XXIV. — LA MAISON DE (.OnUECTION
-Vous n'clcspas licureusc ce malin, dil GusUvo en iannvnl au piuloiia une bimflVe de tuuiùe
Dans la rue de Charonne se trouve à droite, en gagnant la barrière, une iielile porte ouvrant sur un enclos d'un demi-arpent.
Cet enclos est planté de lilas et d'arbres fruitiers qui, abandonnés à leur sève, ont pris presque assez de développement |)Our cacher enlièremenl une maison basse, irayaiit qu'un rez-de-chaussée assez élevé, surmonté de mansardes à cadres ovales chargés de guirlandes de pommessculplées.le tout couvert d'un toit cintré et chaperonné de plomb. C'est le pavillon de jaidinier iluiie ancienne petite maison située à
peu de distance, et "qui est devenue un hospice particulier d'aliénés.
Le rez-de-chaussée de ce pavillon se compose de quatre petites pièces ; un escalier tournant, prissur l'em- ' |)lacenient de l'une de ces quatre pièces , monte aux mansardes.
A l'époque où se passe cette histoire , l'une de ces pièces servait de cuisine ; dans chacune des deux autres, il y avait un lit en fer et quelques meubles grossiers. Les fenêtres, garnies de puissants barreaux de fer, étaient, en outre défendues par un élroit grillage en fil d'archal.
Ce rez-de-chaussée était une véritable piison.
Tout au con traire, les mansardes étaient tendues d'éloft'es de soie et d'épais tapis.
Des meubles délicieux, des glaces de Venise , des bronzes de prix ornaient le petit salon, la chambre et le boudoir, qui se trouvaient à cet étage.
Du reste , tout cela n'avait d'étrange que le contraste du rez-dechaussée et du premier; seulement, au plafond de chacune des pièces du bas , on avait pratiqi<é un petit judas qui laissait voir et entendre ce qui s'y faisait et ce qui s'y disait de la pièce supérieure et correspondanle.
U était à peu près dix heures du soir , deux hommes étaient alors dans le rez-de-chaussée, chacun couché dans son lit.
L'un de ces hommes dormait â moitié vêtu; il pouvait avoir trente ans, et à la largeur de ses mains et de ses épaules, on jugeait qu'il devait être d'une force herculéenne, quoiqu'il parUtde petite taille.
l'ar une précaution dont nous dirons bientôt le motif, le dormeur avait nue petite chaîne |)assée au poignet. Celte petite chaîne se rattarhait par l'autre extrémité au collier d'un petit chien aux oreilles pointues, au museau renfrogné, au poil hérissé.
Col individu dormait de ce sommeil pesant qui n'appartient qu'aux justes et à ceux qui vivent de mouton. Un autre individu se trouvait dans la seconde chambre. Celui-ci, nos lecteurs le connaissent, c'était Charles Thoré.
LA LIONNE
Mais le pauvre et beau jeune homme avait du cruellement souffiir pour être réduit ù l'clal où nous le retrouvons. Paie, m;iigre, la barbe longue , les cheveux en désordre, accoudé
sur son lit, l'œil fixe et hagard, les poings fermés, il regaidait sou paisible et robuste camarade. Après un assez long temps de réllexion et
d'immobilité., il se retourna lenlement sur son lit , et se jeta la léte
sur l'oreiller comme un homme qui se décide à essayer de dormir. A ce mouvement, le chien lit eniendre un sourd grognement el se
souleva sur le coussin où il élait couché. 11 suffit de la légère tension qu'il donna à la chaîne pour éveiller
brusquement le dormeur qui se mit tout à
coup sur son séant et
dont le premier geste
fut de s'emparer d'un
énorme nerf de bœuf
qui dormait côte à cote
avec lui.
Cei homme regarda
du côté de (Charles, et
le voyant rencogné
sous sa couverture, il
se mit ù grogner à son
lour et lendit son arme
correctionnelle vers
Charles, comme s'il
eût voulu dire qu'il lui
ferait payer cher la
première interruption
de sommeil.
Cependant le silence
dura pendant quelques minutes ; le dormeur avait repris son sommeil.
