XXVII. — l'antre db la liokne
Celait encore la nuit; c'était celle qui avait suivi le moment de délivrance de Charles et son changement de prison.
Amab avait pénétré dans le parc, comme la première fois; mais ce soir-là il l'avait traversé sans la moindre appréhension. A celte heure, il était au-dessus de tous les dangers... N'avait-il pas vaincu la veille les scrupules de Léona?...
le malheureux, il appelait cela des scrupules!... Ne lavail-il pas persuadée, du moins le croyait-il, que l'amour oublie tout et pardonne tout, et alors ne lui avait-elle pas dit :
« Venez, et si vous m'accordez la seule preuve d'amour que je vous demanderai jamais, je n'aurai plus peur!... »
11 semblait que Victor dût connaître assez Léona pour trembler devint une pareille restriction ; mais Amab n'accordait pas aux femmes, en réalité, la dixième partie des prelentions qu'elles montrent dans leurs paroles.
Il résolvait beaucoup de difficultés avec ce mot banal :
« Ce sont des phrases... »
Il crovait être prémuni contre elles, parce qu'il se disait que les trois quarts jouent la comédie. 11 avait luis tous les refus de Léona pour un masque de coquetterie qu'elle avait hàle de faire tomber.
Tout cela, pour lui , n'était qu'un manège plus ou moins adroit; parce qu'il soupçonnait la fausseté, il se croyait fort contre la fausseté sans se douter de la profondeur de ses calculs.
Ceci nous rappelle une anecdote qui nous vient en ligne droite de
Rome. ,. . . .
Un jeune homme, qui avait raillé une courtisane, disait en rianl : « Hier, la Rambinella a voulu me prouver qu'elle n'avait rien perdu ). à me perdre : elle m'a présenté à baiser sa main ornée d'un magni- « fique diamant. Hélas ! la pauvre fille n'a pu me tromper, le diamant » était faux. » , . r
Huit jours après, le jeune homme mourait; le diamant était faux en effet, car c'était un poison mortel pour qui rapprochait de ses lèvres.
C'est peut-être là un conte; si c'en est un, il nous sert du moins à montrer, par une image, comment Aniab se croyait à l'alni de tout danger parce qu'il soupçonnait une comédie qiii, mallieureusement pour lui, en cachait une bien plus terrible qu'il ne pensait.
Victor s'imaginait jouer avec une coquette du Gvmnase. Cependant Leona l'avait bien averti, mais la vanil» l'aveuglait...
11 entra léger, pimpant, joyeux dans la villa.'., il monta rapidement
I csuilier, il traversa le salon, la bibliolbcque, entra dans la chambre accoutumée; Léona n'y était pas.
Il vil une porte ouverte, il y pénétra, et se trouva dans un boudoir,
bas, sombre, mystérieux, tendu de velours noir à ornements éclatanls.
Malgré sa joyeuse disposition, ce boudoir lui parut lugubre ; la porte
par laquelle il était entré se ferma derrière lui, et il se trouva face à
face avec Léona.
Quoi qu'on dise de la coquetterie des Françaises, elle est de beaucoup au-dessous de celle des femmes de l'Orient.
Les belles dames de notre religion et de notre société régnent trop par le cœur et par l'esprit pour avoir ce culte de leur beauté, que lui rendent les femmes esclaves, comme à la seule force dont elles puissent se servir. L'art infini avec lequel elles allanguissenl leurs veux, font briller leur regard et éclater leur sourire, ce pinceau qui achève le sourcil et qui étend la paupière, ces eaux qui parfument les cheveux, qui teignent les ongles de rose; ces poudres qui satinent la peau et qui font courir les veines bleues sur son éclatante blancheur • tout cela est abandonne chez nous aux Olles de théâtre et aux vieilles folles qui tiennent ferme à leur jeunesse, ou plutôt ù la jeunesse des beaux ' garçons.
.Si Léona eût eu besoin de tous ces appareils pour être belle, elle les eût employés; elle connaissait trop bien la vie pour ne pas savoir que la plupart des hommes tiennent plus à ce qu'on parait qu'à ce qu'on est. Mais à part les parfums, à part cette atmosphère qui fait respirer l'ivresse, elle n'avait emprunté à l'Orient que le costume qu'elle portait. '
Jlille fois plus discret que notre costume européen, il n'accuse aucune beauté, mais il les laisse deviner toutes; il cache tout, mais il ne detorme rien. Nous ne voulons pas peindre le visage superbe de Léona sataille flexible et imposante, ses pieds nus et blancs, ses mains d'ivoire.
Parmi toute cette soie, cet or, cette gaze qui l'enveloppaient sans 1 habiller, une chose était remarquable dans ce costume, c'était son exactitude... exactitude qu'elle avait cru devoir pousser jusqu'à glisser dans sa ceinture un poignard dont le manche s'échappait d'un flot de soie, comme une menace des lèvres roses d'une sultane.
En la voyant, Amab se mil à genoux devant elle. Il eut le bon esprit de penser qu'il devait être fort laid en costume d'élégant parisien près de cette femme qu'il trouvait si magnifiquement belle... et il le lui dit.
II la remercia de cette éclatante parure.
- Oui, répondit-elle, j'aime ma beauté, et je la fais le plus belle que je peux, pour ceux que j'aime... N'est-ce pas un don du ciel?N'aiijiez-vous pas votre génie, et ne vous croiriez- vous pas indigne de 1 avoir reçu de Dieu, si vous ne le placiez sur le piédestal le-plus haut que vous pourrez lui élever ?
- C'est un autel qu'il faut à votre beauté, Léona, pour qu'on puisse vous adorer a genoux... i "imc
- J'accepte la métaphore, di'tLéona en souriant; je l'accepte toute vieille et tout usée qu'elle soit, et je la veux continuer, pour voir si à nous deux nous pourrons faire sortir quelque chose de nouveau
\ oyons, Monsieur, êtes-vous de ma religion ?
- Je suis de la religion de l'amour...
- Le Dieu des chrétiens ne reçoit pas partout les mêmes hommages, dit Leona; les enfants de Mahomet sont divisés entre eux- et les croyants de l'amour ne lui rendent pas tous le même culte '
-Instruisez-moi donc, répondit Amab; car je n'ai encore moi que la religion naïve de l'enfant qui prie le Tout-Fuissant sans savoir de quel nom on l'appelle.
