‹ Ouvrés illustréesChapitre 3 sur 157 · IV. — LA VIEIIGE · texte numérisé non relu

IV. — LA VIEIIGE

Pendantun mois que Victor employa à faire Te portrait de M^'Thoré, il ne se passa en appai'ence rien qui eOt pu alarmer une inére prévoyante. Quand Julie venait dans l'atelier inipro\isé, soit pour tenir "compagnie à sa mère, soit pour examiner les progrès de la toile, Victorse taisait d'ordinaire; seulement M™^ Tlioré surprenait quelquefois les regards du peinlreavidement attachés sur Julie; mais l'admiration curieuse de l'artiste brillait seule dans les regards de Victor.

Cet homme était tellement possédé de la passion de l'art, ([u'il ne devinait pas le trouble ((u'il causait, et quand Julie rougissait, quand son cœur battait, quand sa voix se troublait sous ce regard ardent, Victor la trouvait plus belle, voilà tout.

Durant les longues heures d'ennui et de pose que subissait W"" Thoié, elle essaya de savoir eu qu'il y avait an fond de l'âme de ce jeune homme; elle l'interrogea sur lui-même. Il lui raconta son histoire comme Charles l'avait dite à Julie, il la raconta sans embarras, sans emphase, sans prétention; ne rougissant iioint de sa misère, ne se vantant point de l'avoir vaincue.

Julie l'écoutail, et comme Desdemona, elle l'aimait pour ce qu'il avait souffert, et cependant Jidie se trompait. L'indifférence de Victor pour ses propres souffrances ne partait |ias d'un de ces courages résignas qui, durs à eux-mêmes, restent pitoyables pour les autres : c'était une singulière insensibilité.

Cet homme, à vrai dire, n'avait jamais souffert d'être pauvre, il avait souffert de n'être pas un grand peintre aussi vite qu'il l'èùt voulu.

Ce passé n'était qu'honorable, et cependunl il ne désarmait jioint les préventions de M'"' Tlioré. Elle étudia mieux Amab de peur d'être injuste, et le trouva homme d'honneur, d'une probité sévère, ayant toutes les vertus avec lesquelles on ne fait pas le mal, aucune de celles qui font faire le bien.

M"' Thoré pensa qu'avec un pareil caractère cet homme devait être bassement envieux; pour s'en convaincre, elle chercha à savoir ce qu'il pensait des autres. Elle crut avoir deviné juste, lorsqu'elle l'eDiendii parler avec un profond mépris de quelques uns de nos maîtres les plus populaires; mais elle dut changer d'opinion, lorsqu'elle l'entendit parler avec enthousiasme et respect de quelques auti&s.

C'était chez Victor une affaire de goût, une passion d'artiste ; il admirait et respectait franchement le talent là où il le voyait ; pouiquoi donc Victor deplaisait-il tanl à M""" Thoré, pourquoi lui faisait-il peur?

( "est que quelque chose manquait à cette puissante organisation ■ le cœur n'y baituit pas. Peut-être dormait-il ! ... et peut-être alhiit-ii s'éveiller au jour lumineux que verse dans la vie le regard de la femme qui vous aime.

^\'"' Thoré e.xaminail, attendait,

Ilelas I la pauvre mère! elle voyait sa fille recueillir toutes les paroles, toutes les pensées de l'artiste, pour les emporter dans son silence, et là, de cette jeunesse laborieu.se, de cet amour du beau, de cet enthousiasme pour les grands maîtres, elle voyait Julie se créer une de ces idoles, auxquelles les femmes se vouent, c"t qui leur écrasent le cœm- sous leurs débris, quand la vérité les fait crouler avec un soufde.

A'ingt fois M-^^ Thoré pensa qu'il eût peut-être mieux valu que Julie se trouvât éprise d'un de ces hardis séducteurs qui marchent incontinent à leur victoire.

La pure vertu de Julie sefiU alarmée d'un mot d'amour; son chaste orgueil se fût révolté devant un regard audacieux , et eût fui devant une attaque; mais ici rien ne pouvait lui faire peur; elle seule taisait le chemin qui l'ék.ignait de sou repos sans la rapprocher de Victor.

M""" Thoré elle-nième n'eût pu éclairer sa fille; elle n'avait rien à reprocher à l'artiste. Cet homme était p.u'fait, éclatant et dur comme un diamant.

