I.A LinXNE
Toujours le niOnie silence et la même séctirité, il y avait île quoi s'époiivaiiter...
Il traversa le salon, arriv à la bibliothèque, la franchii, ii souleva, (l'une main armée et tremblante, une lourde portière derrière laquelle Il vit enfin la eliambre de Léona, etLéona elle-mèiiie à demi couchée dans un vaste fauteuil.
— Ah ! c'est vous, lui dit-elle en posant près d'elle le livre qu'elle tenait, quelle heure est-il donc?
— .Minuit, répondit Victor d'une voix mystérieuse.
— C'est pourtant vrai, répondit-elle en jetant un coup d'œil sur une pendule de quelques pouces posée près d'elle. 3 'avais oublié le temps en lisant ces odes de Victor Hugo.
• Notre Victor fut hu- ^ mille.
— Mais entrez donc, reprit Léona. .\h! mon Dieu, que faites-vous donc de ca f ajoutât-elle en lui montrant son poignard qu'il tenait toujours à la main.
— C'est une précaution... reprit-il d'un air embarrassé.
—Contre qui donc?...
— Le bois de Boulogne est, dit-on, le repaire de gens mal intentionnés...
— Ce sont les amoureux qui font courir ces bruils-lù pour pouvoir s'y promener à l'aise... D'ailleurs, il y a longtemps que vous n'êtes plus dans le bois.
— (:'estvrai,..mais...
— Aviez -vous peur une fois chez moi...
— Pardon, dit Vic- • tor, à qui cet accueil
commençait à paraître singulier , mais chez vous on y entre...
comme...
— Comme sur la place publique, voulezvous dire? N'est-ce pas très-commode ?
— Sans doute, dit Amab; mais on aurait pu faire relever cette brèche et pratiquer une porte secrète.
Léona se mit à rire.
— Apprenez, mon cher Victor, qu'il n'y a rien de plus délateur que ce qui est mystérieux ; si on fait ouvrir une porte, c'est qu'on a le projet d'y faire passer quelqu'un... Si on ne relève pas une brèche, c'est qu'on espère que personne n'y passera.
— Alors, dit Victor d'un ton piqué, c'est
avoir une pauvre oiiinion de ceux qui peuvent venir vous voir que de leur faire une entrée si facile. A votre place, j'eusse voulu les obliger à franchir un mur élevé, hérissé de pointes.
— Jamais je ne donnerai à un homme que je veux bien recevoir, le ridicule d'entrer chez moi avec un habit en lambeaux et un pantalon déchiré; mais qu'avez-vous donc, mon ami? asseyez-vous... êtes- vous malade ?
Victor venait à un rendez-vous d'amour, du moins il le croyait ainsi, il avait arrangé à sa guise le trouble du premier moment : « Est-ce vous? — C'est moi.
— Oh ! silence
— 3'ai peur.
— Ne tremble plus, je suis près de toi, etc.
Mais point, il était entré en secret aussi facilement que par la grande porte ; il était reçu a miijuit comme on l'et"it reçu à midi, il crut comprendre qu'on se jouait de lui, le dépit lui rendit sa présence d'esprit,
son énergie, et il répliqua d'un air tout à fait dégagé : — Vous avez deviné juste, je suis malade, et sans la promesse formelle que je vous avais faite, je ne serais pas sorti de chez moi.
Un incompréhensible .sourire d'ironie agita les lèvres de Léona, mais presque aussitôt elle reprit d'un air sérieusement chagrin :
— En ce cas vous avez eu tort de venir; à mon sens on peut jouer avec la vie, jamais avec la santé; risquer de se faire tuer pour une femme, c'est une chance de lui plaire; mais gagner des rhumatismes c'est odieux pour soi... et pour elle aussi.
— C'est me dire que j'ai mal fait de courir un pareil risque?
— Sans doute...
— Et que j'aurais tort de m'y exposer plus longtemps...
— Est-ce qu'il ne fait pas bon chez moi ?
Victor s'arrêta au moment oi'i il allait partir; mais il prit une vigoureuse résolution, et se décida à s'avouer vaincu.
Cet homme avait des moments d'un grand courage.
— Léona, lui dit-il, pourquoi vous moquezvous de moi ?
Elle lui tendit la main.
— Je ne me moque pas de vous,. Victor !
je suis triste.
— Vos réponses ne le montrent guère.
— Et pourquoi?
— Ces plaisanteries sur les portes secrètes, sur les brèches ouvertes.
— Mais je vous ai dit ce que je pense, fit naïvement Léona, seulement vous vous êtes obstiné à ne pas vouloir me comprendre. Je pratique sérieusement ce que vous appelez des paradoxes spirituels.
La manière dont vous êtes entre ici vous gêne, je le vois, vous n'y comprenez rien.
C'était pourtant la plus commode et la plus sure, permettez-moi de vous donuer en passant une leçon qui peut vous être utile dans d'autres aventures.
Et d'abord , prenez note de cet axiome :
« Le meilleur moyen de se trahir c'est de se cacher. »
Entre l'homme qui en aborde un autre en plein jour, au milieu d'une foule et qui lui plante un poignard dans la poitrine, et celui qui attend son ennemi la nuit dans un endroit écarté, la chance de réussir et de se sauver, est toujours pour le premier, s'il a du courage et du sang-froiJ,
Les précautions sont à la fois un signe de faiblesse et une preuve de culpabilité. Je veux vous en donner un admirable exemple.
Je vous ai vu, car je ne veux pas jouer iilus longtemps la coquette avec vous; je vous guettais à travers ma persienne, et je vous ai vu sauter au beau milieu d'une plate-bande pour ne pas laisser l'empreinte de vos pas dans une-allée. Eh bien I demain, au point du jour, mon jardinier eût ratissé son allée sans s'occuper si les pas étaient entrés à huit heures du soir et ressortis à dix, ou s'ils étaient arrivés à minuit et repartis avec le jour.
Au lieu de cela, vous avez écrasé, j'en suis sûr, quelque fleur qui lui fera pousser des exclamations toute la journée de demain sur le grossier maladroit qui saute dans. ses plates-bandes. Et puis, mon ami, vous ne savez pas vivre. Comment, vous êtes
Amab sortit, Ltona le regarda s'ùloigner à travers sa jalousie.— Page 33.
LA LIONNE
earçon vous ne devez encore compte de vnlre vie à personne, cl à supposer que vous eussiez seulenieul une liaison, vous seriez 1 homme le plus esclave de la terre.
— Et comment cela?
— Vous avez des habitudes incroyables... Tout le momie vous sait par cœur... .\ telle heure vous êtes dans votre atelier, à une autre vous déjeunez; puis c'est .l'heure de la promenade ou celle des visites, et celle du dîner, et celle du spectacle, et celle du monde, et celle de votre retour.
Je suis convaincue que voire domestique vous a regarde avec des yeux renversés quand vous lui avez dit d'amener à onze heures votre cheval ii la porte de madame Thoré.
— D'où savez- vous?
— Je ne sais pas, j'en suis sùie.
Eh bien ! il en sera ainsi de tuut ce que vous voudrez faire ; chacun se dira : il ne l'ait pas aujourd'hui comme hier, donc il y a quelque chose de nouveau. Quelque chose de nouveau, c'est si rare qu'il faut pardonner au monde l'espionnage qu'il se croit en droit d exercer a la iTOuvelle d'un si grand événement.
Etonnez-vous après cela que votre secret, si vous en aviez un, lut soupçonné en deux heures et découvert en vingt-quatre.
