XXV. — PATTE DE VELÛinS
A peine furent-ils partis, que Leona s'a|iproclia vivement du jeune homme ;
— Votre main, Charles, lui dil-elU . Merci... Ce que vous venez de faire là est bien, est noble... est ijrave...
Le jeune homme demeura tout étourdi de celte f.icon amicale el brusque d'entrer en matière.
— Ce que je viens de faire, reprit-il avec embarras, est assez naturel...
— Non, Charles; le courage, la noblesse, le sentiment du devoir, ne sont pas naturels ù tout le monde, et M. Amab, votre mailre, en est une preuve...
— Qu'a-t-il fait pour que vous l'accusiez ainsi? dit Charles.
— Il a fait précisément ce dont vous croyiez l'accuser faussement...
— Quoi ! ma sœur Julie?...
— Vous savez qu'elle l'aimait?...
— Peut-èlre... mais qu'importe?...
— Eh bien ! il a profilé de sa faiblesse, et, dans un rendez-vous qu'il en a obtenu...
— Ce n'est pas vrai I
— L'en croyez-vous incapable?
— Je pense à ma sœur: .Madame...
— Que vous croyez innocente et qui est perdue !...
— Vous meniez ! Madame...
— Dans quel but?
— Je ne sais; mais vous me tendez un piège, et cette lettre devait servira la perdre...
— N'ai-je pas été maîtresse de l'avoir?...
— Elle n'était pas signée, vous l'avez dit...
— Et je vous ai dit aussi que vous la signeriez...
— Et quel moyen prendrez-vous pour me la faire signer?
— Un moyen bien simple, celui de vous dire la vérité...
— La vérité?... — Ecoutez-moi, Monsieur... Si jamais femme a eu le droit de se venger, c'tst moi, vous devez
le reconnaître. J'ai voulu commencer par vous.
Tout ce que le docteur Saint-Jean vient de vous dire est vrai. Pour vous ùter la possibilité de révéler jamais quelle basse trahison m'a perdue, j'ai voulu vous rendre fou... Je n'ai pas réussi...
Chaque jour je venais épier ici les progrès que j'espérais de la solitude et des mauvais traitements, et chaque jour je sentais diminuer en moi ce besoin de vous perdre...
Je cherchais déjà un moyen de vous laisser vivre et de vous rendre la liberté sans danger pour moi, lorsque le docteur m'a suggéré l'idée de faire croire que vous aviez été fou... J'ai accepté cette idée de bonne foi, je l'ai acceptée avec bonheur, elle me dégageait du terrible serment que j'avais fait contre vous.
Je laissai au docteur le soin de choisir le texte de votre folie ; tout était préparé d'avance ; on devait remettre une lettre à Amab chez votre père.
Là, en reconnaissant votre écriture, on devait demander à la lire... Nul doute que, d'après ce que vous deviez écrire, le mot convenu : « Il est fou I » ne fût venu à la bouche de tout le monde...
Cela fait, vous eussiez reparu après m'avoir solennellement juré de dire que vous ne saviez ni où vous aviez été, ni le délire bizarre auquel vous aviez été en proie. Vous ne deviez garder souvenir de rien: ni de ce que vous aviez fait, ni de ce que vous aviez écrit...
C'était un accès de folie bien constaté ; c'était à moi à expliquer comment j'avais pu m'y trouver mêlée, si jamais vous aviez manqué à votre serment.
— Si je vous eusse donné ma parole. Madame, elle eût été sacrée...
— Je le crois, Charles... ce que vous venez de faire m'en est un sûr garant.
Mais écoulez-moi encore.
LA LIONNE
J'avais approuvé l'idée du docteur, comme je vous l'ai dit, et je lui avais laissé le soin de la mettre à exécution. En venant ici, je vous l'avoue, je ne voyais dans tout ceci qu'une plaisanterie, lorsque la tournure que le docteur adonnée à la lettre qu'il vous demandait, m'a fait rêver contre vous une vengeance que je n'avais pas rêvée ; car je savais, moi, que cet homme qui croyait vous dicter un mensouge I vous dictait une vérité...
Si vous aviez signé cette lettre, je ne sais si je ne m'en serais pas servie pour la montrer à tous et perdre votre sœur.