Tout à coup, et quoique Charles n'eût pas bougé, le chien se reprit à gronder et à tirer sur sa chaîne.
Le dormeur , furieux, se leva et s'avança du côté de Charles pour lui infliger un ordre de repos absolu ; mais il s'arrêta en se sentant tirer dans un autre sens par le petit chien qui jappait avec fureur du cûlé de la porte.
L'homme, accoutumé sans doute à cette façop d'avertissement , jeta son gourdin et entr?
dans la première pièce, celle où se trouvait l'escalier tournant.
Comme il entrait d'un côté, la porle s'ouvrit de. l'autre. Une femme entra, suivie d'un monsieur en habit décent et à figure honnête.
La dame était Léona, le monsieur en habit, décemment vêiu, élait Jean, le valet de chambre de M. de iMonrion.
Leona fit un signe au gardien de la maison qui ferma la porte derrière elle ; aussitôt elle monta rapidemenl dans la mansarde.
— Vous êtes sûr, Jean, que nous n'avons pas été suivis?
— Au contraire , madame ; -seulement, je pense que l'homme qui nous suivait avec un bâton de six pieds à la main n'avait d'autre curiosité que celle de savoir ce que nous avions dans nos poches.
■— Alors, pourquoi ne nous a-t-il pas attaqués?
— 11 était encore de trop bonne heure, et puis, un contre un, n'est pas la laçon dont ces messieurs engagent d'ordinaire le combat.
— Turbleu! dit Léona en se débarrassant de son chapeau et de
Cet homme regarda du cùli de Charles. — Pase
son châle, vous auriez pu dire un contre deux, ù moins (lue \ous ne vous comptiez pas, ce qui est pcul-élie juste, car vous trembliez...
— Pour vous, madame.
Léona ne daigna pas eniendre celte fine repartie de M. Jean, et reprit vivement :
— C'est égal , la poursuite de cet homme m'inquiète... Vous savez conduire?
— Oui , madame.
— Quand j'aurai obtenu (par votre adroite entremise) ce qu'il me faut iiour faire croiie à Gusiave qu'il joue un rôle de niais vis-à-vis
de mademoiselle Julie Thoré , vous irez jusqu'au coin du faubourg Saint-Aniûine...
Vous renverrez le cocher, vous ramènerez la voilure , et l'espion, si espion il y a, pourra amener la police ici demain matin, la maison sera déserte.
— Aller chercher la voilure, seul, au milieu de la nuit?
— Lutz vous accompagnera... il sait conduire, lui...
— Ce chien de sourdmuet n'entend ni à Dieu ni à diable ; s'il lient des voleurs , ils seront sur nos épaules avant qu'il pense à se rrtuurner.
— Vous regarderez pour lui, et il se battra pour vous...
-Mais nous avons quelque chose de plus pressé à faire... Il faut nous occuper de mon prisonnier.
— Mais, dit Jean, à qui la mission que venait de lui donner Léona paraissait déplaire beaucoup, mais il faudra laisser madame seule dans la maison avec ce jeune éuerguniéue.
— Tant mieux! J'ai quelque chose à lui dire que je désire que vous n'entendiez pas...
— Il est à craindre que cet homme , exas-
. , . . , Péré par la colère, se
porte à des violences... que ces belles mains ne pourront repousser. Leona regarda Jean avec le plus profond mépris, et lui dit d'un ton de souveraine impertinence :
— On ne touche à des mains comme celles-là que pour les baiser Allez, maure Jean, et renvoyez-moi Lina... Elle mêlerait peut-être
sa VOIX aux affreux hurlements que va pousser M. Thoré et aux arguments que vous allez lui pousser , et je ne veux perdre ni un eri^ni une parole de votre dialogue.
Aussitôt Jean descendit, détacha le collier de la petite chienne, qui s élança rapidement vers le premier, où elle trouva sa maîtresse couchée par terre et écartant doucement l'angle du tapis qui couvrait le judas par lequel on surveillait la pièce où étail Charles.
— Bien, Liua,bien, ma belle, dit Leona en calmant les caresses furibondes de la petite chienne; tout beau, mademoiselle, vous soupe-
rez avec moi, el bientôt nous rentrerons à l'iiùtel... Oui, vous êtes belle!...
