‹ Ouvrés illustréesChapitre 25 sur 157 · XL. — KErENTin · texte numérisé non relu

XL. — KErENTin

Feu de temps nprès, M. de Montalcu arriva auprès de Gustave, qui, demiis la disparition de Léona, n'avait pas fait le plus léger mouvement.

11 apprit de la bouche de la ga'rde-malade la cuvonslance qui avait renouvelé ses alarmes; mais M. de Montaleu était mieux renseigne que la vieille femme décharge; il avait appris du concierge l'existence de la communication secrète, établie entre le premier et le second cla'^e. Il passa dans le pelil rabinel, et reconnut à quelques plis de la lenuire qui s'élait prise dans la porle fermée avec trop de précipitation, que-quelqu'un était entré par là.

'— L'infâme! l'infâme ! murmura-t-il avec colère.

Ce mot tira encore Monrion de rabattement profond où il était plongé; il vit son oncle, et, se soulevant doucement, il lui tendit la

main.

Le vieux marquis la serra dans les siennes, et Monrion les porta doucement à ses lèvres : des larmes vinrent mouiller les yeux du vieillard, larmes de joie et de désespoir, car il venait de retrouver la tendresse de l'enlanl qu'il avait tant aimé, et c'était à l'heure où il n'avait iilus que quelques jours à vivre, c'était à l'heure où le déshonneur l'accompagnerait peut-être dans la tombe.

Il s'assit près de son neveu dont il n'avait pas quitté la main.

Monrion lit un violent efl'orl, et parviiil à prononcer les mots suivants :

— Mon oncle, après tontes les bontés que vous avez eues pour moi, je vais vous demander un suprême service : il faut que vous ameniez près de mou lit de mort M. et M"" Thoré.

— Y penses-tu ? dit son oncle.

— 11 le faut, coiilinua Monrion, il faut aussi que vous y ameniez le jeune homme qui a si noblement vengé sa soeur.

— Il est arrêté, repartit le marquis de Monlaleu.

Monrion lendit un papier, et son oncle y lui la déclaration suivante :

« Je reconnais que c'est moi qui , le premier, ai cherché à frapper M. Charles Thoré, et que c'est en .se deïendani qu'il m'a atteint et blessé. »

Puis Monrion continua en disant :

— Il faut aussi que vous y aliéniez Julie, la pauvre enfant que j'ai si lâchement outragée.

Cette fois, M. de Montaleu ne répondit pas, tant la demande de Monrion lui parut extravagante.

— Faites-le, mon oncle, lui dit Gustave sans se préoccuper de la stupéfaction du vieillard, failes-le, vous serez content de moi.

Ce dernier mot fut comme une inspiration pour le marquis de Montaleu ; il se leva vivement et dit à Guslave :

— Oh ! merci, mon enfant, merci; Dieu qui l'a donné celte bonne pensée. Dieu te sauvera.

Et il sorlit en toute hâte pour se rendre dans la famille désolée du pauvre M. Thoré.

A peine son oncle fut-il panique M. de Monrion appela près de lui sa garde-malade, et lui donna l'ordre de traîner un meuble pesant au pied de son lit.

Celle-ci obéit sans en comprendre ia raison, comme on obéit à un caprice de malade.

Une fois cette précaulion prise, Monrion demanda de quoi écrire, et il iraça ces mois d'une main défaillante :

« Monsieur de Monrion, près de mourir, demande un moment d'en- » tretien à M. Amab. »

— Faites porter cela à son adresse, dit-il à la garde-malade, et revenez sur-le-champ près de moi.

Il regarda au pied de son lit , et reprit avec une légère convulsion :

— Je ne veux pas rester longtemps seul.

La garde-malade hésitait à le quitter, lorsque le bruit de la sonnette annonça une visite.

C'était le médecin.

— lîàtez-vous de porter ma lettre, lui dit Gustave, le docteur me tiendra compagnie pendant votre absence.

La garde-malade s'éloigna , et Gustave resta seul avec son médecin.

Celui-ci lui làla le pouls et l'examina avec attention.

— Docteur, lui dit le comte, combien de jours ou combien d'heures me rcste-t-il à vivre ?

J'espère, lui répondit le médecin, que nous compterons par années.

