‹ Ouvrés illustréesChapitre 21 sur 157 · XXX. — ATTAQUE UirniiVUE · texte numérisé non relu

XXX. — ATTAQUE UirniiVUE

A se|)t heures précises, et au moment où Amah entrait dans la maison de M. Tlioré, M. Villon se présentait chez M'"' Léona de Cambure.

Le brave commis avait déjà essayé de pénétrer près de la belle dame, en se chaperonnant du nom de sa maison de commerce. On l'rtVait renvoyé avec une impertinence qui lui montra qu'il avait choisi la plus mauvaise des recommandations.

Une autre fois, et sous un autre costume, il s'était présenté eti R'annonçant comme un envoyé du comte de Monrion; cette fois, oh avait bien voulu le laisser attendre, dans l'antiehamlire, la réponse de Madame, et on lui avait donné rendez -vous pour le lendemaltl.

Mais les projets de M. Villon demandaient une entrevue plu.s prochaine.

Villon essaya d'un troisième nom d'introduction et d'un troisième costume, et s'annonça de la part de M. Victor Amah,

Cette fois, les portes lui furent toutes grandes ouvefles, car Léona avait dit à ses gens;

— Si M. Amab se présente, ou si quelqu'un vient de su part, vous ferez entrer sur-le-champ.

Léona n'avait pas douté un moment que Victor ne revint près d'elle pour lui demander compte de tout ce qu'il avait vu, de tout ce qu'il avait entendu, et pour apprendre enfin la suprême volonté de cette fée aux transfigurations les plus bizarres, et qui depuis si longtemps se 'jouait de lui.

Léona avait remis h cette entrevue sa dernière victoire sur Amab, et peut-être avait-elle réservé sa propre défaite au succès de cette suprême victoire.

La simple arrivée d'un envoyé d'Amab n'étonna point Léona : elle n'attendait pas plus du désordre où elle avait laissé le jeune peintre; c'était assez pour elle qu'il lui mît dans la main le fil par lequel elle devait le ramener à ses pieds.

Elle reçut M. Villon avec le sourire le plus discret, l'air le plus modeste, comme une femme qui s'attend à une grave explication ; mais elle fut très-étonnée, dès qu'elle fut seule avec cet envoyé, de le voir décrodier de sou nez deux épaisses moustaches, et de ses joues, deux énormes favoris.

— Madame, lui fit le commis de sa plus grosse voix, me reconnaissez-vous ?

Léona, épouvantée de cette façon d'agir, courut à une sonnette ; mais elle s'arrêta tout à coup devant la crainte de commettre une imprudence, car elle venait de reconnaître le commis de M. Thoré.

Léona avait cette faculté qui donne une si grande supériorité pour l'intrigue à certains esprits : c'était de se rappeler exactement les noms, les lieux et les visages qu'elle n'avait vus qu'une fois, ainsi que la date précise du plus petit événement.

La présence du commis de M. Thoré dans sa maison lui apprit qu'on devait être sur la trace de Charles, et elle voulut connaître la valeur des renseignements que pouvait avoir la famille avant de prendre une décision quelconque.

— Oui, vraiment, dit-elle alors, je vous reconnais, monsieui', vous êtes employé chez M. Thoré, et je vous prie de m'expliquer pourquoi vous vous présentez chez moi d'une fa^' :i si étrange.

— Parce que, dit brutiilomeut Villon, je me suis présenté ici ce matin de la part du patron, et qu'un m'a refusé la perte.

— Je n'ai jamais eu d'autre affaire avec M. Thoré que l'achat de quelques porcelaines que j'ai |)ayées, et je n'ai pas besoin qu'on me fasse des offres de service, monsieur. En cas de besoin, je n'ai pas oublié l'adresse de votre maître; mais, encore une fois, pourquoi vous présentez-vous chez moi d'une façon si extraordinaire?

— Parce que, reprit Villon d'un air si mélodramatique, qu'il fit sourire Léona , malgré l'inquiétude cruelle qu'elle éprouvait, lorsque je me suis jirésenté chez vous une seconde fois, de la part de M. de .Monrion , on m'a poliment prié de passer demain, et que c'est ce soir que je voulais vous voir.

— Je ne suis pas toujours visible pour mes meilleurs amis, dit Léona en observant attentivement Villon pour deviner par quel côté on pourrait arriver à tromper ou à elfrayer cet homme, s'il en était besoin ; et, ajouta-t-elle, vous vous êtes enfin, à ce qu'il paraît, présenté sous le nom de M. Amab.

— C'est bien à contre-cœur, dit Villon, car c'est un monsieur à qui je ne veux avoir aucune espèce d'obligation.

— Vraiment! fit Léona; en tout cas, vous lui avez l'obligatio':, d'être arrivé où vous vouliez, et puisque vous y êtes , vous pouvez vous expliquer : vous n'avez plus besoin de déguisement d'aucune espèce.

— Si j'ai pris celui-ci, dit Villon, c'est que le même homme se présentant trois fois de suite chez vous de la part de différentes personnes, cilt excité des soupçons qui m'eussent peut-être fait refuser votre porte.

— C'est parfaitement raisonné, monsieur, et de la part de quelle personne venez-vous, parmi les trois dont vous vous êtes recommandé?

— De la part d'aucune, dit Villon, qui faisait tous ses efforts pour se maintenir en colère devant cette femme qui lui parlait avec la plus calme politesse, lorsque toute autre, f». sa place, eût poussé de grands cris et l'eût fait jeter par la fenêtre •. je viens de la mienne.

— Vraiment! fit Léona qui étc:ït restée debout jusqu'à ce moment, et qui alors prit un siège, en montra un à Villon, et ajouta, avec un sourire où perçait la plus gracieuse curiosité : Et i;is'avez-vous à me dire?

Villon avait arrangé à l'avance l'espèce de lèquisitoire qu'il voulait lancer contre M""= de Cambure; il avait rédigé une phrase où il avait accumulé les faits, en style précis et martelé qui devait anéantir la coupable.

Au moment où il fut mis en demeure par elle d'expliquer ses intentions, il fit comme ceitains avocats qui, ayant appris leur plaidoyer par cœur, se trouvent obligés, par des circonstances de l'audience, d'en déranger l'exorde, mais qui, au moment où ils rencontrent un joint pour placer les phrases sonores qu'ils ont arrangées à l'avance, ' se posent tout à coup en Cicérons , et débitent leur prose avec une emphase qui fait rire les jeunes juges et qui endort les vieux.

Villon, désorienté jusqUe-là par le calme de Léona, venait enfin de trouver son joint; Il débita donc tout d'un trait la catilinaire suivante :

— Jusques à quand, madame, comptez-vous retenir le jeune Charles Thoré loin du foyer de sa famille ?

Léona servit à merveille le mouvement oratoire du commis aux écritures, car elle fit un geste de surprise, et celui-ci put continuer, en grossissant sa voix et en disant :

— Ne m'interrompez pas, madame, je sais tout: avant-hier au soir, j'étais, à dix heures, à votre porte; je vous ai vue monter en voiture î et je vous ai suivie jusqu'à la place de la Bastille, malgré la rapidité de ' vos chevaux. J'avais un excellent cabriolet de régie.

» A la place de la Bastille , vous avez pris un monsieur qui , à la lueur du gaz, m'a paru vieux et décoré. Vous avez gagné avec lui la rue de Charonne, pendant que votre voiture allait stationner au coin de cette rue et du faubourg Saint-Antoine.

» Vous êtes entrée par une petite porle de jardin, dans une maison sans numéro.

» Une heure après, le monsieur en est ressorti avec un autre homme ; quelques minutes encore après, ils sont revenus avec voire voiture; le cocherqui l'avait conduite jusqu'au faubourg Saint-Antoine n'y était plus, et c'est l'homme qui était sorti de votre petitemaison qui l'avait remplacé.

>. T T vriiiiirp est restée seule a la pout , ti us ulua ,. . iïS'aison; un mo.ent ap.es. '^,-;~ ^ -i.-^^ m-emier puisriiomme inconnu, qui est monte sui le sit.e, puis%ous C arlés Thoré. lequel est n,onte clans la vo.tu.e a-c vous » Léona écoutait M. Villon avec une attention s, calme , que ctlu, t. fAmnii>nciii :■! uei'tlre son assurance. .

î où h el ivalt rair de ne pas le comprenJre, et jama.s ,1 ne se f,H ,m e iné ce Léona éprouvait en ce moment la plus vue acim.rat.on 1 n omm ciu avait su se procurer des renseignements si posU|fs '1 CoZlllZ fait-il, lui ditelle, ciuo vous ayez vu tuui cela et s, bien reconnu les personnes, sans que cpii que ce soit de mes gens vous ail aperçu?

— C'est que je m'étais tout simplement caché au-dessus de la porte, à cheval sur le chaperon , dans une louffe de lilas qui pendent sur la rue.

— Le poste était bon effet, dit Léona.

Et après?...

— Après, madame?

je l'avoue, je ne vous ai pas suivie; quand j'ai pu rejoindre mon cabriolet, votre voilure était déjà hors de ma vue; mais je sais maintenant que vous connaissez la retraite de Charles ; je sais que vous seule le retenez captif, que ce sonl vos séductions qui l'ont en levé à .sa famille, et c'est en son nom que je viens vous le demander.

