FIN DES QUATRE SCT-URS
CcrJèi me BoiuparU k%,
â LA LICn.URIE TIIÈATRAIE, 12, boulevard Ssiut-UarliD
ItKCIENNE MAISON UAUCHi»?),
F. Barbus, del, L. Dechocy, sculp.
II y a quelques années, il existait, dans la iiie Neuve-di's-Ma- Ihuiins, de vastes demeures qu'on ne pouvait appeler ni hôtels ni maisons.
C'étaient cinq ou six corps de logis dont le premier, disposé paiallèlement à la rue, était suivi d'un jardin, puis venaient un autre bâtiment ei un autre jardin, et ainsi de suite jusqu'à une très grande profondeur. Une chaussée latérale, pialicable aux voitures, desservait tous ces bâtiments, et allait aboutir dans une cour immense et commune, oii se trouvaient les écuries et les remises de toutes ces habitations.
ll.ùlait liuil lieurus du
oir: autour d' ttiiitiit assise
Jene pensepasqu'aucnn de ces vastes emplacenienlsailéchappi; a la spéculation, et qu'on retrn;ivc encore réunies sous le régime d'un même comiergc et dans la même enceinte, une dcmi-dou- «aine de ces maisonneltes, ayant sculciiient un rez-de-cbaiisscc cl
une tolile, sur laquelle brûlait une lampe, s trois personnes.
un premier, et occupés par une seule famille.
Les cités nouvelles ne ressemblent en rien à cela , et dans les immenses maison où s'entassent plus de vingt locataires, ceuxci sont plus isolés les uns des autres que s'ils demeuraient dans des rues différentes. Il n'en était pas de même dans l'assemblage dos maisons de la rue Neuvedes-Mathurins où se passa l'histoire que nous allons raconter; car il était facile do s'examiner de fenêtre à fenêtre, et le jardin était ouvert à tous les regards curieux qui désiraient voir ce qui s'y passait.
Dcuv de ces maisons étaient occupées, l'une par M. Morency, l'autre par .M. Chambel.
M. Morency, qui se faisait appeler le comte
uii^aii ajipLiui ic t.uuue
de Morency, était un homme d'environ soixante ans; il avait ce qu'on pourrait appeler une grande tèle sur un pclit corps; celle tê!c, il la poilalt penchée sur l'épaule droite d'une façon marquée.
MARGUERITE
biiKlcirnn chaïu'au de forme tip ékvee, p.onchdc su 1 cille gauche, cela lui donnait un peu l'aspect d'un énorme piton l.iu en
"ïne pourrais assurer nue la noblesse de M. de Morcncy ne fût r;\ 'abri de ont reproLie; mais il y avait, dans l'h.s loire de sa ^; , 1 ui ,m;"s c,,!i pouvait jonuorA,s>U.nU^^urUrn^^^ dont el c avait été acquise. En edet, a famille ",f\°'f•'''i.^'^ 01 i.. inaire d'Auveranc, oii elle possédait, a la fin du xvu» siècle,
''fe^'hme'de'cefpropric'tés se irouvait une vaste colline appelée le nu'nt l'ouque; un des ancêtres de M. de Morency y bt baUr u nelit cartel à fossés et à pont-levis , et trouva bon de debaplibci la [•nlline de son nom de Tonque pour lui donner le nom de Morcncy. C. 1,1 devint donc le Mont-Moreiicy.
\ rentrée de tous les petits sentiers qui aboutissaient a son manoir, M. le comte de Moreucy avait fait ecrn-e ces mots : Ck-iiiin (lu Mont-Morcucy.
Puis, q\iand rinscriptinn, qui n'avait prudemment clé faite qu'à la culle, eut besoin d'être renouvelée, elle devint : Chemin de Montmorency.
Et quinze ans ne s'étaient pas écoulés, que l'on n'allait pbis al; Mmit-Morcncy, mais a Monlmoreuey, et qu'on n'était plus invite cbez M. de Morencv, mais chez M. de Montmorency.
Les choses en él"aient là depuis encore nne douzaine d années, lorsqu'un véritable Montmorency avant passé dans le pays, s'eionna de découvrir nne branche de sa famille dont il ne soupçonnait pas l'existence; il prit des renseignements, fut informé de la vérité, et intenta nn procès an sieur Morency pour qu'il eût à quitter un nom (lui n'était pas le sien.
Les prétentions de M. de Montmorency n ayant pas d autre but, le parlement de llioin ne demanda point à l'usurpaleur la (ireuve de ses droits au titre de comte, et le condamna seulement, pai arrêt de janvier 1721, à quitter le nom el les armes de la famille à laquelle il n'appartenait pas.
Cela ru un grand scandale dans le pays, et donna lieu a beaucoup de critiques de rechercher l'origine des Morency.
Heureusement pour le gentilhomme contesté, qu'il était fort riche et avait une fort belle femme très hospitalière; tout ce bruit s'apaisa pen à peu, et il garda son titre de conite do Morency. Il transmit ce nom et ce titre à une nombreuse suite de descendants qui ne leur donnèrent jamais assez d'éclat pour qu'on pen>àt à les leur discuter. Seulement ils eurent le soin, de père en fils, de dissiper chacun nne partie de l'immense fortune de leurs ancêtres ; de façon. que, lorsque la révolution arriva, le Morency dont nous parlons et dont le père avait émigré, fut dépouillé d'un héritage qui se composait de douze à quinze mille livres de rente et de cinq à six cent mille livres de dettes.
Cela n'empêcha pas qu'en 1814 il fut considéré comme nne victime de la spoliation' révolutionnaire, et qu'à l'époque de l'indemnité il y fut compris pour une somme de près de quatre cent mille francs.
Il faut dire que M. de Morency avait mérité cette distinction libérale par nn profond dévouement à la branche aînée des Bourbons. Oubliiiut l'orgueil nobiliaire de ses ancêtres, il s'était réduit au métier de journaliste, et avait écrit, en faveur des mesures les plus extravagantes, des articles tellement extravagants, qu'il avait lait paraître ces mesures presque raisonnables.
En entendant demander par un des principaux organes du parti vainqueur la proscriplinn de tous les hommes qui avaient particiiié à la révolution, la reprise des biens nationaux, la conliscation des propriétés des condamnes politiques, on savait gré au gouverneinent d'alors de résister à de pareilles exigences, et on le trouvait sage en présence de pareils fous.
Une croix de Salut- Louis, autorisée jusqu'à un certain point par la présence de M. de Morency dans nue patrouille où il avait suivi son père, attaché à l'année de Coudé, avait récompensé les services militaires de cet illustre personnage; une croix d'honneur avait été décernée à sa gloire littéraire, et il devait le jaune et le noir de son laige ruban à Je ne sais quels services (]ue madame de Morency avait rendus à la llussie et a la Prusse.
En elVet, M. le comte était marié; quelle était sa femme et d'où venait-elle? Personne ne s'en était cnquis. On la disait Allemande, et il ne lui restait de sa famille qu'un neveu qui avait à peu prés un an lorsqu'elle é|uiusa M. de Morency.
Un des confrères en jiuirnaUsnio de M. le comte remarqua sen lement que muleinoisellc Cathei iue Markfief parlait admirablement le français, et l'allemand pas il u tout; mais comme la comtesse était nne fort belle feuune, très bonne el très avenante, ou ne poussa pas plus loin les recherches sur son ignorance de la langue ma-
ieriiL....
A l'époque oii commence noir
histoire, madame de Moreir
était une femme de Irente-huit ans, ayant ce léger embonpoint qui donne aux femmes de cet ige une iraicheur que leur jeunesse n'a pas toujours eue. Elle était du reste très désirable; jolis pieds iolies mains, dents blanches, beaux yeux, taille potelée et un ail admirable de lirer parti de tous ces avantages. Elle habi lait avec son mari etson neveu, qui avait déjà quelque vingl ans, lune des petites maisons dont nous avons parlé.
Ainsi cjue nous l'avons dit plus haut, une autre de ces maisons était habitée par un M. Chambel. ..,,.,. i ,
G" M Chambel avait vingt-cinq ans; il venait de débuter dans la Httératiire par un recueil de poésies qui avait obtenu (piejqiics 'iuccès. De sa personne, ce jeune homme avait ce qu'on appelle de ia tournure el une certaine ardeur d'expression dans le visage, qui devait nécessairement le faire remarquer par une leinme qui croit se connaître en passions. ,..01 11 1 -i.,
Ouant à ce que pouvait être moralement M. Chambel, pcul-eUe le iérai-je mieux connaître à mes lecteurs en leur donnant une analyse de son livre qu'en essayant de faire son portrait.
Ce livre débutait par une imprécation sur les vices du siècle. Le pouvoir abominable qui tue, le peuple monstrueux (jui se rue sur la place publique, le riche qui boit la sueur du pauvre dans l'or d'Opbir, le misérable qui hurle contre tonte vertu et toute si'.nériorité, Pinditlérence de la société pour tout, et son furieux an'inur de tout: tout ce fatras, tout ce pêle-mêle d'idées mcnheiviite'^ suis but, sans principes, et qui est le fond des inspirations de beaucoup de nos jeunes poêles, avait été mis à conliibuliun dans cette terrible inspiration. Plus loin le doute le plus insolent s'adressait à Dieu sous les formes prétendues byrouicnnes ; plus loin encore, la fui la plus vive, l'espérance la plus religieuse chantaient les calmes aspects de la campagne, la cloche qui soimall VAngelm, les troupeaux rentrant au bercail, et l'universelle prière de la nature au Seigneur. 1.1
Dans une des pages de ce livre, on trouvait une chaste admonestation à nne jeune fille, qui lui disait de bien garder sa couronne blanche, de s'agenouiller devant la bénédiction de ses parents, el de demeurer la colombe immaculée qui a toujours le droit de paraître sans crainte devant le regard de l'Eternel; puis, a quelques pa-es de là, c'était nue invocation passionnée à une femme pour lui'^demandcr de secouer le joug pesant d'un ménage mal assorti. L'union d'une âme rêveuse avec un esprit grossier, d'un cœur bouillonnant de passions avec nn être froid et égoïste, était, au dire du poète, une immoralité révoltante qu'il élail du devoir de la femme de faire cesser. ,,..•. .
D'après ce que nous venons de dire, Pierre Chambel était un de ces esprits comme il y en a tant : impressionnable à toutes les idées qui le touchent, sans on avoir aucune à lui, et malheureusement doué du pouvoir de leur donner un accent inspiré et plein de vérité. C'était un écho qui rendait tout bruit qui venait l'atteindre en en décuplant la puissance.
C'était un admirable instrument a qui Ion pouvait laire iiailer toutes les langues el tontes les passions, et sous ce rapport II avait excité l'attciition de quelques hommes d'une habileté supérieure, et particulicrenient celle de l'abbé Norton, qui était un des commensaux haliitiiels de madame de Morency.
Pierre Chambel était marié, et sa femme était la muse qui avait insiMié la dernière pièce de vers dont nous avons fait mention. Isaure avait suivi les conseils de la poésie de son amant ; elle avait quitté l'esprit brutal auquel son âme rêveuse était si mal alliée, et avait suivi à Paris son jeune séducteur.
Six mois après cette faute, le mari d'Isaure avait été tue a la chasse, et, un an après cet accident, elle av.iit pu épouser Pierre Chambel sans avoir pour ainsi dire le remords d'avuir été la eaiiM! de la mort de son premier mari; mais, quoique tout semblât réparé aux yeux du monde, il n'y en avait pas moins entre Pierre et Isaiire une faute qui leur iuteni'isiit à tous deux cette noble et pure coiifianee qui est la base <le tout bonheur.
D'un autre côté, madame Chamiiel avait trente-deux ans et son mari vingt-cinq; elle était d'un caractère lier, allier, résolu, et lui d'une naïure incertaine, facile, et peu suigueiise de sa iliguité; aussi c'était pour Isanre un mystère inexplicable que cet boninie ()ui disait si puissamnieut toute chose et d'une l'açnn si asHiiiC et si péremptoire, et qui, dans les moindres actions de sa vie, dcineurait incertain et se laissait ballotter par les iniluences (lui le poussaient d'un côté on de l'aulrc.
Ce fut deux on trois mois après la publication de son livre que Chambel vint habiter la rue Nenve-des-Mathurins, et ce fut douze ou quinze jours après son iuslallalion qu'eut lieu la scène suivante chez madame de Morency.
Il était huit heures du soir; autour d'une table, sur laquelle brillait une lauipe, étaient assises trois personnes : madame de Morencv, fort occupée à lire un roman; son neveu, .Iules Maïklief, qui enluiuiuait les gravures sur bois d'une des livraisons des évangiles, el une j.Miue tille dont nous n'avons pas encore parlé, el qu'on nommait seulement Marguerite.
Pour n'avoir p.is à revenir sur l'histoire passée do nos personna-
fi^l\'n''°"''ll'.^'*.'^,'"!^"'^''''*= '-'•»'' 'OU' simplement une orpheline iccueillie par abbé Norton, qui l'avait fait élever en province dans un couvent de religieuses, et qui l'avait mandée depuis peu ..L H .Ç.?f^'-it P?"'' 'a|a»e entrer, en qualité d'institutrice, dans une riche famille du faubourg Saint-Germain. c„!;„'"^- • ''°" '^? IJa'Sii'-'iile ayant éprouvé quelques retards par dp lîninV T?""/°''' •'',". 'mporlanis, l'abb? avait prié madame Iniîno ,"„^ de lui donner l'hospilalité, ne voulantpas recevoir chez '"' V"iJ,*^""e tille de cet âge et de celle beauté.
jugements les plus défavorables sur la conduite d'un nrèlre, et il ne voulait pas donner prise à ses ennemis; cependant l'abbé avait i pin ••;", '■''5" ^^ g«idéchcz lui celte jeune fille qu'il ne fût venu d 1 espiit de qui que ce soit d'un tirer une induction fâcheuse contre id legiilarile de ses mœurs.
Ce n'est pas de faiblesses de cette sorte qu'on accusait M. Norton. .ri\ savait dans le cœur une ambition trop ardente, une hnine m^fn''/" I ^^ ""^ hypocrisie trop profonde pour qu'il y reslàt la ^î M %P T P°"'' '^'r* 'î'i'alions plus tendres ; et cependant, à hn.L,L' n°y °."' ?" ^"' difficilement deviné le caractère de cet . nomme. Il était petit, poupard, d'une tournure et d'un visage assez
jamaTs""^' ^* ^^''°'^ '"^"'^ ^^ "'^''"^ "^ ^"^ passionnait presque
Pt.^i^n^'il '^"-'■'i'" *''^'' f ',''' ^' *°"' <=« 1"i était sorti de sa plume était ma que du sceau de la plus déplorable médiocrité na. .^„ "«-'sabusait pas sur son peu de mérite litlérairc ; mais, nnl.^, ■ i?" ° "î"' ''"P^'^^ ^^ beaucoup celle des écrivains les plus engoues d eux-mêmes, il ne faisait bon marché de la forme de ses mies que parce qu il méprisait souverainement le talent lilléraire. N'nVf. '!?"'■ "' """^ ''^'*^"'^2 ''^ manœuvre ; et reprocher à l'abbé fli - ^ i"*^ P*/ ^'''°"' ^"■"'''' c'eût été comme si on avait reproche a Napoléon de ne pas connaiire le maniement du fusil. Un grand éUit'îê" énlrâi ^°"'' '^*^' i™'''''^"" qu'un excellent soldat dont il Mais reprenons notre récit.
Outre les trois personnes dont nous venons de parler, il v avait encore dans le salon M. de Morency, à moitié étendu sur un canapé, dormant, ou pensant, ou rêvant, ou ne faisant rien de tout cela car cet homme avait une faculté singulièrement précieuse ce t d avoir dans sa vie des temps d'arrêt qui le faisaient ressembler beaucoup a une locomotive au repos.
Rien n'annonçait chez lui la vie et le mouvement ; il pouvait demeurer des heures entières blotli dans un fauteuil comme une masse merle, les yeux ouverts et fixés sur le même objet : nuis à un ordre, a un signe, à un mot, il sortait de celle torpeur, se mètréglée ""' ^'''"^ ^°'"^'^ '^ '* régularité d'une machine bien
Ces quatre personnages étaient depuis une demi-heure absor- NortSn "^"" ^°" occupation , lorsque l'on annonça l'abbé
11 entra comme un habitué de la maison ; seulement les deux jeunes gens se levèrent à son arrivée et le saluèrent avec celle expression de crainte que les enfants ont en face d'un maître d'école L inclination de madame de Morency n'eut rien de familier et elle semblait due : '
« Je sais que ce n'est pas pour moi que vous venez; adressezvous a qui vous avez affaire. »
Cela fut compris sans doute ainsi ; car, après un signe muet oui permettait aux jeunes gens de reprendre leur place, l'abbé alla s asseoir a cole de M. de Morency. Celui-ci, sans changer d'une igne 1 allilude qu il avait conservée pendant une demi-heure tourna son regard éteint du côté de l'abbé, et parut attendre que celui-ci commençât l'enlrelien. '
L'abbé tira un volume in-8° de sa poche, et dit à M. de Morency •
— Avez-vous lu ce livre? ' " iram 'î^|!!'??"'^y regarda la couverture, et répondit du fond de son
— Non ! '
— Il nous faut cependant un article pour demain sur ce recueil de poésies.
M. de Morency laissa échapper un petit grognement où il n'y avait m surprise, ni déplaisir, ni salisfaclion, et qui ne signifiait absolument rien, si ce n'est qu'il avait entendu ce que l'abbé venait de lui dire.
Celui-ci continua :
~ Voici ce que c'est que ce livre.
L'abbé en fit une analyse assez rapide, signalant les passages qu il était nécessaire de ciler et les cornant dans le volume pour que M. de Morency pût les retrouver. Celui-ci écoulait sans que rien annonçai sur son visage qu'il comprit ou qu'il entendit ce qu'on lui disait; mais probablement l'abbé était fait à cette manière d elle, car il continua avec chaleur :
-;- Vous comprenez le but de l'article : il faut que l'auteur se croie oblige a un remerciement ; s'il vient chez vous, vous lui divez que je désire le voir ; s'il vient chez moi, j'en fais mon alTaire
M.\RGUERITE
\ous n ojibliercz pas de faire remarquer qu'aucun lotirnal de l'onposi loii libérale ou du ministère n'a mentionné ce livre et que ce nest que parmi nous que le vrai mérite est justement apprécié sans coteries et sans esprit de parti. ■" dppiccic
M. de Morency ne répondit pas un mot; seulement il se remit élaynTd'l' '' '""]^ ' 'r ""° P^^*,'"^ lable àrouleltersùr laqu Me n lMiiL'"T'1'' P"":"^^et dn papier; puis, prenant le ivre. Il lut le titre a haute voix tout en l'écrivant
— Lei Aurores boréales, poésies, par Pierre Chambel.
ni.rhVno '^,,1. '^ T^ r '^'•^''•f '^"^ ''^'^'^'"^ ^t sans hésitation : la macliine a vapeur fonctionnait.
qui venait de se passer entre son mai- et l'abbé Norton insnn'an moment où le nom de Pierre Chambel avait été ironônc^^A ce nom, elle avait ermé son livre et s'était tournée du côîér 'abbé en le prian de lu. passer le volume de poésies. Cominc celui ci ïi
eràeZ d' V"''^'"^' ^' ï'\r'' '"' '^''' "'' ^"' Sn un s gne giacieux, de s asseoir près d elle : °
— Comment avez-vous nommé l'auteur de ce livre'
— Pierre Chambel, dit l'abbé.
i<,r„^.'^'/''j'"8'^l '"'^P'!' madame de Morencv ; je ne sais comment jai entendu dire dans la maison que M. Pierre Chanibel cHa t li personne qui avait loué le pavillon qui suit le nôtre
— Lst-ce un jeune homme? fit l'abbé.
— Mais il m'a semblé avoir tout au plus vingt-cinq ans.
— tst-il marie, que vous sachiez?
— J ai aperçu une femme encore assez belle, mais déià passée et qui m a paru beaucoup plus âgée que lui. •* ^ '
— Alors c'est l'autenr du livre que vous tenez entre vos mains
lent of/d d'',v^r; '''' '"^iff^î^e^V" '•^PP^'-'^"'^^'' avaitéveilîé l'a : M Pi, , , ri ,^\" •f'-Pf'T""'^^- ^" "'o™ent où on avait dit que 1 (p -iv ^ -M ■ Y^' '"" ','? ''''^^'^"•'^ ^^ ^'' ""'■son voisine. Ma 4"! I e ava quil e des yeux 1 ouvrage de broderie auquel elle tri?aiîlail, e lorsqu on avait parlé de la beauté un peu passée de nnda e Chambel, Jules avait fait un énorme pâté sur la^figured'uiî saint
Mais ni l'abbé, ni madame de Morency n'avaient pris aardn i m, pMs mouvements ; les deux jeunes ge/is avaie," rÇ sien' occupation d une manière en apparence fort allenlioni ée et l'abW
lielien comme si personne ne les écoutait, la machine écriva e 1 comp anf pas pour deux oreilles dans la société. ^"'^ante ne
— 11 y a donc un mérite réel dans cet ouvrage"' dit madaniP Hp Morency en feuilletant le volume du bout du doigt, e Tnviefa?.? furtivement les yeux. " ^ Jtiant
L'abbé regardait faire madame de Morency ; mais il baissa Ip<! yeiix a l'instant où elle le regardait à son lom', et re-pÔndit du (o, d un homme qui n'a rien vu et qui n'a rien deviné ■
— Uui madame, il y a un mérite très-grand dans cet ouvric^e et ce serait un véritable désastre que de voir un homme dcc^ ne portée tomber entre les mains d'e gens qui pourraien Te pous r dai s des voies ou ses magnifiques dispositions ne seraient qu'un msirument de prédications insensées et de principes nervei' '
L abbe parlait comme il écrivait, ou, si l'on veut il écrivait VomniP Il parkit. Toujours est-il qu'il avait à sa disposition lurfoX de ces phrases interminables et qui ont l'air d'ivoir un ëns comme les nuages ont quelquefois l'ail- de ressembler à un homme
âhliTh' f, ■ ''"3-/ '"^ ''*''''^'^ P°'"' ^ chercher ce que voulait due 1 abbe, cl epondi en reportant les yeux sur une page coinée
— S II en est ainsi, je le lirai avec plaisir. ^""".c.
— Ce sera une bonne œuvre, dit l'abbé Puis sans autre observation, il dit à M. de Morencv •
— Vous signerez l'article, n'est-ce pas? Je veux que M Chambel sache que c'est à vous qu'il doit fes éloges que\ous fuit' si
. Pour la première fois, M. de Morency prêta un peu d'expression a son regard; Il eut l'air fort étonné de ce qu'on lui d mâ.KÎ i, et s 11 avait ete homme à se donner la peine de prononça la e : à l'àbbé :' " °''""' '^"°' ''"' '' '°"' P^'^ablementil eût 'dit «A quoi cela peut-il vous être bon, que je signe cet article'» Madame de Morency elle-même, toute femmelît toute coa, elle Znf r'^K'-"' '?'P'" P*« ^«-^ P'-i"^e abord quelle élit r?nenlion de 1 abbe ; seulement elle se dit en clle-melne :
ve;rïl-S^ 1ert^;ïS™-'^sâ;^^
^l^'^^^^'''^' de persévérance lorsque ji suisT^I
bah'rT iT '';^'^''i'' ™^'^«"^.2 deMorency avait prévu le résultat ,,ro.able de la signature; mais elle n'avait pas imaginé que c'était pour amener ce lesullat que l'abbé l'avait demandée. L'ailide é a fini; 1 abbe le prit, et se conlenla de dire à .M. de Morencv ■
m-.'^pi,'''prn"f '''"' ^'"'',P»'' fi'"-'T"^ "i«y^^n qi'û "OMS ne pouvons piev^oii, et que nous ne devons pas iiger, car il est le seu mailre des vo.es souvent el.'anges par lesquelles il ramène lescœui" du!
MARGUERITE
ix's; esnc'ion^ dis-jc, que Dieu fera qnc ce jeune homme doKndia un des soutiens de la bonne cause et de la religion, tt q-'Ç^ " ne comprend pas l'appel que nous faisons a ses bons s™ '"en » • I>ieu encore suscitera sur son passage une influence salutane qui lui expliquera ce que nous attendons de lui.
M. de Morencv sVlait de nouveau penche sur son canapé ea^ a replis son i.nn;obili!é; Marguerite brodait avec "']« altcul on s. vile une sa nsniralion en paraissait oppressée; Jules faisait des ^i-a-es biens el des manteaux couleur de chair a ses personna!^e> et nradame de Mon ncv dévorait déjà le volume de poésies sur lequel son mari venait de faire un article si consciencieux. ,
L'abbé Norton quitta le salon, qui reprit son silence. Bientôt après arrivèrent qnebiucs visites li^'f?"!!'.';"'''^' '* f n'est celle de M. Milon, dont la personne et la façon d elle conl ab- , IniiMit singulièrement avec celles de l'abbé Norton,quoi (|n on prelcidil dans le monde qu'il avait le même but et les mêmes espérances. C'était nu homme de cinquante ans à peu près, cl qni avait enn.ie toute la beauté qu'on peut avoir \cet âge ,avec ce^ ai do di.tindion qui est toujours jeune, el une bonne grâce de maniucs qui ne vieillit jamais. . . i „„,„,„ '
L'accueil qu'on lui fit était celui que trouve lou)Ours un homme dont chacun sait que la pensée se montre dans ce qu il dit, el qui, ties facile pour lui-même, n'est pas moins indulgent pour les au-
'n'u reste, il légnaitontrchiietmadamedeMorency une familiarité qui n'était pas sans retenue, mais qui indiquait sulhsammenl (juc ces deux personnages étaient reconnaissants l'un envers 1 autie ues bons souvenirs qu'ils avaient gardés l'un de l'antre. La m'-;'lij;'.'>ce nommait ces souvenirs par leur nom, mais, a vrai dire . M. .^luon était un homme de trop bon goût, el dont les pasMons avaient trop rie sivoir-vivre pour que jamais un scandale ou même une inqn u- ,lcuce fût venue en témoignage des propos qu'où avail tenus sur von couqile et sur celui de madame de Morency. ., , ,,
Ouoique ce personnage soit destiné à jouer un rôle dans cet e histoire nous n'aurions pas parlé de sa visite, et nous eussions attendu plus lard à le présenter à nos lecteurs, s il n avait lai|-^e écliapper dans la conversation une supposition a laquelle il n aitachait eerlainemcnt aucune importance, mais qui donna aux événements qui suivirent une tournure toute particulière.
M Milon était un de ces hommes qui peuvent bien parler se- I ieuscment d'une chose sérieusement posée, mais qui, dans le Irain de la conversation, s'amusent à débiter les plus extravagaules lolies sur toutes les choses dont on parle, et qui, ravis de stupeher quelquefois la crédulité d'un provincial ou d'un mais, n imaginent iaïuais que leurs paroles p.^uvent aller au dAh. d'une myslihealion.
— Que lisez-vous donc là? avait-il dit à madame de Morency. Ah! c'est le livre de M. Pierie Chambcl.
— Le connaissez-vous? dit madame de .Morency.
— Le livre non, et l'auteur fort peu.
— J'en ai entendu raconter une hisloiie li es dinniatiquc.
Ces paroles avaient été dites par une certaine madame Ansier, femme de letlrc catholique, en ce sens que sa religion était uuiveisclle et sa charité pour les pécheurs inépuisable.
— Il paraît, continua celle dame, ijue M. Chambel a enlevé une femme à son maii
— 11 n'est donc pas marié! dil vivement madame de Morency.
Mais avant qu'elle eût le temps de continuer ses questions imprudentes sur la présence d'une femme dans la maison de M. Chambel madame Ansier, qui avait un petit récit à faire, reprit la parole et raconta comme quoi le mari abandonné s'etail heureusement tué à la chasse; de façon que sa veuve était véritablement madame Chambel.
11 n'est pas bien certain que M. Milon eut lies allentivement écouté le récit de la femme de lettres ; mais à peine eut-elle achevé, qu'il se mit à dire d'un air dégagé :
— Comment, ma chère enfant, vous avez encore la candeur primitive des premiers âges ! Vous croyez que le m;ui qui a eu le biiiiienr de perdre sa femme a la maladresse de se tuer! .Non, ma chère amie ; on l'a tué.
— Qui cela?
— Mais probablement la personne avec laquelle il chassait. Lstcr (lu'il étail seul lorsi|ue ce mallieur e.vt ani\é?
—Kon, répondit la ieiun.e de letlrcs; il élaii. avec un garde-chasse.
C'est tout siin[ile ; un garde-chasse dévoué à M. Chambel et a
la femme de son mailie, et ([ui probablement avait servi d'iulermédiaiieà leurs atnouis; c'était un homnic qui n'aimait pas a faiie les choses à moitié; de son propre mouvement, ou sur une insli- ••iilion intéressée, il aura déli;jiiassé les deux amants en peine de Pobstacle qui les séparait : les amoureux se tout épousés, el ils ont fait an garde-chasse une petite pinsion avec laquelle il s'e^l nliie dans une maison ornée de festons de lierre el ombragée de pampres veits. , . .
— Vous crovez? fit Jules d'une voix altérée.
— Comment donc! dit M. Milon; cela ne se passe jamais nutrc-
ment; demandez plulôl à madame Ansier; elle n'en fail pas d'aulici dans ses livres. »
Madame de Morency haussa les épaules en soui iant.
Madame Ansier, occupée à écouter une autre personne,ne repondit pas à ces paroles, auxquelles personne n'avait pensé pièler un sens sérieux, et qu'on ne jugea pas valoir la peine d'être réiulees.
Mais Jules el Marguerite les avaient entendues, el ni l'un m raiilie n'étaient assez habitués à ce vagabondage de mois el d'idées qu on jette impunément dans la conveisalion, pour penser qu'un homme comme M. Milon pût dire de pareilles chosts sans penser qu elles reposassent sur un fond de véiilé.
Le fameux article parut; mais quelques jours se passèrent sans que Chambel l'appiit, (luoiqu'il eùl assez d'amis pour être informe iminédialemenl de la plus sotte plaisanterie enfouie dans le journal le plus obscur. ». ■ , C'est surtout en fail de critique littéraire qu'on peut due : Point de nouvelles, bonnes nouvelles! les mauvaises trouvant toujours, un messager empressé de vous les Iran.-meltre.
Cbainbtl eùl pu cependant apprendre celte bonne fortune par son éditeur; mais celui-ci, qui allait signer un nouveau marche avec le poète, ne jugea pas à propos de rinloimcr d'un succès qui l'eût autorisé à tenir ferme dans ses piélentinns. Ce ne fut que lorsque ce marché fut signé que ledit éditeur demanda a Cliambel s il avait élé remercier M. de Morency de l'excellent article qu'il lui avait consacré dans son journal.
Chambel s'excusa de cette négligence sur ce qu'il ne connaissait pas l'ai ticle, et l'éditeur ne manqua pas de lever les bras au ciel, et de s'écrier que le poète n'entendait rien à la manière dont ou s'assurait la protection el le patronage des joiuiiaux. Chambel promit avec un peu de répugnance de faire sa\isile te jour même, et il acheta le journal daiis'nn cabinet de lecture, el le rapporta a sa femme, qui' le pressa de s'acquitter du devoir que le libraire lui avail imposé.
Il fallut beaucoup de sollicitalions de la part d'Isaure pour déterminer Chambel à faire celle démarche; il avail lu l'article, et trouvait (jiie la justice qu'on lui avait rendue était assez maigre pour qu'il ne fût pas obliiié à une reconnaissance si empressée.
Cette résistance de Pierre étonna sa femme el l'ut la première i évélalion d'un caractère dont elle ne s'était pas encore rendu compte. Jusqu'à ce moment, le livre de Cham'uel n'avait guère occupe la presse; quelques journaux seulement ra\aient traité par-dessous jambe dans ces longs articles oii l'on entasse pèle-inèle une grosse de volumes de lout'genre et de toute valeur, en accolant a chaque titie une demi-douzaine de lignes sèches, docloialescltrauchauies. Isaure s'était indignée avec violence de celle façon déjuger, et avait admiré de bonne foi la résignation triste el calme avec laquelle Chambel avait acceiilé ce tiaitemenl.
Mais lorsqu'il arriva que le livre de Chambel fui le sujet spc.ial d'un article étendu dans un journal impoilaiit, et que cet article plaça ce livre aussi haut que possible, plus haut peul-èlie qu'il ne le méritait, el que Chambel ne fut pas content, Isaure se demanda si ce qu'elle avail cru une noble modestie n'clailpas un féroce orgueil.
Mais nulle femme ne perd si vile l'illusion qui est la vie de son amour : elle repoussa cette idée comme une calomnie; et pour se prouvera elle-même qu'elle avail lorl,elle pressa son mari mouis vivement. Cela sulfit pour (lu'il prit le parti de faire tout de sui:e sa visite de remerciement. l>aure ne se douta pas que l'ierie, qui semblait si dédaigneux des éloges «ju'on avail faits de son livre, awM une soif ardente du reste des louanges (juc lui promettail sa \isi;e. C'est qu'lsaure ne savait pas encore assez que la vanité du poêle est comme la passion de l'avare, que des millions ne sauraient .satisfaire el qui ramasse des liards.
Du reste la réfiexion d'Isaure n'eut pas à s'arrêter longtemps sur ces pensées, el un incident tout simple de la position donna a son tspi il une occupaiiou bien aulremeiil agitée.
Au iiiomenl oii Chambel allait partir, sa femme lui demanda s'il ne s'était pas informé de failiesse de ?il. tle Moieney.
— Mais, lui dit Pierie, c'est précisément notre voisin.
Le ton doul cette réponse lut l'aile voulait dire eu pi.qires termes : V Je n'avais pas besoin de m'en inloiiner, je savais déjà où demeurait M. de Morency.» ••
— Comment, noire voisin? dil Isnure.
— Oui, c'est lui qui demeure là à deux pas de l'antre loU' du jardin. , „ •
— Ah! fit madame Chambel, celle dame qiiej ai vue (pielquelos à-sa iènêtre est donc iiiadaine de .Morencv?
— Oui.
— i;t la jeune personne qui se pi omèue dans le jardin est sa lille ?
— Je ne crois pas.
— Bien, dit Isauic après nn momeul de silence, je suis charmée
WAKGUEHITE.
que tu n'aies pas une longue course à faire. Tu pourras donner plus de temps à ta visite et revenir plus vite près de moi.
Pieri'c sortit, et le premier mot du cœur de sa femme fut :
— D'où sait-il tout cela? Je ne le sais pas moi. Il s'en est donc informé? Pourquoi? dans quel but? dans quel intérêt?...
De même qu'elle avait écarté un premier doute sur la franchise du caractère de .son mari, Isaure voulut éloigner le vague soupçon qui l'avait inopinément prise au cœur.
Maison ne commande pas à une impression comme à une pensée. On trouve des arguments contre une opinion, mais on ne saurait se prouver qu'on ne souffre pas.
Isaure souffrait. Elle avait beau se dire que le hasard avait pu apprendre à son mari ce qu'il savait dc|la demeure de M. de Morency, son cœur ne croyait pas a ce que son bon sens lui disait. Elle avait aperçu dans cette maison une femme encore belle, une jeune fille admirable; ce voisinage l'avait déjà importunée; et voilà que fout à coup son mari se trouve forcé d'aller dans cette maison , sur laquelle il semble avoir pris des informations précises; il y avait donc intérêt; elle ne voulut pas le croire.
Mais tout en se sermunnant, en se blâmant, en se trouvant ridicule, et même coupable, elle alla se placer denière un carreau de la fenêtre, les yeux fixés sur la maison où était son mari, comme si elle eût pu percer le mur de son regard.
Elle se le figura entrant, saluant, s'asseyant; elle calcula le temps nécessaire à chacune de ces aciions; puis* elle engagea l'entretien, disant en elle-même tout ce qui peut se dire en pareil cas enli'e gens qui ne se connaissent pas ; elle y mit même de la complaisance; enfin, elle jugea que la visite était assez longue, que Pierre, qui de sa nature était peu causeur, devait déjà se lever pour se retirer, qu'il sortait, qu'il allait rentrer; et comme il ne rentra pas, Isaure alla regarder à la pendule l'heure qu'il était.
Il n'y avait pas encore cinq minutes (|ue Chambel était sorti. Elle levit;lapendulelui disait matériellement que ce peu de temps n'avait pu suffire à cette visite, et cependant elle s'écria :
— Que cette vi>ite est longue !
C'est qu'elle mesurait le temps à ce qu'elle éprouvait, c'est que durantces cinqminuteselle avait souffert l'impalience de pUbieuis heures; c'est qu'elle était julouse.
Pourquoi jalouse, et de quoi?
Ce n'est pas moi qui me chargerai de répondre à ces deux questions. Le sens, la prescience qui dit au cœur: Il y a là un maliieur pour foi, e,\isle-t-il? ou peut-être ne serait-il pas plus vrai de dire que les jaloux ayant soupçon de toul, il leur ariive nécessairemrut de ne pas se tromper lorsque leiu's craintes sont véiilables, comme «n homme qui prendrait lous les numéros d'une loterie serait sûr de trouvir le bon.
Mais la jalousie de madame Chambel, comme caractère général, étant admise, il est possible d'expliquer commentcetfejalousie pouvait être plus aisément excitée que celle d'un autre.
La position d'Isaure, i]uoiquc régularisée, ne partait pas moins d'une faute grave, volonlaire.
Si l'on analysait sincèrement les sentiments, il serait aisé de prouver que la femme qui se perd montre plus d'amour et de dévouement que celle qui, en pareille occasion, se renferme dans le rigoureux accomplissement de ses devoirs; et cependant c'est à la femme qui ne lui a fait aucun sacrifice que l'homme garde loujours sa coufiatice : il a beau avoir été l'objet pour lequel des liens sacrés ont été brisés, il n'en doute pas moins d'une force qu'il fait succomber. ^ Voilà pourquoi niadame Chambel ne se sentait pas placée dans l'amour de Pierre à la hauteur inexpugnable d'une épouse sans reproches; elle comprenait d'instinct qu'il s'armerait un jour de la faute qu'elle avait commise pour excuser les fautes qu'il po commettre conli'e elle.
pourrait
D'un autre cùlé, Isaure était beaucoup plus âgée que son mari; elle était assez belle pour que celte différence d'âge ne l'alarmât pas, mais elle savait qu'il y a des femmes qui font aux hommes un ridicule de cette circonstance. Ce qui enfin devait exciter au plus haut degré les alarmes d'Isaure, c'est que, lorsqu'elle avait rencontré Chambel, c'était un pauvre jeune homme très amouieux de poésie, mais très incertain de ce qu'il valait, et fort peu eneourac'é par les gens qui l'entouraient à se croire quelque chose. "
Or, depuis qu'il avait publié son livre, tout en gardant pour Isaure la reconnaissance qu'il devait à celle qui l'avait compris la première, on sentait que Chambel, sans le dire, trouvait qu'lsaure n'avait fait pour lui que ce qu'il méritait.
Huit mois avant ce jour, Chambel était le faible à qui une femme avait fendu la main pour l'arracher à la misère et à la pauvreté Aujourd'hui, il marchait son égal, et il ne lui fallait pas un succès de plus pour être le lendemain le maître et le protecteur.
Or, Isaure avait ce caractère particulier à beaucoup de femmes : c'est ce que je pourrais appeler un admirable bon sens de sensation.
Elle ne ressemblait en rien à ces esprits calmes et prudents qui observent, discutent et se tracent une règle de conduite; elle éprouvait la vérité comme on éprouve une douleur ou un plaisir, et,
comme cette vérité lui arrivait soudainement et sans être amenée par la réflexion, elle prenait presque loujours son cœur à l'impioviste, et déterminait de même des aciions que la raison n'avait pas discutées. La suite de ce récit montrera à nos lecteurs si nous avons bien compris cet étrange caractère.
Cependant Chambel s'était fait annoncer chez M. de Morency, où il avait été reçu avec un empressement qui put également flatter sa vanité d'homme de lettres ou sa fatuité de beau garçon.
M. de Morency l'avait étourdi des louanges les plus exagérées, et madame de Morency l'avait charmé de ses plus doux regards.
Cependant il semblait que celte visite ne dût pas avoir d'autre résultat .lor.sque M. de Morency, se rappelant la recommandation de I abbe Norton, annonça à Chambel que cet homme éminent désirait le connaiire, et que l'un de ces jours, si M. Chambel le voulait bien, ils iraient ensemble lui faire une visite. ^ Chambel, tout flatté qu'il élait de la proposilion, savait que l'abbé Norton était un homme fort compromettant, et il hésitait à répondre, lorsque madame de Morency dit avec une aràce charmante :
— Peut-être que M. Chambel préférerait rencontrer M. Norton sans faire vis-à-vis de lui une démarche aussi significative. C'est aujourd'hui notre jour de réception; M. Norlon" viendra, et, si M. Chambel, qui est notre voisin, voulait se déranger une demiheure, ces messieurs pourraient se rencontrer ici comme par hasard. M. de Morency, qui jusque-là avait parlé comme il écrivait, c'està-dire avec cette immobilité de physionomie qui lui donnait, comme nous l'avons dit, l'aspect d'une machine bien organisée, M. de Morency parut tout à coup se réveiller; il jeta, de sa femme à M. Chambel et de M. Chambel à sa femme, un regard où il y avait une appréciation exacte des deux individus, et l'ont aussitôt, et avec une dextérité dont on ne l'eût pas cru capable, il essaya de parer le coup qui venait de lui être porlé :
— Comment donc! lit-il, nous serons trop heureux si M. Chambel veut bien nous faire l'honneur d'accepter votre invitation, et il nous rendra cette faveur encore plus précieuse s'il veut bien nous amener madame Chambel.
Ce fut le tour de madame de Morency d'ouvrir de grands yeux; mais elle ne put faire autrement que d'insister sur l'invitation do M. de Morency, et il fut convenu que le soir même Chambel et sa femme viendraient passer la soirée chez leurs voisins.
Pierre rentra chez lui radieux; la franchise de sa joie rassura Isaure ; sa vanité littéraire s'attribuait trop naïvement le bon accueil qu'il venait de recevoir, et son cœur était trop plein de son succès pour qu'il y eût place à un aulre senliment.
Ce fut là du moins la première impression qu'lsaure éprouvaelle accepta sans hésiter l'invitation de madame de Morency, et si, plus lard, il lui revint quelques soupçons, elle remit au soir même a les éclaireir. Elle se sentait à peu pi es assurée de démêler les mleiilions d'une femme, si secrètes qu'elles pussent être, et probablemenl clic y serait arrivée, si niadame de Morency avait été ahaïKlounée à sa propre force et à sa seule adresse.
Mais celle-ci trouva dans l'abbé Norton un auxiliaire qui eut le talent de la servir, tout en ayant soin de ne pas èlre son complice
En elTet, voici ce qui s'était dit entre l'abbé et madame de Morency une heure a peu près avant l'arrivée de Chambel et de sa femme. Labbe Norton, averli de l'entrevue qu'on lui avait ménagée, était arrive de fort bonne heure et avait pris à part madame de Morency.
Il y avait entre ces deux personnages une aniipafhie profonde fondée sur ce qu'ils sentaient l'un et l'autre qu'ils se connaissaient parfaitement bien.
Le ton sec de l'abbé Norton avait suffisamment dit à madame de Morency qu'il savait toutes ses galanteries, et celle-ci lui avait souvent nionlié, par un sourire ou un regard, qu'elle n'était pas la dupe de ses profondes hypocrisies. Aussi, sans s'êlre jamais expliques et en gardant toujours vis-à-vis l'un do l'autre les façons les plus cérémonieuses, ils s'entendaient à merveille.
Un service réclamé était presque aussitôt rendu, sans qu'il fût pour cela nécessaire d'en régler ostensiblement les conditions. Il n'v avait dans cette complicité muette ni menaces ni concessions n ces deux personnes auraient pu se dire effrontément l'une à l'autre que jamais elles n'avaient agi en vertu d'un intérêt commun
\oici les manières de procéder de l'abbé Norton :
— Je vous demande paidon, madame, de vous occuper d'une cho=e qui vous paraîtra probablement fort ennuyeuse, et je ne vous prierai de vous en charger que si elle n'a rien qui vous déplaise.
— De quoi s'agit-il?
--Si vous vous rappelez ce que j'ai dit hier à M. de Morency relativement a M. Chambel, vous avez dû comprendre que je désirais appeler ce jeune homme à nous. Je sais à peu près ce qu'il est, ce quil a été; mais j'ignore parfaitement quelles sont ses tendances, ses opinions, et surtout le fond qu'on peut faire sur les engagements qu'il contracterait avec nous.
.Madame de Morency fit une légère inclination annonçant qu'elle approuvait la façon de penser de M. l'abbé; il continua donc :
— On ne peut guère interroger un homme sur ses dispositions
MARCjUEIUTE.
iniriioliros; nulic qiio celle, inquisition serait déplacée, il se poiirlail i|iie fa vanilé reiiipi'cliàl de répondre IVanchement. Nouvelle inclination approbiitivc de madame de Morency.
— J'amais un ami près de M. Chambcl, qne je ne le cliar;.'erais pas (le celle mission délicate, s'il devait s'adressera M. Cliambel lui-iième; on n'apprend bien les hommes ([ne par ceux qui les enldincnt, et particulièrement par ceux qui les aiment.
