‹ Ouvrés illustréesChapitre 26 sur 157 · L. Dfglicoy, itulp · texte numérisé non relu

L. Dfglicoy, itulp

JULIE

viii rniSE A VOL d'oiseau.

Par une belle nmlinée du mois de mai, deux hommes à cheval gravissaient un chemin pierreux qui montait en serpentant le long d'une colline.

.V la position respective des cavaliers , on pouvait juger que l'un était le maître et l'autre le valet; à leur tournure, tous deux étaient ou avaient été militaires.

Le premier, monté sur un très-beau cheval arabe, pouvait avoir trente ans. 11 était blond , mais l'épaisse mous'ache et la royale qu'il portait avaient une couleur fauve qui donnait une expression presque farouche à sa physionomie; des yeux

— Je vois les pignons et le colombier. — Page 2.

d'un bleu gris, un nez aquilin , ajoutaient à cette expression , qui n'était tempérée que par la grâce particulière de la bouche.

Le soleil de l'Afrique avait donné au visage du cavalier cette teinte ardente et brune qui est devenue presque familière aux yeux des Français, depuis quelques années.

Cet homme portait une redingote boutonnée jusqu'au menton, avec ce soin qui dénote l'habitude de l'uniforme.Un simple petit bout de ruban rouge était noué à sa boutonnière.

Son compagnon, ou plutôt le soldat qui lui servait de domestique, avait, comme son maître, la moustache et l'impériale.

C'était un petit homme noir, maigre, fluet, toujours en mouvement

JULIE

sur sa selle, démangé d'une tenibc env.e de l^/'f • .'^«' ' "%','J'ii contrait pas une personne sans sinformor «'^'^d' 'a ce |u .1 y a^au à parcourir de l'endroit où il se trouvait jusqu à a ferme tl« La^oruan. Oinnt à son mailre, il paraissait préoccupé d'une pensée »nsie, et rem ài"Vp^ne aux paxsans le saint que ceux-ci ne nia-iquaient amais d-adresser à uù homme monté sur un beau cheval, et portant

"^K^?rivS enfin à la partie la plus élevée de la colline qu'ils g.a-

viss iem" A^^rt^mtoin'e l'iiemin sl^rouvait ress^^^^

presque perpendiculaire qui le dominait a gauche, et un tliateau

^°S"rle'^,l:Stu£^templerce spectacle, smtqu;i. voulût laisser reposer son cheval, il s'arrêta et jeta sur le paysage qui s ou vrait devant lui un regard curieux et presque mcMacan .

Puis un sourire amer glissa sur ses lèvres, et il ail. t^ ^°"L'"" ' Z route, lorsqu'une voix joyeuse se fit tout à coup entendre au-dessu. de

' Elle 'parlai! du vieux château placé à sa dro.'te.

En effet pcnd.int que nos voyageurs gravissaient la montte, un jeune hommfsë , roulait sur une espèce ^'«,|«;;j;«ff« 'l'" J°'g ' £ riPiix iirinciu des tours de ce quadrangulaire.il était eu lûDeaeinam Lrëdebrniairi.ô'iàit une espèce décalotte grecque magnifiquement

"'rSâ^aïeSt' U cl?f'de la vallé. qu'ils venaient de parcourir et d-une'secont vallée ;!^ se déploya dans toute sa magn.licence aux

^'céS^ luIsfZ'homme de vingt-huit à treiue ans, d'un cha™^j visage, d'uu3 taille parfaite, d'une élégance ««f '^e. m»",s q"' lî!'^ à merveille à son air presque féminin : il était brun et d une pâleur

''tSant et venant sur la terrasse, il avait apcjCu de loin les d<nix cavaliers, mais il n'y avait pas d'abord fait grande aU ". t^"' paraissait lui-même absorbé par une pteoccupalion n qu ue ' Cependant, la tournure des ai rivants l'ayant l'-'ol^fX''^ " / f P'i il éfiit entré dans une des l urs qui étaient a chaque bout de la lei rasse!;. Il y' avait pris une longue-vue et avait examine les deux ca-

'"a ï^tonnement qui se peignit sur son vjfage il était Me^e comprendre qu'il les avait reconnus, mais qu'il ne s expliquait pas 11 moiii

'"llTepdt'SiVi-sare et sa promenade, et attendit que les deux cavaliers fussent arrives à l'espèce de détroit dont '!0"^=iyoî'^ P^ « .vJ*^ *3 il s'accouda sur le mur de la terrasse et se mit a crier oe touks les forces d'une voix douce et sonore :

— Eh ! colonel...