Et elle prit l'affreuse bêle dans ses bras comme un enfant, la baisa maternellement sur son front poilu, en lui disant :
— Fi! vous sentez mauvais!... Tenez- vous en repos... Et, se couchant tout à fait sur le lapis, elle appliqua son oreille cl
son œil au judas pour épier le succès de la ruse qu'elle venait tenter.
A ce moment , Jean entrait dans la chambre de Charles , qui avait entendu le bruit des nouveaux arrivants et qui se .demandait avec une horrible inquiétude si c'était la liberté ou de nouvelles tortures qu'on lui apportait.
M. Jean était en habit noir, en cravale blanche, en gilet de satin à châle ; un solitaire brillait à son doigt, un camée de quelque prix attachait sa chemise, une tabatière d'or sortait à moitié de la poche de son gilet, et un liséré de ruban rouge assez mince pour paraître indifférent lui donnait loul à fait l'air d'un chef de division qui n'est pas député, ou d'un médecin qui a guéri le secrétaire d'un ministre.
C'était à cette dernière profession que visait le valet de chambre, et il parait qu'il y avait déjà formellement éubli ses droits , car Charles lui dit :
— Ah I c'est vous, docteur; venez-vous encore pour me faire mettre la camisole de force et pour me brûler avec des moxals?
— Chut! fit Jean, parlons bas, monsieur... Puis il regarda Lutz, el ajouta en haussant les épaules :
— Je suis fou!... c'est moi qui suis fou de tout ce que j'ai appris, cl qui oublie que ce malheureux sourd-muet ne peut nous entendre.
Alors, et comme s'il pouvait se livrer à l'entrainement de son cœur, il tcndil la main à Charles en lui disant :
— Pauvre jeune homme!
— Quel malheur avez-vous donc à m'annoncer , monsieur?... A ce que je vois, vous ne croyez plus à ma folie?
— Hélas 1 non...
On n'a pas réussi ù perdre votre raison... Vous êtes un homme fort,
jeune homme... dix autres à votre place seraient déj;l à Bicêlre...
Mais ce que n'ont pas |)u faire dix ou douze jours de captivité , un mois le fera... On ne résiste pas à de pareilles épreuves...
— ■ Quoi ! monsieur, on veut me rendre fou ?...
— Oui , dit Jean d'un ton désolé, on veut que vous deveniez fou... ou du moins que vous l'ayez été...
— Que je l'aie été!... dit Charles d'un ton alarmé; j'ai bien peur de l'être en ce moment, car je ne vous comprends pas...
— C'est tout simple, tout sim|)le, s'écria le prétendu docleur... il faut une tête de fer pour inventer une pareille combinaison et même pour la comprendre...
Oui, monsieur, oui, mon ami, oui, mon pauvre enfant, on veut que vous ayez été fou; à cette condition, à cellc-l;'» seule, ou vous rendra votre liberté... à moins que vous ne Unissiez par perdre véiiialilemcnt la raison... ce qui servirait mieux la personne qui vous a fait \ mettre ici.
— Je ne vous comprends pas davantage, monsieur... Mais cette condition ne me parait pas si terrible... On veut que j'aie été fou... eh
' bien ! soit, je l'ai été...
I — C'est fort bien, très-bien... mais ce n'est pas assez de le dire... il faudrait qu'on en eût des preuves.
— Quelles preuves? Faut-il que j'aille proclamer un Dieu nouveau sur la place publique, ou déclamer sur les bornes une tragédie classique en cimi actes et en vers? Je n'ai connu que deux fous dans ma vie : c'élaient les deux hommes qui faisaient ce que je viens de vous dire... un bedeau qui n'avait pu devenir suisse et un poêle refusé à l'Odéon.
— Ceci serait assez bien... assez bien... assez bien... mais vous ne pourriez donner ces preuves de folie qu'à la condition d'être libre, et l'on voudrait avoir des preuves de votre folie pendant qu'on est encore maitrede vous...
— Alors, monsieur, expliquez-volis clairement, je suis tout prêt à faire ce qu'on voudra...