- Eh bien I dit Léona en attachant sur Victor ses yeux à moitié Clos, etes-vous de ceux ([ui donnent à l'amour lês heures perdues de leur existence, qui lui font sa part dans les occupations de la vie comme cet usurier de Qil Blas qui écoutait la messe de onze heures a midi, et qu, ecoichait ses clients de midi à quatre heures : cens d'orcire et de probiié qui ne voient rien à l'amour pour leurs affaires et qui ne prennent rien à leuis affaires pour l'amour
— Appelez-vous cela, dit .Amab en souriant, des gens amoureux?
— Mon ami, dit Léona, ces gens-là sont amoureux comme la plupart des bourgeois de la France sont dévots.
— Eh bien I je répudie celte religion ; je n'en veux pas...
— Etes-vous alors de ceux pour qui l'amohr est un joyeux passetemps, un assaisonnement qui les mène au festin ou à l'ivresse, de ceux qui célèbrent leur dieu dans les chansons à boire, qui lui donnent pour prétresses des bacchantes, et qui mettent sa statue sur une tonne, ou la promènent sur un char de vendange?
— Ahl Léona, dit Victor, me prenez-vous pour un chansonnier ou pour un commis-voyageur?
— Eh bien ! reprit Léona, laissons de côté ces vilenies, el maintenant, repondez-moi franchement : Votre amour est-il de ceux qui cherchent chez une femme l'éclat, la beauté, l'esprit, pour se parer fièrement de leur conquête, qui l'aiment bien plus de l'amour qu'elle inspire, que de celui qu'ils éprouvent ; qui l'estiment , non pas au bonheur qu'elle leur donne, mais à l'envie qu'ils excitent?
Amab n'hésita pas à répondre, el cependant sa voix s'altéra, car il y avait en lui un peu de cet amonr dont Léona venait de lui parler.
— Non, dit-il : la vanité d'un pareil triomphe n'appartient qu'aux hommes qui ne peuvent pas obtenir d'autres couronnes, etje m'estime plus haut que cela.
— Il y a aussi , dit Léona, une autre vanité : il v a des gens qui aiment une femme comme on aime un beau meuble, iine belle maison ou pour mieux parler, fil-elle en riant tout à fait, qui l'aiment comme on aime une belle étagère.
Ils lui mettent des robes splendides , des parures de diamants des châles de l'Inde, ils la promènent dans des voitures de soie ; i'is la chargent de dentelles, ils l'encombrent de bijoux; ils étalent sûr elle autour d'elle, la fastueuse vanité de leurs écus... et ils ont entendu le mot suprême de leur bonheur lorsqu'on dit :
« M. B"' ou M. .A.*** se ruine pour M'»^ C***. »
Amab répondit avec un empressement dont la prudence fit sourire Leona :
— Vous ne voudriez pas d'un pareil amour; il ne peut exister qu'à » des conditions que je ne puis remplir...
Mais pourquoi toutes ces vaines dissertations de l'esprit? Est-ce mon cœur que vous voulez connaître, est-ce l'amour que j'éprouve? ajoula-t-il, en prenant la main de Léona.
Eh bien!... c'est l'amour esclave, l'amour qui donne sa vie l'amour qui courbe la tête et qui prie.
Léona devint triste ; et, retirant doucement sa main des mains de Victor, elle lui dit d'une voix altérée :
— Comment avez-vous dit?... de quel amour avez-vous parlé'
— De celui qui adore, qui obéit, dit Amab d'une voix suppliante
— Toujours? dit Léona.
— Toujours, je vous le jure !
Léona parut faire un violent effort sur elle-même pour ne pas céder a la douleur qu'elle éprouvait... el elle ajouta :
— Et cet amour n'aura ni soupçons, ni menaces, ni jalousies-^
— Jamais, dit Amab, qui nageait en pleine séduction d'opéra-comique...
— Et il n'aura ni reproches, ni vengeance?...
— Ni reproches, ni vengeances...
— Malgré tout?...
— Malgré tout...
Léona s'était doucement penchée vers Amab comme pour lire plus avant dans son regard... son front était incliné vers celui de Victor
Il voulut attirer cette bouche parfumée dont il sentait l'baleine le brûler. .
— Ah ! vous ne m'aimez pas ! s'écria Léona en repoussant brusquement Amab, el en se levant avec un geste de désespoir.
.Amab resta étourdi, comme un homme qui a monté degré à de-ré
I échelle qui doit lui liVrer la ville qu'il assiège, et qui tout à coup est brusquement renversé à cent pieds du sommet auquel il allait toucher
II éprouva un cruel dépit.
Cependant Léona marchait activement, crispant ses mains, essuyant ses yeux, poussant de profonds gémissements; il fallait bien dire un mot à cette inexplicable colère.
— Quel amour voulez-vous donc plus puissant que celui qui donne tout? reprit Amab avec un sourire amer.
— L'amour que je veux, Victor, répondit Léona avec hauteur, n'est
pas un amour esclave..., soumis, ticmblant : un pareil ainonrcst une lâcheté ou une hypocrisie. L'amour <iue je veux, moi... Elle s'arrêta, et Victor reprit avec dédain :
I ?"qI,oi l'oJvous le dire?... cela vous epouvauter.it, cela ne vous persuaderait pas... On ne donne à personne les senl.mvnls qu on éurouve on ne refait le cœur de personne.
'vous m aime, comme vous le pouvez, cela doit me sufhre... Le reste fsl un rêve qu'il faut que j'oublie...
Un rêve 1 dit Amab, cumme indigné qu'on eût pu .xnerpL.s qu'il n'avait offert.
Un rire ûcre et convulsif de Léona répondit d'abord à Victor.
Puis elle se plaça devant lui, et le mesurant d'un œil dédaigneux, ballant le sol d'un pied frémissant, elle lui dit d'une voix sèche et insolente :
— Ah I mon cher monsieur Amab, que je suis encore enfant et que je connais peu les liommes I
Ce qu'il y avait de cruel et de puissant dans Léona, c'étaient ces brusques changements d'expression de physionomie, ces transitions de plein saut d'un sentiment ù un autre.