— Vous avez donc averti M. et M'""Thoie de votre découverte ?

dit Léona en baissant les yeux.

— Non , madame car j'ai vouki vous éviter un scandale ; car M. et M"' Thoré n'eus sent pas daigné s'adresser à une femme comme vous, et c'est la police qu'ils eussent chargée du soin de vous redemander leur enfant égaré.

Tout le ridicule d

LA LIONNE

C^nendant s'il avait eu à se mesurer contre un homme d'un rang et d'une fortune qui lui fussent très-supérieurs . il y eût marche avec moins d'aisance. ,,4„,„k »•

Ainsi d ms l'ordre de ses idées, Villon se croyait 1 égal d Amab et i, f :xqn ivec joie un duel avec lui, tandis que si la chose eût e.e possible, il catéie sinon épouvante , du moins embarrasse d un duel avec le comte de Monrion.

Mais ce dont il n'avait aucune idée, c'était d'une femme comme Léona, la fiére lionne, à l'œil sanglant, qui parlait d une voix si mcnaçanlc de punir une injure par h

Léona

M. Villon et toute la prudence de Léona ne purent l'empêcher de ressentir avec la plus extrême violence la grossièreté de cette injure. A peine Villon eut-il prononcé le mot de police , ciue Leona elait debout devant lui, pâle, terrible et le corps agité convulsivement :

— A genoux! ù genoux ! s'écria-t-elle avec une telle impétuosité , que Villon recula devant ce geste impérieux et ce regard fulgurant.

A genoux I Et loi , et ton maître et son lils, et vous tous, vous périrez pour l'injure que tu viens de prononcer.

M. Villon était un homme de courage, mais de ce courage relatif qui ne s'étend pas à tontes les occasions de la vie.

Si Villon eût élé soldat, c'eiU été un très-brave soldat. Dans la vie ordinaire, une rencoutre avec un de ses égaux l'eût trouve parlaitement calme; comptant sur sa jeunesse et sur sa vigueur, il n eût pas non plus reculé dans une querelle avec un porlelaix.

mort

Villon avait reculé devant le geste et U regard de Léona, il demeura confondu et troublé devant ses paroles, et essaya de lui dire :

— Pardon, madame, vous m'avez mal compris; je n'ai pas voulu vous offenser.

Léona, qui peut-être se repentait d'avoir cédé à ce mouvement de fureur, couvrit Villon d'un regard du plus souverain mépris, et se remit paisibleraent sur le siège qu'elle venait de quilter.

— Ah çà ! monsiei T, reprit-elle, à qui n oyez-vous parler ?

Villon était tout à fait désorienté.

— Me connaissezvous ? fit Leona.

— On m'a dit... Je sais que M. de Monrion...

— Est de mes amis, voulez-vous dire; mais M. Charles vous a-t-il jamais parlé de moi?

— Jamais, janiais I dit Villon avec empressement ; je n'étais pas le confident de Charles.

— Est-ce donc monsieur Amab ? reprit Léona en laissant pas-

— ser ce mot confideiit qui était à la fois une imperiinence et une révélation.

— Non, madame, dit ■\illon qui, au nom de

Victor, reprit sa mauvaise humeur; je ne cause de quoi que ce soil

''!! OiuTonc vous a conseillé de surveiller mes démarches? qui donc a pu vous faire sou,>çonner que .M. Charles Thore était en mon ,muvoir ? dit Léona qui profita du trouble de Villon, pour connaître toute l'étendue des dangers que courait sa vengeance.

Mais madame, mille circonstances : d'abord votre visite, ensuite un mot échappé à M. Amab, mot qu'il n'a pas dit à moi, mais a M- Thoré, et qui vous désignait comme la seule personne qui pût avoir des nouvelles de Charles.

— Et quand ce mot a-t-il élé dit ? . -, . , ■

I e lendemain même de la dispariiion du fils de la maison, le jour même où on vous a envoyé les porcelaines que vous aviez achetées chez nous... ,

.'.pouvaiitéo de cette façon d'agir, courut à uue sonnette. - PageSS

LA LIONNE

— El duiit A]"« Julie m'a f.iii lu niclure, lli Li'Oiia avec un sourii-e cruel cl satisfait.

— Précisément, madame, et ce sont ces porcelaines emballées par votre ordre, que vous n'aviez pas voulu qu'on vous expédiât, pour lesquelles vous n'avez pas voulu donner votre nom, que vous aviez envoyé clierclier par un homme sans livrée, qui ont été reconnues à votre porte par M"" TLoré pendant qu'elle y attendait des nouvelles de son fils, ce sont ces circonstances qui ont fait supposer à .M™" Tliorc, ainsi qu'à moi, que ce mystère cacbail quelque cliose.

Malgré la gravité de sa posilion, Léona ne put s'empêcher de lire de la |)hrase de M. Villon et surtout de son étrange confusion , et elle lui dit :

— En général, monsieur, tout mystère cache quelque chose ; mais vos soupçons , aussi bieti que vos découvertes , ne vous rendront pas monsieur Ch.irles Thoré, s'il ne me convient pas qu'il retourne dans sa famille.

— Qu'est-ce à dire, madame ? fit Villon en se redressant.

— Su|)poscz , monsieur , que monsieur Charles Thoré soit amoureux de moi; (ne trouvez-vous pas que j'en vaux la peine ? ) supposez qu'il lui plaise do me voir sans cesse, de rester toujours h mes cotés; supposez que pour cela il lui convienne de demeurer dans la rue de Charonne, ou bien ici, ou ailleurs, qu'est-ce que la police a à voir là dedans ?

Monsieur Charles Thoré a quelque vingtdeux ans, je crois; cela' le constitue majeur , maître de ses actions, libre de sa personne, et je ne vois pas de quel droit sa famille le ferait appréhender au corps chez lui, ou chez moi, comme un mineur détourné.

Aurait - on à se plaindre de sa conduite depuis qu'il a quitté la maison de son père? Voiis at-on présenté des mémoires non payés et qui annoncent des dépenses exagérées? Je ne le pense pas 1

De quoi donc vous plaignez-vous?

— Madame, dit Villon fort embarrassé du ton de moquerie de Léoiia, la famille de iL Charles a pu craindre qu'il n'ait été victime de quelque atroce guet apens.

— N'ètes-vous pas là pour attester qu'il se porte à merveille?

— En définitive, madame, queprélendez-vous?

— Moi, monsieur? Je ne prétends rien. C'est à vous qu'il faut faire celte question...

Que prétendez-vous?

— • Eh bien ! je prétends rendre Charles à sa famille, et s'il ne veut 1- is y rentrer, je veux au moins le voir.

— Je ne vous en empêche pas.

— Veuillez donc me dire où je pourrai le trouver.

Malgré son assurance, Léona se trouvait poussée dans ses derniers retranchements.

M. Villon, avec sa brutale maladresse, était arrivé à briser celle trame si habilement ourdie.

Léona prit uu parti désespéré : ce fui de supprimer monsieur A'illon peiulanl vingt-quatre heures comme elle avait fait de Charles pendant quinze jours.

L.lle se leva el réjiondit à Villon : — Je né puis vous dire où il est,

mais je puis vous y conduire...

A'euillez m'altendre un moment, le temps de plisser un autre vêtement.

XXXf.

>01VEL E.NG.iGEMIL.M.

Pareille à notre savant général, Léona maintenait son plan de bataille après avoir écarté un danger imprévu.

Eu effet, elle passa dans son riche salon de toilette, et était en train de revêtir sou costume de cavalier, lorsqu'un coup de sonnette lui annonça une nouvelle visite.

Cette fois elle espéra que celait Victor, et dit rapidement à la chambrière :

— L:i... sur-lechamp...

i;iic se trouvait dans la pièce la plus éloignée do celle où elle avait dit à Villon de l'attendre. Il était impossible que l'arrivée d'Amab ne changeât pas quelque chose à ses résolutions vis-ùvis de Villon.

Elle voulait donc le voir, et elle s'aiiprèlait à le questionner rapidement , lorsqu'elle vit entrer .Monrion.

— Vous! lui dit-elle, sans pouvoir cacher sa surprise, malgré l'empire qu'elle avait liabiluellement sur elle-même.

— Oui, moi, lui dit Gustave en se jetant sur un fauteuil, de manière à prouver que sa visite devait être longue ; moi, reprit-il, qui viens vous remercier des renseignements que vous m'avez fait donner jiar niaitre Jean, mon laquais.

— Quels renseignements? dit Léona.

— Eh ! cette prétendue lettre de monsieur Charles à monsieur Amab, qui accuse ce pauvre garçon de l'avoir enlevé et d'avoir séduit la belle Julie.

— Qui est une tille innocente et pure, n'est-ce pas? dit .M°"deCambure, qui voulait se sauver, par des épigrammcs, du danger de répondre directement.

— Qui du moins, reprit Monrivn, en regardant fixement Léona ,

Léona était en train de revêtir son costume de cavalier. - Page S7.

iKuii'a pas à rougir de sa faute, si elle en a commis inio, oar M. Viclor

Aniab l'épouse.