— C'est que moi-même je suis fort embarrassé... .A la vérité, on m'a permis de choisir le moyen...
— Mais qui vous a permis?
— Quelqu'un...
— Mais ce quelqu'un a un nom?...
— Silence, malheureux! silence... peut-èlre, ;"i l'heure oiije vous
LA LIONNE
parle plane-t-elle au-dessus de nous , comme un génie malfaisant... bienfaisant, veux-je dire... Oh! silence... silence!...
— Pardon, monsieur!... mais vous connaissez la personne qui me retient captif ici... si vous voulez me sauver, vous pouvez aller la dénoncer à ma famille... à la police.
— Je me retire, monsieur, dit le docteur avec une terreur fort bien jouée, je me relire... si c'est ainsi que vous recevez les propositions amicales que je viens vous faire...
— !\lais, monsieur...
— Mais, monsieur, qui sait si vous ne m'avez pas exposé à un danger Imminent par les seules paroles que vous venez de prononcer...
On peut s'imaginer, on peut croire , ajouta maitre Jean en élevant la voix, que je siiis capable de prêter l'oreille à de pareilles insinualions, de céder à des suggestions qui ont l'air justes, el l'on peut me faire partager la capiivité que vous subissez...
Si ce sont là vos projets, jeune homme, si ce sont les propositions que vous avez à me faire... je me retire...
— Mais, s'écria Charles, je vous ai dit que j'étais prêt à faire ce que vous voudriez... Ordonnez, parlez... j'attends...
— J'avais eu une idée... oui, une idée médicale... mais vous me l'avez fait perdre...
Cependant... oui, c'est bien cela; coniraria conlrariis... l'hypo- Ibèseest bonne, le résultat doit êlre excellent... Voyons, avez-vous un ami?
— J'en ai beaucoup...
— Mais un ami dévoué, qui ail intérêtà vous servir dans celle circonstance, ou qui s'y croie obligé...
— A ce compte, monsieur, j'en ai un qui devrait me venir en aide, si ce n'était pas le cœur le plus sec, le plus personnel...
— Ce n'est pas la question... Comment s'appelle-t-il?
— Monsieur Victor Amab...
— Bien... monsieur Victor Aiuab... très-bien... Supposez que je vous dise :
« Je puis;emellre une lettre à monsieur Victor Amab... Écrivez-la
.sur-le-champ, et je vais la lui porter... » Que lui écririez-vous?
— Eh! pardieu!... je lui écrirais pour quelle raison probable je suis ici... qu'il y va de son honneur de m'en arracher... que...
— N'allons pas si vite... meltiz tout cela sur le papier.
— Pourquoi faire?
— J'ai mon plan...
— Mais celle lettre, qu'en ferez-vous?...
— Sur la tête de mou père, mort membre de l'insliiut d'i:gypte, vous pourrez l'anéantir avant que je ne sorte d'ici... mais, écrivez, je vous prie, et (|uc ce soit une lettre touchante qui puisse arracher cet homme à son insensibilité...
— Ma foi, reprit Charles, je n'y vois pas grand danger... Il se mit à écrire, et quebpies minutes après, il remit à Jean qui lui
di-sait de temps en temps :
« De la sensibilité... des élans... »
Il lui remit, disons-nous, la lettre suivante :
« Mon cher Amab,
» Je vous écris d'un cachot, d'une prison, d'une loge de fous!...
» Cette infâme M""" de Cambure m'a fait enlever pnnr me punir de » votre dédain et de mon bonheur (malgré tout ce qui m'arrive , je » maintiens le mot).
» On prétend nie rendre fou ou faire croire que je l'ai été... .Vver- » lissez la police , avertissez ma famille. Qu'on fasse arrêter celle I) fennue...
» J'ai été enlevé de la manière suivanle :
» Le lendemain de l'aventure de l'atelier, je reçus un petit billet » avec ces deux mots: « Boulevard Bourdon, à six heures... On peut » pardonner à qui ose venir demander pardon. »
» On prétend que je dise que j'ai été fou... c'est vrai... je l'ai été... » je suis allé à ce rendez-vous, le cœur rempli de souvenirs cl d'es- )) poirs délicieux...
