LE MARI DE LA LIONNE
Entrons maintenant dans le cliàteau de style renaissance que Brias avait désigné au colonel Thomas Rien comme étant la demeure de M""° Léona Amab.
Franchissons une grille magnifique, suivons une large allée d'ormes, arrivons à un cliàteau couvert des plus capricieuses sculptures, conservées ou restaurées avec un soin qui donnait à ce vieux bâtiment l'apparence d'une oeuvre sortie la veille du ciseau du sculpteur, quoiqu'il eùl conservé celte brune couleur qui est la touc lie souveraine que le temps, ce grand artiste, donne seul aux monuments.
Montons les degrés de marbre d'un riche perron, traversons un vaste vestibule à plafond cintré, et entrons dans une splendide salle à manger, ornée de riches dressoirs couverts de superbes argenteries.
La table était servie, deux couverts étaient placés en face l'un de l'autre.
Victor Amab était seul et se jiromenait d'un air soucieux, pendant qu'un grand laquais en costume du matin allait et venait en continuant à préparer le service :
Victor Amab n'était déjà plus le jeune homme ambitieux et fier qui avait commencé sa carrière d'une façon si éclatante.
Quelques années avaient suffl à jeter sur son front, devenu presque chauve, les traces d'une pensée dévorante. Des rides prématurées disaient que le chagrin avait éprouvé sa jeunesse, et quelque chose de sombre et d'inquiet perçait dans son regard, et montrait que la confiance avait disparu de son âme.
Après s'être ainsi promené pendant quelques minutes, il s'adressa au domestique.
— François, lui dit-il, a-t-on averti Madame que le déjeuner était servi ?
— On a sonné le déjeuner, et Madame ne veut pas qu on 1 avertisse autrement...
Amab poussa un profond soupir.
C'eût été beaucoup pour une si légère attente, mais il y avait dans ce soupir tout un arriéré de griefs et de colères longtemps amassés.
Cependant, il continua sa promenade, et finit par s'arrêter à la porte ouverte sur le parc.
Il se trouvait en face du château de M. de Montaleu. Ses yeux semblèrent d'abord l'éviter; mais enfin, ramené comme par un attrait invincible vers cette demeure, son regard y demeura fixé. Que de regrets, que de reflexions désolées dans ce regard attaché sur cette maison loinlaine !
« Là, disait ce regard mélancolique, habitent la grâce, 1 innocence, » le calme, la bienveillance, le dévouement et toutes ces aimables » vertus que j'ai méconnues... Ici au contraire... »
Amab eut peur du retour qu'il faisait sur sa propre maison et se détourna brusquement.
Peu d'hommes ont le courage de regarder en face le malheur qu'ils se sontl'.iit. Mais ce malheur devait lui revenir par mille petits traits insupportables.
En effet, il vit le domestique qui le considérait en ricanant.
— Les journaux et les lettres doivent être arrivés, (it Amab d'un ton sec, allez me les chercher.
— On les a montés chez Madame.
— C'est bien, dit Amab avec humeur, allez.
Le domesiique sortit, et Amab laissa échapper un murmure sourd, mais terrible.
Ses mains crispées se fermèrent avec violence.
Il reprit sa promenade, mais elle fut plus agitée, plus active.
Quelques minutes se passèrent encore, le domestique reparut, prit l'un des couverts, le posa sur un plateau avec tout ce qu'il fallait pour un autre service.
— Que faites-vous là? demanda Amab.
— Madame déjeune chez elle , répondit le laquais en emportant le tout.
La patience d'Aniab était à bout.
Il sonna avec fureur, mais on ne vint pas; il sonna de nouveau, on ne vint pas encore; enfin, il se pendit à la sonnette.
Le domestique arriva de cet air insolent que prend tout laquais qui a une bonne raison à donner à celui qui va le gronder.
— Ne m'entendez-vous pas? lui dit Amab avec colère:
— Je portais le déjeuner de madame... je ne puis pas être en haut et en bas.
— Où est Louis?
— Madame l'a envoyé en commission; voilà une heure qu'il est parti à cheval.
