XXXV. — DÉFAITE ET TRIOMPHE
Il était à peu près dix heures et demie lorsque Victor sortit de chez M"" Thoré pour se rendre chez Léona.
Au moment où il arriva chez celle-ci, c'est-à-dire quelques minutes après que Monrion lut entré dans l'appartement supérieur, Amab trouva Léona prête à partir.
Avait-elle prévu l'arrivée d'Amab? Ce n'est pas probable, mais elle comptait le voir cette nuit-Ui même , car elle lui dit en l'apercevant :
— Je me rendais chez vous , monsieur , et je suis charmée de vous
Toir.
— Qui me valait cette visite?
— Le besoin de sortir d'une position fausse et que la surveillance et l'activité d'un autre que vous ne me permettent plus de garder. Il est temps que je rende Chaiies à sa famille.
— Quelle raison si puissante vous y oblige ?
— La raison bien simple que quelqu'un a découvert que Chaiies était en mon pouvoir.
— C'est sans doute M. de Monrion qui a enlin pénétré ce mystère ?
— M. de Monrion a tout autre chose à faire que de s occuper de M. Charles.
LA LIONNE
La personne dont je veux parler est tout simi.lcment M. Villon, de qui j'ai reçu ce soir une visite fort brutale et fort menaçante, et qui ne m'a laissé que quatre heures pour m'exécuter et pour rendre Charles à la liberté.
J'ai demandé ces quatre heures, monsieur, pour pouvoir remettre Charles entre vos mains. Vous seul , en qualité de complice , vous pouvez lui imposer un silence que vous me devez tous deux.
D'ailleurs, ce qu'il eût refuse peut-être à M. Amab, il l'accorder/, j'en suis certaine, à son futur beau-frère, au liancé de sa sœur.
— Quoi! fil Amab avec embarras, vous savez..,
— Je sais tout, monsieur; j'ai vu M. de Monrion. Veuillez me suivre, car il y a loin d'ici au bois de Boulogne et du
bois de Boulogne ici, et je ne me soucierais pas que , pour quelques minutes de retard , la police vint envahir ma maison et y taire quelque odieux esclandre, 11 ne serait pas juste, ce me semble, que je fusse en tout et toujours votre victime-
— Ma victime, madame!... dit Amab d'un air surpris.
— J'ai été celle de votre mépris et de votre indiscréiion, monsiet'r, vous le savez parfaitement: je suis encore celle de vos faux serments, car je leur ai sacrifié un amour sur lequel j'avais appris à compter, et je serai encore la victime de vos hésitations, si M.Charles Thoré n'est im rendu à sa famille dans quelques heures.
— Venez donc, dit Amab, je suis prêt à vous suivre. Ils montèrent en voiture et prirent ensemble la rouie du bois de
Boulogne.
Arrivés à ce moment de notre hisUiire, nous voudrions pouvoir faire suivre à nos lecteurs l'entretien mystérieux et désolé de M. et M°" Thoré, qui conlinuèrent de parler à voix basse , de peur qu'une de leurs paroles n'arrivât aux oreilles de Julie.
Ils s'estimaient heureux de ce qu'elle s'était retirée dans sa chanibie et de ce qu'ils n'avaient point à répondre aux questions qu'elle leur aurait faites , si , par hasard , elle eut été informée de l'espoir qu'ils avaient de revoir bienlùt son frère.
Nous voudrions encore faire assister nos lecteurs à la scène qui se passait, en ce moment même, entre Monnon et Julie. 11 nous faudrait aussi leur dire le résultat de la lettre que Villon avait remise â Charles; mais comme ce récit a peut-être plus la prétention de montrer le caracièie d'une femme trop connue , que de raconter des événements, nous allons dire la scène qui se passa entre Léona et Amab.
La nuit était sombre; la voiture roulait avec rapidité, et déjà elle élait arrivée à l'entrée des Champs-Elysées qu'Amab et Léona n'avaient pas échangé une parole.
Amab était profondément embarrassé de ce silence, mais peut-èlre eût-il été encore plus embarrassé s'il lui avait fallu adresser la parole à Léona. .
Quani à celle-ci, elle ne cachait ni son impatience m son chagrin ; son pied battait avec fureur le tapis de la voilure; elle avait baissé et relevé plusieurs fois la glace de la portière ; elle avait chaud , elle avait froid, elle étouffait, puis ses dents claquaient convulsivement.
Ue temps en temps, sou mouchoir, porté à ses yeux, semblait plutôt en arracher des larmes que les essuyer.
A peine à l'entrée des Champs-Elysées, elle tira violemment le cordon attaché à la main de son cocher, et lit brusquement arrêter la voilure.
Que prétendez-vous? lui dit vivement Amal).
— Permettez-moi de marcher quelques minutes, j'étouffe, je gèle, je brûle, j'aurais une attaque de nerfs, si je restais ainsi enfermée ; ce serait fort ridicule et fort mal venu; je ne veux pas me laisser dominer par une emolion comme celle que j'éprouve.
J'ai l'habitude, ajouta Leona d'une voix entrecoupée, d'être plu^ mailresse de moi-même que je ne le suis en ce moment.
Elle descendit de voilure , et se retourna vers Amab en lui disant : , . ,. 1
— Si vous craignez la fatigue de la marche, je vous dispense de
in'aecompagner.
Amab comprit combien il serait grossier à Un de rester dans cette voilure pendant que M"" de Cambuie la suivrait à pied; il descendit à son tour et marcha près d'elle.
— Attendez-nous à la barrière de l'Etoile, dit-elle à son cocher, je marcherai jusque-là.
La voiture partit ra|)idement et les laissa seuls.
l.e temps était froid, le ciel obscur, la promenadedéserte.
LA LIONNE
Léona conmiença à niarclicr avec, une oeriaine rapiilitc : c'était à peine si Amab pouvait la suivre.
Tout à coup elle s'arrêta, les deux mains appuyées sur sa poitrine, et .se prit à dire d'une voix étoufl'ée :
— Non... non... c'est impossible!
Puis elle s'appuya sur un arbre et parut prête à succomber. Amab s'approcba vivement d'elle.
— Qu'avez-vous ?
— Uien, lui répondit-elle, en détachant le ruban de son chapeau, et en découvrant sa tête pour l'exposer à la fraîcheur de l'air.
— Vous trouvez-vous indisposée?
— Pas assez pour ne pas pouvoir rejoindre ma voilure.
— Voulez-vous que je l'appelle?
— C'est inutile.
Elle remit vivement son chapeau , et reprit sa marche rapide en disant avec un douloureux dépit :
— 0 mon Dieu ! mon Dieu I être faible à ce point-là 1
Amab la suivit avec inquiétude; il craignait celte attaque de nerfs dont on l'avait menacé: mais le chagrin de voir souffrir Léona n'entrait pas seul dans cette crainte; il pensait au retard que cet accident appoiterait à la libération de Charles ou plutôt à sa propre libération, car il souffrait liorriblement de se trouver ainsi seul avec Léona.
Il avait beau faire, il la redoutait , mais il ne la baissait pas; il la voyait souffrir, et il ne doutait pas qu'il ne fiU la cause de ses souffrances. Elles lui causaient cette gêne que donnent les tons qu'on a, quand on est décidé à ne pas les réparer.
Si Léona se fût montrée à lui, la veille, sous cet aspect désolé, il lui eût demandé grâce.
Elle marchait toujours devant lui, mais son pas se raleniissaii; sa respiration haletante annonçait qu'elle faisait de cruels efforts pour soutenir la fatigue de cette marche précipitée.
Plusieurs fois elle chancela, reprit courage et s'arrêta soudainement.
Amab s'approcha d'elle; Léona prit vivement son bras.
— Pardon, monsieur, cela va se passer; l'émotion, la colère... le désespoir aussi...
A ce dernier mot, elle essuya encore ses larmes et reprit sa marche, appuyée sur le bras de Victor.
Celui-ci, qui suivait attentivement chacun de ses mouvements, crut voir que les efforts qu'elle faisait sur elle-même n'étaient pas tout à fait inutiles.
Elle parut se calmer, et dit d'une voix entrecoupée :
— Je mecroyaisplus forte que je ne le suis; j'ai eu tort de quitter ma voiture; elle doit être au bout de l'avenue, et ce sera beaucoup de temps perdu pour la rejoindre : un peu de patience, monsieur, je vous en pri«...
— Madame, je suis tout à fait à vos ordres, et si vous désirez vous reposer, voici des chaises.
— C'est qu'il y a quelqu'un, reprit amèrement Léona, qui n'aura pas la même complaisance que vous ; il faut que nous arrivions.
Elle lira une petite montre, la consulta, et s'écria vivement :
— Déjà si tard! 0 mon Dieu! ajouta-t-elle en essayant de hâter sa marche, quelle faute, quelle faute I...