» Là j'ai trouvé une belle grande fille qui m'a fait un signe et est » passée près de moi... ce signe disait de la suivre... il faisait grand » jour...
» D'ailleurs, je ne pensais pas à avoir peur... je suis si étourdi... » je la suivis...
LA LIONNE
» Elle me fit monter le faubourg Sainl-Anloine, me fit prendre la » rue lie Charonne et ouvrit une pelile porte à droite, à côté de la » maison des fous... j'entrai bravement... il était sept heures...
» J'arrivai :'i une petite maison, je montai au premier étage... on » m'attendait armé de tous ses charmes et d'un déjeuner qui devait être » exquis... on voulut s'expliquer à table... j'obéis...
» Cinq minutes après, je tombai seul sur un canapé où je suis resté » dans une léthargie qui a duré je ne sais combien de temps... il fai- » sait nuit quand je m'éveillai...
» J'étais dans une salle basse, attaché sur un lit de fer... A côté
» de moi était la vénérable figure d'un honnête médecin...
M On m'apprit que j'étais fou et qu'on allait me traiter comme tel...
» Aussitôt on m'inonda d'eau glacée, on me frictionna avec des
» brosses de chiendent, et, depuis ce temps, on m'asperge au moindre
» cri que je pousse... on me...
. » Mais à quoi bon tous ces détails?... Suis-je encore dans la mai- » son où l'on m'a conduit?... Je le suppose...
» Quoi qu'il en soit, mon cher ami, servez-vous de ces renseigne- » menls pour me tirer des mains de celte infâme créature. Je m'en » rapporte à votre amitié; vous savez si je vous suis dévoué; vous » savez avec quelle fidélité j'ai gardé votre secret au sujet du tableau » qui fait maintenant votre gloire...
» Ma famille vous est reconnaissante de votre affection pour moi ; » elle deviendra la vôtre quand elle vous devra mon salut; et parmi » ces cœursqui vous aimeront, peut-être en est-il un dont la tendresse » vous paraîtra digne de payer voire dévouement; car, je ne me trompe » pas; vous avez deviné que Julie n'est pas insensible à l'amour qui » vous a inspiré voire chef-d'œuvre.
» Amab, ce n'est pas seulement sur votre amitié pour moi que je » compte, c'est sur voire amour pour une autre, etc., etc. »
Jean prit la lettre et la lut à haute voix, et d'un ton tant soit peu Ironique; il savait que d'autres oreilles que celles de Victor devaient l'entendre.
Il interrompait sa lecture par des marques d'approbation.
— Bien... très-bien... disait-il; c'est celai... voilà mon affaire!... .le moven est excellent I... parfait I parfait ! parfait !...
— Qu'allez-vous donc faire de cette lettre?
— Ah (,à I dit Jean en la rendant à CharK's, raisonnons... Voilà une lettre que vous venez d'écrire en homme raisonnable?... -
— Je l'espère, dit Charles.
— Ce n'est pas là la letlre d'un fou ?
— Non.
— Que doit donc être la lettre d'un fou ?
— Mais autre chose que cela, apparemment...
— C'est-à-dire le contraire.... exactement le contraire...
— Vraiment?
— Oui, certes.
Vous comprenez, dit Jean du ton de la suffisance la plus na'ive : j'ai vouju savoir ce que vous pourriez faire étant raisonnable, pour en conclure par opposition ce que vous devriez faire étant fou... Ainsi, comprenez-moi bien : vous commencez votre lettre par ces mois :
« Mon cher Amab... »
Ecrivez au contraire:
« Infâme Victor... »
Vous ajoutez :
« Je vous écris d'un cachot. »
Mettez au contraire :
« Dans la retraite délicieuse où vous m'avez entraîné pour égarer ma raison par les plaisirs les plus enivrants... »
— Que diable voulez -vous que cela prouve? dit Charles.
— Attendez... attendez... fit Jean en se grattant le front, comme un homme qui cherche une idée.
Puis il s'écria tout à coup :
Ecrivez... écrivez, j'ai votre affaire...
« J'ai apprisvotre indigne conduile envers une famille honorable... »
c'est si fauxl fit Jean en s'arrètant. Que dira-
j'ai Irouve le .\vec cela je
Vous comprenez, t-on?