Elle paraissait joyeuse, facile; elle semblait se plaire à jouer avec les mots et les pensées, et tout à coup un somlire regard, un regret désespéré traversait ce ciel serein et riant.
La folie de la passion venait-elle à parler plus haut que ces désespoirs secrets , et croyait-on la tenir enfin dans son délire, palpitante et épuisée, au même instant la voix mourante se ranimait dans la moquerie, et les frémissements de la fièvre s'achevaieiA dans les convulsions du rire.
LA LIONNE
Ce n'est pas supériorité assurément : c'est quel'humanitéfaitloujours la chance belle aux imbéciles qui la méprisent.
— Ce monsieur vous a-t-il parlé de moi?
-De vous précisément? jamais, repartit Léona du bout des le-
^' Seulement, reprit-elle du ton le plus railleur et en faisant crier la soie de sa ceinture sons ses ongles crispés, lorsqu'il me voyait m enthousiasmer à-la lecture d'un livre, à l'aspect d'un tableau, et que je m'écriais, dans l'extase de mon admiration : , \h ' je voudrais connaître ces nobles génies I quelle âme ce doit
» être que celle qui
— L'aJiûise niaiiitonaiil.
Les dernières paroles de Léona, le ton dont elles avaient été dites, avaient confondu Amab; ilse sentitle jouet d'une comédie habilement jouée, el, son orgueil blessé iiarlant enfin plus haut que le desir , il pensa qu'il était seul avec cette femme, et qu'il arrive un moment où l'on peut oublier que la faihlcssc est une protection.
Aussi lui dit-il d'un ton qu'il n'avait jamais osé risquer avec elle:
— Quoil madame, vousdiles que vou.s i;onnaissez peu les hommes; il en est un cei)endant qui a pu vous apiiiendre jusqu'où peut aller leur esclavage et leur délire... Et voue empire sur M, de iMonnon...
— Ah! fit Léona avec d''goùt...
Mais elle domina cm oie ce nouveau senliment et reinil d'un air dégagé :
— Ce monsieur, ijne je trouvais un sot, les coiiiiail mieux que moi.
» trouve en soi de pa- » reilles inspirations!»
Gustave riait... et (piand je m'irritais de cMe gaieté :
« Si c'est une croyan- » ce à laquelle vous » tenez , me disait-il , ) restez toujours à ) distance de ces héros ) de votre imagina- » tion , ne les voyez » jamais... vous auriez » trop à perdre à jouer » vos illusions contre » la réalité.
» Celui-là, qui s'é- » puise à scalper les 0 fibres les plus ten- » dies du cœur humain » pour dire le secret o de ses plus inipercep- 1) tibles mouvements , » celui-là est un gros )) homme qui mange li beaucoup, qui rit à Il pleine gorge à tra- 11 vers des dents en n râteau, et qui dépose •1 ses hommages aux » pieds de quelque » affreuse Maritorne » bourgeoise.
» Tel autre qui sème » les diamants et les » millions dans ses » inventions dramati- » ques, en remontre- » rait aux administra- » leurs des caisses d'é- » pargne.
» Si vous voyiez quel » caractère de cheval, » quelle figure de che- » val et quelles ma- » nières de palefrenier « distinguent tel pein- » fre qui a traduit dans une plus pure idéalité les idéales figures des » poètes allemands, vous vous refuseriez à penser que Dieu habille si » mal le génie qu'il crée. ., t ,„
» Non Léona, ajoutait il, ne demandez jamais à les connaître. Les » vaniteux se font un rôle, les habiles se cachent ; mais aucun d eux ,, n'a en lui la millième partie de ce qu'il donne si libéralement aux 1) autres. »
— Et les paroles que M. de Monrion disait généralement, voiisavez trouvé enfin à qui les appliquer, n'est-ce pas , madame? dit \ietor avec une sourde colère.
— Peut-être, dit Léona sèchement; mais celles-là ne sont pas celles qui pourraient vous concerner.
— Vraiment?... •
j, rue Ronapailc,
dit vneiucnt I.i'onn. —Page U.
LA LW^tsÉ.
Et que (iisail-il encore... ce supérieur physiologiste?
— Il nie (lisait, monsieur, qu'il y a paimi vous aulres des lionimes qui font de l'amour une étude, d'une femme un livre qui parle, qu'ils traduisent et qu'ils vendent.
— Je ne suis pas un romancier, madame.
— Vous, messieurs les peintres, vous en faites un module qui pose.
— Le croyez-vous?
— Ne me l'avez-vous pas dit vous-même? et lorsque j'ai essayé de me montrer jalouse de cette belle Julie qui vous a inspiré votre chefd'œuvre , ne m'avez-
vous pas dit qu'elle n'avait été pour vous que ce que je suis peutêtre aussi.... mol... un sujet d'études...
— L'amour se distingue aisément de l'admiration.
— Oui , quand l'amour existe...
— Douiez -vous du mii.'n ?
— Quelles preuves m'en avez-vous données?
— Ai-je reculé devant rien de ce que vous m'avez proposé ?
— Vous y avez eu grand mérite, en effet :
vous avez bien voulu monter à cheval, un peu lard peut-être; faire une lieue par un temps délicieux, et entrer chez moi par une brèche trop commode et despoiles très-ouvertes.
— Quelles preuves vouliez-vous donc?...
— Quoi ! dit Léona dont la colère se rallumait , vous n'en avez trouvé aucune?... aucune ?...
— Mais laquelle?...
— Quoi ! dans votre l>osition et la mienne, lien ne vous est venu de vous-même... si ce n'est pour moi... pour vous?... Quoi I... vous n'avez pensé ù rien ? à rien?...
Aniab , poussé à bout, répondit alors brutalement :
— Je ne fais pas de sacrifices à qui ne m'en demande pas.
— Ah! s'écria tout à coup Léona avec un transport désespéré... folle... folle que je suis!... Je frappe sur ce cœur pour lui arracher un cri, une plainte, un mot qui me fasse lui pardonner... et rien... toujours rien... ou pis encore... moi... rien que moi...
Puis elle répéta avec dédain les dernières paroles de Victor: tt Je ne fais pas de sacrifices à qui ne m'en demande pas. «
— Ali! reprit-elle... égoïsme!...