— Voulez-vous que j'aille près de M. Villon, madame? lui dit Amab ; roulez-vous que je lui dise d'attendre?
— Eh 1 monsieur, sais-je où il est! D'ailleurs, M. Villon vous bait; ne lui avez-vous pas enlevé le cœur de ^''^Thoré?
Hâtons-nous, c'est ce que nous avons de mieux à faire.
Ils marchèrent quelque temps en silence; mais, malgré sa volonté, la force de Léona sembla s'épuiser peu à peu ; elle s'arrêta tout à coup, s'appuya sur une des barrières qui marquent le bord des allées transversales, et dit d'une voix tout à fait éteinte :
— Je ne puis aller plus loin, monsieur, non, jamais, jamais ! Puis elle ajouta avec amertume :
— • Telle est votre destinée de me perdre tout à fait!...
—Moi, madame, dit Amab, que la délivrance de Charles préoccupait déjà moins en face d'une douleur si vraie et supportée d'une façon si résignée; moi! dit-il : je sais, madame, quel tor^ grave j'ai eu envers vous; mais je ne comprends pas qu'en ce moment je puisse être pour vous la cause de nouveaux chagrins.
— Vous ne le comprenez pas, monsieur...
Oh ! s'écria-t-elle avec un accent désespéré, les gens qui n'aiment rien ne comprennent rien...
— Votre douleur est injuste, madame : je sens tout ce que vous devez souffrir, je comprends tout ce que vous pouvez craindre; mais j'en suis innocent...
— Oh! dit Léona avec fierté, je ne crains plus rien, monsieur, je ne crains plus rien... Vous venez de m'apiirendre qu'il y a des douleurs plus atroces que celles que peuvent nous inlliger le mépris public et la vengeance d'une famille désolée.
— Moi! dit Amab encore tout étonné, m'esl-il donc échappé une parole peu convenable, et rien est-il venu de ma part éveiller en vous des souvenirs douloureux?
Léona poussa une sourde exclamation, pressa son front avec désespoir ; et comme Amab s'étonnait de ce nouveau transport de douleur Léona reprit tout à coup :
— Ce n'est pas assez que son silence me montre tout son mépris, il faut qu'il mêle dise !...
— Quoi ? reprit iVmab.
— Mais, reprit Léona en l'interrompant violemment, ces souvenirs que vous ne voulez pas éveiller... ces souvenirs que vous écartez d'une attention si délicate, ils sont donc bien honteux?
— Mais, madame... fit Amab.
— Assez, assez! dit Léona en reprenant sa marche avecune nouvelle rapidité 'et sous l'impulsion d'un violent désespoir ou d'une terrible colère ; assez ! votre silence me blesse, vos paroles me torturent, votre présence me tue.
Amab s'arrêta, presque décidé à ne pas suivre Léona. Elle s'arrêta à son tour, et se retournant vers lui, ajouta avec une ironie cruelle :
— Venez, monsieur, venez... n'ayez pas peur... venez... on lue une femme, mais elle n'en meurt pas sur l'heure; d'ailleurs, ne faut-il pas que votre élève, votre ami, votre frère vous soit rendu celte nuit même...
Oh ! venez donc... et surtout ne me laissez pas seule avec lui tant qu'il sera en mon pouvoir.
Amab la suivit, et elle s'avança rapidement en murmurant sourdement :
^Oh! les misérables I... les misérables I...
An)ab, qni voyait Léona .s'exalter dans une pensée de colère, et qui croyait savoir jusqu'où un pareil sentiment pouvait la pousser, Amab s'approcha d'elle et lui dit de sa voix la plus caressante ;
— Ecoutez, madame, si la parole de deux hommes d'honneur...
— Qu'est-ce que vous comptez faire pour le nouveau salon? dit Léona en l'interrompant brusquement d'une voix saccadée et vibrante... sera-ce un tableau de sainteté, un tableau d'histoire?... N'exposeriezvous seulement que des portraits?
— Pardon, madame, dit Amab; mais un pareil entrelien...
— On vous donnera la croix, sans doute, cette année, et peut-être vous confiera-t-on les travaux de quelqu'une de nos églises?
— En vérité, reprit Amah, je ne sais à quel propos vous me pariez de cela...
— Que vous importe? dit Léona; parlons-en, je vous en prie... C'est toujours un noble entretien que celui des arts... Je les aimais, je les cultivais aussi... je peignais quelquefois...
— Vous! madame...
Elle ne répondit pas...
Amab put voir qu'elle pleurait; puis elle ajouta, comme si elle se parlait à elle-même :
— Oh I je ne peindrai plus maintenant I...
— Pourquoi cela?
— Pourquoi, monsieur... vous me demandez pourquoi? Oh ! misérable que je suis! dit-elleenjoignant les mains; cette penséemetuera...
— Quelle pensée?
— Mais ne comprenez-vous pas, reprit Léona avec des larmes et des sanglots, que là, à l'instant même, j'ai voulu sortir de l'affreuse pensée qui me tient... je vous ai jeté un mot au hasard, je croyais fuir hors de moi... mais j'y suis rentrée aussitôt... oui, monsieur, j'aimais les arts, et j'avais pour les hommes qui s'y font un nom illustre, un enthousiasme, qui. un jour, s'est égaré jusqu'à la folie... ehbieni monsieur, je tuerai cet amour comme j'en ai déjà tué un autre... je ne veux plus voir une toile, un pinceau ; car alors... je me souviendrais...
Oh! reprit-elle, est-il besoin de cela pour se souvenir?... Oh I non, non... Dieu est implacable, il nous a refusé l'oubli...
— Du moins, madame, reprit Amab avec soumission, vous pouvez être assurée que le secret ie plus profond...
A ce moment, Léona parut se calmer.
Était-ce lassitude, était-ce résignation, élaitce calcul?... Elle s'appuya sur le bras d'Amab, cl reprit d'une voix brisée mais douce :
— Ali ! vous n'êtes ni bon, ni digne... mais comprenez donc que vous me donnez une assurance qui me remet complaisamment en face de mon malheur...
Vous m'offrez votre parole et celle d'un autre... Je ne vous méprise pas assez pour douter de vous; et quant à... cet autre, je supposais que vous n'aviez pas besoin de me dire que vous sauriez le faire taire.
D'ailleurs, croyez-moi, monsieur Victor, ajouta-t-elle amèrement, jiattache moins de prix que vous ne pensez à ce mystère... il y a des heures où les hommes impitoyables font les femmes éhontées.
L'honneur d'une femme est comme sa beauté, monsieur ; elle en prend d'autant plus de soin, qu'elle est près de les perdre l'un et l'autre ; elle les plâtre, elle les peint, elle les relève de tout ce que l'art peut lui prêter d'artifice, surtout... ajouta-t-elle en essuyant une larme, lorsqu'elle a une esiiérance dans le cœur ; mais, le jour où elle perd cette espérance, le jour où il n'y a plus personne au monde qu'elle veuille, tromper... beauté et honneur, elle laisse tout à l'abandon...
Oh! tenez, déshonorez-moi, monsieur, si vous le voulez... je n'ai plus rien à faire, ni de mon honneur perdu par vous et pour vous, ni de ma beauté qui le suivra bientôt, j'espère...
— - Pourquoi désespérer, dit Amab, pourquoi?
— Oh ! ne me consolez pas, monsieur, vous ne le pouvez pas... Supposez que vous êtes près d'une mère dont vous avez tué l'enfant adoré... serait-ce à vous de la consoler?...
— Du moins, est-ce un crime que j'aurais commis sans le vouloir...
— Et voilà ce qui est affreux, monsieur ; voilà ce qui vous défendrait de vous approcher de cette mère éperdue... Mais un crime se pardonne...
Glocester persuade à lady Anne que c'est par amour pour elle qu'il'a tué son mari ; il persuade a Elisabeth que c'est pour la replacer sur le trône qu'il a tué ses enfants; et on lui pardonne.
De même on peut dire à une femme outragée :
« Je vous ai livrée à un autre, parce que je vous baissais, et je me » suis trompé, je vous aime. »
On peut lui dire :
« Je vous trouvais trop heureuse, et j'ai voulu vous faire souflVir, » et maintenant je vous plains... »
Mais on ne lui dit pas ce que vous me dites :
« Je vous ai écrasée sous la roue de mon char, parce que je ne vous i> ai pas vue ; consolez-vous donc, car je vous ai perdue parce que je » n'ai pas daigné savoir que vous existiez... »
— A'on, non, Victor, on ne console pas ainsi... Taisez-vous, croyezmoi ; ne tentez pas des choses impossibles... Vous êtes jeune , et l'avenir vous reste, si vaste, si glorieux, si magnifique, qu'il faut que vous y marchiez d'un |)as ferme et éclairé.