Madame de Morency regarda l'abbé, mais le signe d'adhésion ne vint pas, car elle sentit que l'instant critique arrivait, et elle ne voulut pas s'engager avant d'avoir bien pesé ce qu'on allait lui demander.
— Si je n'étais fort gauche dans de pareils entreliens, reprit l'abbé, je vous avoue que je n'aurais pas hésité à parler directement à madame Chambel; je ne sais ce qu'elle est, mais, d'après ce qu'elle a l'ait, elle doit aimer son mari, et cet amour doit lui tenir lieu de sagesse pour savoir ce qui lui convient et ce dont il est capable. Ce que j'aurais à lui proposer est assez honorable, assez loyal pour que je ne craignisse pas de dire de la ia(,on la plus ouverte : Voilà ce que 'je veux faire poiu- M. Chambel. Ses antécédents, se, opinions ou ses projets y font-ils obstacle? S'il en est ainsi, je me retire, et c'est une parole morte entre nous; s'iJ en est autrement, mes intentions vous semblent-elles convenables? et, si elles vous paraissent telles pour lui, dois-je espérer qne vous n'y ferez aucune opposition? C'est ce que je ne craindrais pas de dire à madame Chambel, si je n'éprouvais à parler à une femme peut-être légère et moqueuse un embarras qu'il me serait impossible de vaincre; c'est cependant ce que je désirerais qu'elle sût, parce que je ne crains pas d'avouer l'estime que je fais de son mari, et que je ne voudrais pas, pour mes amis encore plus que pour moi, qu'elle pût donner un autre motif à notre empressement.
Madame de Morency avait écouté attentivement, et comme, au contraire de M. l'abbé Norton, elle aimait assez à poser les choses d'une manière nette, voici comment elle traduisit cette longue série de phrases tortueuses : «Avant de faire une démarche décisive visà-vis de M. Chambel, je veux savoir ce que c'est (]ue cet homme; vous vous en informerez près de sa femme, et vous me le direz : voilà pour moi. Cette manière d'expliquer l'accueil empressé que vous faites à M. Chambel préviendra les soupçons jaloux que pourrait avoir sa femme : voilà pour vous. »
Le marché parut bon à madame de Morency, et elle répliqua à l'ahbé Norton :
— En ce cas, il faudrait que j'eusse le temps de voir madame Chambel avant que son mari ne vous fût présenté. —J'ai une visite à faire, dill'abbé, et je reviendrai vers dix heures. Loisquc l'abbé fut parti, madame de Morency tomba en admiration devant l'expédient de l'abbé; elle le trouva si sublime, qu'elle se résolut de l'employer sans y mêler la moindre finesse ni la moindre précaution.
Comme nous l'avons dit, madame de Morency était belle, mais d'une beauté accorte, réjouie, et pour ainsi dire bonne femme. Ce fut donc en vertu de l'air de franchise dont la nature l'avait douée qu'elle attaqua directement madame Chambel.
Après les premières salutations cérémonieuses d'une présentation, madame de Morency alla s'asseoir à côté de madame Chambel, et voici de quelle façon elle remplit l'ambassade de M. l'abbé :
En vérité, madame, M. Chambel a disposé bien légèrement de
vous, en acceptant l'invitation que mon mari vous a faite.
C'était une façon de dire que l'invitation ne partait pas d'elle, madame de Morency.
Isaure prit un air sérieux qui avertit sa rivale que c'était une femme à comprendre toutes choses à demi-mot, et alors elle continua d'autant plus ouvertement :
— On vous a amenée, madame, vous qui êtes jeune et belle, dans une maison où vous n'entendrez parler que d'intérêts politiques et de toutes les discussions ennuyeuses qui s'y rattachent.
— Je tâcherai de me rendre digne de les comprendre, répondit sèchement madame Chambel.
— S'il en est ainsi, madame, dit madame de Morency d'un air de bonne humeur, vous me mettez tout à fait à mon aise; car je ne vous cache pas que j'ai une sorte de mission politique à remplir près de vous.
— Près de moi? fit Isaure d'un air étonné.
— Près de vous, oui, madame, et de la part d'un homme dont la haute perspicacité a dû choisir sans doute la bonne voie, ce dont, du reste, vous allez décider.
.M. l'abbé Norton, que vous connaissez du moins de nom, désire attacher votre mari à la réilaclion de son journal. L'éminent talent «le M. Chambel lui fait beaucoup désirer que sa proposition puisse être acceplée; mais il est des choses sur lesquelles les hommes répugnent à s'expliquer entre eux : peut-être les opinions de M. Chainl)ei, peut-être des engagemenls pris ailleurs lui feiunt une loi de lel'user la proposition de M. Norton, voilà ce qu'un m'a chargée de savoir adroitement de vous, madame, et voilà ce que je vous demande IVanchement.
Isaure, qui s'attendait à tout autre chose, fut assez désorienlée
par ces questions pour hésiter à répondre sur-le-champ et pouf donner à madame de Morency l'avantage de prendre une position encore plus désintéressée.
— Si M. Norton, dit madame de Morency, m'entendait vous faire cette (lucstion d'une manière si directe, il "m'en voudrait probablement <Je ma maladresse; mais je vous avoue que j'ai vainement cherché une ruse pour arriver à obtenir de vous de pareils renseignements. Lue femme ne se laisse pas interroger si aisément que les hommes le croient, et vous m'auriez probablement devinée à ma première question. Maintenant vous savez ce que l'on m'a chargée d'apprendre, et dans quel but; pouvez-vous et voulez-vous me répondre?
— Je n'ai pas le droit, madame, de disposer des secrets de mon mari; mais je ne crois pas qu'il ait été élevé dans les opinions que professe M. Norton, et, quoique je ne lui connaisse aucun engagement, je ne puis dire s'il acceptera.
— Oh! fit madame de Morency, ceci est une afiaire entre ces messieurs; vous comprenez que M. Norton, qui probablement sera aussi explicite vis-à-vis de M. Chambel que je viens <le l'être envers vous, ne veut autre chose que d'être sûr de ne pas faire à M. Chambel une proposition qui pourrait le blesser, et, s'il faut tout vous dire, madame, M. Norton pense que, du moment que vous jugere? la proposition acceptable, vous voudrez bien user de votre influence pour la faire agréer.
— Moi, madame! fit Isaure d'un air encore plus surpris.
— Puisque je me suis chargée de l'ambassade, il faut que je m'en acquitte, bien ou mal. Eh bien ! si vous n'étiez pas madame Chambel, je vous dirais, en confidence, que M. Norton s'est engoué de votre mari, et, quand M. Norton prend un homme en passion, c'est pour lui un besoin de le faire arriver à tout. Mais j'ai l'air de faire de la^ prédication, tandis que je ne dois vous demander qu'un simple renseignement. Que dois-je dire à M. Norton?
Madame Chambel hésitait, lorsqu'une pensée soudaine lui vint: c'est que la meilleure garantie qu'elle pût avoir contre la jeunesse de son mari, c'était de le voir associé aux projets d'un homme ambitieux qui lui mettrait au cœur cette passion qui absorbe toutes les autres. ,
Poussée par cette idée, elle témoigna a madame de Morency sa reconnaissance pour M. Norton, et lui dit nettement que son mari était à prendre pour qui saurait s'en emparer. En ce moment, elle était à mille lieues de toute idée de jalousie.
Lorsque M. Norton arriva, madame de Morency lui dit le succès de sa démarche, et celui-ci réponditd'un tonsi gravement cagot, que tout autre que madame de Morency n'eût pas compris l'épigramme :
— En ce cas, vous pouvez être sûre que nous aurons M. Chambel.
En etVet, deux jours après, Pierre était le pensionnaire littéraire de l'abbé, et madame de Morency se liait d'amilié avec madame Chambel,
Nous allons dire ce qui était arrivé de tout cela deux mois après cette consciencieuse alliance.
Celait chez l'abbé Norton, dans un vaste cabinet tendu de drap vert; un tableau d'une assez grande valeur, représentant une descente de croix, en occupait le panneau principal.
Tout le reste était couvert d'assez mauvaises gravures mal encadrées : c'étaient des portraits de saints ou des sujets de piélé ; mais, par une singularité qui ne pouvait venir du hasard, il n'y avait pas une seule femme dans toute celte collection, et l'image de la Vierge ne s'y trouvait pas.
L'abbé Norton, assis devant un vasle bureau encombre de journaux et de livres, corrigeait les épreuves d'un article, lorsqu'on lui annonça la visile d'un ecclésiastique qui désirait le voir, mais qui n'avait pas l'honneur d'être connu de lui.
Le prosélytisme de M. Norton s'était imposé comme un devoir de ne refuser aucune de ces visites fort ennuyeuses que le premier venu se croit autorisé à faire à un homme politique parce qu'il a à lui dire ■ .....
u Monsieur, je partage entièrement vos opinions; je suis ravi de la manière dont vous servez notre cause; je n'ai pas voulu quitter Paris sans vous voir cl sans vous apporter mon tiibut d'estime et d'admiration. «
Dans cette eii-constance, la qualité de prêtre était une recommandation particulière pour l'abbé Norton. Ce n'était pas le frère, le collègue, mais l'homme qui a une nécessaire induence sur un certain nombre d'individus que l'abbé Norton voulait accueillir et alVermir dans les bonnes dispositions qui sans doute rainenaient.
Il lionna donc l'ordre de le faire entrer, et le domestique annonça M. l'abbé Fortin.
L'ablié était un homme d'une taille élevée, d'un visage admirable, couronné de cheveux blancs, d'une corpulence robuste, et qui, malgré sa grosse redingote violette et ses souliers ferrés, avait un air de distinction et une allure imposante.
MARGUERITE
L'abbé Noi-lon attacba sur Im un rogaiu vif et poiçant, el le poulirc gracieux piL'pavc sur ses lèvres disparut tout à coup pour faire place à une expression froiile el piesquû iniperlinenlc.
C'étail le résultat insliuclif de la conscience qu'éprouva Tnlibé Norton, d'être en face d'un honunc fort et supérieur, et surtout d'un homme dont le regard droit et le visage sévère l'averlissaieut qu'il ne devait pas sjmpalhiser avec les moyens tortueux par lesquels l'abbé Norton était arrivé.
Si ce n'eût été l'âge de M. Fortin, l'abbé Norton ne lui eût peutêtre pas otfeit de s'asseoir, et il l'eût reçu debout, comme ou fait aux gens dont on veut se débarrasser; mais la manière laide dont il accomplit celle simple politesse montrait que, sans motif apparent, M. Norton était fort conlraiié de celte visite.
— A qui ai-je l'honneur de parler, dit l'abbé Norton, et quel est le sujet qui m'a valu l'honneur de votre visite?
— Je suis curé de la petite ville de L...., dit M. Fortin ; en celle qualité j'ai été le confesseur et l'ami d'une jeune tille élevée par vos soms au couvent de cet endroit, et c'est de Marguerite que je viens vous parler.
— Est-ce de la part de mademoiselle Marguerite? dit l'abbé Norton eu appuyant sur le mol mademoiselle.
— C'est de sa part que je viens, monsieur; mais ce que j'ai à TOUS dire à son sujet, et pour vous décider à satisfaire à son désir, est assurément bien loin de la pensée de cette enfant.
— Je pensais avoir assez de droits à la confiance de mademoiselle marguerite pour qu'elle ne prit pas d'intermédiaire entre elle el moi, et pour qu'elle me demandât directement ce qu'elle désire oblenii-.
— Elle vous l'a déjà demandé, monsieur, dit l'abbé Forlin, sans paraître s'apercevoir du ton piqné de son interlocuteur; et, soit qu'au milieu de vos diverses occupations vous l'avez oublié, soit que vous n'ayez pas compris, ou qu'elle n'ait pas ose vous faire comprendre l'importance de sa demande, vous n'y avez pas répondu.
— Quelle est donc celte demande si diflicile à comprendre qu'il faille un ambassadeur pour me l'expliquer? lit l'abbe Norton avec un accent d'humilité qui contrastait d'une façon odieuse avec l'intention réelle de ses paroles.
— Cette demande, c'est de quitter la maison de madame de Morency.
- J'ai répondu à mademoiselle Marguerite qu'elle ne pouvait encore être admise dans la famille qui a bien voulu lui doimer un asile à ma recommandation, el qu'elle devait encore attendre
— Il serait peut-être bon, dit M. Forlin, qu'elle attendit ailleurs que chez madame de Morency.
— La maison de madame de Morency est celle d'une femme honorée et honorable, monsieur.
L'abbé Fortin attacha à son tour un regard perçant sur M. Norton; mais ce visage semblait pénétré de la parfaite conviction de ce qu'il disai!. M. Forlin garda un moment le silence; puis il reprit, en cherchant à donner à ses paroles un air de courtoisie que le ton démentait.
C'était celui d'un homme qui, bien convaincu qu'il parlait à un fourbe, n'avait cependant vis-à-vis de lui-même aucun dioit de le traiter comme tel, et qui se défendait de cette conviction sans pouvoir la faire taire :
— 11 serait très étonnant, dit-il enfin, qu'un pauvre curé de village eût mieux compris qu'un des esprits les plus habiles do notie époque des choses qui tiennent aux intrigues du monde, s'il n'était possible de concevoir qu'on s'isole encore plus de la vie mondaine dans les hautes spéculations de la politique que dans la rclraile d'une bourgade ; ce sela donc moi, pauvre prêtre de campa"ne qui éclairerai votre religion sur ce que vos yeux, attachés trop haut ne peuvent pas apercevoir, et je vous dirai franchement : Non, la maison de madame de Morency n'est pas convenable pour Jlaro-ueiite
La ligure de l'abbé Norton, lorsqu'il était armé pour le combat était impénétrable comme une cuirasse de triple acier; la déclaration de M. Fortin n'y amena ni la moindre surpiise ni' le moindre mécontentement, et il repartit :
— Mademoiselle Marguerite y aurait-elle vu quelque chose qui ne soit pas convenable?
— Elle n'y a rien vu, la pauvre enfant, dit l'abbé Forlin ; les yeux de l'innocence couvrent pour ainsi dire de leur pur rayon tout ce qu'ils regardent ; mais c'est pour qu'elle ne voie pas qu'il est temps qu'elle en sorte. Jusqu'à présent elle n'a fait que soullVir.
— Et de quelle douleur, je vous prie, monsieur?
— D'une douleur qu'elle ne comprend pas encore, dont le vrai sens lui échappe ; mais à laquelle la moindic circonstance peut donner son nom, el qui est à la merci d'une passion violente.
— Permettez-moi de vous dire que je ne vous comprends pas monsieur. Si celte douleur n'a pas de nom pour mademoiselle Marguerite, elle en a un pour vous et pour moi; veuillez me le dire ainsi que la passion violente à la merci de laquelle cette douleur se trouve.
L'abbé Forlin prit un air sévère : tant d'ignorance lui parut Iron d'hypocnsie, et il répondit d'une voix forte :
— Celle douleur, monsieur, cVsl l'amour que Marguerite éprouve pour M. Chambel; celle passion violente, c'est la jalousie de madame Chnmbel.
La déclaration était trop précise pour que l'abbé Noiton prolongeât plus longtemps son système de candeur av<>ugle; mais, en bon jésnile qu'il était, il passa lestement à côlé de la proposition pour en établir une aulre.
— Si ce que vous dites est vrai, monsieur, ce n'est pas ma faute si la maison de nuidame de Morency n'est plus convenable pour mademoiselle Marguerite.
Celte attention à se défcndie quand on ne l'accusait pas, ce soin de rejeter sa faute sur une pauvre lille sans défiimce, indignèrent M. Fortin, et il répondit d'un ton encore plus sévère :
— Dans aucun cas, la maison de madame de .Morencv n'était convenable pour Marguerite.
— Vous m'apprenez là d'élranges choses, Cl M. Norton en reprenant sa niaiserie cafarde, et si ce n'était le caractère sacré dont vous êtes revêtu, je craindrais que des propos calomnieux n'eussent été Il op légèrement accueillis par vous. Dans aucun cas, dites-vous, la maison de madame de Morency n'était un asile convenable. J'ai l'iionnenr de connaître madame de Morency depuis longues aimées, et jamais je n'ai vu...
— Laissons le passé de madame de Morency à ceux qu'il regarde, monsieur; le présent est assez flagrant pour dessiller les yeux de ceux qui veulent voir.
A ce moment, M. Norton se servit d'une ruse qui manque rarement son elTet pour mesurer la force de l'homme avec lequel il luttait; il appela sur un aulre que lui la rude franchise de son adversaire, pourvoir jusqu'où elle pouriail aller, et lui dit :
— Rendriez-vous madame de Jlorency responsable de cet amour coupable, et croyez vous que des conseils plus coupables encore?...
— .Madame de Morency est assez belle pour ne vouloir perveilir personne; mais elle est assez prudente pour se faire un bouclier même d'un enfant.
— Permellez-moi de vous dire encore, monsiem-, que je ne vous comprends pas.
La patience de l'abbé Fortin, qui ne semblait pas être la vertu prédominante d'une nature forte comme la sienne, ne tint pas contie cette nouvelle preuve de cafarderie; il lui dit d'une voix hante :
— Eh bien! monsieur, madame de Moiencv est la maîtresse de M. Chambel, et c'est Marguerite qu'on a su rendre l'objet de la jalousie de madame Chambel.
— Monsieur, monsieur, s'écria l'abbé Norton en se signant; monsieur! monsieur! répéla-t-il, comme si les mots lui eussent manqué pour qualifier l'audace incongrue de ces paroles.
L'abbé Fortin baissa la tête d'un air humble, comme s'il avait compris trop tard que la liberté des termes qu'il avait employés ne convenait pas à son âge et à son habit, cl il dit doucement :"
— J'ai mal parlé, monsieur, mais j'ai dit la véi ité.
L'abbé Norton crut d'abord, à l'air confus de M. Fortin, qu'il avait affaire à un homme emporte qui reculerait devant ses assertions comme devant ses expressions; mais les derniers mois lui niontrèient que si le vieux prêtre s'excusait des termes qu'il avait employés, il n'abandonnait pas de même ses pensées.
Un moment de silence s'établit, pendant lequel l'abbé Norton chercha par quelle ruse il pourrait échapper à la netteté d'une explication qui n'admellait plus d'équivoque.
Alors, à l'exemple de Cromvvell, à l'exemple de M. de Villèle, à l'exemple do M. Tliiers, à l'exemple de tous les hommes de trèsgrande ou de trèspelito capacité, qui cachent sous des phrases abominablement longues et liiandreuses la pensée qu'ils ont, ou font croire qu'ils en ont une, l'abbé Norton commença un sermon sur la calomnie, qui flétrissait les plus pures vertus, et en même temps sur la démoralisation du siècle, qui atteignait les plus jeunes cœui-s. Il n'est pas bien sûr que l'abbé Norton voulût faire dire quelque chose de positif à son sermon, mais l'abbé Forlin crut y comprendre que madame de Morency était attaquée aux dépens de Maiguerite.
Il reprit son air sévère et repartit assez sèchement :
— J'apprécie, monsieur, tout ce que vous venez de me dire sui- le danger des suppositions malveillantes; je ne discuterai donc pas sur ce qui peut vous paraître douteux dans la position de certaines peisonnes; mais, ce qui est incontestable, ce qui est clair comme le jour, c'est la folle passion de Marguerite pour M. Chambel, et par conséquent la nécessité de l'éloigner d'une maison très convenable sans doute pour d'autres que pour elle, mais où elle voit chaque jour M. Chambel.
— Mais, monsieur, s'il plaît à mademoiselle Marguerite de se pi endre de passion pour le premier venu qu'elle icnconirera (et, d'après vos propres accusations, ce ne sont pas les altentions de .M. Chambel qui ont excité son amour), si, dis-je, et lorsque la qualité d'homme marié n'a pas retenu son cœur, elle s'éprend si aisément, quelle maison sera pour elle im asile convenable? Il y a partout des hommes jeunes, beaux, spirituels...
L'abbé Forlin interrompît M. Norton et lui dit :
MVUGUERITE.
— I.c seul asile convcnalilc pour Maifiuciilo, c'est la maison où cllo a élii l'ievcc , et je viens vous demander la permission de 1 y
ramener. ... ,,.... • .
— Je sais dit Tabbé en baissant la Iclc, que la chante n a pomt de droits ; mais je me croyais, plus que personne, celui de diriger mademoiselle Margucrilc.
Monsieur Norton , je ne suis pas un grand casujste ,^mais je
tn
rouve que la charité a des droits. Moi, pauvre prêtre de vf lagç, .jc .le ferais pas à un mendiant Taumùne d'un liard pour qu il allât e dépenser au cabaret; vous n'avez pas nourri et eleve Margiienle pour qu'elle fasse mauvais usage de l'éducation que vous lui ayez donnée. Là où je vous propose de la conduire , elle Irouverait c seul bonheur qu'elle puisse espérer, le repos et 1 obscurité; mais la démarche que je lais vous prouve que, loin de nier ce droit , nous l'invoquons comme nue dernière prolcctiiiti.
— Eh bien! monsieur, répondit l'alil'é Norton , je venai , jo réfléchirai... J'iulerrogerai moi nicme mademoiselle Mar^ut'i'i le.
— Elle marche sur un terrain brûlant, monsieur, reprit l'abbé Foi'lin ; ne tardez pas, je vous en supplie ; demain , je viL'udiai savoir voire réponse.
— Ne vous donnez pas celte peine , dit M. Norton; mademoiselle .Marguerite vous la transmettra.
Les deux abbés se séparèrent fort mécontents l'un de l'autre.
M. Norton demeuia fort préoccupé d'une chose qui , pour un homme comme lui , semblait ne pas mériter une minute de ri'flexion. RenvoyerMargucrile à son couvent était la mesure la plus simple et la plus aisée; mais les projets ultérieurs de l'abbé Norton neluipcrniellaient pas de s'arrêter à cette détermination.
Mai'iiueiileélait destinée à entrer dans une famille puissanieel immensément riche, Qui'l quedévouée qu'elle h'it à la cause que défendait l'abbéNorton, elle l'admettait comme un excellent auxiliaire , mais non comme un frère d'armes , et il y avait dans cette famille des résolutions secrètes , des conciliabules auxquels l'abbé Norton n'était pas de hauteur à être admis.
On avait accepté, sur la recommandalion du prêtre sévère, une gouvernante comme on cùl accepté un cocher sur un cerliticat d'un membre du jockey-club, sans y attacher la moindre impoilauce; mais l'abbé Norton avait iulnidui't Marguerite chez ses puissants amis dans un tout autre but: c'était un espion qui devait être d'aulaut plus utile, qu'il ferait son métier sans s'en douter. Faut-il le dire? l'admirable beauté de Marguerite donnai! même à l'abbé Norton l'espoir qu'elle pourrait péiiélrer plus avant qu'une simple gouvernante dans les conlidences du père de ses élèves ; car on ne le disait pas d'une lidélilé à toute épreuve pour sa femme, qui, du reste, se mourait de langueur, ou plutôt , comme le prétendait une de ses amies, d'ennui d'elle-même.
Cette espérance, l'abbé Norton la regardait en face, cl telle était
la perversité sincère de cet esprit ambitieux, qu'il la regardait sans
rougir.
L'abbé Norton assis devant un vaste bureau
« Dieu, se disait-il, a mis l'homme à portée du mal et du bien, et lui a lai^sé la liberté de la volonté pour choisir entre eux. Marguerite sera comme toutes les créatures humaines; jamais je ne lui dirai une parole pour la pousser hors de son devoir; mais si elle y manque volontairement, ce ne sera pas ma faute; et si plus tard je profite d'une influence illégitime que je n'aurais pas créée, ce sera dans un but dont la sainteté absoudra les moyens »
Il fut donc résolu que Margueii!e ne retournerait pas a son couvent; mais, comme un esclandre où elle eût été nommée, sans même y être comprise, eût pu effaroucher la susceptibilité de la famille où il voulait la placer, il pensa à aviser aux moyens de 1 éloigner rie chez madame de Morencv, et il remit au soir même a lairc cette démarche d'une façon qui ne fût blessante pour personne.
Pendant ce temps, l'abbé Fortin étail allé, selon sa promesse, dire àMargueritele résultat de sa visite. Lorsqu'il arriva, on lui dit que Mai-gU'Mite était sortie, et ciiinme toute phrase qui peut renfermer un sens malveillant est bonne à dire, la domestiiliie qui répondit i .M. Fortin lui dit :
— Si vous désirez voirmademoiselle.Marguerite , ne venez jamais de trois à cinq hem es; c'est le moment où elle sort tous les jours.
— Madame de Morencv est-elle visible?
dill'àbbé.
— Non, monsieur, mail ime est également sortie.
— .\vec mademoiselle .Marguerite , fit labbé; c'est bien.
— Non, monsieur, reprit la domestique av.'c un désir manifeste de ne pas laisser passer cette supposition sans la détruire, mademoiselle .Marguerite n'est sortie qu'un grand qu.irl d'heure après madame.
.M. Fortin ne put cacher rélounemunl que lui causa celte cireouslanee; mais il ne voulut pas montrer de quelle importance elle pouvait êlre.en conlinuaul les iiuestions auxquelles sans doute ou ne demauilait pas mieux que de répondre; et il se retira en annonçant qu'il reviendrait le soir même.
Il était alors quatre heures.
Ensorlantdelaportc cocbèrc l'abbé Fortin remarqua une voiture, à la portière de lanuelle il avail vu en entrant une tète de femme qui s était retirée quand il avait passé ; et, comme il sortait, le n.eme mouvement avait eu lieu. Il ne douta pas ,ine ce ne fut quelqu un qui epia Us personnes qui entraient dans la maison et qui en sortaient et uico que ce pouvait être madame Chambel lui parut assez P[-o^'^,7.- ^ Ce qu'on lui avait dit de la sortie de Ma'!^"^:"'^.^^;;^,'' '^ Vv.i' pris. Sans vouloir s'arrêter à un soupçon sur elle, i chercha, ta.iiement à expliquer cette habitude .le sortir seule, et il seiesolut a atleudre et il se cacha à son tour au fond d'une voiture.
Il V était à peine que madame de Morencv rentra accompagnée de madame .\nsier. Plus d'une heure se passa, cl il était près de cinq heures cl demie lorsque Margnei ite parut, marchant rapidement et la tête basse, et un moment après Chambel.
A peine le temps nécessaire pour que chacune de ces personnes fût rentrée chez clic fut-il écoulé, que la portière de la première
MARGUERITE
voiture s'ouvrit et qu'une femme en ilesccndit piécipilamment.
Le cocher s'était endormi, cl il fiilliit éveiller le coclier, il fallut le payer, et, quoiqu'il eût reçu deux fois pi js qu'on ne lui flevait, il fallut qu'il vérifiât si sagrocsa montre il'argent pendue dans un gousset rebelle et qui ne voulait pas la laisser sortir, si on ne lui ïalsji'. pcstort i'une minr.le.
Tou". cels fut assei long pour que M. Forlin reconnût madame Chanibel; elle entra danslamp.isun; n-.ais elifi paraissait dans un tel état d'ésilalion, que l'aboé cra'gnit que, sous l'impression d'un preaiie: transport , el'-e ne fit une scène scandalcust , et dont Marguer te pouvait être l'objet.
Danc .ette r.a/.te, et tout désoriente lui-même de ce qu'il venait de vo::, il ni vduiut pas cependant laisser Marguerite sans défense coplfe une accusation que pouvait êtri portée ■". l'iiiilant même devant madame de Morency. Il marcha viver;eiilsi,rlespasdema- (l..i-.e Chambel, mais elle enti-a chez elle.
Chambel, devenu iiii hanune important, availlrès ■?ilci;on(raelé rh;l)iUide de ne pou- Mii;- s"- ^Iri.'indre à aucull^■de^^,^ène:dclavie inaléiiilk'. L'heure de ses repas ne pouvait être réglée; elle dépendait desiasposilions de scii esprit. 11 ne savait plus prendre une bûche pour lamettiedans le feu ; il n'eût pas ouvert une armoire l'our y pi-endie le moindre objet de toilelle, et il (ui élail arrivé à ce degré de dire un jour à sa femme :
— Tu as oublié hier de ni'averlirqneje n'avais pas fait ma barbe :
tu me négliges.
San.s doule ce jourl?i M. Chambel était rentiéavec un fort bon appélil , car, en arri- \ant,ilditàson domcslique:
— I-'ailes-nous Si'rvir.
— Madame n'est pas encore rentrée, lui répondit on.
Cette réponse een- Iraria sans doule l'estomac de M. Chambel, il devint d'assez mauvaisehumeur, et, lorsque Isaure rentra, pâle, agitée, tremblante, il lui dit d'un ton de reproche aigre-doux.
— Vous rentrez bien lard, Isaure?
— Deux minutes après vous, lui dit madame Chambel, en fermant vivement la poite du salon.
— Il y a plus d'une demi-heure que je suis Ici.
— Il y a, lui dit Isaure, le temps que j'ai mis à descendre de la voiture qui stationnait à la porte de la maison, et de laquelle je vous ai vu rentrer, à la cuite de la misérable femme...
— Qu'est-ce à dire? s'écria Chambel, qui alors seulement regarda plus attentivement le visage bouleversé de sa femme, sa pâleur et le tremblement convulsif qui l'agitait; qu'avez- vous? que voulezvous dire?... que signifie cette colère?'
— Que vous Aes un lâche ! un misérable !...
Une suffocation violente arrêta les paroles de madame Chambelelle tomba sur -m divan, et y demeura un instant les yeux fixes] haletante, et serrant avec force son front dans ses mains comme pour empêcher qu'il n'éelalàt.
— Mais qu'avez-vous? lui dit son mari.
Elle se releva sans lui répondre, et passa viveraeat dans sa charn-
el se mit il ramasser un à un tous dans le
bre, où il la suivit, prit une carafe, se versa un venc d eau qu'elle but lentement, tandis que le cristal grinçait sur ses dents ; puis, pendant que Chambel la regardait d'un air ébahi, elle alla devant son miroir rajuster ses cheveux qu'elle avait froissés, et sonna vivement.
— Qu'on serve! dit-elle d'un ton impérieux.
— Ah çà! fit Chambel, m'expliquerez vous ce que cela signifie?
— Quoi ? lui dit madame Chanibel d'un air froid et surpris.
— Mais ce que vous venez de dire.
— Ah ! reprit-elle, comme quelqu'un qui s'éveille d'une profonde préoccupation, j'ai dit quelque chose? Qu'est-ce que j'ai dit ?
— Comment! ce que vous avez dit? mais là, tout à l'heure, dans le salon, ces mots de misérable, de lâche..,
— Ah ! j'ai dit cela, fit Isaure d'un air de
, stupéfaction railleuse;
j'ai dit cela... C'est possible... Je ne m'en souviens pas.
Chambel regardait Isaure comme s'il pensait qu'elle devenait folle ; elle lui rit au nez, haussa les épaules et lui dit :
— Venez dîner, monsieur; je ne veux pas vous l'aire attendreplus longtemps.
— Mais je n'irai pas diner sans savoir ce que signifiaient votre agitalion, vos paroles.
— Quand cela?
— Mais tout h l'heure,là, à rnislantmèine, dit Chambel avec colère.
— Vous y pensez en core? je vous ai dt\jà dit que je l'avais oublié. Voulez-vous venir diner ?
— Non ! s'écria Chambel.
— Comme il vous plaira, dit froidement Isaure.
KUe s'assit avec la précaution d'une femme qui prend place dans un bal, rangeant sa robe avec soin; elle lissa gracieusement ses noirs sourcils du bout de SCS doigts en se donnant des petits airs de tète, et prenant un volume, elle se mit à lire tranquillement.
Chambel la regardait d'un air stnpéiail : ou tout ce qu'il voyait était folie, ou c'était la plusinsullantc moquerie du monde. Pierre fit quelques tours dans sa chambre, furieux en lui-même, mais ne sachant vérilablement que penser de ce dont il était témoin.
Les premières paroles de sa femme avaient formulé l'accusation de manière à ce qu'il ne pût pas douter de ce qu'elle voulait dire ; puis tout à coup, après ce soulèvement furieux, après ce jet de flamme de volcan, tout avait disparu, tout s'était refermé.
Il demeura quelques minutes dans une cruelle et comique incertitude, s'arrêlant devant sa femme et la regardant fixement comme pour découvrir sur son visage une trace de ce qui venait de se passer. Mais elle lisait avec une extrême attention, souriant à ce qu'elle lisait.
Chambel était dans le pins étrange état, tenté d'éclater tant il était irrité, et craignant de faire une sottise et de donner des armes contre lui.
Supposez un homme au bord d'un fossé assez large et qu'il veut franchir : il le mesure de l'œil, le considère, et se met en posture de prendre son élan ; il se bais-e pour s'élancer ; mais une réflexion
Ips petits morceaux de braise répandus foyer...
>!ARr.UERITE.
rarrêle, il a pciir do tomber an miluni, et co conimoncomrnt a'uii grand effort finit par un homme qui se relevé doucement, ipii lend de nouveau le con pour regarder la larL'cnr du lossc et qui après bien des hésilations, se retourne et ne saute pas. Chambel en lit autant, il finit par dire :
— Vous plail-il de venir dîner?
— Avec plaisir, dit madame Chambel, en se montrant Ires empressée. , ... vi
A la giàee de cette rtîpnnsc, Cbambel crut tout a coup qu il pourrait obtenir une explication en la demandant avec douceur, o au moment oii sa femme passait devant lui pour quitter la cliamlire, il lui prit doucement la main. A ce contact, madame Chambel retira vivement sa main; son visase se contracta de nouveau.
— .Mais qu'avezvous donc? s'écria vivement Chandiel.
Mais un moment avait suffi à sa femm.e pour se reinelire , et elle répondit avec cette atroce douceur qui exaspérait son mari :
— Je vais diner • ne m'avcz-vous pas dit que nous allions duier.'
— Mais pourquoi retirer brusquement votre main? Isaure sourit d'un petit air supérieur et répondit :
— Nous n'avons pas l'habitude d'aller dîner en nous tenant la main comme des enfants qui reviennent de l'école.
El comme elle sentait que le frein qu'elle s imposait ne la retiemlrait paslouftlcmps, elle passa vivement dans la salle a manger, où la présence d'un domestique deviendrait une nécessite pour se maintenir l'un l'autre.
Chambel la sui\it, furieux en lui-même et dans ces dispositions où ou prendrait volontiers un marteau pour brider tous les meubles d'un appartement, afin de donner une issue à la colei-e qui bouillonnait en lui. A défaut de ce moyen de se décharger un peu de sa fureur, Chambel trouva tout mauvais.
Je ne puis dire qu'il espérât une contradiction de sa temme pour amener une petite discussion qui deviendrait une grosse querelle ; mais il rencontra une condescendance étudiée qui ne lit que 1 irriter davantage.
— Ce potage est détestable ! disait Chambel.
— François, reprenait madame Chambel en s'adressant au domestique, vous direz à la cuisinière que ce potage est détestable .
— Celle volaille n'est pas cuite, disait Chambel.
— Fiançois, reprenait Isaure, vous direz a la cinsinicre que la volaille n'était pas cuite.
El ainsi de suite à chaque plat.
D'abord Chambel n'y fit pas atlention ; mais a la troisième ou a la quatrième il regarda sa femme d'un air qui voulait dire :
— Ah çà, vous moquez-vous de moi?
Mais mailame Chambel reçut ce re^jard foudroyant sur un sourire plein d'aménilé et repartit : •.,■<.■.
— C'est un peu ma faute si tu dînes mal, cher anu ; je l ai tait attendre si longtemps. , ,
Chambel bondit en lui-môme et se jura bien d avoir après dîner une expiicalion à tout prix. .
On eût dit qu'Isaure avait deviné la pensée de son man; car elle dit aussitôt, de ce même ton si insolemment calme en présence de l'agitation furibonde de Chambel : . . , ,
— François, vous direz à Malhilde (c'était la femme de chambre) de préparer tout ce qu'il me faut pour m'habiller ; je sortirai immédiatement après diner.
— Oii comptez-vous donc aller ? lui dit Chambel d un Ion rogue.
— J'irai faire une visite à madame Ansier.
— Madame Ansier ne dine pas chei elle, elle dîne chez madame de Morcncy.
— Vous en êles sûr?
— Très sûr.
— Qui vous l'a dit ?
Chambel se mordit les lèvres et reparlil :
— M. de Moremv.
— Ah ! M. de .Morcncy s'occupe de cela, et vous en pievienl.
— Eh ! mon Dieu ! il l'a dit devant moi, aujourd'hui, au journal, en causant. ... . ,
N'imporle ; je m'habillerai de bonne heure, j irai chez madame de Morcncy plus tôt qu'à l'ordinaire.
— Vous comptez donc y aller ?
— Est-ce fprello ne reçoit pas ce soir?
— Pourquoi ne recevrait-elle pas?
— - Pourquoi n'irais-je pas?
— C'est que je ne peux pas y aller.
— Je ne veux pas vous c mpècher de faire vos affaires,] irai seule.
— Je n'ai pas d'aflaires. Je voudrais rester ici, et je vous serais obli-é d,' me tenir compagnie.
lu éclair de colère brilla dans les yeux d'Isaure , mais elle repundil aussitôt :
— Je resterai. ^, , , Le diner s'acheva dans un profond silence; madame Chambel
l'assombrissait, et son mari voyait avec une sorte de joie (jue l'orage ne manquerait pas d'cdalcr.
A tout risque, il voulait savoir a quoi s'en tenir, et si, dans ce
mnnient, il avait un peu aiguillonné le iK'pil qu'éprouvait Isaure, certes il laurail arrachée à sa froideur calculée; mais il ne sut pas profiter de la circonstance, et, lorsqu'ils quittèr.nt la table, elle avait repris son insultante sérénité. Ils passèrent ensemble dans le salon; Isaure se mit à écrire d'un air admirable de sang-lioid.
I,e pauvre Chambel, qui voulait en venir à une «luerelle, lui dit sollement :
— Qu'écrivez-vous là?
— J'écris à madame de Morcncy pour nous excuser de ce que nons n'irons pas ce soir. Je prends pour prétexte que vous êles fort malade.
— Il est très inutile d'écrire pour si peu, cl surtout d'écrire une chose qui n'est pas vraie.
— Je dirai, si vous voulez, que c'est parce que cela vous ennuie.
— Eh! mon Dieu ! n'écrivez rien; ce sera mieux de toute façon. I-aure prit sa lellie et la jela au l'eu, se plaça à côté de la cheminée
et se mita ramasser un à iiiï tous les petits morceaux de braise répandus dans le foyer, et cela avec une palience et \mc atlention infinies. Chambel avait recommencé sa promenade dans le salon. A son tour, il voulut faire de l'indifférence, et il se mit à dire :
— Avez-vous lu le journal?
— J'ai lu le journal.
— L'avez- vous trouve amusant?
— Je l'ai trouvé amusant.
Ces deux répliiiues sullircnt pour arrèler la verve de Chambel, qui dit avec humeur :
— C'est comme cela que vous voulez bien me tenir comnii<;nie
— Comment faut-il faire?
— Mais, quand je vous parle, il faut me répondre.
— Mais je vous réponds.
Chambei prit un air digne et supérieur, elsc posa dans le slyic des grands comédiens intimes.
— ^^ Quand cette comédie finira-l-elle?
— Quand vous voudrez
— Eh bien! alors, expliquez-vous.
— Moi?
— Vous.
— Sur quoi?
— Ah! c'est (oiijours la même chose!
— A ce qu'il paiait.
— Je vous souhaite le bonsoir.
— Bonsoir.
Chambel s'enferma dans sa chambre, et madame Chambel sonna tout aussitôt pour se faire habiller.
Chambel était dans un étal de fureur, d'incerlilude, qui le rendaient à moitié fou. Isaure savait quelque chose; mais que savaitelle, et quel était son projet? Il chercha, il se consulta, il (it mille supposiiions, mille projets, et finit par sortir de sa chamlae dans la même incerlitude et avec le seul espoir de trouver sa femme dans une disposilion de douceur réelle ou de colère mal contenue qui la pousserait à parler.
Quand il entra chez sa femme, la chambrière, qui remetlait tout en ordre, lui remit un petit billet :
I « Comme vous travaillez sans doute, et que ma présence vous est inutile, je vais un moment chea madame de Moiency; je vous ex- I euserai. »
I Elle était partie, partie sans permission !
Tant d'audace révolta d'abord Chamliel ; mais nulle craintes rem-
1 placèrent bien vile cette indignation. Isauie élail chez madame de
1 .Morencv; Isaure, violente, emportée, dont la pas- ion n'avait pas
redoulé'une publique séparation,qu'allait-.lleraire,dire?... Il voulut
d'abord lui cerire de revenir,roaiselle pouvait ne pas obéir. Il croyait
voir déjà un esclandre, un scandale, une lioirible exidicaliou en
iiréseiice de M. de Morencv, de dix personnes...
11 perdit la tète, il s'habilla et couriil chez madame de Morencv.
Lorsque Chambel arriva, il élail Ireuiblant, et, à quebiues pas de la porte du salon un bruil de voix animées étant arrive jusqu'à lui, il crut que la scène scandaleuse (lu'il redoutait était engagée, et il hésita un moment à entrer. .... , ,
Mais bientôt il reconnut (pie des rires éclatants étaient seuls la cause de ce lunuillc, et, comme M. Chambel, tout plem (ju'il élait de lui-même, ne pouvait s'imaginer qu'on s'occupât d'autre chose que de lui, il s'imagina qu'on le livrait au ridicule, et sa frayeur se changea en colère. Il enira s.ms que sa présence fil le moindre efil'l.
Les habitués ordinaires de madame de Morcncy étaient réunis, cl Chambel remarqua siuiemenl Jules causant avec l'abbe Forliii, (jui venait assidûment depuis quelques jours. M. Milon tenait la parole et achevait le récit d'une anecdote à ce qu'il parait lorl plaisante.
Chambel n'en entendit que les derniers mois, qui lui eussent été fort indilVéïenls, si M. Milon n'avait ajouté en forme de camla a son récit l'apostrophe suivaille : .
— Je vous jure, mon cher ami, que vous avez manque une des
a?,£,rnal^'"' '"■'*^'"'''' ''" '"°"'^' '" "' ^•^"^"' P«^ aujourd'hui En de pareils momenis, quel délicieux coup de poing on donnerait
le .m no?M':°"','"'"''",'t'''"^' ^''"^ vous crie? ga.^^! Comme on le houvebo 0 mal appns! Est-ce qu'on parle jamais de lui' pourquoi parle-t.,1 de vous, l'imbécile! Comme in ehai surtout quand un regard railleur vient vous jeter en face le sÔuVJiir du gros mensonge (jue vous avez fait une heure avant'
humem-^rn "tVïï M ''!.' '^T^' " ^"* '"f ^«^o»- d'"n'ai>- de mauvaise m ffl^nt ni . • t '^'«'■'^"'^y' 1"i le regarda de travers et qui ;iwn- F " plus bruyamment dans son immobilité. Ce signe d mtelligen c antipa hie s'etant calmé, M. de Morency se tint ce? et la conversation continua. '
nJof** '''''"' '''^'''''* "• '*'''°"' ma chère madame Ausier. quand nous donnerez-vous votre nouveau roman, l'Ëpoua:^ vertueux? «c.T.r "' • n'on éditeur qui en retarde la publication, car le livre est achevé depuis plus d un mois.
i^r}'"'',''^ '^m'm'V '^"' '''^'^'' '■'^'"''^ ^^^^ "n coin du salon pendant Je récit de .M. Milon, attendu qu'il n'eût pas été de sa dignité de rire de quoi que ce soit au monde, l'abbé Norton, dis-ie, se leva et vint s appuyer le dos a la cheminée.
— Il serait temps que ce livre parût, dit-il; il serait temps qu'une œuvre chaste et pure vint reposer le monde de toutes ces productions immorales qui pervertissent la société.
— Je ne sais si j'atteindrai le but que je me suis proposé, dit madame Ansierd un air modeste; mais, si mon livre a (ii ici, nie influence sur les esprits, il arrêtera peut-être quelques hommes faibles pkilôt que coupables au moment où ils vont se laisser eutiuiiier par des passions qui peuvent perdre à jamais l'honneur et le repos de leurs ménages. '
Madame Ansier, comme on voit, était de l'école de l'abbé Norton, et tilait la plus pure morale en phrases horriblement filan-
— Eh ! madame, dit madame Chambel, ce sera une bien bonne action que vous aurez faiie, si votre livre peut avoir le résultat que vous en attendez. ^
MadameChambcl envoyait ce souhait à l'adresse de son mari sans se préoccuper assez de l'idée que le plus léger doute sur là puissance de l'œuvre d'un bas-bleu est une insulte qu'il ne pardonne pas. ' '
Madame Ansier le lui apprit en lui répondant aigrement ■
— Je ne vois pas pourquoi un livre dont les principes sont purs n durait pas de bons eflets, lorsqu'on voit tant de mauvaises actions résulter de la lecture de mauvais livres !