.M™' Tlioré était fort triste; elle souhaitait ardemmeni que son portrait lïit achevé ; elle essayait de chercher querelle à l'artiste sur sa lenteur ; mais comment accuser en pre.sence d'uni; œuvre pareille I

Celait M"» Thoré plus belle et plus jeune qu'elle n'était, mais belle et jeune comme elle avait été , comme son mari s'elonnait que le peintre eût pu la deviner dans un passé qu'il n'avait point vu.

Alors celui-ci lui expliquait : comment il avait regardé pour ainsi dire M°"= Tlioré à travers l'tmage de sa fille, comment en vieillissant un peu les traits si jeunes et si limpides de sa Julie; comment en rajeunissant les traits restés si beaux de la mère, il était ai'i'ivé à faire cette adorable tête qui faisait que M. Thoré embrassait sa femme avec orgueil , (pie Charles se mettait à deux genoux devant elle pour la contempler, cl que Julie s'oubliait à regarder l'œuvre en pensant à l'auteur.

Devant ce triomphe de l'artiste, il fallait se taire.

.M"" Thoré avait tort vis-à-vis tout le monde, excepté vis-à-vis de Louis Villon, qui détestait profondément M. Amab. ia jalousie du commis avait été encore plus clairvoyante que la tendresse de la mère. Quelquefois tous deux se rei^-ardaient avec tristesse; ils se coraprenaieiit, mais ils eussent été fort embarrassés de s'expliquei- ; ni l'un ni l'autre n'eût voulu accuser Julie, et Victor était irréprochable.

Ceiienilant .M°"= Thoré espéra dans la susceptibilité de l'amour; elle se dit qu'il était impossible que Julie ne finit pas par être blessée de cette politesse inditférente , ipii remplaçait, chez Victor, la curiosité de l'artiste, dès qu'elle était satisfaite.

Elle ne chercha plus à éloigner sa fille , elle la laissa écouter le jeune homme , racontant .ses espérances d'avenir : c'était toujours la puissance et la gloire qui étaient le but de ses vœux ; jamais la pensée d'une douce affection , d'un culte du cœur , ne se mêlait à ses idées ambitieuses...

C'est à peine si Victor donnait , dans la vie qu'il rêvait, une place aux iilaisirs. l"e qu'on apiielle le monde n'était pour lui qu'une arène où il voulait triompher. Ce inonde, il le clierehaii partout, dans la famille, dans les s'alons, au théâtre; mais, nulle part, il ne lui demandait que des a|iplaudisseinents et du pouvoir; la fortune ne venait qu'après et de bien loin.

.Malheureusement, M"» Thoré ne voulut pas assez se persuader que les opinions, ainsi que les actions des hommes , ont un aspect tout diffi'ient .-clon le point de vue d'où on li's regarde. Elle s'était pla^^ée, pour voir et juger Victor , sur le terrain du doute et de la raison. Julie était au point opposé : celui de l'amour et de la croyance.

Cependant M"" Thoré eût peut-èire fini par avoir raison, si un incident qu'il nous faut raconter n'eût trompé la belle jeune fille sur cette froideur qu'elle avait fini par remarquer.

Non-seulement la mère de Julie ne craignait plus de la laisser assister aux séances du peintre ; elle essaya deux ou trois fois de les quitter sous prétexte de quelques affaires. Les premières fois, elle écouta : la conversation continuait quand elle était engagée, le silence continiiail de même quand il était établi. Victor ne pensait qu'à ses pinceaux et à sa toile. M"' Thoré crut remarquer du dépit dans Julie, et voulut laisser à ce sentiment la faculté de se développer.

L'n jour, c'était la veille de celui où son portrait devait être achevé, M""^ Tlioré ('tait sortie.

Julie était demeurée seule avec Victor; elle le regardait furtivement, tandis que l'œil attaché sur sa toile, il restait absorbé dans la contemplation de son œuvre. .\ ce moment , le cœur de Julie était gonflé de larmes , elle avait enlin compris son amour et l'indiliérence de Victor; mais elle aimait tant qu'elle était triste et non pas humiliée.

Peu à peu elle se laissa aller à cette désespérance désolée qui abat à la fois le cœur et le corps ; l'ouvi'age qu'elle tenait lui échappa des mains sans qu'elle s'en aperçût; elle leva les yeux vers le ciel, elle perdit le sentiment de ce qu'elle souffrait, et line larme arriva à ses yeux.

A ce moment Victor la regarda, demeura immobile, et, comme frappé d'une soudaine inspiration , il murmura :

— Oh I je devrais briser ma palette.

Ce mot éveilla Julie , qui tressaillit.