— Léona , fit Victor avec colère , vos dédains deviennent des insultes.
Léona se tourna vers lui, et, le couvrant d'un regard de superbe dédain, elle s'écria:
— Est-ce qu'on demande, monsieur ? est-ce qu'on laisse demander?... Mais moi , monsieur, moi qui ne suis qu'une femme, reprit-elle, la
\iiiâb poussé par un ilûliie infernal, fil un pas... Ltona se jeta au-devant de lui. — Pi'ge 50.
Iiàleur sur le front, si je s.ivais qu'un homme possède un secret qui peut vous perdre... mais cet homme... je no sais comment... mais je le réduirais au silence... pour vous d'abord, pour vous épargner un souci, unecrainie...
Et si j'étais faite comme votis, si j'avais cet égoïsme ardent qui vous rend le but de toutes vos passions, je le tuerais encore... oui, je le tuerais, pour que cet homme ne pût pas m'humilier dans celui que j'aime.
Après cette violente sortie, Léona tomba sur un divan, et se mit à fondre en larmes. Victor s'approcha d'elle... et lui dit doucement:
— Je vous comprends, Léona... et si vous le voulez....
Il s'était remis à genoux devant elle ; il avait repris ses mains et la suppliait... elle se dégagea doucement :
— Oh I non, monsieur, reprit Léona avec plus de tristesse que (le colère, vous ne me comprenez pas... Vous prèlez un sens exact à l'exagération de mes paroles... on dit cela... on ne le fait pas...
mais on a un mot qui ronsolft...
Ah ! mais il faut ilonc tout vous dire...
;ijouta-t-elle en le regardant à travers ses larmes. Quelle est la fi'inme, à qui l'homme ([u'elle aime propose un crime et qui l'accepte... aucune, croyezmoi... Seulement, j'attendais, moi... j'attendais, oui... une menace, un transport de rage, une fureur jalouse qui vous eût fait crier ù mes pieds :
« Non, non, Léona, » l'homme qui l'a ins sultée, l'homme de- » vaut qui , toi et moi, » nous ne pouvons plus )) passer que la honte » au front, cet homme » ne peut pas vivre... »
Oui, c'est vrai, j'attendais ce mot... et c'est moi qui alors vous ' aurais prié à genoux...
c'est moi qui aurais
alors demandé grâce à cet amour que j'aurais enfin vu éclater dans
ses transports insensés...
Mais rien, rien... cela ne vous trouble pas... cela ne vous indigne
pas... vous n'y avez peut-être jamais pensé. La parole triste de Léona fit résonner en Victor des sentiments
muets jusqu'à cette heure, et il répondit d'un ton sombre et amer :
— Vous vous trompez, Léona, j'y ai pensé bien souvent.
— Est-ce vrai? lui dit Léona en aliachant sur lui un regard palpitant...
— Oui, reprit-il en baissant les yeux devant ce regard qui le brûlait ; mais ù de pareilles vengeances... il faut un prix que vous êtes trop habile à refuser... pour que vous ne soyez pas parfaitement maîtresse de vous.
Un gémissement sourd et profond s'échappa de la poitrine de Leona.
LA LIONNE
je n'ai pas assoz l'ail pour le persuader.
— 0 mon Dieu '... ilt-cll Faiit-il tlono tout lui dire?
F.h Ijieiil Victor, quand vous êtes lu, quand vous me parlez, quand je vous regarde!... je ne vis plus en moi... la fascinalion qui m'entraîne à vous est si puissante, que rien ne m'appartient de mon être, pas même le mystère de mes pensées : je vous dis tout... et quand vos mains pressent les miennes, il me semble que ma vie s'en va pour se joindre à la vôtre.^
— Vous m'aimez ainsi, Léona ? dit Victor qui osa enfin se livrer à ce regard fauve et brûlant dont elle semblait vouloir l'embraser... Vous maimez ainsi, et vous n'avez pour moi que dédain, raillerie...
— C'est qu'à l'heure où je n'entends plus, où je ne vois plus, où je ne sens plus rien de ce qui n'est pas vous, c'est qu'à l'heure où l'amour m'enveloppe ass(;z tout entière pour me séparer du passé, de Tavenir, du monde, de ses devoirs, de la loi jurée à un autre, de la pudeur, pour me laisseï' seule avec vous; c'est qu'à ce momenl où tout n'est plus rien, ou plutôt où tout, c'est toi... c'est qu'à ce moment, Victor... il y a tout à coup un fantôme qui se lève entre vous et moi, qui me saisit tout éperdue dans ma folie, et qui me jette froide et glacée dans ma vie dans ma vie comme vous me l'avez faite.
— Oh! Léona I... Léona! ne me dites pas cela...
— Car, reprit-elle avec un de ces désespoirs superbes qui remuent le cœur avec des aiguillons de feu... l'amour m'a pu tout faire oublier... tout, excepté cet homme... 11 est là... tiens, à côté de toi:.. il m'insulte, il t'insulte aussi...
Pourquoi me regardes-tu comme une folle! reprit Léona avec ce rire désespéré qui éclate sous les larmes. Oh I la superbe conquête que vous allez obtenir, mon maître... la belle maîtresse à qui vous allez vouer votre existence! le noble amour à qui vous allez conlier votre cœur... la lière courtisane dont vous avez vaincu l'avarice... la terrible coquette dont vous avez déjoué les manèges...
Oui, reprit Léona, dont la fureur oubliait la phrase commencée pour l'achever au hasard... oui, quelle que je sois, à quelque titre que vous m'aimiez... que lu espères en moi la fée aimée el inconnue qui doit protéger ta vie, la compagne dévouée qui doit le suivre pas à pas, la maîtresse éclatante dont tu voudrais te faire un triomphe... toujours, entendez-vous... toujours... même à l'heure où ma lolie me livrera à toimême comme une courtisane, j'entendrai une voix qui te dira :
« Pauvre dupe!., cela ne coûte pas tant de peine... je le sais, » moi...»
— Léona, taisez-vous... dit Amab avec un somiii'e transport.
— Mais je l'entends, moi, reprit-elle avec épouvante et en se pressant contre Amab, qui la prit dans ses bras, je l'entends, cette voix : ne l'entends-lu pas?