Personne au monde ne pouvaili:iieu-xque madame Chambel s'appliquer cette phrase. Rlle sentit l'épigramme; luais, en femme d'esprit elle ne parut pas la comprendre, et repartit d'un ton naturel • '
7 t»i .1 ai doute, madame, de la puissance de votre livre tout l'iein qu il peut être des plus purs principes, c'est que ienecroi^pas au pouvoir que l'on attribue à ce que vous appelez de niauvais livres
— Comment . s ecria l'abbé Norton, vous ne pensez pas que ces tableaux du vice, sans cesse mis sous les yeux de la ieunesse l'excitei/t à mal faire? - ' -
Madame Chambel, dont on avait pour ainsi dire réveillé le remords permanent, fit comme tous les cœuis blessés, et se défendit en attaquant.
— La jeunesse, dit-elle, je le crois du moins, monsieur la jeunesse a des passions qui échappent à la plus cévère surveillance sans qu on puis.se dire qu'aucune lecture les ait éveillées ut l'u-i pourrait citer au besoin des jeunes filles qui , sans iamais'avoir lu autre eliose que des livres de piété, o;it oublié tous leurs de.oirs et dépasse de bien loin en eflronlerie les femmes qui ne craignent pas de s amuser à ces lectures pernicieuses.
A ces paroles, l'abbé Fortin se leva et s'avança au milieu du salon, comme prêt a défendre celle à qui s'adressait cette accusation • mais 1 abbe Norton se hàla de répondre : '
— Si celte jeune fille existait, ce serait un monstre ; mais je suis assure qu'elle n'existe pas, ma'Jarie, et vous pouvez en croire mon expérience ; c'est la perversité des tableaux exposés aux regards du monde qui amène la perversité de ses actions.
La manière dont M. Norton avait pronencé le commencement de sa phrase, avait suffisamment averti madame Chambel que son accusation était comprise ; et comme tous les esprits prévenus, elle se dit aussitôt que puisqu'on défendait Marguerite, Marguerite était coupable.
Les regards échangés entre madame de Morency et madame Ansier, l'air sérieux de M. Milon, le mouvement de l'abbé Torlin furent autant d'indices accusateurs. Tout le monde savait donc cette intrigue, puisqu'à la première parole chacun semblait épouvanté
Madame Chambel, malgré la violence de la scène qu'elle avait faiic a son mari, avait gardé un doute dans son âme ; ce doute elle clait venue l'éclaircir, et il semblait résolu dans le sens de sa jalousie. Elle pâlit soudainement; un premier sentiment de douleur sembla l'anéantir, mais presque aussitôt elle se releva, l'œil brillant de colère.
MARGUERITE
M. Milon, qui savait beaucoup mieux le monde parce qu'il savait beaucoup mieux le cœur que l'abbé Norton, voulu! donner à madame C'.anibel le temps de se maiiriser, et, avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, il dit rapidement à l'abbé Norlon :
— Je vous demande pardon, mon cher abbé, mais ce thème que vous avez mis en avant me semble complètement manquer du justesse. '
L'abbé regarda l'homme assez hardi pour lui dire en face qu'il pouvait se tromper, et il répondit aigrement à M. Milon :
— Jusqu'à un certain point, monsieur, madame Chambel a raison : Il y a des hommes que la littérature moderne n'a pas eu b^,soin de pervertir.
— Sans doute, repartit M. Milon d'un ton railleur, il v a les hommes et les femmes d'un certain âge qui étaient déjà pervertis ayant que la littérature moderne existât ; par conséquent si elle r. a pas fait le mal passé, pourquoi ferait-elle le mal présent?
Madame de Morency et madame Ansier se regardèrent d'un air stupelait, comme ces braves gens qui, assistant à un procès du ford de 1 auditoire, se voient tout à coup appelés en témoignage.
Chambel gai ua l'air idiot qu'il avait pris dès son entrée, et M de Morency parut souffler plus douloureusement en signe qu'il avait compris. '
L'abbé Norton aussi avait compris; il avait deviné que M. Milon en avertissant ceux qui l'écoutaient de ce qu'ils avaient à se repro-^ cher, faisait pour ainsi dire un appel à la loyauté de leurs fautes pour les engager a défendre la pauvre fille qu'on accusait si injus tement. La réponse était difticile; approuver ce que venait dire M. .Milon celait fau-e a madame de .Morency une injure pour le pardon de laquelle l'abbé Norlon n'avait pas les ancieiis droits de M. Milon.
Il laissa donc de côté cet argument, et rétablit la question au point ou II 1 avait toujours posée pour pourvoir v triompher.
— yuoi ! repnt-il avec vivacité, vous re pensez pas qu'en mon- ' irant sans cesse le monde perverti, le vice triomphant, la vertu méconnue et persécutée, on inspire à tous les esprits incertains le doute du bien, et, qu'à moins d'une grande puissance de vertu chacun doit finir par se dire .
« Puis.|i,e le monde est aussi mauvais que cela, ce n'est pas la
» peine de devenir meilleur que le monde. .<
^ Je vous répète que montrer incessamment le triomphe du vice
c est inspirer le mépris de la vertu. '
A cette déclamation, prononcée d'un tonde conviction profonde
M. Milon repartit du ton le plus comiqnement étonné : '
— Mais alors, mon cher abbé, pourquoi faisons-nous un journal' ,,"7, l'Ommenl! pourquoi nous faisons uu journal? 'réplitiua M. Norton, qui ne comprit pas du tout la portée de celte malencontreuse quesion; nous faisons un journal pour faire Irioirpher le principe légitime et éteincllpmei>t vrai sans lequel la société ne saurait marcher que dans les ténèbres.
— Mais par quels moyens, dit M. Milon, voulons-nous faire riompher ce principe auquel je crois? Est-ce seulement en l'cval-
taut sans cesse; vous savez bien que non. Le plus souvent c'est en montrant le mal qui ronge la constitution sociale.
— >o est bien diflérent, fit l'abbé Norton, et dans de pareilles questions... i-on-mt-a
— C'est absolument la même chose, dit M. Milon. Lorsque nous disons que la religion est persécutée et l'athéisme en honneur • orsque nous disons que les hommes qui ont le pouvoir sont des
taches, des corcussionnaiies ou des ambitieux, tandis que les hommes probes, \eitueu- et airus de leur p.i s sont repoussés ; lorsque nous disons que toutes les faveurs s'accordent à là vénalité et rien i 1 independ.iiice ; lorsque nous disons que les magistrats ne parviennent que parce qu'ils sont corruptibles; lorsque nous disons que 1 hypocrisie politique est la première recommai dation pour arriver ; lorsque nous disons que l'éducation est confiée à des maîtres corrupteurs nous démoralisons nécessairei«ent la société ; car nous ui montions le vice triomphant et la vertu méprisée, et nous jetons dans les esprits incertains ce doute qui tire de ces exemples la conséquence que vous venez d'en tirer tout à l'heure : si on arrive par de tels movens, pourquoi me charger d'une vertu inutile''
— Mais, a ce compte, s'éeria l'abbé Norton, poussé hors de'luimeme par cette argumentation ad hominem, à ce compte il ft-udrait d.nc Lu ser le vice suivre sa marche triomphale sans'essaver de 1 arrêter : ce sera t i.n crime !
-Sans doute, fit M. Milon, ce serait un crime; mais, pour le combattre, il faut montrer qu'il existe, et alors vous ne pouvez sortir de ce dilemme. -,i peindre le mal c'est le propager : c'est un crime, et il faut se taire; si se taire c'est lui laisser la liberté de suivre sa course triomphale: c'est un crime, et il faut parler.
— Et que pretendez-vous conclure de tout cela, monsieur' dit madame Ansier d un ton aigre-doux.
— J'en conclus, dit Jl. MÏIon d'un ton gai et comme un homme qui est presse de se débarrasser d'une discussion lourde et en nuyeuse, j en conclus que le monde est à peu près aussi bon et aussi mauvais qu il 1 a toujours été, que le bien et le mal v sont à peu
MARGUERITE
près à la même dose qu'autrefois, mais sous des formes peut-être
' A ce moment, M. Milon s'approcha de madame Chambel qui regardail Mai-uerile avec une fixilé de regard qui semblai fasciner la jeune tille tremblante et éperdue, et lui dit en souriant : ,
— J'en conclus enfin que l'on voit souvent la cause du mal ou elle n'est pas et qu'on accuse les innocents, qu ils fassent des livres ou qu'ils ne fassent rien. ,
Isîiuie ne put se tromper à l'intention de M. Milon, et elle en éprouva une nouvelle colère. Elle avait donc donne sa jalousie en spectacle d'une manière si manileste que tout le monde 1 avait pu voir, elle s'était donc montrée si ridicule.
Celait un nouveau tort que madame Chambel ne pouvait pas pardonner à MarRuerite; mais, comme M. Milon l'avait prévu, elle avait eu le temps de se remettre, et elle lui répondit en souriant :
— Certainement, on accuse souvent les innocents et...
— Et ces accusations, même lorsqu'elles sont démontrées fausses, n'en sont pas moins une mauvaise action, dit l'abbe l'orliu en inlei rompant madame Chambel, dont le sourire était encore menaçant- car si elles demeurent sans effet vis-a-vis du monde, elles iVen altèrent pas moins la pnrelé de l'innocence a qui e«es apprcniiful que le mal existe; car l'innocence est une Heur modeste cl faible, qui se flétrit au moindre sourile iminir.
F.a comparaison réussit mal à l'abbé Forlin.
— \h' monsieur l'abbé, s'écria madame Chambel d un air ravi, que vous avez raison et que je partage bien yoire respect pour les b^'lles fleurs modestes et faibles! Aussi ai-je toujours considère comme une profanation ce jeu de niais qui consiste a demander des oraides d'amour à une pauvre marguerite.
Cette conclusion fut d'un effet étourdissant.
— Cette femme est enragée, pensa M. IMilon.
. Chambel ouvrit de grands yenx; il venait seulement de comprendre l'erreur de sa femme: M. de Morency souffla comme un homme en travail de combiner ensemble ce qu'il croit avec résignation et ce qu'il entend avec surprise; l'abbé Norton baissa les yeux devant le regard indigné de l'abbé Fortin, et mesdames Ansier et de Morency restèrent impassibles, comme de bonnes et lioiinèles femmes qui lonl semblant de ne pas comprendre une accusalion dont elles ne veulent pas faire rougir celle qui en est l'objet. Il y eut un moment de silence pendant lequel Isaure laissa planer pour ainsi dire son regard triomphant sur tout ce monde pour l'arrêler ensuite d'une façon foudroyante sur la jeune fille, qui tenait SCS yeux fixés sur elle dans une sorte d'élonnement sliipule.
.Marguerite baissa les yeux devant le regard éclatant de madame Chambel; à son tour elle pâlit, et madame de Morency elle-même fut S! épouvanlée de son trouble quelle lui demanda un service qui lui permit de quitter le salon. Margnerile sortit en chancelant.
L'abbé Forlin voulut la suivre; mais il en fut empêche par M. Norton, qui l'arrêta en lui disant tout bas qu'avoir l'air de comprendre le trouble de Marguerite, serait donner une sanction a I accusai ion. lînfin, il lui promit de saiisfaiie à la demande qu'il lui avait faite d'éloigner Margueiitc de cette maison.
YI.
c dis; mais, parmi les tiimulles de sa passion saiisiaiie. eue enienlait quelque chose de discordant comme le race ne cutlas que hurait le goujat romain quand Vimperator se pavanait Irop fièrement lcvant'"les acclamations de la luullilude. Aussi, lorsqu'il lui fallut
Tout cela s'était passe dans le commencement de la soirée, et il fallut l'arrivée d'un assez srand nombre de personnes pour rompre la gêni qu'avait jetée iiarmi ceux qui y étaient intéressés celle scène, dont personne ne voiihiil paraiircavoir soupçonnél'existence. Pierre s'approcha de sa femme et lui demanda bien bas s'il lui convenait de rentrer; à quoi elle répondit tout haut que jamais elle n'avait éprouvé tant de plaisir dans le monde charmant où il l'avait amenée- el pour parfaire sa vengeance, elle trouva moyen d'allirer à ses côtés Jules, le candide neveu de madame de Morency, et de l'y relenir deux heures entières. ... ,
Le pauvre garçon était pris d'un bonheur si étonne que madame Chambel ne pouvait s'empêcher d'en rire, tandis que madame de Morencv tournait autour d'Isaure avec une véritable crainte. Madame Chambel lui faisait peur; et quoique à sa place elle eût assuréinenl trouvé que la peine du talion était la meilleure piinilion a inlliiicr à une infidèle, elle n'osait pas espérer que madame Chambel hii donnât cette garantie de tranquillité.
H y avait dans le visaae d'Isaiire un dédain admirable pour le pauvre jeune homme avec lequel elle jouait, et il fallait toute la sollo vaiiilé de Chambel pour en êlre irrité.
Un mari plus adroit, en abandonnant sa femme h un manège inutile, l'en eût bienlôt fatiguée; mais il en montra de l'humeur el elle y persévéra. , , j ,
Tout cela était très bien joué par tout le monde : madame de Morency avait fort bien réussi à diriger les soupçons jaloux de madame Chambel sur une autre que sur elle-même; madame Chambel réussissait à merveille à rendre son mari furieux; mais qu'avaient atl'airedans tout cela Marguerite, indignement compromise par madame de Morency, Jules, dont madame Chambel égarait la passion jusque-là muette'? Ils étaiçnt tout simplement les victimes d'une
mniivai'^e cnndnilc et d'une mauvaise passion , et s il leur arrivait de comprendre le n'.le qu'on leur faisait jouer et de vouloir rendre aux autres le mal qu'on leur avait l'ait, labbe Norton était là pour dire que la liltérature moderne les avait démoralises. Mais les commentaires ne doivent pas précéder les faits, el je reviens à mon récit.
La jalousie est une fièvre qui a ses intermittences, son paroxysme et ses heures de lassitude; nul malade ne supporterait 1res longtemps la violence des frissons qui le saisissent, le glacent et l'agitent d'un tremblement universel; nul cœur n'est assez fort pour soutenir la tension de la colère qui avait animé Isaure depuis quelques heures, et lorsqu'elle renlia chez elle, elle était brisée.
A cette lassitude, qui de l'àme avait gagné le corps, s'était joint le doute. Le doute, cet amer censeur, pareil au goujat qui suivait le char triomphal des Romains pour prévenir ou dissiper l'ivresse du triomphateur, le doute qui glissait sa voi.v aigre dans les triomphes d'isaiire. , , , .,■,..»
« Tu as insulté une jeune fille, tu as bravé ton mari, lui disait » celle voix; avais-tu assez de certitude de leur faille pour les punir » si ciuellemenl"? Et alors même que lu aiiiuis eu cette certitude, » élail-ce à toi à te montrer si implacable? »
Cela n'était pas nettement formulé à sa conscience comme je vous le dis; mais, parmi les tiimuUes de sa passion saiisfaiie. elle entendaii lai
penser qu'elle allait se trouver seule avec son mari, elle se sentit inquiète et presque faible.
Chambel comprit cet élat et voulut en profiler; mais il le voulut a la manière des cœurs sans courage : parce qu'il vil sa femme alTaiblie, il voulut recommencer la lutte; il voulut avoir son Iriomphe. D'ailleiiis il croyait avoir à ce moment un immense avantage : Isaure était jalouse de Marguerite, Isaure se trompait; elle s'abandonnait ■«ans iénexion à une passion aveugle, il avait donc le droit de l'en punir, il avait celui de protester hautement contre l'accusation dont
Je ne dirai pas que c'est à l'école de l'abbé Norton que Chambel avait appris celte escobarderie; elle est assez nalurelle à tous ceux qui sont accusés d'une autre faute (jue celle qu'ils ont commise.
Ainsi, quand Isaure et son mari lurent rentrés chez eux, cclui-<-i atlendit patiemment le moment oii ils se trouveraient seuls pour eonmiencer l'explication. Isaure prolongea autant qu'elle le put les petits soins qu'elle avait à réclamer de sa femme de chambre; mais Chambel n'en demeurait pas moins dans un coin de sa cheminée, cloué dans un fauteuil, palieni, parce qu'il clail fort.
Plusieurs fois, pendant celle alleiile, I-^aure voulut retrouver l'énergie qui l'avait soutenue quelques heures avant; mais presque aiissitôl elle retombait sur elle-même sans avoir pour ainsi dire la puissance de s'irriler. ,, ,. ,
Enfin, lorsqu'ils furent seuls, elle dit a son mari :
— Je vois quel est votre projet, monsieur; eh hien! si vous voulez êlre f'énérenx, nous remettrons cette explication à demain. Je soiill're bcaiR-oiip, et il y aurait pilié à me laisser un peu de repos.
— Vrainienl! dit Chambel d'un Ion qui senlait le seigneur et maître- vraiment, il voiisauiapln de m'injurier par vos paroles, de m'insiiiler par voire silence, de me braver par votre sortie, de m'humiiier par vos empoi tements publics et enfin de me tourner en ridicule, et, après tout cela, il vous siilfiia de dire : Je souIVre, je suis malade, laissez-moi tranquille, et je devrai me taire! Non, madame, non, il n'en sera pas ainsi! ,, . j
— Comme il vous plaira, monsieur, dit Isaure d un air de soumission dédaigneuse; je vous aurais enlendn demain comme aujourd'hui maisMl vous convient que cela soit de siiile, pailiz, mou>leiir.
Chambel fit un tour dans sa chambre, comme pour assurer 1 improvisation à laiinelle il allait se livrer, et puis, se plaçant en face de sa femme, il lui dit :
— Ecoulez-moi bien, Ibaure, et que mes paroles vous servent pour toujours de rèele de conduite. Vous êtes bonne, vous êtes dévouée, et je sais qu'iln'est aucun sacrifice que vous ne puissiez accomplir poiir ceux que vous aimez...
Vous savez cela? dit Isaure amèrement.
— Oui, je le sais, madame, reprit Chambel d'un ton de conviction déclamatoire; mais je sais aussi que lorsqu'une pensée, quelle ou'elle soit, s'empare de votre esprit, vous l'acccplcz sans discussion vous la tenez pour certaine, et vous agissez en vertu de celle idée' sans respect ni pour les antres ni pour vous-même.
Le regard douloureux que madame Chambel atlaclia sur son mari était plem de larmes, et elle lui répondit d'une voix sourde et bi l^ée :
— Vous savez cela, n'est-ce pas, monsieur? vous en avez eu la première et la plus éclatante preuve!
Chambel laissa échapper un mouvement d impatience; mais Isaure reprit d'un ton triste et digne :
— Continuez, monsieur, vous avez remue dans mon cœur un souvenir fatal; ce n'était pas votre intcnlion, je le crois, el je ne vous en veux pas... Couliiuicz.
MARGUERITE
Chambel garda un mnniont le silence. H venait de définir maladroiloment ce caractère auquel il devait l'amour et le dévouement d'Isaure, et il ne semblait pas juste qu'il condamnât sans pitié ce dont il avait prolité. Il se promenait donc avec impatience, tandis qu'fsaure, silencieusement repliée sur elle-même, faisait peut-être lin retour vers son passé et sentait, malgré tous ses eHorts, des larmes de regret couler de ses yeux.
^ Un remords se glissa aussi dans le cœur de Pierre; il fut honteux i''avoir trompé celle qui s'était perdue pour lui, et, dans un premier mouvement qui eùl été excellent s'il avait pu aller jusqu'à la vérité tout entière, qui eût tout réparé s'il avait pu aller jusqu'à un aveu, il lendit la main à Isaure et lui dit d'un ton quasi sincère :
— Je vous le jure sur l'honneur, Isaure, vous vous êtes trompée. Isaure se leva tout à coup pour prendre la main de Pierre; mais,
ayant qu'elle l'eût saisie, son regard se fixa sur le sien; elle s'arrêta et retomba doucement sur son fauteuil, en lui disant d'une voix triste, mais calme :
— Je ne vous crois pas.
Toute la fureur de Chambel se lalluma à ce mot.
— Ainsi donc, s'écria-t-il, quand je vous donne ma paiole d'honneui', quand je vous jure que vous vous tiompez, vous ne trouvez dans votre cœur qu'un démenti pour ce que je vous dis.
— Vous vous trompez, Pierre, lui dit doucement Isaure; je ne vous ai pomt donné de démenti, je vous ai dit que je ne vous croyais pas : c'est peut-être une faute, mais c'est la véiité. Il y a quelque chose en moi qui me dit que vous me trompez; ce n'est |)as d'aujourd'hui que j'éprouve ce soupçon qui me dévore.
— Et sui' un vague soupçon, s'écria vivement Chambel, vous avez accusé une pauvre enfant innocnite et pure, et qui n'a dû rien comprendre à la grossièreté de vos invectives!
A ce mot, madame Chambel se redressa aussi forte, aussi animée qu'elle ne l'avait jamais été.
— La grossièreté de mes invectives! reprit-elle; à qui crovczvous donc parler, monsieui'?
— A celle qui m'a traité de lâche et de misérable! repartit Chambel, que l'air menaçant de sa femme avait exaspéré à son tour.
Isaure, nous l'avons dit, avait repris toute sa force; en efièî, elle se contint, et répondit avec une froideur railleuse :
— J'ai eu tort, monsieur, j'ai eu tort, et je vous en demande sincèrement pardon. Je demanderais pardon aussi à l'innocente et pure jeune filleque j'ai insultée parla grossièreté de mes invectives; mais elle est si innocente et si pure qu'elle n'a pas dû les comprendre, et ce serait encore l'insulter que de lui offrir cette réparation.
— Oui, madame, dit Chambel, assez pure et assez innocente pour que vous ne puissiez la comprendre.
— Assez, monsieur, assez! s'écria madame Chambel; il y aurait au moins de la politesse à prendre une autre que moi pour confidente de vos admirations amoureuses.
— niais vous osez donc croire encore a celte indigne supposition?
— J'y crois, dit sèchement madame Chambel.
— Mais c'est de la fureur ou de la folie! dit Chambel avec emportement.
— Fureur ou folie, i-epartit Isaure, j'y crois; je crois à votre trahison : j'en ai la preuve.
— Vous en avez la preuve? reprit Pierre en mesurant sa femme d'un œil de mépi is.
La passion avait emporté madame Chambel jusqu'à dire un men- .'onge, et son orgueil, aussi bien que la conviction profonde qu'elle avait de la perfidie de son mari, le lui fit soutenir.
— Oui, répéla-t-ellc, j'en ai la preuve.
— Eh bien ! dit Chambel, je vous la demande.
L'ail- de triomphe de Pierre irrita Isaure ; elle crut y voir le défi de l'iiomme qui a si bien pris ses précautions, qu'il est sûr de ne pouvoir être convaincu, et elle lui répondit :
— Eh bien, monsieur, je vous la donnerai.
— Vous me la donnerez, entendez-vous bien, madame ! repartit Chambel ; vous me la donnerez, ou vous vous tiendrez pour dit que je ne veux plus de ces emportements ridicules, de ces jalousies unagmanes ou imaginées dont vous vous armez pour troubler mon repos, et, ce qui est encore plus odieux , pour insulter une femme que vous devriez lespecter.
Chambel quitta la chambre de sa femme ; il triomphait, il l'avait mise dans l'alternative de reconnaître ses torts ou de produire la preuve d'une chose qui n'existait pas : et, à son compte, il venait de remporter une immense victoire, non-seulement pour le présent mais encoi'c pour l'avenir. Le pauvre carçon ne savait pas quel feiî il venait d'attiser.
De tous les éléments dont se compose la jalousie , certes l'un des plus actifs et des plus irritants est k colère qu'on éprouve à être pus pour dupe. Le désespoir de l'amour trompé se traduit par les larmes et les résolutions dont on se fait la victime; mais l'idée d'tilrc joué s'attaque aux trompeurs, et c'est elle qui inspire les
projets de vengeance. Ces projets mêmes sont en raison de l'impudence qu'on suppose à la tromperie.
Ainsi Chambel, conduisant secrètement une intrigue soigneusement cachée, paraissait bien coupable aux yeux d'Isaure ; mais il y avait encore du pardon au milieu de la colère qu'elle éprouvait; il n'en était plus ainsi à l'heure où, sûr de son impunité, il l'avait bravée au point de la défier de lui donner la preuve de cette intrigue.
Elle était un peu dans la position du juge à qui un adroit escroc répondait insolemment :
« 11 ne s'agit pas de savoir si j'ai volé, mais de me prouver que j'ai volé, et je vous défie de le taire. »
Il ne faut pas oublier que, dans l'esprit d'Isaure, Chambel était coupable; et, pour ne pas laisser croire à nos lecteurs qu'une femme comme elle se ftit laissé persuader par la seule apparence de l'absence commune de Marguerite et de Pierre à la même hcuie, nous devons dire qu'lsaure avait raison lorsqu'elle luiavait dit que ce n'était pas de ce jour qu'elle ressentait le cruel soupçon dont elle était dévorée.
En effet, il y a dans la conduite d'un homme dont un nouvel amour occupo'le cœur, quelque chose qui eu avertit à chaque instant celle qu'il trahit. Dans la manière dont il lui parle, dans la manière dont il l'écoute, elle comprend aisément que sa pensée ett ailleurs.
Alors même qu'il ne se plaint pas, à l'inditTéi-ence qu'il a de tout ce qui se passe chez lui, elle sent que son bonheur n'est plus dans sa maison, elle sent qu'elle n'est plus la femme qiu fait son orgueil, lorsqu'au moment de sortir en-emble il n'examine plus avec détail si sa parure lui donne toute la beauté qu'elle peut avoir.
Quelques hommes savent que les femnu's épient ce manque de soin pour y découvrir les premières traces de l'abandon, et ceux qui se croient bien habiles n'ont jamais été si empressés pour leurs femmes qu'à partir du jour où ils commencent à les tromper, (le sont aloi-s des présents conliiuiels, des bouquets, des bijoux, des surprises charmantes qui arrivent chaque jour; mais il y a aussi beaucoup de femmes qui devinent aisément ce petit manège, et qui s'irritent d'être traitées comme des enfants dont on amuse la frivolité pour les empêcher de crier.
C'est ce qu'avait voulu faire Chambel, et c'est ce qui avait surtout éveillé l'attention d'Isaure. Lorsque s.m maii rattachait luimême une épingle qu'une femme de chambn' avait mise de travers, il s'occtipait bien plus d'elle que lorsqu'il lui avait apporté le malin une parure qu'il ne regardait pas le soir.
Indépendamment de tout cela, il y avait dans la façon d'être de Chambel une assurance de lui-même, une satisfaction de tout ce qu'il disait et do tout ce qu'il faisait qui montrait clairement à sa femme, habituée à le voir inquiet de son opinion sur tout ce qu'il produisait, qu'il cherchait et trouvait ailleurs l'approbation qui le rendait si fier. Ce n'était pas non plus la pi'emière Ibis qu'elle avait épié et constaté la concordance des sorties de .Marsuerile et de son mari, et elle n'était pas femme à ne pas avoir devmé ce qui avait été si aisément découvert par l'abbé Fortin, c'est-à-dire la passion de .Marguerite pour Chambel.
Dans tout ce que nous venons de dire, il y en avait plus qu'il n'en fallait pour persuader une femme naturellement jalouse, et une (ois que ce sentiment avait éclaté, il était tout simple qu'il persévérât, et que, se croyant juste et raisonnable, il voulût avoir raison.
Comme nous l'avons dit, la scène de la veille, si claire et si manifeste pour tout le monde, pouvait cependant être niée par tout le monde. Quelques généralités que chacun était le maître de ne point s'appliquer, et un calembour qui n'avait pas voulu en être un, en avaient fait tous les frais. On pouvait donc se retrouver et se revoir sans le moindre embarras, et c'est ce que madame Chambel eut la prétention de vouloir faire comprendre le lendemain à son man.
— Vous avez parfaitement bien défini mon caractère, lui disaitelle ; c'est viai, je ne saurais résister à l'entraînement d'un premier mouvement, bon ou mauvais ; et je cherche vainement aujourd'hui que je suis plus calme, à me rendre raison de la folie qui m'a emportée hiei'. Comme le disait l'abbé Norton, cette jeune fille serait un monstre, ce serait la dépravation la plus inimaginable, si elle était capable du crime dont je l'ai accusée en mon cœui'.
Isaure avait bien regardé son mari pendant qu'elle parlait ainsi de Marguerite; mais il était resté impassible, et Isaure, toujours convaincue de la réalité de sou crime, s'était dit en elle-même :
« Il est encore plus faux que je ne le pensais, car il peut entendre sans pâlir traiter avec mépris la femme qu'il aime. »
Chambel, sans accepter comme sincère le repcnlii- de sa femme, en avait piis occasion de lui faire les lemontrances les plus sages et les plus paternelles, et elle les accepta avec une soumission qui eût alarmé un homme moins sûr de lui-même et plus expeit en pareille matière.
Il était une heure lorsque Chambel sortit de chez lui, sans sa
MARGUERITE
douter que, la veille, maflame Cliambcl avait demandé à madame de MorencvlapenTii5>ioiidcvcnirtiavuiileret causer avec elle pendant la mal'inée. Celle-ci n'avait pas osé refuser Isaurc, et die avait fait ses dispositions pour la recevoir, lorsque Pierre entra dans le salon où elle était avec M. Jules, son beau-neveu.
Madame de Morency parut très conliariee de l'arrivée de Cliambcl, et, lorsqu'il eut été s'asseoir à côté d'elle, elle lui dit a voix basse :
— Pourquoi êtes-vous venu ce matin .'
— Pour connaître vos dispositions pour ce soir.
— Je ne sortirai pas aujourd'hui ; je ne sortirai pas de huit jours • il nous faut ôlre plus prudents que jamais.
— 11 nie semble, dit Chambcl, que les soupçons qu'on a montres hier sont notre meilleure garantie.
— Sins doute, si Marguerite était encore ici ; mais 1 abbe Norton est venu la chercher ce matin, et vous comprenez qu'il nous f.uulra prendre à l'avenir d'autres mesures ; car désormais ses absences ne pourront plus couvrir les miennes.
— Ses absences? répéta Chambel d'un air étonne; elle sortait donc souvent aux mêmes heures que vous, et vous le saviez?
.Madame de Morency paru! fort embarrassée de ces questions, et répondit en baissant tout à fait la tète sur son métier a broder :
— J'ai appris cela ce malin; le hasard nous a servis. Mais partez, je vous en supplie; votre femme peut arriver d'un instant à
Elle lui expliqua la proposition quisaurc lui avait faite la veille, j et finit en lui disant : . . ., 1
— Qui sait ce qu'elle pourrait penser, si elle vous surprenait ici! |
— Probablement elle penserait que j'y suis venu pour voir Mar- , guérite, répondit Chambel. 1
— Après ce qui s'est passé hier, jamais elle ne vous croira capa- , ble d'une pareille gaucYverie, et c'en serait assez peut-être pour l'a- j vertir qu'elle s'est trompée.
Cliambel fut assez surpris de voir juger si lestement la manière dont il envisageait le résultat probable de sa visite, et il reprit d'un | ton assez alarmé :
— Mais que comptez-vous donc faire? Que lui direz- vous? Cela dé|iendra de ce qu'elle fera elle-même et de ce qu'elle me
demandera; mais partez, partez vile; je trouverai le moyen de vousaverlirde ce qui se sera passé. Je lâcherai de la retenir a dîner, et, pendant la soirée , nous trouverons bien un moment pour causer.
Chambcl obéit avec regret, et madame de Morency se trouva tort heureuse d'être débarrassée de ce maladroit au.xiliaire dans la scène qui allait se jouer.
Quelques moments après, madame Chambel arriva, et, des son enirée, madame de Morency jugea que lacontre-mine qu'elle avait piéparée aurait tout l'effet qu'elle pourrait en attendre. Madame Chambel était entrée le sourire sur les lèvres, ce qui ne prouvait rien ; mais elle avait répondu au salut tremblant de Jules par un de ces regards bienveillants qui semblaient dire :
« Je me souviens avec plaisir de notre charmante conversation d'hier. »
Madame de Morency tàtale terrain dès les premiers mots, et, tout en demandant à Isaure des nouvelles de sa santé, elle lui dit doucereusement :
— J'ai craint hier que vous ne fussiez un peu souffrante.
— Moi, point du tout, dit Isaure ; est-ce que j'avais l'air malade, monsieur Jules?
— Au contraire , repartit Jules tout fier d'être interpellé sur un pareil sujet, et jamais je ne vous avais vue si...
Le mol manqua au pauvre garçon, on plutôt il n'osa pas dire que jamais, à son gré, il n'avait vu madame Chambel si séduisante et si jolie. Madame de Morency, qui avait Irouvé que le commencement de la phrase de Jules promettaitquebiue chose d'aimable, fut 1res contrariée de le voir s'arrêter en si bon chemin, et lui dit d'un air d'impatience encourageante :
— Allons, si?...
Jules rougit, balbulia, s'embarrassa; et madame Chambcl ajouta
en soiiiiant :
— Si Wivn portante, sans doute.
Mailauu' de Moreiuy voulut réliabiliter la galanterie de son neveu
et repartit aussilùt :
— Ce n'est pas cela qu'il voulait dire, j'en suis sûre.
— C'est pourtant ce que M. Jules pouvait me dire de plus aimable , fit madame Chambel ; car on est rarement jolie quand on est malade.
Celle façon d'exiraire un compliment d'une parole qui n avait pas même élé'dile par Jules, parut a madame de Morency un indice signilicalif des projets de madame Chambel.
Ces projets allaient-ils jusqu'à une vengeance réelle, ou bien s'agissail-il seulement d'alarmer M. Chambel? C'est ce que madame de Morency ne put juger; mais il y allait de son intérêt de secon der ces projets, et die le fil à sa manière.
Madame de Morencv, belle élégante et très soignée de sa per
sonne, ne comprenait rien aux passions que pouvaient exciter la pâleur mélancolique et rêveuse d'une jeune femme et le front cha'jvi, mais intelligent, d'un homme; la beauté et toutes ses beautés lu! semblaient ta première et la plus réelle des séductions, et elle agit en conséquence.
Les premières phrases que nous avons dites plus haut s'étaient rapidement échangées, tandis que madame Chambel s'asseyait et s'établissait près du métier de madame de Morency.
—Jules, dit celle-ci,donnezdonc un coussin à madame Chambel.
Isaure y posa ses pieds en remerciant Jules, comme s'il avait eu cette atteûiion de lui-même, et la vaillante madame de Morency se prit à dire :
— Ah ! quelle jolie couleur de brodequins ; vous êtes admirablement chaussée.
— Vous trouvez? dit madame Chambel en riant et en minaudant du pied sous le regard de Jules, qui admirait; puis elle ajouta en continuant à rire gaiement :
— Eh bien ! monsieur Jules?
— Madame, fit Jules d'un air surpris.
— Eh bien! reprit madame Chambalavec une gracieuse gaieté, la phrase est toute faite ; voyons.
— Quelle phrase? fit Jules qui n'eût pas été plus sérieux s'il eût été interrogé devant la cour des pairs.
— Ah ! lit madame Chambel toujours riant , je n'ai pas le droit de dire de ces choses-là, mais je m'y attendais,
— Je ne vous comprends pas, madame, Cl Jules d'un ton alarmé et triste.
— Ce n'est rien, dit Isaure, et vous avez échappe au piège avec adresse.
— A quel piège? fit Jules, à qui l'on parlait une langue dont il ne savait pas le premier mot.
— Eh! mon Dieu, dit Isaure, en reprenant sa gaieté, tout autre à votre place se serait immédiatement écrié : « On est toujours bien chaussé quand on a de si jolis pieds. »
— C'est vrai, fit Jules d'un air confus; j'aurais dû le dire. Cette fois madame Chambel et madame de .Morency, malgré les
projets qu'elles avaient dans le cœur, partirent d'un éclat de rire, ' tant il y avait de comique désespoir chez Jules, d'avoir manqué ! cette occasion de faire un compliment.
Et ce rire redoubla lorsque Jules s'écria d'un ton convaincu :
— Mais je le pensais!
— Eh bien ! lui dit madame Chambel d'un air railleur, et quand cet excÀ;s de gaieté fut un peu calmé , lorsque vous penserez ces choses-là d'une autre que de moi, dites-le-lui; c'est très banal, très insignifiant, mais ça fait toujours plaisir à la femme à qui on le dit. Demandez plu lot à votre tante.
Celte inleipellaliun surprit madame de Morency. Etait-ce une épigramme, et par conséquent une impertinence, et madame Chambel lui donnait-elle avis qu'elle n'était nullement disposée à servir de point de mire aux adiuiralions qu'on voulait exciter chez le candide Jules?
Celte crainte s'effaça complètement devant le regard soumis et furtif qu'lsaurc adressa à madame de Morency, et reporta malicieusement sur Jules; ce regard signifiait :
« Permettez-moi, je vous en prie, de jouer avec la naïveté de votre beau-neveu. »
Madame de .Morency répondit par un sourire de condescendance et d'acquiescement, tout en se disant mentalement :
« Oui, on veut avoir l'air de jouer, jusqu'à ce que cela devienne sérieux, C'est assez adroit; mais, comme cela me sert, je veux biL'ii avoir l'air d'en paraître dupe. »
Madame de Morencv se liiit pour avertie, et laissaà madame Chambel toute la liberlé d'être coquette vis-à-vis de son neveu. Madame de Morency trouvait bien quelque imprudence à madame Chambel à laisser voir ainsi ses projets; mais la scène de la veille lui avait prouvé qu'lsaure était une femme qui ne savait pas se conlianidre, et qui marchait sans précaution au but qu'elle voulait atteindre. Elle craignit même cpi'un moineut de réfiexion n'arrêtât Isaure dans sa marche, et pour lui laisser le champ libre, elle sortit du salon sous un prétexte assez léger. , „ .
Si madame de Morency eût écoute a la porte , ce au elle n osa pas faire elle eût été encore plus assurée qu'elle avait devine juste; car à peine fut-elle partie, qu'lsaure, abandonnant tout a coup le sujet dont die s'entretenait avec madame de Morency, dit a Jules avec un accent presque confidentiel : .„,,..
— Eh bien! monsieur Jules, avez-vuus refiechi a ce que nous avons dit hier soir? , . .
Madame Chambel était assise et gracieusement rcMnersee dau= un fauteuil bas, les pieds élendus sur le coussm que Jules lui avait donné; elle brodait avec attention, ce qui 1 obligeait a parler sans iToardèr et ce qui lui donnait le temps d envoyer a Jules de ces regards à la dérobée qu'on laisse toujours surprendre et dont on a
' "a l'rque'*sUon'de madame Cliambel, Jules devint tout tremblant - et répondit avec un cfl'ort douloureux :
MARGUERITE
— Oli ! oiil, madame, j'y ai pciuô.
— Et qu'avez-voiis découvert? dit madame Chambel en baissrint lienncoiip la tête, comme si elle redoutait la réponse qu'elle allait recevoir.
— Ne me le demandez pas, madame, dit Jules, je ne puis pas , je ne dois pas vous le djre, et vous ne voudriez pas l'entendre.
— Oh ! dit madame Chambel eu souriant de son fou rire le plus frais et le plus jeune , je suis assez vieille pour ne pas m'alarmer de la confidence d'un cœur malheureux.
— Bien malheureux! répéta Jules avec une véritable expression de désespoir.
— C'est nn peu votre f;\ute, monsieur; quand en souffre, il faut parler; quelquefois on réussit à se faire plaindre.
— De la pilié ! dit Jules amèrement, de la pitié ! je n'en veux pas.
— Et que vous faut -il donc?
— Ce qu'il me faut! dit Jules avec vivacité. Oh ! madame, supposez que vous aimez, que vous aimez avec passion, avec respect , avec adoialiou ; supposez que cet amour soit votre seule pensée , qu'il occupe toute votre existence, qu'il en soit à la fois le malheur et la force; oh ! vous préféreriez le garder *nuet et intact dans voire cœur que de l'exposera une pitié peut-être railleuse.
Madame Chambel semblait fort émue et se cachait le plus qu'elle pouvait aux regards ardents de Jules.
Elle garda un moment le silence, et reprit alors d'une voix à laquelle elle sut donner cet admirable accent qui joue l'indifféreuce et qui trahit si bien l'émotion :
— Je snis femme, monsieur Jules, et je crois pouvoir vous dire qu'une passion réelle et sincère n'excite pas la raillerie, et que si vous en faisiez l'aveu à la personne que vous aimez
— Lui fah-e cet aveu à elle, madame, à une femme dont la voix me trouble, dont le regard m'éblouil? Je n'oserais pas...
Il s'arrêta et reprit avec la résolution d'un poltron qiiïse décide a être brave :
— Et cependant, madame, si j'osais croire que son âme ne s'indignât pas de cet amour...
— Pourquoi voulez-vous que mademoiselle Marguerite s'indignât ^ (le ce que vous l'aimez? dit madame Chambel, qui niterrompit Jules
juste au moment oii il lui convenait sans doute d'arrêter court le pauvre garçon qu'elle avait si vivement éperonné.
Jules resta atterré et garda le silence pendant que madame Chambel l'examinait avec altention; il la regarda, elle baissa les veux et il repartit avec un mouvement de désespoir : ' '
— Marguerite! vous croyez donc que c'est elle que j'aime?
— Elle est assez belle pour cela, et l'habitude de la voir tous les jours...
— Vous vous trompez, madame, dit Jules avec effort; j'ai aimé celle que j'aime du premier moment que je l'ai vue ; et si la faveur de la voir souvent m'a été accordée, elle n'a fait que me montrer combien ma passion était insensée.
.Malgré toute la niaiserie de Jules, il ne put s'empêcher de croire qu'un sentiment de jalousie dictait à madame Chambel les paroles suivantes :
— Eh bien! monsieur, mademoiselle .Marguerite vous guérira de cette passion insensée; je crois qu'elle en sera heureuse"...
— Marguerite! madame, dit Jules, elle n'est plus ici.
— Elle n'est plus ici! s'écria madame Chambel avec un accent d'étonnement et d'anxiété qui celle fois n'était pas joué.
— Non, madame ; l'abbé Norton l'a l'ait avertir ce matin qu'elle se préparât à partir, et quelques heures après il est venu la chercher lui-même.
— Pour la conduire où vous saurez bien la retrouver?
— J'ignore oii il l'a conduite , madame, et je le saurais que je n'aurais aucun souci d'aller troubler se retraile. Je dois même penser qu'elle a quitté Paris; car, en partant, elle m'a chargé d'une lettre pour quelqu'un à gui sans doule elle n'eût pas eu besoin d'écrire si elle fût demeurée à Paris, car il tût été sûrement la voir
^ Le départ de Marguerite avait changé fout à fait les dispositions d'Isdure ; elle n'avait plus besoin de faire de Jules un espion à ses ordies ; et probablement c'est là qu'eût uni le roman de la passion de Jules , s'il n'eût parlé de cette lettre.
Une lettre remise à Jules! Qu'est-ce que cela signiQaif A qui était adressée cette lettre? A son mari peut-être... Cela n'était pas probable, mais à quelqu'un chargé de la remettre à son mari! Ce n'était pas douteux...
Cette lettre, c'était la preuve que madame Chambel cherchait et qui se présenlait au premier pas. Il fallait l'obtenir de Jules • mais comment? par quel moyen? Isaure, agitée, tremblante, cherchait une ruse, lorsqu'elle entendit une toux assez impertinente. C'était madamedeMorency qui annonçait son approche de manière a ne surprendre personne. .Madame Chambel y piit ?arde pour se servir de l'avertissement comme s'il était nécessaii-'e, et elle po^a un doigt sur ses lèvres en regardant Jules, comme pour lui dire • Silence sur ce qui vient de se passer entre nous !
Jules ne répondit pas ; mais il se demanda si, sans s'en douter il n'avait pas été plus loin qu'il ne le croyait, s'il n'avait pas été mieux
IS
compris qii il ne le pensait, puisqu'on lui recommandait le silence.
Sur celte pensée, il prit un peu d'assurance, et il éprouva une joie dont Isaure se promit bien de tiicr paili.
.Madame de Moreneycrut devoir donner une excuseàlalonuucur de son absence, et elle dit en enirant :
— Je vous croyais dans le jardin avec M. de Moreney, sans cela...
— Non, dit Isaure d'un ton câlin, nous causions, nous faisions de grandes théories sur l'amour.
— Des théories? dit madame do Moreney d'un ton railleur.
— Oh ! tout à fait, lui répondit Isaure avec un petit mouvement de Icle impertinent qui fit sourire madame de Morencv.
Elle rcL'arda Jules d'un air de pitié, et dit presque ;i l'oreille de madame Chambel :
— J'en suis malheureusement sûre.
Puis elle reprit en s'asseyant devant son métier:
— Eli bien ! Jules, que d'isaient ces théories?
— Rien, ma tante; madame Chambel se moque de moi.
— Non, monsieur Jules, pas le moins du monde... Vous me disiez, je crois, qu'un véritable amour ne craint pas de se dévouer sans reserve à la personne qui l'inspire.
Jules n'avait pas dit un mot de 'tout cela, et il allait répondre quelque gaucherie, lorsque madame Chambel reprit en se tournant vers madame de Moreney :
— N'est-ce pas que c'est fort juste?
— Très juste et très vrai, dit madame de Moreney, qui voulut se mettre de la partie. L'amour qui n'est pas assez fort pour faire oublier tout pour celle qu'on aime, n'est pas de l'amour.