Le cavalier n'entendit pis.

— Eh ! mon brave Thomas Rien '? .. . ,, „,.,,;, ^„ii. Celui qu'on appelait ainsi leva la ifte pour voir d ou partait celt.

^^— Par ici, mon lion du désert, reprit le jeune homme.

— Jlonsieur de Brias, je crois?... dit le colonel.

-oÏÏd'iabl'e 'venez-vous faire dans ce pays perdu, dans ce sauvage Morvan?...

— Tenez reprit'M. de Brias, sortez de ce coupe-gorge, tournez a droite et à'quiante pas vous trouverez 'ag'''"l^Lou.sXV qui a remplacé la herse de ce goiliiquc manoir, on vous ouvrira sans quil soit nécessaire cuie vous sonniez du cor... ., ^„- ■ !it„

\lvM ulev car je reconnais votre lidéle spalii, mettra ù l'ecurio Mocatlo ■ et l'enny, car je reconnais aussi vos deux il uslres coursiers, et fi V ùs n'avezts un engagement de plaisirs o>' ' f a'i'es s. vou. e venez nas chercher ici nue maîtresse on un lienlage, nous mavieions en me u bout de bure de sanglier, arrose dm. vieux '».uIcto que i-a gagne à Gibraltar à un genileii.a;., U>'^l':''^^''daH q>>e ^'^ l^ -a " çàis ne visaient pas juste ei :1 qui j'ai pane deux cents bon teil es de cet excellent vin que je lui casserais le bras gauche a cinquante pas,

'^''iTcolouel' écoutait le jeune homme en souriant amicalement.

— Vous dites à droite... une grille Louis XV... Ires-hien. 11 lança raridemenl son cheval e! arriva en uu insiaiit a la giilu ;

il sauta a icrre pendant que Aly-.Miiley lui disait avec un accent gascon très-prononcé :

— Dfjoiinons-nous ici ?

— Oui, lui dit le colonel, mais on ne s'y grise pas.

— On ne se sriscra pas, répondit Aly.

Vn moment après, le colonel Thomas Rien elail près de son iule,

sur une autre terrasse qui dominait la vallée OÙ il allait entrer, lorsqu'il avait été arrêté par la voix de Brias.

-Je n'en voulais pas croire ma fidèle longue-vue, dit Brias au co

lon^

'vous savais à Paris, mais je ue me serais jamais dont.

«pi

n'ayant qu'un mois à passer en France, vous viendriez en perdre la Dlus uetiic iiarlie dans cet abominable pays.

'^ -l'Macni tique, lui dit le colonel. Ces collines hérissées de bois et mécs de 'belles habitations, cette petite rivière toute coupée de cl au sées et nui coule dans la vallée, ces élégants moulins perdus dans le fl e euilge des saules, ces vaMes et Iraiches pr.ir.es dessinées par leurs verte^allees de peupliers, forment un ^Pe^t .de (p repose agr«blement les veux d'un soldat qui, depuis pies de 1""^;; .f "^ ' " '^ '" que le ciel b'rùlant et les campagnes desséchées ^e I Algf";"- ^ - A votre aise, colonel. Mais je suis m*''"'"'' f 'f'""'^ .^i,''"^,:*^ " n'éies bon soldai. Je hais les sites de ma patrie, attendu qu ils me disent trop... .

— Que vous êtes sans emploi...

— Précisément...

— J'ui entemlii parler de cela à Pans...

— Et qu'en dit-on?...

— On dit que vous avez des dettes...

— Tout se sait. Et puis? , . «■•,„,

— Que le ministre vous supplie de mettre ordre a vop ana'ies.