Ne vous étonnez pas de ce que je vous dis, je suis ainsi faite, et peut-être devriez-vous me connaître assez pour que je n'aie pas besoin de vous le dire. Toute décision en moi est rapide comme la pensée qui me la suggère... le hasard me jetait une vengeance, je la prenais ; votre noblesse me l'arrache, j'y renonce ; si vous saviez quelle femme bizarre je suis!...
Depuis une heure, dix sentiments différents mî sont passés dans le cœur à propos de vous...
Je vous ai plaint d'abord, puis quand vous écoutiez Saint-Jean, je me suis laissée aller à rire de votre air étonné... Je trouvais que vous aviez l'air si ridicule...
.Mais, pardon... j'en ris encore... puis tout à coup, quand vous avez refusé de signer cette lettre, je vous ai trouvé... tel que vous êtes, brave et généreux, je vous ai admiré... je vous ai presque aimé...
— Léonal Léona! ne me trompez-vous pas?
— Ce que vous savez de moi, Charles, annonce-t-il une femme astucieuse, perfide, habile?...
Non, certes, non... Je suis violente, folle, cruelle, je puis tuer dans un moment de rage, mais je ne sais pas combiner une perlidie.... J'aime ma vengeance et j'y tiens : et si vous me voyez la près de vous, c'est qu'en même temps que vous desarmiez ma colère contre vous, je trouvais un moyen de punir cet insolent dont le dédain...
Oh! cet homme!... cet homme!... ajouta Léona avec un accent terrible; vous le tuerez, vous... Oh! reprit-elle, tu le tueras, Chades... Aux yeux du monde, ce sera pour la sœur; aux miens, ce sera pour moi !...
— Ohl oui, je le tuerai I dit Charies, si c'est vrai...
— Eh bien ! Charies, s'écria Léona avec un mouvement passionné, signez cette lettre el vous êtes libre... Vous irez la porter vous-même chez l'infâme... Je vous conduirai, moi; vous verrez quelle réponse cet homme vous fera... il acceptera, je l'espère, et vous le tuerez, n'est-ce pas?
Oh ! vengez-moi de cet homme, Charies, et j'oublierai tout... ou plutôt... je me rappellerai tout... Charles, je ne peux plus me venger de vous, vengez-moi de lui!
C'était une femme d'une souveraine beauté qui disait cela avec des larmes aux yeux, une voix suppliante, pressant de ses mains brûlantes les mains palpitantes de ce jeune homme ..
— Et je serai libre?
— A l'instant.
— Et je pourrai venger ma sœur?...
— Vous m'oubliez...
— Je pourrai vous venger toutes deux...
— Ohl oui...
— Comme je t'ai aimé...
— Eh! bien, soit... malheur à lui!...
Charles signa la lettre...
— L'adresse, maintenant... dit vivement Léona, bien... cachetez cette lettre. Ahl pour tout expliquer, mettez sur l'adresse:
« Je suis libre... je vous attends au bois de Boulogne... avenue de » Madrid... » >
— A quelle heure?...
« A dix heures, je vous accompagnerai... » Et maintenant préparez-vous à partir...
Léona siflla... la iielite chienne répondit en jappant, le sourd-muet
parut... *•
Par un mouvement instinctif, Charles posa sa main sur sa lellrc... Léona fit un signe.
Le muet sortit et rentra avec une toilette et des habits. Léona s'éloigna après avoir dit à Charies :
— Dépêchez-vous et n'oubliez pas la lettre. Elle remonta dans son gracieux appartement pendant que Charies
s'habillait ; Jean l'y attendait.
LA LIONNE
— Quelle lieure csl-ll ? dit Léona.
— Près de trois heures.
— Ecoute, dans une heure, nous serons à la porte d'Aniab... Charles portera lui-même sa lettre chez ton nouveau maître...
— Lui-même... Ah 1 ceci est superbe I...
— Ce sera mieux.
— Mais comment l'empêcher de retourner chez son père?...
— Je le liens dans une prison, fit Léona en regardant ses belles mains, d'où 11 ne s'échappera que quand je voudrai...
Allons, va...
Une heure après, Charles et Léona, qui avait pris un coslume d'homme, conduits par le sourd-muet, s'arrélaient à la i)orte de la maison de Victor.
Cliarles était descendu avec Léona et avait demandé M. Amab.
Un domestique à visage rouge, à veste rouge, à culotte rouge lui répondit :
— Monsieur Amab n'y est pas.