Je comprends l'ambition, je l'admire, je l'honore... Pour marcher à votre but, je com|)rends que vous posiez impitoyablement le pied sur le cœur qui vous fait obstacle... Avancez, écrasez, s'il le faut, les vulgaires sentiments qui se dresseront en ennemis à votre rencontre... Brisez les liens étroits qui enchaîneraient votre course, mais ne le 'ailes pas en aveugle...
. iicartez-vous doucement du fou qui se met en riant au-devant de vos pas... Ne chassez pas brutalement le mendiant qui s'attachera au lian de votre robe... Ne faites pas fouetter par vos esclaves l'enthousiaste qui criera : « Gloire et honneur au prophète ! » parce que sa voix vous déplaira...
Le mal le plus odieux est celui qui ne fait de bien à personne, pas même à celui qui le commet. La vengeance est le droit de tout cœur qui s'estime, la cruauté n'est que la faiblesse du méchant, et je ne vous avais pas fait de mal... moi I
Oh I quels accents doux, pénétrants, tristes, mélodieux, apportaient ces plaintes désolées aux oreilles du jeune peintre.
— Oh ! si je vous avais connue ! reprit-il d'une voix presque repentante.
— Oii'iiiipurle, Victor ? I.a folle qui vous avait écrit la lettre que Vous a\ez itçue, cette folie eût elle éle vieiTe et laide, cl ce sont h'i
LA LIONNE
do grands crimes, eût-elle été la fille du monde la plus perdue, cette femme ne vous insultait pas...
— Si vous saviez, Léona?... Mais j'ai redouté toute ma vie le ridicule, et j'ai craint...
— Je comprends cela, Victor ; mais alors on jette celte lettre au feu... on l'oublie... on n'a pas même la peine de l'oublier... on n'y a pas pensé... Oh I non, non, vous me trompez, ou plutôt vous vous trompez vous-même...
Oui... croyez-moi: babiluez-vous à regarder vos sentiments en face, si mauvais qu'ils soient... Ce ne sont pas les mauvaises pensées qui perdent les hommes, ce sont les faux semblants.
— Croyez-vous donc que si j'avais pu prévoir...
— Si vous vous étiez dit, lit Léona en interrompant doucement Amab: « Je vais peut-être perdre une femme pour le plaisir de la » perdre, » certes, vous eussiez hésité !... Personne ne fait une action infâme, c'est le mot, sans y trouver un intérêt.
— Et quel intérêt ai-je pu y avoir?
— Celui de dire tout haut à quelques amis assemblés : « Mon succès va au deli de vos enthousiasmes ; voyez, on ne m'ap-
1) plaudit pas seulement... on m'aime, on m'adore, on se jette à ma » tête.
» Eh bien 1 tout cela n'est rien pour moi ! Je dédaigne ces enlhou- » siasmes, je les laisse à qui les veut ; il me faut autre chose... »
— Oh! madame...
— Voilà ce que vous vous êtes dit, Victor, reprit Léona du ton d'une mère qui blâme doucement son enfant ; et voilà où vous avez été méchant et cruel sans raison ; voilà le moment où vous avez lait passer insolemment la roue de votre char sur la femme qui, à genoux, battait des mains et du cœur à votre triomphe ; et cela, Victor, lorsque vous pouviez vous détourner d'elle.
— Ah ! ce mal, si j'avais pu le réparer, je l'aurais fait, je vous le jure !...
Léona ne parut pas l'avoir entendu et continua d'un ton résigné :
— Aujourd'hui que vous me tuez, je vous comprends mieux, vous êtes moins coupable...
— Que voulez-vous dire?
Ils avaient atteint la voiture en parlant ainsi, et .\mab, en qiri la
parole mélodieuse de cette femme pénétrait doucement, qui la suivait avec une sorte d'admiration dans les doux replis des caressants reproches qui, doucement, doucement, approchaient de son cœur, Amab lui dit en prenant place près d'elle :
— Aujourd'hui que je vous tue , avez-vous dit , je suis moins coupable?...
— Ai-je dit cela? fit Léona... Eh bien ! j'ai eu tort. Je suis calme, je veux l'être jusqu'au bout... Oubliez cette parole. ^
— Vous avez raison, Léona; je ne peux me justifier du m.il que je vous ai fait; mais je serais le dernier des misérables, si je vous eu faisais encore sans le vouloir.
Léona se mit à rire avec une cruelle amertume, et reprit, mais avec celte voix brisée qui ne peut plus porter les accents de la colère :
— Ah! mon Dieu l mon Dieu '. ils vont vous marier... et vous savez que je le sais... et vous dites que vous ne voulez plus me faire do mal... Ah, Victor!
— Pardon 1 mais il me semble...
— PuiMiue vous m'avez rappelé mes paroles, prenez-les toutes... oui, dit-elle d'une voix presque éteinte, aujourd'hui vous me tuez, et pourtant vous êtes moins coupable.
.\mab fit un mouvement.
— Ne m'interrompez pas!... J'ai besoin de toute ma force pour suivre le fil de mes pensées... il ne faut pas que mon cœur bondisse jusqu'à ma tête pour y jeter le désordre comme tout à l'heure; mon parti est pris, résolument pris; mais il ne faut pas que vous pensiez que je ne sens rien, que je ne comprends rien...
Vous me tuez... oui, monsieur; car, enfin, ou je suis une femme qui a encore quelque honneur , quelque fierté dans l'àme , un peu de passion vraie, un peu d'estime de soi , ou bien je suis une indigne courtisane, pleine de vanité stupide et de passions violentes...
Dans le premier ca?, que pouvais-je esiiérer qui pût me faire pardonner à moi-même le malheur que vous m'avez jeté : je ne pouvais espérer que voire amour qui m'eût absoute de ma flétrissure... Eolle espérance, n'est-ce pas? car vous vous mariez...
D'une autre part, si je suis la femme ehonlee et violente que vous
croyez peut-être... j'avais clil rêver au moins la vengeance... n'est-ce pas"... Eh bien! la vengeance m'échappe. Et poiî!' que ma misère soit plus insultante, vous épousez la sœur de celui qui m'a outragée... vous l'honorez par votre alliance, vous prenez parti pour lui contre moi...
.Ui! tenez... tenez, Victor, ne remuez point ces pensées dans mon âme... ne me remettez point en présence de celle horrible humiliation à laquelle je suis condamnée... je redeviendrais ce que je ne veux pas être... furieuse... folle... et capable peut-être d'un crime...
Amab ne répondit pas d'abord; mais il rencontra la main de Léona^ et la serrant doucement, il lui dit :
— Léona, je me confie à votre générosité...
— Ml ! merci, lui dit-elle vivement... merci pour ce mot seul... c'est le premier que vous me dites qui soit bon... et ce qui est bon fait naine la bonté... je veux que vous soyez heureux sans regrets... sans remords... Oui ! je le veux...
^■ous me sacrifiez à une autre... puis-je vous en vouloir... vous l'aimiez avant de me connaître, elle est belle, plus belle que moi, je le sais... Oh! la jalousie et le dépit ne me rendent pas aveugle... Elle est belle, et votre amour pour elle m'assure qu'elle vous comprend...
Ohl heureuse sera-t-ellc, reprit Léona avec exaltation, de vous pousser de toute l'énergie de son ûme dans la carrière où vous entrez... de vous soutenir aux jours de lutte; car vous êtes destiné à être trop grand pour ne pas avoir bientôt de nombreux ennemis, et il lui faudra lutter contre les colères sublimes de l'artiste qui déchire sa toile et brise son chevalet; il lui faudta lutter contre le désespoir profond qui lui fait abandonner le combat, en se demandant si la gloire vaut toutes ces douleurs ; il lui faudra lutter contre le découragement, bien plus fatal que la colère et le désespoir, et qui fait quelquefois que le génie doute de liii-méme.
Alors elle aura des cris contre vos ennemis et contre vous-même; des prières pour eux et pourvous, car elle dépassera vos colères parles siennes, et vous reprochera de ne pas être assez sensible à vos injures...
Et puis, elle aura peur, et excusera ces mêmes ennemis, et vous implorera pour eux... et puis encore, aux jours de découragement, elle sera à vos pieds pour vous supplier, au nom de votre gloire abandonnée, ou pour vous irriter, en vous demandant compte de votre génie lâchement délaissé...
Elle vous soutiendra, elle vous aiguillonnera...
Fière de vous, riche de vous, l'amour lui donnera les secrets de vous plaire; mystères d'amour qui n'appartiennent qu'aux fronts couronnés... Elle accompagnera votre triomphe, et, toute parée de votre gloire, elle la voudra encore plus grande pour vous paraîli'e plus belle.
Oh! voilà l'avenir de cette femme, car elle vous aime... Et moi, moi qui n'avais rien rêvé que votre nom... je le sens là... si vous m'aviez appartenu, je vous aurais fait si grand que le monde m'eût pardonné votre amour.
A ce moment, la voilure roulait sourdement dans les sables profonds d'une allée étroite, sombre.