— Écoutez, reprit Monrion, j'ai une grande expiation à accomplir ; ce serait un crime que de me tromper ; je me sens tué, mais je ne sais encore quand je serai mort, et il faut me dire la vérité, si terrible (lu'elle vous paraisse.

Le docteur parut hésiter.

— Avez pilié de moi, reprit Monrion ; dites moi quand je dois mourir; ne pensez pas à ma vie qui est perdue, pensez à mou honneur qu'il me faut racheter.

— Eh bien! répondit le médecin, quand le quatrième jour après celui-ci sera venu, la mort viendra avec lui, ou la guérisou commencera.

— Quatre jours, répéta Monrion, c'est bien peu.

— Je vous ai dit que la guérison pouvait venir aussi.

— Je n'en veux pas, docteur, répondit Monrion.

Si je n'avais pas un acte de dernière volonté à accomplir, j'aurais arraché cet ai)pareil, j'aurais rouvert cette blessure. Il faut que je meure, il le faut pour moi et pour une autre.

On peut prendre pour une vaine forfanterie la résolution que je vous dis, lorsque c'est un homme plein de vie qui menace de se tuer; mais lorsqu'on est si près de la mort, on ne joue ni avec elle, ni avec son nom ; il faut que je meure, il le faut, et je le veux; seulement, ditesmoi, cette espérance incertaine de guérison que vous dites avoir, pouvez-'vous la changer eu quelques jours certains d'existence ?

— Que voulez-vous dire ? reprit le docteur avec étonnement.

— Je veux dire, reprit Monrion, qu'au lieu de me ménager avec le soin le plus extrême le peu de lorces qui me restent pour en rattacher le dernier anneau à une longue convalescence, je veux dire qu'il vous est peut-être possible d'exciter ces lorces mourantes et de les accroître de manière à rendre à la fois l'existence plus longue et la mort certaine?

LA LIONNE

. — Co serait un crime, dit le médecin, que je ne ferai pas.

— C'est donc possiljle, et vous le ferez, docteur; car, si vous ne me le promettez pas, c'est comme si vous me disiez que vous me condamniez à mourir ce soir.

— Eh bien! reprit le médecin, après un moment de réflexion , donnez-moi votre parole d'honneur que si , dans huit jours , les eûorls que je vais tenter pour prolonger votre existence jusque-là, n'auront pas usé la vie en vous jusqu'à sa dernière ressource, vous vous abandonnerez complètement à mes soins, et qu'une fois votre acte de dernière volonté accompli , vous renoncerez à vos projets de suicide.

IMonrion ne répondit pas sur-le-champ; il réfléchit à la condition qui lui était faite, et enfin, il l'accepta en disant au médecin :

— Sur mon honneur, je ne ferai rien pour hâter ma mort.

Cet entretien était à peine achevé que la garde-niaUule reparut; elle avait été elle-même porter la lettre du comte et rapportait la réponse.

Monrion la prit et trembla en reconnaissant l'écriture de l'adresse; il ouvrit la lettre et la lut; il n'y trouva que ces mots :

« Il ne viendra pas. »

C'était Léona qui répondait pour Amab ; elle était donc près de lui, elle avait été sans doute lui imposer la condition refusée par Monrion, et, probablement, il lui donnait en ce moment la parole qu'elle n'avait pu obtenir de Gustave.

Probablement, pour prix de son honneur et de son salut, le jeune et grand artiste lui disait :

— Dans quinze jours, vous serez la femme de M. Victor Amab.

— Le malheureux! dit Monrion, après avoir lu le billet. Puis, levant les yeux au ciel, il reprit :

— Qui sait? c'est peut-être justice pour l'un et pour l'autre.

Le médecin qui n'avait pas encore quitté Monrion, ordonna quelques nouveaux remèdes, et voulut présider lui-même à leur administration.

Lorsque Monrion eut pris le breuvage que lui avait présenté le docteur, il tomba dans un nouveau sommeil.

— Cet assoupissement, dit le médecin , durera jusqu'à ce soir ; "mais il ne faut pas que M. de Monrion soit éveillé, car ce serait provoquer une crise qu'il n'aurait certainement pas la force de supporter.