— Taisez-vous... taisez-vous...
— Mais c'est elle qu'il faut faire taire... oh ! c'est à en être folle... le voilà... je le vois... il me poursuit...
Ah! s'écria-t-elle en s'arrachant des bras d'Amab, ne trouverai-je pas un homme qui me délivre de ce fantôme?...
— Mais où est-il, ce fantôme? où puis-je le retrouver? s'écria Victor que ce délire avait insensiblement gagné.
Léona s'était levée, et pâle, l'œil fixe devant elle, frémissante, elle disait eu mots entrecoupés :
— Non... non... partez, fuyez... vous me tailes peur... je ne veux pas... je ne veux pas... être à vous par un crime...
— Léona, je te le jure, je te vengerai.
— Non... non... je me vengerai seule... il est temps.
— Léona... où allez-vous?...
— Que vous importe!...
Léona avait l'œil hagard, et semblait privée de sa raison. Elle s'arracha des mains de Victor qui voulait la retenir.
— Ah! laissez-moi donc, monsieur... s'êcria-t-elle en sortant rapidement du boudoir.
Victor la poursuivit dans le fond de la chambre oU elle venait d'enlrcr.
Il crut voir et vit en elfet Charles profondement endormi... C'était comme un rêve afl'reux...
Léona était déjà près de lui. Elle tenait à la main le poignard qu'elle avait pris à sa ceinture...
Victor se précipita sur elle et le lui arracha.
— Eh bien! soit, lui dit Léona en lui montrant Charles du doigt... va, puisque tu le veux... oui...
Amab, poussé par un délire infernal, lit un pas...
Léona se jeta au-dev.tnt de lui.
— Ah ! merci, lui dit-elle, en lui arraehantle poignard et en le jetarU loin de lui... je n'en voulais pas plus.,. Suis-moi...
XXVllI. — LIÎ VEIlTIGE.
Ils ne s'arrêtèrent que dans la ehandire qui piéeédail le boudoir.
Tous deux étaient pâles, bouleversés, comme ces voyageurs égarés qu'une main rapide vient de repousser à quelques pas du précipice vers lequel ils marchaient et dont ils ont alors mesuré la profondeur.
Amabélail tombé sur un siège, anéanti, incapable d'un effort quelconque... Tous deux gardèrent le silence...
Léona l'observait.
Elle se demandait si elle avait assez brisé l'énergie de cet homme poiurlui demander ce qu'elle voulait véritablement de lui...
Kafin Amab regarda à son tour Lèoiia... Elle se détourna... Il s'approcha et s'assit près d'elle... elle pleurait.
— Léona, qu'avez-vous? lui dilil.
— Uieu, reprit-elle d'une voix douce e» résignée... je pleure... sur moi...
— Doutez-vous de votre pouvoir maintenant?
— Oh ! non, reprit Léona en se mettant à genoux devant Victor, je n'en doute plus... l'ardonuez-nioi... pardonnez-moi...
— Olil dit Amab, dont la sombre agitation ne s'était pas encore épuisée... ce crime... je l'aurais cOiinmis...
— Avez-vous donc cru que je le voulais?
— Quoi:., ce désespoir... ees menaces...
— C'était une épreuve. Vicier...
— l'ne épreuve... reprit-il avec eolère... Ainsi, quand ma main te- Bait ce poignard... quand... j'allais fi'a|H)er... vous étiez tranquille... vous regardiez railleusemeut... le maladroit automate que vous faisiez marcher.
— Non, sur mon âme, non, lui dit Léona avec un accent de sincérité; j'ai fait ceci comme je fais toutes les actions de ma vie, au hasard... et en souriant d'abord à cette pensée comine à un jeu facile...
Mais j'avais à peine vu dans votre regard luire comme un éclair la pensée de ce crime, à peine vous ai-je vu frémir et chanceler dans le délire où je vous précipitais que le vei'tigem'a prise aussi, et j'ai trouvé possible et juste la pensée abominable que vous acceptiez comme juste et possible.
— Est-ce vrai ? dit Amab.
— Et c'est vrai comme il est vrai que je t'aime, dit Léona.
Oui, il y a eu un moment où j'ai pris ce poignard avec la volonté de tuer cet homme, et je te l'ai laissé prendre dans l'esiioir que tu le tuerais.
— Et sans toi je l'aurais fait, Léona.
— Oh! merci, mon Dieu! s'écria Léona en joignant les mains et en levant les yeux au ciel avec une sainle conviction; merci de l'éclair de raison que vous avez fait luire à mes yeux dans ce moment d'égarement.
Oh! non, non, Victor, ce n'est pas moi, moi qui t'aime, qui voudrais jamais flétrir tes mains d'un meurtre, vouer au remords celle noble existence promise à la gloire ; non, tu ne l'as pas cru ; pardonnemoi.
Léona se reprit à pleurer, et ajouta d'une voix désolée :
— Pardonne-moi et fuis-moi ; trop de passion bouillonne dans mon cœur; je ne voudrais pas le mal, et je le terais peul-èlre 1 II peut venir une heure où le rayon qui nous a sauvés tous deux ne luira pas à mes yeux; et maintenant, maintenant que je sais que tu m'aimes, maintenant que je sais que tu es faible et qu'on peut l'égarer, je ne veux pas te laisser exposé aux funestes conseils que mon amour ou ma jalousie pourraient te donner.
Victor écoutait Léona et s'abreuvait de cette atmosphère enivrante qui environnait celte femme dans les larmes comme dans la colère.
— Va-l'en, va-t'en, lui dit-elle, toi seul m'auras connue tout entière, et toi seul me plaindras peut-être. On m'a lait tant de mal en ce monde, et toi aussi, Victor, tu m'en as fait.
(Ili ! tu ne me connaissais pas, et je te le pardonne- Mais cela fait-il que je ne doive pas souffrir? cela failli que je ne doive pas rêver une vengeance ? cela fail-il que cet homme ne soit eu-
LA LIONNE
^rorel;1, pivsde nous, |irisonnioi- encore, m'apparlcnant encore toul enlier, l'i im'il fauJrapourlaïUqiiejcIe laisse édiappei-, car je ne le liierai pas, moi, et je ne veux pas que. m le tues.