— Il raconte donc tout, le ministre : en ce cas, je n ai plus rien \ vous apprendre sur les causes de mon séjour ici. ■ ■

Et maintenant, colonel, si vous voulez, nous nous mettrons à table dans cette tourelle. , ,. , „,„^„

— Ne pouvez-vous nous faire servir sur celle terrasse ? Tiè-bien Vous v jouirez tout à votre aise de celle stupide verdure nationale. Et moi", en vous regardant, je me croirai au bivouac

'''vôu?êtes magniDquement teinté, colonel; vous avez dû avoir un

^"^'^Le°marécharSouU m'a bien .'cçn, et le .-oi m'a témoigné sa satisfaction de la laçon la plus bienve.llante. ,„„in„rc i., — Bien I très-bien I dit Brias, en servant le colonel , toujours le même homme, mystérieux et impénétrable. •',''"'',1' .''ifif «^'^ir h. question que je vous ai adressée du haut de .c^H^. ""',' n '.fn'-iv^ laquelle je vous demandais ce que vous veniez faire daui te pays

"' -' Je suis tout prêt à vous le dire. Mais avant de vous répondre catégoriquement, je désirerais d'abord avoir quelques renseigne-

"'!!!! Habilude militaire ; vous ne voulez pas vous engager avant d'avoir consulié la carte du pays. . <• • .„ !.. HocPrin

Eh bien! mon cher Thomas Rien , je vais vous faire la description historique , topographique et psychologique de celte contr. c. Nous sommes admirablement situes pour cela.

Si vous n'avez pas d'assez bons yeux pour me suivre, \oicimi longue-vue qui vous aidera à reconiiailre les positions; voulcz-voii> que je commence ou prélérez-vous m'inlerroger?

— Je vous écoute. , „i -, ■

Brias reprit en se tournant du côte de la vallée qui s ctenUaii a

^'!!! l'jf Men ! donc, voyez-vous ù droite, lù-bas, sur le revers de ! i colline qui nous fait face , ce château avec ses pignons aigus, ses girouelles, son colombier, et celte vaste pièce d'eau encadrée de marbre? vous ne la voyez pas, mais elle y est. I Je vois les pignons et le colombier. „„„,„i,

— Eh bien ! c'est là le séjour de M. le vicomte Hector de Moniale

— Ah I dit le colonel que ce nom parut frapper. , ,, .

— C'est le fils du l'rèi'e cadet de M. le marquis de Monialeu, p;... de France , président du conseil gênerai de la Nièvre , dont le vous montrerai tout à l'heure la demeure.

— Cet Hector de Montaleu, quel cst-il? ,,,,„,

— Cinq pieds huit pouces, blond ardent, front bas, fort cou . fou le maréchal de Saxe-, buvant comme un trou fait dans le sah' . mangeant comme un clerc invile à la table de son patron , cliass , terrible, bète pour vous et pour moi, mais ires-spmtne pour l. uavsans ouil ailrapc toujours dans les marches qu il lait avu. eux. '^ïl a quelque trente-cinq ans, et a fait d'excellentes humanités au collège de JuiUv. On le soupçonne capable de tuer d un coup de- poing un homme qui générait ses projets.

— 11 est sans doule très-bien avec son oncle le pair de Ikukc .' ..

— Interrogez-vous, ou ecoutez-vous?

— A^a bonne heure! Continuons et suivons la colline qui nous

fait face. . , . , . ,,

Kc"ardcz je vous prie , cette immense construction dont les pie.is

sont perdus' dans les nuées de ja.mins de ^•'^■'"''"i'^'S' ^e glye.nees, e

dont les vastes fenêtres, encadrées de br.qne, nous regardent dm.

''''lî'Ahl'dîl 'le colonel eu prenant la longue-vue, quelle est celte

"' -"cJcaslcl, voulez-vous dire... C'est là qu'habite depuis lantôl deux siècles la famille des Hudesgcns.

M \nnihal-César de Bndesgens a ete page de Louis \\I , puis éniim-e, puis capitaine dans l'armée de Eonde puis eolonel au sei u de l'Autriche, puis enfin, en 1 813, marie ù M"' ^an Marken, hlle du

JULIE

fournisseur de ce nom, lequel, si vous avez quelque bon souvenir des IiivSîoires de ce leni|is, est mort dans un cul de basse-t'osse, à Cologne, sans que le grand Napoléon pat lui faire rendre la moindre parcelle des millions qu'il avait voles.