Quand il s'éveillera vous pourrez laisser pénétrer près de lui toutes les personnes qui auraient à lui parler, car la force lui sera suffisamment revenue, pour qu'il puisse supporter un assez long entretien. Jusque-là ne quittez pas cette chambre et n'y laissez entrer personne, excepté M. de Montaleu.

Le docteur sortit, et Monrion resta seul avec la garde-malade.

Cependant, M. de Montaleu s'était rendu chez M. et W^ Thoré.

Il est inutile sans doute de dire à nos lecteurs que, dès qu'il avait été informé de la terrible aventure de la nuit précédente, M. de Montaleu avait supplié M. et M"" Thoré de suspendre toute poursuite.

Les malheureux n'y pensaient pas, ils veillaient près du lit de Julie, dont la raison était assez revenue pour qu'elle se renfermât dans un silence obstiné et désespéré.

En même temps, M. de Montaleu était parvenu à obtenir qu'aucun magistrat ne procédât à l'interrogatoire de Charles.

Il avait promis à tous de savoir'la vérité sur cet affreux événement, et chacun se confiait trop à l'honneur de M. de Montaleu, pour supposer qu'il voulût profiter de ce délai pour faire échapper un coupable quel qu'il fût.

. En sortant de chez son neveu, M. de Montaleu alla d'abord chercher Charles Thoré et obtint, sous sa caution, la mise en liberté provisoire de ce jeune homme ; indépendamment de la déclaration de Monrion, la qualité de pair de France de M. de Montaleu, sa parenté avec la victime, étaient des garanties suffisantes de l'innocence du prisonnier, pour qu'on le lui confiât.

Lorsqu'ils arrivèrent ensemble chez M. et M""' Thoré, Charles était déjà gagné à la cause de M. de Montaleu, et il était tout prêt à l'accompagner près de M. de Monrion.

M. et M""" Thoré furent plus difficilement persuadés. Ils reculaient devant la pensée de voir face à face le misérable qui avait déshonoré leur niie.

Ils demandaient quel était le but de celte entrevue, et quoique

M. de Montaleu cherchât à leur faire comprendre ce qu'il espérait luimême, il n'oçait cependant l'afiirmer assez hautement pour que M. et M"'" Thoré ne craignissent pas de n'empoiter qu'une douleur de plus de cette solennelle entrevue.

Cependant les supplications de leur fils et les larmes de M. de Montaleu triomphèrent de leur résistance; mais quand le marquis leur déclara qu'il fallait que Julie les accompagnât, ils se refusèrent complètement à cette démarche; ils firent plus, ils ne voulurent point consentir à ce qu'une si affreuse proposition fût faite à leur malheureuse fille.

La discussion était vive, et M. de Montaleu employait vainement les promesses, les raisonnements et les prières, la volonté de M""" Thoré restait inflexible à ce sujet.

— Non, disait-elle, je ne veux pas qu'on me tue ma fille entre mes bras, en lui faisant cette odieuse proposition ; innocente ou déshonorée, je veux qu'elle vive d'abord.

La porte du petit salon, où cette discussion avait lieu, s'ouvrit tout à coup, et Julie, pâle et chancelante, entra en disant :

— Et moi, pour vivre, j'ai besoin de savoir ce que le comte de Monrion peut avoir à me dire.

Celte fois, Julie avait écouté, cette fois elle s'était dit que si elle avait entendu les secrètes confidences, faites à son père par Amab, elle n'aurait peut-être pas cru à l'imposlure de la lettre qui l'avait conduite dans le piège affreux où elle avait été perdue.

En eflet, JuHe avait appris que c'était M. de Montaleu qui élait en conférence avec sa famille, elle avait 'compris que c'était de sa vie et de son honneur qu'on allait décider; cette fois elle s'était dit qu'il était bien juste qu'elle connût l'arrêt qu'on allait prononcer sur elle.

Ainsi, elle avait entendu la demande de M. de Jlontaleu, le refus de M""' Thoré, et elle était entrée pour accepter ce rendez-vous que sa mère n'osait lui proposer.

UEPAnATTON.

Le jour s'était passé dans toutes ces démarches.

D'ailleurs, M""^ Thoré avait demandé la nuit pour quitter sa demeure, la nuit pour traverser la rue, la nuit pour entrer dans la maison où elle avait trouvé sa fille déshonorée et où M. de Monrion l'attendait.