Ce mot foudroya Léona. ,

11 réponse! répéla-t-elle eu atlaclianl dans le vide un re^aiu

fixe et sombre.

— Cela vous fait-il queliine chose? dit Gustave. Léona resta immobile pendant quelques instants. Gustave, dit-elle tout à coup , ma vie va se décider d ici a une

"voiiléz-vous me donner celle heure, et je vous expliquerai ensuite tout ce que j'ai fait?... , ,

Non dit froidement Gustave , je ne sais rien , je ne comprends vit-n à ce qui se passe ; mais celte heure, vous ne l'aurez pas...

Je vous connais, Léona , moins de temps peut vous suflire poui • perdre une famille, pour faire égorger deux amis... Celte heure, vous ne l'aurez pas...

— De la violence ! monsieur le comte.

— Non, mais une compagnie assidue... Si vous sortez, je vous suis... Allons, Leona, n'arrachez pas la peau de vos mains avec vos beaux

ongles roses , c'est un parti pris... el nous en avons pour longtemps. (■•«■ ie suis venu ici pour savoir le secret de la dispariiion de M. Charlts Tlioré je suis venu ici pour savoir de plus le motif de votre passion pour les lableaux de M. Amab , et ensuite la raison qui vous a fait renoncer à ce tableau delà Vierge qui est le portrait de M"' Ihore. . ), Je suis enfin venu pour savoir ce qui vous a fait me pousser a la séduire, et ce qui vous a portée à la calomnier.

Monsieur le comte, dil Léona, qui pendant cette dernière phrase de Moniiun avait repris tout son sang-fioid, je ne puis iias vous empêcher de me suivre, si je sors; mais j'ai pour vous une considéralion que vous n'avez pas vous-même : je ne veux pas vous exposer devant mes gens à jouer un rôle lidiculc et misérable; je reste.

Seulement , j'espère que vous ne m'obligerez pas à vous tniir exacte compagnie. "

— Pardon, pardon, fit le comte, cet apparlemenl est mcrveillciiscmeut organisé en entrées et en sorties, et je ne veux pas que vous puissiez nréchapper pendant que je vous croirai occupée à vous mcUre en colère contre moi. ,

— Je vous remercie, monsieur le comte, dit Leona en raillant, les leçons que je vous ai données ne sonl pas perdues, et vous mclteî parfaitement bien en pratique le précepte que je vous ai cent fois prêché : que lorsque l'on tenait son ennemi dans une position desespérée, il faut l'y achever. Je reste.

Elle s'assit en lace du comte, et se prit à le regarder avec une insolence qui eût exaspéré un homme moins habitué que Monrion aux étranges façons de Léona.

— Eh bien 1 monsieur, qu'avez-vous à me dire?

— Je ne suis pas venu ici pour répondre, mais pour interroger. Eh bien I moi, monsieur, je ne parlerai pas.

— 11 faudra bien pourtant liuir |iar m'avouer ce qu'est toule cette intrigue où vous avez voulu me jeter.

Léona se tut. „, , , ,

— Vous connaissez M. Amab, M. Charles fhore? L un des deux a-l-il l'honneur de m'avoir fait ouljlicr?...

Leona resta immobile.

— C'est donc un parti pris?

— Oui, monsieur; mais de toutes les choses que je hais le plus au monde, c'est le ridicule pour moi et mes amis.

Je vous connais, il me suflirait de rester pendant une heure immobile et muette devant vous pour vous porter aux plus violentes extrémités de la colère et pour que vous fassiez relenlir mon ap|)aricment des cris les plus absurdes.

— Il ne tient qu'à vous d'éviter ce scandale.

— Et je vous en préserverai, mais à une condiiion...

— Une condition... je n'en veux pas...

- — Alors, je ne dirai rien.

— Et cette condition?

— C'est de vous écrire ce que je ne veux pas vous dire.

— Où écrirez-vous?

— Ici même.

— Soit.

A peine Monrion avait-il prononcé ce mot que Leona avait sonne La chambrière sourde el muette parut. Léona lui fil un signe.

LA LIONNE

— One lui diles-vous ? dit Monrion alarmé.

— Vous allez voir, répliqua Léona avec un sourire de dédain. La chambrière rentra presque aussitôt avec un pupitre renlcrniDnt

tout ce qu'il fallait pour écrire. , r ■. . .

Aucun nouveau signe, apparent du moins, ne fut fait entre la chambrière et la maîtresse.

Un seul regard fut échangé.

Léona se plaça devant une petite table et affecta de se mettre en face de Gustave, de façon qu'il ne pûl perdre aucun de ses mouvements. Elle se mit à écrire, avec rapidité.

Cependant elle s'interrompit plusieurs fois, comme emportée par la colère que lui donnait la dure obligation où elle se trouvait, et celte colère alla si loin, qu'elle frappa avec violence sur le pupitre ou se trouvaient ses papiers, au poinl ((u'elle les dispersa deux ou trois fois.

Mais Monrion lui dil toujours avec un calme désespérant :

— Conlinuez, madame, continuel.

Elle écrivit, et cinq minutes ne s'élaicnt pas passées qu'elle prit le

pallier sur lequel elle avait trace quelques lignes à iieiiie lisibles et qu'elle le jeta à M. de Monrion, en lui disant insolemment :

— Lisez, monsieur.

Monrion se baissa pour ramasser le papier tombé à terre... Le rapide moment où Gustave Is perdit des yeux sufiit à M"'" do

Cambure pour qu'elle cachât dans l'une des poches de son habit de cavalier deux autres billets qu'elle avait eu l'insolence d'écrire sous les veux mêmes de son amant.

Au moment où Monrion se préparait à dévclopiier le billet que lui avait si dédaigneusement jeté Léona. il s'aperçut que celle-ci faisait un pas pour quitter le boudoir où ils étaient ensemble.

— Vous voulez sortir, lui dit-il avec colère.

— Prétendez-vous me forcer à rester devant vous pendant que vous lirez l'aveu de ma faute? lui dit Léona en entr'ouvrant la porte qui donnait dans la pièce voisine.

Monrion hésita, il eut honte de traiter avec tant de dédain cette femme qu'il avait tant aimée, et lui dit :

— Eh bien! allez; mais celte porte restera ouverte. Léona fit un mouvement rapide pour sortir, et cet empressement

rejeta le doule dans l'esprit du comte de Monrion qui ramena violemment Léona près de lui, en lui disant :

— Non! restez!

Léona laissa tomber un regard de triomphe el de mépris sur Gustave, ferma elle-même la porte el s'assit eu face de lui.

Mais ce mouvement avait sufll à Léona pour jeter dans la iiièce voisine les deux billets qu'elle avait soustraits au regard du comte de Monrion, et quand celui-ci voulut lire le billet où Leona lui faisait, disait-elle, l'aveu de sa ^ite, il ne put decliiflVer, au bout de dix lignes parfaitement illisibles, que les quelques mots suivants parfaitement écrits ; « Monsieur de Monrion, vous êtes un imbécile. » Nous voici en plein champ de bataille.

Nous avons laissé Amab qui racontail chez madame Thoré l'aventure qui avait fait de madame (le Cambure l'ennemie jurée de Charles ; el nous voici forcés de laisser ( pour y revenir cependant ) Léona et monsieur de Monrion à la scène violente qui suivit ce billet impertinenl, pour suivre les différents mouvements des autres corps d'armée. Nous avons dit que Léona avait trouvé le moyen de jeter deux billets hors de l'appartement où le comte la tenait enfermée.

La chambrière sourde-muette, avertie par l'imperceptible regard de s'a maîtresse, attendait ces billets dans la pièce voisine; elle les ramassa el les lut.

C'était une digne élève de M""° de Cambure, ou plutôt cette femme était précisément la nature auxiliaire qui était l'exact complément de la nature d'élite de Léona.

11 est à remarquer que presque tous les esprits supérieurs rencontrent ou savent découvrir ces esprits secondaires qui les comprennent et les servent mieux que des gens d'une véritable valeur personnelle. César avait Labiénus; Napoléon avait llerthier; Léona avait Dorothée. Après avoir ramassé les letlres, Dorothée les lut. Voici la première :

« Je suis entre les mains du comle de Monrion qui a juré 1.. mort de Charles pour lequel il croit que je l'ai trahi, et dùul il a décou-

LA LIONNE

» vert la retraite. Partez, allez avenue de Madrid, au bois de Boulo- » giie, vous y trouverez Cliaiies. Emnienez-le en toute liàle, faites-lui )) lire les lignes suivantes...

» A propos, ma voiture est attelée, prenez-la.

» Le domestique qui vous remettra celte lettre vous accompagnera, » et vous fera arriver jusqu'à Charles. »

Sur un autre papier, il y avait écrit :

« Pour Charles Tlioré.

» Mon ami, vous êles libre, votre famille vous récUime; je ne veux » pas vous retenir loin d'elle plus longtemps.

» Si ain-ès avoir vu à quel crime a failli se porter contre vous celui » qui a peur de votre vengeance, vous doutez encore de sa perfidie, » bàtez-vous, rentrez dans votre maison. Pnissiez-vons arriver à » temps pour déjouer le fatal projet qu'il médite! N'oubliez pas qu'il » faut que je vous revoie. L'on peut venir chez moi toute la nuit. »

Dorothée prit le billet, le remit à son collègue en intrigues : c'est ainsi que se nomment entre eux ceux ([ue la police appellecomplices.