11 en résulta que la belle Arihémise Van Marken apporta à son séducteur, car 11 y eut séduction, une dot de qualre millions, aveclaquelle "SI. le marquis de Rudesgens racheta le chàleau de ses pères, et devint l'un des plus riches propriétaires des environs.

Or, dans quelques jours il y a fête au château, et comme je me propose de vous présenter, je dois vous dire à qui vous aurez affaire.

Le vieux marquis est une espèce de nain qui raconte qu'il a été fait à peindre, qu'il dansait à ravir, qu'il tirait l'épée comme Saint-Georges, et qu'il séduisait comme Lauzun.

A l'en croire, il lui reste beaucoup de toutes ces qualités, ce qui fait naiire de la part de M"" de Rudesgens des scènes de jalousie tout h fait grotesques.

C'est une grande Allemande, longue, plate, sèche, busquée, avec des yeux amoureux, et quarante-cinq ans de jeunesse perdus dans les chagrins que lui ont causés les inlidelitésde .son mari, et femme à les rattraper si quelqu'un voulait s'accrochera ses minauderies osseuses.

— Et 'c'est à la fêle que doivent donner ces deux \'énérables débris d'un siècle passé que vous voulez me conduire?

— C'est qu'à côté de ces deux meubles gothiques il y a, dans le château, la lille et le gendre de M. de Rudesgens, M. et M""^ de Champmorlain.

— Ah! il y a une jeune femme?

— Belle comme les anges, spirituelle, même avant de naître, car elle a pris à monsieur son père tout ce qu'il prétend avoir eu de lionne grâce, de tournure, d'esprit et de séduction, et à sa mère tout ce qu'elle n'avoue pas avoir eu de passion, de volonté et de résolution , et cela en leur laissant leurs ridicules.

— C'est, à ce qu'il parait, une femme accomplie.

— Hélas! non..

Elle a des principes d'une rigueur inattaquable et une teinte de dévotion exaltée qui permettent a Champmorlain de se livrer à toutes les extravagantes aventures, où il passe sa vie, sans aucun risque pour son honneur, et sans que sa femme même y voie la moindre chose. Hors son livre de messe, elle ne regarde rien ni personne.

— N'est-ce pas une femme blonde?

— Oui.

— Coiffée avec de longs cheveux à la Louis XIV?

— Oui.

— Eh bieni mon cher Brias, si elle ne regarde pas ce qui se passe chez elle, elle regarde volontiers ce qui se fait chez les autres, et si la longue-vue dont elle se servait tout à l'heure est aussi bonne que la votre, elle doit nous voir déjeuner...

— Vous croyez? dit Brias d'un air (rouble...

— Voyez vous-même... Car à l'œil nu... il me semble que j'aperçois encore une femme à la fenêtre qui fait l'angle...

— C'est possible, dit Brias, elle épie peut-être le retour de son mari qui, sous prétexte qu'il s'égare â la chasse dans les bois, ne rentre pas toujours exactement.

Le colonel s'inclina, et, venant en aide à l'embarras de son hôle, il lui dit :

— M. de Champmortain n'est donc pas aussi épris qu'il le faudrait des charmes de M""^ de Champmortain?

— Le comte, reprit Brias, arrivé à l'âge où l'embonpoint empale les allures galantes, le comte, dis-je, s'esl marié pour rompre tout à fait avec ses habitudes de joikey-cluli, de l'Opéra, du café de Paris, etc.

Il a tenu bon trois ans. Mais un beau jour, il y a de cela deux ans à peu près, il a rencontré une certaine M"'^ Victor Amab...

— Victor Amab! dit le colonel avec une légère émotion dans la voix; vous m'avez, ce me semble, parlé de cela en Afrique : c'est un peintre qui a épouse une certaine M"" de Cambure.

— Précisément, c'est elle, regardez toujours sur la colline en face, mais tout la-bas, à gauche : voyez ce château renaissance avec ses toils de plomb : c'est là que demeurent M. et M™= Victor Amab.

C'est l'ancien château des Monrion qui a passé aux mains de ladite dame par suite de...