Lorsque M. et M""' Thoré et leurs enfants arrivèrent, conduits par M. de Montaleu et accompagnés par M. Villon, Gustave n'était pas encore éveillé.

Ils trouvèrent le médecin près de lui. Il les introduisit silencieusement dans la chambre, où chacun s'assit silencieusement.

M. Thoré s'était assis près de l'alcôve du lit, une main dans la main de son fils, une autre dans celle de M. Villon ; la douleur avait efl'âcé le ridicule et la sotte importance de cet homme. Il pleurait.

M"" Thoré et sa fille s'assirent aussi l'une près de l'autre ; mais là les rôles étaient changés.

D'un côté, le fils soutenait le courage de son père; de l'autre, la mère soutenait le courage de sa fille.

M°"^ Thoré tenait la main de Julie ; mais ni l'une ni l'autre ne pleuraient; non-seulement les femmes ont le courage de leur désespoir, elles en ont aussi la dignité.

M. de Montaleu et le docteur, et bientôt après, M. Villon, se réfugièrent dans un coin, où, après quelques minutes d'attente, le médecin dit au vieux marquis :

— Je vais bientôt me retirer avec monsieur, car le malade ne va pas tarder à s'éveiller.

Un profond soupir, parti ia lit de Monrion, sembla répondre à ces paroles, un frémissement involontaire fit tressaillir toutes les personnes présentes et les laissa immobiles à leurs places : leur destinée à toutes allait se décider.

Le docteur et Villon firent un pas pour se retirer, tandis que Monrion promenait autour de lui un œil satisfait, et qui ne rencontra pas cependant un seul regard.

Gustave vit le mouvement du docteur et de Villon, et leur dit d'une voix défaillante :

LA LIONNE

— Re'ifz niessipurs , restez , je n'ai rien à dire que ries lionimes (riionneur et'des amis de ma famille el de celle de M. Thoré ne puissent entendre, restez; car, si j'avais pu rassembler ici tous ceux dont la parole est un témoignage irrécusable, je l'aurais fait.

fiestez, et écoutez avec attention ce que je vais dire; sur mon honneur de gentilhomme, c'est la vérité.

Ce peu de paroles semblaient avoir épuisé les forces de Monrion , sa tête, qu'il avait légèrement soulevée, retomba sur son lit, et sa respiration devint plus pénible. ^

Le docteur lui lit prendre quelques gouttes d'une potion qu il avait fait préparer.

Monrion se ranima, et d'un signe de la main, il sembla appeler plus près de son lit toutes les personnes présentes. Toutes se rapprochèrent, à l'exception de M"" Thoré et de Julie, qui restèrent immo-

I biles. j ■ ,T

j Vous, madame , dit Monrion ; vous surtout, mademoiselle, approchez. , ...

Julie se leva brusquement, s'avança vers le lit du mourant et resta debout devant lui, pendant que M"" Thoré tombait sur le siège que lui avait approché son (ils.

Monrion regarda pendant quelque temps en silence Julie, imis, comme s'il avait puisé des forces dans la contemplation de sa victime, il dit tout à coup d'un accent plus-ferme :

— Si la parole d'un gentilliomme est sacrée devant les hommes, si la \mo\a d'un mourant'est sacrée devant Dieu, croyez à ce que je vais vous dire. ,

Monrion reprit haleine, et continua ensuite d'un ton presque solennel, en s' adressant à M"" Thorée :

— Madame, votre fille est entrée pure dans cette maison, et elle en est sortie pure.

Personne ne répondit à cette déclaration.

Julie resta toujours immobile et droite , mais un amer sourire de dédain glissa sur ses lèvres.

Mondon, que chaque phrase semblait épuiser, rep"t encore haleine. . , ,

— Mais ce n'est pas assez, dit-il, que vous ayez tous la certitude de l'innocence de Julie, il faut que le monde entier partage cette certitude .tfcouiez-moi donc, Julie.

Ce n'est pas seulement de l'outrage que je vous ai fait que le monde cherchera à vous flétrir; une main infernale et impitoyable s'est étendue sur votre destinée. Cette main sait préparer le poison de la calomnie comme elle sait pousser ses esclaves au crime.

On ne dira pas seulement que M. de Monrion a déshonoré la fille innocente de M. Thoré, on dira peut-être que j'ai dérobé à son amant la maîtresse de M. Amab.

