupart des femmes d'être ainsi faites, ou suis-je une exception et une fâcheuse exception, comme on me l'a dit? Je ne saurais le décider; mais peut-être l'exception n'existe-t-elle que parce que je dis tout haut ce qui est secrètement dans le cœur de toutes. Ce qui se passa après cette contredanse, je ne l'ai su que plus tard. Ce fut entre madame Del... et lui une de ces scènes de bal, à voix basse, le sourire sur les lèvres, l'éventail enjeu, pendant lesquelles une femme laisse échapper, en regardant doucement autour d'elle, les mouvements furieux de haine ei de jalousie qui la bouleversent. La manière dont Calisteattaquason amant fil si bien craindre à celui-ci une scène plus violente, que dès les premiers mots il lui avoua la vérité.
Hlle savait ilcjà l'iiisloire de notre renconlre; et dès lors elle avait compris le trouble qui avait dû s'emparer de nous en nous reconnaissant mutuellement.
Je ne sais, et il ne me l'a jamais avoué franchement, car les hommes ont des hypocrisies aussi profondes que celles des femmes les ])lus perfides, je ne sais si ce fut l'occasion qui se présenta à lui de donner à madame Del... une leçon sur la fougueuse jalousie qui l'emportait, ou si ce fut l'adroite précaution d'un homme qui prépare le voile dont il veut cacher ses projets ; toujours est-il qu'à sou tour il la ([uerella vivement à mon sujet, et que Calisie, bien loin de carder aucun soupçon , se prit tout à coup d'un enthousiasme très vif pour moi, et voulut absolument m'aborder et me connaître.
11 lui fallait un prétexte.
Un reste de doute sur la véracité du récit qu'il lui avait fait lui servit à merveille. Elle demanda à quelqu'un s'il était vrai que madame Malabry, qu'on lui avait montrée, eût une maison de campagne h Champrosay. La personne à qui elle s'adressa le lui affirma, cl une autre dit assez vaguement dans la conversation que ma mère désirait s'en défaire.
Quoique le lieu fût très peu favorable à un pareil entrelien , madame Del... profila de ce qu'elle venait d'apprendre, et, s'étanl fait présentera ma mère par un de nos amis, elle lui parla d'abord de la maison qu'elle désirait acquérir, de ce qu'elle devait être, arrangée par une personne comme elle, d'un goût si élégant, etc.
Ma mère fut prise à la grâce astucieuse de ces belles paroles , de ces beaux sourirt'S, de ces charmantes flatteries.
.le suivis avec effroi cette femme dans les sentiers tortueux, mais charmants, par où elle faisait passer l'entretien pour en arriver à moi ; car je ne savais pas h ce moment qu' elle m'abordait avec des iule niions bienveillantes.
i;ile parla de la beauté de mes sœurs, félicita ma mère ; et puis feignant alors de m'apercevoir, elle lui dit:
— Est-ce encore là une de vos filles, Jladame"? Ma mère lui ayant répondu affirmativement, elle se tourna vers
moi on s'écriant :
— Ah I n'est-ce pas mademoiselle qu'on m'a dit avoir un talent si délicieux en peinture ?
.le ne dis pas que j'eusse le moindre talent, mais enfin je peignais; et il lallail que madame Del... eût pris des informations sur cela po ;r jiouvoir me prendre ainsi à partie et avoir le droit de s'adresser ilircclcraent à moi.
Tout le courage que je me croyais pour braver cette femme s'était enfui lors(|ue je l'avais sentie tout près de moi. Il me semblait voir dans la caressante et souple langueur de sa parole et de ses allitudes quelque chose de rampant et de menaçant comme dans l'approche d'une panlhère.
Je répondisen balbuliantà madame Del... qui s'était tournée vers moi , me couvant de ses yeux ardents et m'appelant de son beau sourire; tout à coup elle se pencha vers moi, et me dit avec un véritable mouvement du cœur :
— Si courageuse et si timide... Oh! merci... merci pour lui!
Je la regardai pour voir si elle ne se jouait pas de moi. 11 n'y avait que bienveillance dans l'expression de ses traits ; mais je ne pus lui répondre, et elle reprit après un moment de silence :
— Nous nous reverrons, et vous me direz tout.
