‹ Ouvrés illustréesChapitre 20 sur 157 · XXIX. — STRATÉGIE. — MARCHE SECRÈTE DE l'e.N.NEMI · texte numérisé non relu

XXIX. — STRATÉGIE. — MARCHE SECRÈTE DE l'e.N.NEMI

Avant de commencer le récit de la scène qui eut lieu chez M. Thoré et des aventures qui en furent la suite, nous prions ceux qui nous lisent de vouloir donner un peu d'attention aux indications précises des heures.

Les événements que renferme celte nuit s'y trouvent casés dans un-

SS

espace si précis, que quelques minutes de différence dans leur combinaison eût pu les faire tous échouer.

Mais une volonté ferme et une audace incro5*able les arrangèrent si bien que chacun y trouva sa place.

Qu'on s'imagine un savant général qui a prévu la bataille, qui distribue ses corps d'armée, qui arrête l'heure de chaque attaque, qui en trace la marche et qui prévoit une victoire infaillible.

Telle était Léona à l'heure où nous l'avons laissée.

Et qu'on suppose maintenant que le savant général soit soudainement averti qu'au lieu d'accepter le combat, l'ennemi s'apprête à fuir et à se réfugier derrière des forts inexpugnables.

Alors l'habile capitaine sort tout à coup de ses combinaisons savamment calculées, il les remplace par de soudaines attaques, des marches hardies, des mouvements rapides inspirés, minute à minute, par les circonstances, et il ressaisit la victoire près de lui échapper.'

Telle fut Léona dans cette nuit où tout parut perdu pour elle.

Le lendemain de ces luttes imprévues, il se trouve des juiies qui découvrent, dans la combinaison de la veille, mille endroits^par où elle devait périr : là, se trouvait un poste dégarni ; là, un passage par où l'on pouvait échapper. Il résulte enfin de tous les commentaires du lendemain, que le vainqueur a été un imprudent et un fou : et ces gens-là ont raison.

Seulement l'imprudent reste un homme de génie, car quoi qu'on dise, il n'y a pas de plus silre couronne que le stjccès.

Il était sept heures.

La famille de .M. Thoré se trouvait réunie dans l'appartement du premier : contre l'ordinaire M. Villon était absent, car, depuis la disparition de Charies, le jeune commis était admis plus intimement dans les habitudes de la famille.

Quand le malheur entre dans une maison, il ferme d'une main la porte aux indifférents, et l'ouvre de l'autre aux cœurs véritablement dévoués.

L'aristocratie marchande de M. Thoré avait changé en habitude journalière les rares exceptions où il daignait admettre M. Villon à sa I table; et quoique .M"= Thoré fût plus persuadée que jamais que l'amour du jeune commis ne serait jamais qu'un ennui pour sa fille, elle aimait à voir M. Villon près d'elle, M. Villon toujours prêt ù écouter ses plaintes, toujours prêt à croire à sa moindre espérance, toujours prêt à se mettre en campagne, à l'apparence d'une découverte possible.

Il est vrai de dire que, ce jour-là, M. Villon avait annoncé qu'il se croyait enfin sur les traces de Charles.

On l'allendait avec la plus grande anxiété et ou n'attendait rien que de lui, car Victor avait tant de fois trompé les espérances de la famille en promettant des nouvelles plus certaines, que déjà l'on commençait à considérer sa prétendue intervention comme une excuse à ses visites assidues.

Cependant, Victor arriva comme de coutume; mais, ce soir-là, il avait un air solennel, mystérieux, empressé, et après les premiers moments toujours employés à des paroles d'autant plus inutiles qu'elles sont convenues d'avance, il dit à M""* Thoré :

— Madame, je suis venu ici pour vous dire des choses, et vous révéler un secret que toutes les oreilles ne doivent pas entendre, serezvous assez bonne pour m'accorder, ainsi que monsieur Thoré,'un moment d'audience ?

M"' Thoré dit un mot à Julie qui se relira avec la plus vive émotion, et qui devina, aux regards que lui lança Victor, qu'elle était probablement le.principal sujet de l'entretien qui allait avoir lieu.

A peine fut-elle sortie, que A'ictor prit la parole.

— Madame, dit-il, en s' adressant plus particulièrement à M"= Thoré, il est temps que la position pénible dans laquelle vous vous trouvez] que la position fausse dans laquelle je suis maintenant, cessent à la fois.

Je sais où est votre fils, madame, et peut-être est-il en mon pouvoir de le délivrer.

— Peut-êlre, dites-vous, s'écria M"' Thoré, est-il donc compromis dans quelque affaire politique, car je ne compirnds pas quel autre pouvoir que celui du gouvernement pourrait le retenir, du moment où vous savez où il est ?

— Madame , n'i'nl Viclor , quand je vous aurai expliqué les cnconstanws qui ont am^c la (lis|)3rilion (Je Charles, peulêire netrourerez-vous pas si facile de désarmer la vengeance dont tous mes efforts n'ont |)u que suspendre les coups jusqu'à ce jour.