M""^ Thoré poussa un gémissement profond et s'élança vers sa fille; mais Gustave l'arrêta en lui disant :

— Elle me comprend; votre fils aussi doit me coni|)rendre ; il sait par qui celte calomnie a été préparée ; il sait avec quel art elle l'a été, car il y a cru.

M™" Thoré regarda son fils, qui baissa la tête en disant :

— C'est vrai.

— Mais vous n'y croyez pas, vous, monsieur? reprit M""" Thoré.

— Moi, madame, dit Monrion, j'ai entendu les serments de votre fille ; j'ai vu son noble désespoir, lorsque, dans cette chambre même, elle se débattait autant sous l'horreur de mes accusations que sous l'insulte de mes prières.

On m'avait fait assez ivre et assez fou pour me rendre impitoyable comme une bête fauve ; mais on ne m'avait pas rendu assez stupide et assez imbécile pour m'ôtcr la mémoire. Deux heures durant, le délire m'a tenu, et je n'ai pas cru; mais le délire s'est éteint, et je me suis souvenu.

Je me suis souvenu, et je me suis jugé.

Je me suis souvenu, et j'ai vu que votre fille était perdue, perdue par moi, et plus encore par un autre.

M"" Thoré leva les yeux sur M. de Montaleu pour lui demander si c'était là ce qu'elle était venue entendre.

M. de Montaleu se tut; personne n'osait parler quand M"" Thoré ne parlait pas.

Julie se tenait toujours droite et immobile. Cependant Monrion, après un moment de silence, reprit d'une voix qui s'affermissait de plus en plus :

— Au milieu de toutes les folies et de foutes les fautes de ma jeunesse, il est une chose que j'ai du moins respectée, c'est l'honneur du nom que j'ai reçu de mes ancêtres.

Il y a une femme à qui j'ai livré ma fortune, mon avenir, mes espérances; cette femme, je lui ai tout donné de moi, je lui ai donné ma jeunesse, mon aml/ition, l'amour el la vie de ma mère, la tendresse de mon onde, la'considéralion de mon nom , J'amitié de mes amis, l'affection et l'estime des honnêtes gens, je lui ai tout donné, excepté , mon nom. '

C'était là cependant le but de sa vie; mais je lui ai toujours repondu , et tous ceux qui me connaissent le savent, le monde entier le sait, que jamais je n'allierais le nom de Monrion à celui d'une femme sur laquelle pourrait planer le plus léger soupçon.

Tout le monde s'était penché avidement sur le lit du malade pour écouter ses dernières paroles; on attendait avec anxiété la conclusion de cette solennelle déclaration.

Monrion, dont la force semblait s'accroître à chaque instant , se souleva sur son séant, et d'une voix haute, il ajouta :

— Ma résistance inébranlable à des vœux poursuivis avec acharnement pendant de longues années, mon inflexible volonté à cet égard, au milieu des plus inconcevables faiblesses, ont, je l'espère, rendu inattaquable pour tous le dernier asile où s'était réfugié mon honneur.

— C'est vrai, dit M. de Montaleu, et jusqu'à ce jour ce refuge a ete la seule espérance parlaquelle je m'étais rattaché à toi.

— Eh bien ! dit Monrion, en tendant la main à Julie, cet asile, je vous l'offre, ce nom que j'ai juré de ne jamais donner qu'à une femme irréprochable, le voulez-vous ?

M""= Thoré poussa un cri de joie, et Julie tomba à genoux devant le lit de Monrion.

— Ce n'est pas seulement contre mon infamie que ce nom vous protéaera, ce sera contre les calomnies qu'on voudrait vous infliger.

Personne n'osera douter de t'honneur de la comtesse de Monrion. Ce nom, je ne vous l'aurais pas offert, si je n'avais su qu'un autre ne pouvait vous donner la même réparation.

Les larmes de Julie éclatèrent en ce moment.

— Ce nom, dit Monrion d'un ton plus bas, comme s'il ne voulait être entendu que de Julie, il ne sera pas un lien bien pesant pour vous ; celui qui pourrait vous le rendre odieux aura peut-être à peine le temps de vous le donner.

Les larmes de ceux qui écoutaient Gustave répondirent seules à ces paroles.