Ouant à moi, j'ai prévu ce danger dès le pensionnat, el j'ai pus mes précautions dès que j'ai été maîtresse de faire ma vie. C'est le désordre le mieux arrangé. Quand on a de grandes ambitions, il ne faut pas avoir de petites chaînes. Quand on a de hauts désirs, il ne faut pas avoir de sottes nécessités.
Je déjeune depuis huit heures du malin jusqu'à deux, chez moi quand j'y suis, ailleurs si je n'y suis pas, cela me prend cinq minutes. Je diue depuis trois heures jusqu'à neuf, quand je dîne, el la fantaisie de souper peut me prendre depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin.
Je sors à pied, ou en liacre, ou à clieval, ou en \oilure, à 1 heure où tout le monde sort et à l'heure où tout le monde rentre.
Il y a des jours où je me couche à neuf heures, el où je me lève à midi," d'autres où je me couche à midi, el où je me lève à minuit. Je viens au bois en sortant de l'Opéra, et j'ai dix fois quitté le bal pour monter en chaise de poste.
Je sors pour aller faire une visite, et, deux jours après,' j'écris à mes gens de venir me rejoindre à Boulogne.
Girslave a voulu être jaloux, et ne se fiant pas à la fidélité d'un espion gagé, il a voulu me suivre. Je l'ai fait se morfondre dans son nacre "drapé de rouge, à la porte de tous mes fournisseurs, à la porte des endroits les plus incroyables.
Une fois où j'avais cherché querelle à XI. de Moiirion sur l'heure qu'il était, je suis mystérieusement partie dans une voiture de place pour aller régler ma nuiiitrc sur l'horloge de l'Hôtel-de-Ville, et je suis rentrée chez moi. Gustave m'avait suivie: il s'est informé du motif de cette promenade.
Je savais qu'il avait acheté ma femme de chambre, elle lui raconta la vérité, alors il a haussé les épaules et a dit : « Décidément c'est une folle, » c'est tout ce que je voulais.
La lutte a été longue entre nous, mais je l'ai toujours gagné^de vitesse.
Victor fut abasourdi.
11 était de ces hommes qui rêvent et comprennent toutes les excentricités dans la spéculation, et qui les redoutent dans la pratique. Tout stupéfait de ce qu'il venait d'entendre, il crut avoir trouvé quelque cbose de péremptoire, et il répliqua la niaiserie que voici ;
— Mais s'il prenait fantaisie à M. de Monrion de venir maintenant'?
— Eh bien! il trouverait les portes ouvertes...
— Mais s'il me trouvait ici?
Soit que l'objection parût embarrassante à Léona, soit qu'elle dédaignât d'y répondre, elle se mit à rire et répliqua :
— Savez-vous que vous devenez fat?
Ce mol rendit à Victor une partie de son humeur, el, ne voulant pas cependant rester en dessous d'une femme qui se dévoilait si franchement, il lui dit :
— Si j'ai fait cette faute, c'est vous qui m'y avez poussé.
— Ah ! oui, dit tristement Léona, c'est vrai.
— Oubliez-vous qu'hier, dans cette voiture qui nous emportait tous les deux vers Paris, lorsque je vous disais mon amour el que vous m'aviez avoué le vôtre, lorsque je vous implorais el que vous aviez
épuisé vos refus, ouhliez-vous que c'est vous qui m'avez promis celle heure... et qui m'avez dit :
« Demain. .> chez moi... à minuit je n'aurai plus peur. »
— T'est vrai, dit Léona en poussant un profond soupir... c'est vrai... mais je vous le dis franchement, dût la brutalité de ma franchise vous donner de moi une opinion encore plus mauvaise que celle que vous avez, oui, je vous le dis franchement, vous avez été un maladroit.
— Vraiment? fit Amab d'un ion qu'il voulait en vain rendre léger et moqueur. . ,
— Ne riez pas , mon ami , je vous parle dans toute la sincérité de mon âme, reprit Léona d'un air naïf; apprenez donc de moi, ajouta-, l-elle d'un air caressant el confidentiel , que l'amour est comme certaines maladies, elles ont toutes un jour fatal, culminant, qui emporte le malade ou. qui commence la giiérison.
— Et vous êtes en voie de convalescence depuis hier? dit Victor avec un sourire furieux.
— Je l'espère, dit Léona en levant les yeux au ciel.
— Et vous ne craignez pas les rechutes, je suppose ? Léona prit un air triste el fâche, et repartit :
— Ah I mon Dieu ! Victor, vous faites de l'esprit quand je vous parle raison, quand j'ai le cœur brisé, quand les larmes me suffoquent : oh ! les hommes ne comprennent rien.
— J'avoue, dit Amab, que je ne comprends plus ce que vous me disiez hier, en vous écoutant aujourd'hui.
Léona se leva, fit quelques pas avec impatience, comme pour sortir, puis revint soudainement en disant :
— Tenez, il faut en finir, écoutez-moi, mais écoulez-moi bien, et surtout ne cherchez pas à me deviner...
— Comment ! vous voulez que...
— Je veux, dit Léona avec humeur, que vous ne cherchiez pas dans mes paroles des sentiments cachés , des feintes, des ruses, que saisie? tout ce que les hommes qui se croient pénétrants s'imaginent découvrir dans ce que leur dit une femme. Je ne suis pas de l'école des demi-mois et des réticences.
Je suis libre, maîtresse de moi ; je sais où je veux aller et où je ne • veux pas aller, je n'ai donc pas besoin de mentir, ni aux autres ni à moi-même. Je suis assez belle et assez spirituelle pour me passer de coquetterie.
D'ailleurs , vous m'aimez, Victor , et il n'y a pas de manège qui vaille un pareil complice quand on veut tromi)er un homme. Ainsi donc, je puis être franche , je n'ai besoin que d'une chose , c'est que vous m'écouliez...
— Je vous écoule, dit Victor, qui dans les autres entretiens qu'il avait eus avec Léona, s'imaginait avoir percé dans les ténèbres de cette existence et de cette âme, je vous écoute, reprit-il.
— Je vous ai aimé, reiirit tout à coup Léona , je vous ai aimé par un des caprices insensés, et cependant vulgaires, qui égarent la vie des femmes inoccupées.
L'aspect de votre tableau de la Vierge m'a fait croire à quelque chose de charmant, de naïf, d'idéal, dans l'âme de celui qui avait si bien peint tout cela sur ce divin visage. Avec la même ardeur que je retournerais à l'air vif et embaumé des montagnes où je suis née, si je le pouvais, j'ai voulu plonger mon âme dans les frais et jeunes sentiments que je vous supposais.
Je vous le jure, Victor, si vous fussiez venu, jamais vous n'auriez connu de moi que mon fôl enthousiasme ; peut-être ne vous aurais-je jamais revu.
Si vous aviez été ce que je pensais, je n'aurais pas voulu avoir le remords de vous avoir perdu , j'aurais voulu p.isser dans votre existence comme une fée inconnue qui vous eût donné votre première couronne.
J'étais dans la folie de mon rêve quand je vous ai écrit : vous étiez de sang-froid quand vous avez reçu ma lettre; vous l'avez traduite comme un vieillard qui craint le ridicule.
Ilelasl à vingt-cinq ans, vous croyez à l'expérience des autres; vous avez tué par av'ance les (rois quarts de votre vie. Vous arriverez à un âge avancé sans .avoir vécu, el vous commencerez à essayer de vivre à'iin âge où il n'est plus permis d'être imiirudent.
Le jour où vous avez permis qu'on m'exposât an plus insolent outrage, je ne vous ai pas jugé, je vous ai méprisé, et, pour la première fois de ma vie, j'ai voulu me venger de quehiu'un que je méprisais ; c'est que je vous aimais encore.