— Vous l'entendez, monsieur Jules, dit madame Chambel, l'amour est exclusif, il n'admet point le moindre partase dans les affeclions, et je connais des femmes assez exigeantes pour ne pas permettre a celui qui veut leur persuader qu'il les aime, d'avoir au monde lin autre intérêt que le leur.
— D'autres intérêts de cœur, dit madame de Morencv, qui réservait ses droits de tante,
— C'est ainsi que je l'entends, dit Isaure en souriant en dessous a madame de Moreney, et c'est dans ce sens que je dis que, pour prouver a une femme qu'on l'aime, il faut surlout lui prouver qu elle seule occupe votre pensée, votre esprit, votre amour...
— Elle est jalouse de Marguerite, pensa Jules, en considérant le regard que lui lança madame Chambel. Il cherchait un mot pour protester contre cette idée, lorsque madame Chambel, qui, décidée a tout obtenir, ne reculait pas devant les agaceries les plus manilestes, bien sûre d'arrêter cette comédie à l'heurequ'elle le voudrait reprit en pesant ses paroles :
— Quant à moi, il me semble que je ne croirais pas à l'amour d un homme qui ne serait pas prêt à faire pour moi tout ce que ie lui demanderais.
— Tout! dit madame de Moreney qui s'alarma de l'étendue d'un mot qui embrassait assez de choses pour qu'elle v pût être compromise.
— Tout ce qui est raisonnable, ou plulôt, dit madame Chambel en riant, tout ce qui est déraisonnable. J'ai peut-être de fausses idées la-dessus ; mais je trouve que la femme qui jetait son oaut dans le cirque où étaient les lions, et qui di^ait à son amant d'aller 1 y chercher, éprouvait plulôt son courage et sa vanité que son amour. Nul homme, en présence d'une cour aussi calante et aussi brave que celle de François I", n'eût reculé devant une telle proposihon ; mais si elle lui eût demandé une chose sans danger inutile et déraisonnable, peut-être eût-il louvoyé, reculé. ""
Madame Chambel se prit à rire et ajouta :
— Peut-cire si elle lui avait dit d'aller savoir chez elle l'hcuic qu il elait, peut-être n'y scrail-fl pas allé d'aussi bonne grâce qu'il eut saule dans le cirque au péril de sa vie.
— C'est probable, d'il madame de Morencv en riant do la siipposiliou, tandis que madame Chambel semblai't dire des yeux :
« Vous entendez, monsieur Jules. »
Le pauvre garçon s'approcha d'elle, et madame de Morencv qui vit combien il venait de prendre courage, aperçut adroitement M. de Moreney dans le jardin, et s'écria :
— Ah ! j'avais oublié de dire cà M. de Moreney qu'on était venu ce matm... ^
Elle acheva sa phrase en quittant le salon, et Jules put dire à madame Chambel, du ton le plus humble et le nkis exalté :
— N'aurez-vous rien à m'ordonncr, madame?
— Donnez-moi la lettre de mademoiselle Margoerile
—La lettre de mademoiselle Marguerite? dit Jules d'un air étonné; mais, madame...
— Ah! fit Isaure, déjà!
Jules la tira de sa poche; Isaure la prit, et en lut la suscriplion : «A M. l'abbé Fortin, n Ce nom élait peut-être le seul qui pût détruire 1 espoir qu'avait madame Chambel que cette adresse en nût cacher une autre; elle allait rendre la Icllre à Jules, mais la pensée que cette lettre, si elle n'élail pas destinée à Chambel, pourrait cependant 1 éclairer, la lui fit retenir. Jules avait tendu la main
pour la repren.lie, madame Chambi-1 lui présenta la lettre en souriant d'un air piiiiié:
— Viilre conliancc )resl pas longue.
— Ah ! madame, fit doucement Jules, \ûus vous moquez trop de moi ?
— Non, monsieur, vous dis-je; car je suis sure que vous ne me laisseriez pas cette lettre. ,. , i
— Tant qu'il vous plaira, madame, dit Jules. ^., , ,
— Eh hien! je la garde, monsieur, (it madame Chamhel en se
''Kl'le'posà\ie nouveau son doigt sur ses lèvres, et alla rejoindre madame de Morency. ,, , ,,
<i Que diable peut-elle vouhiir laire de celle letti e sans penser un moment qu'elle pût avoir envie de la lire. C'est nn caprice; je l'ai satisl'ail, et elle a dû me comprendre. »
Et il se mil à rêver à son amour ; déjà madame Chambel ne pensait plus qu'à la lettre.
Selon ce qu'elle avait promis à Chanibel , madame de .Moreiicy engagea madame Chaiiibei à diner. Elle accepla pour ne pas engager une discussion , et demanda la permission d'allerfairc quelques changements à sa toiletle.
— .\h ! lui dit mad.ime de Moreucy en souriant, c'est trop !
Isaure ne répondit pas, elle avait hàle d'être seule; elle rentra , s'enferma , et , sans hésitation, sans scrupule, elle hrisa le cachet et lut la lettre suivante :
«Monvénérableami, « Ce malin, monsieur Norton , mon noble bienfaileur, est venu me dire que je quitterais aujourd'hui même la maison de madame de Morency.
J'ai reçu cette nouvelle avec joie, et je lui ai demandé s'il me serait permis de recevoir vos dignes conseils dans la" famille où j'allais entrer; M. Norton m'a répondu que je demeurerais encore pendant quelques jours
dans la maison des dames de ...., et qu'il était assuré que madame la supérieure ne nicllrait aucun obstacle à ce désir bien naturel.
« Je me suis si nlie bien heureuse et bien reconnaissante de celle permission ; car je ne puis dire pourquoi j'avais craint qu'on ne me la refusât.
«J'ai remercie bien vivement M. Norton do celle nouvelle marque debonlé; mais j'ai sans doute mal exprimé ma reconnaissance, car il m'a dit avec celte bonté que vous lui connaissez sans doute : «Vos expressions partent d'un sentiment louable, mais elles sont I) beaucoup trop exallées pour une chose si simple. Je crains, mon 1) enfant, que vous n'avez pas imposé à vos idées et à vos espéran- I) ces la modération et l'humilité que la religion commande et que 0 voire position vous impose ; réfléchissez-y bien, il en est encore « temps, armez-vous contre le serpent qui flatte les passions pour 0 pérore les âmes, el n'oubliez pas que celui qui écoute avec corn-
MARGUERITE
» plaisance sa parole empoisonnée est déjà sorti du chemin du de- » voir el de la chasteté. » . • ,• ■
« \ cette pieuse et sage admone.station, je me suis sentie rougir comme si j'avais éié coupable; et sans doule je le suis, puisque mon àme a été troublée et que j'ai éprouvé un vif repentir.
n L'abbé Norton m'a quittée, et, dans un mouvement de desespoir et de honte, je suis tombée à genoux en demandant a Dieu le pardon de ma laule. .
,> Vous le dirai-ie, mon pèrel.. permettez-moi de vous parler ainsi comme si j'étais à izenoux devant vous, au saint tribunal de la pénitence; le diiai-je'? celle prière, toujours si puissante, ne m a pas consolée; je ne me suis pas sentie calme el confiante, maigre
dit Juks ce que vous me disiez il y a quelques juurs :
Jules rosla altéré et garda le silence pend.nl que madame Cliamliel rexa.ninml avec attention...
Humiliez-vous el vous vous relèverez fui te ! »
i« Je me suis humiliée, mon père, cl je me suis relevée désespérée.
» Alors je me suis dit que vous viendriez à mon aide, et que lorsque vous auriez riçu ma confession, vous me rendriez l'espérance comme vous me l'avez toujours rendue, el j'ai préparé leligieusement cette confession de ma faute.
» 0 mon père, je marche dans les ténèbres; l'eïprit du mal m'asans doule frappée d'aveuglement, car je cherche ma faute et je ne la trouve pas. El cepeudant ce n'est pointrorgucil qui m'égare ; jamais je n'ai plusdoiilé de moi qu'à ce moment; et je me repenscl jesoullie; je suis donc coupable.
» Vous m'éclairerez, mon père, vous m'arracherez à cette penle du mal qui m'enlraine sans que je sache de quel côté ; vous me sauverez de celle nuil oii je me perds.
»■ Hélas! elle est si profonde que je ne m'y vois pas moi-même , et que, s'il me fallait vous dire de vive voix le désordre de mon àme , le tumulte de mes idées, je sens que je ne trouverais pas de paroles.
«C'est pour cela que je vous écris ; c'est ainsi que vous nous appreniez à faire autrefois, lorsque vous demandiez a vos enfants
pé-iilentes le sévère examen de leur ^ons^ionee Oh ! que «Ite lâche
^t,it facile alors I Dans celle vie '^a'"»'^' «•"•V" '^, > , ! rnaTôle T mirchions 'ii sûrement, gii dées par vous, la iiioiudu. paiou, la nôlnr pensée qui sorl=;îtdelargledenosdevMrs-^^^ sait au premier regard, connue dans les allées iolcj^,^^ précieusement confie à nos soins, la moindre heibe païasitc .na nous avions laissée derrière nous. , .
« Pardonnez-moi celte conipaiaison, mon père, esl-ce it lauv
disant que je suis aujourd'hui on présence de moi-même comme
l'ari). Impt.inet;!! W«ld«r, rue BonsptrM,»V.
MARGUERITE
au milieu d un sentier hdiissé de ronces et Je plantes malfaisantes qu 11 me faudrait nomlircr une à une et dont je ne sais pas le nom » Cependant, mon père, si la force me manqiie. la volonli' du bieii me reste encore; et c'est dans vos sages conseils que je trouverai encore nn guide a cette volonté. »
« Prenez vos semaines jour par jour du premier jusqu'au dernier )) prenez vos journées heure par heure depuis la première jusqu'à » la dernière; examinez-les avec soin, et vous trouverez aisément » le moment où vous avez failli, la minute où vous avez péché « «Voila ce que vous me recommandiez; voilà ce que nous faisions voilace que je n'ai pas fait et ce que je vais faire. Peut-être découl vnrai-je ainsi 1 endroit ou mon àme a dévié du devoir et si mon esprit restait aveugle, le vôtre y venait clair pour moi et me montrerait comment je me suis égarée.
« Eti! voyez, mon père, comme Dieu vient en aide à ceux qui travaillent avec ardeur à leur salut, déjà cette résolution m'a rendue plus calme, déjà la bonne volonté de me réformer m'aélé comptée comme un eflbrt, et déjàje sens que j'aurai le courage d'accomplir une tâche qni tout à l'heure me semblait impossible.
«Vous savez à quelle époque j'ai quitté L...
et pourquoi je l'ai quitté.
» Lorsque j'arrivai à Paris, M. Norton me fit conduire chez madame de Morency, qui m'accueillit avec une touchante bonté. Les premiers jours que je passai chez elle furent occupés de soins bien nouveaux pour moi et que je remplisavec l'obéissance que je devais aux ordres de M. Norton, mais sans en ressentir la joie que l'on me disait que je devais y trouver.
)) J'étais venue avec le costume et le trousseau du couvent, et ce costume, il fallait le remplacer par des habits nouveaux et analogues à ma nouvelle position. Madame de Morency se chargea de ce soin, et sa bienveillance , animée sans doute par des sentimonts que le monde autorise, n'était satisfaite que lorsqu'elle m'avait faite, suivant son expression , aussi belle que j'étais.
>) La beauté est un don du ciel et non pas un mérite, et ouoinue chaque jour on me repelât, à propos de tout ce qu'on m'e/sayait : « Mademoiselle est charmante avec celle robe; mademoiselle est .. admirablement belle avec cette coiffure, » jamais, je vous le jure mon père, aucun mouvement de vanité coupable ne s'éleva dans mon cœur : je rougissais de ces éloges et je les oubliais
» Destinée, au sorlir du couvent, à vivre dans Mne famille riche et puissante, M Norton me dit que je devais descendre quelquefois dans le salon de madame de Morency pour apprendre la règle habiluelle de celte nouvelle vie. o "
« Je comprenais très bien cela, et, sans Jamais être entrée dans un salon, je savais bien que je ne pouvais aborder la maitrc-se de la maison comme j'aboiJais notre sainte supérieure, quand elle m appelait dans sa chambre, en me mettant à genoux devant elle et en lui demandant sa bénédiction. A l'heure des repas, nous nous rendions processionneilement au réfectoire, et il n'en pouvait être
Madame de Morency m'avait chargée de préparer le Uié et de l'olTrir.,.
ainsi d.ins une famille ; je regardai comment faisaient les autres, et je m instruisis a leur exemple.
» En peu de jours, tous les usages de cette vie me furent familiers, et je les accomplissais avec régularité. Je savais déjàcomment je savais me présenter et me retirer ; je ne me trompais déjà plus sur la toilette convenable pour la matinée, et sur la parure qu'il me fallait nieltre le soir. Madame de Morency m'avait chargée de préparer le thé et de l'oflVir, et je m'acquittais sans peine de ce devoir. » Pauvre pensionnaire d'un pauvre couvent, j'avais si bien étudié ce que je devais être à l'avenir, que madame de Morency disait toujours a M. Norton que l'on serait fort content de moi.
>) Mais en même temps que j'apprenais si bien tous les détails matériels de ma nouvelle 7ie, il était une chose qui pour moi restait comme une enceinte close et inaccessible : c'était la conversation que j'entendais; j'y prêtais toute mon attention , mais elle ne pouvait suflire à la diversité des sujets dont on s'entretenait devant moi.
» Quand M. Norton était présent, on s'occupait beaucoup de politique , si , tout ignorante que je suis, je saisissais encore le sens de ses raisonnements; mais, le plus souvent, l'entretien courait avec tant de rapidité, que moi, qui m'arrêtais à chercher la signiQcation d'un mot que je n'avais pas compris, je trouvais la conversation bien loin (juandjeme remettais à l'écouter.
» On parlait souvent de théâtre, d'opéra, de belles danseuses, d'admirables cantatrices, puis de grands seigneurs qui les aimaient. Je ne sais.
«Celui-ciavait perdu deux mille louis au Jockey-Club, celui-là deux cent mille francs à la Bourse, et cela donnait des chances à un autre près d'une dame dont le nom était dit à voix basse ; une autre fois, c'était un mariage qu'on annonçait, et, dans les mille considérations qui avaient déterminé ce mariage, on parlait de choses bien étranges :
c'était une mère qui s'ennuyait de la beauté de sa fille, un homme qui se mariait pour . , , avoir une charge, un
père qui avait donne nn consenlement dont on s'était passé...
» Les idées et les mots me restaient également incompréhensibles, et le plus souvent, dans ces conversations mvslérieuses, les phrases se Unissaient par un mot, par un signe, qui lès expliquaient a tout^ le monde, excepté à moi.
» C'est à partir du jour où j'essayai de m'inilier au langage du monde, et a ses sujets d'entretien, comme je l'avais fait à ses usages, que le travail de mes idées devint pénible et confus.
» Je rappelais tous mes souvenirs d'une soirée , je les rapprochais, je les combinais ensemble ; mais il n'en résultait qu'un chaos qui me demeurait toujours iniut.llinji,!,. : comme si j'avais voulu reconstiuiie un vase avec les débris de dix vases différents, rien ne s ajustait ensemble. '
,",^'^."'2*'''* cependant prier midame de Morency de m'éclaircr et 1 étais honteuse de mon peu d'intelligence, lorsqu'un jour que jetais rêveusement assise à la fenêtre de ma chambre, près do la-
quelle clail la Icnôtic de madame de Moiency, je vis dan? le jai-din qui séparait noire maisun de la maison voisine, un jeune liumme dont le visage élail tourné de mon côlé. ^
» Je remarquai ce jeune homme, tant sa figure avait d expression, et j'allais me retirer, lorsque je m'aperçus que ses regards n'étaient point dirigés de mon côlé, mais vers la fendre de la chambre de madame de Morency. Il ne la quillait pas des yeux, et celte persévérance m'élonna au point que je supposai que ce jeune homme attendait sans doute madame de Morency pour la saluer ou lui parler. , ,, .1
» Je passai dans la chambre de madame de Morency et je la trouvai assise près de sa croisée. Comme elle me reçut a\cc impatience, j'allais lui dire pourquoi j'étais venue, lorsque le jeune homme, qui sans doute m'avait aperçue, s'éloigna des que je m approchai d'elle. , . .,, .
.) Je compris que j'avais dû faire une indiscrétion , cl je qui liai la chambre, après avoir donné un prétexte faux à ma venue, pour descendre au salon où madame de Morency me pria daller laire quelques points à sa tapisserie.
» l)evais-jc dire a madame de Morency la vente, et ma première faute a-t-elie élé le petit mensonge que j'ai fait pour cacher mon indiscrétion et ma maladresse ?
» Cela doit être, mon père ; et maintenant je me le rappelle mieux : je n'aurais pas voulu être obligée de rester au salon, et lout le temps que j'y fus, je ne pus échapper au souvenir de ce jeune homme. Je vovais son regard brillant attache comme par un pouvoir invincible à cette croisée où était madame de Morency, ci je me faisais cette question : Pourquoi la regardait-il ainsi?
» Je voulus éloigner cette préoccupation a laquelle je ne pouvais donner aucune réponse satisfaisante; mais ce regard me passait sans cesse devant les yeux comme un éclair, et il me semblait qu'il avail fallu avoir une grande force pour le supporter ; s il me semblait que, s'il s'élait ainsi lixé sur moi, il m eut lait mal.
» Cependant j'eus besoin de remonter dans ma chambre ; malgré moi je regardai à la croisée, et je revis le jeune homme assis sur un banc, et ses yeuxravonnant pour ainsi dire encore vers madame de Morency. Elle absorbait tellement son attention qu il ne me vit pas. ,
» Tout à coup j'entendis madame de Morency reculer vivement sa chaise, et j'apeiçus une femme qui arrivait cl qui s'arrêta avec étonnement ; elle porta ses yeux vers notre maison, les reporta vers le jeune homme, et thiil par les allacher sur moi avec une expression de hauteur et de menace qui me fit peur. Je me relirai précipitamment, et, sans autre raison que ce que je viens de vous dire, je me sentis alarmée et troublée. . , . 1
» Ce trouble fut si profond qu'il me poursuivit le reste de la journée, et que dans mon sommeil je revis ce jeune homme; mais alors c'est moi qu'il contemplait avec cette allention qui m avait surprise ; et ce regard, au lieu de me blesser comme je me I étais imaginé, me réchaullait doucement le cœur, et je me senlais aise comme on l'est sans raison, aux premiers beaux jours du printemiis, quand on s'assied au premier soleil pur de celle belle saison. -• -,
» J'avais dormi d'un sommeil heureux, et cependant je m éveillai triste et brisée. Je quittai ma chambre sans oser regarder dans le jardin , et je voulus demeurer dans le salon; mais madame de Morency me lit dire qu'elle me priait de venir travailler près d elle, et je la trouvai établie près de sa croisée. Ce jeune homme était encore dans le jardin. ,
» Comme la première fois, il s'éloigna a mon arrivée, et je crus comprendre que madame de Morency avait trouve ce moyen d eviler celle imporlunilé ; mais ce jeune homme revint bientôt, puis après lui la dame dont je vous ai parlé ; et, par un singulier hasard, j'élais encore seule près de la fenôlre quand elle put 1 apercevoir, et je reçus encore une fois ce regard fixe et menaçant, qui m avait fait frissonner la veille. , ,
» Ce jour-là, mon père, d'étranges sentiments se glissèrent dans mon cœur : j'avais remarque que madame de Morency jclait souvent les yeux sur cet inconnu ; et toutes les fois que cela arrivait, il m'avait semblé que le visage de ce jeune homme prenait une expression de bonheur. Un regard, me dis-je , peut donc rendre heureux ? Et je me rappelai alors la joie inconnue que j avais éprouvée quand j'avais rêvé que c'était moi qu'il avail regardée.
» Je considérai à ce moment madame de Morency, et, pour la première fois, je remarquai combien elle était belle. Jusque-la je l'avais vue sans m'en apercevoir. ,
.. Ce jour-là aussi je pensai à celle beauté que Dieu m a donnée et pour laquelle j'avais élé jusque-là si iudilVérenle , et j^c trouvai que j'élais heureuse de pouvoir un jour allirer sur moi de pareils regards et de pouvoir les rendre eu bonheur. ,,•• 1
":> 0 mon père ! voilà ma première faille, et si je 1 ai oubliée dans le tumulte d'émolions et de douleurs qui depuis se sont succède dans mon àme, je la compris à ce moment, car je priai l>ieu d eloigner de moi celle coupable espérance ; et savez-vous pourquoi je
MARGUERITE
la trouvais coupable ? parce que, de Ions les regards que je pourrais obtenir, je ne désirais que les siens, et que je voyais bien qu'ils ne m'appartenaient pas.
» Sans doute je priai avec un cœur distrait et peu fervent, car la pensée de ce jeune homme me poursuivait même au milieu de mes prières.
» Plusieurs jours se passèrent ainsi, pendant lesquels les idées les plus déraisonnables m'assiégeaient malgré moi. Que dis-je? ce n'étaient point des idées ; non, je ne pensais point ce que je vais vous dire. Je le sentais malgré moi, comme on sent une odeur qui vous blesse et qui vous irrite ; la présence de madame de Morency me faisait mal. Pourquoi? Je l'Ignorais, je l'ignore encore, car je ne puis croire ce que j'ai supposé un moment, une minute.
» 0 mon Dieu! c'est donc ainsi que sont faits les cœurs qui se détournent de vous, qu'ils inventent des crimes aux autres pour excuser leurs coupables ressentiments !
» J'avais toujours peur de celle femme que je voyais près de lui; mais la menace que je croyais lire dans ses regards m'épouvantait sans me sembler injuste. J'élais plus irritée contre madame de Morency que contre elle; car j'étais irritée, je le vois maintenant que je regarde de loin dans mes sentiments. A mesure que j'avance, je reconnais mieux par où j'ai passé; mais alors c'était un vague
étourdisseraent, une" douleur confuse.
» J'avais souffert ainsi à l'époque où je fis cette longue et cruelle maladie qui faillit me tuer.
» Alors ma force m'abandonnait, cl avec elle la douceur de mon caractère; je devenais impatiente, le moindre bruit me faisait tressaillir, et je m'irritais de la plus légère contradiclion. Je me crus menacée d'une nouvelle maladie, j'en pris prétexte pour rester dans ma chambie, où je gardai le lit; mais celte lassitude qui m'accablait jadis m'agitait maintenant, ce repos immobile auquel je n'eusse pu m'arracher me fatiguait et m'était odieux, et quand vint l'heure où j'avais coutume de le voir, je me levai, et, à l'abri de mes rideaux, je regardai dans le jardin : il n'y était paj.
» 0 mon père! à chaque pas que je fais, mes souvenirs m'épouvantent!
» En ne le voyant pas, je me souviens que je me sentis soulagée d'une cruelle anxiété; mais, un moment après, lorsque j'entendis madame de Morency remonter dans sa chambre, je me pris à pleurer en disant : H n'y élail pas, parce qu'elle n'y était pas...
t> Me suis-je trompée alors ou me Irompé-je maintenant?... ai-je pensé cela? je ne sais plus, je ne me souviens pas bien.
» Seulement je me rappelle que je pleurai pendant plusieurs heures... mon cœur m'étoull'ait, et une pensée qui eût dû me venir plus tôt, et qui m'arriva comme si je m'éveillais dans ma vie, s'empara tout à coup de mon cœur.
» Je regardai autour de moi; j'élais seule, seule dans une maison où j'étais^'étrangère et où j'attendais... une maison dans laquelle je le serais encore plus... et c'est alors que je me demandai quelle élail la demeure où je ne te serai pas...
» Pour la première fois, je me donnai ce nom d'orpheline qui me semblait autrefois appeler sur ma tète une pilié dont je n'avais pas besoin. M'étais-je donc plus sous la proleclinn de Dieu, que je sentais mon abandon? in'avail-il repoussée ou m'élais-je éloignée de lui?
» Voilà ce que je me demande aujourd'hui; mais alors je ne faisais que soufl'rir, et il me semblait entendre une voix qui me criait sans cesse :
» Tu n'as pas de mère pour te consoler! » Vous le dirai-je, mon père? celte tristesse fut la bienvenue : je l'accueillis avec une sorte de joie désespérée; je m'animais a penser à mon abandon, à ma solitude, à ma dépendance; j'oubliais alors et cet homme, et celle femme, et madame de Morency; je me prouvais que je n'avais nul bonheur à attendre sur la terre ; je me trouvais bien malheureuse, mais je soulTrais bien moins.
» J'élais demeurée quelques jours sans descendre au salon ; mais madame de Morency avait prétendu que la compagnie me distrairait. J'v étais avec elle, lorsque M. INorlon lui apporta un livre cent par un'jeune homme dont il fit les plus grands éloges : ce jeune homme était celui que je voyais tous les jours, celle femme était sa femme; il s'appelait Cbanibel. , .
» On posa le livre sur la lable qui était près de moi; on eut dit que ce livre me fascinait. J'eusse voulu le lire, et pour cela je ne sais ce que j'aurais fait; mais M. Milon vint, il raconta l'histoire de M. (ihanibel, histoire horrible!
« Cet homme avail enlevé une femme à son mari, et, pour qu elle devint la sienne, ce mari avail élé assassiné. M. Milon l'a dit, je l'ai entendu, il en a ajipclé au témoignage de madame Ansier.
n Ce récit me glaça de Icrreur, et je le crus. Non, je ne le crus pas; car, le lendemain, j'en demandai la conliimalion a madame .le Morency : elle se mit à rire aux éclats, en me disant que j'étais de
l'autn
tenih'
accust
le soir même ce
inonde et en m'annonçanl que je verrais assassin qui me faisait tant de peur, avail raison : j'avais peur, non pas du crime dont on l'avait mais de l'idée d'être dans le même air que lui. J'r- ' '
en fus
MARGUERITE
Iroiitlée, que madame de Morency me conseilla en riant de ne pas braver ce terrible danger.
» Ce conseil était sage, je le sentais; mais, venu de madame de
Morency, il m wiUa. J'eusse été mourante que je fusse descendue.
» Je passai tout ce jour plus tranquillement que je ne l'avais
espère; je pressentais qu'U devait apporter un grand changement
a ma vie. °
» la vie, mon père, n'est donc pas raccomplissement régulier des devoirs de chaque jour? Je faisais chaque matin et chaque soir ce que 1 avais fait la veille, et cependant je souflrais horriblement. Le lendemain, je devais reprendre les mêmes oceupalions, et ij me sembla que je souffrais moins.
» Non, la vie n'est pas cela : la vie est dans l'àme, et je le compris alors par mes souvenn-s et par mes regiels. Je me rappelai toutes mes jeunes années passées dans la quiétude de notre pauvre couvent, je me souvins de ces beaux dimanches où nous chantions en chœur les louanges de Dieu, je me souvins de la pieuse joie avec laquelle j écoulais les chants de l'orgue qui nous répondait majeslueusement, je me rappelai les douces contemplations qui me retenaient assise des heures entières sur le banc de la grande allée de notre jardin, et d'où je regardais le soleil descendre derrière les cimes dentelées du mont chenu. Que de fois alors mes sœurs m'ont dit que je dormais les yeux ouverts, et que de fois on m'a grondée de cette paresse indolente qui s'emparait de moi!
» Je m'accusais alors, mon père, et véritablement je croyais dormir. Je me trompais cruellement : c'est alors seulement que je vivais de cette vie de l'àme jadis si douce, maintenant si cruelle Que de bonheur j'ai senti sans le goûter, et que je l'apprécie maintenant que je l'ai perdu !
1) Voila comment je pensai que ma vie allait changer; car la venue de M. Chambel chez madame de .Morency ne devait en rien influer sur ma manière de vivre.
» Mais j'éprouvai une espérance semblable à celle d'un enfant qui a peur d'un fanlôme, et à qui on dit qu'on va lui montrer que ce n'est qu'un fantôme : un reste de crainte Je lelient encore, mais Ja douleur qu'il en éprouve lui donne du courage pour essaver de s en débarrasser.
» Le soir venu, M. Chambel arriva.
1) Je ne m'étais pas trompée, mon père : du moment qu'il fut entre dans le salon, le poids d'anxiété qui oppressait mon cœur disparut complètement; ce ne fut qu'une personne de plus auprès de moi, et je me demandai presque avec élonnement pourquoi l'aspect, les égards, la pensée de cet homme m'avaient si souvent poursuivie; je me dis que j'avais élé malade, et que son ima^e était restée dans les rêves de ma fièvre, comme y fût restée l'ima<^c de toute autre chose qui m'eût fortement préoi-cupée. "
» Vous ne sauriez croire, mon père, combien je fus calme, et avec quelle sorte de raison tranquille je discutai en moi-même ce que j'avais éprouvé. Je retrouvai dans mon souvenir qu'avant une fois rencontré sur la route un criminel qu'on menait au supplice je fus pendant plus d'un mois accompagnée par son effrayante imàt'e.
)) Je n'avais donc pas à m'alarraer du trouble qui me tenait depuis quelques jours, et je me dis que cette image s'efTaeerait comme
I autre s'était eflacée.
» N'est-ce pas une chose étrange, mon père, que l'esprit puisse raisonner ainsi? Je trouvais dan's celte comparaison un motif de sécurité, et ce n'est qu'aujourd'hui que je sens combien elle eût du m'épou vanter.
» Oui, l'image de ce criminel m'avait poursuivie lonotompspourquoi donc? Parce que son aspect m'avait causé unelerreur' une pilie, une curiosité indicible; parce que sa rencontre m'avait bouleversée au point de me faire pâlir et trembler; si donc l'imaiïe de M. Chambel m'avait poursuivie avec la même persévérance c'est que son aspect, sa renconire, m'avaient également frappée '
» Mais ce que je savais du condamné expli(]uait mon épouvante et ses douloureux résultats; tandis que la première fois que je vis M. Chambel, je ne savais rien de lui qui pût m'alarmcr. Il m'était apparu dans des circonstances qui n'avaient rien d'extraordinaiie.
II y avait donc une cause aux émotions profondes qui me brisaient le cœur. Cette cause n'était pas en lui; elle était donc en moi.
» Cette conséquence si simple de ma comparaison se présente seulement aujourd'hui à mon esprit : ce jour-là, il me semble que je n'eus pas besoin d'y arriver : j'étais calme. Il me semble même que j'étais heureuse, et je me dis, eomme l'enfant, que j'avais eu peur d'un fantôme.
» Cette sécurité est bien étrange, n'est-ce pas, mon père? Peutêtre est-ce du bonheur que j'ai éprouvé? Car, pour la première fois de ma vie, je passai une longue nuit sans sommeil, et cependant sans douleur.
» Je recommençai pour ainsi dire en moi-même celte longue soirée que j'avais tant redoutée, et, pour la première fois, je nî'aperçus que je n'étais pas restée en dehors de ce qui avait élé dit Il avait parlé de poésie, il avait parlé de ce noble inslinct d'
iO
l'homme qui le porte à chanter les merveilles de la nature la jrandeur de Dieu, les mystères infinis de l'âme, et je l'avais com-
pris. Sa voix douce et sonore résonnait sans ces.seà mon oreille et je me rappelais à la fois ce regard fixe et perdu qui semblait l'ire dans un livre invisible ouvert devant lui dans l'espace. ^ >i Je comprenais que si cet homme m'eût interrogée sur ce que j éprouvais, j'aurais trouvé, pour le lui dire, les mots qui me manquent pour me l'expliquer à moi. Mon âme élait comme un écho qui eut parlé au bruit de sa voix, et que nul autre n'eût pu faire resonner...
» Qu'est cela, mon père, qu'est cela? Peurquoi ma force, ma volonté, ma pensée dépendaient-elles ainsi d'une force et d'une pensée étrangères? Comment se nomment cette soumission et cet esclavage de mon âme à une autre? Est-ce de l'amour? Non, mon père, ce ne peut être de l'amour; car je connais ce sentiment, je 1 ai vu, je I ai suivi des yeux, et il n'avait rien de semblable à ce que J éprouvais.
» Madame de Morency aimait M. Chambel, je le sais, j'en suis sure; je le lui ai entendu dire à elle m.cmc, un soir qu'elle conhait ses inquiétudes à madame Ansiersur je ne sais quelles paroles qui étaient échappées à madame Chambel. Elle l'aimait- j'ai entendu madame Asnier raconter à M. Milon toute la force irrésistible de cet amour; elle l'aimait, et, lorsqu'il arrivait chez elle, c'est à peine si elle daignait s'en apercevoir.
» Je l'ai cent fois observée, jamais son visage n'a rougi ou pâli lorsqu 1 s approchait d'elle, comme je me sentais pâlir et iou"i'lorsqu 11 s'approchait de moi. '
» Je rai vue causer ailleurs, tandis qu'il parlait, et, lorsqu'il avait cesse de parler, il ne .semblait pas que quelque chose lui manquai, tandis que lorsqu'il se taisait ou qu'il ne restait plus là 1 air et 1 espace me semblaient vides. '
» Non, je ne l'aimais pas, car elle qui l'aimait, l'amenait souvent a mes cotes et le laissait près de moi; elle qui l'aimait, elle me disait de I écouler avec attention ; elle paraissait contente quand je restais suspendue à sa parole; elle venait presque me remercier quand je l'avais retenu loin d'elle, et elle l'aimait !
» Moi, au contraire, je souffrais de le voir près d'une autre- i'aurais voulu 1 en arracher, je ne savais écouter que lui. Madame de Morency qui I aimait, m'accablait de caresses ainsi que madame ttiambel; moi je haïssais madame Chambel et madame de Morency : je ne l'aimais donc pas, lui, je le haïssais peut-être aussi » Oh! OUI je devais le haïr, il n'y a qu'un sentiment aussi funeste que celui de la haine qui puisse troubler à ce point le repos d un cœur et lui donner toutes les tortures et toutes les colères qui magilaient.
» La vie que je menais était certes beaucoup plus occupée que la vie que J avais menée jusque-là, et cependant jamais elle ne m'avait paru si déserte. Rien ne me plaisait plus, ni travail utile ni lecture pieuse, ni soins des fleurs; j'avais peur de la prière et ie ne vivais véritablement qu'à l'heure où il élait là. Je vivais de douleur, c est vrai, mais je vivais.
» C'étaittoujours comme à l'époque où je fus malade toute la journée celait un long anéantissement où 'je n'avais pas la conscience de mon être : chaque soir venu, la fièvre me prenait et je me sentis renaître dans une sorte de délire, élrange à la vérité mais qui n'était pas la torpeur douloureuse qui pesait sur toutes mes autres heures.
;> Quelquefois, il est vrai, je luttais pour essayer de vivre de moimême, et, lorsqu'à force d'efibits j'élais parvenue à animer ma pensée, ce notait que pour souffrir davantage, pour accuser ma destinée, pour ressentir ma solitude, pour haïr tout ce nui m'entourait, et lui par-dessus tout.
» Ce désordre de mon cœur influa sur ma santé; j'avais des désii-s bizarres, des réflexions sinsulières.
» Moi, pauvre fille accoiitume''e à la nourriture modeste de mon couvent, je ni asseyais avec dégoût à la table opulente de madame de Morency. Si j avais pu sortir, j'eusse acheté un morceau de pain noir pour manger en secret, et, bien des fois, dans un mouven^ent plus tort que moi, j ai arraché dans le jardin des tleurs par cela seul qu elles étaient belles et qu'elles semblaient sourire avec honneur aux doux rayons du soleil.
« C'élait folie, n'est-ce pas, mon père? Dieu frappe quelquefois la raison humaine, et sans doute il avait jeté le désordre et le désespoir dans la mienne, "luii. eiiLue » Ce fut alors ce fut il y a un mois à peu près, que madame de Moicncy, dont la honte était inépuisable et infatigable, essava d'apporter a ce mal étrange un remède qui ne fut pas sans effet
j> Il vous reste encore quelques mois à attendre avant d'entrer >> dansia lamille ou vous êtes admise ; vous y serez d'autant mieux » posée que vous remplirez mieux toutes les fonctions de surveil- » lance qui vous seront confiées.
» Parmi ces fonctions, la plus importante est de suivre avec soin » les éludes devos jeunes élèves; mais les études de jeunes per- » sonnes destinées a briller dans le monde n'embrassent pas soule- « ment les connaissantes sérieuses qui vous ont occupée jusqu'ici • » (3lle3 apprendront, sans doute sous les maîtres les plus célèbres' )' les arts d agrément qui rendent une femme accomplie. '
MARCUERITF,.
» Vous savez quelques principes de musique, vous avez niùmc « e'tudic dans voire couvent les premières dilficiillés du piano, eh )) bien ! ma chorc cnfanl, quelques mois d'un travail assidu sur cet » instrument vous mettraient à même de diriger les premières « éludes de vos jeunes élèves ; ce serait une bonne surprise pour la » famille qui vous attend, et qui ne vous croit pas ce talent ; ce sc- » rait mieux, ce serait donner à M. Norton un témoignage de votre V reconnaissance en vous montrant plus digne qu'il ne l'espère !> lui-même de son intérêt et de ses recommandations.
» Vous ferez cela pour lui, reprit madame de Morency toujours » bonne, et comme vousm'avezcontéquevous le faisiez au couvent, « quand vous travailliez en secret pour pouvoir ofl'rir à votre bonne » supérieure un présent ignorée! inattendu, vous prendrez de même )) vos leçons à l'insu de tout le monde, et puis un jour nous sm-- » prendrons M. Norton d'une façon qui, je vous le jure, lui sera bien » douce. )>
» Vous devez imaginer avec quelle reconnaissance j'acceptai ce vcrilable bienlail.
» Dès le lendemain, madame de Morency me conduisit chez une maîtresse de musique, cl depuis lors j'y allai régulièrement tous les jûiu's, depuis trois heures jusqu'il cinq, sans que personne se doulàt du molif qui me faisait sortir. Cette occupalion, à laquelle je me livrai d'abord comme un devoir, me plut bientôt, car elle me donna une espérance.
» Je dois vous l'avouer, mon père, ce n'élait pas celle que jcusse dû éprouver; il y avait de l'ingraliUule dans le vœu que je formais, car je ne pensais qu'à moi. Ce n'élait pas la surprise de la famille qui m'attendait, ce n'élait pas la salisfaction que mon talent donnerait à M. Norton qui me faisait travailler avec ardeur, c'était l'idée que j'aurais aussi un de ces talents qui font ce qu'on appelle une femme accomplie, c'était un vague espoir de prendre uu jour ma place dans ce monde où l'on semblait si dédaigneusement m'ouhller.
» Du reste, l'état de souffi-ance de mon âme restait à peu près le même; mais je sentais ma force s'allaiblir chaque jour : tout devenait en moi doute et confusion; je ne haïssais plus tant ni madame de Morency ni madame Cliambel.
» Quand il venait ou qu'il partait, je n'éprouvais plus la révolulion complète dont je parlais tout à l'heui-e, et, dans la continuelle douleur que j'éprouvais, les soulTrances plus vives ne se détachaient déjà plus de manière à ce que je pusse les compter et les reconnaître.
» C'est alors que vous êtes arrivé à Paris, c'est alors que je vous ai dit comment je soulliais, autant que je pouvais le compiendre moi-même; c'est alors que je vous ai prié de demander à M. Norton de me faire quitter la maison de madame de Morency.
>■ En effet, depuis quelques jours, une terreur nouvelle s'élait emparée de moi; je ne sais pourquoi il me semblait que madame Chambel devenait plus menaçante à mon égard : ses yeux, animés d'une expression méchante, ne nie quiltaient plus; je croyais entendre dans ses moindres paroles d'insullanles et cruelles railUries contre moi; je pressentais un malheur, et ce malheur, je l'ai ressenti sans être bien sûre qu'il soit ariivé.
» Que voulait-elle dire hier soir en parlant de jeunes filles qui, sans avoir lu autre chose que des livres de piélé, peuvent manquer à leurs devoirs? Celait donc moi qu'elle accusait, car j'ai compris que vous vous étiez levé pour me défendre.
» Enlin, elle a parlé de la Marguerite à qui l'on demande imprudemment des oracles d'amour.... Des oracles d'amour à moi! Que signifient ces paroles? que signifie ce regerd insultant qu'elle m'a jeté? Pourquoi tout le monde est-il resté stupéfait? pourquoi ce silence, et pourquoi madame de Morency est-elle venue à mon aide en me faisant quitter le salon au moment où je sentais que la force allait m'abandonnur?
)> Et pourquoi aussi, mon Dieu, cette faiblesse? pourquoi ce trouble, ce remords que j'ai éprouvé? Qu'ai-je fait dont on puisse m'accuser? qu'ai-je fait dont je doive m'accuser moi-même? Mes actions sont-elles rcpréhensibles? Cela ne se peut pas, cela n'est pas. C'est donc ma pensée qui est coupable?... Voici où je me perds, voici où je m'égare.
» Serait-ce vrai que je l'aime? serait-ce vrai que tout ce que je soutire vient de ce qu'il ne m'aime pas? serait-ce vrai que ma haine pour madame de Morency et pour madame Chambel lui une basse jalousie? Je ne puis le croire; je ne le crois pas. Tout ce que j'éprouve est sans doute le résultat d'un changement d'existence aussi soudain que celui auquel j'ai élé soumise.
» Jelée de la paisible retraite d'un couvent dans le mouvement turbulent d'im salon, j'ai élé prise sans doute de ce verlige qui saisirait un homme qui aurait toujours vécu dans un désert et qu'on mellrait au milieu d'une mullilude qui parle, qui court, qui crie, qui tourbillonne, et dont les regards se troubleraient, dont la marche n'aurait plus de direction certaine, et qui se heurlerail à tous les indilléienis qui passent, sans que persoime daignât s'apercevoir ni de son trouble ni du mal qu'on lui fait.
» S'il en est ainsi, et il doit en èlre ainsi, je vous remercie, mon l'ère, de m'avoir arrachée, par voU'C bienfaisanle inlerccssion, à
celle posilion funeste; car c'est vous seul qui m'avez comprise, ot c'est en vain que j'avais déjà prié M. Nurluu do veiiir à mon aide.
» Tout à l'heure j'ai entendu M. Norton nionler dans ma chambre. Par un mouvement de honte plus fort que moi, j'ai caché cette lettre que je vous écris avec confiance, et que j'aurais tremblé de lui voir lire.
» Est-ce une inspiration du ciel, est-ce une nouvelle faute? Je ne sais; mais voici ce que m'a dit M. Norton :
» Par des raisons particulières, il est nécessaire que l'on ne sache » pas pendant quelque tempsvotre séjour au couvent des dames de...
» Quand il sera possible que l'abbé Forlin aille vous y rendre ses » bons conseils, je lui apprendrai moi-même où vous êtes. Jusque- » là, il doit l'ignorer comme tout le monde. »
» Mon père, j ai peur de tout; j ai peur de M. Norton.
1) Malgré ses ordres, malgré le respect et la confiance que je lui dois, je ne veux pas rester seule encore dans ce monde, sans uu ami pour m'éclaircr; car vous seul êtes mon ami, je le sens; .M. Norton n'est que mon hienfaileur.
» C'est une ingiaiitude, c'est un blasphème que j'écris là, sans doute, c'est une action coupable que celle que je fais en désobéissant à M. Norton et en vous envoyant celle lettre; mais j'ai peur : venez à mon aide, je vous attends. » siARCiEniTR. »
Nous avons donné celle lettre sans l'interrompre, mais on doit penser que madame Chambel ne la lut pas ainsi, et que bien souvent de sourdes exclamations de colère, de vils mouvements de surprise lui échappèrent en découvrant la vérilé, qu'elle n'avait passoupçonnée.
Un doute lui restait encore, cependant : le hasard avait-il servi madame de Morency, ou bien son habileté avait-elle préparé et amené l'erreur d'Isaure? Celle-ci, (]ni n'avait pas craint d'accuser do la plus honteuse faute une jeune tille que devait pruléger sa candide vertu, recula devant l'idée d'adiiiellre qu'il y eût assez de duplicité dans le cœur humain pour préparer froidement toutes les circonslanccs qui devaient faire accuser une innocente.
En présence de ce doule et de l'habileté de celle intrigue, madame Chambel comprit qu'il lui fallait aussi beaucoup do calme el de froideur pour ne pas être de nouveau la dupe des premièies résolutions de son caractère emporté.
Aussi, lorsque l'heure fut arrivée de retourner chez madame de Morency, elle y reparut plus giacicuse, plus empressée, plus bienveillanle que jamais; seuiemeul, quand Jules lui redemanda la lettre de Marguerite, elle lui répondit d'un air très indiflérent :
« Mon Dieu ! je l'ai élourdiment oubliée chez moi ; je vous la ren- » verrai demain malin. «
Chambel arriva bienlôt après, el à l'air tranquille avec lequel sa femme le reçut, il s'imagina qu'elle éiait complètement rassurée par le départ de Marguerite.
Et cependant il désirait en être plus sûrement informé, el Isaure, qui voulait savoir jusqu'à quel point madame île Morency el Chambel étaient pressés de s'eniendie, demanda son bras à Jules pour faire un tour dans le jardin, et cela avec un accent de coqucllerie et de bonne grâce si décidé, que son mari lui dit toul bas d'union furieux :
— Il paraît que la comédie d'hier n'est pas finie.
— Je eiuis que non, répondit madame Chambel; et elle s'éloigna en laissant son mari seul avec madame de Morency.
De ces deux entretiens, il résullaii'assez étranges révélations pour mériter un chapitre particulier.