— Vous m'avez raconté tout cela en Afrique, dit le colonel froidement; vous m'avez" appris aussi le singulier mariage in extremis du dernier Monrion, avec la tille d'un marchand de vaisselle, une pelite niaise...

— Silence, colonel, ou bien je me fâche.

Respect, amour, admiration, à la plus parfaite beauté, à l'esprit le plus exquis, à l'élégance la plus achevée, à la grâce la plus séduisante, à la vertu la plus pure, à tout ce qui est charmant et divin à la fois... à la comtesse Julie de Monrion.

Le colonel fronça les sourcils et reprit cependant d'une voix assez calme :

— C'est donc un miracle que celte femme ?

— Et d'abord sa posiiion tieul du miracle.

Elle est veuve, et si vous vous rappeliez bien l'histoire que je vous a'i racontée, elle pourrait marcher à un second hyménée avec la couronne virginale qu'elle portail au premiei'. C'est donc une jeune lille

ingénue avec un titre, nn rang , une liberté qui , presque toujours , supposent une expérience qu'elle n'a pas.

Oh I colonel, si vous la voyiez dans le salon du vieux marquis de Monlaleu faire les honneurs de la maison avec cette aisance supérieure, cette autorité bienveillante, ce goût parfait qui ne semblent appartenir qu'à une femme que rien ne doit surprendre; et si vous voyiez en même temps ses étonnements, son embarras, à certaines questions; si vous voyiez cet esprit de jeune fdle, ce corps de jeune fille, ce regard de jeune fille, portant légèrement son nom et son titre, portant mieux encore l'éclatante parure de la plus grande dame, devinant, sans souvent les comprendre , les petits secrets qui s'agitent autour d'elle...

Ah ! colonel... je ne puis pas bien vous dire cela, mais c'est d'un charme si particulier, si original...

— Elle est donc ici avec le marquis de Montaleu?

— Depuis un mois.

— Et sans doute elle a amené avec elle quelqu'un de son honorable famille...

— Ce qui la rend une merveille accomplie, colonel, c'est que, pendant que je vous racontais son histoire , il y a de cela près de trois ans, son père et sa mère périssaient dans cette épouvantable catastrophe du chemin de fer de Versailles. Elle est orpheline.

C'est alors que M. de Montaleu l'a prise avec lui. 11 en raffole, et il a raison ; mais il ne veut pas entendre parler de second hyménée...

Voici la seconde fois qu'il l'amène dans ce pays , et c'est , je le pense, pour la soustiaire aux séductions qui l'entouraient à Paris; car il en est jaloux comme un avare de son trésor.

— Et ce trésor, mon cher Frédéric de Brias, n'est-il pas pour quelque chose dans voire exil ici?

Le jeune diplomate poussa un gros soupir.

— Vous êtes homme d'honneur, colonel, et je puis vous dire que j'avais espéré pouvoir suivre les bons avis du ministre et arranger ici mes affaires. La comtesse a hérité d'une fortune persoimellc deVingtcinq mille livres de rente ; les débris de l'ancienne splendeur de Monrion lui en oui donné à peu prés autant, ce qui la constilui; déjà un excellent parti; mais elle héritera du vieux Montaleu, j'en suis sur...

— Vous croyez? dit le colonel en souriant amèrement.

— Ce qui en fait une conquête à être enviée par un prince. Montaleu a plus de trois cent mille livres de rente.

— Mais il a aussi son neveu, Hector de Montaleu.

— Lequel, s'il savait que son onde a fait un lestament en faveur de la comtesse, serait capable d'étrangler la pauvre enfant pour annuler l'autre; et, d'un autre côté, s'il était sûr qu'il n'y a aucun testament de lait, serait encore capable d'ouvrir ses droits "à la succession du n»ar(iuis par quelque coup de fusil égaré...

— Impossible, dit le colonel.

— Je vous assure que c'est une sorte d'animal sauvage qui n'a pas assez de cœur pour craindre Dieu, et pas assez d'esprit pour avoir peur du procureur du roi... C'est une brute enragée... bridée jusqu'à présent par son inreriiuide.

— Et que faii-ir?

— Ce qu'il fait! ne s'est-il pas imaginé qu'il pourrait obleiiir l'héritage en obtenant l'héritière!