— Oh! restez ainsi , lui dit Victor en s'appiochant , restez ainsi, que je vous voie... Oh ! reprit-il , l'œil brûlant d'enthousiasme... si vous saviez !... mais je n'ose vous dire cela.

— Quoi donc?... dit Julie toute tremblante.

— Vous ne m'en voudrez pas ?

— Pourquoi vous en vouloir?,., qu'avez-vous fait?

— Eh bien ! dit Victor en la contemplant d'un regard où la passion de l'artiste jetait un feu presque aussi éclatant que celui de l'amour , j'ai voulu prêter à la Vierge votre sainte beauté.

— Quoi ! dit Julie.

— Oui , aidé seulement de mon souvenir, j'ai essayé de reproduire ces traits si charmants , et je croyais avoir deviné votre beauté parce que j'avais jeté une auréole sur votre tète, et mis des anges à vos ge-' noux ; mais je viens de voir que je ne suis qu'un fou présomptueux... Tout ce que j'ai fait est mauvais , pitoyable.

Ce n'est que définis un moment que je viens de vous comprendre; jusqu'à présent, je n'avais vu que votre visage, je viens de découvrir votre âme... Oh ! merci I merci!... Vous venez de me donner un chef-

LA LlOiNiNE.

(l'œuvre, ajnula-l-il en se frappmil le front ; je le tiens là... je vous

'"'ce'n'éiaif pas'ià <lc l'amour, mais c'était de l'enlbousiasmc, de l'enll,ous"asme Tne me , si ardent , si exalte , que la pauvre enfantqui SS Lût avidement, et crut y entendre parler la voix quel at ndail depuis si longtemps. Folle et «'ff ^"''■.',«"e^'^'^i\^;"\ *= ripl ses veux nu' elle avait baisses devant les paroles de \iclor, et, t embî- nie énn e .Ile se laissa regarder pendant qu il jetait sur un camn les premiers linéaments de cette pose si simple, de ce visage

" |îreill;^rei;"u'viSrson- ouvrage an moment qu'elle entendit madame Tbùrè .'approcher, et que Victor lui ghssa tout bas ces paroles :

— Ne le dites pas à votre mère, elle me défendrait d'emporter ce souvenir de .vous.

Et il cacha vivement le dessin ('oniinencé.

Ahl qu'elle lut embarrassée et honteuse durant toute cette journée! quel aveu elle avait fait! avec quelle facilité elle avait accepté celui que cachaient les paroles de Viclor (car elle croyait à un aveu); quel gage de son amour elle lui avait laissé prendre I comme elle se sentait counable et malheureuse! Oh I mille fois plus malheureuse eùt-clle été, si elle avait su que Victor n'avait compté cette soumission d'une âme en peine que comme la complaisance d'une jeune fille vaniteuse.

Le lendemain, Victor arriva tard ; il était fatigué... Il se mit froidement au • travail ; mais, dès qu'il fut seul avec Julie, son œil se ranima.

— Oh! lui dit-il, j'ai travaillé et j'espère avoir réussi celle fois.

Julie ne répondit pas.

— Oh ! vous seriez bien bonne, lui dit-il, de me (lermettre de vous voir comme je vous ai vue hier.

— A quoi cela vous servira-t-il? dit Julie en posant sa tapisserie.

— A quoi? dit Victor en la contemplant...

mais je vous dcviai ma gloire... ma vie... oui, je le sens... et je ne l'oublierai jamais...

Elle se posa devant

Suis-jc bien ? — rage 3.

lui, et quand un bruit olrance vint l'Inlerrompre, il bii dit tout bas .

— Oh ! vous avez été bonne pour moi... jamais, non, jamais je ne l'oublierai.... , , . • ,„^^„ „„;

Alors Julie le rea;arda, et sans se rendre compte de la tristesse qui se mêlait à l'espérance qu'elle avait conçue depuis deux jours, elle lui

dit doucement :

— Vous ne l'oublierez pas, n'cst-il pas vrai? A ce moment, pour la première fois, Mdor se demanda m, en

cherchant un succès de gloire, il n'en avait pas obtenu un autre : il examina mieux Julie, et comi-rit qu'il était aune : un éclair subit *rilla dans ses yeux, puis il sembla enfermer en lui-même une espe-

""jidieravait vu, Julie s'était dit : il m'a comprise, et il a été heureux,

llèUisV le regard de Victor ne voulait point dire cela, cet homme venait de se dire ;

— Cette jeune liUc m'aime.... A quoi cela peut-il me mener? J'y réneihirai. .

Ce jour-là, il acheva le portrait de madame Ihore.

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