Le domestique annoncé recul ses instructions en moins d'une minute, alla trouver Villon, et partit immédiatement avec lui.

Villon hésita un moment; mais il était jeune, brave, armé de pistolets et d'un large couteau catalan, il se décida.

Une pensée, entre toutes, fil cesser ses craintes :

« Si l'on en veut à ma vie, se dit-il, qu'on la prenne : n'ai-je pas dit » à Julie que je lui rendrais son frère ou que j'en mourrais ? »

Il avait à peine quille le salon où Léona l'avait fait attendre, que. déjà Dorothée avait pénétré dans un petit cabinet de toilette. Là, elle avait levé l'un des petits carreaux de marbre qui formaient un des compartiments de la mosaïque qui servait de pierre de. foyer à une cheminée sculptée. Sous ce marbre elle avait trouvé un très-petit coffre, et dans ce petit coffre uu billet.

Elle relut l'inslruciion qui lui était adressée à elle-même par Léona, et s'assura que le billet qu'elle avait trouvé était bien celui qu'on lui désignait dans ces instruciions.

Elle le lut aussi, le mil dans sa poche, prit un châle qui la cachait entièrement, un chapeau profond, sorlit de la maison sur les p:is de A'illon, et alla chercher un fiacre.

Pendant ce temps, Amab racontait toujours, Villon eoiu-ait à toute bride sur la roule de Boulogne, et Léona disr.ulail avec Monrion

Revenons à ceux-ci.

XXXIL — PETITE MANOEUVRE.

Après avoir lu l'insolent billet où Léona avait écrit: « Monsieur le » comte de Monrion, vous êles un imbécile, » Gustave le déchira avec colère et le foula aux pi ds.

— Je vous ai blessé, lui dit ironiquement Léona.

— Oui, reprit Monrion, car vous venez de me dire une cruelle vérité. Vous avez raison, je suis un imbécile d'avoir cru, un momenl, que

vous pouviez céder à une prière.

— Ou aune menace... ,

— Je suis un imbécile de croire que d'une façon quelconque, dit Monrion, on pût vous arracher un mot de vérilé.

— Ce n'est pas ce que vous venez de dire.

— Léona, dit violemment Monrion, je ne sais pourquoi ni de quelle fac-on vous avez voulu me mêlera vos intrigues avec monsieur Imab • j'y suis ridicule, je le sens, et peu m'importe; mais je ne veux pas v être indigne...

Je ne le veux pas, entendez-vous ! et vous me direz quel est le but de la comédie que vous avez voulu me faire jouer et de celle que vous venez de jouer vous-même.

— Je vous ai répété trois fois que je ne voulais pas vous le dire fit Léona. '

— Alors, pourquoi prétendre que vous vouliez me l'écrire ?

— Parce que j'avais besoin de cela pour me procurer ici même, sous vos yeux, des plumes et du papier, el faire parvenir deux leltres de la dernière importance pour moi...

— Que vous avez écrites?... — Oui.

— Tout à l'heure?

— Oui.

— Ici ?

— Sous vos yeux.

— Mais, oii sont ces leltres?

Léona écouta et dit en entendant s'éloigner la voiture:

— Tenez, voilà la première qui part...

— Comment, fit Monrion Cette porte enlr'ouvcrto une seconde

— Une seconde et une porte enlr'ouvertc, dit Léona, ont détermine de bien gi'ands événements.

— Mais l'autre lettre, fil Monrion en s'élançant pour sortir du boudoir...

— La voilà aussi qui part, dit Léona, en faisant écouler du geste à Gustave le bruit de la porte cochère qui se fermait.

. .Monrion rentra et tint un moment ses poings fermés sur son front.

Il fallait que cet homme eût des principes de bonne éducalion bien enracinés pour qu'il n'étranglât pas Léona sur l'heure.

Enfin, il redevint un peu plus maître de lui, et dit en se jelant sur un siège : •

— Toujours... toujours joué... Et vous, toujours aussi audacieuse, aussi iniigne...

— El vous toujours aussi violent, aussi injurieux... aussi injuste.

— N'oubliez pas que c'est de mou honneur peut-être que je suis venu vous demander compte.

^'ous me l'aviez dit, Léona : le jour où je vous parlerais au nom de mon honneur, vous deviez tout me dire. L'avez-vous fait?

— Quand je vous ai dit cela, Gustave, je vous ai dit aussi : N'abusez jamais de l'empire que la colère peut prendre sur moi,

et lorsque je vous demanderai une heure pour vous répondre et me juslilier, accordez-la-moi.

Celle heure, je vous l'ai demandée, il y a un instant, une heure pour décider de ma vie... Vous me l'avez refusée... et comment me l'avez-vous refusée I ,

Elle jeta un reg:ird autour d'elle el sur elle-même, comme pour montrer sa captiviié.

— Oh ! vous êtes libre à iirésent, lui dit Monrion.

— Cela m'est inutile, fit-elle avec dédain, le mal est fail.

— Quoi! fil Monrion, encore une méchante action?

— Vous m'y avez poussée.

— Moi?...

— Oui ! avec une heure de liberté, je pouvais trouver mon salut dans le salut de tous; vous m'avez obligée à !e chercher dans leur perte.

— W ais qu'avez-vous donc fait ?

— Je ne puis pas vous le dire.

— Oh! vous parlerez! s'écria violemment Monrion.

— Je parlerai, car je crains affreusement les coups de poins, fit Léona ; mais je menlirai.

— Vous direz la vérilé...

— Et comment .saurez-vous que c'est la vérité, monsieur le comte' Il y a une adresse grossière et vulgaii'e qui fait dire à certaines gens' quand ils veulent obtenir un aveu : •

Avouez la vérilé je sais tout...

Si ceux qui prennent ce moyen siupide, ont assez d'énergie pour faire parler par la peur la femme qu'ils tiennent entre leurs mains, ils ont alors la chance qu'elle n'osera leur mentir, de peur d'être confondue, et ils apprennent quelquefois une partie de ce dont ils prétendent tout savoir.

Mais vous entrez ici en proclamant tout haut que vous ne savez rien, que vous ne comprenez rien à ce qui se passe, et vous voulez que je vous dise tout? C'est par trop niais.

Gustave grondait sourdement; Samson, après les ciseaux de Dalila, devait rugir de celle façon.

— Voyons, reprit Léona, raisonnons froidement. Etes-vons décidé à croire tout ce que je vais vous dire ?

— Vous allez mentir... •

— .\lors n'en parlons plus...

Monrion dénoua sa cravate el la jela loin de lui.

— J'étouffe... j'étouffe... niurmura-t-il.

— Vous souffrez encore, Gustave?...

— C'est bien long, n'est-ce pas? dit-il en comprimant avec sa

LA LIONNE

main les battements désordonnés de son cœiir ; je suis dur à mou-

'■'■"l' Ai-je passé tant de nuits au cl.cvcl de votre lit, Gustave, pour

'^"!:ï;f,"du'Sa:eîune voix haletante, vous ave. repondu d'a-

^^!!\^:éLSrïrer:oï::ërndeu. ,ue personne .

on m'a calomniée.

Oui, certes, et on vous calomniera encore...

^îeTauvre Monrion, il estmort à vingt-quatre ans, usé par l'ivresse

>. la débauche, les nuits d'excès, les plaisirs furieux. . Pauvre sot! «

AI, 1 nue ne puis-je sortir de ma tombe pour leur dire :

«Vous vous trompez... non, non. cette Léona que vous accusez

„ n'ea ni la bacchante échevelée, ni la Messaline insatiable que vous

„ imaginez ; ce n'est point par les sens, c'est par le cœur qu elle m a

" Ï Aimez-la, et vous trouverez une nature glacée qui estime trop sa

« beaïpou lui préférer même le bonheur. Ce que vous trouverez,

c'esin esprit d feu qui desséchera en vous tous les sincères sen-

limen qui tuera la foi dans votre âme, qui la réduira a n être

n'u 1 ^0? aride où rien de jeune, de frais, ne peut plus germer.

,! Vous l'aimerez, et ce verbe du mal créera pour le bonheur de 1 amour

» un lancaae enivrant...

„ Ft lorsque vous sentirez votre âme s'épanouir à sa parole elle „ ieitera sur votre ivresse quelque froide raillerie, quelque doute hon- „ teuv nui crispera votre cœur dans une étreinte glacée, comme la « neur, qui s'ouvredoucemenl à un premier soleil, et que la nuit vient » brûler de sa rosée de glai,e... ,

„ Si la tristesse vous lient, elle aura des chants, des rires, des to- „ lies pour fouetter votre douleur jusqu'à ce qu'elle ne, jusquà ce „ qu'elle chante. Aucune de vos sensations, aucune de vos pensées. „ rien de vous-même ne vous appartiendra... Elle imposera des efforts „ inutiles à votre lassitude; elle enchaînera votre ardeur dans un re- » nos insupportable... * , c -,

«Vous croirez en elle, parce qu'un jour elle vous aura stupéfait „ „ar l'audace de sa sincérité; et le lendemain vous douterez de tout „ ce qu'elle pourra vous dire, en la voyant se livrer aux mensonges » les plus inutiles... . ,

« Vous l'attendrez confiante et douce, elle arrivera jalouse et em- ,. nortce... Vous craindrez de la voir irritée, elle vous apparaîtra an- ,, Clique et résignée... Elle était hier à vos côtés, et demain, vous „ respérez du moins, elle sera près de vous ?... Non!... elle a fui à » mille lieues...