— 11 est donc amoureux?

— Ne profanez pas ce mol, colonel...

M. Hector de Montaleu n'avait guère élevé sesdésirs au-dessus des charmes de quelque belle fdle de basse-cour, jusqu'au jour où il est parvenu à égarer la tête de la pauvre jeune lénime d'un feiinier dont vous pouvez voir la maison dans le fond do la vallée, au pied du château d'Heclor de Monlaleu.

— Et quelle est celle femme?

— Ceci est un roman, colonel...

Une jeune fille à idées folles, exaltées, qui, après avoir été élève du Conservatoire, s'est imaginé qu'elle accepterait aisément la vie d'une riche fermière. Elle a quille ses succès de salon, ses joyeuses espérances d'artiste, ses rêveries de gloire pour la vie champêtre.

Or, colonel, vous savez ce que peut être la vie champêtre dans la Nièvre.

Une basse-cour pleine de fumier où grouillent tous les animaux immondes d'une bonne exploitation. Une habitalion parquetée en terre battue, la nécessité de porter des sabots pour |iouvoir sortir, le soin de la volaille, l'aspect des valets de charrue, le bêlement démoulons ci'asseux, la conversation de paysans brutaux et envieux, les soirées d'hiver dans la solitude, le salon dans la cheminée de la cuisine, le jambon pendu au mauleau; le lard cuisant dans la marmite. Tout cela a bien vite désenchanté la belle Léda.

(^'est alors qu'elle a rencontré ce farouche Hector... ce Nemrod à piston...

Si brute qu'il soit, il a encore une sorte del ingage, une sorte de tournure, une sorte de manière, qui, dans son abandon, ont permis à Léda fcar elle s'appelle Léda) d'eu faire un héros à la Maupral.... et notre Parisienne a eu son Hector, juste au moment où elle perdailles vertus d'Audromaque.

JULIE

— Cela doit vous lassui-or du moins sur les entreprises de voire ''""— Ah. iKirdicu ! ce n'est pas lui qui me gêne, et sans l'arrivée de

■ -1:hampmortain, un liomme marié, dit le colonel en observant

"li^C'o'it (lu'il est bavard en diable, dit Frédéric embarrassé.

— El M'"' de Champmorlain est curieuse, cl se sert admirablement de loniîues-vues.

— Colonel, je vous jure sur l'iionneur... .

— Pardonne/,-moi celle plaisanterie... Je ne veux pas s.mvoii es .d)stafles(|uis'opposentàvospoursuilesamoureuses...Amoins(iueiies

ne se trouvent dans ce chàleau là-bas, à droite, sur la colline même

^"Ji^'llfriii Brias en haussant les épaules... Non. C'est le chàleau de

■ °^ Duni'arquis de Monlédain, dit le colonel, celui quia suivi en amateur, il y a quelque dix ans, la campagne de Constanline .

— Lui-même. Vous le connaissez? .

— 11 a été blessé près de moi après m'avoir rendu le service de mu débarrasser d'un .\rabe qui me tenait au bout de son pistolet...

El qu'esl-il devenu depuis ce temps?

— lîien il a fait comme avant : il a entretenu des actrices, donne des fctes fait courir des chevaux, introduit le lansquenet, couru les iM'iN enlevé deux ambassadrices, tué trois ou quatre hommes en duel, et avec toutes ces excellentes recommandations, il s est pie:enle a la (lépulalion Tannée dernière. .

M. de Monlaleu a été indigné, et dans une séance prepai atone, il a inipilovablement raconté rhistoirexles rares mentes de M. Arlliur de Monléclain, et l'a fait repousser à tout jamais. Or donc ils sont ennemis mortels. , „

— Il a, je crois, d'immenses propriétés dans ce pajs.'...

— Oui.

— Il V demeure ?

— Non.

— Et qu'e.st-il venu y taire? ., . , •, •

— Uion, car il a été de même repoussé aux élections du conseil -,enéral, toui'ours grâce au vieux marquis. . n-

Tour le moment il chasse en forêt avec Hector et son fermier oricord, un autre Nemrod delà force du jeune et terrible Monlaleu.