Personne n'osait prononcer un mot pour exprimer sa pensée; enfin Monrion reprit une dernière fois en s'adressant à M"" Thoré :

— Me refuserez-vous, madame ?

En ce moment neuf heures sonnèrent, Julie se leva et répondit d'une

voix ferme et digne :

— J'accepte, monsieur le comte, et si Dieu vous fait vivre, ce que

je lui demande à genoux je serai pour vous une épouse fidèle et

dévouée.

— Merci, Julie, lui dit Monrion en souriant et en lui prenant la main qu'il porta à ses lèvres, je ne fais pas les choses à moitié.

M""' Thoré avait pris sa fille dans ses liras, et croyait avoir à consoler le désespoir d'un cœur obligé de s'arracher à celui qu'il aime; elle fut étonnée de trouver Julie plus calme qu'elle ne l'était ellemême.

Elle craignit que cette résolution ne cachât de funestes pensées, et elle dit tout bas à sa fille :

— C'est un aflreux sacrifice, mais il est nécessaire.

— Non, maman, répondit Julie, c'est un honneur dont je veux être

digne. . , .^.

Madame Thoré, dont cette réponse renversait toutes les idées, regarda sa fille avec stu|)éfaction.

Celle-ci la comprit et ajouta :

— C'est que j'ai trompé votre surveillance, ma mère, c'est que je lui ai écrit; car moi, j'avais compris où M. de Monrion voulait en venir, et je l'en ai averti, lui, et je lui ai demandé s'il voulait l'aire pour moi qu'il aimait, ce que ferait un homme qui ne m'aimait pas ; je lui avais donné jusqu'à neuf heures pour me répondre ici même : l'heure est passée, ma mère, cet homme est un lâche.

Cependant, Charles s'était approché de M. de Monrion, et après lui M. Thoré, et puis le docteur et M. de Montaleu, et tons lui avaient

LA LIONNE

pressé la main, avec des hrmcs de reconnaissance et d'admiration dans les yeux.

Puis était venu le tour de M. Villon, à qui Gustave avait fait signe d'approcher tout à fait.

— Vous aimez Julie, vous, lui dit tout bas Monrion, je vous la contie, protégez-la, quand elle ne m'aura plus pour la protéger; ce sera bientôt, soyez-en sûr.

Villon, que les larmes siifl'oquaient, ne put répondre qu'en serrant les mains à Monrion.

— Ce n'est pas tout, lui dit celui-ci ; il faut que vous restiez près de moi jusqu'à ce que je puisse quitter cette maison pour rentrer dans la vie ou pour aller ailleurs.

— C'est moi qui veillerai sur toi, dit M. de Montaleu, en montrant de l'œil le passage secret par où Léona s'était introduite.

— Comme vous voudrez, dit Monrion, je viens dp vous donner ma vie, c'est à vous à la bien garder; seulement, mon oncle , voudriezvous satisfaire mon dernier désir?

— Tout ce que tu voudras sera fait, dit le marquis.

— Vous savez, reprit de Monrion, cette pauvre tasse de porcelaine dont se servait ma mère lorsqu'elle est morte; je voudrais l'avoir, envoyez-la-moi par quelqu'un.

— Si monsieur le marquis veut me la confier, dit Julie, qui s'était approchée de Monrion, je vous l'apporterai demain?

— Vous, dit Gustave avec un élan de joie, oserez-vousdonc remettre les pieds dans cette maison ?

— Je ne crains plus rien, je ne crains plus personne, dit Julie, ne suis-je pas voire fiancée?

— Oh! docteur, lit Monrion, dont une larme vint mouiller les yeux, je voudrais vivre maintenant.

Le médecin ne répondit pas, et Monrion ajouta d'une voix douce:

— Vous avez raison, ce sera mieux.

Le lendemain les bans qui annonçaient le mariage de M. Gustave de Monrion et de M"' Julie Thoré étaient publiés par les soins du marquis; mais comme pour leur donner un insolent parallèle, dans le même cadre se trouvait l'annonce du mariage de M. Victor Amab avec M"' Léona de Cambure.

La position désespérée de Monrion fit obtenir à M. de Montaleu que les délais exigés par la loi fussent rapprochés.