La voix de Léona , vibrante, passionnée, arrivait 5 Victor comme un chant de triomphe cuivrant , parmi les suaves parl'ums de son lialeine...
La main de Léona fiissonnait dans celle de Victor.
— Oh! s'écria-t-il , pourquoi... hier... ne m'avez-vous pas parlé ainsi...
— Le sais-je?dit Léona; mais depuis un mois je suis folle... Victor... je voulais votre amour, et...
Oh! vous ne savez pas ce que c'est que le cœur d'une femme qui aime... les hommes ne savent rien de ce qu'il y a d'insensé dans leurs rêves.
Pour votre amour, Victor, je me serais montrée à vous comme une samte, si je l'avais osé... comme une bacchante., comme une meurtrière... je vous écoulais, je vous regardais, et quand je vous voyais sourire à ces histoires chastes et pures de nos poètes raphaéliques... je ne sais, mais il me semble que ma pensée s'élevait... que mon visage reprenait la candide expression de l'enfance... et puis, si vous racontiez ces terribles passions, altérées de vengeance , toutes pleines de délire et d'énergie, je croyais que votre âme avait besoin de ces passions de feu, et je me montrais à vous sous cet aspect...
» Mais, Victor... vous ne me connaissez pas... Je ne suis riendece que vous avez vu... Je ne suis ni un esprit pervers, ni un cœur implacable,niunecomédieiHieliabile... Je ne suis qu'une femme qui aime... qui voulait votre amour et qui ne l'aura jamais.
LA LION.NE
— Ah! Léona, Léona, lui dit Amab... si je pouvais vous croire... si vous m'aimiez en effet...
— Si je vous aime!... Mais quelle preuve en voulez-vous, mon Dieu?
— Je veux...
— Prenez garde... lui dit-elle vivement, nous sommes arrivés... La voiture entrait en ce moment dans la cour de la villa de M"" de
Cambure.
Hélait minuit.
XXXVL — SCANDALE TUIOMniANT.
Plus d'une heure avant cela , et lorsque déjà M. et M"" Thoré commençaient à attendre avec impatience la réponse que leur avait promise Amab, lorsqu'ils se perdaient en conjectures et en craintes désespérées sur ce retard inexplicable, et lorsque déjà ils s'excitaient à user contre cette femme des plus sévères rigueurs, au moment où Ils commençaient à cr.aindre pour Amab aussi bien que pour leur hls, un violent coup de sonnette retentit à la porte. Ils coururent audevant d'Amab, et ils se trouvèrent en face de Charles que ramenait M. Villon.
Ce fut un moment de transport confus, bruyant, et auquel Charles ne put se refuser; mais à peine avait-il passé des bras de son père dans ceux de sa mère qui l'y gardaient, qu'il dit :
— Où est Julie?
— Elle repose... Ahl M. Amab ne nous a donc pas trompés.
— M. Amab! dit Charles d'un ton brusque.
— C'est lui qui vient d'aller chez M-"« de Cambure... c'est lui qui soit prières, soit menaces, a obtenu enfin ta délivrance.
— M. Amab, dit sèchement Villon , n'est pour rien dans la délivrance de M. Charles; c'est moi qui ai vu cette dame, c'est moi qui lui ai parlé et de bonne encre, et c'est moi qu'elle a chargé de vous ramener monsieur votre fils. .
— Ah! merci, mon ami, lui dit W"" Thoré...
— Au fait, ajouta fièrement M. Thoré, qu'importe à qui Charles doit sa liberté, puisqu'il nous est rendu?
— Cela importe peut-être, dit Charles.
A quelle heure M. Amab est-il parti d'ici pour obtenir ma liberlé?
— Mais il était dix heures et demie, je crois.
— Eb bien! moi, dit Villon, je sortais à neuf heures àt chez M"" de Cambure avec l'ordre de mise en liberté dans ma poche.
—Et il me semble, dit Charles, que, depuis qu'il est parti, il a eu le temps d'apprendre le succès des démarches de M. Villon et de venir vous en avertir...
— Peut-être, dit M"»' Thoré... Mais pourquoi t'occiiper de cela?... pourquoi troubler notre joie par ces réflexions?
— Ma mère, dit Charles avec tristesse, je voudrais embrasser Julie...
— El! bien! viens, mon ami, viens...
Et M""* Thoré marcha vers la chambre de sa fille en appelant :
— Julie ! Julie I "
Elle ouvrit la porte en appelant:
— Julie! Julie!
Mais personne ne répondit.
— Julie! Julie! cria M"' Thoré en se précipitant dans la chambre.
— Ah I fit Charles avec un accent terrible et en pénétrant aussi dans cette chambre vide, il est trop tard.
Qu'on s'imagine les cris, le désespoir de cette mère qui, pendant près d'un mois alarmée sur le sort de l'existence de son fils, ne le retrouvait que pour se voir enlever sa fille.
On appela, on chercha, on questionna, enfin on apprit de la femme de chambre qu'une vieille dame était venue demander Julie ; qu'après le départ de cette dame, Julie avait dit qu'elle rentrait chez elle, et, comme on questionnait la servante sous toutes les faces, elle finit par répondre qu'elle avait essayé d'entendre ce qui se disait entre cMo dame et Julie, et qu'elle avait saisi le nom de M. Amab.
— M"" de Cambure avait raison, dit Charles avec fureur; le lâche savait bien que je ie punirais de son infâme séduction i
Qu'on veuille bien se rappeler le conte que Lcona avait fait à
LA LIONNE
Charles; qu'on se souvienne, en même temps, qu'Amab venait de raconter A M. et M'"» Tlioré ses relations et celles de Charles avec M""' de Camlnire, et on comprendra dans quels désordres d'explications ils errèrent pendant bien longtemps.
Villon accusait Amab et acceptait, sans restriction, la pensée que c'était un infâme et lâche ravisseur.
Il criait avec fureur qu'il fallait le poursuivre, l'atteindre, le soutfleler.
M"" Thoré, plus désolée, mais plus sage, devinait, dans cet événement mystérieux, la main funeste de Léona ; l'honnête femme comprenait l'ardeur de vengeance qui avait dû pousser la femme perdue, si insolemment outragée par son fils.
M. Thoré tonnait au nom de la loi et de l'autorité paternelle, et Charles, qui commençait enfin à comprendre qu'il était une des causes les plus actives de ce desastre, Charles s'oiïrait a tous les dangers, à tous les sacrifices pour sauver sa sœur.
Après de longs cris, de terribles menaces, d'interminables lamentations, deux résolutions sortirent de ce désordre et de cette douleur : la première fut d'aller immédiatement près des deux seules personnes auxquels pussent s'adresser les soupçons, Amab et M'"^ de Cambure. Ces résolutions prises, une nouvelle discussion s'éleva : M"" Thoré voulait aller partout à la fois ; elle craignait les violences de son fils s'il allait chez M. Amab avec M. Villon seulement; en effet, ces violences pouvaient tout perdre, si, comme elle le pensait sans trop oser le dire, Amab avait été un instrument aveugle de la vengeance de Léona.
M™" Thoré s'épouvantait aussi de les laisser aller chez M"" de Cambure, qui, i)eut-étre, avait préparé un scandale où elle ferait tomber leur inexpérience. Elle voulut accompagner son fils.
Quant à M. Thoré, il prétendait aller seul partout, et il faisait son affaire de tout savoir, de tout sauver ou de tout punir.
Il résulta de tout cela que tout le monde dut se rendre à la fois chez chacun des prévenus.
On prit une voilure et on se rendit chez Amab. Amab n'était pas chez.lui ; il n'y avait pas reparu de la soirée.
Charles insista pour lui écrire, et se fit ouvrir son apparlemenl. Il le parcourut... on lui avait ré|)ondu la vérité.
— Il est certain, se dit-il alors, que s'il a enlevé Julie, cen'estpas chez lui qu'il l'aura cachée.
On alla chez M"" de Cambure.
M"' de Cambure était également sortie.
On voulut aller au delà de ce renseignement; mais on avait affaire à un concierge aristocrate, de ceux qui ne pcrmellent pas qu'on les interroge sur leurs locataires.
On essaya du moyen qui humanise ces supeibes discrétions; mais on se heurta au calcul d'un homme qui savait qu'il avait plus à altendre d'une femme qui payait tous les jours pour se taire, que d'un curieux qui lui oflVait par hasard quelques louis pour parler.
M. Villon voulait persuader, M. Thoré pérorait, Charles jurait, M"'° Thoré arriva et s'y prit avec plus de douceur.
— Je comprends très-bien, dit-elle, que si iM'"' de Cambure désire être seule, elle ait fait dire qu'elle n'était pas chi z elle, et vous devez lui obéir...
Mais il y a des circonstances qu'on ne peut pas piévoir, et où l'on donnerait beaucoup pour être avertie d'un malheur qui arrive, comme par exemple de la maladie subite d'un ami qui vous fait appeler.