Chambel conliut l'humeur que lui causait la promenade de sa femme avec M. Jules , et s'approcha de madame de .Morency pour savoir où en était leur secret.
— Que vous a-t-elle dit, et que s'est-il passé ce matin? demanda-t-il en jetant uu regard à la dérobée du coté des promeneurs.
— Vous le voyez, dit madame de Morency, ni plus ni moins que ce qui se passe sous vos yeux.
ISladame de .Morency dit cela d'un air satisfait, el comme si ell • trouvait dans celle manière d'agir de madame Chambel la meilleure garanlie de sécurité.
Chambel, qui lâchait, autant que possible, de ne pas perdie sa femme de vue, n'aperçut, ne vit point l'expression de conlenlenieut avec laquelle on lui avait répondu, et répliqua d'un ton assez maussade :
— C'est la comédie qui a commencé hier soir ; il me semble qu'il y a assez longtemps qu'elle dure. \.
11 fit un nuunemenl pour aller dans le jardin ; mais madame de Morency l'arrêta doucement eu lui disant :
— Eh bien ! qu'allez vous faire?
Chambel se retourna fort stupéfait de la question ; mais il trouva chez madame de .Morency un visage encore plus élouné que le sien.
MARGUERITE
Ils se rcçrnrdciont un moment en silence, cherchant sans doute à se comprendre l'un l'autre.
Madame de Morency se décida à parler la première, et, pour ne pass'avenlurer, elle répéta tout simplement sa question.
Celte fols Chambel, dont le regard furtif venait de surprendre à l'instant même des petits signes d'intelligence entre Jules et Isaure, répondit résolument à madame de Morency :
— Pardieu ! je vais signifier à ma femme que je ne veux pas de ces manèges ridicules et de ces faux-semblants de coquetterie.
Madame de Morency se mordit les lèvres d'un air piqué; mais Chambel, toujours occupé à espionner sa femme, ne s'aperçut pas davantage de cetle expression de dépit, si bien que madame de Morency lui répliqua d'un ton aigre-doux :
— Je crois que ce que vous'appelez de faux-semblants, sont des démonsiralions 1res sincèics.
— Conmient! s'écria Chambel d'une voix basse et altérée, en se tournant vers madame de Morency, ce qui s'est passé en mon absence serait-il de nature à vous l'aire croire?...
— Que madame Chambel trouve mon neveu à son goût, fit madame de Morency d'un ton piqué, et en finissant à sa manière la phrase de Chambel. Cela n'aurait rien d'extraordinaire.
Chambel était à mille lieues de madame de Morency ; il ne pensait qu'à sa femme, ou plutôt, en sa qualité d'homme très personnel et très vaniteux, il ne pensait qu'à lui-même. 11 répondit donc d'un ton furieux :
— Mais cela me déplaît souverainement, et je ne suis pas de ces maris qui se laissent lâchement insulter en face !
Il y a des hommes qui nient la Providence, et cependant il est des occasions oii elle répond d'une manière si manifeste à ce que nous disons, qu'on pourrait croire qu'elle est cachée derrière une porte, et qu'elle l'ouvre au moment voulu pour nous montrer notre sottise et notre présomption.
Dans cette circonstance, la réponse providentielle à la rodomontade de M. Chambel entra tout à coup dans le salon sous la figure de M. de Morency. C'était précisément l'homme qui ne voulait pas être Chambel, homme que lui, Chambel, faisait ce qu'il était.
A cet aspect, notre héros demeura tout confus, et madame de Morency, avec une audace inouïe, se prit à dire tout haut en s'adressant à Chambel ;
^ — Demandez cela à M. de Morency, lui seul peut à ce sujet vous faire une réponse catégorique.
Puis elle s'éloigna d'un air très irrité.
M. de Morency, comme nous avons essayé de le montrer, était un homme fort peu agressif; il était même incapable de se donner le moindre niouvcment pour se défendre; mais au fond de son imrnoljilité physique et morale, il avait quelque chose de l'instinct de l'huître qui, attachée sur son rocher, b.e ferme pour mieux gruger son ennemi, lorsque le flot le jette dans son écaille. M. de Morency avait vu la promenade de madame Chambel et de Jules ; certes, il ne se liit pas ingénié à découvrir un moyen de la protéger, mais ce moyen on le lui donnait ; on jetait Chambel à sa merci, et il s'en empara.
■ — De quoi s'agil-il donc ? dit-il aussitôt, en se plaçant au milieu „de k porte du jardin, de façon à ce que Pierre pût voir tout ce qui s'y passait sans pouvoir cependant y entrer.
-— 0 mon Dieu, fit Chambel d'un air dégagé, c'est une niaiserie qui ne vaut pas la peine de vous préoccuper.
Pierre avait répondu à M. de Morency comme à un de ces hommes qu'on a l'halntude de compter pour lien, et en cela il avait bien plus cédé au sentiment réel qu'il éprouvait qu'à la loi qui lui avait été imposée par madame de Morency d'être toujours vis-à-vis de son niaii d'une déférence exiréme.
M. de Morency, qui voulait bien se contenter des apparences, ne voulut pas permettre qu'on s'en «llranchit si lestement à son égard, et il répliqua d'im ton rempli de menace et d'importance :
— Il me semble étonnant qu'un homme comme vous entretienne une femme comme madame de Morency de ce que vous appelez des niaiseries.
Chambel fit un geste d'excuse et d'impatience à la fois, et M. de Morency continua du même ton.
— El s'il s'agissait d'ime niaiserie, comme vous dites, je m'étonnerais encore plus que madame de Morency en appelât à mon jugement.
Chambel était sur les épines, comprenant la sottise des craintes qu'il avait exprimées à madame de Morency, et ne sachant que répondre au mari dont l'imperturbable attention ne laissait échapper aucun des mouvements de sa physionomie.
Dans cette anxiété, Chambel s'accrocha à la première idée qui lui vint à l'esprit , et répondit d'un ton qu'il voulut rendre indillérenl :
— Mon Dieu, je demandais à madame de Morency ce qu'était son neveu, M. Jules Markiefl'.
M, de .Morency fronça légèrement le sourcil, comme si cette question eût pu avoir pour lui un sens impertinent ; mais à l'air agite
et préoccupé de Chambel qui se tordait le cou à droite et à gauche pourvoir dans le jardin par-dessus l'épaule de M. de Morency, celui-ci jugea que la question avait été faite dans une parfaite innocence, et lui lépondit d'un air profondément convaincu :
— Ah! Jules est un homme que ni vous ni d'autres n'avez pu apprécier à toute sa valeur; trop timide dans le monde et trop indifférent surtout aux choses dont on y parle d'ordinaire, il cache sous des dehors glacés l'esprit le plus actif et le plus entreprenant, et l'âme la plus passionnée.
— Ce n'est pas possible, fit Chambel avec une incrédulité affectée et d'un air véritablement alarmé.
— C'est plus que possible, dit M. de Morency, c'est certain; il y a longtemps que je soupçonnais cette nature hardie que tout le monde ignoi-e, et je me suis aperçu , depuis deux mois à peu près, que je ne m'étais pas trompé : Jules, dans ce moment, est en proie à une grande pensée et à une puissante passion.
— Vous croyez? fit Chambel du ton le plus comiquement étonné. ^ — J'en suis sûr, repartit gravement M. de Morency, et je suis
sûr aussi que Jules réussira dans ce qu'il a entrepris.
Chambel fit un petit mouvement convulsif dont M. de Morency se garda bien de s'apercevoir. En conséquence, il reprit, en affectant de baisser la voix comme si ce qu'il allait dire était d'une importance extrême :
— Jules, voyez-vous, est un homme secret, patient, infatigable, un homme à qui rien ne coûtera de soins pour arriver, et que ni obstacles ni dangers d'aucune espèce ne feront reculer d'un pas.
Chambel commençait à trépigner d'une manière significative, et plus il paraissait agité, plus le sang-froid doctoral de M. de Morency semblait s'accroitrc; il donnait même à ses paroles une lourdeur lente et mesurée, comme pour en faire mieux sentir le poids à son pétulant auditeur.
Chambel, qui n'y tenait plus, essaya de glisser entre M. de Morency, et lui dit assez rapidement :
— Voilà précisément ce que je voulais savoir de M. Jules, et je vous suis fort obligé.
— Ce n'est pas tout, dit M. de Morency en arrêtant Chambel sans façon; je dois vous dire, et vous avez pu vous en apercevoir, que madame de Morency a pour ce jeune homme une faiblesse exirème.
Le ciel ne nous ayant pas donné beaucoup d'enfants, reprit M. de Morency d'un ton emphatique, il est tout simple qu'elle l'aime comme un fils. Si donc il entre dans vos projets de faire quelque chose pour Jules, et je suppose que les informations que vous venez de prendre ne peuvent pas avoir d'autre but, si donc, par exemple, l'idée vous était venue d'associer Jules à vos travaux, de le prendre pour collaborateur de quelque manière que ce soit, je suis très convaincu que vous feriez grand plaisir à madame de Morency, qui est très décidée à prêter à Jules toute sorte d'appui pour le faire arriver où il voudra.
L'air grave de M. de Morency, l'air confidentiel dont il avait dit cette dernière phrase, laissèrent à Chambel le droit de douter que ces paroles ne fussent autant de railleries. Du reste, ce qu'il avait de mieux à faire était de ne pas les comprendre; car que pouvait-il répondre à l'homme qui les lui adressait?
Le combat que M. de Morency venait de livrer dépassait de beaucoup tous les elTorts qu'il avait pu faire depuis longues années soit pour sa défense, soit pour se venger; il était épuisé, et livra enfin passage à Chambel pour aller s'asseoir sur son canapé, où il souffla avec la plus bruyante satisfaction.
Chambel, libre à peine des étreintes du vénérable époux, courut dans le jardin, où il trouva Isaure lisant un papier que Jules sans doute venait de lui remettre. Chambel était violent, comme le sont en général tous les hommes faibles : il lui prit fantaisie d'arracher ce billet des mains de sa femme; mais elle lui sauva le dépit qu'il eût éprouvé de ne pas oser le faire, car elle le lui tendit de l'air le plus empressé, en lui disant :
— Ah ! mon ami , j'ai une grande nouvelle à vous apprendre ; vous avez un rival en poésie dans M. Jules, et un rival redoutable, ajouta-t-elle avec le plus gracieux sourire pour Jules; jugez-en vous-même : ces vers ne sont-ils pas délicieux?
Chambel ne sut trop que penser de ce qu'il entendait. Dans le premier moment, il s'imagina que sa femme, après avoir voulu l'inquiéter, était alarmée de la démonstration imprudente qu'elle avait faite, et qu'elle voulait lui montrer que cette démonsiraiion n'avait été qu'extérieure, c'est-à-dire que, si la promenade avait eu lieu dans l'intention de le braver, l'entretien du moins n'avait pas été de nature à l'oflfenser.
Ce bon Chambel s'imaginait que sa femme reculait. En conséquence, il prit le papier d'un air combiné de mari et de poète appelé à juger une question de ménage et de poésie.
La pose de Chambel et sa physionomie étaient admirables, et le regard qu'il porta sur le papier était d'une supériorité qui se changea tout à coup en une expression furieuse et étonnée. En eflèt, il avait lu en tète de cette élégie, qui s'étendait sur quatre pages de papier écolier :
MARGUERITE
A CELLE giE j'aime.
Chambel se tourna vers sa fonmio, qui lui dit gracieusemcnl :
— Lisez, je vous en prie, lisciî.
Ce liiez pouvait vouloir dire : Vous allez voir que ctla ne me regarde pas.
Dans cette persuasion, Chambel commença la lecture, alla ainsi de vrr.-; en vers, destroplie en strophe, renconlianl à chaque inslanl des pensées assez heureuses pour lui causer un double dépit, mais clicrcliaul vainement quelque chose qui put le rasstii'cr ou lui donner le droit de se Cacher; cVilait la peinture passionnée des lunnillueuscs émotions d'un premier amour, le tout linissant pai' ces vers :
Quant à .son nom, c'est un mvsture; îlème à ma couche solitaire Jamais je ne l'ai rlit tout lias, Et la seule voix douce et t'iiilre A qui mon cœur voudrait l'api^rendrc Ne nje le demandera pas.
La chute était cruelle, cela ressemblait par h op à une mystification, et Chambel prit un air courroucé; il dit à Jules, en le rcyardi'.nl d'im air menaçant :
— r.l si je vous le demandais ce nom, monsieur Jules?
— Ce serait par liop indiscret, lit madame Chambel en riant; c'est le secret de M. Jules.
— Vous ne l'avez pas deviné? fit Chambel d'un air significalif.
— Je crois que si, repartit madame Chambel en souriant à Jules.
— C'était le cas de le demander à monsieur, dit Chambel. Isaure se trouva prise dans sa propre raillerie; mais, ne voulant pas
céder, elle se tourna vers Jules, et lui dit d'un ton chaulant et alVeclé :
— Ce nom, poinrcz-vous me le dire?
— Madame, ht Jules presque aussi fâché que troublé, ces vers ne s'adressent à pcisonne.
— En ce cas, reprit madame Chambel, j'en suis pour ma voix douce et tendre.
— Peut-être, repartit Chambel avec une colère mal déguisée, y a-t-il une manière d'interroger monsieur à laquelle il scia plus disposé à répondre?
— Venez donc, ma chère, cria gaiement madame Chambel à madame de Moiency, qui était sur la porte du jardin ; voici une grave question qu'il s'agit de résoudre cuire ces messieurs.
— iMadame , fit Pierre tout bas, prétendez-vous me rendre plus iidicule...
— Que vous n'êtes? lui dit sa femme ; non vraiment.
— Ce pelit monsieur me paiera cher votre impeilinence ! Madame Chambel ne répondit pas ; et s'adressant à madame de
Moreney :
— Imaginez-vous, ma chère, lui dit-elle, que M. Jules, qui me croit quelque influence sur M. Chambel (vous êtes cnCant! mousieur Jules), me priait de vouloir bien avoir l'avis de mon mari sur quelques vers que voici. Je les ai donnés à M. Chambel, cl, au lieu de lui dire ce qu'il en pense, voilà un quart d'heure (]ii'il lourmenle votre neveu pour savoir à qui ils sont adrc>sés.
Madame de Moreney était fort peu disposée en laveur de M. Cham bel, qui s'était si sottement révolté contre les coquelleries de sa l'emme, et elle répondit à Isaure :
— Ah ! je sais que M. Chambel a des prétentions c.vcessives dans les choses qu'il veut comme dans celles qu'il ne veut pas.
— .\ la bonne heure ! lit madame Cliarahel; je suis bien aise que vous lui disiez ses vérités. C'est ipie depuis quelque temps il devient d'une tyrannie ! Grondez-le, je vous en prie ; il vous écoulera mieu.x que moi.
En di-ant cela, madame Chambel s'éloigna en laissant ensemble Chambel et madame de Moreney.
Pierre, qui était furieux contre Isaure, voulut en appeler à madame de ."^lorcney ; mais à la première parole elle lui tourna brusquement les talons en lui disant :
— Ce qui n'est pas convenable pour madame Chambel n'est pas convenable pour moi ; M. de Moreney nous regarde.
Chambel demeura immobile à sa place. 11 était dans la plus cruelle position : il ne pouvait montrer de jalousie contre Isauie sans blesser madame de Moreney. Si celte jalousie venait d'un reste d'amour, elle ofTensait le cœur de celle qui l'aimait ; s'il ne faisait que déiendie la dignité de son nom et de son honneur, c'était dire à madame de Moreney combien elle avait oublié ses devoirs.
Cependant Chambel ne pouvait pas admettre qu'il fiit obligé d'accepter ce qu'il infligeait à un aulre, el il se réserva, dans cette perplexité, d'user de son autorité vis-à-\is de sa femme et en termes qui n'admellraient pas la moindre conlradiclion.
Il rentra dans le salon, el se tint dans une réserve étudiée qui devait ramener madame de Moreney.
Mais il parait que la dame élail piquée au vif; car elle l'accabla des plus cruels sarcasmes pendant tout le diner. La chose fut poussée si loin, qu'an dessert M. de Moreney, poussé hors des bornes de lajubiiation, s'écria gaiement et en buvant un verre de Chamberlin:
— A votre santé, monsieur Chambel !
Puis il se mit à rire d'un air sali>fait, el s'enfonça dans son fauteuil en soufflant comme un veau marin.
Chambel, qui croyait avoir un moyen si'u' de faire cesser cette impertinente comédie, voulut prendre la chose en riant.
— Me croyez-vous donc malade, que vous buvez .1 ma sanlé?
— Le fait" est, dit Isaure, que vous n'avez pas \wwe mine.
La remarque pouvait passer poin- impertinente, si l'on con;i 1ère le sens que M. de Morcf.cy avait prêté à ses paroles.
Mais avant que Chand)èl eût eu le temps de se fâcher, Isaure se réfugia ilerrière un bouclier tout-puissant, et dit :
— .N'est-ce pas, madame de Moreney, que mon mari a mauvaise mine ?
— En effet, dit madame de Moreney, il a l'air d'un homme menacé de quelque grand malheur.
— Je ne crains jamais ce que je puis prévenir, lit Chambel d'un ton rogue.
— C'est très bien pour ce qui n'est pas anivé, dit Isaure, mais ce qui est fait?
— Comment, ce qui est fait ! dil Chambel éperdu.
— Oui, ce qui est fail, dil Isaure d'un air na'if. Cela gène ipielquelois, on s'en repeni, mais il n'y a pas moyen d'y échappiT.
Ceci pénétra si vivement dans là position de Chambel, qu'il crut un moment qu'lsaure savait la vérité ; mais il crul presque aussilùl qu'Isauie faisait allusion à son aiuuiu- pour Marguerite, el il repartit :
— Cerlaiuenicnl, quand cela est fail; mais quand il n'en est rien, quand on n'y a pas pensé, quand c'est une sottise dont on s'est garilé, cela ne cène luilleinenl.
.Madame de Moien'cy avait élé ausM fort étonnée de l'insinuation de madame Chambel ; mais elle n'avait pas du tout pensé à .Marguerite, de façon que la repartie de Pierre lui arriva directemenl ; et si elle trouva bonne la .lénéi;alion , elle trouva que l'air de dédain dont elle était faite et le mot de soltise dont se servait M. Chambel étaient d'une oulrecuidance inou'ie. Ce fut au point qu'elle en pâlit de colère, et qu'elle garda le plus profond silence jusqu'à la fin du diner.
Quant à Isaure, elle était dans un ravissement délicieux, et .M. de Moreney interrompait de temps en temps ses bruyantes aspirations pour lui adresser les mois les plus aimables.
Le diner finit, et dans le mouvement général qui se fit pour aller de la salle à manger dans le salon, il se passa une pelile scène très rapide. Chambel s'approcha de sa femme el lui dil tout bas :
— Si vous parlez à M. Jules, je le souiflelte en plein salon.
Puis il se relira sans attendre de réponse el s'approcha de madame de .Moreney qui l'avait examiné, elqui, si elle ne l'avait pas entendu, avait du moins deviné , à l'expression de son visaae el à l'air irrité de madame Chambel, le sens de ce qu'il avait pu lui dire. En conséquence, lorsqu'il s'approcha d'elle pour lui olliir le bras, elle lui tourna le dos en lui disant :
— Piencz garde, .M. de Moreney est homme à nous tuer sur place.
Par un mouvement involontaire, Chambel se retourna et vit M. de IMorency qui avait oll'ert son bras à madame Chambel el qui t'culiaiuait dans le jardin en lui disant :
— J'ai quelque chose à vous confier, belle dame, vous ne me refuserez pas un moment d'entretien.
Madame Cliambel, qui avait élé surprise par la crainte que son mari n'exéculàl la menace, dans un nuiment d'aveugle cinporlement, hésitait à suivre M. de .Moreney, allendii que Jules était de suite passé dans le jardin.
— Allez donc ! lui dil Chambel ; avez-vous peur de ce que M. de Morencv peut avoir à vous dire?
— Point du loul, fit Isaure; mais je ne voulais pas laisser madame de Morencv toute seule ; car M. Jules est au jardin.
En disant celai elle sorlil, et Chambel demeura piaulé sur la porte, dévoré de l'envie de prévenir la rencontre que M. de Moreney allait sans doute anan|jer entre Isaure et Jules, et non m "ins désireux d'èlre seul avec madame de Moreney, et d'avoir une e\|dicalion avec elle.
Ce dernier désir l'emporla enfin, et il entra dans le salon. Il s'approcha de la belle irrilée, el lui dil d'un air suppliant :
— Vous clés fâchée contre moi ?
— .Moi ? Et de quoi, mon Dieu ! voulez-vous que je sois fâchée?
— Vous avez prêté à mes paroles un sens que je n'ai pas voulu leur donner.
— Vous oubliez que madame Chambel est avec M. Jules, dit madame de .Moreney.
— Si vous le voulez absolument, je l'oublierai, dil Chambel d'un ton soumis. ,
.Madame de Moreney élail comme lotîtes les femmes qui onl peur que leur pouvoir ne soil méprisé parce qu'il est illégiiinie. Cellû otl'ie de Chambel lui parut acceptable; mais elle ne voulut y souscrit e (pie dans les teiuies qui lui convenaienl, et elle répondit d'un ton triste ;
MARGUERITE
— L'oublier! cela ne vous est plus possible.
— Mellcz-moi à l'épieuvc.
— Oh ! je sais bien que vous resterez près de moi, et que, malgré le tourment de votre cœur, vous n'irez pas oii vous voudriez èhe. Mais ce n'eût ons élé ainsi autrefois, x^ulrefois, vous eussiez vciilahlinicnl oublié cette prcoccupalion, ou plutôt vous ne l'eussioz pas eue...
— J'ai tort, dit Chanibcl.
— Ce n'est pas que je blâme votre susceptibilité, si elle pouvait être sérieusement alarmée; mais celte comédie ne valait pas la peine d'y faire attention, et avec plus de calme vous eussiez vu que le meilleur moyen de la faire ccsstr était de ne pas vous en apercevoir.
— Vous croyez? dit Chambel d'un ton si joyeux qu'il pouvait passer pour une confirmation du reproclie que madame de Morency venait de lui faire.
Madame de Morency ne voulut pas y prendre garde; elle avait un but à atteindre, et elle ne se bouciait pas de s'en détourner par une discussion trop vétilleuse; elle continua:
— Plus de calme aussi m'eût épargné l'afl'jeux retour que j'ai sri faire sur moi-même.
Ici madame de Morency laissa échapper deux grosses larmes, Chambel murmura un nom de baptême d'un ton plein d'amour, et madame de Morency reprit :
— Ah! ce n'est pas le danger qui me menace qui m'épouvante, c'est le remords éternel de ma faute.,.. Etait-ce donc vous qui deviez me la montrer d'une façon si cruelle?...
Ses larmes éclatèrent à ce moment, et Chambel entra dans la longue série des serments d'amour éternel qui sont la barrière qu'on oppo-e d'ordinaire à ces sortes d'irruptions de remords.
Madame de Morency se défendit si bien de les entendre, et Chambel fut si jaloux de la persuader, qu'il se passa près d'une heure sans qu'il songeât ni à sa femme ni à Jules. Madame de Morency fut ravie.
De son côté, madame Chambel voulait savoir jusqu'où l'autorité de madame de .Morency arièterait la jalousie de son mari, et en voyant les minutes se succéder sans qu'il reparût, elle en conçut un dépitsiviûlentquc Jules ne pouvait comprendre l'humeur qu'elle lui montrait, après tout ce qu'elle lui avait dit quelques heures avant. Plusieurs fois il voulut se retirer, mais à chaque fois Isaure le retint, car elle ne voulait ni rentrer la première ni être trouvée seule avec M, de Morency.
Enfin, la soirée étant assez avancée pour que Jules lui-même lui fit observer qu'il était temps de reparaître au salon, Isaure déclara qu'elle se sentait prise de froid, indisposée, et qu'elle ne voulait pas rentier. Puis elle ajouta par forme de supplément :
— Je vous serai obligée de n'en rien dire à mon mari ; il se croirait obligé de me suivre, et je ne veux pas le priver du plaisir de passer la soirée avec vous.
Madame Chambel se retira sans passer par le salon, et M. de Morency n'eût pas plutôt supposé qu'elle était rentrée chez elle qu'il chaigca immédiatement Jules d'une commission qui devait le retenir absent pendant plus de deux heures.
Cela fait, il rentra seul dans le salon, et sa femme lui ayant demandé ce qu'il avait fait de madame Chambel, il répondit qu'elle était rentrée chez elle.
— Et Jules? dit madame de Morency.
M. de Morency se retourna et répondit négligemment :
— Ma foi, je ne sais ce qu'il est devenu ; il a disparu comme une ombre aussiiôt que madame Chambel a élé partie.
Ceci fut dit de manière à ce que Chambel l'entendit, et tout aussitôt M. de Morency le força d'accepter une partie de whist.
Pour quelqu'un qui eût connu le véritable caractère de madame Chambel, la scène qui avait eu lieu eût été un giand motif de surprise.
Bonne ou mauvaise, indulgente ou vindicative, sa pensée était loujonrs sérieuse. Pour elle, la vie du cœur était une chose grave et avec laquelle on a tort de jouer.
C'est cependant ce qu'elle venait de faire, cl dès qu'elle fut seule elle en éprouva une sorte de repentir et bientôt après un véritable regret. Sans le vouloir, elle s'était conlumée dans une idée qu'elle avait souvent émise, mais qu'elle était heureuse de voir combattre et d'entendre nier.
, (1 Non, disait-elle, les femmes qui ont la franchise de leurs sen- » timents, celles ijui sont simples et naturelles, celles qui ayant un » amour sincère dans le cœur n'en font point parade avec une suite )) ostentation de langueurs et de préoccupations étudiées, celles qui » ayant foi en l'amour qu'on leur a juré en vivent paisiblement I. sans avoir l'air de le défendre à tDut propos, comme une chose » qui ne leur appartient pas, ces femmes-là ne sont pas celles que » les hommes préfèrent.
« Il n'y a pas de si mince coquette qui, avec les manèges les plus » usés, les faux sourires, les larmes de commande, les extases et les
» désespoirs accoutumés de la séduction la plus vulgaire, ne l'om- » porte sur la femme simplement et loyalement aimante.
» La vanité des hommes s'accommode mieux de toutes les peines » que ces femmes se donnent pour les tromper que de la sincérité )) d'un sentiment qui ne coûte rien à celle qui l'éprouve. Ils ne veii- » lent pas se rendre compte de cette disposition de leur natiec, » parce que la proposition réduite à ces termes est peu flatteuse; » mais telle est cependant la vérité. »
Cent fois elle avait dit cela devant Chambel, et cent fois il avait combattu cette opinion par un argument auquel Isaure n'eût pas voulu résister, c'était par l'amour même qu'il éprouvait pour elle.
Mais s'il faisait taire cette crainte, il ne la détruisait pas. Elle était restée dans le cœur de madame Chambel, et peut-être le caractère de son mari était-il la première raison de cette crainte.
Trompée par des apparences admirablement combinées par le hasard et par l'intrigue, elle avait cru un moment à l'amour de Pierre pour Marguerite.
Mais lorsque la lettre de celte jeune fille lui eut montré la vérité, Isaure s'étonna de s'être si giossièrement abusée. Non, Chambul ne pouvait aimer une pauvre enfant belle comme les anges, mais ignorante, timide, cachée dans le coin d'un salon où personne ne venait lui faire une cour, au milieu de laquelle il y avait de la difficulté et du triomphe à être distingué; et même lorsque celte enfant se fût prise d'une véritable et profunde passion pour lui, Chambel n'était pas homme à le voir et à le deviner.
Isaure ne doutait pas que son mari ne fût dans une sincère ignorance de l'amour de Marguerite. Elle l'aimait trop pour qu'il la comprit, se dit-elle.
Ce qu'il fallait à Chambel, c'élaient ces sentiments maniérés qui se produisent furtivement aux yeux de tout le monde, que personne n'est censé savoir, s'ils n'ont jamais éclaté, mais que personne n'ignore; qu'on peut nier, parce qu'on le doit, en laissant à chacun la conviction qu'on est heureux, mais discret. Ce qu'il fallait à Chambel, c'était non pas un amour, mais une conquête, une femme aux faveurs de laquelle vingt hommes prétendent et qui vous choisit; une femme qui, sans vous persuader bien véritablement de cette véiilé, peut cependant vous étourdir du récit des combats qu'elle a soutenus contre sa passion, qui vous a confié une vie hautement posée, un nom jusque-là respectable et respecté, et qui peut-être a oublié quelque peu que, faute pour faute, elle en eût pu choisir de lilrées avec blason burelé d'argent et d'azur. Cette femme, c'était la comtesse de Morency. Isaure, en reconnaissant cette triste vérité, s'était cependant réfugiée dans la pensée qu'un pareil amour ne pouvait être sérieux, qu'il était facile de le détruire en l'alarmant, et que, dans tous les cas, il n'y a que les passions très fortes qui peuvent pousser un homme à persévérer dans le mal. C'est pour cela qu'elle avait continué ses coquetteries envers Jules, et ce qu'il y a d'étrange, c'est que ce fut leur succès même qui épouvanta Isaure. Ainsi, se disait-elle, cet homme véritablement sérieux, cet homme que la vanité n'aveugle pas, qui ne devrait être sympathique qu'à la vérité, s'est laissé niaisument abuser par une comédie dont on daignait à peine lui déguiser le but. Pour quelques regards menteurs, pour quelques paroles d'un sens douteux, il avait fait sans crainte, sans effroi, une des actions qui répugnent le plus à l'honneur le plus vulgaire, il avait livré une lettre qui lui était confiée. Assurément Jules ne l'eût peut-être pas fait, s'U avait pu prévoir ce qu'Isaure cherchait dans celte lettre ou ce qu'elle voulait en faire; mais l'oubli d'un devoir n'en était pas moins le résultat de cette comédie, et l'aveuglement qui marchait au mal sans s'en douter n'élait-il pas plus redoutable que la faiblesse même qui succomba en voyant sa faute? Cette faiblesse peut résister un jour devant des exigences qui lui font peur; mais où ne peut-on pas mener celui qui est assez habilement irompé pour ne pas voir où on veut le conduire. En ccmprenant ce qu'elle avait pu faiie de Jules, elle s'épouvanta de ce que madame de Morency pourrait faire de Pierre. Cependant le caractère de madame de Morency, ce qu'Isaure avait appris dans l'entretien qui avait eu lieu après diner, ce qu'elle en avait fait dire à Jules, l'opinion personnelle qu'elle avait de la légèreté de ses sentiments la rassurait un peu. Non, madame de Morency n'était, ni par sa nature, ni par sa position, une de ces femmes qui s'emparent de l'existence d'un homme et qui brisent à leur profit tout ce qui s'y rattache d'intérêts et d'affection. L'amour de Pierre pour elle était une intrigue de plus dans la vie de madame de Morency, intrigue qu'elle dénouerait à l'heure où un autre désir remplacerait ce désir satisfait, et peut-être fallait-il laisser passer ccttefantaisie sans lui donner de l'importance en la combaUant. Mais si madame de Morency n'était pas la femme que redoutait madame Chambel, elle était celle qui avait ouvert la brèche à l'oubli des serments, et toléi'er aujourd'hui une liaison sans danger, ne serait-ce pas autoriser plus tard des habitudes qui pouvaient aller jusqu'au dernier abandon?
Afjsorbée par ses réflexions, Isaure regardait quelquefois autour d'elle, et, comme .Marguerite, elle ne voyait à ses côtés personne de qui prendre cousi.il. Elle n'axait qu'elle à consulter, et, pour comble de malheur, elle n'avait pas confiance en elle-même. Ne s'ctait-elle
MAIUIUEIUTH.
pas Irompéc la vrille en acnipnnl fi odiousomonl une paiivic imioccnle clnes'élail-c!lopriil-ùlre[i''M'l"*t''"''"'''"'''"l''"''l"'7"''^; que, co.ifianle dans l'amoui de tluaiibel, elle avait luut abaiiduunu
poni' lui? , ..... ,1 l 'É ,.
Onand ce fanlôme du pa.sM! se picfcnlait a Isauic, elle se deloiii nai"t avec tenenr, elle se levait avec vivacité, elle s agitait, elle inarcliait, elle parlait iioiir ne pas voir, pour ne pas entendre ce lointain souvenir qui lui disait aujourd'hui qu elle s elail Ironipee alnrs tnmme la veille. Et maintenant que lerait-elle, coiumenl devaitelle se défendre? Par la douceur et la résignation ou i;ar la lutte et la violence? Comment ramènerait-elle son luan? Devait-elle kindrc de ne rien savoir et laisser au temps d'amener un repentir sei leuv . l'eut-être était-ce le parti le plus sage vis-à-vis d un homme comme Cliambel? Violent, comme nous l'avons
dit, parce qu'il était ^
faible, il était capable de sortir de toutes les bornes dans le cours d'une discussion , de faire une action coupable dans un moment de colère; mais, abandonné à lui - même avec indifférence, il se fût vite fatigué d'une liaison qui n'eût pas produit le moindre effet. A force de considérer le caractère de Chanibel,Isaure s'était bien convaincue que c'était là le parli le plus sage; elle ne doutait pas un moment du succès qu'elle obtiendrait par ce moyen ; mais ce que la raison démontrait, ce que l'e.vpérience affirmait, ce qu'elle eût conseillé à une amie, ce qu'elle eût exigé de sa propre fille pour le bonheur à venir de toute sa vie, elle ne pouvait l'acce[)terpourclle-niême.
L'idée de rester dans une attente patiente et passive du retour de son mari était insupportable à Isaure. S'il doit me revenir ainsi, disait-elle, par lassitude et ennui, vaut autant qu'il m'abandonne à tout jamais.
Quand je briserais à la fois mon cœur et mon caractère pour m'enfermer dans un silence en apparence indifférent, cela ne me servirait à rien; car a l'heure où l'épreuve serait finie il importerait peu que le coupable revînt, et il n'y
aurait plus pour lui ..,,,•■ vrr-
ni amour, ni pardon, ni oubli; il y aurait dédain, indillercncc, répulsion. Que faire alors, que faire? s'écriait celle âme en peine qui se perdait dans ses mille réflexions. Lutter, lutter hautement, au ris(iue de tout briser; car le perdre pour le perdre, c'est-a-dire mourir pour mouiir, valait autant que ce fût tout de suite ou tout d'un coup. , ,, . ,., . ,
Laure était dans cette disposition lorsqu elle entendit sonner a la porte de son appartement, et telle était l'incertitiule qui régnait dans ses pensées, que son premier mouvement fut de s'enfermer chez elle. Tout émue qu'elle était, elle ne voulait pas s'exposer a une attaque imprudente de son maii. Elle comprenait bien ([u il allait venir, le ton haut et la parole inenarante, lui demander coin|Ue de ce qu'elle avait fait durant toute celte journée. Uien assure i]u Isaure ignorait la vérité, armé contre elle de la fausse accusation qu'elle avait portée la veille, il allait se poser nécessairement en homme indignement outragé par des soupçons injustes. Profondé-
ment irrité de la façon dont elle l'avait bravé, il allait parler en maîlre qui ordonne et qui défend, et Isaure, tout en devinant ce qui allait se passer, ne se sentait pas le courage de l'accepter sans éclater à son tour, et c'était commencer immédiatement la lutte; la lutte qu'elle désirait si ardemment tout à l'iienre, la lutte qui se pré>entail et devant laquelle elle reculait, car elle ne pouvait y recueillir que désespoir, désespoir d'être trompée, désespoir de voir mentir, et par conséquent de voir s'avilir devant elle, celui (pi elle aimait avec tant de passion. Sûre de le vaincre en lui moiilranl jusqu'à quel point elle était instruite, elle s'appliquait ce mot fameux : .. Encore une victoire comme celle-là, et je suis perdue. » f-lle comprenait qu'elle laisserait sur le champ de bataille les dernir'is débris de son cœur, et, tout orgueilleuse qu'elle-était, elle
aima mieux avoir I air de fuir que d'engager une partie où elle ne pouvait que perdre.
Cependant Chaïubel était rentré; il était venu jusqu'à la chambre d'isaure, et, l'ayant trouvée fermée , il y avait frappe d'un coup sec et précis, qui disait aussi bien que les mots les plus clairs qu'il entendait qu'on lui ouvrit immédiatement.
C'est que Cliambel arrivait tout gonflé d'une colère aimsséi!
pendant six robs de v«liist que M. de Morency lui h\ ait imposés avee\"une imintoyable cruaiWé.llcievaU dans sa peaft de mille phrases toutes faites qu'il avait pr(u>aiées pour Isaure. \
Il fallait qu'il s'en déchargeât atout prix; et comme c?Jle ci fit la sourde oreiHe et ne répondit pas, Crtainbel frappa de nouveau , et celte fois avecuiieN^olence qui fit eraiiuKe à Isaure que, dans un mouvement irréfléchi de colère, il ne mit scandaleusement leurs donu'sliques dans la confidence de leurs débats, en enfonçant la porte.
Ce que n'avaient pas pu toutes les réflexions d'isaure, celte crainte le produisit en un instant; elle se dit qu'elle saurait tout écouter et tout entendre sans en être émue, comme si elle avait affaire à un fou, dont les paroles ne pouvaient avoir aucune portée sur un esprit sage. En consé-
aucnce, elle ouvrit sa porte. ,. ,, , • • r-
- Je ne vous avais pas entendu d'abord, dit-elle, et je suis fâchée de vous avoir fait attendre.
Chambel, en entrant, jeta autour de lui un regard soupçonneux.
Heureusement pour l.-aure qu'elle ne le comprit pas, car elle ignorait la disparition de Jules immédiatement après son propre d'épart de chez madame de Morency.
Vous ne vous enfermez pas d'ordinaire quand vous êtes seule ï lui dit Chambel. — En rentrant, il y a deux heures, lui du doucement Isaure, j'avais poussé ce verrou pour ne pas être importunée par les domes'tbiues, et j'avais oublié que la porte était lennec. — Oa'aviezvous donc à faire, lui dit Chambel, pour craindre ce que vous appelez des impoi tiinilé,- ? — Hieii, absolument neu, repartit Isaure ; je l'ai peut-être lait sans y penser, et, en \eiile. je vous le répèle, jft sui^j tve^ lâchée de vou;^ iwvir fait alleudre ua seiU momeut.
J'ai arraché daus le jardia des ileuts par cela seul qu'elles étaient belles..
MAIIGLEIUTE.
Isaure parlait d'une voix contrainte et qui avait quelque chose de suppliant ; mais Ctiambel éUiil venu pour avoir une querelle, il la lut fallait ; il se garda bien de la remellre au lendcnuiin, et il reprit d'un Ion aigre :
— Vous aviez sans doute à penser à la poésie de M. Jules ou à toutes les belles choses qu'il a pu vous dire dans le long et solitaire entretien que vous avez eu ensemble? — M. de Morency no nous a pas quittés d'un moment, répondit doucement Isaure. — M. de Slorency ! dit Chamhel en prononçant ce nom avec un souverain mépris; M. de Morency! répéla-t-il avec un sourire qui voulait dire clairement :
Est-ce que M. de Morency est quelque chose?
Qui diable voulez-vous qui puisse y résister? La tenlallon était trop belle, la réponse trop facile, et Isaure ne résista pas.
— Je sais, réponditelle du ton le plus humblement incisif qu'elle put prendre, que .M. de Morency est considéré par quelques personnes comme un homme fort peu gênant. — Que voulezvous dire par là? dit Chambel , et quelles sont les personnes qui pensent ainsi de M. de Morency? — Moi, peutêtre, et M. Jules, dit Isaure en qui déjà la colère commençait à bouillonner sourdement. — C'est ce que je ne sais pas, reprit Chambel, car j'ignore tout ce qui a pu se dire devant lui; mais .M. de Morency fût-il le plus perspicace des hommes, sa présence ne parait pas suffisante pour autoriser un en- Irclien de plus dedeuv heures, comme celiu que vous avez eu avec M. Jules. — Je regrelti beaucoup que cela ait pu vous déplaire, reprit Isaure plus fioidcnient ; mais il vous était loisible d'inteirompre cet entretien, si cela vous eût convenu. — Mais cela ne me convenait pas ! s'écria violemment Chambel. — Etes-vous bien sur que ce fût à vous précisément que cela ne convint pas? dit Isaure avec une intention bien manifeste.
Mais la colère de Chambel , contenue jusque-là, veijftit d'éclater, si bien qu'il n'entendit pas celte insinuation accusatrice, et qu'il n'entendit que les mots sans en comprendre le sens.
— Non, s'écria-t-il avec plus de violence , cela ne me convenait pas ; ce n'est pas un métier que je veuille faire, madame, je vous en préviens, que de vous suivre pas à pas pour espionner vos démarches, et faire cesser des comédies qui me déplaisent ; ce que je veux, ce que j'entends, ce qui sera, c'est que vous ne recommencerez point ces misérables scènes de coquetterie impertinente, auxquelles il vous a convenu de donner pour exruse une jalousie que vous ne pouviez pas avoir dans le cœur. — Que je n'y ai plus du moins, repartit Isaure avec une expression équivoque" de soumission et de ressentiment. — Je suis charmé, lui dit Chambel, que \ vous ayez reconnu toutes les niaiseries de vos suppositions. — Vous avez parfaitement raison, monsieur, repartit Isaure ; j'ai été par- j faitement niaise de m'imaginer que vous pussiez être un moment i amoureux d'une pauvre jeune fille nui n'a pour elle qu'une beauté '
Et que bien souvent de sourdes exclamations de colère
sans coquetterie, une jeunesse sans manège et une candeur profondément ignorante de l'art de plaire aux hommes degénie. —Ce ton de raillerie vous sied mal, reprit Chambel ; et, après ce qui s'est passé ce soir entre M Jules et vous, vous déviiez mettre un peu plus de bonne foi à reconnaître vulre erreur. — Je vous jure, reprit Isaure, toujours d'un ton qui aiVectait l'humilité, que c'est avec la bonne foi la plus sincère et la plus enlière que je reconnais mon erreur vis-à-vis de cette jeune fille; et peut-être, si vous étiez moins préoccupé de vous et de vous seul, vous ne vous montreriez pas si irrité de mes entretiens avec M. Jules, car c'est à lui que je dois la certitude où je suis que mes soupçons sur mademoiselle .Marguerite étaient souverainement ridicules. Il y avait dans la manière dont cet aveu était prononcé quelque
chose d'aigre qui blessait Chambel sans qu'il pût ou qu'il osât le comprendre, et, par je ne sais quel instinct de la vérité, il se sentait accusé à mesure qu'lsaure avouait ses torts.
Cependant il n'admettait pas qu'elle pût savoir ses intrigues avec madame de .Morency, et il ne voyait dans cette façon d'eirc d'Isaure que Timpuissance où elle était de prouver son accusation contre Marguerite, sans cependant avoir perdu ses soupçons. Ce fut dans cette supposition qu'il répondit 'Tun ioa ricaneur :
— Je conçois voire dépit, madame, d'avoir fait tant de frais inutilement, et de ne pas avoir obtenu de M. Jules la preuve irrécusable de ma trahison que vous aviez fait serment de produire aujourd'hui même. — Je n'ai pas dit aujourd'hui, repartit I-aure; chaque chose viendra à son temps, ei j'ai obtenu de M. Jules tout ce que j'avais à lui demander.
A cette repartie, prononcée avec une sécheresse menaçante, Chambel pâlit de colère et répliqua avec force :
— Je ne sais ce que vous avez à demander à .M. Jules, je ne sais ce que vous avez obtenu de lui ; mais je vous défends de lui adresser de nouveau la parole; je vous défends surtout de prendre visà-vis de lui des airs de
coquetterie que je ne veux pas supporter.
— Et si je ne vous obéissais pas, par hasard, répondit Isaure, en regardant son mari d'un air de défi. — Si vous ne m' obéissez pas? reprit Chambel...
Il s'arrêta un moment, agité d'une émotion violente, et reprit bientôt d'une voix où il y avait malgré lui encore plus de douleur que de menace ; on sentait que cet homme n'obéissait pas à l'intime conviction qu'il avait de son droit: il s'était fait une règle de conduite, il voulait la suivre, mais il en reconnaissait malgré lui l'injustice; il s'était dit qu'il intimiderait sa femme, et il voulait l'intimider ; et pour cela il allait bien au delà de ce qu'il avait prévu et de ce qu'il eût voulu faire. — Si vous ne m' obéissiez pas , repritil donc vous avez une fortune parfaitement indépendante de la
mienne; et si la considération de \utre mari vous paiaitune chose qu'on puisse jouer si légèrement, je vous préviens que je ne la défendrai pas vis-à-vis de vous par des procès, mais je la défendrai
MARGUERITE
vis-à-vis du monde par une séparation qui vous laissera libre Je n^obéir qu'à vous-même.