— Est-il déjà sorti?
— Monsieur ne couche plus à Paris, et ne revient qu'à sept heures à son atelier...
— Je l'attendrai!
— Et moi, fit tout bas Léona.
Charles la regarda... Qu'elle était belle, et que ses yeux avaient d'amour I...
— Remettez votre lettre, continua-t-elle. Le rendez-vous est pour dix heures...
— Mais, dit Charles, une pareille lettre...
— Eh bien I si j'ai raison, elle ne saurait être remise trop tôt... Si l'on m'a trompée, une explication sauvera tout...
— Et jusque-là?..
— Êtcs-vous déjà ennuyé de votre pardon ?
— Mais mon père, ma mère?
— Charles, vous ne pouvez retourner chez vous qu'avec la preuve de l'innocence de votre sœur, ou bien quand elle sera vengée... Mais je comprends votre inquiétude...
L'ami , dit-elle , en s'adressant au domestique , pouvez-vous nous donner de quoi écrire?
— Certainement...
— Eh bien I voici un louis, et vous porterez à son adresse la lettre qu'on va vous remelti'e...
Écrivez, Charles, ajoula-t-elle tout bas :
« Ma mère, avant la fin de la journée, je serai près de vous... »
— Qui sait? dit Charles tristement.
— Avez-vous peur?
Que de sottises on fait faire aux hommes avec ce mot I... Charles écrivit à sa mère et laissa la lettre pour Amab. Ni l'une ni l'autre de ces deux lettres ne devait arriver à son adresse.
Léona le fit remonter dans sa voilure.
— Où allons-nous?
— Chez moi, à Boulogne, près du lieu du rendez-vous...
Ah ! Charles, je n'ai pas voulu tout voîis dire, si cet Amab refusait le combat; s'il était vrai, ce que je crois et ce que j'espère pour vous, que votre sœur ne soit pas coupable, il me trouverait là ; car j'ai voulu déjà le contraindre à se battre , mais il a Insolemment refusé de venir.
La voilure roulait rapidement.
Léona raconta alors le rendez-vous qu'elle avait donné à Amab, et auquel il avait manqué, et comment elle l'avait cherché partout , en babils d'homme, pour le souldeter.
El l'héroïque amazone disait cela au jeune peintre avec tant de sourires charmants, de larmes naturelles, de colères fougueuses, de retours pleins de tendresse, que Charles ne pensait plus ni à son père, ni à sa sœur, ni à Amab, ni à son rendez-vous, lorsque la voiture franchit la porte cochère de la cour ombreuse de la villa de Léona.
Celle-ci descendit si précipitamment, et Charles la suivit avec tant de rapidité, qu'il ne s'aperçut pas que le sourd-muet avait jeté ses rênes à un palefrenier et le suivait pas à pas.
Léona monta au premier étage, traversa trois ou quatre pièces, puis, arrivée aune espèce de boudoir, bas, sombre, délicieux... elle s'arrêta tout à coup, et dit à Charles :
— Attendez-moi un moment.
Elle sortit.
Mais, avant de fermer la porte , elle fit signe au sourd-muet , qui lira immédiatement de dessous sa houppelande l'énorme nerf de bœuf, qui, à ce qu'il paraît, lui tenait lieu de langage, et, comme il en avait donné quelques leçons à Charles , qui le comprenait parfaitement, celui-ci vit qu'on lui disait:
— Allons, couchez-vous, je n'ai pas dormi de la nuit, vous devez avoir envie de dormir...
Après ces paroles supérieurement mimées, Lutz tira encore de l'une de ses vastes poches construites dans l'incommensurable houppelande, l'odieuse griffonne qui lui servait d'oreiller et lui remit sa chaîne qu'il s'attacha au poignet.
A cette vue, Charles, anéanti, confondu, désespéré, et comprenant enfin qu'il était encore impiloyablement joué, tomba suffoqué sur un lit de repos, et Lutz se coucha doucement sur le sien.
XXVL — LES RRNSEIGNEMENTS.
A la même heure, et pendant que ceci se passait chez Léona, M. Jean, qui n'était plus ni le docteur décoré et honnête de la rue Charonne, ni le domestique rouge planté à la porte d'Amab, et qui avait reçu la lettre qui était destinée à noire héros, M. Jean, disonsnous, entrait chez son véritable maître, le comte de Monrion, et lui disait :
— Monsieur le comte m'a demandé des renseignements sur M. Amab et sur un certain jeune Thoré miraculeusement disparu, je suis eu mesure de lui en donner.