— Je comprends très-bien madame, fit le concierge; mais si c'est un malheur, M"' de Cambure n'en peut être informée, car, je vous le jure, elle e.sl sortie, la calèche est partie d'abord...
— Avec moi, dit Villon.
— C'est possible. Monsieur, je ne regarde pas les personnes qui montent dans les voilures de M""' de Cambure. El puis le coupé a emmené madame ensuite.
— Et vous ne savez pas où on pourrait la retrouver?
— M»'" de Cambure ne me dit pas où elle va.
— Pourrait-on s'en informer chez elle?
— A voire aise, madame; il y a du monde.
M""" Thoré monta vite l'escalier et sonna chezM""» de Cambure. Doroihée parut.
— M""= de Cambure? lui dit M"" Thoré.
— IVien, fit Villon, la sourde-niuelle qui m'a apporte la lettre. Celle-ci poussa un cri rau(iue, une autre chambrière arriva.
— .M"" de Camburg?
La chambrière consulta la sourde-muctle de l'œil ; celle-ci lui fit un signe.
— Elle est sortie...
— Est-ce bien sûr ?
— Parfaitement sûr.
— A quelle heure? fit M. Thoré.
— Madame sort quand il lui plait.
Celle répons^ faite du ton le plus insolent, ne permettait pas d'espérer qu'on pût obtenir d'autres renseignements.
Déjà Dorothée avait pris le battant de la porte, lorsque des cris perçants retentirent à l'étage supérieur.
Ils avaient à peine frappé l'oreille des autres personnes assemblées sur le palier que déjà M"" Thoré avait reconnu la voix qui les poussait.
— Julie... c'est Julie! s'écria-l-elle en s'élançant vers l'étage supérieur.
Comme la voix de la fille était arrivée à la mère, la voix de la mère arriva ù la fille.
— Ma mère... ma mère 1 répondit la malheureuse enfant.
Et tandis que le concierge et sa famille, attirés par ces cris, tandis que les domestiques de M"" de Cambure, curieux de ce qui va se passer... tandis que les voisins, troublés dans leur repos par le vacarme qui roule dans le grand escalier, accourent de tous cùtés, Charles et Villon, et M. Thoré lui-même, frappent à la porte, la brisent, entrent dans l'appartement, et M"» Thoré reçoit dans ses bras sa fille éplorée, les cheveux épars, les vêtements déchirés, pûle, meurtrie.
Un homme, l'œil hagard, l'écume à la bouche, était debout dans le salon, dans un désordre non moins terrible...
Charles, emporté |iar sa rage, se précipite sur lui ; cet homme, armé d'un poignard, veut l'en frapper, Charles le lui arrache, et, saisi à la gorge par une main de fer, il se débarrasse de la terrible étreinte de son ennemi en le frappant avec fureur, et le jette tout sanglant sur le sol.
Villon, accouru à son aide, veut à son tour s'élancer sur le blessé qui a fait un effort terrible pour se relever ; mais il s'arréle stupéfait en reconnaissant le comte de Monrion.
Tous les cœurs étaient pleins de malédiclions contre cet infâme; mais elles, restent suspendues aux lèvres, devant le corps inanimé et sanglant de Gustave, qui ne donne plus aucun signe de vie.
Quels cris, quelle fureur I ([ue de questions, que d'interventions menaçantes ou bienveillantes suivirent ce premier choc d'une rencontre terrible!
Des femmes offraient leur apparlement à la mère de cette belle jeune fille évanouie aussi, et, à ce qu'il paraissait, altiree dans un piège infâme.
D'autres s'écriaient qu'il y avait mort d'homme, et qu'on ne pouvait laisser ainsi s'échapper le coupable.
C'était à ne plus s'y reconnaître, tandis que le prudent concierge, en sa qualité de premier magistrat de la mai.son, tenait la porte cochère soigneusement fermée, et que sa fille ( tous les poriiers ont une fille ) allait chercher le commissaire de police.
Ouand celui-ci arriva, M. de Monrion avait été déposé sur un lit ; un médecin, qui demeurait dans l'une des cours de cette vaste maison, l'avait soigné, et avait décliré qu'il n'clail pas en état de siipi.orter un interrogaloire ; car, indépendamnicnt de la blessure qu'il avait reçue, M. de Monrion semblait atteint d'une congestion cérébrale très-prononcée, dont le médecin ne pouvait assurer que cette blessure fùU'origine, mais qui le rendait incapable de comprendre rien à ce qu'on pourrait lui dire.
D'un autre coté, M"" Thoré avait accepté Ihospitalile d'une voisine, el on avait conduit chez elle l'infortunée Julie, qui. au moment où eile avait repris ses ^sens, s'était jetée dans les bras de sa mère, en laissant échapper ce mot fatal :
— Oh 1 maman, cache-moi I
Les regards de quelques spectaleurs rapidement échangés entre eux
avaient cruellement commenléce mot, et peut-être, si Charles, anéanti,
éperdu, fou, l'eût entendu, il eût répété le cri qu'il avait poussé dans
la chambre de sa sœur :
« II est tro|) tard ! »
Cependant le commissaire crut devoir procéder à un premier inler-
LA LIONNE
rogatoire, et, à ce moment, la confusion recommença sous un autre aspect.
M"" Thoré qui avait pu arracher quelques mots au désespoir de Julie, (lisait au magislrut :
— Que c'était sur une lettre de M. Araab que sa fille avait quitté sa maison.
— M. Amab est donc le nom du coupalile, et, par conséquent du ■ blessé ?
— Non, le coupable, c'est M. de Jlonriou. Premier embarras.
— .\ qui a été loué cet appartement, disait le commissaire de police au concierge.
— A M. de Monrjon, dans la personne de son valet de chambre... bien connu dans la maison, où il venait souvent chez Jl"» de Cambure comme messager de son maître.
— A qui devait-on remettre la clef de cet appartement?
— A M. Amab, répondit le concierge.
— Est-il venu ce soir?
— Oui ; mais il est sorti presque ^aussitôt avec M""» de Cambure.
— Et la clef?
— La clef avait déjà été remise à M. de Monrion.
Ainsi, la clef destinée ii Amab avait été remise à M. de Monrion. Second embarras.
— Cependant il est possible de s'expliquer ceci... Quelle est la personne qui a dit de remettre cette clef à M. Amab?
— C'est la vieille femme qui avait apporté la lettre à Julie de la part de M. Amab; mais cette femme avait glissé une bourse dans les mains du concierge de la part de M. de iMonrion.
— Où est cette bourse ?
— La voici...
La bourse brodée en perles porte la couronne de comte et les lettres G. M. Elle appartient à M. de .Monrion.
— Mais que venait faire ici cette deuioiselle?
— Elle venait, d'après une lettre de M. Araab, demander à M°"= de Cambure la liberté de son frère.
— Le jeune homme était donc détenu par M"" de Cambure ? Qu'on fasse approcher le jeune homme... Vous avez donc été enlevé par M"" d^ Cambure ?
Hésitation de Charles qui répondit :
— Ou peut-être par iM. .Vniab qui savait que je le punirais de l'infâme séduction...
Cri de M"» Thoré qui interrompt son fils qui n'ose plus rien répondre.
— Ce serait donc M. Amab qui vous aurait l'ail enlever?
— Je ne sais.
— Ce doit être M"" de Cambure, dit Villon.
— Et pour quelle cause?
Silence général.
Il faut lui rendre celte justice, le commissaire y mit le plus grand soin, mais il eut beau chercher , interroger , commenter, il ne put y rien comprendre, maigre toute sa perspicacité.
Et comme à toute chose il faut une lin, surtout lorsqu'elle a commencé à minuit et que tout le monde a envie de dormir, le commissaire, qui considérait qu'il y avait un pair de France , une femme immensément riche, et un artiste celèbie mêles dans cette affaire, pensa qu'il y fallait réfléchir avant d'aller triy loin.
Cependant, comme il y avait blessures et violences des deux parts, il fit arrêter Charles, qui fut conduit en prison, et il mit un homme de garde dans l'appartement de M. de Monrion.
L'habile commissaire' ne négligea aucune précaution, il réclama la lettre écrite par M. Amab... elle avait du rester dans l'appartement où l'une des femmes de M"= de Cambure , Dorothée , avait été appelée pour veiller le malade.
On chercha la lettre de toutes parts. Dorothée y mit tant d'ardeur, qu'elle alla jusqu'à faire fouiller dans les poches de l'habit de M. de Monrion. Elle parut avoir raison ; on y trouva plusieurs lettres.
La première de ces lettres était de M. de Monialeu , elle était foudroyante: après avoir reproché à son neveu ses scandaleuses amours avec M"" de Cambure, il lui demandait compte de son assiduité chez M. Thoré; l'oncle irrité n'y voyait qu'un plan infâme de séduction.