— .Mais pourquoi ne pas nous avoir avertis plus tût?

— C'est que chaque jour j'avais l'espoir de la délivrance de Charles, cl que c'cbt lui que je voulais charger de vous exprimer formellement lin vœu que mon assiduité vous a lait comprendre, je l'espère.

— Je vous prie de croire, fit M. Thoré avec toute la dignité paterlelle et toute l'importance dont il était capable, je vous |u'ie de croire

que si je n'avais compris ainsi les visites fréquentes dont vous nous honoriez, je vous aurais supplié de les rendre plus rares.

— Vous avez raison, dit vivement M"" Thoré, et monsieur Amab me permettra de ne pas lui réponilre en ce moment relativement à une demande qui nous honore ; mais il s'agit de mon (ils, il s'agit de Charles, il s'agit de son salut, et j'avoue que ce que vient de nous aplirendre M. Victor m'alarme trop, pour que je ne le prie pas de vouloir Ijien se. hâter de nous dire, par quelle démarche, par quelle mesure nous pourrons arriver à la délivrance de Charles.

— C'est très-bien, fit gravement M. Thoré, avec un air de tête tout à fait impérial ; mais il était bon de faire comprendre à M. Amab que !,■ clief de la famille dans laquelle il désire entrer sait ce qu'il duil aux convenances et ce qu'il se doit à lui-même.

Maintenant, M. Am;ib peut continuer.

M""' Thoré frémissait d'impatience, et elle dit d'une voix suppliante :

— Parlez, Monsieur, parlez!

Victor allait commencer la conDdence qu'il avait résolu de faire à 1,1 famille de Charles, lorsque la porte du salon s'ouvrit tout à coup, et l'on annonça M. le comte Gustave de Monrion.

Celle visite fort inaltendue eiit étonné la famille Thoré dans toute circonstance; elle parut aussi intempestive qu'inconvenante au moment dont nous parlons.

Monrion fut accuedli par un de ces sahils qui disent volontiers à celui qui arrive qu'il eût beaucoup mieux fait de ne pas venir.

Monrion, accoutume à la déférence' bienveillante de cette famille, comprit parfaitement qu'il troublait un entietien de la plus haute importance; il s'excusa en disant à M""' Thoré :

— Pardon, Madame, de ma maladresse ; je ne serais pas venu, si j'avais pensé trouver ici monsieur Amab, qui doit, je l'espère, vous avoir donné des nouvelles plus certaines que celles que je venais vous apporter.

Le cœur d'une mère s'ouvre à tout ce qui vient lui parler du sujet de son inquiétude, et ce fut elle qui dit vivement à .M. de Monrion :

— De quelles nouvelles voulez-vous parler, Monsieur?

— Je sais de la façon la plus formelle, dit Gustave, que monsieur votre fils a été vu aujourd'hui dans Paris ; monsieur Amab peut vous en dire beaucoup plus que moi, car on m'a affirmé que M. Charles s'était i)résenté chez lui, et lui avait même écrit.

— Monsieur le comte se trompe, dit Victor, je n'ai point vu Charles liiez moi, et je n'ai rei,u aucune lettre de lui.

Viclor avait fait celle réponse du ton le plus troublé, car les paroles de Monrion lui avaient rappelé dans quelles circonslaiices il avait vu Charles, et il ne savait pas jusqu'à quel point Gustave pouvait être informe de cette circonstance, soit i)ar des avis secrets, soit par Léoiia elle-même.

Tout ce qui louchait à cette femme l'épouvantait.

Si, d'un autre côté, l'on veut bien si; rappeler que le comte de Monrion venait chez M. Thoré avec la pensée que Victor avait séduit Julfe, et que c'était pour échapper à la vengeance de Charles qu'il l'avait fait disparaître, on doit comprendre que le trouble du jeune peintre dut venir en aide à la préveniion de M. de Monrion.

— Étes-vous bien sur, dit-il du ton le plus sévère, ctes-vous bien sûr, Monsieur, de ne point avoir vu aujourd'hui .M. Charles Thoré, ou du moins di' ne pas avoir reçu une lettre de sa main ?

— Partout ailleurs qu'ici, monsieur le comte, reprit Victor avec hauteur, je me dispenserais de repondre à une pareille question; mais en présence d'un père et d'une mère que vos paroles peuvent alarmer, en présence d'une famille à laquelle je désire appartenir, je ne veux pas laisser un doute sur la droiture de ma conduite dans celte allaire, et je jure sur l'honneur que je n'ai pas vu Charles chez moi, et ([uc je n'ai reçu aucune letlre de Charles.

A son tour, M. de Monrion parut fort embarrassé, non pas tant de ce qu'on venait de lui dire, que des souvenirs qui se présentaient à lui.

— Pardon, dit-il à M""' Thoré, M. Amab désire appartenir a votre

famille, a-t-il dit?

— Oui, monsieur, ditM°" Thoré, très-surprise de ce débat auquel elle ne comprenait rien ; Monsieur vient de nous faire tout à l'heure connaître ses intentions.