,, Vous vous croyez échappé de cet enfer, il se rouvre devant vous, » Dliis séduisant, plus lumineux que le paradis!...

', Ce sera toujours une surprise qui brisera votre joie , irritera >> votre douleur, qui mentira à vos espérances comme à vos crain-

" «C'est le cheval lancé i toute course qu'arrête tout à coup un frein » d'acier et qui se brise les muscles dans cet effort capricieux; cest » l'homme palpitant sous un ciel de feu et qu'on jette tout à coup «dans une eau glacée; c'est le rêveur perdu de fatigue qu on » éveille...

» C'est... que sais-je, moi?... , , -

„ Pas un jour, pas une heure, pas une minute dans la même voie, „ dans la même espérance ou dans la même douleur... pas une seconde » dans la même sensation... .

« C'est une caresse et une injure, un abandon insensé et une le- „ serve infranchissable... C'est la soif qu'on irrite et qu on refuse de

" fNoreile ne m'a pas tué par les sens, c'est par mon cœur, heurté « à tous les angles de ses caprices, c'est par mon cœur secoue en tous « sens comme un jouet dans la main d'un enfant et qu. maintenant, ,, saignant... et douloureux... m'étouffe... m'étoutïe... m étouffe... ..

Monrion, épuisé par cet accès de colère, tomba sur le divan et sa respiration haletante montrait comb'ien ce supplice incessant ou il avait vécu l'avait épuisé.

Léona s'approcha de lui et voulut lui faire respirer un flacon.

Il la repoussa.

Ml I lui dit-elle amèrement, vous ne m'aimez plus !...

Gustave se redressa et la regarda d'un air stupéfait , comme s il

doutait qu'elle eût osé lui dire une semblable parole , après ce qu'il venait de lui dire lui-même.

Elle lui sourit doucement. ...

Allons Gustave I calmez-vous... je vous en prie sérieusement... j'ai eu tort, je l'avoue... mais suis-je seule coupable?... Et puisque vous me connaissez si bien, ne savez-voiis pas que je serais morte plutôt que de céder à un désir exprimé du ton et de la manière dont vous l'avez fait ?

— N'ai-je pas vu mes prières aussi souvent repoussees que mes menaces?.. Et de même que vous ni:avez bravé jusqu'à me faire lever le poignard sur vous, ne m'avez-vous pas laissé me traîner à vos pieds et m'y tordre dans les larmes, sans que menaces ou prières pussent rien obtenir de vous?

Écoutez, Gustave, dit Léona avec tristesse, ne discutons pa. sur le passé ; je pourrais me plaindre aussi peut-être, je ne le veux pas.

Vûusavez voulu rompre; vous m'avez raconté vos nouvelles amours. ..

je vous ai patiemment écoulé; je me suis soumise; je ne vous .11 lait aucun reproche; vous venez maintenant me demander compte de ma vie... En avez-vousle droit? . . , , -.

— J'en ai le droit vis-à-vis de vous, Léona. comme j en a. le droit vis-à-vis de tout homme qui a mêlé mon nom à une intrigue quelconque... seulement, avec un homme on a des avantages...

— Que j'offrirais à tout autre qu'à vous, Gustave. Vous le savez , je trouve que les femmes ont le droit de venger

leurs iniures ou de défendre leur honneur avec les mêmes armes que les hommes, et je l'ai prouvé plus d'une fois... mais vous n'accepteriez pas un combat avec moi ?

— Avec vous?...

— Et moi-même... je ne pourrais pas...

Elle s'arrêta, une larme vint à ses yeux , et elle dit tristement : Mourir de voire main?... ce serait pourtant meilleur. \li ' dit "Monrion, vous en êtes à vouloir mourir?

— Peut-être, dit Léona d'une voix ferme. Que voulez-vous? ma vie est manquée... vous ne m'aimez plus...

— Encore ce mofi dit Monrion, me croyez-vous de ceux qu on ramène, avec ces paroles vulgaires, à une passion que vous avez

'''!!! Xou, dit doucement Léona... je vous dis cela non point comme un reproche, mais comme une vérité...

D'ailleurs, la faute en est à moi... Dans tous les cas, je vous 1 ai dit, ma vie est manquée.

J'avoue que je ne comprends pas... je serai bientôt mort, Leona, et vous resterez après moi; riche... jeune... belle...

Et vaincue...

— Vaincue?

— Oui. et deux fois par vous.

— Par moi ? .,..,, 1

Oui , dit Léona. Mais déjà vous êtes tout à fait en dehors de ce

qui va... arriver.

— Qu'est-ce donc qui va arriver?

Léona fit un mouvement amical vers Monrion, et reprit avec dou-

^"!1. 1 aisscz-moi seule ici , et je vous affirme que rien de ce qui s'y passera celte nuit ne vous atteindra en auciine façon.

Je préférerais juger par moi-même des événements; je serais plus sûr de voir mon honneur en sortir sain et sauf.

Croyez-moi, Gustave, ne tentez pas une épreuve dangereuse.

— Dangereuse... en quoi? .

Vous le dire, ce serait vous dévoiler mes projets, et je ne le puis pas. Seulement, je vous avertis... Si vous restez... prenez garde!

rn parlant ainsi, Léona paraissait écouter.

Ah ! dit Gustave , l'heure de quelque grande tromperie est-elle

donc arrivée? .... ... o

Pis encore, dit Léona en se levant. Mais ecoutez-moi bien. Gus- I tave, une dernière fois , voulez-vous me laisser maîtresse d'agir à ma

'°.l"Non... une dernière fois, je prétends voir par moi-même jusqu'où 1 vous oserez pousser vos projets, quels qu'ils soient, j Vous le voulez?

! — ru bien ' lui dit Léona, ne maudissez que vous, à l'heure de ' votre mort, si les malédictions et les remords pèsent sur votre con-

LA LIONNE

ins la libci'lii d'agir | —

seicnce ; car, ihi moment que vous ne me 1; seule, il faut que vous deveniez mon complice.

— Léona, je suis bien averti, el toutes vos ruses n'y feront rien,

— Vous êtes bien averti, monsieur le comte de Monrion, et vous laisserez votre honneur ici.

— Aous êtes folle...

— Gustave, dit Léona avec un cruel effort, il me reste une lieurc... J'ai pitié de vous... Je vais tout vous dire; vous me connaîtrez enfin, et j'espère qu'alors vous vous éloignerez.

— Nous verrons, dit tout haut Monrion, pendant qu'il se disait tout bas : Quel mensonge va-t-elle inventer?

Léona resta pendant quelques minutes immobile, le coude appuyé sur le marbre de la cheminée. Elle méditait ses moyens d'action.

Nous voudrions faire pénétrer nos lecteurs dans le secret des pensées de celte femme, et certes, si c'était une figure de notre création, nous n'hésiterions pas à le faire, au risque de donner des motifs invraisemblables ou infâmes à la façon dont Léona parlait et agissait. Mais ceci est un portrait, et nous ne pouvons que raconter.

En effet, il nous serait impossible de dire si l'avertissement qu'elle venait de donner à Monrion était un de ces mouvements de franche pitié qui se rencontrent quelquefois dans les cœurs les plus pervers , ou si ce n'était encore qu'une de ces insolentes bravades à laquelle elle était sûre qu'on ne croirait pas , et qui l'autoriserait à dire plus lard :

« Je vous avais prévenu, c'est vous qui vous êtes bénévolement pré- » cipité dans le danger. »

Quoi qu'il en fût, la méditation de Léona ne fut pas longue.

Elle sonna et dit à Gustave :

— Je devais aller souper hors de chez moi ; permettez-moi de quitter ce costume qui m'est devenu inutile.

Une femme de chambre entra.

— J'ai sonné Dorothée.

— Elle est sortie.

— Sans ma permission? dit Léona sévèrement.

Mademoiselle Dorothée prend des libertés que je ne puis admettre. On fera son compte ce soir même. Je veux souper ici. La chambrière s'inclina et sortit.

Monrion dit à Léona:

— Vous oubliez que Dorothée est sans doute allée porter une de vos lettres, et cette manière de vous informer si elle est rentrée n'est pas d'une adresse digne de vous.

— Relisez mon billet, monsieur de Monrion, répondit Léona en tirant un autre cordon de sonnette.

— Que voulez-vous dire?

— Que Dorothée n'est pas sortie, qu'elle n'a été porter aucun billet el que la voilà.

En effet, Dorothée parut à une autre porte.

Monrion se retourna.

Un signe furtif avait été échangé entre la chambrière et la suivante.

Celle-ci avait sans doute réussi dans ce que sa maîtresse lui avait ordonné de faire, car un sourire de satisfaction cruelle glissa comme un éclair sur les lèvres de Léona.