— En vingt-quatre heures?
— En vingt-quatre heures...
— Ceci le réhabilite à mes yeux... Voyons, que sais-tu?
— Je prie monsieur le comte de vouloir bien me permettre de lui dire coniment je me suis procuré ces renseignements; il les croira d'aulant plus véridiques que moi-même je ne les connais pas.
— Parle, je sais que tu as fait Ion droit, et que tu veux maintenir les prétentions au litre d'avocat, en étant bavard.
— Je commence, dit Jean.
II se posa en homme de barreau, ?t commença d'un ton nasillard :
— Le meilleur espion qu'on puisse avoir près d'un généralissime, c'est son aide de camp, ou plutôt sou chef d'élat-major; par analogie, le meilleur espion qu'on puisse avoir près d'un homme quelconque, c'est son valet de chambre.
— Ceci est de l'école de Léona ; seulement elle pratique, el lu professes.
— J'ai pratiqué.
— Contre moi, je le sais.
— Jamais!
— Aurais-tu la prétention de me faire croire que lu n'étais pas ici aux gages de Léona...
— Je vous jure, monsieur le comte...
— Je comprends... il est des choses qu'une femme ne doit jamais avouer, et, par analogie, tu penses qu'il est de petites infamies qu'un valet doit toujours nier...
— Jusqu'à la mort, monsieur le comte. A ce moment-là, cela devient une affaire de religion ; on le confesse, mais on ne l'avoue jamais...
— Allons au fait...
— Eh bien ! monsieur le comte, en vertu du principe que je vous ai exposé, el des ordres que vous m'avez donnés il y a deux jours, je me suis occupé à devenir le plus tôt possible le domestique de M. Amab.
— Et tu as réussi ?
— Hier matin.
— Voilà qui commence à me paraître assez bien fait.
— C'était la moindre des choses...
— Eh bien ! moi, je suis curieux de savoircommenl tu t'y es pris... Maître Jean réfléchit.
11 parut hésiter; mais la vanité de l'orateur l'emporla sur la |)rudence du laquais, il repartit :
— Si vous étiez un bourgeois, c'est-à-dire un monsieur qui a la prétention de ne pas être trompé par ses domestiques, qui les examine, les surveille, et perd la moitié de son temps à se défendre contre eux, je ne vous dirais pas la vérité ; mais vous êtes un grand seigneur, vous vivez trop loin de vos gens pour que leurs défauts, leurs vices
LA l.TONNE.
ou leurs calculs puissent vous atteindre. Je puis donc vous confier un de nos petits secrets... Vous êtes incapable de vous en servir jamais...
— Je ne suis peut-èlre pas si généreux que tu crois.
— Ce n'est pas ce que je veux dire, monsieur le comte ; vous avez mieux à faire que de vous en souvenir...
Sachez donc que tout domestique qui sait sa condition et qui a la prévision de l'avenir, n'est jamais de Paris. Si monsieur le comte 8'élail occupe de ces choses-là, il aurait remarqué que jamais un domestique n'est de Paris.
— Parbleu, lu as raison... toutes les fois que j'ai demande ù un domestique d'où il venait, c'était toujours de la province.
Voilii une remarque qui me donne à bien penser des Parisiens...
— Remarque superficielle, observation fausse, monsieur le comte, comme tout renseignement de statistique morale produit à. l'Académie des Sciences.
Le domestique naît à Paris comme ailleurs, il y a sa famille, mais pour lui seulement : pour son maître le domeslique est toujours de province el n'est jamais orphelin...
— Pourquoi?
— Parce qu'il a toujours besoin d'un père qui se meurt ou d une mère qui a un procès pour motiver un départ précipilé et fonde sur une lettre reçue le matin même...
— Ahl c'est ainsi...
— C'est ainsi, du moins, que le domestique de M. Amab a présenté la chose à son maître, en lui demandant un congé de huit jours, pendant lesquels il a proposé un suppléant dont il répondait corps pour corps...
— Et ce suppléant, c'était toi?...
— Oui, monsieur le comte...
— Il a répondu de toi?...
— J'ai déposé un cautionnement de mille écus pour lui garantir ma bonne conduite et la place à son retour.