L'accent désespéré avec lequel Chanibel prononça ces paroles venait peut-être de la honte qu'il éprouvait à faire une menace odieuse, et (lu'il ne se sentait pas le droit de faire; mais Uaure se trompa a celte ex[iiessioii, et elle lui dit avec une ellusion cette fois bien vraie et bien sincère : , » •■
— Vous ai-je blessé à ce point, Pierre? vous resle-t-il encore dans le cœur assez d'affection pour moi, que vous ayez souffert si cruellement d'une apparence d'oubli? Ab ! s'il en est ainsi, si dans la folie d'une irrilation peut-être juste, je vous ai fait croire que je pouvais préférer ma ven>;eaiice à votre lionueur. je vous demande pardon, je vous deniaïule sincèrement pardon ; et si vous devez me quitter, je ne veux pas du moins que ce soit parce que j'aurai oublie envers vous comme envers un autre ce que je dois a mes devoirs d'épouse. , . „
A ce moment Isaure éclata en larmes et tomba assise sur un lauteiiil, en se cachant la tète dans ses mains. Chambel venait d'atteindre le but qu'il s'était proposé, mais ce n'était pas par l'eflioi qu avaient inspiré ses menaces, c'était par la douleur que causait son abandon ■ il comprit ce sentiment, et il en fut touché; il eut un moment de remords, et il oublia le ressentiment qu'il croyait avoir iustenient contre Isaure, comme elle venait d'oublier le juste res' seuliiuent qu'elle avait contre lui. Chambel s'approcha de sa femme et lui dit doucement : . n .
— Allons, Isaure, calmez-vous; oui, j'ai été blesse, cruellement blessé de vous voir jouer si légèrement avec des sentiments sacres ; mais il suffit qu'à l'avenir vous montriez plus de calme et plus de . retenue ; tout sera oublié, et tout est oublié même, si vous le voulez. ;
Isaure, en proie a un désespoir oii il entrait autant de remords du passé que de terreur du présent, n'avait pas écouté son mari, et il eût été heureux pour elle et pour lui que cette explication commencée sous de si terribles auspices en fût dcnieiiiée là.
Cependant elle avait entendu qu'il lui avait parle, et, sous • l'empire de la douleur qu'elle éprouvait, elle lui répondit en pleulant toujours: — Eh bien, oui, j'ai eu tort, mais j'étais folle: je | soufhais tant ; vous seul savez pourquoi ; n'en parlons plus ; j'essaie- • rai d'être plus calme à l'avenir.
Chambel avait une rage de sermonner, qui est en général le partn°-e des hommes qui écrivent; tout autre que lui, à sa place, eût été ravi d'avoir obtenu ce repentir si rempli d'amour; mais Chambel ne voulut pas perdre sa petite admonestation paternelle, et repi il d'un ton liés tendre à la vérité, mais suffisamment doctoral : — Oui, Isaure, soyez plus calme à l'avenir; quel que soit le chaerin que' vous pouvez me faire, je ne douterai jamais de vous; mais le monde se plait à saisir les moindres apparences pour calomnier, et il ne faudrait pas deux scènes pareilles à celle d'aujourd'hui pour qu'on osât se permettre des propos, sans raison je le sais, mais qui vous olïenseraient d'autant plus.
Isaure releva la tète, et regarda son mari en face avec une singulière stupéfaction ; il y avait une anxiété douloureuse dans ce regard, et il était facile de voir qu'elle était encore en proie à celle douleur qui avait si soudainement vaincu sa colère.
- Ouoi! dit-elle lentement à son mari, déjà, et pour quelques mots échangés avec un jeune homme, aurait-on osé croire ?... — Ilien, lui dit doucemcmenl Chambel, rien ; mais tenez, Isaure, je vous parle comme un ami : eh bien, une femme qui a l'expérience de ce monde, une femme qui a pour vous une sincère amitié, madame de Morency enfin, me disait...
A ce nom, comme si un fou brûlant eut dévore toutes les larmes d'isaurc, comme si un coup violent l'eût ébranlée et réveillée en sursaut au milieu de son repentir, son œil devint sec, fixe et éclatant, son visage pâlit, tout son corps frisonna; elle répéta d'une voi.x'dont l'accent était elliayaut:
— Madame de Morency !... — Oui, répéta Chambel d'un ton péremploire; elle me disait que ce n'est pas ainsi qu'une femme comme vous devait agir, à supposer même qu'elle eut des soupçons... — Madame de Morency! s'écria Isaure en se levant soudainement et en joignant ses mains au-dessus de sa tète par un geste désespéré ! madame de .Morency! s'éciia-t-elle encore: celle femme! cette... Elle s'arrêta, et, regardant Chambel d'un air égaré, elle reprit vivement: — Oh! tenez, monsieur, par pilié, laissez-moi seule ; ne me parlez pas; ne me faites pas dire ce que je ne veux pas vous dire; allez-vous-en, je vous en supplie, allez-vous-en ! — Croyezvous donc m'épouvanter avec vos fureurs simulées? s'écria Chambel, (]ui se fit d'autant plus menaçant qu'il était plus épouvanté. — Oh! taisez-vous, reprit Isaure; une fois encore, par grâce, par pitii'. taisez-vous! Je ne sais rien, je neveux rien savoir ; mais laissez-moi, je vous en supplie. — Éh bie.v, non, dit Chambel, il faut que tout ceci finisse ; il me faut une ex;/lication formelle à tous ces cris, à tous ces repi oelics. — \ous le voulez ? s'écria Isaure exaspérée ; eh bien, soit !
— Eh bien ! soit, avait répété Isaure.
Puis, par un singulier mouvement de ré.-olution, elle alla fermer celle porte et ce verrou qu'une heure avant elle avait voulu opposer coniuie un obstacle à la lutte qui allait s'engager.
Cette précaution matérielle, parfaitement inutile, était comme une déclaration de la fureur du combat qui allait se livrer.
" Vous l'avez voulu, eh bien! le champ est ouvert et la barrière close derrière les combattants ; il n'y a plus moyen ni de reculer ni de s'échapper. Vous l'avez voulu... eh bien ! mettons-nous à l'œuvre ; frappons-nous sans grâce ni merci, jusqu'à ce que l'un de nous deux meure à la peine... car il va y avoir une victime entre nous, ce sera votre honneur ou le mien, l'avenir de ma vie ou le vôtre ; vous le voulez... eh bien, soit ! »
Chambel avait suivi sa femme des yeux pendant qu'elle fermait cette porte, et il la considérait avec une véritable terreur pendant qu'elle s'asseyait en face de lui. Elle garda un moment le silence, sulîoquée par la violence de ses émotions. Tant de colère, tant de résolution, avaient enfin averti Chambel qu'Isaure était peutiêlre sur la vraie trace de sa faute, et il s'en voulait d'avoir poussé les choses si loin. A son tour il prit une résolution comme celle d'Isaure, c'était de lui laisser dire tout ce qu'elle voudrait sans se laisser émouvoir et emporter, cl comme elle, il s'imagina qu'il serait assez fort contre sa passion pour en dompter les mouvements. Il prit donc un air froid, calme et résolu, et attendit qu'Isaure lui parlât. Le silence dura encore quelque temps : Isaure cherchait à niai- Iriser le tumulte de son âme et à mettre de l'ordre dans le flux de plaintes et d'accusations qui semblaient devoir se lépandre tout à la fois. D'abord Chambel alteiidit avec anxiété, puis avec impatience ; enfin, il finit par croire que le silence d'Isaure venait de ce qu'elle n'avait rien à dire, parce qu'elle ne disait rien ; et comme il était de ces gens qui, lorsqu'ils ont, ou pensent avoir un avantage, en usent immédiatement, il reprit iiu air ricaneur, et lui dit : — Eh bien ! madame, j'altends.
Le mouvement était donné, et Isaure poursuivit : ^Ecoutez, monsieur, dit-elle; écoutez-moi, Pierre, je vous aime d'un amour exigeant, jaloux, emporté, c'est vrai ; niais je vous aime d'un amour loyal. J'ai fait en ma vie une grande faute ; que je doive m'en repentir ou non, ce n'est pas une quistion où vous puissiez être un juge impartial, car c'est pour vous que je l'ai faite. .
Mais ce que vous savez, c'est qu en manquant aux plus saints Jes devoirs, je n'ai pas voulu ajouter un crime à un crime, je n'ai pas voulu tromper celui envers qui j'étais coupable.
Je ne vous ai jamais raconlé, Pierre, comment se passa le jour où je quittai ma nwison pour aller vous retrouver dans la \ôtie. Je vais vous le dire pour que vous sachiez enfin ce qu'était l'homme que je vous ai sacrifié.
A ce préambule, Chambel espéra qu'il allait avoir à supporter simplement une scène de reprocnes et de plaintes, et, un peu rassuré sur ce qu'il craignait pour lui-même et madame de Morency, il s'inclina en signe d'assentiment.
I Isaure élait trop remplie de ses pensées et du but qu'elle voulait I atteindre pour être satisfaite de cette bénévole cendescendance ; ' elle reprit :
— Ecoulez-moi bien, Pierre, et vous comprendrez alors ce que je suis et ce que je puisêtre; ce n'est pas seulement nue confidence que je vous fais, c'est une explicalion du présent que je vous donne ; écoutcï mol donc bien.
Le jour où je devais partir de ma maison, d'une maison honorée, où, si je n'avais pas été heureuse par les sympathies du cœur, je l'avais été du moins par la considéralion, ce jour- là j'écri\is à mon mari nue lettre dont je me rappelle les moindres termes :
« Victor, lui disais-je, sans que vous ayez eu les moindres torts » envers moi, sans que je puisse vous reprocher de m'avoir causé • v(donlairement des chagrins, je suis devenue une épouse coupable, et aujourd'hui même j'ai résolu de fuir avec celui que 'aime.
» Il y a un mois que j'ai perdu tous mes droits à votre estime ; il y a un mois que je frémis de honte toutes les fois (jue vos lèvres louchent mou front, que votre main serre la mienne avec tendresse, et que je reçois ces maruues d'all'eclion, comme si j'en
» étais encore Jigi'ie. J'ai horreur de ce mensonge qui me parait « pour vous plus insultant, pour moi plus dégradant que ma foulti » même. .
» Dans quelques heures, ma fuite eut pu vous eelairer ; mai,- je » me mépriserais encore plus que je ne fais, d'oser f.iiio une action » coupable et de ne pas oser le dire par crainte d'une colère que » j'ai méritée ; cet aveu de ma faute et de mes desseins est un titre » que je vous dois contre moi ; il justifiera le châtiment ijue vous )> voudrez m'infiigcr si vous croyez devoir vous venger. Je dois pai- » tir ce soir à dix heures. »
— Vous avez écrit cette lettre ! s'écria Chambel avec une sorte de terreur du danger auquel Isaure s'élail exposée et l'avait peut-
MARGUERITE
êlre exposé lui-même. — Je l'ai écrite, Pierre, et je l'ai écrite à un linmnio qui n'avait ni les exquises délicatesses d'un esprit exercé, ni l'exaltation d'une générosité poétique ; je l'ai écrite à un hoinuie rude, absolu, fort, et qui avnit souvent brisé sur sa route les hommes et les choses qui lui faisaient obstacle.
Une heure après qu'il eut reçu cette lettre, on me remit do sa part un paquet c.icheté. Celaient les comptes de ma fortune, mes tilres de propriété et ma lettre elle-même.
— Et []as un mot? dit Chambel qui écoutait avec une surprise extrême. — Vous savez, dit Isaure, ce qu'était Victor ; un rude campagnard dont l'éducation avait été négligée par un père dissipateur, (t qui, orphelin à vingt ans, avaït employé toute la force de son esprit et toute son activité à reconstituer une fortune délabrée et à payer jusqu'à la dernière dette que son père lui avait léguée.
Même dans les affaires qu'il savait à merveille , il lui répugnait d'écrire, et lorsqu'il était forcé de le faire, il semblait que tout ce qu'il avait d'intelligence et de bon sens vînt se perdre dans un labyrinthe de mots sans suite. Il savait son impuissance , et il en élait honteux vis-à-vis de moi, dont la passion pour les œuvres écrites de l'esprit était une sorte de sarcasme pcipéluel contre lui.
Non, Pierre, il n'y avait pas un mot ajouté à cet envoi; mais celte lettre qu'il me renvoyait, ces comptes qu'il y avait joints avaient une éloquence qui me saisit le cœur.
Presque aussitôt il entra chez moi.
— Je me suis fait précéder par ce paquet, me dit- il , pour que vous n'eussiez pas peur de moi quand je viendrais. Si j'avais su écrire, je ne serais pas venu, mais il est des choses que vous devez entendre, et que je ne me crois pas dispensé de vous dire.
Je m'attendais à des menaces, il reprit froidement :
« Isaure.vous étiez née pour être une honnête femme, et vous l'eussiez été, je ne dirai pas avec un autre mari que moi, mais sans cette exaltation irréfléchie qui vous poussera au mal plus souvent qu'au bien. Isaure, vous vous êtes fait du bonheur humain une idée fausse, vous avez vu l'existence des rêves ; un faux clinquant de sentiments exagérés vous a toujours semblé préférable à une vulgaire vérité ; vous avez cru que^ parce que la forme élait plus brillante, le fond était plus solide : voilà votre erreur, et de celle erreur volie faute.
» Celte faute, vous l'avez avouée avec vanité. Je suis sévère, j'en ai le droit ; mais je serai calme, je m'en suis imposé le devoir. Coupable, qui avez joué avec mon honneur, imprudente, qui avez joué avec ma colère, vous vous êtes crue absoute de votre faute parce que vous en avez fait l'aveu. Vous vous trompez encore : je ne vous la pardonne pas, le monde ne vous la pardonnera pas davantage ; et, qui plus est, celui pour qui vous la commellez vous la reprochera un jour à venir. C'est ma vengeance ; ma colère n'en eût pu invenler de plus cruelle. Je vous y abandonne.
)) Cependant je vous ai prise innocente et pure jeune fille, je vous ai promis d'être voire protecteur et votre refuge ; devant le monde, devant Dieu, devant vous, je suis délié de ce serment ; je ne le suis pas devant moi. Tant que nous avons marché ensem'jle, la main dans la main, je vous ai fait passer par un sentier d honneur et de vertu. .Maintenant que vous avez repoussé celte main Qui était votre appui, je ne vous la tendrai pas ; je ne le ferai pas, dussé-je en mourir.
» Mais lorsq\ie je puis encore vous signaler du doigt les abîmes où vous marchez, je le ferai jusqu'à ce que vous soyez hors de la portée de ma voix et de mes avis. Vous vous êtes fermé ma maison, mais il vous reste la maison de votre père.
» Ce conseil, vous ne le suiviez pas. vous ne voudrez pas perdre le fruit de votre faute et de votre hardiesse, je le sais, mais ce conseil, je vous le dois et je vous le donne. C'est votre dernière ressource, je ne dirai pas seulement contre le déshonneur, mais encore contre le désespoir.
» Les premiers ravissements de l'amour une fois passés , vous apprendrez que ce n'est pas impunément que l'on brave le monde, et qu'il se venge par des tortures impitoyables du moindre affront que l'on fait à ses lois. Vous serez d'autant plus blessée, que vous \ous révolterez et qu'il vous sentira forte. Si le monde est capable de pitié, c'est pour les humbles, et vous ne le serez jamais.
» Croyez-moi donc, ne suivez pas votre amant ; c est au malheur que vous alLz, je vous le jure. »
Il se lut, et je ne voulus lui répondre ni pour reconnaître qu'il avait raison ni pour le braver. Il attendit un moment, et, comprenant mon silence, il sortit en me disant:
— Que Dieu vous sauve! — C'était un noble cœur, Pierre; c'était uu homme fort et maître de lui. Aujourd'hui, je n'en doute pas, un mot de repentir de ma part, et il m'eût pardonné. Si j'avais eu là force de lui dire: — J'abdique mon orgueil et je vous confie ma vie, je suis sùie qu'il l'eût rendue heureuse et considérée.
A cesraots Chambel prit un air sombre et jaloux comme si cet éloge eût été un attentat à sa dignité et à sa valeur. Isaure s'en aperçut, et un douloureux sourire erra sur ses lèvres ; elle vov.iit avec désespoir qu'elle parlait le langage d'un grand cœur à "des
sentiments étroitement vaniteux et personnels; cependant elle perse véia :
— Il sortit, et je ne le revis plus...
Souveniez -vous, Pierre, souvenez-vous de l'heure, du jour où nous apprîmes =a mort. Vous ne pouviez le hair et je le resi^cclais... Eh bien ! à celle heure, nous a[iprîmes sa mort avec joie; vous l'ayez vu alors dans mes yeux comme je le vis dans les vôtres.
Ce n'était pas cependant haine, cruauté; c'était que déjà nous soulTiions si horriblement l'un et l'autre de ce châtiment qu'il m'avait prédit, que, malgré nous, le refuge qui s'ouvrait, grâce à cette mort, à noire vie perdue, nous donna cette féroce et criminelle joie. Comme j'ai eu la franchise de mes mauvaises actions , j'ai eu la franchise de mes mauvais sentiments. Cela vous fait peur, Pierre, parce que vous n'avez pas de courage , et l'heure est pourtant venue d'en avoir. Ecoutez-moi encore et comprenezmoi bien. Je crois, j'ai besoin de croire pour vivre que toutes les fautes sont réparables; mais elles le soni à de dures conditions. Et comme ma faute est aussi la vôtre, je serai impuissante à m'en relever si vous ne m'y aidez pas. Seulement, Pierre, votre faute trouvera de l'indulgence, et la mienne n'en obtiendra aucune; bien plus, on imputera bientôt à moi seule noire faute commune, et c est moi (|ui vous aurai égaré; bien plus encore, je deviendrai responsable de toutes les fautes que vous commettiez à l'avenir, et le monde se contentera de dire, en voyant voire abandon :
<i C 'la devait arriver; cette femme avait prouvé qu'elle ne valait pas mieux qu'elle n'a obtenu. «
Chambel gardait un froid silence. Dans celle nature vaine, égoïsie, personnelle, il y avait déjà une lueur de cette opinion qu'lsaure ne croyait que prévoir. Coupable vis-à-vis d Isaure, il se cherchait une excuse dans l'indignité de celle qu'il trahissait, et, s'il n'eût été aussi lâche que cruel, il eût osé le dire à sa femme; mais Chambel était un de ces caractères vulgaires, sans principes d'aucune espèce, ni bons ni mauvais, vivant au jour le jour de la morale qui allait à ses passions;
Capable de biaver l'opinion publique avec Isaure, parce qu'elle était sa passion d'alors, et trouvant pour sa conduite les plus audacieux sophismes, obéissant aujourd'hui à la vulgaire hypocrisie de celte morale mondaine qui excuse lout, moins le scandale, et persuadéque toute la vertu humaine est dans le secret, et tout prêt peut-être à laiicer les furieux anathèmes d'une conscience irréprochable sur l'un et l'autre de ces vices, si l'intérêt d'une autre passion l'exigeait le lendemain.
Isaure ne crut pas au sentiment de blâme qui murmurait dans le cœur de son mari, et elle continua avec une douceur suppliante:
— Me comprenez-vous, Pierre? comprenez-vous que le respect du monde ne peut me venir qu'après le vôtre ? Il faut que vous ayez pour moi assez d'égards pour qu'on se dise que je dois les niériier.
Vous êtes un homme déjà renommé, on vous regarde, on s'occupe de vous , on ne demande pas mieux que de vous croire ; eh bien! protégez-moi de votre amour, de vos égards, de votre bonne conduile envers moi; votre abandon, Pierre, c'est ma condamnasion définitive!
La tournure qu'avait prise celle explication si \iolemmenl commencée eût dû satisfaire Chambel; mais il ne vil dans lout ce que lui avait dit Isaure que l'impuissance où elle était de prouver son accusation, et une habileté merveilleuse à remplacer par un appel à son amour l'accomplissement promis de ses menaces.
Cependant Chambel était un de ces hommes qui, dans les discussions comme dans les alfaiies de la vie, se mettaient à leur insu au diapason de ceux avec qui ils étaient. Pins embai assé qu'ému de ce que venait de lui dire Isaure, il lui répondit cependant du ton calme auquel elle s'était laissé aller :
— Croyez-moi, Isaure, ni mon respect ni mes égards ne vous manqueront jamais, tant que vous-même vous vous respecterez comme vous le devez.
Isaure se tut, quoique la leçon qui terminait la phrase lui parût de trop.
— Vous ne me répondez pas, reprit Chambel, qui dans tout cela ne pensait pas avoir obtenu la moindre satisfaction. — J'espère que vous m'avez comprise, lui dit doucement sa femme. Ce tri.>-le retour que j'ai fait sur mon passé m'a mieux servie que les réflexions les plus sérieuses.
Oui, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel, il avait raison. Fausse ou vraie, l'exaltation de mon âme m'égare; je le sens. Eh bien! puisqu'elle est apaisée, quittons un sujet sur lequel il est mieux de s'entendre sans en parler. Vous m'avez promis ce que j'appelle vos égards et votre protection : j'y compte; vous pouvez compter sur moi.
Si Chambel avait eu le moindre instinct de l'organisation d'une femme passionnée et jalouse, il eût compris qu'à la hâte que montrait Isaure de fuir cet entretien, elle sentait murmurer en elle ce ressentiment qui avait d'abord éclaté d'une façon si menaçante, et qui ensuite s'était détourné de son cours pour aller se perdre dàas de tristes souvenirs; il eût clos celte discussion.
Mais il se croyait encore un avantage, et il voulut en profiter,
MARGUEIUTE
— Ainsi, dit-il, plus de ces scènes où le ridicule sérail pour moi | si je k'6 acccrplais. — Non, Pierre, lui dit Isaureavec nnc sorte de douceur forcée, non, je vous le jure. — Plus de ces emportements que rien nejusiifie! —Non, reprit encore Isaure, plus d'cnipurteincnls, je vous le promets.
Celle phrase fut prononcée avec un commencement d'impatience manifeste, et Isaure quitta sa place et alla vers la porte pour la rouvrir.
Chambel la regarda faire sans bouger.
Isaure sentit la force de sa patience défaillir; elle le regarda ; il était posé dans im fauteuil comme un triomphateur, et son visage avait un pédanlismc d'un mari obéi qui parut odieux à Isaure; mais elle avait juré de se contenir , et dit à Chambel d'une voix où il y avait des larmes sincères :
— Tenez, Pierre, je suis bien souffrante ; j'ai fait sur moi-même un effort bien puissant, je suis brisée ; je vous demande un peu de j-epos. Qu'à cela ne tienne, dit Chambel en se levant d'un air suffisant, mais vous ne soullViriez pas ces douleurs, si vous vouliez être raisonnable. —Sans doute, lit Isaure avec une voix qui flottait entre la douleur et la colère; mais je soulfre... je souffre beaucoup... ; vous voyez bien que je soutire...
Chambel prit un bougeoir d'un air sec et froid, et il allait se retirer, pendant qu'Isaine le suivait des yeux avec une impatience frémissante ; puis il lui dit :
— Puisque vous désirez être seule, je vous laisse... — C'est vrai; je le désire, j'en ai besoin...
Isaure élait agitée, et Chambel, qui la voyait, se complaisait a montrer son imperturbable victoire.
Onze heures sonnaient à la pendule, il dit à Isaure :
— Il est encore bonne heure. — Eh bien ! lui dit Isaure sans aucune intention malveillante, mais seulement pour hâter son départ, vous pouvez encore retourner chez madame de Morency.
Ce nom réveilla les craintes de Chambel, et regardant sa femme d'un air menaçant, il lui repartit :
— Pourquoi me dites-vous cela? — Mon Dieu, pour rien, fit Isaure avec une impatience mal réprimée; allez chez madame de Morencv ou rentrez chez vous... Je désire, j'ai besoin d'èlre seule.
Comme elle disait ces paroles en se contraignant encore de tout son pouvoir, mais assez pour que Chambel se montrât surpris de celle précipitation à l'exclure, un coup de sonnette, modeste, discret, timide, se fit entendre.
— Qui peut venir à cette heure? dit Chambel. —Je ne sais, dit Isaiiri", charmée d'une interruption quelle qu'elle fût.
Une femme de chambre entra et remit à madame Chambel un petit billet avec ces mois :
— Madame, on attend la réponse.
Sur un signe de Chambel , la femme de chambre se relira et Isaure ouvrit le billet sous le regard de son mari, qui l'observait d'un air de tyran. Isaure ue put s'empêcher de tressaillir en lisant ce billet et de le froisser avec iinpalieuce.
— Qu'y a-t-il? dil Chambel. — Pvien, dit Isaure, dont l'agitation s'élail irritée de ce nouvel incident.
Aussiiôt elle sonna et dit à la femme de chambre :
— lUles à la personne qui a apporté ce billet que je suis malade et couchée, que je ne sais où j'ai misée qu'on nie deuiamle... Non, dites plulotqueje dors et que vous n'avez pas voulu m'évciller. .
— Mais, madame, répondit la femme de chauilne, j'ai dit à M. Jules que je vous avais remis son billet. — M. Jules! s'éeiia (,liaiiil)el d'union à faire frissonner les âmes.— Eh bien! re|iril madame Chambel d'un ton haulain et décidé, dites à M. Jules que je lui renverrai demain ce qu'il me demande.
La femme de chambre sortit une seconde fois et madame Chambel se jeta sur son fauteuil comme quelqu'un qui désespère de ne pouvoir échapper à une sorte de destinée implacable.
— Ah ! fit Chambel en posant majestueusement son bougeoir sur la cheminée, M. Jules vous écrit ! — Vous voyez. — El il me parait bien pressé d'avoir la réponse qu'il vous demande. — H en a peut-être le droit. — Isaure! fit M. Chambel en renumlant sur ses grands chevaux, tout ceci devient un jeu par trop extravaganl...
— Non, monsieur, non, ce n'est pas un jeu exlravaganl; je suis désolée que cette lellre soit arrivée; mais, je vous en supplie, n'y voyez rien qui doive vous occuper. — Il est certain, fit Chamliel d'un ton caustique, que si vous la froissez longtemps avec celte colère, je n'y verrai rien.
Isaure se leva encore avec un de ces vifs et soudains mouvements qui représentaient, pour ainsi dire , aux yeux les rapides résolutions de son esprit, et elle dit à Chambel :
— Pierre, j'ai fait une faute, je la reconnais, je vous en demande pardon; mais, croyez-moi , ne cherchez pas à savoir ce que veut dire ce billet, et demain il ne sera plus question de tout ceci, demain je vous aurai fait un sacrifice bien grand dans ma posilion.
— Le sacrifice de la correspondance de M. Jules! dil Chambel en ricanant. — Pierre!... Pierre!... lui dit Isiiire d'un ton suppliant.
— Voulez-vous m'en montrer cet échantillon, et que je connaisse l'étendue de ce sacritice?...
Isaure le considéra comme si elle n'eût pas compris qu'un homme pût marcher si obstinément à une lutte dont il ne connaissait pas le terrain.
A ce moment, Chambel ne pensait plus à lui ou plutôt il avait oublié quels reproches on pouvait lui faire parce qu'on ne savait pas ses torts.
Cette impudence de l'impunité révolte les esprits les plus calmes, et Isaure n'était pas un esprit de celte trempe; elle tendit le billet à Chambel en lui disant:
— Lisez donc '...
Chambel le prit et le déploya lentement... Ce billet était écrit au crayon et à moitié eQacé... Cependant il déchiiïra, après quelques iiislanïs, ces mois:
Il Madame,
« Monsieur l'abbé Fortin est chez ma tante ; veuillez être assez )) bonne pour me renietire la lettre que je vous ai confiée. »
Chambel ne comprit rien : le style du billet était des plus convenables si l'heure était indue... Chambel fronça le sourcil et dit a Isaure :
— Et quelle est cette lettre que M. Jules vous a confiée? — Une lettre adressée à l'abbé Fortin.— El comment se Irouve-t-elle dans vos mains? — Parce (jne je l'ai demandée à M. Jules... — Et dans quel but? — Pour avoir ia preuve de voire trahison. — Isaure! s'écria Chambel. — Pierre, je vous réponds comme vous m'interrogez; mais, par grâce, par pitié pour moi et pour vous, ne m'en demandez pas davantage. —Vraiment! et celle preuve vous l'avez trouvée? — Oui, dit Isaure d'un ton bas et décidé. — Nous osez le dire... s'écria Chambel. .. — J'ose vous le dire! fit Laure, que j'ai trouvé la preuve que vous étiez l'amant de madame de Morency. — Calomnie, reprit Chambel qui chancela un moment sur ses pieds. -Vérité, dit Isaure... J'ai trouvé ce que je ne cherchais pas; mais enfin je l'ai trouvé; celte preuve, je l'ai contre vous, je l'ai contre elle... me comprenez-vous enfin?
La position deveuaii difficile; Chambel, revenu de son premier ctouidissemenl, se demandait jusqu'à quel point Isaure était sure de ce qu'elle disait. , „ .„
N'elait-ce pas seulement un soupçon, soupçon qu elle aflirmait comme une certitude, avec la même iutrépidiié qu'elle avail mise a accuser Marguerite. S'il en élait ainsi, avouer était une fauie capitale, et pour y échapper, il se relira dans celle autorité de mari avec laquelle il avait d'abord espéré Iriompher.
— ^aure, lui dit il d'une voix menaçante, vous allez me remettre cette lettre! — Elle ne m'appartient pas, rei>artit Isaure, c'est un dépôt sacré. —Dépôt que vous avez violé quand cela vous a eoiiveiiu et que vous trouvez sacré pour moi, n'est-ce pas? Assez de phrases qui ne disent rien, je veux avoir celle lettre. — Pierre. vous me connaissez, vous ràxei que nulle menace au monde ne peut m'épouvanle; ; je vous dis que vous n'aurez |'as telle letUe. — Eh bien, reprit f.liambel, si je vous connais, vous ne me connaissez pas;'j'aurai celle lellre, vous dis-je, ou bien... — Ou bien? répéta Isaure. , . . . ...
Chambel s'éloigna en serrant convulsivement ses main-, puis il revint vers sa femme, et lui répéta avec moins d'edat, mais peutêtre avec plus de colère. „ . „ ,
— I-<aure celle lellre! — J'ai fait une faute grave on m eu einparaul- l'en IVniis une plus grave encore eu vouslareinellaul, M.niisieur- et erovez-moi, ce n'est pas de mon inleiet qu il s agi! e est de liiilérèt d'une pauvre et bien iuiiocenle jeune fille donl les secrets ne m'appartiennent pas; je ne veux pas, je ne dois pas vous reniellie celle lellre.
Chambel parut réfiéchir, et Isaure cnnlmua :
— Ce que- je vous ai n.conlé, Pierre, doit \ous prouver queje ne sais pas et que je ne veux pas meutir; aussi loyalement que j ai dit ma tante à l'honnête hoinnie que j ai lalii pour vous, je vous dis aujourd'hui : — Vous et vous seul peut-eire, ue devez pas lue
'■^/accei'u' dont madame Chambel avait parlé à son mari arrêta
'■^\!!.'lè'sais reprit-il qu'on n'obtient rien de vous, ni par la menace, ni'par la prière, et que vous avez l'art de donner a vos actions les apparences qui vous couviennenl. Je ne suis pas l.omine à vous arracher cette lettre par la violence; niais je vous préviens que demain j'aurai |.ris un parti sérieux sur tout ceci, et que demain il ne scia plus lenips de jouer lacoinedie avec inoi - Comme il vous idaira, lui dil Isaure; demain aussi j aurai décide ce que je dois faire de celle lellre.
Chambel se retira, et Isaure se renferma une fois encore chez elle, prit la lellre de Marguerite et s'assit à son bureau pour en laue une copie.
Chambel passa cette nuit dans de cruelles incerliludes; il chercha tous les moyens d'éclia|iper an danger qui le menaçail, sans ncnser à celui qui pouvait seul le sauver. ..,.,,
^ Comme tous les esprits où l'imagination joue le principal rôle, il
MARGUERITE
liàlil une foule de siipposilions phis déraisonna hles les unes qne les aiilres. Tanlùt, se posant vis-à-vis de liii-raèiiie en héros do roman, decenvdont le regard fait trembler, dont la voix porte la terreur dans l'àme, dont la haule altitude fait courber devant elle tout ce qui l'entoure, il imposait d'un mot sa volonté à Isaure, brisait celte lévolte, et obtenait d'elle la soumission, sans s'occuper si le désespoir devait l'accompagner. D'autres fois, il discutait avec lui-même s'il ne valait pas mieux en iinir de suite avec une femme dont la jalousie ne lui laissait jamais de repos, et si une séparation froidement proposée et froidement acceptée ne serait pas une chose tout à fait convenable et conforme aux bonnes manières d'un monde élégant. Il rêvait aussi que son mariage était une chaîne qui pendrait toujours à l'aile de son génie, et qu'avant de prendre son essor il l'avait imprudemment borné. A\ec de telles pensées devait veuir naturellement celle de sa liberté, et pour l'homme qui est marié dans un pays où le divorce n'est pas permis, la liberté c'est la mort de sa femme.
Que nos lecteurs ne s'étonnent point de pareilles idées; chez un homme comme Chambel, habitué a demandera son esprit des combinaisons imaginaires pour exciterrintérèt, il arrive souvent que ces combinaisons imaginairesse présentent à lui pour s'appliquer à la vie, sans que pour cela elles aient la gravité d'un événement possible et déïiié. Quoi qu'il dût résoudre et quoi qu'il pût arriver, Chambel ne pensa pas une seule fois qu'il était prudent, raisonnable et honnête de rompre avec madame de Morency. Celte femme avait sur lui un empire qu'un seul mot expliquera pour ceux qui connaissent les hommes dont la vie a quehjue chose de public. Madamede Morency flattait Chambel, c'était pour son talent, pour son génie, pour sa gloire une admiration etl'rénée; nul ne lui était comparable dans le temps présent, et bientôt il serait l'égal des plus illustres du temps passé. Tout cela lui était dit avec une effusion et un enthousiasme qui ne lessemblaient en lien au jugement sérieux et retenu d'isaure. Celle-ci aimait la gloire de Chambel, mais elle était toujours alarmée surla portée de ce qu'il faisait, et' il faut le dire, entre ces deux femmes, c'était plutôt la vanité'litléraire que le cœur qui donnait la préférence à madame de Morency. Du reste, toute une nuit d'incertitudes, de combats, n'apporta à Chambel aucune résolution déûnitive. Il se trouva le matin comme il était le soir, fort anxieux de savoir jusqu'à quel point Isaure était instruite, et de quelle valeur pouvait être la preuve qu'elle avait dans les mains, mais également indécis de ce qu'il devait faire, et attendant d'une circonstance à choisir la route qui devait le tirer de ce mauvais pas. Cependant la matinée se passait sans qu'il eût entendu parler d'isaure; il supposa qu'elle voulait demeurer couchée et se faire passer pour malade, ressource ordinaire des femmes i|ui ont peur, et il fit clemanderparsondomestique àla femme de chambre de sa femme si elle était éveillée, et s'il pouvait la voir. 11 lui fut répondu que madame était sortie de très grand malin et n'était pas encore rentrée. A celte nouvelle, une véntable alarme s'empara de Chambel; l'idée d'une fuite, d'un suicide, se présenta à son esprit; il entra dans la chambre d'isaure, chercha partout, craignant de rencontrer une lettre qui vint réaliser ses pressentiments, et, n'ayant rien trouvé, il fut contraint d'attendre dans une terrible anxiété.
Une heure ou deux se passèrent encore dans cette attente, et alors il se décida à aller chez madame de Morency pour lui faire part de son inquiétude et lui demander un conseil. Mais avant de dire ce qui èe passa dans cette entrevue, il est nécessaire de raconter ce qu'était devenue Isaure. Dès la veille, dès le moment où elle avait entrepris une copie de la lettre de Marguerite, Isaure avait décidé ce qu'elle voulait faire. Contente d'avoir résisté au premier transport de sa colère, car, pour un caractère connue le sien, c'était beaucoup que de ne pas avoir été au delà de ce qu'elle avait dit à son mari; contente, dis-je, de sa modération, elle pensa qu'après ce dernier effort elle devait en faire encore un plus grand : c'était de remettre à un autre qu'à elle-même la direction de sa conduite; c'était d'abdiquer enfin cet orgueil qui, jusque-là, avait préféré le malheur à la soumission. De tous ceux à qui elle pouvait demandei- un avis, l'abbé Norton parut à Isaure le seul qui fût en position de l'entendre et de la servir. L'abbé Norton était un homme de mœurs irréprochables, à qui les désordres d'un ménage devaient paraître un malheur que sou devoir était de faire cesseï-; il s'était fait le protecteur de Chambel; il était l'ami de M. de Morency, et son caractère lui donnait une autorité qui devait faire écouler ses remontrances comme des ordres. Il était encore de bonne heure lorsque Isaure sortit de chez elle pour se rendre chez M. Norton.
Comme nous l'avons dit, sa porte était ouverte à tous ceux qui se présentaient, et quoique la visite de madame Chambel contrariât vivement l'abbé, qui crut en deviner le motif, il la fit prier d'attendre qu'il eiit terminé quelques allaires pour la recevoir Elle demeura donc dans une antichambre commune avec les divers clients qui venaient viriter M. Norton à cette heure matinale, et elle ne fut admise chez l'abbé que lorsqu'il eut reçu les personnes qui l'aïaient précédée. M. Norton savait qu'en agissant de celte manière l rangeait la visite de madame Chambel parmi les visites d'affaires,
et que si quelques personnes avaient remfirqné chez lui une jeune et belle femme, elles pourraient dire qu'elle avait été reçue seulement à son tour, comme la plus humble des solliciteuses.
Madame Chambel, habituée aux usages du monde, fut singulièrement blessée de cette façon d'agir; mais, bien résolue à suivre le plan de conduite qu'elle s'était tracé, elle fut patiente et attendit. Enfin , son tour de réception étant arrivé, elle enti a chez l'abbé Norton comme elle fût enliée chez un ministre qui compte ses audiences comme une des inutiles occupations de sa place, et qui reçoit parce ciu'il doit recevoir, et sans autre intention d'écouter que parce qu'il doit écouter. L'abbé Norton salua madame Chambel comme si depuis quelque temps il ne la voyait pas presque tous les jours, et d'un air qui semblait lui dire :
« Il n'y a rien de commun entre nous. »
— Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite, madame? lit-il en lui présentant sèchement un siège et en restant debout devant elle, le dos appuyé à une cheminée. — Ce que j'ai à vous conûer, monsieur, répondit Isaure, est peut-être assez long pour lasser la patience des personnes qui ont besoin de vous voir, et je désirerais... — Remettre cet entretien à un autre jour, fit l'abbé Norton; comme il vous plaira; je serai à vos ordres quand vous voudrez. — Non, monsieur, non, dit Isaure, je désire que cet entretien ait lieu aujourd'hui même; c'est aujourd'hui qu'il faut que je vous parle, demain il serait peut-être trop tard ; mais si vous trouviez plus convenable de recevoir d'abord les nombreuses personnes qui sont dans votre antichambre, j'attendrai.
Le visage pâle et l'accent douloureux de madame Chambel avertirent sans doute l'abbé Norton que cet entretien pouvait avoir plus d'intérêt qu'il ne pensait, et il répondit à madame Chambel :
— Je ferai, madame, ce qui vous conviendra le mieux; permettez-moi donc de terminer quelques affaires; voici des livres...
En pailant ainsi, l'abbé Norton montra à madame Chambel (]uelques volumes épars sur un guéridon placé à côlé d'elle. .Madame Chambel en prit un machinalement : c'était un livre assez rare, et intitulé le Semainier des Vertus.
Pendant ce temps, M. Norton avait sonné et avait donné l'ordre d'introduire successivement les personnes qui attendaient.
C'étaient pour la plupart des gens d'affaires, des espèces de commis agissant sous la direction supérieure de l'abbé Norton, les uns chargés de la reproduction et de la propagation de livies religieux, d'aulres administrant des espèces de souscriptions régulières pour l'éditlcation de chapelles, quelques-uns chargés de découvrir les serviteurs dévoués de la monarchie déchue et "de leur faire passer les secours d'un comité supérieur de bienfaisance.
Ce fut à propos de l'un de ces hommes que madame Chambel, qui paraissait fort occupée à lire le livre qu'elle avait entre les mains, crut comprendre quelle était au fond l'austère vertu de l'abbé Norton.
L'individu chargé de présenter les diverses requêtes de ces fidèles protégés finit par en nommer deux, l'un vieillard pieux, ciiblé de blessures dans les premières guerres de la Vendée, et tombé peu à peu, malgré une conduite irréprochable, dans la misère la plus profonde. Il était cassé, infirme, et n'avait plus à traîner sur la terre que quelques jours impuissants. L'autre était un jeune homme grand, fort, actif, fréquentant plutôt les cabarets que les églises, mais ne craignant pas de demander protection à son fusil, Mgnalé pour avoir dévalise et pillé des maisons suspectées de libéralisme, et que les brigades de gendarmerie de son département considéraient comme un homme redoutable. Entre ces deux hommes , l'abbé Norton choisit le jeunelrévollé pour lui envoyer des secours.
Ce petit incident, sans alarmer précisément madame de Chambei, lui causa une sorte d'appréhension; elle comprit que l'homme à <)ui elle allait s'adresser ne devait pas avoir un cœur sympathique à de certaines douleurs comme à de certaines misères, mais elle espéra qu'un esprit droit et sévère comprendrait, sinon sa souffrance, du moins son droit, et saurait le faire valoir, sinon avec une douceur conciliante, du moins avec une autorité respectable.
Enfin l'abbé Norton et madame Chambel demeurèrent seuls.
— .Maintenant, madame, lui dit l'abbé Norton, je suis à vos ordres. Nos lecteurs savent déjà ce que madame Chambel avait à raconter
à l'abbé Norton ; et nous n'eussions pas jugé nécessaire de leur répéter ses plaintes, si la manière dont elle fut écoulée et accueillie n'eut eu trop d'influence sur la suite de cette histoire pour qu'il ne soit pas indispensable de mettre la scène tout entière sous les yeux de nos lecteurs.
Isaure n'était pas venue chez l'abbé Norton sans avoir arrêté non seulement le fond, mais encore la forme de ce qu'elle devait lui dire. Elle commença donc ainsi :
— Je viens vous parler, lui dit-elle, de mon mari; je viens vous confier les craintes que j'éprouve et les espérances que j'ai mises en vous. Quoique nous ne soyons pas dans une église, ceci a le caractère sacré d'une coi fession, et ce que j'ai à vous dire sera, je res|ière, un secret entre vous et moi. Madame, reprit sévèrement l'abbé Norion, puisque ce n'est pas au piètre, mais à l'ami, à l'ami de votre mari que vous vous adressez, je ne puis accepter cette condition sans savoir ce que je vais entendre,
MAKOOERITE.
— Cû n'est pas une condilioti que je vous fais, ()it Isauve, cest une piièic que je ^'ous adresse; du resle, je laisserai a votre volunie de décider ce que vous voudrez à ce sujet.
L'aljbé Norton répondit par une légère inclination, etlsaure continua : . j. . . „
— Vous avez accueilli mon mari, monsieur, vous avez été et vous êtes encore son prolecteur, et, grâce à vous, il a conquis dans la carrière qu'il parcourt une place à laquelle d'autres ne fussent arrivés nu'après de longues années d'eflorts. ^ ,
Ma<l'ime Cliambol disait vrai et l'abbé Norton en était persuade; nini^ il sacrilia la vanilé qu'il pouvait lirer de sa bonne aciion an dé-ir de donner un averlissement sévère à madame Cbanibel, el U lui répondit froidement : . ,., ,
— Je n'ai pa< fait pour M. Chambel plus qu'il ne mentait, cl personne jusqu'à présent ne s'est étonné de le voir où il est et ou
il inérile d'elle. . .. , , , '
— Je ne pense pas avoir dit que mon maii avait olitenu plus (lo'il ne méritait, mais il l'a obtenu lorsque beaucoup d'autres qui le inérilenl aussi, ne l'obtiennent pas. C'est un bonlieiir pour lin, el ce bonheur, il vous le doit.
— Pardon, m.idame, fit l'abbé; mais je ne puis accepter cette ' dislinclion; chacun est ici-bas à la place qu'il doit avoir; et si d aulie> ne sont pas aussi bi^n et aussi vile arrivés que M. Chambel , ce<t qu'il v a dans leur caractère ou dans leurs passions des obstacles que Ic'monde n'apprécie pas et qui sont cependant la cause de leur peu de succès. , , , . . .-i
— Soit, monsi. iir, dit madame Chambel; je comprends qu il y a des esprits rebelles ou égarés par de fausses idées, qui ne savent pas se plier aux choses qui aident le mérile réel; mais celte noestion est tout à fait étrangère à celle qui m'amène près de vous. Oui monsieur, l'inlérèt mérité que vous portez à mon mari doit vous faire désirer qu'il le mérite toujours: on aime ceux qu'on i)rolése.
— Et ceux qu'on estime, dit l'abbcNorlon gravement.
Votre estime est un honneur pour M. Chambel, dit Isaure ;
mais l'eslime des hommes s'adresse quelquefois à des qualités qui ne regardent que leurs rapports entre eux.
— Quel homme a le droit d'aller au delà?
— U y a, monsieur, l'ami, le bienfaiteur, et, si vous daiçnez me pei mettre de vous parler comme je l'éprouve, il y a le prèlre.
— Ni l'ami, ni le bienfaiteur, ni le prêtre, madame, ne doivent venir que lorsqu'on les appelle. „ .