— N'esi-il pas un moyen plus noble de le forcer au silence? n"ai-je pas prouvé déj:'i, dit Victor, que je sais comment on manie l'épée?
— Un duc! ! pour quelle cause? s'il la comprenait, ne se liâterait-il pas de le dire, et sa mort ne te rendrait-elle pas odieux, plus encore... ridicule? odieux d'avoir frappé l'enfant d'une famille qui est presque déjà la tienne, ridicule d'avoir vengé une femme comme moi d'un outrage dont tu étais le premier auteur?
— Il faut pourtant, dit Amab, il faut que cet homme se taise.
— Olil reprit tout à coup Léona en s'asseyant prés de Victor, j'avais bien [lensé à quelque chose.
— Ou'iist-ce donc?
— Non, dit-elle, non, ce serait aussi coupable, quoique aucune loi, ajouta-t-elle, ne punisse de pareils crimes.
.\on, voyez-vous, Victor, je raisonne toujours avec l'esprit pervers que m'a fait ma misérable vie, et je ne reconnais l'ind'mnité de mes projets qu'à l'instant où je veux vous y associer; oui, c'est là le privilège de ceux qui n'ont jamais mal fait, de faire ressortir dans toute sa laideur le crime qu'on veut faire marcher côte à cote avec eux; non vous dis-je, ne me demandez pas ce que j'avais imaginé, ne me forcez lias à me montrer à vous avec tout ce qui peut me passer d'infâme et de cruel dans l'esprit.
Charles vivra, Charles pourra dire à fout venant que I.éona de Cambure s'est livrée à lui comme une prostituée; ce sera ma punition pour vous avoir aimé.
— Mais je ne le veux pas, moi, dit Amab , mais je le forcerai à se taire.
— Le.pouvez-vous? dit vivement Léona; avez-vons contre lui un de ces secrets avec lesquels on fait un échange de silence?
Pouvez-vous lui dire :
« Si tu parles jamais, je parlerai à mon tour? »
Cette famille si obscure est-elle en même temps si respectable qu'on ne puisse la menacer de la rendre célèbre par un scandale éclatant?
Ce père si fier de son fils, n'est-il que ridicide? sa mère quia dû être SI belle , esl-elle irréprochable ? cette jeune tille qui vous aime Victor, qui se laisse aller si follement ù un amour que vous ne partagez pas, n'a-t-elle pas été entraînée par cet enthousiasme insensé à des demarehes innocentes peut-être, mais assez imprudentes pour qu on puisse menacer un frère de les révéler?
Ceci n'est pas un crime, ceci, c'est se servir lovalement d'une arme loyale pour se protéger soi-même. Dans tous les cas, c'est celui qui attaque qui est le coupable; car c'est en parlant qu'il autorise à parler l'homme qui ne veut que se taire.
Eh bien, Victor, ne savez-vous rien qui puisse nous protéser?
— Rien... dit Victor.
Ainsi le poison coulait doucement dans l'oreille d'Amab : aussi cher-
cha-t-il avec anxiété dans sa mémoire une action ou un mot dont il put se servir contre Charles; mais rien ne lui vint en aide et il linit par s'écrier avec colère : '
— Non, c'est impossible, ils sont invulnérables.
— Ah! lit Léona avec une amère expression, il y a des gens heureux. °
— Oui, reprit Amab, le bonheur accompagne quelquefois la
- Sans doute, reprit Léona, et ce n'est pas leur bonheur que j'envie : c'est cette vertu qui ne leur appartient même pas.
— Que voulez-vous dire?
— Eh! mon Dieu, fît Léona brusquement et en se levant celle jeune fille si pure, si invulnérable dans son innocence, si, au lieu d'adresser son amour à un homme qui a longtemps fermé les yeux pour ne pas le voir, à un homme qui , forcé enfin de le reconnaître s'en est éloigne avec fermeté; si, au lieu de s'adres.ser h vous , qui avez compris les devoirs de la vie dans ce qu'ils ont de plus sévère, elle eut rencontre, je ne dis pas un de ces misérables comme celui auquel vous m'avez jetée, mais un de ces hommes comme ils sont presque tous, dont la vanité ne peut résister à l'attrait de l'amour qu'ils inspirer!!, à un de ces hommes, enfin, pour qui une femme ne compte que j>---i-r un plaisir qui a un nom différent du plaisir de la vedie.
Oui, ajouta Léona avec une sourde colère... oui, si elle s'était adressa ^ a un autre qu'à vous ; oui, cette jeune fille, encore si pure, serait
di\ih une fille perdue, et si son secret était entre vos mains, vous feriez taire son frère.
Mais vous l'avez respectée, ajouta-t-cUe avec dédain, et il faut ([ne ce soit moi qui soufi're, moi seule. Eli bien! soit, je souffrirai.
— Léona, dit brusquement Amab, est-ce donc une lâcheté, au lieu d'un crime, que vous me proposez? Voulez-vous donc que je sédui'^e cette enfant?
— Olil non, dit Léona avec une fierté superbe, vous vous trompez, monsieur , je ne veux rien, je ne demande rien ; et puis, ajouta-t-cllê en haussant les épaules, vous êtes fou.
A quoi vous mènerait une pareille lâcheté?
— A vous venger, peut-être.
— Et quelle récompense en attendriez-vous?
— N'ai-je pas été sur le point de commettre un crime pour vous obtenir?
— Et vous viendriez dans mes bras, dit Léona, en sortant des bras de cette femme, et vous me demanderiez mon amour, et je vous le donnerais?
Oh ! vous ne me connaissez pas, Victor. Non, non, je n'ai point ces incommensurables passions de roman qui absorbent dans leur violence les puérils préjugés de l'amour.
Je ne sais pas séparer, comme certaines âmes, l'esprit de la matière. Je veux qu'on m'aime comme une reine, mais je suis jalouse coiinné une portière.
Je suis faite ainsi, bizarre, pleine de contradictions si vous voulez; mais enfin je n'en fais souB'rir personne; vous ne me vengerez ni pa' la mort du frère, ni par le déshonneur de la sœur; je vivrai avec m;^ honte, et je m'y ferai peut-être, i)uisque vous seul, qui pourriez m'en sauver, vous ne trouvez que des moyens coupables dont jo ne veux pas, et que vous repoussez.