Qij gg^ Pierre?
— Madame l'a donné toute la journée au jardinier pour l'aider à faire les corbeilles des salons.
— Servez-moi.
— Madame vient de me dire d'aller jusqu'à la ferme de Bricord , pour lui marcliander le petit poney qu'il a élevé.
— C'est l'afl'aire du cocher.
— Madame sort en foret après déjeuner, et le cocher n'a pas le temps
— Cela devient plaisant! dit Amab en serrant les dents. Sortez.
Il se mit à table, mangea à peine en se servant lui-même; puis, lorsqu'il eut achevé, il quitta la salle à manger et prit le grand escalier d'un air résolu.
Arrivé au premier, en face de l'appartement de Léona , il parut vouloir entrer, mais il s'arrêta à l'instant; il hésita, et, soit faiblesse, soit appréhension de la colère qui l'agitait, il monta jusqu'au second et entra dans un vaste atelier, où il se jeta sur un divan.
Une fois seul , Amab laissa un libre cours à la fureur qu'il avait contenue à grand'peine. De sourdes exclamations s'échappaient de sa poitrine.
— Oh 1 misérable ! misérable ! s'écria-t-il enfin en pressant sa tête avec désespoir. 11 faut que cela finisse, il le tant !
Pour la vingtième fois, Amab se mettait ainsi en face d'une grande résolution ; la vie qu'on lui laisaillui était insupportable, et il voulait enfin en changer.
Au moment où il prononçait ce mot : Il le fautl la porte de son atelier s'ouvrit, et Léona parut dans la plus élégante parure, toujours belle, toujours jeune et fière, imposante, magnifique.
Elle tenait à la main les journaux et les lettres du jour.
— En vérité, Victor, lui dit-elle en entrantde l'air le plus gracieux, vous n'êtes guère aimable; on se mourrait chez soi, que vous ne daigneriez pas 'descendre ou monter quelques marches pour venir vous informer des nouvelles de ceux qui souffrent.
— Vous me permellrez, Léona, reprit Victor amèrement, de ne pas accepter ce reproche ; vous m'avez assez souvent averti que l'entrée de votre appartement m'était interdite, jusqu'au moment où il vous plaisait d'en sortir.
— Comment, Monsieur, dit Léona tristement, une discussion pour un reproche qu'autrefois vous eussiez trouvé aimable ? Vous avez de l'humeur, je me retire.
— Pas encore, repartit Amab vivement; nous avons à parler sérieusement ensemble.
— Au fait, reprit Léona, vous m'y faites penser; voici quelques lettres qui vous concernent, et auxquelles je vous prie de vouloir bien répondre, car je ne suis pas habituée à de pareilles réclamations.
— Quelles sont ces lettres? dit Amab , qui les reçut des mains de Léona, et qui les lut pendant que celle-ci se promenait dans l'atelier, en examinant quelques esquisses commencées par son mari.
Les lettres qu'Amab parcourut rapidement n'étaient pas de nature à calmer son irritation ; c'étaient des demandes d'argent venues de ses fournisseurs de Paris, presque toutes fort sèches, quelques-unes de ce style insolent qui annonce que la patience des marchands a été poussée au delà de son extrême limite.
Amab les jeta avec humeur sur une table et s'écria :
— Eh bieni qu'ils saisissent, qu'ils vendent; j'aime mieux cela que d'être en butte à ces incessantes persécutions.
— Prenez garde 1 fit Léona tranquillement, ce sera une esclandre bien fâcheuse pour vous, et dont, pour ma part, je n'accepterai jamais la honte.
— Léoija, lui dit Amab, il me semble que vous pourriez me l'épargner. Grâce à votre contrat de mariage, votre fortune particulière est à l'abri de toute poursuite.
— Ne trouvez- vous pas que j'ai bien fait?
— Je ne blâme pas ce que j'ai accepté , reprit sèchement Amab ; mais enfin, vous pouviez, dans celte circonstance, venir à mon aide; car, ajouta-t-il avec un tremblement nerveux, et en reprenant les lettres qu'il venait de jeter sur la lable, voici un compte de bijoutier, et je ne porte pas de diamants.