— Tout à l'heure, dit Monrion en ricanant ; alors je comprends

tout. . r ■ ,-, ■

Puis il se retourna vers Amab et lui dit avec un ijarfail dédain :

— Je comprends, monsieur, qu'il y ait des messages qu'un beaufrire futur n'a jamais du écrire, et qu'un futur époux n'a jamais dû recevoir.

Ces paroles, inexplicaliles pour tout le monde, avaient trait à celle lettre où Charles accusait Amab d'avoir séduit Julie cl lui demandait compte de l'honneur de sa sœur, letlre que Léona avait eu le soin de faire supprimer par Jean après que celui-ci l'eut montrée à Gustave.

Monrion connaissait la lettre ; mais Amab, qui ne l'avait pas reçue, demeura fort surpris du ton et des paroles de Gustave, et lui dit sèchement :

— Monsieur le comte, je vous serai obligé de m'expliquer vos

énigmes.

— Je pense que vous me comprendrez, lorsque je vous aurai dit qu'en demandant la main de M""' Julie Thoré, vous avez pris le parti à la fois le plus prudent et le plus honorable.

En prononçant ces paroles, Monrion salua pour se retirer ; maïs Amab l'arrêta vivement en lui disant :

— Monsieur le comte, vous avez dît que M. Charles s'élait présenlé chez moi, que j'avais reçu une lettre de lui; j'ai juré sur l'honneur que ce n'était pas vrai.

Pourriez-vous maintenant me dire, vous, comment vous avez été informé de ces prétendues circonstances?

L'embarras de Monrion fut grand à cette question; il ne s'agissait pas moins que d'avouer qu'il avait donné mission à son valet de chambre de surveiller les démarches d'Amab, et que c'était par l'entremise de cet espion qu'il avait appris l'apparition de Charles à la porte de Victor et l'existence du billet dont le secret lui avait été livré.

Gustave eut un moment d'hésitalion ; mais il était de ces hommes qui acceptent courageusement la mauvaise action qu'ils ont faite, et il répondit :

— J'avoue que ces renseignements me sont arrivés par une voie peu honorable, peut-être.

— Et qui devrait vous faire douter de leur exactitude, dit Viclor, qui tremblait de colère, si vous connaissiez parfaitement la main qui a pu vous les fournir.

Ce fut seulement à ce moment que Gustave se souvint que c'était sur le conseil de Léona qu'il s'élait adressé à Jean pour s'éclairer sur le compte d'Amab : il se demanda tout aussitôt s'il n'était pas le jouet de cette femme, dont mieux que personne il connaissait l'audace et l'astuce, et il dit à Viclor :

— Avez-vous quelque raison de penser que ces renseignemenis puissent avoir été inventés, qu'on a eu quelque intérêt à me les faire croire ?

— Connaissez-vous, dit Victor d'un ton de mystère, quelqu'un qui ait le droit de se venger de vous? Ce quelqu'un est-il une femme ? et cette femme s'appelle-t-elle i)ar hasard madame...

— Léona de Cambure ! s'écria vivement M"^ Thoré, qui acheva à la fois la parole d'Amab et la pensée de Monrion, en exprimant la crainte que lui avait toujours laissée l'apparition mystérieuse de celte femme dans sa maison.

— Madame de Cambure ! répéta Monrion slui)éf;iit d'entendre ce nom proiioDéé par une bouche à laquelle il devait être parfaitement inconnu; madame de Cambure ! reprit-il encore; mais en quoi et comment peul-elle être mêlée à la disparition de Charles"?

— Dispensez-moi de vous répondre à ce sujet, monsieur le comte, dit .Vmab avec embarras...

Madame de Cambure pourra vous informer de l'intérêt qu'elle a dans tout ceci, si toutefois elle le juge à propos.

— Soit, monsieur, dit le comte, et je vais m'en informer...

El tout aussitôt Monrion se relira, la pâleur sur le front, car il soup-

LA LIONNF,.

çonnnit quoique infamie où on lui avait fail jouer un rolo l'idicule et odieux.

El maintenant, qu'on veuille bien accorder à Victor le temps de raconter à M. et à M"" Tlioïc la plupart des événements de ce récit, et cela avec toutes les circonlocutions qui devaient pallier à leurs yeux le cynisme de l'aventure, et le montrer, lui Amab, comme un ami dévoué, qui n'avait accepté, depuis la disparition de Cliarles, les impudiques agaceries de Léona que pour arriver à la délivrance de son ami; qu'on calcule que Victor était entré à sept heures chez M. et M""' Tlioré, que le comte de Monrion y était arrivé à sept heures et un quart, qu'il en était sorti à sept heures et demie; qu'on mesure le temps, qu'il fallait à Victor, pour faire comprendre à M. et M"' Thoré la vengeance de Léana, et les incroyables intrigues par lesquelles elle avait voulu l'assurer; et voyons l'emploi que les autres personnages de celte histoire firent de ce temps.

Page 1