L'accusation était terrible, et l'événement la justifiait.
Mais ce qui fut épouvantable, ce qui jeta un nouveau désordre dans cette affaire inextricable, ce fut une seconde lettre.
Le commissaire, â qui elle fut remise par son secrétaire qui l'avait trouvée dans la poche de l'habit de Monrion, le commissaire, après l'avoir lue, dit sévèrement à M"" Thoré:
— Mademoiselle votre fille se nomme?
— Julie, monsieur.
— Est-ce là son écriture ?
M"» Thoré regarda.
— Ea effet.
— Eh bien, lisez, madame.
M"» Thoré lut :
« Oui, je vous aime... trouvez un prétexte qui m'autorise à quit- » ter la maison de ma mère... et qui puisse me servir d'excuse à mon » retour, et j'irai au rendez-vous que vous m'avez demandé,
» JCLIE. »
M"« Thoré qui savait le fol amour de sa fille pour Amab , crul qu'elle avait cédé à son entraînement, elle retourna la lettre pourvoir l'adresse, la lettre était adressée à M. le comte de Monrion.
Le fatal billet lui échappa des mains , le vertige la prit, elle n'y comprenait plus rien, elle se sentit devenir folle.
Cependant , au milieu de ce tourbillon de ténèbres et de lueurs contraires, une idée constante, immuable, dominait toutes les autres, et parmi cet orage tournoyant et tumultueux qui l'enveloppait de tous côtés, elle voyait planer pour ainsi dire l'image de Léona qui, pareille au milan, tournait , tournait sans cesse au-dessus de cette famille tremblante, l'enveloppait dans le vertige de son vol circulaire, et qui Unissait par se précipiter sur elle le bec et les ongles ouverts.
Cette image s'était tellement emparéede l'espritde M^'Thoré, qu'elle se précipita vers sa fille, l'entoura de ses bras, et s'écria :
— Oh ! viens, fuyons, je le sauverai, moi.
Cepeudanl la lettre de Julie avait élé ramassée et jointe au procèsverbal.
Charles , accompagné de M. Villon et d'un agent dé police, partit en liacre pour le poste voisin ; M. et M"" Thoi'é rentrèrent avec Julie qui ne pleurait plus ; une fièvre ardente , terrible , s'était emparée d'elle.
-Ainsi, après la douleur qu'y avait apportée la disparition de Charles, la désolation et le déshonneur venaient d'entrer dans cette maison ; ce père honorable, cette mère si heureuse et si tière de ses enfants, avaient retrouvé leur fille déshonorée et leur fils coupable de meurtre.
Assurément nous pourrions expliquer sur-le-champ à nos lecteurs les quelques circonstances encore obscures pour eux de cette dernière scène; mais ce serait laisser incomplet le caractère de la femme dont nous avons voulu faire le portrait ; ce serait reculer devant le dernier coup de pinceau qui doit la montrer telle qu'elle fut, telle qu'elle est.
XXXVIL — DERNIER MOT.
Le matin de ce jour, Dorothée, qui avait remis à la vieille femme de charge de M. de Montaleu le soin de veiller sur M. de .Monrion (car le vieux marquis avait été averti de l'événement de la nuit précédente par les soins du commissaire de police) , Dorothée , disons nous, avait quitté la rue Joubert, et elle était allée rejoindre sa maîtresse au bois de Boulogne.
Il était grand jour quand elle arriva.
Elle pénétra dans l'appartement de sa maîtresse et la trouva dans la petite bibliothèque qui précédait la chambre à coucher.
— Je l'ai entendue arriver... et je me suis levée.
La sourde-muette, qui parlait à merveille, dit tout bas :
— Et lui?
— Il dort encore... que s'est-il passé? Dorothée lui raconta tout.
Léona ne put s'empêcher de rire comme une folle de tous les quiproquos du commissaire de police.
— En définitive, dit-elle enfin, qui soupçonne-t-on ?
— M. de Monrion , grâce à la lettre que j'ai glissée dans la poche de son habit.
— Dans le cas oii l'on ferait des peiquisilions chez moi, qu'as-tu fait de la facture qui l'a servi à contrefaire si bien IVciilure de cette petite fille? — La facture du llié? Je l'ai brûlée.
Ainsi, rien n'avait été inutile au plan de Léona , pas même cette facture 'qu'eue av»it reçue avec un sourire si menaçant.
Prévoyait-elle, dès l'heure de sa visite cliezM. Thore, l'usage qu'elle en ferait un jour? Non, sans doute! Seulement c'était une arme (lu'on lui mettait entre les mains, et dont les circonstances devaient lui dicter l'usage. . \
— Et la lettre d'Araab? — La voici.
— Donne, dit vivement Léona , en la cachant dans l'épaisseur d'une reliure en velours à encadrement d'or qui s'ouvrait en pressant une des pierres précieuses dont il était garni, e! laissait un espace vide entre les deux cartons qui soutenaient le velours.
Cette lettre n'avait pas encore sans doute produit tout le mal que l.eona pouvait en attendre.
Une dernière question fut adressée a voix basse à Dorothée...
C'était là que se trouvait sans doute le danger.
— Lt le reste du vin qu'a bu Gustave? lui dit-elle.
— Répandu dans les cendres, et le fou n'a lias cessé de brûler toute la nuit.
— Bien, fit Léona avec un profond soupir, tu as bien fait.., je l'avais oublié.
Qu'était-ce donc? un poison , sans doute , versé par Léona dans ce souper où elle avait égaré la raison de Monrion.
L'horrible état où on l'avait trouvé, quand la porte avait été enfoncée, la congestion cérébrale signalée par le médecin venaient-ils de ce poison ?
Jamais personne n'eût arraché le secret de celle ténébreuse question, ni
LA LIONNE
__ ^ ^ ^ la mni-
Iresse, ni à la suivante, si l'une d'elles ne s'était chargée de le révéler.
Mais, avant d'en venir là, il nous faut dire encore quelques mois de l'explication qui eut lieu entre Amab et Léona.
Elle lui avait tout dil, et lui, tremblai)! , épouvanté, regardait en frémissant cette femme dont la voix lavait enivré, dont l'amour l'avait altéré d'une soif qu'elle seule désormais pouvait satisfaire sans jamais l'éleindre.
Il avait tout écouté, tout accepté, elle l'aimait, elle s'était vengée... elle avait été juste.
En effet, elle avait été si fiére, si implacable dans en terrible récit; elle avait dil avec un accent si souverain :
— Le comte de Monrion m'a voulu traiter comme une fille perdue,
il mourra ridicule el déshonoré... Un autre {elle parlait de Charies) m'a fait rougir devant vous... j'ai sali son nom du deshonneur de sa sœur el ses mains du sang d'un honjme Ivre.
Elle avait prononcé ces mots d'une voix si innexible , d'un Ion si impitoyable, qu'Amab avait tremble pour lui-même, et lui avait dil : — C'est bien.
El puis elle lui avait si bien expliqué comment elle avait su le mettre à l'abri de loul soupçon, commenl sa folle passion pour lui l'avait inspirée au moment où elle allait le perdre; elle avait si bien pénétré dans son coeur, en lui apprenant qu'il n'aimail pas Julie, qu'il ne l'avait jamais aimée, que le refuge qu'il avait été chercher prés de cette fille sans passion , venait du peu d'estime qu'il faisait de luimême, car il n'avait pas osé croire à l'enthousiasme mérité qu'il inspirait.
Elle lui avait si bien arraché de l'àme le secret de ses rêves ambitieux, et, arrivée là, elle lui avait si bien dil qu'il était un de ces hommes , à qui le monde appartient et que le génie dégage des liens de la morale vulgaire comme il les élève au-dessus de la vulgarité de l'art...
Elle lui avait si éloquemment démontré que tout piédestal où l'on veut monter pose sur des eœure brisés, sur des réputations détruites, sur des amitiés reniées, comme le piédestal des conquérants pose sur des armées de cadavres...
Elle lui avait si hardiment répi té que ct-lui qui a mis un but élevé à sa carrière, ne peut y arriver qu'à la amdiiion de" ne pas s'arrêter aux ci'is de la femme qu'il blesse, de l'enfant qu'il renverse, de l'ami qu'il écrase...
Elle avait entremêlé ces sauvages sophismes de si doux sourires, de si ardentes caresses ; elle avait si servilement baisé, comme une esclave soumise, la main à qui elle avait dil : Frappe...
Elle l'av.iil tellement ébloui, fasciné, le malheureux Amab, qu'il s'était relevé fier, convaincu et prêt à accepter l'avenir qu'on lui montrait si éclatant.