— Diable ! fit Monrion, qui ne voulait paraître étonné ni mécontent, puisque Dorothée était là, à ([uui bon cette question à Lucienne?

— A vous prouver que vous ne devinerez rien de mes façons d'agir, à vous prouver que vous n'apprendrez que ce qu'il me plaira de vous avouer.

Et encore, ajouta-t-elle en prenant une carafe et se versant à boire, êtes-vous ainsi fait que, bien persuadé que je ne puis que mentir et toujours mentir, vous croirez que c'est là du poison si je vous dis que c'est de l'eau, el que vous croirez que c'est de l'eau si je vous dis que c'est du poison.

— Si je tenais à savoir la vérité, je vous prierais d'en boire.

— Et je ferais comme Cléopâire, je boirais la coupe empoisonnée.

— El moi, j'attendrais comme Rodogune.

— Ce qui vous montre que voire prétendue preuve n'en serait pas une...

.Mais je vous en prie, Gustave, laissons là toutes ces luttes de paroles... nous avons des choses plus sérieuses à traiter. Voulezvous passer un moment dans la pièce voisine et me permettre de faire ma toilette?

— Vous me permeliiez autrefois d'y assister.

— Je crains bien, dit Léona en souriant, que ceci ne soit un soupçon et non pas un l'egrct.

— Je vous laisse à le deviner. " •

— Ma vanité choisit : je veux croire que c'est un regret, et je ne veux pas mal répondre au dernier des bons sentiments que je vous suppose. Restez.

Léona s'abrita derrière un magnifique écran en tapisserie de Berlin peint à l'aiguille.

— Je vous gêne? dit Monrion.

— C'est fini, dit Léona en reparaissant immédiatement, comme si la baguette d'une fée ou la ficelle d'un machiniste de théâtre eût remplacé ses vêtemenls d'homme par une ample robe de chambre de satin noir, à bouquets de roses, dans laquelle elle s'enveloppa.

— C'est fini, ajouta-t-elle en serrant à sa laiUe fiexible la cordelière à glands d'or... mais, dans la position où nous sommes,..

— La pudeur? dit Monrion d'un ton goguenard...

— Pourquoi êtes-vous grossier avec moi? dit Léona tristement, pendant que Monrion regardait, malgré lui, cette suprême beauté.

Il ne lui dit pas que c'était précisément pour échapper à l'empire qu'elle exerçait toujours sur lui qu'il s'était, pour ainsi dire, réfugié dans le sarcasme injurieux, et il répondit :

— Comment voulez-vous donc que je traduise ces sévères précautions?

— Quand on n'est plus aimée, on n'est jamais assez belle.

— Voilà de la modestie à laquelle vous ne prétendez pas que je croie.

— Je n'ai pas la prétention de vous faire croire à quoi iiue ce soit.

— Excepté à ce qui va se jjasser ici.

— Ceci, vous le verrez.

— Et c'est bien extraordinaire?

— Ce n'est qu'un rendez-vous entre deux personnes de votre connaissance.

— Rendez-vous inouï, sans doute?

— Mais non... rendez-vons fort naturel entre des gens qui s'aiment.

— A supposer que ce soit si nalurel, comment se fait-il que cela doive amener des résultais si importants pour vous ou pour moi?

— C'est que, dit Léona, pendant qu'on apportait une petite table sur hiquclle on avait mis deux couverts, c'est que si la rencontre est vulgaire, les circonstances qui l'ont amenée sont des plus bizarres.

— C'est une histoire...

— Qui part de chez vous, qui devait se finir sans vous, et qui peutêtre, ne se dénouera plus que par vous.

— Je vous écoute.

Lcona se j. ta au fond de son siège, et, de là, regardant Monrion avec le plus gai sourire, elle se prit à dire :

— Quel dommage que nous soyons brouillés, Gustave ! il y aurait au fond de tout ceci la plus joyeuse infamie...

Mais, bah I... vous avez laissé vos plumes d'autour dans la glu bourgeoise de la rue de Paradis-Poissonnière; vous êtes veriueux ; ne faisons plus de folies... causons sagement...

Elle s'approcha et dit à la chambrière :

— Otez ce couvert.

— Est-il devenu inutile, grâce à ma présence, dit Monrion, et celui qu'il attendait...

— 11 n'attendait personne que vous, probablement. Pourquoi avez-vous mis ce second couvert, Lucienne?

— Pour monsieur le comte...

— Monsieur le comte ne soupe plus avec moi, ma fille... cela pourrait le compromettre.

— Et cela pourrait vous ennuyer.

— Je vous hais trop à cette heure, dit Léona en riant, pour que vous puissiez m'ennuyer.

— Et si je vous demandais à souper, reprit Monrion du même Ion, vous gênerais-je ?

— Pas le moins du monde.

— Ce qui signifie tout le contraire. Voulez -vous me donner à souper ?

— Laissez ce couvert, Lucienne, dit Léona d'un air empressé.

— On n'est pas plus insupportable que moi, n'est-ce [las ? dit Monrion en s'approchant de la table.

— On n'est pas plus charmant.

— Le dépit vous va à ravir.

— Votre air de tvran vous si.'d à merveille.

— F.t il vniis inspire de secièles envies île m'an'ac.lnf les yeux.

— Il me iluiineiMil i)ies(iiic le ilesir île vous séihiire, lit l.éoiia avec ses beaux yeux doueement voilés , si je ne savais pas qu'il y a au monde des clioses impossibles.

— Qui vous a appris ce mot, Léona?

— Vous-même, fil-elle en le servant gracieusement.

— Ah! c'est vrai, fil Monrion ; je me rappelle notre discussion à propos de M"" Thoré... Vous êtes admirable dans l'art des transitions, ear je suppose que c'est à Julie que vous voulez en venir.

— En vérité, je n'y pensais pas; depuis longtemps j'avais reconnu qu'il y avait des choses impossibles pour moi, lorsque vous m'avez, appris qu'il y en avait aussi pour vous.

— Ceci lieiil-il aux révélations que vous vouliez me faire ?

— Tout à fait, et nous y voilà.

Ils causaient ainsi tous deux, le sourire aux lèvres, l'aigreur dans

l'àme ; rien cependant ne trahissait dans Léona le but qu'elle voulait atteindre. . .

Elle avait accepté la présence de .Monrion avec une facdile qui eut pu faire croire que celte présence lui était nécessaire, et ne semblait pourtant avoir aucune envie de le retenir.

Si, d'un autre côté, on se fut imaginé qu'elle pourrait se faire un moyen des moindres circonstances pour égarer la raison de .Monrion ; si l'on eût pensé qu'au besoin, elle apiiellerait l'ivresse du festin en aide à ses froides combinaisons, on eût été détourné de cette idée par l'indifférence avec laquelle elle laissait Gustave agira sa guise, sans le presser, sans l'exciter à.rien.

Les aides de camp de Léona étaient partis chacun emportant avec lui l'ordre de la marche qu'il avait à suivre.

Le combat était engagé sur tous les points, et elle venait de recevoir la nouvelle du siiccès de sa principale manœuvre. Elle s'était réservé Monrion, comme l'ennemi le plus dangereux.

De mots en mois, de retraite en retraite, elle l'avait attiré dans la position où elle voulait le vaincre, et elle refléchissait avant d'engager cette suprême lutte.

Cependant Monrion attendit quelques instants, et voyant que Léona ne se hâtait pas de parler, il reprit :

— Eh bien 1 voyons, quelles sont ces révélations que vous m'avez promises"?

— Permettez-moi de remonter un peu haut, dit Léona.

— J'ai la nuit à moi, et je vous écoute.

XXXllL — GRANDES MASOîL'VnES.

— Vous souvient-il, Gustave, dit Léona en froiiçnnt ses noirs sourcils, vous souvient-il de ce jour où il nie prit fantaisie de vous demander une lasse de porcelaine qui est encore sur l'étagère de votre salon ?

— Parfaitement.

— Vous souvient-il de la scène qui suivit ce refus et du dernier mot que je vous dis?

— Parfaitement. Ce fut une menace.

— Vous vous trompez. Je vous promis une leçon.

— Soit, ne discutons pas sur les mots; c'est donc celte leçon qui fut le point de départ de ce qui va se passer'

— Vous avez deviné.

Je voulus vous prouver qu'il était des hommes prêts à me donner

plus que vous ne me refusiez.

— Si vous mettiez le passé en ligne de compte, dit amèrement Gustave, vous auriez beaucoup à obtenir d'eux avant de pouvoir me les comparer.

— Apprenez ceci, Gustave, repartit Léona avec un sourire dédaigneux : dès qu'un homme invoque le passé pour défendre le présent, c'est qu'il n'a plus rien dans son cœur ou dans sa caisse, selon la monnaie dont il paie l'amour qu'il veut garder.

« Après tout ce que j'ai fait pour vous, pouvez-vous douter de mon » amour"? »

Est une phrase qui veut dire exactement :

« Vous avez eu de moi tout ce que vous pouviez en attendre. »

» Or, j'ai jugé que j'en étais là avec vous, et je n'ai pas voulu accepter celte position.