— Mais comment voulez-vous qu'on vous serve ? s'écria Amab : je vous écoute, et j'épie dans vos paroles un mot qui me mette sur la voie que je dois suivre; car, à mon tour, je vous connais aussi, I.éona vous voulez votre vengeance... . - ■ •
— Oui, je la veux I
— Et peut-être déjà ne la cherchez-vous plus, seulement vous n'osez pas me la dire.
Léona lui montra du doigt le boudoir qu'ils venaient de quitter et répondit : '
— Après ce qui s'est passé là, vous dites que je n'ose pas?
— Eh bien donc! une fois au moins... parlez clairement, répliqua Victor, ne tentez point mon intelligence, dites-moi ce que vous avez imaginé, et je vous dirai frauchement si je peux ou si je veux le faire.
— C'est qu'en vérité, dit Léona, ce serait une si mièvre intrigue^ après les tragédies que nous venons de jouer, ce serait un si misérable moyen dans une si fatale position...
— Maig enfin, dit Amab, de quoi s'agit-il? Léona avait ce grand art de savoir se faire arracher mot à mot
ce qu'elle brûlait de dire ; elle savait aussi, selon ses |U'ojets, donner " ou ôter de l'importance à la révélation qu'elle allait faire. Aussi répondit-elle eni;ore :
— Non, non, Victor, si vous me refusiez, vous m'humilieriez, et si vous ne me refusiez pas et que le succès nous échappât, vous ne me pardonneriez pas de vous avoir fait faire une si sotte démarche.
— Dites-la-moi du moins, pour que je puisse la juger.
— Ne m'avez-vous donc puint comprise tout à l'heure, reprit Léona quand je vous demandais si cette jeune fille avait fait une .action non pas coupable, mais seulement imprudente, et quand j'ai ajouté que si on pouvait la prouver, ce serait assez pour forcer son frère au silence
Ainsi faire sortir cette jeune fille de chez elle, à l'insu de sa mère! |)our un rendez-vous où vous n'iriez pas, ce serait plus qu'il n'en faudrait.
Léona, qui épiait l'effet de ses paroles, s'arréla.
Amab ne parut point persuadé de l'excellence de ce moyen, el répondit d'un ton assez froid :
— Tant de circonstances pourraient faire avorter une paceille iiilngue, qu'il serait peut-être maladroit et imprudent de la tenier.
— Je vous le disais bien, reprit Léona en se mordant les lèvres, cela n'est pas possible, vous ne deviez pas vouloir vous v prêter, et' dans tous les cas, cela ne devait pas réussir. N'en pai'lons donc plus!
Cependant ma position devient insupportable : l'absence de .M. Charles Thoré peut enfin éveiller l'altention de la police, qui ne se contèii-
,,,.ail pout-flre pas, comm« .n famille, dos assurances que vous lu, apiiortez tous les jours.
11 fini nue fc icune homme soit iiure. , .
I éÏÏ; SrSa encore, et, re„renanl la sombre expression qui avait
^rrn^^;S';;;re...ouqu'iUisparaisse.
- S'fïï^S^u "SSa:riteur.ceci ne re.arae que moi ■ 7 ? nipn Vo â-t-elle avec dédain, puis-je compter qu'en cas d
..Mhër je ne Sti^verai point parmi les témoins qui pourraient
.ontribuer à me f»''.'-"«"''^";";';,!„„ ,„,ei, ,,ime, dit Amab avec un
- rior'S'vo SSeÏ iS; Srae,^ des mains le poi- ZS que vous^mW Sez mis 'faut-i, que cette funeste pensée se présente encore à vous ! ^^^^^ ^^^ ^^^^,^^^ , ,, ,^ iSt^\;: j^ s^e' de raffreuse position oa je suis. Fimssons- "vi;;^^ pouvez rien pour moi. rien, n'est-ce pas 7 eli bien ! laissez-
^£3SSï;r;o:sS5^unn..^
r'Saïi=/dUS&^nier^m^^ ,ien:ajout«'t-elle en frappant du pied avec fureur... Rien, je n ob
'"' Br lS"soU, Monsieur, seulement ne vous plaignez pas si je prends un parti v{olent.^ousraurezvoulu^ si je consentais . Véerire.
„wS;ifÏas\!£q: vous en attendez; Julie ne se rendraitpas
' "" ^;::rS£vi:uMifïï:«tLéona; vous doutez de vous
. -; ^° , A," Thoré ■ c'est une modestie que vous n'avez pas eu
I^cToi nîL îaTu^tiSn de savoir si elle viendrait, est inutile .
^^!!!Sir;rré;;tï:— t demander un rendez-vous .
f 1 ■'■ nni iimais ie n'ai adressé un mot d'amour? '"':T^::IT^Z!Z£:, que cela ne serait pas embarrassant
"° Mais comment vous y prendriez-vous?
Ali ! mon Dieu I dit Léona avec indifférence, il sulbiait de tiei .
K Mademoiselle,
« Par le «lus étrange événement, événement qu'il m'est défendu de vo;:se".liq£,is seule pouvez sauver votre frère delà position ou
" '' STis avez le courage de venir le demander demain soir, dans ,a ^aton'oa ^^s éSlée avec moi pour savoir ce qu'il était devenu, votre frère vous serait rendu à l'instant même. »
Maisce biUetmême, si jele luiécrivais, dit ^^^^J^^^^
billet?
Il l'écrivit donc.
lA LIONNE.
Puis, quand il eut fait cette petite làdieté, ,1 se tourna vers Leona et lui dit en le lui remettant :
ioucr avec les restes de sa victime. . , „ „,,ii,n,i
' 1 Mais enfin, lui dit Amab, que décidez-vous du sort de ce mrdbeu-
'"îneïS'idées extravagantes qui surgissaient si souvent dans la tête de Leona la fita.orsrire aux éclats. et.el>e -,,ond,t a . m^^^ - Si je le forçais à m'épouser, ce serait le meilleur moitn
'''^ S'n; serait pas le moyen de le punir, dit Amab d'un air tendre- car il voulait avoir enfin le prix de sa complaisance.