LA LIONNE
Vous savez comment a tourné ma vengcnnce; l'incôncpviihle folie de mon cœur vous a protégé; n'ayant pas 'pu vous attirer à un duel dont l'Issue était toujours un malheur pour vous, j'ai prétendu vous rendre assez amoureux de moi pour pouvoir vous faire souffrir des tonrments qui vous puniraient cruellement du mal que vous m'aviez fait; j'y ai réussi...
Croyez-moi, Victor, ne prenez pas un air piqué et menaçant; vous m'aimez, vous m'aimez assez pour que je puisse abuser de votre amour, pour que je puisse me venger; mais il m'arrive une chose que je dois vous dire : C'est que je vous aime encore.
— Ne me le disiez-vous pas hier?
— Hier je croyais vous mentir , hier je croyais vous égarer... Et cependant... hier... oui... hier, il y a eu un moment où j'aurais été heureuse peut-être d'avoir été |)rlse dans le piège que je vous tendais.
Ce moment, vous l'avez laissé passer... ce moment, j'ai cru qu'il
pouvait renaître dans mon cœur et c'est de bonne foi que je vous
ai donné ce rendez-vous.
— Mais... aujourd'hui, dit Victor amèrement.
— .aujourd'hui, c'est le lendemain d'hier... reprit Léona, aujourd'hui vous retrouvez une femme qui est restée seule vingt-quatre heures en face d'elle-même, une femme qui ne se ment pas, qui ne .se flatte pas, qui ne se ménage pas; une femme qui a pu mesurer l'abîme où vous n'avez pas eu l'audace de la précipi^îer; alors j'ai réfléchi, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu, tout supposé...
Eh bien ! d'après ce que je sais de moi et ce que je sais de vous, Victor, je vous aime trop pour vous revoir jamais.
— Se peut-il 1 et après un pareil aveu, pouvez-vous me condamner ainsi?
— Ce n'est pas vous que je juge, c'est moi que je condamne.
— Léona, ne parlez pas ainsi, vous m'aimez, dites-vous?
— Victor, reprit Léona, ne jouons pas un jeu d'enfants. La femme qui vous a dit ce que je viens de vous dire, mérite qu'on n'abuse pas de l'empire que sa folie vous donne sur elle...
Ecoutez-moi bien... comprenez-moi bien... si je me laissais vous aimer, je n'accepterais pas le tiède amour que vous pouvez me rendre.
— Mais cet amour me brûle, cet amour occupe toute ma pensée.
— En vérité, vous n'êtes pas bon...
Oui, vous m'aimez ardemment, je le sais, peut-être assez pour vous perdre pour moi, si j'acceptais l'amour que vous m'offrez; mais moi, Victor, je ne veux pas que vous vous perdiez; ce que j'aime en vous, c'est votre gloire, votre honneur, votre jeunesse pure et irréprochable, votre lutte contre l'adversité, votre triomphe sur la misère et le malheur; j'aime en vous, Victor, tout ce que vous ne pouvez pas aimer en moi.
Vous savez ma vie passée, vous savez mes fautes... et vous voulez que je vous donne pour maîtresse la plus fastueuse courtisane de Paris ? mais moi, je ne veux pas.
Si Dieu pouvait tuer le pas.sé, et que pour cela il me demandât des millions d'années de tourments, crois-moi, Victor, je rachèterais à ce prix tout le passé pour te donner une heui'e de ma vie.
Mais me livrer à vous, monsieur, pour que je sente sous la passion la plus ardente, le froid jugement de l'esprit... non... non... je ne le veux pas ; je n'ai trouvé qu'un moyen de rester digne, non pas de votre amour, mais du mien: c'est de n'être jamais à vous. En ne vous appartenant pas, il me semblera que j'eusse été peut-être digne de vous appartenir, non, je ne serai pas à vous... Jamais.
— Léona, dit Victor, en se mettant à genoux devant elle, non, vous ne m'aimez pas... L'amour raisonne-t-il si bien, est-il si fort contre lui-même?
Léona repoussa doucement le front de Victor qui se penchait vers elle.
— Bon Dieu ! lui dit-elle en souriant, que vous êtes imprudent ! Mais vous ne savez pas ce que vous me demandez; car si j'étais assez folle pour me laisser persuader, vous auriez trop à souffrir.
Je suis jalouse, fantasque, exigeante; furieuse d'avoir manqué à la parole que je me suis donnée, je voudrais, pour excuse de ma faiblesse, vous posséder si exclusivement, que ce serait un affreux supplice. Je vous compterais vos heures, vos moments, j'épierais votre pensée, je déchirerais la toile où je verrais naître sous votre pinceau une 1 beauté idéale, et que je croirais réelle.
^ Je prendrais les préoccupations de votre génie pour des souvenirs d'amour. Je vous fermerais le monde, je briserais vos amitiés, je tuerais celle que vous pourriez me préférer un jour...
Non... non, Victor, ne me demandez pas d'oublier mon serment. Heureusement que je vous aime trop pour vous imposer ce malheur.
Nous ne devons plus nous revoir.
Jamais l'orgueil d'un honune ne fut plus doucement flatté dans ses fibres les plus cachées.
Victor était ivre, et il reprit de sa voix la plus caressante :
— Ne plus nous revoir, est-ce possible?
— Lt pourquoi voulez-vous que nous nous revoyions? Pour vous mettre encore à mes pieds comme vous êtes là ; pour prendre mes mains et les couvrir de baisers comme vous faites, pour me regarder avec des yeux éperdus...
Cela peut vous sembler charmant... mais cela m'est insupportable, lit-elle en se levant vivement.
Elle mit la main sur son cœur, et murmiira sourdement :
— Ah ! c'est affreux I
Puis elle se mit à marcher rapidement en évitant le regard de Victor, en se détournant de lui ; il l'atteignit et la regarda; elle pleurait.
— Vous pleurez I s'ccria-t-il.
— Oui, monsieur, oui, je pleure d'être si faible, d'être si misérable, que votre présence me trouble; car, ajouta-t-elle avec un doux sourire, j'aurais été si heureuse d'être votre amie, votre frère, j'aurais aimé cela, et...
Elle prit un air enfantin plein de malice et de gaieté :
— Et si vous vouliez être raisonnable, ajouta-t-elle, ce serait si bien. Vous me diriez vos travaux, vos projets, j'irais vous voir... vous me conteriez vos succès, vos amours...
— Mes amours ! c'est vous...
— Vous voyez bien que ce n'est pas possible, dit Léona avec tristesse.
Eh bien ! non, je ne veux plus vous voir, jamais, jamais.
— Eh bien ! je vous jure d'être comme vous voudrez.
— Oh ! dit-elle ironiquement, vous êtes bien maître de vous-même, à ce qu'il paraît... C'est d'un amour bien respectueux.
— Léona I Léona ! dit Amab avec transport, vous êtes cruelle.
— Eh bien! oui, c'est vrai... reprit Léona avec impatience. Mais je souffre bien, moi... Je me venge... et... Allons, taisez-vous.
Ahl mon Dieu! s'écria-t-elle tout à coup, voici le jour qui vient et nous avons oublié ce pauvre Charles.
— En effet, j'avais promis à sa famille qui m'interroge chaque jour de lui apporter de ses nouvelles.
— Vous aurez mieux que cela, dit Léona. Demain, après-demain au plus lard, vous recevrez une lettre de lui.
Et maintenant, partez, partez.
— Sans que vous m'ayez dit quand et où je pourrai vous revoir.