— Assez I dit le comle avec dégoût... Qu'as-lu appris de M. Amab?
— Je n'ai rien appris de lui par lui, car ce monsieur ne parle qu avec lui-même, c'est à-dire qu'il pousse des soupirs affreux et murmure loul bas des noms de romans. •
— Quels sont ces noms?
— Julie... Charles...
— Ab 1 fil le comle... Et après?
— Je savais par mon prédécesseur quels étaient celle Julie cl ce Charles : jugez donc de ma stupéfaction, lorsque, ce matin, je vois arriver M. Charles Thoré lui-même...
— Tu le connais donc?
— Monsieur le comte oublie que je suis allé quelquefois porter ses ordres chez ce marchand...
— Drôle I M. Thoré est un commerçant honorable, une des premières maisons de Paris.
M. Jean fit une humble grimace qu'il assaisonna de l'impertinence suivante :
— Je sais aussi que M"= Thoré est une des plus belles personnes qu'on puisse rencontrer.
— Finiras-tu?
— Eh bien! monsieur le comte, ce M.Charles est arrivé, et n'ayant pas trouvé ce M. Amab, il a laissé pour lui une lellre que voici.
— Et lu crois que j'aurai l'indigniléde décacheter une lettre adressée à un autre qu'à moi? Oublies-tu que lorsque j'étais jaloux de Léona, je n'ai jamais consenti à cette infamie?
— Monsieur le comle peut au moins lire l'adresse...
— L'adresse... fille comte en prenant la lettre sur laquelle étaient écrits le lieu et l'heure du rendez-vous...
Ceci ressemble à un duel, ajouta-l-il après l'avoir lue... Mais pourquoi ce duel ?
Le comte pensa à ce que Léona lui avait dit de Julie et de Vlclor.
— La cause du duel est sans doute dans la lettre... dit Jean eu glissant son doigt sous le pli.
— N'importe... jamais 1... dit Monrion, jamaisl...
— Jamais, vous!... mais moi... c'est bien différent!
— Qu'as-tu fait, misérable?
— Ce que j'aurais fait avant de venir ici... si mon maître, M. Amab, avait été chez lui, et si je n'eusse pu disposcrque de quelques minutes pour savoir ce que vous m'avez ordonne d'apprendre.
— Misérable ! dit le comle en se levant pour chasser Jean. Mais il s'arrêta devant la stupéfaction |)einle sur les traits du laquais.
— Eh bien! qu'v a-t-il?
— C'est triste, monsieur, Uien triste... Une jeune fille déshonorée, perdue...
— Ce n'est pas possible I... fit le comte en arrachant vivement la lettre des mains de Jean.
Emporté par ce soudain mouvement, Gustave lut la lettre ; il resta muet, anéanti... désespéré...
Un moment après, il rejeta la lettre à Jean en lui disant:
— Va-l'en, je te chasse...
Jean se relira en mesurant son maître d'un regard de pitié, et Monrion resta seul.
— Oh! c'est ignoble! s'écria-t-il tout haut... Comment, partout, toujours le vice%ous les plus chastes apparences... Jeunesse, grâce, naïveté, bonne renommée , tûut cela n'est qu'un masque plus trompeur... Oh! c'est affreux!...
Léona avait raison... Cette femme a un instinct du mal qui le lui fait voir à travers les murs les plus épais...
Eh, mon Dieu! non, leprit-il... elle connaît le monde!... Dans toute amitié, dans toute action , elle parie pour le côté infâme et gagne qualre-vingt-dix-neuf fois sur cent...
Mais je uuix savoir si c'est l'intrigue d'une petite fille hypocrite ou le malheur d'un enfant égaré...
Ah ! s'il en était ainsi, malheur à ce monsieur Amab!... Si le liere ne le châtie pas... c'est moi qui me chargerai de la punition...
Et Monrion se décida à se rendre, dès le lendemain même, chez M"' Thoré, pour savoir à quoi s'en tenir sur le compte de Julie.
De son côté, M°" Thoré, perdue dans ce mystère menaçant, où elle marchait au hasard, avait résolu d'avoir une explication sérieuse avec Amab.
Pour comprendre ce qui en arriva, il est nécessaire de dire comment, après avoir compromis Julie aux yeux de Monrion, Léona engagea Victor dans cette ténébreuse intrigue.