!l Voù avez tort de vous moquer de mon idée, Un dit serieus ment Léona il n'y a que deux hommes qui puissent m e„.user de
"^^l?>:;i:ïS;Ùim:^rmalgré lui, .cette parole, et dont
'°"^ 'Sf SS!t;i?i2l'S - ,e plus Simple et le plus na- ,u,;i ci-nis personne ne voudrait croire à une aventure connue inliennè, lorsque vous, qui devez la savoir mieux que qui que ce -S ■SrÏÏSL:.;S=;r^-e atroce Plaisanterie.
IfTplïLfqrrS dernière .çon, je punirais cruellement l'un des deux hommes h qui j'ai le droit "'e^n vouloir
Ahl vous ne m'aimez guère, monsieur Amab, „]<A.ta-t die ui .ou
'■"!ÎN'abordez jamais un pareil sujet, repondit Victor d'une voix
''^l'Sit, dit Léona. je ne vous en parlerai plus jamais, et je crois „ue nous ferons bien d'en rester où nous eu sommes... Oui sait .
t- reun jour est-ce vous qui me demanderez i^ m'épouser... ' Ou'en dite -vous?... Pourquoi ne répondez-vous pas?...
Cet qu'en vérité, s'écria Victor avec violence, je ne sais que vous voulez de moi; c'est que je me perds à vous suivre dans les canrices incertains de votre esprit et de votre coeur.
es" 0 s bonnet ètes-vous méchante? m'aimez-vous? ne m a.mez-
lUes-vous nonne ,0^3 .^rvez pour un projet
]Z^: ÏÏS: STÏ vo- -•->- dit attendre comme un ""'j'^suis entré ici le cœur ivre d'espérance, et j'en sors honteux
■amour; ous m a ez ''^^P"^ ,j,^„. je m'avoue vaincu;
M ), VOUS .»«r. ,«. ™»î ffn "Lr''';ri° i. i«i »i to>««« . " •« „,î:: pïï :rr>-:-»' "S. »*. . »,.„.
sèment votre rôle d'Kgisthe
- Il le savait d'avance...
Tout ce que je vous ai dit?
irriSr^ailS^.lni.maliieur.vouslvousvousétes
vengée sur moi, je me vengerai sur lui. I Je vous en défie, lui dit Leona.
LA LlOiNNE.
— Adieu, Madame, dit Araab, vous me reverrez plus tôl que vous ne pensez.
— Je l'espère bien ainsi, répondit-elle avec un sourire gracieux. Revenez bientôt.
— Oh ! Madame, c'est trop d'insulte, dit Amab hors de lui et qui sentait sa raison prèle à l'abandonner. Adieu... adieu, pour toujours, lit-il en cherciiant à ouvrir la porte qui résistait ù tous ses efforts.
Puis il ajouta :
— Prétendez-vous aussi me retenir comme votre prisonnier?
— Ohl non... non, Victor, dit lrisi,>ment et sérieusement Léona, non, quittez-moi avec la pensée que j'ai voulu me railler de vous... allez-vous-en en pensant de moi que je suis la plus audacieuse comédienne qui soit au monde, je le veux bien; je viens de m'a donner à moi-même le dernier mot de votre caractère.
Ainsi , je vous ai. dit une chose incroyable, impossible, je vous ai dit que j'avais voulu vous rendre ridicule aux yeux de Charles, je vous ai dit... mais en vérité c'est une si absurde plaisanterie, que je l'ai déjà oubliée... et vous y avez cru sur-le-champ, sans discussion, sans étonnemenl; à défaut de votre raison, votre cœur ne m'a pas défendue; j'ai été pour vous une femme qui joue avec la honte que vous lui avez value.
Allez, Monsieur, allez, je ne vous reliens pas; je sais de vous tout ce que je voulais savoir; c'est encore l'heure où vous pouyez sortir mystérieusement de chez moi. Je ne veux pas vous exposer à rougir, si l'on savait que vous y êtes venu.
Léona ouvrit elle-même , en la touchant seulement du bout du doigt, la porte qui avait résisté à tous les efforts de Victor.
— Adieu, .Monsieur, lui dit-elle, adieu. Amab fut pris d'un vertige inouï.
La porte ouverte, il regarda Leona, fit un pas vers elle qui souriait, recula tout aussitôt avec épouvante, et, la tête perdue, l'esprit bouleversé, il s'échappa aussitôt en s'écriant : . — C'est à en devenir fou!...
Léona, en le voyant partir, répéta encore le mot qu'elle ;ivait dit ù chaque fois qu'il était sorti d'avec elle:
— Il y \iendra.
La journée qui suivit cette nuit se passa pour Amab dans une sorte de vertige qui était la suite des violentes secousses qu'il avait éprouvées. Livré à lui-même et à ses réflexions, il cherchait le sens de ce qu'il avait vu et entendu, et ne pouvait le trouver.
Quelquefois même il doutait de la réalité des faits et se demamlaii j si celte nuit ne s'était pas passée pour lui dans un rêve fantastique, impossible, insensé, ei dont le souvenir ébranlait encore sa raison, il lui fallait, pour ainsi dire, le témoignage matériel de son absence de sa maison pour ne pas croire qu'il avait été chez lui-même en proie à une fièvre poussée jusqu'au délire.
Alors il se rappelait tout, chaque parole, chaque geste, chaque regard, chaque intonation; et quand il se replaçait en face de tout cela, sa raison recommençait a flotter, incertaine de ce qu'il devait croire' du but que l'on avait voulu atteindre.
Il essaya d'écrire, et sa lettre achevée, il n'osa l'envoyer à Léona.
Il voulut retourner chez elle, et prêt à partir, il recula devant l'idée de se remettre en face de ce fantôme changeant et trompeur, de ce démon railleur et cruel qui avait pris l'enveloppe d'une femme. '
Ce fut après s'être encore épuisé dans cette lutte avec ses souvenirs qu'il prit une résolution décisive, soudaine, irrévocable : celle de né Jamais revoir Léona.
Il ne voulait plus s'exposer à la tentation. infernale que cette femme portait en elle; et pour se maintenir dans celte sage résolution, il résolut de mettre entre lui et Léona une barrière que son honneur lui défendrait de franchir.
Il se résolut à demander formellement la main de Julie.