.Ah çài mais ce garcon-là est fou!..
— Soit! dit Charles, mais c'est qu'en vérité c'est tout à fait d'un fou!...
— .4hl fit Jean d'un air ravi, à la bonne heui' moyen... continuez... continuez... vous êtes sauvé vous réponds que vous sortirez d'ici avant le jour..
— Dictez donc...
— Oui, oui, reprit Jean, comme s'il se parlait à lui-même, dans le ravissement où il était de son idée... oui... il faut casser les vitres... plus il y en aura, mieux cela sera... écrivez...
« Vous avez bassement abusé de ma confiance, lâche séducteur : » vous avez déshonoré la fille candide et pure qui crovait à votre » honneur... »
Charles hésita à écrire, mais Jean se mit à rire avec éclat.
— Ah! ah! ah! c'est d'un ell'et sûr... il était fou! dira-l-on.. mais oui, c'est vrai... il avait perdu la léte... il accuse sa sœur., vre malheureux!..
Ecrivez donc... écrivez...
, Eh!
Pau-
« Elle m'a tout confié... rendez-moi h liberlé... et si vous n'êtes pas un lâche, c'est dans votre sang que je laverai l'injure que vous m'avez faite. »
la main sur son pa-
Charles avait écrit machinalement; mais il m't : pier et dit à Jean :
— Et que comptez-vous faire de celte letlre? •
— Sur la tête de mon vertueux père qui est mort membre de l'Institut d'Egypte, je l'enverrai à monsieur Amab...
— Mais il me prendra pour un fou!.,.
— Eh bien.,, il le dira...
— Et après?...
— Après? vous reviendrez en raconlant que vous avez voyagé dans la lune...
— Et après?
— Après... dit Jean en appuyant sur les mois de façon à les faire peser de tout leur [loids dans l'oreille de Charles, si jamais il vous arrive de raconter certaine aventure à laquelle vous faites allusion dans votre première lettre, on ne s'en défendra pas avec des cris et des dénégations, mais en disant d'un air de ])itié :
« Ce pauvre garçon a été fou!... et la meilleure preuve qu'on en » puisse donner, c'est qu'il a prétendu des choses stupides, c'est >) qu'il a prétendu que sa sœur, la vertu même, s'était laissé séduire » par M. Amab... »
— Ah! je commence à comprendre, dit Charles... oui... oui... la ruse est bonne... .
En effet, il n'y a qu'un fou qui puisse écrire de pareilles choses, et si jamais, comme vous dites, je raconte les aventures un peu libres de M""" de Cambure, elle dira tout naïvement :
« Ce garçon a été fou!... Il s'est imaginé qu'il était venu à un ren- » dcz-vous donné par moi à un autre, et que, dans ce rendez-vous, j'a- » vais posé sur le front de l'écolier la couronne destinée au maî- » tre... »
Vous avez raison... ceci pourra faire croire à tout le monde que j'ai été fou... Mais cela me prouverait, à moi, que j'ai été un lâche. Vous n'aurez pas celle letlre...
Il la prit pour la déchirer; mais à l'instant même, sur un signe de Jean, le sourd-muet sauta sur Charles, le renversa en arrière avant qu'il se fût emparé de la lettre.
La lutte fut terrible, et malgré la force de Lutz et la faiblesse que Charles devait à une diète sévère, celui-ci fut dix fois sur le point de lui échapper; mais Jean vint en aide au sourd-muet, et tous deux s'apprêtaient à enchaîner le malheureux sur le lit lorsque Léona parut tout à coup en disant :
— Laissez Monsieur, la lettre n'est pas signée.
— Et je ne la signerai jamais !
— Vous la signerez à l'instant même...
Laissez-nous seuls un moment, et allez chercher la voilure, Jean... Lulz peut vous accompagner... '
— Madame, fit Jean, prenez garde..
— Allez et revenez vile.
— N'avez-vûus pas promis à Monsieur que, celle nuil mêii.e il (|iiiilcrait celte maison?
Jean se relira l'air stupéfait et en disant :
— Quelle femme 1 Le sourd-muet le suivit.