— Eh bien ! monsieur, dit Isaure, je vous appelle, moi, non pas à mon aide, car je n'y ai aucun droit, mais à l'aide de M. Chambel, qui se perd, qui s'égare. ,^. „,,.j. • '
— Vous accusez votre mari, madame ! fit 1 abbe d une voiv se-
— Hélas ! monsieur, je l'accuse d'une faute pour laquelle l'indub'cuce du monde est acquise; et comme celle de la religion est acquise à loulcs, celte accusation grave pour moi, ne l'est donc
pas pour lui? , ., ,, j-, r.
Cependant, madame, il se perd, d s égare, avez-vous dit. Ces mots sont graves, ils sont cruels, cl s'ils ne doivent arriver qu'à une accusaîion lécère, ils me font craindre que vous ne vous soyez pas rendu un compte assez sévère des sentiments qui vous font
'Jusqu'à ce moment, madame Chambel avait été vis-à-vis l'abbé Norion comme une personne qui veut pénétrer dans une maison, et qu'on ne repousse pas précisément, mais devant laquelle on se place de quelque côlé qu'elle se présinle; Isaure ne put pas s'imaeiner' qu'il y avait chez l'abbé Norton un parli pris de ne pas lui laisser aborder la queslion, et supposant que c'était sa propre faute si elle n'avait pas encore fait nu pas dans ce qu'elle venait demander à M Norton, elle se décida à aborder tout droit la confidence.
— Snvez assez bon, monsieur, dit-elle, pour ne pas vous arrêter à des mots qui en disent peut-cire plus que je ne veux leur en
faire dire. ... , , ,
— iMadame c'est que l'exaeeralion des mots est une chose pernicieuse, eu ce sens qu'elle habitue l'esprit à une égale exagération Si, pour une faute légère sans doute, si même elle existe, vous dites que M Chambel s'égare et se perd, que direz-vous donc s il manquait aux plus saintes lois de l'honneur?
— C'est qu'il y manque monsieur, s'écria Isaure poussée a bout par tous ces principes rigoureux de discussions jésuitiques, car les lois du mariages sont sainles! .
— Oui, madame, dit l'abbé Norton d un ton impassible, malheur à nui Y manque et à qui y a manqué !
Ce iiiot pénétra dans le cœur d'Isaurc comme un coup ,1e poignard- loule la violence qui venait de se soulever eu elle relomba comme frappée au cœur, el elle demeura un moment immobile, les yeux baissés, froide, anéantie. L'abbé Norton était calme comme un martyr qui souflre les plus airoces douleurs, l'œil fixé sur le
*^"isaure était vaincue, elle l'élait réellement; car l'abbé Norion était pour elle l'homme irréprochable, qui a le droit d'être severe
et qui .s'est fait un devoir de remplir sans pitié son minîsjére de sévérité. Elle se recueillit un moment et reprit enfin d un ton soumis :
— Oui, monsieur, vous avez raison, malheur à celle qui y manque I... Celte parole est vraie, elle est juste, elle est méritée : mais vous avez dit aussi : Malheur à celui qui y manque ! el mon man y iiianque.
— Vous appelez donc le malheur sur lui ? dit l'abbe Norton encore plus sévèrement.
C'était trop: Isaure releva la tôle, et son regard de feu pénétra dans le regard glacé de cet homme. Une inspiration vint à Isaure, et, au lieu de parler en femme qui tremble, elle prit la parole d'un ton haut et décidé, et répondit : ,
— Non, monsieur, je n'appelle pas le malheur sur celui qui esl mon mari; j'appelle pour lui des conseils qui puissent l'eclairer cl qu'il ne puisse refuser d'entendre ; j'appelle pour lui une main qui le relire de la mauvaise voie el qu'il ne puisse repousser; ces conseils, ce sont les vôtres, cette main, c'est la vôtre, monsieur.
L'abbé , à son tour, avait été dominé par ce fier regard et cet énergique accent, et avant qu'il trouvât quelque aphorisme de sagesse chrélienne à opposera madame Chambel, elle commua :
— Mon mari s'égare, monsieur, car le mari qui abandonne sa femme pour une autre, ment à li loi de Dieu.
— Vous êtes bien sévère, madame.
— El je n'ai pas le droit de rôtie, n'est-ce pas, monsieur.' Eh bien ! c'est parce que je n'ai pas ce droit que j'en appelle au vôtre. Coupable et condimnée, je ne veux pas douter de la justice de Dieu en voyant la même faute rester impunie.
— Je ne m'excuserai pas de ce que je vais vous dire, madame, parce que la vérité n'a pas besoin d'excuses ; mais souvenez-vous donc que la première punition du pécheur esl de voir le mal où il n'est pas, et que le doute que Dieu lui inspire sur 1 accomplissement envers lui de devoirs qu'il n'a pas respectes envers d'autres, est une preuve manifeste que sa justice parle au coupable, si elle parait se taire aux yeux du monde.
— Je ne doule pas, monsieur, je suii sûre, dit Isaure, dont le cœur, tenaillé par les paroles de l'abbé Norion, était près de succomber.
— Dieu seul esl sûr des choses de ce monde, madame '.
— Vous ne pouvez pas m'écouler, monsieur, dit madame Chambel comme il vous plaira; eh bien ! niousieur, continua-t-elle en se levant, l'œil en feu el la voix tremblante, malheur a ceux qui pèchent, comme vous l'avez dit, et alors malheur a celui qui me trompe et à la femme pour qui il me trompe !
— VUez, madame, et oubliez dans vos projets de vengeance que c'est votre mari à qui vous dites : Malheur ! car la jeune fille que vous voulez attaquer est au-dessus de vos accusalions.
I Isaure s'arrêta, et, regardant l'abbé Norton, il lut sembla com- ' prendre tout à coup la cause de cette dureté apparente, et elle
s'écria: ,, i- • i ■ »
I — Ah ! vous avez raison, monsieur, et celle-là, je le sais, est un ange de pureté et de chasteté, et je lui demande pardon en vous ! de^la coupable pensée que j'ai eue contre elle. Non, ce neat pab
de Marguerite qu'il s'agil ; il s'agit d'une autre. ^^ , , i L'abhé demeura stupélail ; il voyait que madame Chambel savait i la vérilé, et il lui fallut un moment pour se remettre. l>aure, qui I crevait trouver un cœur plus accessible du moment qu il ne s agissait" plus de Marguerite , Isauie reprit avec une sorte d efiusion : ' — Oui monsieur, il s'agit d'une autre plus habile et plus coupable que ne l'eût été cette malheureuse enfant ; enfin, monsieur,
—"Avant de prononcer un nom, madame, dit l'abbé Norton, refléchissez qu'une pareille aceusalion , même portée devant moi, peut être une calomnie. Déjà vous vous êtes crue sure; 1 etes-vous davantage? , , . , ,
Isaure s'arrêta encore ; elle n'avait pas ce qu on peut appelci une nreuvi' convaincante. , , ,,
La lettre de Marguerile disait bien que madame de Moreiuy aimait Chambel : Isaure n'en doutait pas. Mais était-ce la un témoignage à fournir à un homme comme labhe Nor on, et pour le lui fournir, ne fallail-il pas avouer comment elle se 1 elait
^' Ouèraveii à faire à cet esprit rigide el implacable, dont la parole froide et trauehaule coupait au ras du cœur tous les élans passionnés qui voulaient s'en échapper. -, „„ — Eh bien! soit, monsieur, dit Isaure avec des larmes , je ne nommerai personne; car, sûre de mon malheur, je nen ai pas la preuve irrécusable; mais, monsieur, la femme .lui le cause est mariée comme moi; son mari , comme le mien . est 1 un de vos obli 'es ; celle femme esl votre amie; qu'elle trouve en vous plus de p'roleclion que je nen ai trouvé! Protégez- a monsieur, en a rainenanl dans cet étroit sentier de la vertu qu elle a aussi abandonné ■ car, coupable comme moi, elle doit être punie coiuuio inoi ; et puisque la justice de Dieu a des vues si cac lees pour amener le chàiiment, peut-être suis-je destinée , tout indigne que je suis , à
MAKiiUERlTË.
ai
dévoiler Viiuligne conduite de cette femme. Je ne vous dirai pas
son nom, monsieur; mais prenez garde pour elle... cetle femme...
A ce moment, un domestique entra et annonça l'abbé Fortin.
— Qu'il entre, dit l'abbé Noiton , qui ne fut peut-être pas fâché (l'une interruption qui le délivrait d'une confidence trop menaç.mle.
L'abbé Fortin entra , et madame Chanibel s'élant levée, lui dit :
— Monsieur l'abbé, voici une lettre qui vous était destinée , et que vous eussiez reçue hier si je ne m'en étais indignement cmpaiée...
Puis, se tournant vers l'abbé >'orion, elle ajoula :
— Cette lettre renferme le nom de celle femme, monsieur. Si vous ne l'avez pns deviné, M. Fortin pourra vous le diie.
A ces mois elle sortit désespérée, et les deux prclres restèrent en présence.
L'abbé Norton et l'abbé Forliu avaient suivi des yeux madame Chambel , puis ensuite ils s'étjienl regardés comme deux honmies qui ont à s'intenoser niuluellement, et qui cependant ne voudraient faire le premier pas ou dire le premier mot ni l'un ni l'aulre.
L'abbé Forlin jeta ensuite les yeux sur la lotire qui venait de lui êiro remise d'une façon si inattendue, et reconnut récrilurc de Marguerile. Si celle lellie lui eiit été remise une minute plus lot, et si cetle visite n'eût peut-être pas eu lieu, l'événement de celle histoire était enlièremenl changé.
M. Norton regarda aussi cette lettre , qui renfermait un nom qu'il avait très aisément compris; mais ce qu'il eût voulu savoir, c'était la main (]ui avait écrit cette lellre, et surtout comment ce nom s'y trouvait, avec quelles accusations, quelles circonslançes, quelles preuves. ^
D'après les derniers mots de madame Chamhel , elle disait l'intrigue de son mari et de madame de Jlorency, et elle le disait à un homme qu'il était difficile de ne pas comprendre et dont on ne pouvait évincer les réclamations comme celles de madame Chambel.
L'abbé Forlin hésitait à lire la lettre de Marguerite par un simple senlimenl de convenance, M. Norton lui dit:
— Si vous pensez , monsieur, que cetle lettre puisse vous apprendre des choses qu'il vous soit ulile de savoir immédiatement, lisez-la, j'attendrai tout le temps qu'il vous conviendia pour apprendi'e le but de votre visite.
— Le but de ma visile, monsieur, dit l'abbé Fortin après un moment de réflexion, doit rester tout à fait indépendant de ce que renferme cette lettre, quoique peut-être elle me dise ce que je suis venu vous demander ; mais c'est de vous et de vous seul que je puis et que je dois l'apprendi'e. Cetle lettre est de Marguerile, monsieur, et cependant je vous demande encore ce qu'est devenue cetle jeune fille ?
M. Norton s'était trop bien proparé à une explication, pour que la question de M. Forlin l'étonnàl; cependant il lui fallut tout son pouvoir sur lui-même pour dissimuler la colère qu'il éprouva en apprenant que la lellre soustraite par madame Chambel, la lettre qui accusait madame de Morency, élalt de Marguerile.
Mais il avait décidé d'écarter SI, Forlin de son chemin, et cette circonstance lui vint en aide.
Ceci était un bien petit intérêt dans les vastes combinaisons de l'abbé Norton, mais son esprit élait également absolu pour tout ce qu'il voulait. D'ailleurs l'abbé Forlin lui semblait un homme qu'il ne devait laisser à aucun prix pénélier dans sa vie , pour quelque intérêt, si minime qu'il fùl, ou si étranger qu'il parût èlre à des projels d'un ordi'e très élevé.
li est fort peu important que l'homme qui entre dans votre maison y vienne pour une cause impoilanle ou pour un accident indifférent; ce qu'il importe, c'est qu'il ne puisse y voir , surlout quand c'est un homme capable de démêler la vérité de ce qui s'y passe, et qu'il peut en témoigner.
M. Norton pensa à se défaire de l'abbé Fortin, et y procéda avec celle lenteur calculée et ténébreuse qui lui avait toujours réussi, et pour cela il répondit sans que sa voix semblât altérée par la moindre émotion:
— Yous m'avez signalé, monsieur, pour mademoiselle Marguerite, un danger peut-être imaginaire; mais je l'ai accepté comme réel, et j'ai retiré mademoiselle Marguerite de la maison où elle élait exposée aux attaques d'une femme égarée par une passion aveugle. En cela j'ai suivi vos conseils. J'ai placé celle jeune personne dans une maison dont le choix vous paraîtra convenable, je l'espère. Elle est dans la maison religieuse des Dames de...
— Me sera-t-il pei'mis d'aller la voir?
— Quand il vous plaira et comme il vous plaira, monsieur.
— je vous remercie sincèrement de cette permission, monsieur, dit l'abbé Fortin , surpris de celte réponse catégorique à ses questions.
— Mademoiselle Marguerite a foi en vos conseils, monsieur; ce
sont ceux d'un homme prudent et austère, je le pense ; j'aime à croire qu'elle en profiter» mieux qu'elle n'a fait.
— Je l'espère , monsieur ; j'espère ramener dans son âme le calme qu'elle a perdu : mais vous le savez, monsieur, nul n'est le maiti-edes sentiments qui l'agitent; la vertu même n'est si recommandable que parce qu'elle en domine la violence.
— Vous avez raison, monsieur, nul n'est maîlredeses senlimenls; mais chacun est le maître des actions qu'il fait, et mademoiselle Marguerile a déjà prouvé que ce n'étaient pas seulement des sentiments involontaires qu'elle avait à combattre , mais des actions rcpréhcnsibles qu'elle avait à réparer.
— Elle, monsieur! dit vivement fabbé Forlin, Marguerile a pu faire quelque chose derépréhensible !
— Celle lettre que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître, dit M. Norton, de ce ton impassible et sec dont il parlait quand il élait profondément irrité, celle lellre en est la preuve.
— Si vous le croyez ainsi, monsieur, reparlil l'abbé Fortin, avec le vif enlrainement d'un cœur confiant, lisez -la, j'espère que vous y trouverez sa juslificalion.
En parlant ainsi, il tendit la lettre à l'abbé^ Norton, qui la repoussa par un signe ^e la main et par un léger mouvement de tête.
— Non, monsieur, dit-il; je ne veux pas en savoir plus que je n'en sais. Cette lettre seule est une faute. J'avais dit à mademoiselle Marguerile que, pour des rai-wns que je ne pouvais lui révéler, sa présence dans la maison des Dames de devait rester
ignorée,
— Même de moi? dit l'abbé Forlin.
— Même de vous, monsieur; et j'avais dit à mademoiselle Marguerile que je me réservais de vous apprendi-e le lieu de sa retrailc.
— Mais peut-être, en m'écrivant, ne me l'a-t-elle pas dit, fit l'abbé Forliu en brisant le cachet de la lettre de Marguerile.
Dès les premières lignes, l'abbé Forlin baissa les yeux d'un air confus; car, si nos lecteurs se le rappellent, cetle lettre dit, dès le commencement, en quel asile l'abbé Norton désirait conduire Marguerile.
Celui-ci n'eut pas l'air de comprendre la confusion de M. Fortin; il altendit que le vieux prêtre humiliât, par un aveu, l'ispoir orgueilleux qu'il avait conçu de l'innocence, de Marguerile.
— Elle vous a désobéi, monsieur, dil l'abbé Forlin en baissant la tète.
— El elle a amené ainsi le scandale que je voulais éviter. La manière dont je viens de répondre à vos questions vous doit prouver, monsieur, que la défense que j'avais faite à mademoiselle Marguerite n'avait pas pour intention de la priver de vos conseils.
Mais d'après vos avertissements, d'après les cmporicmcnis de la femme qui sorl d'ici, emportements contre lesquels vous vous èles élevé comme moi, j'avais prévu (jne cette femme voudrait connaître à tout prix l'asile où se cachait celle qu'elle supposait sa rivale. Ce secret, conlié à une des personnes de la maison de madame de Morency, pouvait èlre aisément arraché à une indiscrétion verbale par une femme qui n'a pas craint de la surprendre dans une lettre close.
Mes précautions n'étaient donc pas trop minutieuses; et si je n'en ai pas confié le motif à mademoiselle Marguerite, c'est que, d'après ce que vous m'avez dit d'elle, monsieur, je n'ai pas voulu porler la lumière dans cette âme qui, selon vous, ignore les sentiments qui l'agitent.
Pendant que l'alibé Norton parlait ainsi, M. Fortin, tout en l'écoutant, avait parcouru du rcg.ird la première page de celle longue confession de Marguerile, et il y avait vu iju'elle disait à chai|ue instant fignorance où elle élait de la cause du désespoir quis'élait emparé d'elle; il reprit donc avec ce même entraînement confiant qu'il avait déjà montré.
— Lisez donc cette lettre, monsieur; vous y verrez que j'avais bien jugé de l'état de l'âme de Marguerite, qui cherche, sans pouvoii- le comprendre, d'où lui vient le malheur qu'elle éprouve.
L'abbé Norton repoussa la lettre par le même geste sec et lent qu'il avait déjà employé, et reprit :
— Qu'elle ne voit' pas clair en elle-même, monsieur, je veux le croire; mais peut-être si, au lieu de porter ses regards sur ceux qui l'entourent, peut-être que si, au lieu de se faire juge des autres, elle s'était mieux considérée elle-même, elle n'eùl pas autorisé la femme qui sort d'ici à accuser une femme qui avait donné l'abri de sa maison à une orpheline.
L'abbé Forliu ûl un mouvement, mais M. Norton reprit aussitôt :
— Vous l'avez entendu comme moi, monsieur, celte lettre renferme un nom que je n'ai pas voulu eulcndre, parce que ce nom était celui d'une femme qu'on accusait de manquer à ses devoirs. D'après ce que vous m'avez dit lors de noire première entrevue, vous devez savoir quel est ce nom.
L'abbé Forliu paraissait douloureusement surpris do voir que
MARGUERITE
M. Norton avnit si nottiTnpnt rnhnn, cl il xe taisait on baissant la Ictc. Co fut alors que M. Norton, donnant plus d'accent à son regard et à sa \'oix, ajouta :
— Ce nom que vous n'avez pas craint de prononcer, votre pénitente, monsieur, n'a pas craint de l'écrire, et en me désobéissant, elle l'a iivié à la femme sans frein, contre laquelle j'avais voulu la protéger elle-même, et elle seule; car d'après vos propres paroles, celle jalousie ne menaçait que mademoiselle Marj>uerite.
Si ifjnorante d'elle-même, elle est d'une grande perspicacité envers les autres. D'où lui vient tant de savoir, monsieur? Vous qui, dès sa plus grande enfance, avez été appelé à diriger son espiit, pourriez-vous me l'apprendre'?
A cette interrogation accusatrice, l'abbé Fortin regarda M. Norton d'un air caliue e'.
ferme.etillui répliqua:
— La vie d'un prêtre obscur comme moi , monsieur, ne vous est pas, je le sais, assez connue pour pouvoir vous répondre de la pureté des conseils que j'ai pu donner à celle que vous appelez ma pénitente; sans cela vous ne m'eussiez pas adressé cette question.
— Je ne doute nullement, monsieur, de la pureté de vos conseils; je CDiisidère le résultat qu'ils ont produit et j'ai peut-être le droit de m'alarmer en pensant que celle qui les comprend si mal continuera à les entendre.
— Je ne suis ni un Ibéologien célèbre par mes écrits, ni un prédicateur fameux par mes sermons; mais je crois avoir assez bien compris la mission que je me suis imposée pour ne pas me croire responsalile d'une laute, si tant est qu'elle existe.
— Chacun comprend sa mission à sa manière, repartit l'.iblié Norton; mais Dieu n'a pas donné la lumière h tous les dévouements, il n'a pas donné la force à la main de tous ses serviteurs.
Il y avait dans la manière dont ces paroles furent dites une expression de dédain sur laquelle complaît sans doute l'abbé iNorton pour irriter l'amour-propre de son antagoniste, et le pousser, dans un mouvement de vanité blessée, à abandonner la parlie.'
Mais l'abbé Fortin se contenta de souiire et lepartit doucement :
— Je crois vous avoir déjà dit, monsieur, qu'il est des liauteiirs d'où l'on voit mal les choses qui sont en bas, quelle que soit l'éteuilue du regard. Le général qui, du sonunel d'une colline, dirige toute une armée, sauve la pairie; mais c'est le modeste médecin, qui marche dans la foule, qui sauve le blessé sur le champ de bataille.
A cette phrase de M. Fortin, l'abbé Norton, flatté de la comparaison, adoucit un peu la raideur de son arcent, et reprit en examinant l'ellet de ses paroles sur celui à qui il les adressait.
— Mais, monsieur, n'est-il pas déplorable que ceux qui pourraient prendre nn certain rang dans celle grande bataille le désertent pour s'adonner à des soins obscurs cl indignes d'eux?
Cette insinuation, faite cependant avec toute la retenue possible, ] parut frapper vivement l'abbd Fortin. 11 su recula d'un pas et se
redressa de toute sa hauteur, et regardant alors l'abbé Norton tout à fait en face, il lui dit d'une voix sévère :
— Je sui-; prêtre, monsieur, pour prier et pour consoler.
L'ex[)lic ilion commencée entre ces deux hommes pour nn intérêt en apparence tout à fait minime, et où elle s'était débattue si mal à l'aise, venait enfin d'aborder le véritable sujet qui les divisait.
Du moment qu'ils s'étaient rencontrés, ils s'étaient sentis ennemis; et si la prudence de l'abbé Norton lui avait ins|)iré d'abord de se défaire de son adversaire par de petits moyens cauteleux, il n'était pas homme à reculer lorsqu'on l'abordait avec cette assurance que venait de montrer l'abhé Fortin, et il répliqua :
— Oui, monsieur, vous êtes prêtre pour piier et pour consoler,
mais vous êtes prêtre pour combattre : et quand la société, depuis son sommet jusqu'à sa base, est dévorée de vices, gangrenée d'incrédulité et de principes mortels, le prêtre qui prie pour extirper les vices, et qui attend le repentir du crime pour lui rendre la foi, ee prêtre n'accomplit pas sa mission , soit qu'il ne l'ait pas comprise, soit qu'il la déserte.
— Oui, monsieur, I vpondit l'abbé Fortin, le prêtre qui ne dit pas tous les jours à ceux dont le Seigneur lui a confié l'âme : « L'œil » de Dieu vous voit et » vous juge; suivez sa « route, qui est celle » de la justice, sans » vous laisser cpou- " vanter par les cla- » meursdes méchants; » car cette clameur est » la première gloriû- » cation de votre ver- » tu; X celui qui ne dit jias au péchenr : « Ks- » pèreen ton repentir;»
celui-là ment à la loi du Soigneur, qui a dit:
Je pardonnerai.
L'abbé Norton haussa les épaules avec un mouvement manifeste de dédain :
— Itienheureuxceux qui marchent dans cette voie facile et cachée, s'ils n'en voient pas de plus vaste et de plus rude. Mais le devoir de l'un n'est pas le devoir de l'autre; et celui qui ne prend qu'un léger fardeau lorsqu'il peulen porter un plus pesant, déserte la cause du Seigneur r comme celui qui iette sa charge sur la ferre.
— Uienheureux plutôt, dit l'abbé Fortin, celui qui na pas 1 orgueil de tenter plus qu'il ne lui est permis et qui ne sème pas sa marche de cœurs abandonnés et d'esprits qu'il laisse au milieu de la roule dans le doute et le désespoir.
— De tous les orgueils, dit l'alibé Norton en regardant pour la première fois M Fortin en face, le plus déleslable aux yeux .lu Seigneur c'est celui de la feinte humilité. — C'est pour cela que je suis fier de la tâche que j'ai choisie. — Et que vous blâmez celle que d'autres se sont imposée. — Je ne la blâme pas, je la déplore.
Vous êtes donc un bien tiède soldat de la cause du Seigneur, que vous pleuriez sur les elVorls que d'autres, plus ardents sinon plus puissants, tentent pour son triomphe?
— Monsieur, dit 1 abbé Fortin d'un Ion ferme, mais retenu, le modeslc bon sens qui m'a servi de guide en ce monde, ne me per-
rjrii. Imiir n.ir^ WiKIsr, ruf Bonipirli , »».
l'ius il paraissait agité, plus le sang-froid doctoral de M. de .Moreiicy semblait s'accroître...
M\Rr.uERrrE.
mot de voir Han? ces ofToiL, qii un combat d'intôièls humains hors de la voie par laquelle le Seigneur doit Iricimpher.
— Vous oubliez que tout à l'heure vous reconnaissiez la supériorité du général qui sauve la patrie, tandis que le médecin obscur sauve seulement le blessé?...
— Oui, inonsieur, et si voua aviez pesé chacun de mes mots, vous auriez compris que ce n'est pas sans intention que je me suis servi du mot patrie.
« Notre patrie, à nous, c'est la foi. «
— Je comprends votre distinction, monsieur, dit l'abbé Norton, et elle me fournira mon meilleui- argument.
Eh bien! monsieur, quand la patrie, quand la foi est en danger de périr parce qu'elle est corrompue dans son premier principe, dans le principe social eiilîn, le premier devoir du prêtre est de renverser, d'extirper, d'anéantir ce principe mortel et pervers d'où découle toute l'immoralité sociale.
Monsieur, monsieur, ajouta l'abbé Norton en se grandissatit pour la première fois aux yeux d'un étranger à la grandeur du rôle qu'il cioyait jouer, la lutte du prêtre, dans ces temps d'anarchie et de désordre, n'est puissanteet productive qu'à la hauteur où je l'ai placée.
— Eh bien ! monsieisr, dit l'abbé Fortin, parlons sans figure :
vous attaquez le gouvernement actueJ parce que son principe vous parait mortel à la foi !
— Oui, monsieur.
Quand c'est en vertu de serments trahis, de perfides ambitions réalisées, de prosci iplions coupables qu'un gouvernement existe, celte existence est l'excuse de tous les crimes qui en tirent la conséquence fatale qu'on peut glorifier en bas ce qu'on glorifie en haut.
— Jlais plus haut , monsieur, dit l'abbé Fortin, plus haut que les gouvei'nemenls et les piètres qui les jugent avec tant de sévérité, plus haut y a-t-il glorification?
Au lieu d'arrêter la pensée sur le mal qui se fait ici-bas , dans quelque sphèie élevée qu'il ait lieu,s'il a lieu,
élevez Je regard de l'homme i-usqu'à la Divinité, et il ne tirera pas des événements humains les conséquences fatales que vous êtes le premier à lui montrer. Notre mission n'est pas d'organiser les ressorts matériels de l'état, monsieur, mais d'Etablir le culte du bien dans les jimes.
Remplacez par votre prédication quotidienne l'espérance du lendemain par l'espérance dans rélcrnité; donnez, comme Dieu vous le commande, le respect des enfants à leurs parents; comptez aux pauvres leur malheur comme une épreuve et non comme un droit; lendez aux familles la fraternité qui n'existe plus; inspirez aux époux la fidélité que Dieu n'a pas imposée seulement au plus faible; dites aux humbles qu'ils seront élus, mais non pas qu'ils sont humiliés; aux faibles d'espiit, qu'ils seront les premiers dans la grâce du Seigneur, et non pas qu'ils méritent d'être les premiers sur la terre; prêchez aux ambitieux la modération, et n'appelez pas leur chute; donnez enfin a tous la charité, cette vertu immense
Cliambel murmura un nom de baptême d'un ton plein d'amour.
plus difficile à exercer lorsqu'il s'agit d,^ laisser au riche que lorsqu'il s'agit de donner au pauvre; mai chez à la conquête des àines, à l'établissement des vertus chrétiennes, et vous aurez fait pour l'humanité et pour Dieu ce qui est le devoir du prêtre, vous aurez ciéé un ordre moral supérieur à toutes les formes mobiles de la société, vous aurez assis la société sur la base éternelle, au lieu de l'étayer sur un appui fragile et périssable comme tout ce qui est de ce monde; appelez à vous tout ce qui est homme, et par conséquent tout ce qui soiitl're et tout ce qui a besoin d'espérer; raffermissez sa foi, relevez son courage, montrez-lui la vertu pour sentier, et le salut éternel au port, et vous pourrez, sans remords et sans crainte d'avoir manqué à voire mission, vous pourrez dire comme Jésus-Christ : « Rendez à César ce qui appartient à César.»
— Mais si cela ne lui appartient pas? s'écria l'abbé Norton, qui avait écouté avec un sombre mécontentement la parole solennelle et forte de M. Forlin.
— Qui vous en a fait le juge? répliqua celuici. Trop haute ou trop basse, cette question n'est pas de mon domaine ni du vôtre ; pour le prêtre humble et obscur, qui descend dans 1 âme des affiigés pour la fortifier et la consoler, elle n'existe pas.
Le plus souvent la souffrance vient à l'homme de sa nature, de ses passions, et non pas de sa position sociale. Saint François de Sales descendait-il dans les bagnes pour crier aux coupables qu'ils étaient mal ju- £Cés, et qu'il leur fallait briser leurs chines et tuer leurs gardiens ?
Saint Vincent de Paul ramassail-il les enfants nouveau-nés pour apprendre aux innocents à maudire leurs mères coupables?
Ces saints prêchaient aux coupables la résignation, aux innocents le pardon.
Pour celui qui croit que la parole s'étend assez loin pour convier l'humanité à la reconnaissance de la vérité éternelle, cette question n'existe pas davantage; car sans cela, cette voix resterait aux limites d'un Etat pour y discuter sa forme et son droit avant toutes choses.
Rappelez donc vos missionnaires dos Améiiqucs! rappelez-les de l'Inde! rappelez-les de l'Ocoanle! qu'y vont-ils faire, à votre sens? Prêcher quelques prosélytes obscurs, quand le mal général vient de principes mauvais, contestables, absurdes.
Si vous avez le droit de décider ici des intérêts temporels de la politique, comme prêtre, vous avez ce droit partout; si vous vous imposez, comme prêtre, le devoir d'attaquer l'organisation politique comme le principe corrupteur, vous devez remplir ce devoir par» tout; car la religion du Clirist ne reconnaît ni limites, ni peuples, ni origines diverses, ni nationalités : l'humanité est son domaine, et ce qui est bien ici ne saurait être mauvais là-bas.
— Ceci, monsieur, dit l'abbé Norton, est un sophisme qui ne vaut pas la peine d'être discuté; la conséquence que vous en avez tirée vous en démontrera l'absurdité.
Non, monsieur, nous n'abandonnerons pas la prédication, qui doit cclairci' patiemment et humblement les peuples demeurés en-
MARGUERITE
core dans l'ignorance; nous procdciorons avec les moyens qui son m noire pouvoir pour faire triompher la parole evnuseliqMe. s faible« que soient ers moyens; mais, lorsque D.on nous a donne .ci la force de faire triomplier la foi par la rcsl.tul.on d un prmcjpe sacré nous manquerions à sa rolonté en jetant loin de nous la foi ce qo-il a mise dans nos mains. - Ainsi, monsieur, répliqua 1 al. l.e Fortin , lorsque cette humble prédication que vous portez au loin vous aura doîiné chez, d'autres peuples la force .|iie vous vous cro>ez ici, vous chercherez donc alors si le principe PC-l'^'T-V',;],'''!'' 'i; s'i ne l'est ras h. votre avis, vous le renverserez? El quel sera le niincine que vous mettrez à sa place, si vous ne respectez pas celui n v^st^ Ce sera sans doute pour aller chercher dans le passe celu qui aura été. Et à quelle limite du passe vous arretcrez-vous? et si vous V posez une limite, savcz-vous ce que vous y rencontrerez? Là, le droit imprescriptible d'une famil e; ici, le droi antique d'une oligarchie; ailleurs, le droit temporaire d une mullUude. Tous ces droits, vous les consacrerez donc a cote les uns des autres, comme le principe vénérable et immuable de I organisalion pohliaue'' vous serez donc monarchique, oligarchique ou démocrate, se on 'les faits existants ou accomplis? et vous serez oblige de proclamer alors celte vérité qui éclaire le monde, qui vous presse, qui vous condamne, qui vous réduit à l'impuissance : c est que la relioion n'est vraie et éternelle que parce qu elle part d un piincipe qui est au-dessus de toutes les organisations poliliques; c est qu elle est possible, comme la vertu, sous tous les gouvernements; e est nu'elle est comme la lumière du soleil, que nul pouvoir huniaiu ne peut voiler à l'humanité, cl qui réchaullb également 1 esclave des satrapes de l'Inde et le ciloyen du Nouveau-Monde. \ous êles pre re comme moi, monsieur, eh bien! je vous dis, moi : rendez les hommes forls contre leurs passions, et vous les aurez fails assez libres- rendez-les vertueux , et vous les aurez faits assez heureux; rir vous leur aurez donné l'éternelle force et 1 éternel bonheur, (tue si vous ne croyez pas celte mission assez vaste et assez haute, que si vous voulez faire plus .pie n'a fait le Christ jetez votre robe de prêtre ne touchez pas à l'hostie, descendez de la cna.re, revêtez les armes du monde, prenez une épée ou une plume, montez a la tribune faites triompher vos opinions, si vous les croyez justes; mais ne dites pas que vous prêchez la parole de Dieu, car vous ne parlez que des intérêts Iraiisitoires de 1 homme : 1 intérêt elernel n'est plus votre but. Ce champ des âmes, qui vous a paru si étroit, est désormais trop vaste pour vous. Vous avez le droit de parler au forum de votre pavs, mais vous ne pouvez plus parler a 1 humanité; vous pouvez êlie le chef d'un parti qui se compte par cent mille hommes, mais vous n'èles pas le pasteur de ce troupeau qui ne se nombre pas; vous pouvez être un homme politique, mais vous n'êles pas un prêtre. .,,...-.-
L'abbé Fortin, en parlant ainsi, s'etail anime d une expression véritablement inspirée, et, quoique l'ahbé Norton 1 écoutât d un au; sombre il y avait en lui une sorte de satisfaction intérieure, qui probablement venait de la part que lui faisait son antagoniste. Aussi lui répondit-il d'un ton où perçait son orgueil pohtique au milieu de son indignation afleclce : - Dieu jugera, monsieur, si j ai abandomié sa cause en la défendant comme je le fais; mais je suis encore prêtre, monsieur, prêtre pour dire la veii e et pour 1 atleslei par ma mort, s'il le fallait. — Monsieur, lui dit sévèrement I abbe Fortin, les insensés qui attaquent la société a main armée daus les rues, meurent pour attester ce qu'ils croant la vente et ils n attestent que leur aveuglement. - Leur aveuglement! dit 1 abbe Norton avec une colère concentrée; mais celui qui juge si fieremen n'est-il pas le premier aveugle? - Celui qui at este Dieu ne peut se tromper; celui qui ne tire pas sa lumière de lui-même, mais de la parole divine, est rarement aveugle. , , ,, , ,
Il Y eut un moment de silence où l'abbe Norton lutta contre le désir de continuer cette discussion; mais il résista a ce desir, et s'inclina devant M. Forlin d'un air impératif : —Je n ai quiin exemple de cette infaillibilité, monsieur, et, comme il me semble mrelle n'a pas sulfisammenl éclairé l'âme qui lui a ete confiée je Jésire qu'elle ne soit plus confiée qu'à des conseils plus humbles, mais qui seront peut-être mieux compris.-C est-a-ûiie, monsieur, reprilVabbé Forlin, que vous me défendez de revoir Marguerile.- Jc vous en prie, sinon comme prêtre, du moins comme celui qui s'est char^'é jus.iu'à ce jour de son exislence, de son avenir cl de sa fortune. —J'obéirai, monsieur, j'obéirai jusqu au jourou Marg'ierite m'appellera. Je vous avertis que j'irai demain si cette lettre m'appele aujourd'hui. - Et de quel droit, s ecna 1 abbe Norton, osez-vous vous mêler du sort de celte jeune fille? - Du droit que vous avez abdiqué, du droit du prêtre (lui doit venir quand une âme en peine l'api-elle, du droii du prelre qu. d(ut la cousnial.on aux aflligés innocents comme Marguerite, ou coupables comme la femme qui sort d'ici. . , , A ces mots, l'abbé Fortin salua et se retira.
Lorsque madame Cbambel sortit de chez l'abbe Norton , elle se jeta tout en pleurs dans la voilure qui l'attcndail a la porte. Le cocher lui avant demandé où il fallait la conduire, elle lui répondit, sans penser'à ce qu'elle disait : — Où vous voudrez. .....
Le brave phaélon avait considéré qu'il avait pris le matin, a luiii heures, une femme qui était venue le chercher à pied sur la place, qu'elle était belle, que sa jeunesse avait dépassé cependant 1 âge des timides sentiments et des premières amours qui doivent durer toujours; il avait remarqué que cette femme avait 1 air inqiiiel quand elle était montée dans son carrosse, <iu'il 1 avait conduite a la porte d'un vaste hôtel, où il l'avait attendue deux heures, et qu'elle en sortait pâle, tremblante, éloullant de larmes et de sanglots. Pour un cocher de fiacre qui n'est pas un jeune rustaud de l'Auvergne, mais un vétéran de la place, qui connaît le creiir numain pour l'avoir promené depuis trente ans dans les rues de 1 ans, l'histoire de tout cela était facile à faire : cette dame s'était ecliappee de chez son mari pour aller clandestinement surpreiidie un amant qu'elle soupçonnait de la tromper; il y avait eu une scène, une explication, et elle venait d'être assurée de son malheur; une rupture avait été la suite de ce qu'elle avait découvert, et la pauvre veuve s'en retournait tout en desespoir chez son mari et près de
'^ Or il' ne fallait pas rentrer avec des yeux rouges et un visage défait • il fallait le temps nécessaire à la douleur pour se contenir. Voilà pourquoi on avait dit : « Où vous voudrez. «
Bien, se dit le cocher ; les Champs-Eh-ées sont a deux pas, au bout le bois de Boulogne ; une tournée de deux heures , 1 air est frais, et la petite dame rentrera chez elle pimpante et relaite comme une rose qui vient d'éclore. .
Sur ce il monta sur son siège et se mit a trotter dans 1 avenue des Champs-Elvsées, de ce pas si indiscret quand il y a deux visages dans une v'oilure, mais diilicile à expliquer quand il ne s y trouve qu'une seule personne. .... ,
Isaui-e ne fit d'abord nulle attention a 1 endroit ou on la conduisait ; sa douleur, sa colère, longtemps contenues . débordaient en elle-même ; elles envahissaient son âme, et elles y jetaient un trouble, une confusion, oi'i les pensées les plus opposées se mêlaient, se heurtaient, se brisaient l'une l'autre.
« Ah ' se disait-elle, cet homme m'a compris, et c'est moins ma « faute qu'il a repoussée que le crime de cette femme qu il a )) voulu protéger.
» Mais pourquoi la protege-l-il .'
« Parce qu'elle a cache le scandale de ses intrigues sous des » apparences où tout le monde voit, mais qu'on est convenu de ne
" rAuiT'donc une dissolution sans frein, mais de l'hypocrisie, « voilà son droit à la protection du monde, et qui plus es ta la „ protection d'un homme dont la sévérité de mœurs est attestée « même par ses ennemis. Est-ce de la justice? Non.
» Eh bien ' ce que le inonde n'a pas fait, je le ferai, moi ; je re- „ mettrai celle femme à sa place, je la descendrai a mon niveau ; » que dis-je? je la jetterai sous mes pieds, je dirai tout ce que je
" r Mais que sais-ie qu'on ne sache déjà et qu'on ne rc-specte, « parce qu'il convienl à un mari imbécile et tache d accepter tous n es affronts? Où trouverai-je un appui qui me soutiendra contre „ die ''Personne; et pour avoir dit la vérité je passerai pour avoir « calomnié ; et puis, quand je réussirais à me venger, à quoi cela » me servira-t-il? M'aimera-l-il mieux quand je 1 auiai si Ç" '"-Ht- " ment blessé, lui qui ne m'aime plus lorsque je lui ai tout donne n de moi fortune, amour, honneur? ,• „
« Ah ' mieux vaut mourir... oui, ma tombe sera un abîme que „ je creuserai entre eux ; je serai le spectre qui viendra s asseoir " au milieu de leurs entreliens. Folle et mutile vengeance qui ne „ sera peut-être qu'un embarras de moins a leurs intrigues.
« Non ' non ! je veux vivre, vivre pour les épouvanter sans cesse « de mes' menaces; je tiendrai l'accusaliou sans cesse suspendue : JnTeSl^es;erei mari, si complaisant parce qu'il ai. son^^^^^^^^ ,, d'être sourd et aveugle, n'osera peut-être plus être si laihe, quai d « on lui mettra la lumière en face de lui, quand on luicnera la n vérité aux oreilles de tous. » , . i ■
C'est ainsi, et toujours, et à peu près dans le même cercle mais plus confusément encore, que roulaient les pensées d Isauie, sans qu'elle s'aperçût de l'endroit oii elle allait.
Mais enlin, comiiie les eaux d'un torrent qui, après seire piecipilées dans une vallée, v tourbillonnent longtempsjus(iu acequ elles irouvenl ou se fassent une issue j.ar où elles suivent un cours sinon cahiie, au moins régulier et dans un sens .letermine. toules ces tumultueuses pensées de madame Ch.ambel V'l''V*^''"i','n'-"^'f ,, ' w gèrent dans un sens uni.iue. Ce sens était celui de la lullc cl de la vengeance.
MARr.UERITE.
Et ce parti une fois pris, elle se reconnut en son àmo, f5c rendit un compte plus exact de ce au'ellu avait fait, dit, entendu, et fut 1res surprise de se trouver à renlrée du bois de Boulogne, où elle n avait aucun dessein d'aller. Elle fit arrêler la voilure et demanda au cocher pourquoi il l'avait menée en cet endroit. Le cocher lui expliqua comme quoi elle lui avait répondu : « Où vous voudrez. »
Et comme quoi, ayant cru remarquer que madame était indisposée, il avait pensé qu'une petite promenade au grand air ferait du bien à madame.
Isnure rougit d'abord d'avoir été si bien comprise par cet homme, et lui demanda l'heure qu'il était.
— Onze heures.
« Onze heures, pensa Isauré, et je suis sortie depuis huit heures! Que va pi-nscr Pierre? »
Celait le pi'emier mouvement d'une bonne pensée ou plulôl de ce sentiment accoulumc qui est dans la vie de ceux qui se sont crus aimés cl qui sont inquiets de l'inquiélude des autres.
.Mais aussitôt cette crainte d'Isaure se changea en une espérance. « Que m'importe, se dit-elle, ce que pensera Pierre ? Lui dois-je » un com|)te régulier de chaque inslant de ma vie, de chaque » mouvement de mon cœur, de l'emploi de tous mes instants? » Est-il soucieux de mes douleurs? s'occupe- t-il, lui, de ce que je » souffre ? El s'il doit souffrir, tant mieux ! Quelque sentiment qui » l'alarme, tant mieux! jalousie, crainte ou remords. Qu'il souffre » comme moi, c'est jusie, trop juste ! »
En vertu de celte conclusion, Isaure dit h son cocher de continuer sa course à travers le bois et d'attendre qu'elle lui donnât l'ordre de retourner chez elle.
Laissons-la promener ses projets de vengeance et de lutte, et retournons auprès de Chambel qui, voyant Tes heures se passer sans eulendre parler de sa femme, commençait à prévoir les plus affreux malheurs.
La pensée d'un suicide s'était déjà présentée à son esprit, et il y croyait, non-seulement parce que le caractère emporté de sa femme lui paraissait de nature à la pousser à une action de cette violence, mais encore parce qu'il s'imaginait en èlie digne.
Oui, c'est vrai, la vanité de certains hommes va jusqu'à ce point que la pensée qu'une femme peut se tuer pour eux e'hatouille agréablement celle féroce vanité. Ce n'est pas un désir, ce n'est pas un espoir, c'est quelque chose qui passe dans l'esprit comme un parfum byronien : on se voit un moment dans un vague nuage de grandeur romantique, comme nn don Juan pour quion se meurt; on pose à ses piopres yeux, dans un paysage fantastique, à côlé d'une tombe sur la(]uelle se penche un vasiesaule pleureur.
Tout cela n'est pas beaucoup plus arrêté, beaucoup plus sérieux qu'une idée de roman, de drame ou d'élégie, mais enfin on y pense, et cela n'est pas trop effrayant.
Il laul dire, à l'excuse des gens ainsi faits, que non-seulement ils ne diraient pas un mot qui pût amener ce résultat en vue de leurs idées poétiques. Une Ibis ce rêve passé, ils redeviennent des hommes à peu près comme les autres; et si par hasard ils font assez de mal pour qu'une telle catastrophe arrive, c'est qu'ils ont agi en vertu des passions communes, comme eût fait un agent de change qui li ompe sa femme , ou toute autre profession , antilillérciire de ce monde.
Donc, après avoir épuisé toutes les suppositions possibles, la supposition d'un suicide s'élait piéscnléo à l'esprit de Chambel ; elle passa dans son esprit comme nous avons dit ; et cela parce qu'il n'y croyait pas. Mais, à mesure que l'heure avançait, il y crut plus réellement, et alors il eut de sincèies et véritables alarmes; mais son embarras était énorme : où s'informer ? où aller? Il avait bien pensé à madame de .Morency, mais comment lui dire la vérité? comment lui dire l'accusalion d'Laure et ses menaces ?