M. de Montaleu voulait, non-seulement hâter ce mariage , que la mort de Gustave pouvait à chaque instant empêcher de s'accomplii', mais il voulait aussi éviter le scandale d'une rencontre entre lui et M™"' de Cambure dans la même salle et devant le même magistrat.

Cependant l'intrigue de Léona fut aussi active que la prévoyance de M. de Montaleu, et elle obtint les mêmes faveurs qui avaient été accordées à l'état désespéré du futur époux.

M. de Montaleu redoutait tellement celte rencontre, qu'il prit enfin un parti extrême.

Les magistrats furent sollicités , des demi-confidences furent faites sur la nécessité de ce prompt mariage, et huit jours après on annonça à Monrion que, le lendemain, les registres de l'état civil seraient portés chez lui, que les magistrats s'y transporteraient , et que le mariage se ferait dans son appartement.

Monrion écouta son oncle sans lui faire la moindre observation; puis, quand M. de Montaleu crut lui avoir prouvé la nécessité d'agir ainsi, Gustave lui dit :

— Non, mon oncle, ce n'est pas ainsi que je veux épouser Julie ; si la force me manque pour monter à l'autel, on me portera; je veux d'autres témoins à ce mariage que ceux e.tigés par la loi.

— Mais, lui dit M. de Montaleu, sais-tu ceux qui y assisteront peut-être?

— Je les connais, repartit Monrion, et je les espère.

Que M"" de Cambure et M. Amab se marient devant le même magistrat et au même autel où j'épouserai M"= Julie Thoré, je le souhaite, je veux le voir, ce sera ma vengeance et ma consolation.

La volonté de Monrion fut inflexible à cet égard ; il fallut lui cédter.

M. de Montaleu espéra cependant qu'il pourrait obtenir que le mariage de son neveu précédât celui d'Amab; mais les heures étaient définitivement arrêtées, et il n'eiait pas permis à M. de Montaleu de pouvoir remettre cette union à un jour plus tard.

Cependant, grâce aux délais apportés au départ des fiancés, grâce à

la marche lente du cortège de Monrion, ils arrivèrent à la mairie, lorsque déjà Amab et M""' de Cambure eu étaient partis.

Ce fut un bizarre spectacle pour les habitants de ce quartier que de voir sortir de l'hôtel où demeurait M""' de Cambure, ses somptueux équipages à chevaux fougueux, ses laquais resplenilissants, elle-même parée, brillante et le triomphe dans les yeux; puis, quelques moments après, une civière qu'on avait vainement habillée de velours, mais où l'on voyait à travers la mousseline dont on l'avait recouverte, le pâle visage d'un mourant.

Tous deux partant pour la même fêle, celle qui était si belle et si parée, la rage et le désespoir dans le cœur, celui qui se mourait, heu reux et lier de ce qu'il allait faire.

Mais ce fut un bien plus étrange spectacle encore, lorsque Gustave et Julie, unis déjà devant les magistrats, se rendirent ù l'église.

La messe pompeuse qui avait célébré le mariage de Léona et d'Amab venait à peine de s'achever , les époux sortaient de la sacristie , entourés de femmes brillantes, d'élégants amis, ils étaient déjà sous le porche de l'église, la voix d'un laquais avait appelé l'équipage de jjme Victor Amab, et les chevaux fringants, les laquais galonnés arrivaient avec fracas, lorsqu'ils furent tout à coup arrêtés devant la porte où leur nouveau maître les attendait, par la civière fatale sur laquelle Monrion était étendu.

Comme si leschevau?; eussent reconnu la main qui les avait si souvent menés, comme si celte odeur de mort, qui s'exhalait du lit ambulant de Monrion, les eût saisis d'un effroi indicible, ils s'arrêtèrent subitement, et, la tête penchée en avant, les oreilles couchées, ils flairèrent de leurs naseaux fumants le cadavre qui passait devant eux.

En effet, Monrion semblait avoir perdu ses dernières forces.

A cet aspect, toute joie se tut; les vœux, les promesses d'avenir s'arrêtèrent.

Chacun s'écarta silencieusement, comme pour laisser passer un convoi, et quoiqu'on ne fût déjà plus dans l'église, toutes les têtes se découvrirent comme devant un cercueil.