— Je pars ce malin pour Fontainebleau, si vous êtes libre après-demain à celte heure... nous souperons ici.
— • Nous souperons... Ce sera donc encore la nuit? dit Amab.
— Oui, lui dit Léona en baissant les yeux, et si vous osez m'accorder la seule preuve d'amour que je veuille vous demander jamais, alors...
— Eh bien ?... dit Victor...
— Je n'aurai plus peur, dit Léona... et maintenant laissez-moi... Je suis libre... je joue avec ma considération, mais jamais avec moimême...
Si vous revenez... c'est que vous m'aimez assez pour que je me fie à vous.
Amab sortit, Léona le regarda s'éloigner à travers sa jalousie et dit d'une voix triomphante : <
— Il y viendra lui... Mais elle!
Un violent mouvement de rage accompagna celle dernière exclamation, elle sonna violemment, une femme parut. Léona lui fit quelques signes auxquels la chambrigre répondit de même.
Mais presque aussitôt Lésna reprit :
— Au fait nous sommes seules... Dépêche-toi... un frac... des bottes... un cheval.
— J'y vais, madame, dit la fausse sourde-muette.
Vingt minutes après, Léona, en habit de cavalier et suivi d'un sroom, prenait la roule de Paris à la suite d'.Vmab.
XXn. — LES CÊTES FAIVF.S.
Gustave de Monrion était couché sur un riclic divan, quand Léona entra impétueusement chez lui.
Il a^vait les yeux fixés au plafond, et sa pipe éteinte avant d'être achevée avait échappé de ses mains, ce qui prouvait qu'il était plongé dans de très-iirofondes réflexions.
— A quoi pensez-vous doue ? lui dit Léona d'un ton mécontent, voilà huit jours que je n'ai eu de vos nouvelles : vous ne m'avez pas écrit, vous n'avez pas passé chez moi.
— Ah ! vous voilà? lui dit Gustave, je vous attendais.
— Et pourquoi ?
— Pour vous dire que ce que vous m'avez demandé est tout a f.m impossible.
— Pauvre garçon I fit Léona en levant les épaules et en jetant sur un siège ses gants et sa cravache, faites-moi servir quelque chose, car je meurs de faim.
Gustave sonna, le valet de chambre que Monrion avait dénoncé à Victor côDime vendu aux intérêts de Léona parut aussitôt.
— Prenez les ordres de madame, lui dit Monrion en se recouchant mollement sur son canapé.
Léona donna ses ordres et dit à Monrion :
— A propos, comment se fait-il que je vous trouve levé de si bonne heure?
— .T allais me coucher quand vous êtes arrivée.
— Vous avez passé la nuit au club?
— J'ai passé la nuit chez moi; JL Jean, votre espion, peut vous l'attester.
— Et à quoi avez -vous doue passé la nuit?
— Je l'ai passée ici, sur ce canapé, à rêver...
— Vous vous trompez, reprit Léona en s'asseyant devant la table où on lui avait servi à déjeuner, vous avez passé la nuit à apprendre le mol impossible que vous prétendiez jadis avoir rayé de votre dictionnaire. •
— A votre tour, vous vous trompez, dit négligemment Gustave en ramassant le long serpent de soie à tète d'ambre, qui servait de tuyau à sa pipe, je n'ai pas appris le mot, j'ai reconnu qu'il avait un sens.
— Et qui donc vous a expliqué ce sens?
— Moi seul.
— C'est-à-dire , reprit Léona en fronçant le sourcil , que ce que Je vous avais demandé est impossible, parce que vous avez reconnu voire insuffisance à le faire.
— Vous n'êtes pas heureuse ce matin, dit Gustave en lançant au plafond une bouffée de fumée ; ce que vous m'avez demandé est impossible, pwce que je ne veux pas le faire.
Une légère contraction altéra les traits de Léûna, qui reprit du ton le plus insolemment indifférent :
— La volonté est la grande prétention des impuissants.
— Cela se peut, dit Gustave; et vous, qui prétendez avoir une volonté de fer, vous devez être un excellent juge de cette question.
— Je m'en vante, repartit Léona, car tout ce que j'ai voulu je
l'ai eu.
— Eh bieni reprit Gustave , en attisant nonchalamment sa pipe, je n'aurai pas ce que je ne veux pas avoir ; cela me semble de la même force.
— Vous avez bien vieilli en huit jours, lui dit Léona...
— Non, pardieu ! fit Gustave ; jamais je ne me suis senti si jeune.
— Dans quelle fontaine de Jouvence vous êtes-vous donc plongé?
— Dans un regard bleu, dans une parole séraphique, dans une auréole d'innocence.
— Ah I fil Léona en riant, nous en sommes là; c'est fort bien; je vois que je n'ai plus rien à fai're ici , à moins que vous ne vouliez m'accepler pour confidente; c'est un emploi que j'^ai envie d'essayer, en vous voyant premire celui de Colin d'opéra-comique.
— Aux ambroisies divines et parfumées, dit Gustave avec une fatuité joyeuse, il faut des vases d'un cristal pur et limpide; au nouvel amour que j'éprouve, il faut pour confidentes des âmes blanches et chastes.
Vous vous égarez dans vos bergeries, mon cher, répliqua Léona
en riant; vos ambroisies ne sont que du fromage à la crème, et les vases où on les prépare sonl d'ignobles cruches de terre; mais, vu l'étal du papa, on vous les fabriquera probab'ement en porcelaine.
LA LIOXNE.
Gustave fit un geste d'impatience qu'il cacha le mieux qu'il put en attisant encore sa pipe qni brûlait à merveille. Léona continua : .
— Savez-vous, dit-elle, que ce M. Thoré vous fera un très-beau beau-père ?
— Un beau-père! dit Gustave, comment l'enlendez-vous?
— Mais dans l'acception naturelle du mot ; je vous ai prie d'essayer ce que pouvait un gentilhomme, élégant et si.irituel, sur le cœur de M"" Julie Thoré, 'el j'apprends ce que peut une petite bourgeoise bien apprise sur un pauvre garçon bien niais et bien crédule.
Il y a huit jours , quand , à défaut du portrait en vierge de cette belle, portrait que vous n'avez pu obtenir de M. Amab, je vous ai demandé d'enlever le modèle au peintre , puisque vous n'aviez pu lui enlever la copie , vous m'avez dit que cétail l'affaire de huit jours, et vous êtes parti en conquérant.
Je me suis fiée à vous. J'arrive. Je croyais trouver un triomphateur, je trouve un vaincu.
Mais de toutes vos bonnes qualités d'autrefois, je pense qu'il vous en reste au moins une , c'est de faire parfaitement les choses quand vous voulez les faire. Vous ne laisserez pas votre défaite incomplète , et je suppose que d'ici à quelques jours, si ce n'est déjà arrivé, M. de Montaleu se présentera chez M. Thoré, afin de lui demander humblement la main de sa fille pour le jeunecomte Gustave de Monrion.
— Cela n'est point fait, dit Gustave, et cela ne se fera pas.
— C'est encore sans doute une impossibilité ?
— Tout au contraire , j'aurais trop grande peur de réussir. Je ne veux point de mal à celle charmante fille.
— Ou plutôt, lui dit Léona, vous ne voulez point accepter l'héritage de M. Amab ; mais , en ce cas , que voulez-vous faire alors de votre passion ?
— Un rêve, dil Gustave en se couchant sur le divan.
— Vous avez parfaitement raison, la grande sagesse humaine esl de savoir ne désirer que ce que l'on peut obtenir, et comme les réalités de l'amour de M'" Julie appartiennent à M. Amab, vous vous êtes fait avec bonheur la seule pari à laquelle vous puissiez prétendre.