— Ah! dit le colonel en attachant un regard curieux sur .M. de lîrias; et quel est ce Bricord?

— Eh' pardieul le fermier, le mari de cette Leda parisienne.

— En vérité , dit le colonel d'une voix altérée, ce malheureux bricord est la viclime de ce goujat de Monlaleu. ,. , „ . ,, „

— Le connaissez-vous aussi ? dit Brias, interdit de 1 accent de colère et de menace avec lequel le colonel avait prononcé ces dernières

paro e^.^^^ cliez lui que je vais, Brias, et je jure Dieu que je ne laisserai pas ce brave garçon rosier plus longtemps la dupe d une temme indigne et d'un niainint ! ....

— Colonel, colonel, colonel, dit Brias en élevant la voix je vciis ai Offert l'hospitalité, vous l'avez acceptée, vous avez voulu des rcnseicnements sur le pays, je vous en ai donné, pour que vous en tissiez votre profit ; mais tout ce qui a été dit ici doit y mourir... sans cela, colonel... . , T, •„ o

— Vous vous couperez la gorge avec moi, n est-ce pas, Biias .'

— C'est étonnant que vous qui êtes diplomate vous ayez un goût si prononcé pour les moyens extrêmes. , ,. . „ . „,,„ f,:^

C'est encore ma faut* si je suis oblige dy recourir celle to s. Cela lient à mon trop de conlianee. Si j'étais resté ferme, mure, cadenassé comme vous , je ne serais pas obligé de vous demander votre discrétion à la pointe de l'epée. ,,„„;,<>

— Êles-vous sur que ce soit un bon moyen de I obtenir .'...

— J'en doute, vous êtes brave et adroit. Mais si je vous tue, je suis srtr que vous ne parlerez pas ; si vous me tuez , personne ne pourra m'en vouloir d'une indiscrétion que j'aurai payée de ma vie.

— Eh bien! Brias.. .je me tairai... Maisétes-vous biensûr dcccque

— Ma foi, c'est ce butor d'Hector qui me l'a conte. Mais vous, quel intérêt si pressant prenez-vous donc à ce Bricord, pour vouloir lui dire celle désagréable vérité?...

Le colonel se lui. .,

— Or çà, mon hôte, dit Brias avec gaieté, savcz-vous que vous êtes ici dans le chàleau de mes ancêtres? savez -vous que du haut de ces murailles d'où je vous ai invité à déjeuner, l'un de mes nobles aïeux n'eût pas manqué de vous interdire le passage, jusqu'à ce que vous eussiez répondu à ses questions, si même on ne vous eOt lait payer le droit d'enirer dans cette vallée, dont je viens de vous dévoiler les mystères... si même encore on ne vous eitt dévalise, tandis que je vous héberge. . ,,. ,, . i-

Ah I c'était le bon temps : cela valait la peine d elre noble e 1 .ivoir un ihSteau-fort ; on pillait, envolait, on ne payait pas ses délies, cl l'on mettait à la torture les gens qui ne voulaient pas parler...

— Vous n'aurez pas besoin d'en arriver là pour apprendre ce que vous désirez savoir... Je viens voir Bricord...

— Vous? i:h ! qu'y a-t-il de commun entre vous et ce brave paysan?

— Savez-vous mou histoire, Brias?

— Oui je sais que vous êtes arrivé à quinze ans en Afrique, vers 1830- que vous V êtes entré comme trompette dans un régiment de chasseurs- qu'à dix-huit ans vous étiez maréchal des logis, a dix-ncnf décoré à' vingt an= sous-lieutenant, à vingt-quatre ans capitaine et oflicier'de la Légion d'honneur , et que maintenant vous êtes commandeur et colonel à trente ans.

Je crois ei je sais que vous êtes de ceux donton fait des généraux et des maréchaux.

— Je l'espéie dit froidement le colonel ; mais vous ne savez pas que cette brillanie fortune a clé trois fois sur le point d'éir.' inlerronquic.-.