Ne le connaissez-vous point, mon héros?... Ne connaissez-vous pas ce quasi-honnête homme fort ambitieux , mais qui , enfermé dans l'étroite sphère de son imagination, procède par des moyens sagement calculés pour glisser entre les douze cents articles du Code criminel? Voyez-le tout à coup en face d'une grande audace, d'une puissante imagination qui lui prouve qu'il perd son temps à tourner les obstacles quelles hardis sautent à pieds joints : il secroyaithabile.il n'est que poltron ; il sondera encore le terrain, que d'autres seront déjà arrivés... Il rampe seulement, ils volent à pleines ailes...
La j-orle du petit saloa s'ouvrit, et Julie, pâle el chancelante, entra. — Page 77.
Alors, il se trouve lionteiix, petil, ridicule ;... il veut être de ce petit monde qui moue le reste des homnies; il se Uvre à qui veut s'emparer de son audace d'emprunt et il devient un merveilleux instrument dans la main (lui veut le gouverner.
A la fin de l'explication qu'il eut avec Léona, Amab était, son complice, car il regrettait de n'avoir pas aidé à cette infernale combinaison, si triomphalement menée.
L'égoïsme tremblant de l'Iiomme n'eut qu'un retour au milieu de cette ivresse. Au moment de quiiter Léona, qui lui avait fait la le(,oii sur la manière dont il devait répondre à ceux qui viendraient l'interroger, soit que la famille seule s'adressât i lui, soit que les magistrats l'eussent déjù appelé, au moment où il n'eût dû penser qu'à l'Iieure où il la reverrait, il lui dit encore :
— Mais cette lettre qui a fait sortir Julie, éles-vous sûre qu'elle a disjiaru?
— f'uisque vous voulez tout savoir, cetie letlre est dans mes mains.
— Oh I rendez la-moi.
— Bientôt.
— Mais quand ?
— Le jour de notre mariage.
La réponse était cruelle.
Amab pûlii ; Léona .
s'en aperçut, et lorsqu'il fut éloigné elle répéta encore une fois le mot falal :
— Il y viendra.
INTF.nnOGATOIHE.
Quelques heures après, Amab était iliez lui, ii'anquille dans son atelier, écoulant d'un air fort désintéressé le récit d'un grand scandale qui , disait-on , avait eu lieu dans la rue Joubert.
Aucun nom n'avait été prononcé ; seulement, on parlait d'une
jeune fille attirée dans un pfége, et qui, à la place de l'amoureux qu'elle aimait, avait trouvé l'amoureux qu'elle n'aimait pas.
A ces paroles un des élèves dit en ricanant que la rue Joubeit était la rue aux quiproquos, et qu'il serait très-plaisant que l'aventure se fût passée dans la même maison que celle de la belle dame qui avait écrit à Amab, et dont Charles avait profité.
Ce rapprochement fit (ressaiilir Amab, mais il laissa courir les Iilaisanieries autour de lui comme si elles eussent parlé des aventures de Télémaque.
Cependant, l'impatience que lui donnaient ces mille piqûres d'aiguille qui l'atteignaient à chaque instant allait le pousser à imposer silence à ses élèves, lorsque son domestique, celui qui l'avait quitté pour quelques jours et qui était rentré à son service, lui annonça la visite de M. le marquis de Montaleu.
A la même heure une femme piiail au pieJ d'un lit. — P,
L'imminence du danger rendit tout son calme à Amab; il déposa sa palette, quitta ses pinceaux et se hâta de se rendre près de M. de Montaleu dans le salon attenant à son atelier; il le salua en homme llalté de l'honneur d'une pareille vi.site... il lui offrit un siège, mais le marquis refusa en lui disant :
— Ne pourra-t-on pas entendre de cet atelier la conversation que nous devons avoir ensemble ?
— Parfaitement.
— Passons ailleurs...
— Soit, avait répondu Amab que cette précaution avertit de se te-
nir sur ses gardes.
Aussilôt il avait fait tnlier jM. de Montaleu dins une autre pièce de son appar'ement.
I e marquis s'était issis .. Il était grave, liibte, préoccupé; de profonds soupirs s'étlnppaient de sa poitiine
Quint à Amab, il lestiit devant lui comme un homme qui ne compiend lien au mystère qu on réclame, ni à la douleur qu'on montre.
Une nuit et une le- \on avaient singulièrement avancé Amab.
I eoni eût été conlenie du dtbut de son élève, mais non sans être jlaimée sur les suites; tir il avait affaire à un I ude adversaire.
— Vous savez sans doute les événements de cette nuit? lui dit le nniquis.
— Quels événements?
— Vous avez écrit à mademoiselle Tliore?
— \ mademoiselle Julie Thoré?... Jamais, que je sache.
— Elle prétend cependant avoir reçu une lettre de vous,
— De moi?... Son fiere aussi prétend m'a\oir écrit, d'après LL que m'a dit monsieur de Monrion... Mais je n'ai pas plus écrit de lettre à mademoiselle Thoré que je n'en ai reçu de son frère.
— Prenez garde, monsieur, il y a eu meurtre, violence, -séquestration dans tout cela... C'est une affaire qui se finira en cour d'assises, si elle ne se finit pas aujourd'hui même entre nous.
— Elle se finira où il est convenable qu'elle finisse... cela regarde les intéressés, repartit sèchement Amab.
— Ne nous emportons pas, Monsieur, hier vous êtes allé chez M. Thoré?
— Oui, monsieur.
— Vous lui avez raconté les causes de la disparition de Charles?
— Oui, monsieur... et ces causes, vous les a-t-on dites?
— Je les ignore, monsieur, vous les avez confiées à leur honneur, et bien qu'il s'agisse aujourd'hui du salut de leur fille, ces braves et honnêtes gens ne se croient pas déliés de la parole qu'ils vous ont donnée.
LA LIONNE
Amal) s'inclina, il venait d'être déchargé d'une horrible appréhension, car il n'avait pas osé avouer à Léona l'aveu qu'il avait fait à U. et M""" Tlioré.
Le vieux marquis continua :
— Vous avez délibéré avec M. et M'"° Thoré, et vous les avez quittés pour aller chez M-"» deCarabure?
— Tout cela est parlaitement vrai.
— Vous êtes allé chez elle?
— Pardon, monsieur ; mais je ne reconnais à personne le droit de ra'interroger comme vous faites... Suis-je devant un magistrat instructeur ?
— C'est pour vous empêcher d'y arriver que je suis venu ici, monsieur. ,
— Je vous remercie de cette bienveillance; fflsiis comité je necraitiS point d'en arriver à l'extrémité dont vous me menacez, je vous prie de me permettre d'attendre jusque-là, afin de répondre à des questions qui, du moins, me seront faites en vertu d'un pouvoir auquel je dois me soumettre.
— Très-bien, monsieur, fit le vieux mSrqUis... vous tne rappelez
mon devoir Je suis législateur pour respecter les lois encore plus
que pour les faire. La justice aura son cours.
— Que la justice ait son cours, dit Amab en s'inclinant de l'air d'un homme qui se voit débarrassé d'une visite importune.
Le vieux marquis se leva, prit son chapeau, chercha ses gauls, sa canne...
U se retourna pour saluer, mais il était évident qu'il ne voulait pas partir.
Cette fausse sortie avait été prédite à Amab par Léona; elle lui avait
dit:
« Peut-êlre descendra-t-il, peut-être remontera-l-il en voilure, et » peut-être s'éloignera-t-il, mais un quart d'heure après il sera chez
» vous.
» Tant qu'il espérera pouvoir l'étouffer, il ne laissera jamais éclater » une affaire où se trouvera mêlé d'une façon quelconque le 'nom de » son neveu. »
Amab admira la prescience de Léona, lorsque le vieux marquis lui
dit:
— Ètes-vous donc comme M"» de Cainbure, et voulez-vous le déshonneur de Gustave ?
— J'ai peui-ètre à demander compté à M. de Monrion de quebiuesuus do SCS procédés envers moi... mais ce n'est pas aux tribunaux que je m'adresserai pour cela.
— De quels procédés voUlez-VoUS parler ?
— Ceci est une affaire grave...
— Parlez donc, monsieur, parlez...
— Pardon, monsieur le marquis... Vous êtes chez moi pour m'entrelenir d'un événement où il s'agit de meurlre, de violence, d'une lettre écrite par moi, lorsque J'ai moi-même à craindre d'avoir été le jouet de quelque indigne trahison... vous semblez m'accuser... Mais qu'esl-il arrivé?... que s'est-ii passé?
— Quoi I vous ne savez pas qii'hier M"» Thoré a été attirée hors de chez elle par une lettre de vous ?
.- De moi ? Mais je ne lui ai pas écrit.
— Soit, monsieur; mais ne savez-vous pas qu'elle a été conduite dans un appartement de M"" de Cambure, et que là elle y a renconiré, ou plutôt qu'on a jeté à sa rencontre M. de Monrion, ivre, fou.
— M. de Monrion? mais je l'ai vu chez M°"^ Tlioré.