— Léona. dil le jeune homme avec un léger dédain, vous avez beau railler, Julie est un ange d'innocence et de candeur.
— Voilà le mot par où vous auriez dû commencer, lui dit Léona ; il nous eût épargné à tous deux ce faux esprit que nous venons de faire, et m'eût épargné, à moi surtout, des mots que je regrette d'avoir dits.
— Ah! vraiment ? dit Gustave, et quels sont ces mois?
— Vous me connaissez, fit Léona, d'un ton sérieux et affectueux ; vous savez qu'au milieu des écarts de ma vie, vous savez qu'à travers tous les principes moraux à mon sens, immoraux selon les autres, que je me suis faits, il esl une chose pour laquelle j'ai toujours gardé un profond et sincère respect, c'est la passion bien sentie, c'est l'amour.
— Oui, c'est vrai, dil Gustave, et je vous ai entendue à ce sujet excuser les plus étranges folies pour les femmes les plus indignes, quand un amour aveugle en était la cause.
— Oui, monsieur le comte, reprit sérieusement Léona, vous m'avez entendue parler ainsi et vous m'avez vue agir en conséquence : jamais sous un faux prétexte d'amitié, ou de bon service à rendre, je n'ai été révéler à un homme les fautes d'une femme qu'il adorait, ni à une femme les infidélités de celui en qui elle avait foi.
Si j'en agis ainsi, monsieur le comte, c'est qu'on ne tue pas l'amour par de pareils moyens, on le rend seulement douloureux au cœur qui l'éprouve. Je comprends qu'on efface de la vie l'être méchant qui vous fait mal, je ne comprends pas la torture qui le fait souffrir et le laisse vivre.
Je vous demande donc pardon des suppositions probablement tresfausses que j'ai faites au sujet des amours de mademoiselle Thoré et de M. Amab.
Vous aimez Julie, je la respecte dans votre amour, je la vois cjorame il vous plait de la voir, j'aime mieux votre bonheur que ma vengeance.
Vous aviez donc à vous venger d'elle?
— N'aurais-je pas à m'en venger aujourd'hui?
— Que vous avait-elle donc fait, il y a huit jours?
— Xe me prend-elle pas votre cœur aujourd'hui? Gustave ne s'intéressait plus guère aux passions ni aux intérêts de
Léoiia, cai' il ne poussa pas plus loin ses queslions et répondil noiiclialammeiil :
— Avouez qu'il y a de voire faute.
— Vous n"ètes ni généreux ni adroit, Gustave, reprit Leona. Vous nie faites un erime du bonheur que vous nie devez et vous me forcez à vous dire que je ne vous croyais pas si niais.
— Niais, et sur quoi, s'il vous plaît?
— Je vous ai dit que je ne voulais pas loucher à voire foi; car le bonheur, c'est la foi.
— Vous persistez donc à prétendre que M. Aniab est le discret amant de cette jeune fille?
— Je vous prie encore d'oublier que cette supposition m'est échappée.
— Mais sur quoi la basez-vous?
Léona haussa les épaules et repartit :
— Vous êtes fou, Gustave, vous êtes comme les enfants curieux, qui veulent savoir absolument le secret de la poupée qui les amuse; ils la retournent tant qu'ils finissent par la briser; vous briserez votre idole.
— Avez-vous peur de m'y aider ?
— Oui, car vous ne me le pardonneriez pas.
— Qu'espérez-vous donc ?
— Le temps est un grand maitre.
— Si je vous demandais un conseil, Léona ?
— Une femme n'en donne point dans la position où je suis, on la croit jalouse et on accuserait le soleil de ténèbres si cette jalouse le montrait du bout du doigt, en disant qu'il éclaire.
— Vous ne m'aimez donc plus du tout ?
— Je ne vous aime plus assez pour mourir de votre infidélité, mais je ne suis pas encore assez votre amie pour vous défendre contre une sottise ou un malheur.
— Vous me trompez, Léona, vous haïssez cette Julie, vous voulez la perdre, vous nie l'avez dit, et, comme vous saviez que je n'aurais jamais été de gaieté de cœur entreprendre la séduction d'une jeune
.fille innocente et pure, vous l'avez calomniée pour lever mes scrupules.
— J'avoue que je l'ai calomniée.
— Dans quel but ?
— Peur la perdre, vous l'avez dit.
— Et maintenant?
— Maintenant que mon but est manque, j'avoue que je l'ai calomniée.
Gustave examinait la figure de Léona, dont l'expression désespérée et ironique semblait cacher ou une violente colère, ou uiie profonde douleur.
— Léona, s'écria Gustave avec éclat, vous êtes une infernale créature I
Eh bien, oui! j'aime cette jeune fille, je l'aime comme un fou. Non, je vous le jure, je n'ai point fait de poésie, l'aspect de ce jeune et charmant visage, où nulle passion n'a laissé une triste empreinte, cette calme limpidité de la voix, écho du calme limpide de son âme; cette virginité du regard où rayonne la virginité de la pensée, tout cela produit autour de cette noble et belle enfant, une atmosphère douce, fraîche, embaumée, qui a ranimé ma vie. C'est la délicieuse sensation du fiévreux a qui l'on permet de se plonger dans une onde fraîche et parfumée.
Vous riez, Léona. Eh bien! depuis que je connais Julie, je vis
mieux J'ai la poitrine plus ouverte ; je suis moins sur de'mourir
bientôt.
— Eh bien! lui dit Léona, que voulez-vous de plus?
— Ce serait quelque chose de moins que je voudrais, dit Gusiave en essayant de rire ; ce serait de ne pas avoir entendu ce que vous m'avez dit.
Oh ! je ne veux pas jouer la comédie avec vous, Léona ; nous nous sommes juré d'être francs l'un envers l'autre, le jour où nous romprions , eh bien I je serai franc, moi, car vous me l'avez dit, vous ne m'aimez plus...
Eh bien ! j'aime Julie, Léona ; mais au milieu de l'enchantement 'où elle m'a jeté, je sens toujours malgré moi la goutte d'eau glacée qui résout en pluie cette douce vapeur où Hotte mon âme. Un fantôme hideux me lance toujours quelque regard railleur à travers les lis et les roses de ces bocages si frais. Je doute.
LA LIO.NNE. 57
\'oulez-vous venir à mon aide? voulez-vous me rassurer?
— Je ne le puis plus, Gusiave, dit Léona; je le reconnais avec regret; mais cela est ainsi.
Je vous jurerais que Julie est innocente, et que j'ai inventé sa prétendue passion pour M. Aniab; je vous affirmerais qu'il n'est pas vrai que ce soit dans des rendez-vous secrets qu'il a peint ce ravissant tableau qu'on vous a refusé; je vous dirais que c'est la vengeance qui m'a fait parler, que vous ne me croiriez pas. Ce n'est pas le témoignage d'une femme qu'on abandonne qui peut justifier la rivale pour laquelle ou la quitte.
Malgré vous, malgré la foi que vous avez peut-être encore en moi, vous supposeriez qu'une iiensée cachée et pleine de duplicité me fait parler ainsi, et vous auriez peut-être raison.
— Quoi ! vous osez avouer, dit Gustave, qu'en rendant justice à Julie, ce serait peut-être une trahison?
— Entre nous, dit Léona en riant, à .supposer que je n'aie pas calomnié Julie , quelle meilleure vengeance pourrais-je tirer de votre infidélité que de vous pousser à épouser la maîtresse délaissée de M. Victor Aniab?
— J'avoue, dit Gustave d'un ton sombre, que l'idée de cette vengeance ne m'était pas venue.