Elle revint à ma mère, lui demanda la permission d'aller voir sa •maison et de traiter directement de cette affaire avec elle. Pendant ce temps, j'essayais de me remettre, et je pus le voir à l'angle d'une porte, qui suivait les mouvements de madame Del... avec une inquiétude \isible.
Les danses continuèrent, et plusieurs fois je me trouvai près de madame Del... qui me souriait toujours gracieusement, et qui, plusieurs fois, me serra la main comme pour me dire :
« 11 y a un secret entre nous. «
Quant à lui, je ne le revis plus. Cette retenue me charma ; je sentais qu'il m'eût trop embarrassée, s'il s'était approché de moi, et pourtant une invitation à danser eût été un prétexte suffisant. Mais il me protégeait déjà contre les soupçons de madame Del... en ayant l'air de m'éviter.
Cependant j'avais peine à maîtriser l'agitation que toutes ces petites circonstances avaient fait naître en moi; cette agitation n'était ni de joie, ni de tristesse; j'étais comme un enfant qui monte sur un bateau qui l'emporte loin du rivage ; dans le preaiiçr iiionient. il ne sait d'abuid s'il doit avoir peur ou se réjouir, il se laisse aller avec un vagn.' éliuiiicinri t à ce UKnivcmciit nou\ eau jusqu'à ce ([ue la réalité du dangci' lui apparaisse tout à coup sous une lorme qu'il n'avait pas prévue.
LES QUATRE SOEURS
Comme l'enfant, je fus avertie tout à coup que le cours des idées qui m'emportaient avait un écueil terrible.
M. Malahry revint près de ma mère, et s'étant assis derrière elle, il dit à voix basse :
— Qui donc vous a présenté madame Del...?
Ma mère lui nomma l'ami qui s'était chargé de celle présentation.
— Madame Del..., dit M. Malahry. n'est convenable pour personne et encore moins pour vous dont les filles sont d'un âge à ce que le moindre contact avec une femme comme elle puisse leur être préjudiciable.
— Je ne pouvais pas lui tourner le dos : d'ailleurs, reprit ma mère, elle avait appris, je ne sais comment, que je veux vendre Champrosay et elle désire, m'a-l-elle dît, en faire l'acquisition.
Cette circonstance parut faire réfléchir mon beau-père qui repartit :
— Et elle est assez riche ou plutôt le comte C... est assez riche poiu' payer très cher ce caprice.
Ma mère baissa la voix et dit à M. Malabry :
— Quel est donc ce jeune homme qui tout à l'heure...
— Eh bien ! fil M. Malahry, comme s'il parlait d'une chose publiquement connue ; c'est le fameux Victor Benoît.
Je n'en entendis pas davantage, ce nom me révéla toute celte odieuse histoire : je l'avais entendue raconter à la maison, mais avec celle retenue qu'on emploie vis-à-vis des jeunes filles, retenue dont leur simple curiosité perce aisément les voiles lorsqu'elles le veulent bien, et qui n'eut plus pour moi de mystère, lorsque je voulus pénétrer avec l'ardeur de la passion que je portais dans tous ces souvenirs.
Comme il m'était arrivé pour Victor, dont la ressemblance s'était si nettement reconstituée dans mon esprit , les moindres de ces récits auxquels je n'avais pas porté une grande attention, se représentèrent à moi. 11 semblait que ce fussent des renseignements déposés presque à mon insu dans ma mémoire, et que j'y retrouvais tout entiers du moment que je voulais les consulter. Quelle était donc cette histoire ? Je tremble au moment de la raconter , car , en reconnaissant que je le puis et que je l'ose, je mesure l'effrayant chemin que j'ai parcouru depuis le jour où elle se dessina nettement devant moi, et où elle me fil rougir de honte dans la solitude où je la rétablissais silencieusement dans ma tète.
Cette histoire a été racontée dans bien des romans et bien des drames, mais elle prenait, dans la réalité des faits qui palpitaient encore, un caractère vulgaire et odieux à la fois.