Chambel commençait à perdre la tèle, à se repeulir et à penser qu'il eût mieux valu rompre une liaison qui pouvait amener de Icls événements, lorsqu'im mot de madame de Moi'ency le fit prier de passer chez elle.
Si Isaure, au lieu de continuer sa promenade, était arrivée à ce moment, à l'heure où Chambel, éperdu, n'avait plus que remords et terreur, tout se serait réparé peut-être.
I<aure eût compris, dans ce trouble qu'elle eût saisi à l'improviste, le reste d'un amour qu'elle avait tant aimé: Pierre eût peutcire eu de ces reproches désespérés qui disent si bien qu'on sont encore une part de sa vie et de son bonheur dans le bonheur d'un autre, et peut-êlre Isaure lui eût-elle alors parlé seulement de sa douleur, et non pas de ses droits; peut-être celte amertume de paroles qui les divisait encore plus que leurs vrais sentiments se serait-elle assez efTacée pour laisser percer leurs cœiu's, et peut-être im aveu et un pardon fussent-ils sortis de cette explication ; mais il était trop tard déjà, lorsque Chambel était près de madame de Morency; car toul ce qu'il éprouvait de repentir allait s'y perdre dans une nouvelle colère.
En effet, Chambel trouva madame de Morency pâle, irritée, les dents serrées et dans une agitation menaçante que n'avait jamais
vue Chambel, et dont il ne soupçonnait pas madame de Morency susceptible. Elle n'était pas seule, et madame Ansier se tenait dans un coin, l'air solennel, hautain et indigné.
Lorsque Chambel entra, madame de Morency se délourna avec désespoir, et elle alla se jeter sur un divan où elle cacha ses larmes.
Chambel s'approcha d'elle.
— Laissez-moi, monsieur ! s'écria-t-elle,laissez-moi! vous m'avi z perdue ; ah! malheureuse, d'avoir cm en vous!
Chambel, épouvanté, se tourna vers madame Ansier, en lui disant avec une larme sincère ;
— .Mais qu'y a-t-il, mon Dieu? qu'y a-t-il?
— Le voici, monsieur,reparlit madame Ansier avec indignation : Ce matin, comme j'entrais chez M. l'abbé Norton pour lui remettre un travail qu'il m'avait demandé, j'en ai vu soi-lir madame Chambel, pâle et avec l'air d'une furie. Pardonnez-moi, monsieur, la dureté de cette expression; oui, elle avait une figure qui m'a épouvantée.
J'ai prcssenli un malheur, et, quoique je n'eusse rien à dire à M. Norton, j'attendis qu'il eût terminé une conférence qu'il avait avec M, Fortin, et je lui fis demander un moment d'entretien. L'al)bé Norton est un homme, monsieur, dont la vie exemplaire est trop au-dessus de toutes les faiblesses pour les condamner; mais celte indulgence lui rend également odieuses les basses et indignes vengeances d'ime femme qui devrait se souvenir de ce qu'elle a fait.
Madame Ansier, malgré sa prétention littéraire, ou peut- être à cause de sa prétention littéraire, s'embarrassait pour dire le plus durement possible à Chambel ce qu'elle avait appris de l'abbé Norton ; mais madame de Morency, qui n'y mettait point tant de prétention, céda h la colère qui la dominait, et s'écria en se levant:
— Kiifîii , monsieur , madame Chambel est allée ce matin chez 1 abbé Norton et a osé lui dire que j'étais votre maîtresse ; et elle l'a menacé d'un scandale, d'un éclat de scènes infâmes. Voilà, monsieur, voilà la vérité que madame Ansier craint de vous dire pai honte de la conduile de madame Chambel, mais que vous devez connaître et que je vous apprends.
— Ce n'est pas possible! s'écria Chambel qui, abasourdi cl de la nouvelle et de la haute indignation.de son honneur outragé ne sut trop que répondre. '
— C'est vrai, monsieur, dit madame Ansier, M. Norton me l'a appris avec tous les ménagements possibles pour madame Chambel • mais c'est la vérité. '
Ce qu'il y avait d'admirable dans la façon de parler de ces deux femmes, c'est que madame Ansier avait honte pour M. Chambel de la conduite de sa femme, c'est que l'abbé Norton avait mis tous les ménagements possibles pour madame Chambel.
Quant à la conduile de madame de Morency, quant aux ménagements qu'il eût fallu à l'abbé Norton pour parler d'une chose vraie, il n'en était pas question; madame Chambel était seule indigne, madame Chambel seule avait besoin qu'on parlât d'elle avec tous les ménagements possibles.
Mais ce qu'il y avait de plus admirable, c'est que Chamlicl écoutait cela comme une chose toute simple, toute naturelle ; c'est qu'il était sincèrement indigné de la conduile de sa femme, et qu'il était honteux devant ces deux dames irréprochables des fautes de madame Chambel.
Aussi répondit-il :
— Heureusement l'abbé Norton n'est pas un homme à se laisser infinencer par de pareilles délations (il n'osa pas dire calomnies) et je vous jure que je mettrai un terme à ces indignes emportements.
— Si vous le pouvez, lui dit aigrement madame de Morencv.
Madame Chambel est d'un monde , ajouta-t-elle avec un souverain dédain, où les querelles domestiques, les cris, les fureurs sont de mise. Vous a-t-elle fait déjà beaucoup d'algarades de ce genre?
Chambel se mordit les lèvres, et jura en lut-mème qu'il punirait Isaure de ce qu'elle lui attirait.
Un mot sévère et mérité eût averti madame de Morency de quitter ce ton de vertu indignée; mais quel homme a jamais eu le courage de défendre sa femme, qu'il trompe, contre s'a maîtresse, qui l'injurie ? et Chambel répondit avec mauvaise grâce, mais avec d autant plus de lâcheté qu'il se sentait humilié :
— Je vous jure que c'est une folie qui ne recommencera pas • ie prendrai des mesures sévères.
— La meilleure mesure, monsieur, dit madame de Morency d'un air digne, c'est de ne plus nous voir; c'est de briser des relations dont on s arme avec cette impudeur.
— Nous séparer! s'écria Chambel dans un tendre effroi, jamais!
-- Eh! que voulez- vous donc que je fasse? dit madame rie .Morency avec des larmes qui éclatèrent avec un admirable à-proposvoulez-vous que j'attende que cette méchante femme vienne porter le trouble, le désordre, le déshonneur dans ma maison ?
Ah! Pierre, quel malheur pour un homme comme vous d'avoir ainsi livré votre vie à une pareille femme, en proie à de si cruelles passions!
MAKGUEIUTE.
Ceci fut ilii avec un nrcent do tpnilrc pitié, qui loucha pnironilùiiK'nl 11' Ld'iii- scMsilili! et vaniteux de Cliambel , et inadauie Alisier ojnula à culte éinulion en disant d'un accent plein de sympalliii; pour le inalliei;r de Chanibel :
— Hélas! (piand un liomme comme M. Chambel rencontre, trop jeune encore, et lors(|u'il n'a aucune expérience du monde , des Vemnies qui s'emparent d'eux pour en faire les esclaves de leurs ciprices et d'une amljition qui vent se parer de leur gloire et de leur renommée, ils se sont fait un avenir bien malheureux.
— Pauvre Pierre ! dit madame de Morcncy avec un soupir, c'est vous que je plains. .
— Ali! lit madame Ansier, quand on est sous un pareil joug , il faut, pour le briser, un caractère que bien peu d'hommes pos-
— l\ie croyoz-vous donc un enfant ? s'écria Chambel en se relevant de toute sa force. Non ! non ! et ce joug , je saurai le briser tout à fait, si cela est nécessaire.
— Pierre, s'écria madame de Morency d'un ton alarmé, que ditesvous là? Non, ne faites pas cela, si ce n'est pour vous, que ce soit pour moi.
Madame de Morency se reprit à pleurer, et continua d une voix pleine de sanglots :
— Madame Chambel dirait partout que c'est pour moi que vous vous êtes séparé d'elle, et le monde est si empressé d'accueillir toute calomnie qu'on le croirait peut-être. Non, Pierre, je vous l'ai dit, il faut mieux nous séparer à tout jamais.
— Ah ! ne répétez pas cela, dit amoureusement et douloureusement Chambel. Reposez-vous sur moi du soin de vous protéger.
— Ah ! dit madame de Morency, ce n'est pas pour moi que je vous parle, c'est pour vous. C'est tout votre avenir qui est en jeu. Céder aujourd'hui, c'est perdre votre liberté à tout jamais. Vous ne pourrez plus avoir un désir, une volonté qu'il ne faille soumettre à la volonté d'un maître... Ah ! Pieire, prenez garde.
— C'est un essai de tyrannie que j'arrêterai à temps, croyez-moi.
— Oh! ce n'est pas seulement cela, Pierre, et il faut que je vous aime bien pour vous dire la vérité, car elle doit vous être cruelle; c'est la légèreté avec laquelle on se joue de votre repos, de votre honneur, et si je n'avais éclairé la jeunesse de Jules...
— Que dites-vous? s'écria" Chambel.
— Rien..., rien...; mais je n'ai pas voulu qu'un enfant qui m'est si cher, vous le savez, fût pour vous une cause de chagrin; mais d'autres' seront peut-être moins délicats, ou ne trouveront pas des conseils qui les arrêtent, et alors...
Le regard qui finit la phrase eut une éloquence qu'aucune parole écrite ne peut remplacer.
Chambel pâlit de pressentiment, et madame Ansier, dont la parole ressemblait assez au marteau qui enfonce le clou piqué dans un mur, ajouta de sa voix la plus prophétique :
— Ce qu'elle a fait, monsieur, peut vous faire craindre ce qu'elle fera. C'est horrible à dire, mais on ne ment ni à sa nature ni à ses aulécédenls.
Est- il vrai que l'homme soit bête à ce point? est-il vrai qu nn homme d'un véritable mérite comme Chambel puisse arriver à ce degré d'imbécililc de se laisser dire de pareilles choses par doux femmes dont l'une était sa maîtresse et dont l'aulro était sa complaisante, sans compter tout ce qu'il avait de purement personnel à se reprocher ?
Cette imbécililc peut aller jusqu'à croire de pareilles paroles jusqu'à s'en irriter, jusqu'à en être furieux contre celle qu'on accuse, comme cela arriva à Chambel? Hélas ! oui, c'est vrai de la plupart des hommes et des hommes d'esprit surtout.
Pauvre niais, placé entre deux serpents, Chambel les écoutait comme des voix amies ; cette impudente accusation dans de pareilles bmiches lui venait sous la forme d'une flatterie personnelle, cl le lâche désertait sa cause et sa vie parce qu'on lui disait qu'il valait mieux que ce qu'il avait obtenu.
Les violences d'isaure qui disait hautement et en face sa pensée, lui semblaient autant d'ignobles transports, comparés à cotte bonne et digne pitié dont on le couvrait. H resta ainsi plus d'une heure entre les mains de ces deux femmes, et il en sortit sur un mot qui acheva leur victoire.
Eu effet, madame Ansier lui ayant dit :
— Mais qu'avez-voiis pensé en apprenant que madame Chambel était sortie si matin et en ne la voyant pas rentrer?
— En vérité, repartit Chambel, dans mon trouble et no supposant pas qu'une femme pût s'égarer au point de faire ce qu'a fait madame Chanibel, j'ai craint, dans un momentde folie, que l'idée d'un suicide ne l'eût emporlée.
— En vérité, fit madame Ansier d'un air de rnilleric perfide, c'est trop denuiveté... Elle... Ah! vous êtes bien enfant...
Non, il est bon, dit madame de Morency avec un accent langoureux.
Chambel sortit sur l'idée qu'il était dupe de sa bonté pour sa femme, et il rentra chez lui au moment où la voilure d'isaure s'arrêtait à la porte.
Eh quoi ! M. Chambel s'était inquiété durant deux heures de l'absence de sa femme , il avait eu la bonté de craindre qu'elle ne se fût tuée par désespoir de son abandon; et point du tout, elle n'y avait pas songé le moins du monde. Bien loin de là, au contraire, elle avait été bassement dénoncer son mari à l'homme qui tenait dans ses mains sa fortune et sa position ; elle avait été lui dire qu'il avait une maîtresse, ce qu'il lui eût pardonné, mais elle avait fait encore bien pis, elle avait nommé cette maîtresse, elle avait compromis une femme respectable malgré sa faiblesse, oui, respectable aux yeux de Chambel, par cela seul que l'intrigue était sans scandale; tandis qu'elle-même, la malheureuse, avait publiquement abandonné son mari pour lui Chambel.
Vous comprenez quels transports de juste colère une telle conduite devait exciter dans l'âme de ce mari si insolemment bravé. Il le sentait, il n'en avait pas trop dit lorsqu'il avait parlé à madame de Morency d'une séparation, et. quelque chagrin que celle-ci en dût éprouver, il y ^ait résolu, s'il ne rencontrait iinmédialement une complète soumission.
Nous avons déjà dit dans quelles dispositions Isaure était rentrée chez elle, décidée à ne pas céder, et irritée surtout de celte froide répulsion de l'abbé Norton qui lui avait semblé la plus humiliante des injures.
C'était encore une de ces scènes auxquelles nous avons fait assister nos lecteurs, mais qui, cette fois, armée de part et d'autre de ressentiments exaspérés, devait amener une solution délinilive.
Au premier regard que Pierre et Isaure échangèrent en se rencontrant, ils le comprirent ainsi l'un et l'autre, et tous deux s'y préparèrent sans peur. La colère était également aveugle des deux côtés.
— Pourriez-vons me dire, fit M. Chambel quand ils furent tous deux dans la chambre d'isaure, pourriez-vous me dire d'où vous venez?
— Cela m'est aussi impossible qu'à vous, monsieur, de me dire où vous allez tous les jours de trois à cinq heuics.
— Je ne réponds pas, madame, j'interroge, reprit Chambel d'un ton froid et décidé.
— Et moi, monsieur, je n'interroge ni ne réponds. Vous allez où il vous plaît, moi où il me convient. C'est trop juste.
— Je vous préviens, madame, que ces façons ne sont plus de mise
— Je vous préviens, monsieur, que je n'en aurai nas d'autres.
— A qui croyez-vous donc parler do ce ton, madame ?
— Mais, repartit Isaure d'un ton dégagé et dédaisneux, à M. Pierre Chambel, un grand poète dont j'ai l'honneur d'être la femme.
Cela commençait bien, comme on voit, et chacun des deux acteurs de cette scène était si bien résolu à ne pas reculer, que tout ceci fut dit avec une sorte de calme apparent ; il n'y avait eu ni grands gestes ni grosse voix de la part de Chambel, ni commotions violentes et regards furieux de la part d'isaure.
Cela continua de même, car Pierre repartit :
— Eh bien ! madame, ce ton ne convient pas au grand poêle dont vous avez l'honneur d'être la femme, comme vous le dites. Je ne veux pas le supporter plus longtemps. — Vous êtes libre de no pas le supporter, monsieur, mais je ne puis pas en avoir d'autre.
La querelle languissait dans des généralités inutiles. Les deux champions le sentaient, et chacun attendait que l'autre touchât enfin au point véritable do la question.
Chambel était lellemeiit décidé qu'il fut le premier à l'abordent qu'il répliqua:
— Est-ce do celui-là que vous avez parlé ce malin à M. l'abbé Norton ?
A cette interpellation directe, Isaure se retourna et regarda son mari.
Ils se mesurèrent pour ainsi dire l'un l'autre , et Isaure repartit en se détournant avec indillérence :
— J'ai parlé à M. Norton d'un ton convenable à ce que j'avais à lui dire.
— Et qu'aviez vous à lui dire?
— Celui ou celle qui vous a si bien instruit de ma visite, a pu vous en dire aussi le motif.
— Je désirerais l'apprendre devons, car je crains qu'on nem'i>il trompé.
— Vous a-t-on dit, par hasard, que j'étais allée chez M. Norton pour le séduire?
— La séduction, madame, s'adresse à plus d'un senlinieut; et lorsqu'une femme va chez un homme de rauslériié et de riui|iortaiice de M. Norton lui peindre son mari comme un hoiiuiie sans conduite et abandonné au désordre, elle peut exercer sur son est)rit une séduction aussi coupable que celle qu'on exerce sur un juge, dont on égare l'équité.
— Un juge d'une austérité comme celle de M. Norton, ne se laisse pas égarer par une femme comme moi. Vous pouvez èlre tranquille à ce sujet pour vous et pour d'autres.
MAUGIEIUTE.
— Qu'il ait repoussé vos accusalioiis, c'est une reconnaissance de plus que je lui dois, mais je n'en :\i pas moins le droit de juger sévèrement ce que vous avez voulu faire.
— Ce que j'ai voulu faire, monsieur, est bien simple ; je suis allée chez lablié Norlon, à qui vous devez tant de reconnaissance, pour le prier de vous faire entendre les conseils de sa superbe austérilé, et de vous avertir qu'il n'était pas convenable à un homme marié d'être l'amant de la femme d'un homme qui l'a accueilli dans sa maison, et à la recommandation de l'abbc Norton luimême.
— Vous avez osé dire cela à M. Norton ?
— Je ne l'ai pas pu, monsieur ; il a si bien fait qu'il n'a pas voulu m'enlenire.
— Je le conçois, son âme vertueuse devait avoir horreur d'une pareille indignité.
— De laquelle, monsieur, de la mienne ou de celle de madame de Morency ?
— De la vôtre, madame! s'écria Chambel ; car madame de Morency est trop à l'abri de pai-eilles calomnies.
— Sans doute elle est à l'abri de pareilles calomnies, comme les pauvres sont à l'abri des voleurs ; quand on n'a rien à perdre...
— Madame ! s'écria Chambel avec violence.
— Monsieur! lui repartit madame Chambel avec sang-froid. Me suis-je trompée ? N'ètes-vous pas l'amant de madame de Moiency ?...
— iNoM, madame, non ! C'est une calomnie inventée par votre jalouse rage !
— Vraiment ! lui dit Isaure de ce Ion railleur qui était son arme la plus cruelle ; eh bien ! j'en suis charmée.
J'ai été une calomniatrice, soit ; pour une fenmie comme moi, un vice de plus et une faute de plus sont si peu de chose que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Tandis que si cela eût été vrai, cela eût pu vous faire du tort, et, ce qui est plus fâcheux, vous rendre lidicule.
— Me rendre ridicule !
— Mais je le crains, reprit Isam-e.
Vous avez vingt-cinq ans, ce me semble ; et, quoique je sois visa-vis de vous une vieille femme, je ne le suis pas encore assez pour être votre mère, comme madame de Morency, qui a bien quarante-cinq ans bien comptés.
Malheureux Chambel, après avoii' été doucement poignardé au sujet de sa fi-mme, le voilà exposé à des coups de couteau encore plus aigus au.sujet de sa maîtresse.
Ce mot :
« Une femme qui pourrait être votre mère, » l'avait fjiit bondir ; mais l'occasion n'était pas bonne pour éclater ; et il se contint, et repartit avec assez de bonheur pour faire croire à Isaure qu'elle ne l'avait pas atteint; ^ — Que madame de Morency ail quarante-cinq ans, ou cinquante, c|est une chose qui ne me regarde pas ; mais ce qui me regarde, c'est que vous vous taisiez sur une femme respectable.
— Par son âge...
— -Madame! s'écria Chambel, à qui ce second coup fut d'autant plus sensible, qu'il l'interrompait dans une phrase dont il attendait beaucoup d'eflet.
Oui, madame de Morency doit vous être respectable...
— Par ses vertus... dit Isaure d'un ton qui affectait une insolente niaisei'ie.
— Oui, par ses vertus, madame!... reprit Chambel, que sa colère rendait absurde ; par ses vertus, car elle ne s'est pas donnée en spectacle au monde!...
— Je ne sais pas si elle s'est donnée en spectacle, mais on prétend qu'elle s'est donnée au monde entier, et cela n'eût pas été flatteur pour vous de succéder...
— Madame I madame ! taisez-vous ! s'écria Chambel exaspéré ; ne prononcez plus le nom de madame de Morency ; ne répétez pas ce que vous venez de diie... taisez-vous !
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc? reprit Isaure.
Je compren Is que si madame de Morency était votre maîtresse cela pût vous blesser; mais vous m'avez dit qu'il n'en était liun! Je puis bien en dire ce qu'on disent ses meillems arnis.
E-il-ce un parti piis à vous d'insulter madame de Morency? dit Chumhel en s'avançant vers sa femme.
— Est ce un parti piis à vous de la défendre ?
— Oui, madame, contre vous.
— C'est prudent à vous, monsieur, de choisir le plus faible de ses ennemis.
Chambel était av-rivé à cet état de colère où un homme est prêt à perdre toute retenue ; il le sentit, et dit à Isaure :
— Vous comprenez, madame, qu'une telle discussion ne peut continuel' entre nous sur un pareil ton. Je ne veux pas sortir des bornes que votre qualité de femme m'impose ; je ne puis vous faire taire comme on fait taire un homme.
— Comment fait-on taire un homme, je vous prie ? lui dit Isaure d'un ton méprisant.
— En le souftletant et en le tuant, madame ! lepi il Cli.iuiliel, la pâleur sur le visage.
— En ce cas, je ne sais pas, lui dit Isaure, si la f.uneuse Dnivuidal pourrait suffire à l'immense extermination que vous aurez à faire.
— Isaure... Isaure... dit Chambel, par grâce et par pitié pour vous, quiltez ce ton insolent !
— Bah ! fit Isaure.
— Mais vous n'avez donc pas peur de ce que je puis faire? lui dit Chambel avec menace.
— Peur, moi ! dit Isaure. El de quoi voulez-vous que j'aie \<cu;-, monsieur! Est-ce de vous séparer de moi? .Mon Dieu, monsieur, vous m'avez déjà fait cette menace, et vous voyez que je n'en suis pas si effrayée que cela ait arrêté mes calomnies; peur ! que vous ne me traitiez comme un homme, que vous me souffletiez !...
— Ah! madame!
— Et que vous n'alliez jusqu'à me tuer ? Eh bien ! monsieurfaites ! C'est une fantaisie qu'il vous sera peut-être agréable de sa, lisfaire.
— Vous êtes folle, lui dit Chambel qui se calma tout d'un coup en reconnaissant nue sa fureur tournerait contre lui avec une femme aussi décidée qu'Isaure; vous êtes folle, et je suis aussi fcni que vous de discuter avec une femme dont l'aveugle emporlement briserait les liens les plus sacrés plutôt que de céder devant qui que ce soit.
La justesse de ce reproche frappa Isaure; elle sentit qu'elle était elle-même le premier obstacle à un retour sincère, et, se calmant à son tour, elle repartit :
— Vous avez raison, monsieur, je n'ai jamais cédé à une menace ; mais j'ai souvent fléchi devant une prière, vous le savez.
— Vraiment ! lit Chambel qui piit à son tour l'ironie en main. Si je veux bien vous demander pardon de ce que vous avez clé faire ce matin, vous daignerez l'oublier?
— Pierre, lui dit Isaure, êles-vous raisonnable? voulez-vous l'être?... Eh bien! ma démarche de ce matin était honorable; point de vains mensonges entre nous ; vous savez bien que j'allais dire la vérité, que j'allais demander une juste protection à un homme qui, comme votre ami et comme prijlre, me la devait et qui me l'a refusée avec une dureté qui m'a prouvé qu'il savait aussi bien que moi une intrii^ue à laquelle il ne voulait pas être mêlé.
— Continuez, dit Chambel , il ne vous manque plus que de dire que M. Norton est le complaisant de cette prétendue intrigue.
— Prétendue intrigue! répéta Isaure avec impatience.
— Oui, prétendue !" reprit Chambel en faisant sonner le mot ; car il avait, pour défendre madame de Morency, une ténacité qui venait chez lui d'un principe assez vrai, c'est qu'en fuit de pareilles choses, il n'y a de certain que ce qui est avoué.
Isaure regarda son mari un moment en silence, puis elle lui dit :
— Vous êtes en bonnes mains, monsieur; on a'a pas été long à tuer en vous tout sentiment loyal et honnête. ,
— Que signifient encoïc ces paroles?
— Rien, monsieur, lien que vous ne puissiez désormais comprendre.
— Je comprends parfaitement, madame, que votre fuieur jalouse jette le mépris sur une femme que vous accusez, et conlie laquelle vous ne pouvez aiiiver qu'à des injures.
— Eu tout cas, monsieur, je ne suis qu'un écho, car je vous affirme i|ue ce n'est pas moi qui ai iinenlé l'Iiistoire des amours de M. Milon et de madame de .Morency. de M. Albens et de madame de Morency, de .M. Frécourt et de madame de .Morency, de M...
— Madame, s'écria Chambel en iiiterioiupant une nomenclarure qui menaçait de devenir longue, vous savez bien que vous meniez.
— Je vous ai dit que je n'étais qu'un écho.
— Vous meniez encore. Qui donc, s'il vous plait, vous a si bien instruite? Est-ce M. Milon?
— Oh ! .M. .Milon ne se vante pas de si peu de chose.
— Viaimeut! Est-ce M. Frécourt?... M...
— Je n'ai pas l'honneur de le couuaîlre.
— Eh bien! moi, je voudrais connaître celui qui vous a dit tout cela... Serait-ce par hasad M. Jules? dit Chambel qui voulait prendre à son tour l'offensive.
— Oui, monsieur, c'est luî, repartît madame Chambel, Quoique ce ne fût pas la vérité.
— Lui! s'écria Chambel avec un accent de reproche terrible... Lui ! répéla-l-il...
— Oui, reprit Isaure, qui était charmée de l'eflet qu'avait produit sa réponse; j'ai voulu essayer conmient on menait à sa guise les pauvres gens qui se prennent d'amour pour des femmes expertes; les lauriers de madame de .Morency m'ont fait envie en ce genre] et eu copiant un peu ses façons de faire, j'ai assez bien réussi pour faire causer .M. Jules sur des choses qu'il peui savoir.
— Et savez-vous ceque vous avez fait? s'écria Chambel avec un accent tragique ; malheureuse et méchante femme , vous avez poussé un fils à calomnier sa mère !
MAKr.UElUTE.
Ce rnoproclicmcnl du mots a toujours quelque chose de si solennel qn'ùiuu-een fut d'abord teniliée, et qu'elle s'écria avec uu vé- 1 itablo ellVoi :
— Quediles-vous?
— La vérilé, et voilà où vous a poussée voire aveugle violfiice. A ce nininenl la lii^ure d'isaure cliaMijea tout à coup d'expression;
un lé'jer sourire se nionlra sur ses lèvres, puis elle parut con;enir un rire éloullé qui liuil par éclater, et au milieu duquel elle se mit à dire:
— Comment! c'est cliarmaut ce que vous m'apiuencz là; la vertueuse marlame de Morency a un lits qu'clb' ii|i|jelle sou neveu ? ( FJIe se mit à rire. ) Mais d'où lui vient-il, ce neveu, ou plulot ce fds qui est uu neveu? Mais c'est délicieux, c'est nouveau ; le moyen est adioii. — Comment donc, c'est de la veitu à sa suprême puissance! Je conçois qu'une pauvre femme, qui a le malhem- d'èli'c mère par une faule, soit perdue, si elle a la sottise d'ap[>eler son fils « mon (ils»; mais du moment qu'elle l'appelle son nevi-u... c'est bien dînèrent... tout est changé. Eneflèt... on eût été ime mère coupable, on est une tante vertueuse... C'est fort amusant!...
Et elle continua à rire.
— Isaure ! s'écria Charabel avec colère.
— Ah! monsieur, laissêz-moi rire, je vous en prie, c'est à en mourir.
— I^aln■e! r.'péla Chambel plus furieux, taisez-vous.
— Eh non ! voilà une heure que nous faisons de la tragédie à propos de celle respectable personne; ah! que nous sommes niais, iniiu cher ami... M. Jules le neveu .. le fils... le... ah! ahl c'est adiii-alile!
Et elle se jeta sur un siège en riant avec un éclat, une violence qui meltaicnl Chambel hors de lui.
— Isanre! s'écriail-il à chaque instant; Isauro, laisez-vous. Mais il semblait que chaque menace fût un coup d'éperon à la
gaieté cruelle d'isaure, qui faisait semblant de rire à se lordre , et (jui balbutiait comme quelqu'un qui n'a plus le pouvoir de parlei'.
— Ah! je raconterai cela... j'en veux faire un roman... ça aura du succès, j'en suis sûre.
Chambel, éperdu, furieux surtout de sa sottise qui venait de donner à [saure une arme si puissante contre lui etconire madame de Moi-ency, Chambel, dis-je, prit les deux mains de sa femme dans les siennes, et, la forçant de le regarder en face, il lui dit probablement avec un accent de délire qui alla jusqu'à la vérité:
— Mais vous ne savez donc pas tjne je suis capable de vous tuer! Isaure retomba sur son siège d'où elle s'était levée, et, prenant sa
lèledans ses mains, elle répondit d'une voix ètouflée:
— Pour elle !
— Oui, pour elle , s'écria Chambel qui , ayant enfin franchi la barrièie, ne ménagea plus rien; pour cette femme que vous insnllez et que j'aime , qui coupable ou non , perdue ou non, me plait ainsi...
— Mais laisez-vons à voire tour, s'écria Isaure ; vous vous déshonorez en parlant de la sorte...
— Oh!... fit Chambel, assez, assez, madame, de ces senliments exiravagants dont il vous plaît de faire des vertus. Le monde est fait comme il doit èlre, il est indulgent pour ceux qui, du moins dans leui's fautes, ne braviuit pas insolemment toutes les lois de la convenance et de l'honneur.
— Pierre ! s'écria Isaure avec désespoir, taisez-vous , je vous en prie, taisez-vous.
— Vraiment ! fit Charabel; allons donc, madame, vous qui dites si purement leurs vérités aux autres , il faut que vous appieniez à entendre les vôtres.
— Ah ! fil Isaure en éclatant en larmes, il me l'avait bien dil... Pauvre Victor !
Ce souvenir, ipii eût dû arrêter Chambel s'il avait eu quelque souci d'un autre que de lui-même, ne fil que riri'iler et lui parut luie injure au boidu^u' qu'il donnait à sa femme.
— Lui avez-vous fait souvent île semblables scènes ?
— Ali ! Pierre ! Pierre ! lui eiia sa reinine avec des sanglots (lécliiiants, il ne m'a [las insultée, lui, et iiourtnnt il en avait le droit.
— Eh bien ! madame, si vous ne voulez plus l'être, n'insultez plus les antres.
— Vous avez raison. Je me tairai.
— N'excitez pas des représailles qui, vous le voyez, peuvent êlre (erribles.
— Assez, monsieur, assez, s'écria Isaure en se relevant lerrilde. Mais vous êles donc descendu au dernier degré de la lâcheté ?
Vous, c'est vous qui me leprochez ma faule, vous qui m'avez jierdiie, vous qui êtes venu, iiauvre cl liemblant, à mes cotés, vous plai;-;nanl d une existence abandonnée, d'une puissance méconnue, ii'iiu talent ébuilVé, vous que j'ai piis en amour, parce que je vous ai pris eu pitié.
— Isaure, prenez garde !...
— Oui, en pitié !
Mècomui dans une étroite ville de province, moqué, raillé, renié
par votre famille qui ne voyait en vous qu'un homme qui ne vouliit pas suivre une carrière honorable; je vous ai pris ciiblé de dettes, misérable, inconnu, dd.sespéré. Je vous ai sauvé de la misère où vous alliez vous perdie, je vous ai soulerui de ma foi en vous et de ma fortune aussi, monsieur, et le jour où vous èles arrivé à èlre quelque chose, plus que vous ne valez, je vous reiromc vis-à-vis de moi, superbe, insolent, impiloyable.
Obi non, monsieur, non ! ce ne sera pas. PerJue par vous, je ne veux pas èlre humiliée par vous!
Vous suivrez à votre aise la cairière qui vous rend si fier ; je vous laisserai, pauvre niais, qui sert d'instrument à un ambilieux, je vous laissejai aux mains de cet homme sans cœur et de l'inlrigaule qui vous tiennent.
Dépêchez-vous de profiler de votre position, je vous le conseille; car le jour où l'un vous aura pris tout ce (jue vous avez dans l'esprit, ce qui n'est pas grand'chose, et l'autre tout C'.' que vousaviz dans le cœur, ce qui n'est rien, ils vous jelleroiit à la porte et vous diront :
« Monsieur, le moede est comme il doit èlre, et un homme scandaleusement séparé de sa femme souillerait la pureté de nos mœurs. »
— Comme il vous plaira, dit Chambel , je préfère la n)isère et l'obseniité, madame, l'ingratitude même, a de pareilles scènes et à la vie que vous me faites.
— Je la laisserai libre d'être ce que vous voudiez.
— Je n'attendais pas moins de vous, dit Chambel , arrivé à un résultat qu'il eût provoqué peut-être, mais qui l'épouvantait à mesure (lu'il le voyait de plus près.
— Je pense, lui dit Isaure, qu'en cela je satisfais au nioius l'un de vos plus cbers désirs. Dans tous les cas, monsieur, j'obéis aux miens.
— Je ne m'en étonne pas, dit Chambel ; le passé devait m'averlir (le l'avenir.
— C'est ainsi en toutes choses, ce qu'on m'a prédit m'est arrivé ; et ce que vous auriez dû pn^voir arrivera...
— C'est un parti pris, madame?
— Irrévocable, monsieur, et en cela cncoie le passé peut vous répondre de l'avenir.
— Soit, dit Chambel.
Il sortit et alla s'enfermer chez lui ; quant à Isaure. elle se li\ia aux soins de sa maison avec une apparence de liauquillité qui prouvait jusqu'à quel point, dans ce cœur si violent et A incertain, il y avait de force lorsqu'une décision y était arrêtée.
Plus de deux heures s'étaient écoulées lorsqu'on annonça à madame Chambel la visite de l'abbé Fortin
Isaure donna sur-le-champ l'ordre d'introduire l'abbé Fortin.
L'épreuve qu'elle avait faite près de M. Norton n'était pas de nature à lui faire considérer celte visite sous un aspect favoiable. Isauie partageait ce préjugé assez commun qui attribue à tous les prêtres un même esprit et une sorte de solidarité d'opinions qui les pousse à juger tout du même point de vue.
Si madame Chambel avait eu afl'aire à un de ces abbés mondains dont les salons causent coinnie d'un roman nouveau ou d'une actrice célèbre, elle eût pu croire i]u'elle reneonirerail aulre chose que ce qu'elle avait trouvé. Mais la réputation de l'abbé Norton était irréprochable, car le monde a souvent le toit d'accorder son admiration à l'absence des vices pliilôt qu'à la pratique des venus, et pour les prêtres la conlineuce est aux yeux du vulgaire un titre qui en remplace beaucoup d'autres.
Parceque M. Norton n'avait jamais été soupçonné d'une faiblesse, parce qu'il observait dans toute sa rigueur la sobriété des jeûnes, on voyait en lui le prêtre chrétien dans toute son austérité. Ces sacrifices corporels suffisaient à couvrir d'un bouclier respecté l'intrigue cauteleuse , l'ambition ardente, la haine persévérante de son âme et la perversité de ses opinions.
Comme lui, l'abbé Fortin avait aussi une réputation irréprochable, et il est assez facile de comprendre qu'Isanre se laissa! aller à l'iili'e que, sous le même habit et la inè'ue renommée, elle trouverait la même âme et la même iiitlexiliilité.
Si donc elle le reçut, ce ne fut avec aucune espérance d'en obtenir des consolalions , mais seulement pour ne pas avoir l'air de reculer devant qui que ce lût dans la lutte qu'elle venait d'engager, et peut-être aussi (lour dire à l'abbé Fortin tout ce qu'elle n'avait pu dire à l'abbé Norton.
Ce fut donc avec une sorte de raideur qn'eIK' échangea avec lui les premières salutations, et qu'elle se mit en devoir de l'écouter.
— Madame, dit l'abbé Fiulin, je suis venu vous voir au sujet de la lettre de mademoiselle Marguerite, que vous m'avez remise ce malin.
MAIIGDKRITE.
Maiiiinic riiaiiibol no lopondil que par une légère inclination, cl l'abbé ForUn continua :
— Sans iloutc, vous en avez pris connaissance ?
— Oui, nionsieui', dil sèchonienl madame Cliambol ; c'est une faule, je le sais, une faute grave, el je ne cheiclie point à l'excuser.
— Oui, madame, c'est une faule giave; car elle a déjà fait du mal à une jeune fille innocente, voiis le savez, madame, puisque vous avez lu cette letlie, à une jeune ûlle indignement sacrifiée au secret d'une intiigue coupable.
Madame Cliambel icfiarda l'abbé Fortin d'un air éto né, comme s'il lût été extraordinaire qu'il crût à la liaison de madame de Morency, et iju'il osât la qualifier de coupable.
Mais la défiance d'Isaure ne se laissa pas désarmer par cette première parole, et elle répondit avec moins de sécheresse, mais avec une égale retenue :
— Cl oyez , monsieur, au chagrin que j'éprouve d'avoir été une cause de malheur, si minime qu'elle puisse être, surtout envers une personne qui a été, comme vous le dites, si légèrement sacrifiée.
— Eli bien ! madame, je viens vous demander, s'il en est temps encore, de ne pas rendre ce malheur plus grand.
— J'en éprouverais beaucoup de itgiet , monsieur, el je ne ferai rien pour cela. Mais je ne comprends pas comment je pourrais avoir une action quelconque sur la destinée de mademoiselle Maiguerile.
— Puisque vous avez lu sa lettre, madame, vous avez dû y voir qu'il lui était défendu de ni'écrire.
— Dans l'ignorance où j'étais de celle défense, j'ai moi-même appris à M. Norton que cette lettre était de Marguerite.
— .M. Norton, madame , est le bienfaileur et le protecteur de cette jeune fille, et il a le droit d'être blessé de sa désobéissance. Moi-même j'ai pcnl-ètre trop écoulé le sentiment d'all'cciion que j'ai pour cette jeune ûlle , en disant à M. Norton que je me placelais enire elle et lui. Mais je crois à M. Norton des sentiments trop élevés pour faire supporter à une pauvre abandonnée un dissentiment d'opinions où elle s'est trouvée mêlée à notre insu, sans doute.
Mais, madame, l'indulgence qu'en ma qualilé de prêtre j'ai le dioit d'attendre et de demander à M. Norton, je ne la trouverais peut-être pas chez les personnes qui sont nommées dans cette lettre.
-Marguerite est destinée à vivre d'une manière subalterne, il est vrai, dans un monde où l'une de ces personnes peut avoir quelque accès. Un mot malveillant peut suffire k perdre une existence si précaire, el peut-être que si l'on savait...
— Je NOUS comprends, monsieur, et jamais, je vous le jure, madame de Morency ne saura par moi l'existence do la lettre de mademoiselle Marguerite ; ou, si elle le sait, elle en ignorera toujours le contenu.
— Pardon, madame, dit M. Fortin, si j'en demande davantage. J'aborde un sujet dont il doit vous être cruel d'entendre parler par un étranger; mais vous me parduiinerez, madame, de le faire dans l'intérêt d'une pauvre enfant qui n'a personne au monde pour la défendre.
— Dites, luonsicur, répondit madame Chambel avec un commencement de déférence pour l'abbé Fortin.
— Ce ne serait pas assez, madame, de garder le secret vis-à-vis de madame de Morency; il y a quelqu'un vis-à-vis de qui vous voudiiez peut-être vous armer du témoignage de Marguerite et lui dire ce que vousavez lu... et...
— Ce serait le dire à madame de Morency, dit Isaure avec amertume.
— Je le crains.
— Vous en êtes sûr, monsieur; vous avez mesuré l'empire inouï que cette femme exerce sur l'espiât de M. Chambel. Mais quel charme a-t-elle donc pour le dominer ainsi?
— Elle est calme , madame , répondit doucement l'abbé Fortin.
— Elle est calme et je ne le suis pas, voulez vous dire ?
— Jeleci'ois, dit l'abbé Fortin.
— Et vous avez raison, monsieur ; non, je ne suis pas calme, et je méprise ce misérable sang-froid qui calcule cruellement une mauvaise action et pèse chaque parole pour la faire servir à d indignes desseins.
— Vous vous trompez, madame, lui ditl'abbé Fortin gravement... 1 — Je me trompe, monsieur ! lui dit [sauie avec un vif mouvement d'indignation.
— Vous vous trompez sur le jugement que vous portez , comme sur le sens que vous supposez à mes paroles.
Mais je n'ai aucun droit à vous donner des conseils ; seulement je dois vous dire que vous m'avez mal compris, si vous m'avez supposé l'intention de vous condamner dans votre cause.
— Cependant, monsieur, vous m'avez dit, vous venez de me répéter que je me trompais dans les jugements que je portais, et voudriez-vous aussi me persuader que j'accuse faussement?
— Pardon, madame, mais ce peu de paroles que nous venons
d'échanger vous montrera combien j'ai raison, si vous me pci i,ietlez do vous les rappeler.
— Parlez, monsieur, parlez, je ne demande pas mieux que d'être éclairée.
— Eh bien, madame, vous m'avez dit que vous méprisiez ce misérable sang-froid qui calcule de basses actions : je vous ai npondu que Vous vous tiompitz, et votre premier mouvement a été de me croire du parti de vos ennemi?.
Voilà, madame, ce que c'est que de ne pas être calme.
— J'ai eu tort sans doute, monsieur, s'il est vrai que je n'ai pas compris le sens de votre désapprobation.
— Non, madame, vous ne l'avez pas compris.
Vous méprisez le misérable sang-froid qui calcule de mauvaises actions, el, en vertu de ce mépris, vous êtes peut-être fière do ne pas posséder ce sang-lroid coupable.
— Oui, monsieur, j'en suis fière.
— C'est que vous ne considérez cette vertu, car c'en est une, qu'appliquée à de mauvaises actions.
Le courage est une des plus nobles qualités de l'homme , et cepindaut il arme souvent le bras d'un meurtrier. La patience e-t la meilleure force de l'homme, et pourtant il l'applique queliiuefuis à préparer une ruine. Le calme est sa première défense, et ce n'est pas parce que d'autres s'en servent pour mal faire, qu'il :àut le mépriser et le dédaigner pour soi.
— Je vous cornprends, monsieur; mais en quoi le calme me sauverait-il du malheur que je ressens?
— Peul-êlie en diminuerait-il l'intensité et le danger.
— Je fais II us mes efforts pour vous croire , monsieur , mais en souffrirai-je moins parce que je serai plus calme?
— Oui, madame, parce que vous jugerez mieux volie position.
— Mais elle est intolérable !
— H y a cependant beaucoup de femmes qui en acceptent de[diis cruelles avec résignalion.
— C'est qu'elles ont plus de vertu que moi.
— Elles ont celle-là du moins, madame, dil l'abbé douci'inent.
— .Monsiem-, je ne l'ai pas et je n'ai pas non plus celle d'écouter paliemmenl les leçons que je n'ai pas demandées.
— Ne venez-vous pas de me dire que vous ne demandiez [las mieux que d'cireéci liice.'
• — C'est viai, monsieur ; mais quand je vous ai dit cela, je m'attendais à recevoir de vous des conseils salutaires.
— El vous ne trouvez pas que ceux que je vous donne soient salutaires?
Madame Chambel se mordit les lèvres de dépit et s'agita sur sa chaise; mais le calme inaltérable de l'abbé ii rtiu , la persi>tanto douceur de son langage, étaient un frein ij ne mal. une Cliamhel n'osait briser ouvertement, et elle répondit in sj contciKinl à peine :
— Mais, monsieur, quels sont donc les conseils que vous m'avez donnés? Je n'ai encore entendu que des accusations contre moi.
— Vous vous trompez encore, madame.
Isaure regarda M. Fortin d'un air fort étonné, et reprit amèrement :
— Pardonnez -moi, monsieur, mais je ne me crois pas encore tout à fait dénuée de raison ; il me semble que vous m'avez dit que je manquais de calme ?
— Prenez-vous pour une accusation une chose dont vous avez dit être fière?
— Ne suis-je pas, selon vous, privée de cette grande vertu des autres femmes qu'on appelle la lésignalion ?
— Je crois que vous vous en êtes vantée vous-même.
— Oh ! monsieur, s'il en est aiusi, si chacune de mes paroles devient une arme contre moi, j'avoue que je ne suis pas assez habile pour résister à cette façon jésuitique d'argumenter.
L'abbé Fortin se leva et salua ma lame Chambel en silence. Il alla vers la porle ; mais à l'instant même Isaure s'avança viveinjul à sa rencontre et lui dit :
— Pardon, monsieur, pardon d'une parole échappée à ma vivacité, mais que je désavoue formellement.
L'abbé Fortin s'arrêta, et, regardant longtemps madame Chambel, il lui dit :
— E!i bien ! madame?
— Eh bien ! monsieur? dit Isaure en baissant les yeux.
— Je vais vous parler sévèrement, et vous m'écoutercz sans m'interrompre.
Vous êtes malheureuse, madame, et vous avez le droit do vous plaindre ; mais, je vous le dis encore, vous aggravez vous-même voire malheur.
Ecoutez-moi : quelques minutes de patience ne sont pas un efl'ort que vous ue puissiez faire lorsqu'il s'agit de votre avenir et de celui de votre mari.
— Cet avenir, monsieur, est irrévocablement fixé.
— Depuis longtemps?
— Depuis une heure.
— Après de longues et mûres réflexions ?