— On ne peut pas tout prévoir , reprit Léona; mais ce que vous voyez certainement, c'est que dans une affaire comme celle-ci, je suis une partie trop intéressée pour ne pas être un conseiller suspect. C'est à vous à voir, à apprendre, ii deviner.
Cette jeune fille n'a-t-elle pas un frère que vous pourriez faire adroitement parler?
— En effet, reprit Gustave , un frère qui a disparu depuis une ou deux semaines , et dont on m'a parlé , je me le rappelle maiiflenaut , en termes qui doivent me faire croire que je connais l'auteur de la disparition de ce jeune homme.
— On en a donc des nouvelles? reprit Léona.
— A ce qu'il parait.
— - Par qui donc?
— Par M. Victor Amab , répondit brusquement le jeune comte, comme si ce nom lui élait odieux ù prononcer.
— 11 sait donc où il est?
— Oui, sans doute, repartit Gustave avec plus d'impatience, il parait qu'il s'est engagé à le rendre à sa famille.
— A supposer, dit Léona, en ayant l'air de chercher les combinaisons d'un mystère difficife à comprendre , à supposer que ce jeune homme fut dans le secret de M. Amab et de sa belle; à supposer qu'il eût menacé de faire un éclat, c'eût été une chose adroite que de le faire disparaître, et probablement il ne reparaîtia que lorsque l'on aura obtenu de lui la promesse formelle de ne rien dire.
— Mais c'est un conle des Mille et une Nuits que vous me faites là.
— Je ne le fais pas; il est tout fait : ce jeune homme ainsi disparu et que personne ne peut retrouver, M. Amab qui sait de ses nouvelles, et qui cependant ne peut pas ou ne veut pas sur-le-champ le rendre à sa famille, cela n'est pas un conte, je le suppose; ou si c'en est un, ce n'est pas moi qui l'ai inventé.
— Au fait vous avez raison, Léona, dit le jeune comte; sion pouvait voir ce Charles... Croyez-vous donc impossible de parvenir à retrouver ce jeune homme I
— J'avoue que, pour ma part, je ne saurais comment m'v prendremais il y a une chose que je puis vous dire, c'est que vous avez 'à votre service un homme, moins avancé que vous cependant, car il n'a pas encore reconnu la puissance du mot impossible. S'il' veut s'en mêler, je crois qu'il sera plus habile à lui tout seul que nous ne le serions ensemble, vous et moi.
— Mais cet homme qui est à mon service vous appartient je le sais, dit Gustave. '
— Rien de ce qui est à vous ne m'appartient plus, dit Léona avec une triste dignité, tant que vous m'avez aimée assez pour me tromper, j'avais besoin d'un espion près de vous; maintenant que vous voulez bien me dire, vous-même, la vérité sur vos sentiments, cet homme m'est devenu inutile, adressez-vous à lui ou à qui vous voudrez.
Adieu, Gustave, je ne fais pas de souhaits pour vous, vous m'avez trop blessée pour que je puisse dire que je vous souhaite franchement de vous voir heureux, et je vous aime encore trop pour vous vouloir
LA LIONNE
du maL J'espère, cependant, a]outa-l-clle avec un sourire amer, que ce désir me viendra liientùl. Adieu.
— Ne vous reverrai-jc plus? dit Gustave avec l'embarras d'un homme qui ne veut pas accepter la responsabilité d'une rupture absolue.
— Quand vous voudrez, lui répondit Léona, je serai ù Pans probablement toute la semaine, à quelque lieure que vous vous présentiez, vous savez que lorsque je suis chez moi, la porte est toujours ouverte aux hommes d'esprit et de bonne compagnie : ce sont des titres, ajouta-l-elle avec un lé^-er sourire d'ironie, ce sont des titres à être bien venu chez moi, que vous ne perdrez jamais, je l'espère.
A ce moment, Léona s'arrêta au moment de sortir, et regarda sur une console une tasse posée sur un coussin de velours, et enveloppée d'un globe de verre.
C'était celle sur laquelle les yeux de Gustave s'étaient fixés si longtemps le jour de la discussion avec son oncle. La tasse était médiocre et ne paraissait pas mériter une protection si particulière ni une place
si riche.
— Ahl murmura Léona, c'est contre ce frêle morceau de terre blanche, que ma puissanite a commencé à se briser.
Léona sortit sans attendre la réponse de Gustave; quand elle traversa l'antichambre, Jean se^rouva sur son passage.
— La nuit prochaine à la Bastille, lui dit-elle à voix basse.
■ J'y sérail répliqua le valet de chambre, et tout aussitôt la sonnette de son maître se fit entendre et l'appela près de lui. Léona l'entendit et murmura en haussant les épaules :
— Oh! pauvre garçon!...
XXIIL — EXPLICATIONS.
.\vant de raconter ce ([ui arriva des conseils de Léona à Gustave de Monrion, de son nouveau rendez-vous donné à Amab, il est nécessaire que nous disions à nos lecteurs ce qui s'était passé chez M""= Thoré depuis huit jours.
Il faut que nous donnions aussi l'explication de quelques circonstances, qui ont besoin d'être bleu établies, pour qu'on comprenne l'action qu'elles ont sur les personnages de ce récit.
F.t d'abord, quoi qu'en disent les optimistes, et nous entendons par lîi les gens qui prétendent que l'on calomnie sans cesse la société, et qui la trouvent morale, heureuse et pleine de vertus, nous nous perniellrons une réflexion qui, s'adressant simplement à l'essence humaine et non à notre organisation sociale, ne doit point choquer les Pangloss modernes.
Cette observation est de toutes la plus vulgaire; mais, dans notre façon de juger, nous la présentons bien plus comme une excuse que comme une accusation.
L'honnne, matériellement cl moralement, est de tous les animaux de la création celui qui s'endurcit le plus aisément. Ce que l'homme esclave peut supporter de coups de bàlon progressivement appliqués est incroyable; ce que l'homme du monde peut supporter de chagrins mortels dépasse tous les calculs.
Ainsi, madame Thoré avait dit et avait cru qu'elle mourrait de la mort de'son fils, et, depuis dix à douze jours qu'il avait dispaiu, il n'avait point été nécessaire d'appeler le médecin.
Monsieur Thoré avait déclaré qu'il remuerait ciel et terre pour retiou\er son fils, et ces mots incommensurables, ciel et terre, s'étaient circonscrits dans le bureau du commissaire de police.
Certes, nous ne prétendons pas que cette douleur de monsieur Thoré ne fût sincère, que cette résolution de madame Thoré n'eût été prise de bonne foi.
Le premier jour qu'un jeune et ardent cheval sent l'éperon, il se cabre, il rue, il bondit, pour se débarrasser avec fureur de celte aiguille qui le pique au flanc; mais que le cavalier tienne bon, et que, pendant un mois, il prouve au noble coursier son impuissance contre une force supérieure, le cheval fléchit, se soumet, et le flanc endolori s'habitue i» souffrir ou ne soufl're plus.
Le creur de l'homme est comme ledit coursier, fort rétif d'abord ù la (Uiuleur, la première fois qu'elle l'éperonne, il se cabre, il veut désau-tiiiiier le malheur qui l'a enfourché, il s'agite rudement et avec ions les cris possibles ; mais que le malheur tienne bon , le cœur s'y
soumet, l'accepte, et avec ce cavalier incommode il reprend ses allures de chaque jour.
11 en était ainsi dans la famille Thoré.