Une premi.'ie fois à Mascara, où j'étais tombe sous deux coups de feu au milieu d'un groupe d'Ar.ibes qui s'apiuetaient à me couper la tété, lorsqu'un brave soldat les chargea seul, me dégagea et m emporia à l'ambulance. ^ - ,-

I a seconde fois, c'était à la retraite de Constantine. Nous n avions plus de chevaux, et j'avais à la jambe une blessure (jui m'empêchait de marcher. Ce même soldat me prit sur ses épaules et me porta durant sept heures, ce qui ne l'empêchait pas de si; batire, vu que nous étions tout à fait à l'arriére-garde; seulement je lui déchirais ses cartouches, parce qu'il avait eu la mâchoire fracassée par une balle.

Ce soldat, Brias, c'était Bricord.

La troisième fois, je vous l'ai dit, cest Monléclain qui me sauva.

— De par tous les diables ! dit Brias, ce Bricord est un galant homme, et la première fois que je rencontre ce rustre de Monlaleu, je lui cherche querelle, et je le lue comme un louvard.

— Croyez-vous que ce soit un bon moyen d arranger vos affaires vis-à-vis du ministre? , . ,. . .

— \u diable le ministre, et surtout mes dettes ! mais, dites-moi, sir Thomas Bien... comment se fait-il qu'avec de pareilles disposilions ce Bricord ait quitté le service pour venir... Helas ! helas !

— A mon tour, je vais vous dire un secret que je confie a votre honneur. ... . . , . , ,

Ce farçon si brave, si intelligent, qui, je le sais, gère admirablement sa ferme , et qui a plus de bon sens à lui tout seul que vous et moi... ce pauvre garçon n'a jamais pu apprendre m a lire m a écrire.

le l'ii prié , je lui ai ordonné, je lui ai montre l'exemple de ses camarades, le mien; mais im|)0ssible d'y parvenir. Il y avait entre celle intelligence et la plus vulgaire instruction une barrière insurmontable. Il a voulu en essayer... il a failli devenir fou.

\lors voyant qu'il n'arriverait jamais à rien, il a quitte le service, et c'est à m'a recommandation que Monléclain l'a mis à la lete de l'une de ses fermes.

— Vous n'avez pas vu Monléclain à Pans ?

— Non on m'a dit à son bùtel qu'il était à Londres.

— C'est possible; car il n'est arrivé (pie depuis quinze jours. Mais ce qui me semble étourdissant, c'est que votre Bricord, avec sa primitive ignorance, se soit amouraché d'une drùlesse qui ne rêvait que romans et poésies. ,. . ,.,

— C'est qu'il adore précisément ces dieux inconnus qu il ne peut aborder ■ c'est qu'il est tellement honteux de son ignorance qu'il est capable de ne pas l'avoir avouée à sa femme; c'est que Monléclain ne la connaît pas, et que le brave homme ne me pardonnerait pas de vous l'avoir révélée.

— Il lui a pourtant fallu sisiier son acte de mariage...

— Pour cela il a pu le faire : je lui ai enseigné à écrire son nom ; l'y ai mis deux mois de patience. Il l'écrit, mais il serait incapable de

le lire.

— C'est singulier, dit Brias d'un ton insoucieux. Lt vous vcpezeii passant faire une visite à votre sauveur? . .

— En me quittant, il m'a fait promettre que si je me trouvais jamais dans ce pays, j'irais le voir. Je suis venu exprés pour tenir ma promesse. - . , , .

— Sans autre but? dit Brias en examinant le colonel.

— Sans autre but , répondit froidement celui-ci.

— Vous atieud-on chez Bricord?

— F.h bien ! je dîne aujourd'hui chez M™' Amah ; Monléclain y ser.i . . Probablement, Champmorlain y viendra, et peut-être même le sanglier Monlaleu.

Voulez-vous que je vous présente?

— .\ l'improviste?

— Un homme comme vous, colonel I on me remerciera ; vous n êtes pas seulement le lion du désert, mais encore le lion de l'année, c està-dire l'homme à la mode. , , „ , i i r ,

Venez, et je vous devrai de pouvoir baiser les belles mains de la bel..,

Léona.

Le colonel accepta. , . , r. • ,-,

Un homme d'un caraclêro moins léger que celui de Brias se lut

étonné de ce consentement de la part d'un homme aussi retenu qc

le colonel, surtout s'il eût rcuuuqué le sourire railleur qui lui

éch'.ppa.

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