— C'est -vrai, et celte lettre a été remise à M"« Thoré quelque temps après sa sortie.
— Alors jt: devais être encore chez M. Thoré?
— Oui, monsieur...
.— Et j'aurais écrit il M"° Thoré pendant que j'étais chez elle.
— Cette lettre lui disait qu'elle seule pourrait obtenir la délivrance de son frère.
— Et je l'aurais engagée dans nue pareille démarche, quand moimême, avec ses parents, je cherchais le moyen d'y arriver?
— Pardon, monsieur, il faut tout vous dire; mars on a cru qu'on voulait attirer cette malheureuse enl'ant dans le piège infâme où on l'a nience.
— Et j'aurais fait cela au moment même où je dtiuandais sa niaiul
— Je vous dis toutes les craintes d'esprits désespérés; mais on pourrait prendre cette démarche comme une iirecaution de plus.
— En tout cas, monsieur, si j'avais eu le grand art des précautions, je les aurais prises de façon à ne pas laisser M. de Monrion protilcr de son infamie...carc'est lui qui en a profité, lui... Une seule question à mou tour, monsieur : Cette lettre écrite par moi... dit-on... où estelle?
— On n'a pu la retrouver.
— Ah ! vraiment!
— Mais M"» Thoré jure devant Dieu avoir reconnu votre écriture.
— C'est un mensonge !
— Ah! monsieur, cetleenfant se meurt... elle est folle... mais elle ne ment pas... cela est vrai... c'était votre écriture.
— Mou écriture, fit Amab en paraissant reculer devant cette insoluble difficulté...
Mais cet appartement où l'on a conduit M"« Thoré, à qui appartient-il?
— A M. de Monrion... 11 a été loué sous son nom, du moins, par un certain valet de chambre... un nommé Jean.
Ace mot, Amab poussa un cri.
— Ah! monsieur, ah! monsieur! mais c'est affreux... c'est terrible... monsieur... Ah ! quelle infamie!
En disant ces paroles, Amab levait les yeux au ciel et gesticulait, frappait la terre du pied au point que M. de Montaleu fut obligé de le calmer et de lui demander ce qu'il y atditde .si étrange dans ses dernières paroles.
— Ce qu'il y a, monsieur; mais vous vous rappflez, n'est-ce pas, la première fois que j'eus l'honneur de Vous voir chez M. de Monrion, vous vous souvenez de ce tableau que je n'avais voulu lui vendre à aucun prix?
— Sans doute.
— Eh bien ! monsieur, quand vous fi'iles parti, M. votre neveu dit qu'il n'était pas homme à subir un refus, et qu'à défaut de cette toile il aurait ma vie... qu'il m'insullefail : je le d'us fou...
— Ah ! il l'est en effet, dit le marquis.
— Le lendemain, monsieur, je rencontre M. de Monrion, qui me tend la main et qui plaisante, je ne sais trop comment, sur la préférence qu'il accorde au modèle sur l'image.
Je n'y pris pas garde; ce n'était pas cependant une parole vaine... Savez-vous, monsieur, ce que j'ai appris chez moi ce malin ?
— Qu'est-ce donc?
— J'avais un domestique qui me demande une absence de huit jours, et qui m'offre à sa place un de ses camarades... Je laisse faire
Ce malin, au lieu du remplaçant, je retrouve mon domestique, revenu sans me prévenir... Fort mécontent, j'inierroge, je me fâche, je menace, et j'apprends que le remplaçant que j'avais accepté elail précisément le valet de chambre de M. de Monrion, un nommé Jean David... celui de qui sans doute vous venez de parler, celui qui m'a renvoyé mou domestique, ce matin, en lui disant :
« Tu peux reprendre ta place, la farce est jouée. »
— Est-ce possible? dit le marquis anéanti. .Mais dans quel but?
— Monsieur le marquis , dit sévèrement Amab , une lettre de mon écriture, et que je n'ai pas écrite, a été remise à M"" Thoré, |)0ur l'altiivr dans un piège infâme où elle a trouvé M. de Monrion... et cette lettre a disparu.
M. de Monrion avait placé chez moi un de ses agents, qui a pu en toute liberté s'emparer de papiers propres à aider à contrelaire mou écriture... Cette lettre est un faux...
— Monsieur, fit le marquis de Montaleu en se levant...
— C'est un chef d'accusation que nous avions omis, monsieur, fil Amab avec insolence, parmi ceux dont vous m'avez parlé... mais je ne l'oublierai pas, moi.
— Avez-vous jamais écrit à M"" de Cambure, munsieui ?
— Jamais...
D'ailleurs, qu'est-ce que M^'deCambureaùfaire dans tout ceci?... Ce n'est pas elle, je suppose, qui a mis à mon service le valet de cliambre do M. de Monrion.
— Mais êles-vous bien sur de ce que vous dites?
— Je puis vous en faire instruire à l'inslaul même par mon domestique.
— 'Vous n'avez pas chassé ce misérable?
— Il quitte ma maison demain.
LA LIONNE
— Vous me permettrez de me faire assurer de lui?
— C'est ee que je eoniptals faire.
M. de Monlaleu était dépassé par l'assurance d'Aniab et par l'inexplicable mystère qui enveloppait toutes les circonstances de cette intrigue.
Comme M"" Tlioré, il ne croyait que faiblement à la culpabiliié d'Amab; pour lui, c'était M"" de Canibure.fée malfaisante et invisible, qui avait ourdi toute celte trame ; mais il ne pouvait saisir nulle part la main qui avait tout conduit; Leona avait toujours jeté entre elle et les événements un agent aveugle et innocent qui avait accompli ses fatales volontés.
Le vieux marquis restait interdit; enfin , cédant à la pensée qui le dominait, il finit par dire à Amab :
— Une dernière question, monsieur : lorsque vous êtes allé hier cliez M"^" de Cambure, que vous at-elle dit?
— Que sur la réclamation de M. Villon, elle venait de rendre Charles à la liberté.
— Et vous ne vous êtes pas empressé daller porter celte heureuse nouvelle à sa famille?
— J'ai cru Charles près d'eux.
— Vous n'êtes pas allé, du moins, vous assurer que M"' de Cambure vous disait la vérité?
— J'ai du croire à sa parole.
— Vous avez une étrange confiance dans cette dame.
— Vous voyez que cette confiance ne m'a pas trompé.
— Vous avez raison... mais vous n'avez pas été partager la joie de votre famille, car vous pouviez, vous deviez, après votre demande, considérer la famille de M™' Ihore comme la vôtre.
— Après ma demande, monsieur? J'avais reçu une réponse à peu près évasive... on avait remis à décider de mon bonheur après la libération de Charles.
— Eh bien ! le moment était favorable.
— Charles avait peut-être à faire à sa famille des aveux, des révélations, où il ne m'était pas permis d'être mêlé... J'ai cru ma réserve convenable... et je pense qu'elle a été à propos, puisque c'est par vous seulement que j'ai été averti du retour certain de Charles et des malheurs de celte nuit.
— Et quelles sont vos intentions au sujet de M"= ïhoré?
— Ahl monsieur... fit Amab en baissant les yeux. Le marquis le regarda fixement, puis il reprit :
— Pardon; mais comment se fait-il que vous n'ayez pas su que M. et M"°Thoré étaient venus chez vous celte nuit?
— Hier soir j'ai laissé ici ce Jeau, le valet de chambre de M. de Monrion; ce malin j'y ai trouvé mon ancien domestique, à qui son camarade n'aura pas jugé, sans doute, nécessaire de rendre compte de cette visite noclurne.
— Vous n'avez donc pas passé la nuit chez vous?
— J'élais tout à l'heure devant un juge... suis-je maintenant devant un maître d'école?
— Non, monsieur, lui dit sévèrement M. de Montaleu, seulement mon âge , mon expérience m'autorisent ù vous dire qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'un homme de voire âge passe la nuit hors de chez lui, si ce n'est au moment ou il vient de demander la main d'une jeune fille.
— Mais, monsieur...
— Ceci est grave...
— Est-ce une menace?...
— On appréciera, monsieur...
Amab était troublé... il comprenait que la justice n'admettrait pas les réticences chevaleresques d'une discrétion amoureuse.
M. de Montaleu gagnait du terrain, heureusement pour Amab, il se rappela la leçon de Léona... et il repartit aussitôt : ~ Soit, monsieur le marquis, dans un quart d'heure, mon domestique sera arrêté, il aura à répondre sur les inleniions qui ont pu pousser M. de Monrion à placer un de ses gens chez moi... et on appréciera, comme vous dites...
— Vous ne le ferez pas, monsieur, lui dit M. de Montaleu... vous craignez un éclat autant que je puis le craindre; mais maintenant je suis certain que vous êtes resté cette nuit prés de M""" de Cambure... êtes-TOus dupe ou complice?... voilà ce que je ne sais pas. '
Adieu, monsieur.