La disparition de Charles avait ete une révolution; on avait couru, on av^it agi, on avait parlé, la vie tout entière de la maison semblait à peine suffire à la recherche de ce lils perdu. Mais ce premier effort passé, il avait fallu reconnaître qu'on n'avait rien gagné. Le second n'avait pas eu plus de résultat; la force humaine ne pouvait suffire à un© existence qui se passait en soubresauts convulsil's.
On retomba de ces violentes exaspérations dans un désespoir fatigué, puis dans une anxiété plus calme, et, quoique la disparition de Charles eût laissé un véritable fond de tristesse dans la vie de la famille, le soin des affaires, quelques mots hasardés en dehors de celte préoccupation constante , avaient déjà brodé d'idées moins lugubres le fond sombre de ce chagrin.
Un mol avait même échappé à madame Thoré : « Mon Dieu I ne le reverrai-jc donc jamais?.... » Ce mot était déjà bien loin de celui-ci ; « Si je perds mon fils, j'en mourrai!.... » Il y avait entre ces deux mots une tombe creusée par le premier... et comblée par le second.
Nous ne prétendons, en aucune façon , jfter le moindre doule sur les sentiments de M'"'= Thoré par les réflexions que nous venons de faire; nous voulons seulement dire qu'elle subissait la condition commune, en supportant son malheur avec plus de calme le duiizieme jour que le premier.
D'ailleurs, ce malheur n'était |>as sans espérance; Amab n'avait-il pas apporté l'assurance que Charles vivait? depuis ce temps il n'avait à la vérité ajouté aucun nouveau détail, il ne le pouvait pas, il ne savait rien.
Léona lui avait seulement dit :
« Cet homme esl en mon pouvoir, il vit... je vous dirai un jour la » condiliou à laquelle je puis le rendre à sa famille. »
Souvent Amab avait voulu connaître celte condilion , mais Léona avait toujours ajourné ces renseignements, et il n'avait rien appris de plus.
Cependant il l'avait vue tous les jours-, depuis cette première rencontre, où elle l'avait entraîné ù sa poursuite.
Tout ce temps, Léona l'avait employé à irriter la curiosité et les désirs de Victor, ù l'enivrer d'espérances, à le torturer de déceptions jusqu'au jour où, sûre de son empire, elle avait livré sa première grande bataille.
Tous les jours aussi, Amab était venu chez M""" Thoré, et tous les jours il lui donnait de nouvelles espérances au sujet de Charles. I! fallait encore répondre îi des questions, comme la première fois; mais lorsque Amab eut juré une fois, deux fois, trois fois qu'il ne pouvait rien dire de -plus; lorsqu'il affirma sur son honneur qu'il ne pouvait nommer la personne près de laquelle Charles était caché, on s'accoutuma à ces vagues assurances.
La certitude que Charles vivait suffit à l'anxiété habituelle. Du reste, Victor avait tout fait pour détruire chez M"""" Thoré les soupçons qu'il avait f;iit naître lui-même sur M"' de Cambure. Le malheureux, en effet, persistait dans la résolution incroyable de devenir amoureux de Julie; et il y persistait d'autant plus qu'il se sentait chaque jour plus dominé par Léona.
Les hommes à volonté puissante et à raisonnement froid ont d'étranges bizarreries; la plus folle, c'est de vouloir ce qu'ils ont jugé bou et profitable pour eux, c'est de le vouloir, non pas seulement à rencontre des obstacles étrangers qui les en séparent, niais à l'encontre de leurs antipathies naturelles.
Je connais un homme qui s'est donné trente indigestions, non pas pour satisfaire un goût prononcé, mais pour s'iiabiluer à manger des beefsteaks, attendu, disail-il, qu'il était ridicule qu'il ne pût pas mang er des beefsteaks, comme tout le monde. Ces gens-là sont rares, niais il V en a.
' Or, Amab était un homme de cette espèce; il s'était dit que tout le monde aimait la beauté, la jeuuesse, la vertu, et qu'il devait être comme tout le monde; il avait trouve dans Julie tout ce qui promet à un mari le bonheur et la considération, et il voulait avoir ces excellentes choses. Il venait en goûter le plus qu'il pouvait pour s'y accoutumer.
Il regardait Julie, il admirait Julie, et à force de l'adnjirer il finissait par croire qu'il en était véritablement épris; mais quand il sortait de cette lutte avec lui-même, et qu'il mettait la bride sur le cou de
LA LIONNE
SCS l'èvcs, ses inslincls dopravos la loiirnaiciit vers Léon:>, , vers la Cùuilisaiie bizarre, fanlasquo, cliontée, passionnée, superiie, deilaigiieiise.
J'ai oublié de dire que le monsieur qui voulait aimer les beel'steaks, comme tout le monde, aimait pins que personne le poivre, le kari et les épiées les plus cuisanies de l'Orient.
Ce jeu d'Auiab n'eût élc qu'une lulle curieuse, s'il y avait été seul engagé; mais, en n'y gagnant rien,'i! y perdait une pauvre enfant dont le cœur naïf se prenait à ces faux semblants. Pauvre âme trompée, qui avait d'abord adoré un rêve et qui aimait une comédie.
Du reste, Julie n'était pas la seule qui s'abusât; ni M. Tlioré ni sa femme ne doulaient plus de l'anioui' d'Amab.
Ils en avaient causé ensemble, et ni l'un ni l';iulre n'avaient Irouvc d'objections contre un homme qui avait un talent réel et une réputation intacte.
Monsieur Villon seul, avec ce tact de l'homme qui aime, sentait encore qu'Aïuab n'aimait pas celle qu'il préfendait adorer.
Si Louis Villon eût éié sûr de l'amour de Victor, il lui eût cédé Julie, tant il aimait celle belle enfant. Le commis ne li.iïssait pas seulement Amab, il le méprisait.
Dix fois il lui passa par la tête de chercber querelle à Victor pour lui demander raison d'une assiduité sans amour. Dix fois aussi Villon avait voulu déserter la maison, mais à cha(pie fois quelque cbose lui avait dit dans le fond de son coeur : '
« Tais-toi et reste, Julie aura besoin de loi. »
Un autre événement, d'une grave importance, s'était passé dans la Maison de M. Tlioré.
Cet événement, c'était l'entrée dans la maison de M. leeomte de Monrion. Quand je dis entrée dans la maison, je me trompe, je veux dire entrée dans les magasins.
On se rappelle ce jour où Gustave avait promis ù Victor de le forcer à se battre avec lui en l'insultant au bois; on se rappelle la renconlrc d'Amab et de Léona, et comment celle-ci, en entendant la voix de Monrion, avait été le rejoindre et avait désarmé la main qu'elle avait, un jour avant, armée contre Amab.
Le lendemain de ce jour-lù , M. de Monrion enirail chez madame Tlioré; elle élait sortie.
M. Villon, de .son côté, était en campagne; M. Thoré faisait antichambre chez le chef de la police de sûi'clé.
Julie seul(^ élait dans les magasins, avec les commis .subalternes.
Gustave élait arrivé en costume du matin; il s'était l'iit beau dans le vrai sens du mot; il était d'une parfaite simplicité. Gustave avait perdu son cœur et ses mœurs; mais il avait g.inlé ses bonnes manières.
Il entra dans celle maison, où sa personne seule était connue, en demandaiil, avec h plus aimable politesse, monsieur Thoré.
Il élait sorli-
— Madame Thoré?
— De même.
— La personne qui la remplace?
— Il n'y a que mademoiselle Julie.
— Veuillez faire que je [luisse lui parler.
On l'avait conduit au bureau où se tenait Julie. Celle-ci était trop habiluée à de pareilles visites pour que l'arrivée d un beau jeune homme la troublai.
Llle lui demanda ce qu'il désirait.