LA LIONNE

» Je lie sais comment l'histoire de M. Amab el de la passion qui lui avait inspiré son chef-d'œuvre m'a été raconlée à celle époque, mais j'ai désiré vous la faire connaître, j'ai voulu vous montrer quel prix un homme peut attacher à son amour. Je vous ai demandé ce tableau, et je vous ai envoyé chez M. Amab pour que vous puissiez vous assurer par vous-même ile iiuel sacrifice un homme est capable pour la femme qu'il aime, un homme pauvre, entendez-vous, el à qui vous apportiez une fortune. Vous vous rappelez le peu de succès de vos tentatives.

» C'est alors qu'à mon tour j'ai lente moi-même cefle illuslre conquête, et que j'ai écrit à M. Amab une lellre dont il ne me convient pas pour le moment de vous dire les conséquences, mais qui m'a donné la preuve que je n'aurais pas plus de succès que vo is.

— Ah ! fil Monrion d'un ton ravi, on vous a refusé, à vous, ce qu'on avait refusé à mes cent mille livres? C'est humiliant.

— l'ius humiliant que vous ne pouvez croire. El . comme je voulais vous punir de votre refus, j'ai voulu aussi punir M. Amab du sien.

— Peste ! dit Monrion, voici qui se complique... Continuez. Si quelqu'un eût observé froidement Léona . c'eût été seulement à

ce moment qu'il eût pu croire au désir qu'elle avait d'égarer la raison de Monrion par une autre puissance que celle de son esprit ; elle lui versa quelques gouttes de vin d'un air distrait, et reprit affeiOueusement :

— Oui, mon ami... j'ai fu un moment de dépit indicible... et je me suis adressée à vous pour me venger. Je vous ai prié d'enlever à M. Amab ce modèle adoré dont rien au monde ne pouvait lui arracher, l'image...

J'ai été encore battue de ce côté... vous avez déserté lâchement ma cause... C'est alors que j'ai voulu punir ce monsieur par un autre côté.

Les moyens illicites s'étant trouvés tout à fait impuissants, je me suis tournée vers la moçale; j'ai commis pour cela une très-bonne action : j'ai dénoncé à M. Charles Thoré l'intrigue de mademoiselle sa sœur avec M. Amab.

On n'est pas plus malheureuse que moi. Le jour même où ma confidence devait porter ses fruits, M. Charles Thoré disparait miraculeusement, enlevé par je ne sais qui.

Vraiment? dit Monrion , qui cherchait ù combiner les dates de

toutes ces tentatives avortées, et qui croyait y découvrir une grande confusion ; mais tout cela me semble bien rapide.

— N'est-ce pas? Et cependant j'ai été battue de vitesse par ce monsieur. Ahl Gustave, ce sera votre maître à tous dans l'art de conduire une intrigue. C'est un esprit toujours prêt à la riposte. Il me restait une dernière ressource; j'allais l'employer ce soir... et ce soir, j'étais déjà vaincue.

— Je ne comprenais guère, dit .Monrion ; maintenant je ne comprends plus du tout.

— Ce soir , je voulais avertir celte vertueuse famille de l'intrigue qui existait entre Amab cl Julie... Eh bien, ce soir, M. Amab la demandait en mariage... C'est vous qui m'en avez apporté la nouvelle, et vous devez vous rappeler ma colère et ma stupelaclion quand j'ai appris cette nouvelle.

— C'est vrai... .Mais, dites-moi, Léona , pour engager une lutte si acharnée avec M. Amab, vous n'aviez d'autre mobile que le dépit de n'avoir pas obtenu cette toile qu'il m'a refusée?

— Je voulais me venger...

— D'un refus?...

— Oui...

— Mais ce refus... vous aviez sans doute lieu de croire qu'on ne pouvait pas vous le faire?

Léona montra sa main à Moniion :

— Ne vous ai-je pas dit que le jour où un autre que vous prendrait dans mon cœur la place que vous y occupez, je jetterais cet anneau î

— Ainsi, monsieur Amab...

— Monsieur Amab n'a pas mis à ce tableau un prix que j'aie eu à lui refuser. Ue ce coté, il est inabordable. 11 aime Julie.

— Peste! dit Monrion, c'est un terrible amour !

— Ce qui n'a pas empêché M. .Vmab de me trouver belle, de me le dire, beaucoup plus souvent que je u'eussevoulu l'entendre... Mais, quant à payer l'amour de M°" de Cambure d'un sacrifice de quelque mérite, c'est... c'est bon pour les lions de l'espèce de Monrion.

LA IJONXE.

— A-t-il dit cela? s'écria Gustave avec colère.

— Non, car je ne suis pas femnie à me laisser dire de pareilles insolences; mais c'est sa pensée , elle parle dans ses façons, dans ses dédains, dans ce je ne sais quoi, qu'on sent, qu'on devine et qui ne peut s'analjser.

Le souper continuait , et dans la préoccupation où Léona avait plongé Monrion, elle avait pu déjà endormir en lui la vigilance qu'il voulait apporter à se surveiller lui-même.

Elle lui avait versé souvent ù boire... et il en élait arrivé à cette limite où l'homme peut encore s'avertir qu'il est près d'aller trop loin; limite qui, une fois dépassée, ouvre devant lui un abîme de déraison où il se précipite avec fureur.

Léona mit à profit le mouvement de colère qu'elle élait parvenue ù exciter chez Monrion et reprit :

— Oui, mon cher Gustave, nous sommes battus; moi, par un monsieur à qui je n'aurais pas daigné accorder une minute pour s*^ défendre, et vous par une pedte tille qui vous a persuadé de sa vertu séraplii<|ue. •

— Ma foi, dit Monrion en riant, vous triomphez prohablcmeut plus que vous ne pensez, puisqu'il épouse...

— Ehl non, lui dit Léona, il n'épouse pas.

— Comment?...

— Il enlève... ou plutôt il fait fuir.

— Quand donc ?

— Ce soir même...

— Et celte demande?...

— Un prétexte pour iiénétrerune dernière fois dans la maison.

— En étes-vous sûre ?

— Voyons, reprit Léona en s'accoudanl gracieusement sur la table, recordons-nous un peu , comme dit Figaro. Avez-vous vu Julie , ce soir?

— Non.

— C'est bien cela 1 dit Léona, j'en étais sirre...

— Comment?

— Continuons, reprit Léona :

M. Amab, quand vous êtes allé ce soir chez M. Thoré, ne faisaitil pas de grandes phrases aux grands parents?

— Je l'y ai laissé occupé.

— Eh bien ! fit Léona en se renversant gaiement sur son siège, pendant ce temps-là, la jeune ûlle s'écbapi)ait.

— C'est impossible, dit vivement Monrion; un enlèvemeat... ou une fuite pareille... mais c'est un crime prévu par la loi.

— Aussi , M. Amab en sera-t-il parfaitement innocent; il sait où cacher cette jeune fdie, comme il a su où cacher son frère.

— C'est donc un démon ou un forçat libéré que ce monsieur?

— Je vous l'avoue, Gustave, cet homme m'a frappée d'admiration ; et lorsque Jean m'a raconté sa dernière cftiabinaiscm , j'ai courbé la tête pour vous.

— Jean?

— Ne l' avez-vous pas mis au service d'Amab, [wur vous assurer de la vérité de ce que je vous avais dit?

— Oui.

— Et puis, ne l'avez-vous pas chassé, pour vous avoir remis une lettre qui vous confirmait l'affreuse vérité ?

— C'est vrai.

— Eh bien, il est resté au service de son nouveau maître, et il a préparé les choses pour ce merveilleux enlèvement.

— Qu'a-t-il donc fait? reprit Monrion avec calme.

— Gustave, dit vivement Léona, sur votre honneur, me promettezvous de ne pas faire une querelle sanglante de ce que, dans d'autres temps, vous auriez appelé une excellente plaisanterie ?

— Je ne puis vous faire un pareil serment.

— En ce cas, je ne puis rien vous dire.

— Mais si mon honneur est engagé à avoir raison des procédés de ce monsieur, dit Gustave, dont la tête commençait à s'exalter, je dois les punir.

— Vous ne pouvez les punir qu'autant que vous les connaîtrez, et alors, je me refuse à vous les dire.

— Je commence à vous comprendre...

Ne m'avez-vous pas dit que je laisserais ici quelque chose de mon honneur? Léona... Léona... Je veux que vous me disiez tout... il le faut!

— Ohl dit celle-ci eu se rapprochant vivement de Gustave, avec cet abandon familier qui l;i rendait quelquefois si persuasive et en lui parlant à demi-voix, si vous vouliez m'aider à me venger, si vous vouliez vous venger vous-même... non par un duel ; cet homme ne mérite pas de recevoir une pareille leçon de vous, mais comme on se venge de ces Céladons d'atelier, comme on se venge de ces Célimènes de boutique; mais non... vous ne le voudriez pas... Vous n'êtes plus capable d'une résolution héroïque.

— Si j'ai été joué, Léona, je m'en vengerai, soyez-en sûre. Seulementje garde le choix de ma vengeance.

Léona, en proie à la plus violente agitation, s'écria, sans répondre à .Monrion :

— Et il y a une femme devant laquelle, aussi moi, il faut que je m'humilie. Ah I Gustave, M"° Thoré fait comme le Cid, elle débute par des coups de maitre.