-Léona qui, la dernière, avait quitté la sacristie avec ses amies, traversait la nef en ce moment pour regagner sa voiture, elle s'étonna de ce silence qui avait succédé au joyeux tumulte d'une fête qui s'éloigne.

Elle arriva juste à la porte du temple au moment où Julie conduite par son père et Monrion toujours couché sur son lit, et accompagné par M. de Montaleu, en franchissaient le seuil ; elle s'arrêta et les regarda passer.

Jamais pâleur plus livide n'avait altéré les traits d'une femme : son regard, comme enchaîné au front pâle deMonrion, l'accompagna jusqu'à l'autel.

Vainement, pendant les quelques instants que durs la cérémonie précipitée que le prêtre accomplit pour ce mourant, vainement plusieurs de ses amies avertirent Léona qu'il était temps de se retirer, vainement Amab lui-même vint la solliciter tout bas de ne pas donner le spectacle de sa colère impuissante aux nombreux amis qu'ils avaient invités, et qui avaient voulu aussi rester les spectateurs de celte union extraordinaire...

Léona était sourde, elle ne répondit rien, et demeura immobile à sa place jusqu'au moment où le prêtre, ayant recueilli le consentement des époux, leur eut donné son austère bénédiction.

Le soir même de ce jour, au premier étage- de l'hôtel de M"" de Cambure, un orchestre bruyant animait la danse : la joie, les rires , les propos joyeux couraient dans une foule éblouissante de soie, de diamants et de fleurs. L'or brillait sur les tapis des tables.

Jamais fête plus éclatante n'avait célébré le mariage de deux époux plus charmants et plus beaux, les lumières ruisselaient partout, se réfléchissant à l'or des bronzes; les fleurs embaumaient l'atmosphère, les riches valets promenaient partout sur de magnifiques argenteries les breuvages les plus frais et les plus exquis, c'était une féerie comme on les rêve quand on croit aux songes de l'Orient.

A la même heure , une femme seule , à genoux dans une chambre éclairée par une pâle bougie, priait au pied d'un lit et près du cadavre de son époux mort, après lui avoir donné son nom; elle jurait à Dieu qu'elle garderait ce nom pur et intact de toute souillure, et qu'elle le porterait noblement comme il lui avait été noblement donné.

Quelques planches seulement séparaient ainsi la fête du deuil; mais la colère, le doute, l'épouvante riaient au milieu delà fêle, tandis que l'espérance et la résignation étaient dans la chambre du mort.

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LA LiO.NM'.

Cependant la fèle dut finir, et la tendiossc de M"" Tlion' rirracti;i Julie à sa longue prière.

Le jour venait de poindre, M"" Tlioré emmena sa fille clnv. elle, et, dans la chambre virginale où elle rentra avec le litre de comtesse de Moiirion, elle ne trouva rie» de changé, si ce n'est qu'on y avait posé, sur un meuble, la petite tasse de porcelaine qui avait appartenu à la mère de Monrion.

Un petit billet avait été placé dans cette lasse. 11 était de la main de Gustave.

« Les lèvres de ma mère pressaient les bords de celle tasse au rno- » ment où elle est morte ; c'est aussi le dernier objet que mes lèvres » aient pressé ; gardez-le comme je l'ai gardé. »

Julie prit la lasse à son tour, '.t elle la pressa sur sa bouche en disant tout haut :

— J'accepte votre présent, et je prends pour moi le baiser que vos lèvres y ont déposé.

.Ailleurs, Léona, fière de sa splcndidc beauté, allendait dans la chambre nuptiale l'époux qu'elle s'était donne. . Amab entra ; et, malgré l'ivresse qu'elle avait su lui inspirer, il reste épouvanté en reconnaissant suspendu au fond du lit nuptial le chefd'œuvre qui lui avait valu tant de renommée et tant de malheurs.

Léona avait mis au-dessus de sa couche le tableau qui représentait Julie dans les voiles de la Vierge immaculée.

(hélait une insulte et un blasphème, c'était aussi une menace d'' malheur pour .Amab ; il le comprit ainsi, du moins.

reiii-èire raconierors nous un jour s'il devina juste.

faiis. — Impiinieric WiLDB», rue Bonaparte,

A f,A UEfUinlE THEATRALE, 12, lioiilevard Saiulllarlio.

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