Je la dirai donc et avec la crédulité dont elle me blessa à son premier aspect.
Qu'était madame Del...? une femme d'un talent célèbre et de mœurs plus célèbres encore que son talent, ce qui la qualifie assez.
Dans une de ses fantaisies passionnées qui lui faisaient désirer l'amour des plus riches et des plus pauvres, des plus élégants et des plus grossiers, comme s'il fcdlait à cette âme repue do tous les hommages et avide encore de passion, les contrastes les plus bizarres pour l'intéresser, dans un de ces moments, dis-je , elle avait quille avec éclat le vieux comte C..., qui avait satisfait jusqu'à satiété ses exigences de luxe insolent, et s'étail éprise de Viclor Benoit, eiiiant de vingt-cinq ans , néophyte si ardent des idées républicaines, que sa pnipre fortune lui paraissait une injustice envers les antres, et qu'il la dissipait en secours donnés aux menées de son parti.
La belle Calisie, qui un mois avant luttait avec les plus nobles dames pour la somptueuse élégance de ses salons et le choix îles hommes qu'elle y admettait, prit sa passion au sérieux. Elle se fil modeste, sévère,' et sa maison lut ouverte aux conciliabules en souliers ferrés et en veste.
Ce fut alors qu'arrivèrent les événements auxquels Vicloir Benoît prit assez de part pour craindre de se voir condamné après s'être enfui de Paris dans la nuit. Soit que déjà madame Del... fût fatiguée de sacrifier à la fois sa fortune et sa réputation d'artiste à l'essai d'une existence presque brutale, soil qu'elle eût compris qu'elle s'y perdait, toujours est-il qu'elle en était déjà à des termes d aigreur vis-à-vis de Vicloir Benoît, et probablement il s'en fût suivi entre elle el lui une rupture complète. .Mais lorsque Viclor fut en danger, il reprit à ses veux un charme tout nouveau, l'allé entievit une émotion inconnue à donner à celle vie dont l'ardeur avait dévoré trop vile ce qui eût suffi à l'existence de dix autres femmes.
Aux cent romans, astucieux, plaisants, exagérés, de sa jeunesse, madame Del... vil qu'elle pouvait ajouter un autre roman d'un genre différent, et ce devint pour elle une nouvelle passion aussi ardente, aussi absolue que toutes celles qui lavaient précédée. Victor était en danger ; il fallait sauver Victor, et il fallait le sauver par
LES QUATRE SOEUHS.
un de ces liéroïsmes corrompus par lesquels la corruption prétend lutler avec la vertu. Je ne puis dire quel art celte femme em[iloya; mais il est certain que, lorsque Victor Benoit lut inscrit sur la liste des accusés des journées de..., elle obtint du comie C... qu'il attestât que Victoir Benoit avait passé toutes ces journées chez lui, à la campagne, à dix lieues de Paris. Personne ne pouvait soupçonner ni 1 intrigue ni la faiblesse qui dictaient cette fausse déposition ; on y crui, et au bout de quelques mois, Viclor, qui avait quitté la France, était reniré absous par l'infamie de madame Del... et l'ignoble passion du comte C... pour cette femme.
El ce soir-là, pour la première fois, il reparaissait dans le monde, et il avait accepté le bénéfice de cette protection, et madame Del... lavait affichée avec une impudence joyeuse.
« Honte et mépris sur eux ! n m'écriai-je alors, quand toute cette histoire se représenta à moi ; et cependant aujourd'hui je l'écris à côic de celui qui alors me fit horreur et dégoût. Je ne sais, mais k mesure que j'écris cette histoire, j'ai peur de me revoir dans mon passé et de me comparer à ce queje suis. N'importe ! je parcourrai encore lous les chemins par où je fus emportée, et peut être verrat-on que je ne fus pas seule coupable... si toutefois je le suis...
Ces derniers mots, que nous soulignons, remplaçaient dans le manuscrit de Géorgina une page toute entière bàton'née avec soin. Le repenlir avait sans doute parlé dans celte page; l'orgueil l'avait effacée. J'essayai vainement de la lire, el n'ayant pu y réussir, je continuai ma lecture.