— .\urez-vous bientôt fini vos exclamations I... répondit Monrion brusquement. Voyons, parlez... que va-t-il se passer?

— Monsieur le comte, dit Léona en se plaçant de nouveau devant lui, faisons mieux que de nous venger... prenons-en gaiement notre parti.. Et cependant, reprit-elle en frappant la terre du pied avec rage, être dupes à ce poinll... c'est affreux...

Mais que faire? ajouta-t-elle dédaigneusement, avec un homme qui ne coiinait plus que cette vengeance stupide du duel, et qui va, joué, bafoué, ridicule, déshonoré (car vous le serez) , à un combat où il trouvera peut-être la mort, peut-être une blessui'e qui le défigurera.

— Oh I parlez, parlez, Léona, dit Monrion, dont l'impatience et la colère crikissaiem à chaque instant. Que signifient ces demi-mots, ces lamentations, ces menaces, et en quoi M. Jean s'est-il mêlé en tout ceci ?

— Et que dirieï-vous, reprit Léona en se penchant vers lui et en le raillant du sourire, du regard, de l'impertinente oscillation de sa tète, quediriez-vous d'une petite pei'sonne quî, très-assurée de l'amour qu'elle inspire à M. le comte de Monrion, s'est imaginé do -se servir de lui pour cacher, non pas seulement ses amours avec un autre, mais encore sa fuite avec cet autre.

— Vous êtes folle, répondit Monrion.

— C'est passible, reprit Léona du même air. Mais que penseriezvùiis d'un ancien valet de chambre de M. de Monrion qui est venu louer dans ma maison, où monsieur le comte est très-connu, et sous le nom de M. le comte de Monrion, un petit appartement destiné à protéger les amonrs secrets de M. .Amab?

— Comment!: s'écria M. de Monrion, ce drôle se serait permis une pareille infamie?

— Que diriez-vous, reprit Léona, de M. Amab, si, pendant qu'il endort le père et la mère de la jeune personne par dé magnifiques protestations, eetle-ci s'était furtivement enfuie pour gagner le petit appartement dont M. Amab a ta clef, et dont M. de .Monrion a les honneurs?

— Je VOBS dis que c'est impossiblus fit Gustave, dont la tête se perdait dans ce lissu d'intrigues eiBbro«illées.

— Et tjtte diriez-vous ite M. ùt Monrion, reprit Léona en ricanant, si, pendant que tout cela se passe, il venait durement demander, à une femme qu'il a aimée jusqu'à la folie , compte de l'honneur de cette chère demoiselle et des tourments de ce bon M. .\mab?

— Je vous dis que c'est impossible I

— Voulez-vous le voir? reprit Léona.

— Oui. Et pour que vous ne puissiez préparer quelque indigne tromperie, je veux le voir à l'instant même.

— A l'instant même, soit. Et quand vous l'aurez vu?

— J'attendrai cet homme et il me paiera cette insolence de sa vie I

— Et moi.ditLéona, qui me vengera? Non, non, monsieur de Monrion, ce n'est pas ainsi que je l'entends.

— Et que voulez-vous enfin ?

— Ecoutez, Gustave, reprit Léona, j'ai été insultée, méprisée par cet homme et par cette Julie. Des femn.es comme moi ne sont faites que pour des hommes comme vous. Voilà ce qu'ils disent.

Mais, quant à ces précieuses conquêtes, à ces chastes beautés qui crachent au visage des femmes perdues comme moi, les hommes comme vous les respectent ou les épousent; car vous y avez pense, j'en suis sire.

— Assez de sarcasmes et d'injures, dit Monrion avec colère; prou-

vez-moi que ce que vous m'ava .lit est vrai, et je vous montrerai si

'' iTtoTdonToustave avait prononeé ces dernières paroles monlrail assez q"e les sanglantes railleries de Léona ava.ent porte coup. Son œil était trouble et (^garé comme sa pensée. -S que faut-il que vous voyiez, pour être assuré que je ne vous

""Tune^eule chose, dit Monrion, Julie hors de sa maison...

— Vous aurez mieux, dit Liona.

Elle sonna vivement et dit à la chambrière : - Fa.tes mont.r..

l'instant le concierge.

Une minute après le concierge entra.

— Monsieur Guillaume, lui dit Lèùua avec vivacité, le petit appartement au-dessus du mien n'est-il pas loué depuis qui'lques jours ?

— Oui, madame.

— Par qui a-l-il été loué?

— Mais, madame...

fit le concierge embarrassé, je ne sais si je dois...

— Répondez franchement ; monsieur le comte vous le permet.

— Sans doute, dit Monrion.

Eh bien i monsieur le comte, c'est Jean , votre valet de chambre, qui est venu le louer en votre nom, et c'est ainsi qu'il est inscrit fur mon livre.

— Mais jamais, s'écria Gustave, jamais on ne s'est permis pareille insolence ! Et

. que vous a dit ce drôle ?

— Dame, fit le portier avec embarras, je ne sais si je dois...

— Eh ! parlez, parlez, fit Léona, à mon tour, je vous le permets.

— Eh bien ! il m'a dit que monsieur le comte tenait à avoir cet appartement sans que personne le sût , parce qu'il communique à ct'lui de 'SI dérobé

LA LIONNE

vait annoD'^é devoir donner aux personnes qui viendraient occuper l'appartement.

— Et ces dames sont montées ?

— Oui, monsieur le comte.

Seulement, un moment après, la vieille esl redescendue et m a remis la clef en me disant : , r • i .>,

„ Si monsieur Amab (un monsieur qui vient quelquefois chez madame de Cambure ) si monsieur Amab se présente, vous lui remettrez cette clef. »

El dit Monrion, dont le visage altéré annonçait la rage quil

éprouvait, et monsieur

Vous le voyez, monsieur le comte, dit amèrement Leona, on nous met en scène d'une manière tout à fait obligeante :vous prenez des annartements secrets (pii communiquent aux miens; c est une piecaulion si adroite, que voilà M. Guillaume qui est tout honteux de

'''l^^Mais enfin, reprit Gusl.ve furieux, que s'est-il passé depuis huit jours, à propos de cet apparlement ?

— Uien, jusqu'à ce soir... mais ce soir...

Eh bien, ce soir ?... fit Munrion.

Deux dames se sont présentées ici, une vieille et une jeune ; la vieille esl entrée chez moi et m'a demandé la clef de son appartement loué pour M. de Monrion; elle m'a remis le billet que Jean ma-

Amab est-il déjà rivé? — Pas encore, monsieur le comte.

— Eh bien ! allez me chercher cette clé, allez... Cet apparlement loué en mon nom... j'ai le droit d'y entrer, je le suppose.

— Sans doute, dit le concierge en se retirant.

A peine Monrion et Léona furent-ils seuls, que celle-ci changea tout à coup de ton et de manière ; au lieu de chercher à exciter la colère de Gustave, elle s'approcha de lui d'un air alarmé, tandis qu'il parcourait la chambre avec de longs murmures de rage, ( l lui dit :

— Et que voulezvous faire, mon Dieu ?

Pourquoi voulez-vous monter dans cet appartement?

— Ma chère Léona, lui dit Monrion en la 1 cardant avec un sou- \ei,iin dédain , je ne suis point la dupe de touies vos vengeances de vanité ; une femme ne poursuit pas un homme comme monsieur Amab avec l'acharnement que vous y avez mis, parce qu'il ne se sera pas prêté à satisfaire un caprice?

— Que voulez-vous dire? reprit Léona d'un Ion confus.

Je veux dire que lant de colère ne peut venir que d'une blessure

'''je 'comprends la leçon que vous avez voulu me donner; elle ne vous a pas réussi, j'en suis désole, quoique, après tout, un successeur comme M. Amab me prouve que vous m'esiimez bien peu.

Pouvez-vous croire , Gustave... dit Leona avec l'accent d une femme qui plie la tète sous le poids de sa faute, pouvez-vous croire... Monrion, à qui ce trouble admirablement joué persuada qu il avait deviné juste, l'iulerrompit vivement : . .

Je vous pardonne , Léona , lui dit-il ; mais, ce que je puis vous nardonner, je ne le pardonne pas à ce monsieur !... 'Ah- il vous aidait à me tromper dun côté, et d'un autre .1 r.ail sans doute avec sa belle de mes souoirs respectueux. Par tous les dia-

C'e.t fini ajoula-l-elle en serrant à sa taille ficùble la cordelihe à gland, d'or... -Page 6t.

de Cambure par un escalier

PM-i» —Imprimerie WiLotB, rue Bonaparte, M.

LA LIONNE

forcé, rira bien qui rira le

blés I fit Monrion avec un sourire dernier.

En ce monienl Dorolhée parut et tendit la clef à sa maîtresse ; celleci voulut s'en emparer, mais Monrion la lui arraclia.

— Restez, je vous en supplie, restez, lui dit en vain Léona, je ne suis pas coupable, je vous le jure devant Dieu I

— Assez, assez, madame, lui dit Monrion en la repoussant, vous ne savez même plus jouer la comédie.

Aussitôt il sortit et monta rapidement vers l'étage supérieur.

Un moment après, il était entré dans l'appartement dont on venait de lui remettre la clef.

Il était alors près de onze heures.

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