XXXIX. — LE DEP.NIEU COL'P DE DENTS
M. de Monlaleu se retira pour retourner près de son neveu , que des soins assidus avaient arraché à l'horrible délire auquel il avaiteiô en proie.
Les médecins avaient exigé quelques heures de repos, avant qu'on lui parlât d'aucune affaire grave , et M. de Monlaleu avait profité de ce moment de répit pour aller chez Amab.
Une autre en avait profité aussi, c'était Léona.
La vieille femme chargée de soigner le blessé, le voyant profondément endormi, s'était retirée dans la pièce contiguëà celle où se trouvait Gustave.
Celle-ci était disposée de la façon suivante.
Le côté du lit qui faisait face aux croisées était en alcôve; cette alcôve était simplement en tentures d'éloffes, et laissait, comme d'ordinaire, un petit cabinet au pied et au chevet de la couchette ; le cabinet du côté de la tête servait de passage pour communiquer de cette chambre dans la pièce où s'élait retirée la garde-malade.
L'autre cabinet, celui qui se trouvait au pied du lit, paraissait être sans issue, tant on avait dissimulé avec adresse, sous les lenlures qui tapissaient toute la chambre, une porte ouverte au fond de ce cabinet.
Celte porte correspondait à l'escalier secret qui, ainsi que l'avait dit Léona, descendait dans l'appartement de celle-ci.
Ce fut par là que Leona, qui était rentrée chez elle en même temps que Victor elait retourné à son atelier, ce fut par là que Léona monta discrètement, avec la lenteur et la légèreté de la panthère qui s'approche de sa proie.
Torsqu'elle pénétra dans cepetitcabinet, un silence profond, iroub\'J Jëulemenlpar la respiration pénible du malade, régnait dans la chambre.
Elle s'arrêta et attendit.
Un léger coup de sonnette retentit à l'autre bout de l'appartement; la vieille alla ouvrir, et Léona entendit un de ses gens qui venait de sa part demander des nouvelles du comte de Monrion.
Elle pi'ofila de cette distraction donnée par ses ordres à la gardemalade; elle tira vivement la tenture qui fermait l'alcôve au p^ed du lit, s'accouda des deux bras sur le haut bord de la couchette, comme on se met à une fenêtre , et se trouva ainsi face à face avec M. de Monrion.
Celui-ci , dont le sommeil commençait à peine , fut éveillé par le bruit du rideau. Il vit devant lui celte apparition inattendue, mais son regard indécis ne put pas reconnaître sur-le-champ M"^ de Cambure.
Son œil cependant s'attacha fixement sur elle, son regard s'éclaira d'un rayon d'intelligence, la mémoire lui revenait.
Aussitôt un sourire amer glissa sur ses lèvres, et un léger mouvement de tête sembla dire à Léona :
« Je vous attendais... »
— Oui, c'est moi, dit W^ de Cambure à voix basse. Eh bien ! Gustave, ce que je vous avais prédit, lorsque vous me reteniez si insolemment près de vous, est arrivé, vous avez laissé ici votre honneur.
Gustave porta la main sur sa poitrine à l'endroit où Charles l'avait frappé, et Léona continua: '
— Vous y laissez aussi la vie, voulez-vous dire; non, Gustave, on ne meurt pas à voire âge, quand on a la ferme volonté de vivre.
Monrion répondit encore par un dédaigneux sourire.
— Vous n'avez plus cette volonté, diles-vous, vous ne l'avez plus, n'est-ce pas, parce que voire fortune est perdue , et voire nom déshonoré ?
Gustave leva les yeux au ciel et laissa échapper un profond soupir. Il y avait plus qu'un regret dans l'émotion qu'il éprouva , il y avait un remords.
Monrion comprenait enfin qu'un homme de son nom et de son rang doit compte à d'autres qu'à lui-même du nom et du rang qu'il avait reçus dans la société.
Près de comparaître devant Dieu , il croyait aussi qu'il lui devait compte de la beauté, de la force, de l'intelligence qu'il en avait reçues ; il se sentait coupable, et il en pleurait.
— Eli bien ! lui dit Léona en baissant encore la voix, celle fortune, on peut vous la rendre; votre honneur, on peut le faire sortir immaculé de l'abîme où vous le croyez perdu.
LA LIONNE
et Léona continua
Monvion allaclia sur elle un reçrard d(Tianl
core :
— Vous savez, je le suppose, en quelles mams vous pouvez retrouver votre fortune?
Monrion ferma les yeux et essaya de détourner la tête pour ne pas voir en face celle qui l'avait dépouillé, et qui venait s'en vanter à lui , auprès de son lit de mort.
Léona ne s'arrêta point devant ce mépris qui accueillait ses propositions, et elle poursuivit :
— Tandis que toutes les apparences vous montrent comme le vrai coupable, j'ai gardé entre mes mains les pièces qui rejetleroiit le crime sur la tèle d'un autre.
Monrion se reprit à regarder Léona; le vif étonnemcnt qui brilla dans son regard pouvait se comprendre comme une espérance.
— Oui, lit iM""-' de Cambure dont la voix glissait comme un siinoment léger dans le silence de cette chambre; oui, si vous le voulez, Gustave, ce sera vous qui serez demain la viclime et non pas le cou ■ pable; vous aurez été joué de la façon la plus criminelle par une fille perdue et hypocrite, par un frère jaloux de faire couvrir par un grand nom l'inconduile de sa sœur, et par un amant inlame qui vous aura jeté la fille séduite dont il ne voulait plus.
Dites un mot, et cela sera ainsi, je vous le jure.
— El quel mot faut-il que je dise? lit Monrion avec effort.
— Dites-moi, et jurez-le-moi sur riionncur ; diles-moi : « Dans un mois, vous serez comtesse de .Monrion. •> La li"ure de Gustave resta immobile à cette proposition.
Il leva seulement la main , et saisit le cordon de sonnelle place près de lui. . -M' .
— Prenez garde, s'écria Léona avec un accès de rage indiciblô Monrion sonna vivement et retomba anéanti sur son lit.
— Chassez cette femme, dit-il il la garde-malade qui venait d'accourir au bruit de la sonnette.
Mais déjà Léona était disparue, et la garde-malade leva les mams au ciel, en disant tout bas :
— Mon Dieu! mon Dieu! voilà son délire qui le reprend.