— Pardon, mademoiselle, dit Gustave, si je n'avais été si pressé, je n'aurais pas voulu vous déranger pour unebagatelle.
— Nous sommes aux ordres des personnes qui veulent bien nous donner leur conliance.
Julie savait depuis son enfance celte phrase marchande qu'elle eût dite à un prince aussi bien qu'à un.roulier.
— Encore mille fois pardon, mademoiselle, mais ce que j'ai à vous demander est un peu long, et sera peut-être bien diflicile.
— Veuillez vous expliquer, fit Julie en -s'asseyant et en montrant un siège à Monrion.
Il refusa par une inclination respectueuse, et reprit :
— Si ce que j'ai à vous demander n'était qu'une fantaisie, je ne viendrais pas ennuyer M. Thoré, c! vous en son absence, d'une si petite chose... Mais j'allache à cela un inlérèt grave, sérieux!., c'est un souvenir...
Julie fit une légère inclination qui voulait dire :
« Ce sera tout ce que vous voudrez, cela m'est fort indilVérent... »
Gu^tave la regai'dait, et cette beauté calme, sereine, confiante en soi, le charmail et le faisait pi'esque douter de ce que Léona lui avait dit.
Il continua :
— Je tiens de ma mère qui est morte... Une vive émotion altéra la voix de Gustave.
Etait-ce seulement le souvenir de sa mère ou le remords de mêler ce nom sacré à une ruse galante qui le iroubia? Toujours en est-il que cette émolion le servit à merveille.
Jidie lé regarda et l'écouta mieux.
— Je tiens de ma inère, reprit-il, quelques porcelaines qui ne sont peut-élre pas des pièces d'un choix précieux , mais ([ui lui étaient personnelles.
Parmi celles-là se trouve une tasse de Saxe... C'est celle, ajouta-t-il avec effort, où elle a bu la dernière goutte du ■ remède qui n'a pu la sauver ; c'est le dernier objet que ses lèvres ont touché.
— lit on l'a brisé peut-être? dit vivement Julie.
— Non, mais quelqu'un me l'envie, quelqu'un à qui je ne puis guère le refuser.
— Eh bien I monsieur?
— Eh bien ! mademoiselle , je voudrais savoir s'il n'y a pas moyen de me l'aire faire une seconde lasse absolument pareille à la mienne... avec ses défauts, avec ses plus pelils détails...
— Voilà qui, je crois, sera fort diflicile...
— Je dois vou^ prévenir qu'un essai. malheureux ne me rebutera pas... je paierai...
Pardon...
L'argent est un argument si grossier qu'on est toujours embarrassé de le meure en avant...
Je jiaierai dix essais, s'il le faut... vingt, trente...
— Pourrez-vous nous confier celte lasse?
— • Pourriez-vous la faire prendre chez moi?...
— \'otre adresse, monsieur?
— Mais vous devez juger combien je liens à cet objet... Envoyezmoi quelqu'un de sûr, d'adroit...
— On en aura le plus grand soin... le nom de monsieur?
— Le comte de Monrion, mademoiselle.
— Ah I fit Julie... qui ne put s'einpêiherde regarder ce jeune homme dont elle avait entendu raconter les défauts, la vie scandaleuse, les maHirs impudentes, et qui la salua avec le respect le plus profond.
Rentré chez lui, Monrion dit à ses gens :
— Si queliiu'un de chez monsieur Thoré vient me demander', je n'y suis pas.
Il voulait se garder le di'oit d'y retourner.
Voilà comment Gustave était entré chez M. Thoré.
Celui-ci averti de la fantaisie du jeune comte avait envoyé chez lui... Mais on ne l'avait jamais trouvé...
Le comte était revenu, et, profitant du bavardage de M. Thoré, il avait appris la disparition de Charles, en avait profilé pour offrir ses services, était encore revenu pour prendre des renseignements, et chaque fois avait vu, écouté, admiré Julie.
Ce manège durait depuis huit jours.
Mais dame séduction, comme disent les romans scudériens, dame séduction avec laquelle Gustave était parti de compagnie pour la conquête de cette jeune fille, l'avait lâchement abandonné. L'indigne auxiliaire avait fait pis, elle avait passé du coté de l'ennemi, et, au bout de huit jours, M"*^ Thoré était fort tranquille à l'égard du comte de iMonrioii, que celui-ci était déjà vaincu et amoureux.
Cependant M., de Monrion n'avait pas encore osé aborder la maison de nnnsieur Thoré qu'aux heures publiques du magasin.
L'après-dînée, l'heure privée, l'heure de la famille, était réservée à Amab qui jouait alors sa comédie.
Quant à M""" Thoré, elle avait peur. Elle se demandait ce que venait faire chez elle le comte de Monrion.
N'était-ce pas l'homme qui avait marchandé l'image de sa fille et qui l'avait voulu payer un prix fou ?
N'éiail-il pas ou n'avail-il pas été l'amant de M™» de Cambure?...
M""-" de Cambure n'avait-elle pas été d'abord signalée par Amab comme sachant ce qu'était devenu Charles?
LA LIONNE
Il y avait dans la réunion de toutes ces circonstances un sens caché, mais certain. , . . .
M-»" Tlioré s'épuisait à le comprendre , et après avoir coinl)ine ils Heures et ces circonstances de mille façons , elle en arrivait a celte lassitude de l'esprit qu'éprouverait un homme, après une nuit passée, sans succès, à la reconstruction d'une figure d'un jeu célèhre, du casselète chinois. .
Et si maintenant on veut savoir quel avait été le point de départ de tous ces événements, point de départ bien fragile et Dien.mpercepUb e, qu'on veuille bien se rappeler la rencxion de Leona au sujet de cette tasse religieusement posée sur un meuble dans l'appartement de Gustave.
Voici à quelle circonstance cette rénexion faisait allusion.
Un jour d'ivresse, fatiguée de voir son jeune amant lui prodi- £;uer sans mesure sa "fortune , sa vie , son avenir, ennuyée de voir avec quelle facilité elle lui avait fait rompre les liens les plus sincères, les affections de famille, les amitiés d'enfance...Léona cherchait dans le passé de cet homme quelque chose qui lui liiit plus fortement au cœur que le présent, et le caprice de Léona était tombe sur cette tasse qu'elle avait désirée, qu'elle avait voulue et qui lui avait été refusée.
Celait le lendemain de ce refus qu'elle avait écrit à Amab la lettre qui avait donné lieu à toute celle histoire.
Léona n'avait pas pardonné à Gustave ce dernier respect pour un souvenir de mort.
Il restait donc dans l'âme de ce jeune homme quelque chose où elle n'avait pu atteindre. Sa colère ne calcula rien ; elle voulut quitter Gustave , mais pour un homme dont la gloire humiliât le délaissé.
On sait comment tourna celte tentative.
Ce fut alors que Léona voulut posséder ce tableau qui lui avait l;iit aimer Amab. Elle pressentait que c'était le portrait d'une rivale.
Gustave, on se le rappelle, mil à satisfaire ce désir de Léona la vanité d'un homme qui veut prouver qu'il peut tout sacrifier, excepte son honneur. U échoua encore, et re^ut la mission de séduire
Julie. , .
La défaite le suivit partout, et nous l'avons vu amoureux et vaincu, lorsque Léona était venue lui demander compte de celle conquête qu'il lui avait promis de faire en huit jours.
' Léona était vaincue avec lui; mais Léona n'était pas femme à abandonner la' vengeance qu'elle se promettait. Elle y avait travaille dans son dernier entretien avec Gustave.
Voici comment elle couliuuaàla poursuivre.