— Oui, dit Léona, ce sont ceux que vous m'avez donnes à ma fête; la monture en est d'un goût exquis.
— Cet autre compte ,' reprit Amab, est celui du carrossier ; voilà aussi celui du marchand de chevaux.
Vous avez désiré avoir une voiture pour votre usage personnel ; j'ai fait ces achats pour vous seulement.
Enfin, dit Amab avec plus d'humeur, voici un mémoire d'orfèvrerie, qui doit au moins nous concerner tous les deux?
— C'est possible, fi! Léona en prenant le mémoire; voyons... Elle lut la lettre et la passa à Amab en lui disant :
— Vous n'avez pas lu jusqu'au bout, ce marchand ne vous réclame pas le montant tout entier de sa fourniture, vous voyez qu'il dit avoir reçu la moitié de la somme qui lui est due, la fourniture a été faite au mois de février de l'année dernière, et dos le mois d'avril j'avais payé la partie de ce mémoire qui me concerne.
Amab poussa un soupir furieux... Léona continua :
— Vous vouliez me parler sérieusement, Victor, eh bien, moi aussi, je le voulais ; mais en vérité, vous m'avez fait tellement redouter toute explication entre nous par vos colères, que j'hésilemême à vous donner de bons avis.
Croyez-vous que je ne souffre pas cruellement de vous voir marcher ainsi à votre ruine et à la mienne? car si vous me méconnaissez assez pour croire que je vous laisserai dans l'embarras, moi j'esiime trop l'honneur du nom dont j'ai fait le mien pour ne pas venir à votre aide.
Vous manquez d'ordre et de prévoyance.
— Il me semble cependant, dit Amab, que mes dépenses person-
JULIE
nelles entrent pour bien peu dans les sommes folles qui sont dévorées dans celte maison. -, ia„„„
— Je ne veux pas m'irriter du ton dont vous me parlez, reprit T.eona avec un calme dédaigneux, vous souflVe/. et j'.i pitié de ceux qui soufrent Vous vous plaignez des sommes folles dévorées dans celte maison 'n'a-l-il pas été convenu enire nous que nos dépenses seraient llxéés à un cliiifre précis? de ce chiffre, j'en prends une part, et vous l'autre • vous ai-ie jamais demandé rien au delà de ce qui eiaii convenu? est-ce ma faute, si, en dehors de cette dépense fixe, vos caprices vous font semer l'argent avec une imprudence incroyable?
Pourquoi ces diamants à ma fête? lesai-je demandes? pourquoi cette voiture lorsque nous en avions déjà une? pourquoi ce service d argenterie auquel vous teniez tant? c'est que vous avez vu votre camarade L"* donner des diamants à sa femme ; celte voiture, vous 1 avez voulue uarce que G"* en a deux ; c'est en revenant de dîner chez 1 un de vos amis que vous m'avez tourmentée jusqu'à ce que j aie couheiiti à la folle dépense de ce service d'argenterie. • . f ■
— V\i ' mon Dieu , repartit Amab , ne m avez-vous pas vingt lois parlé des diamants de M-°= L*'"? N'êtes-vous pas rentrée malade d une course en fiacre, parce que je m'étais, par hasard, servi de votre
^"Enfin vous avez si amèrement critiqué la mesquinerie de notre service que j'ai voulu satisfaire U vos désirs, et non pas à mes caprices, comme vous dites. Et la reconnaissance que vous en avez me pave bien des tourments que me donne mon envie de vous plaire.
— Des reiirùches, fit Léona. je m'y attendais. Mais diles-moi, monsieur, n'esi-il pas tout simple qu'une femme désire tout ce qui peut élever sa position aux yeux du monde? .
— J'ai desiié ce que je voyais à d'autres qui, à mes yeux, ont moins détalent et de valeur que vous. Ce qu'ils faisaient pour leurs lemmes, i'ai cru que vous pourriez le faire pour la votre, et lorsque je vous vovais me solliciter si vivement de l'accepter, n'ai -je pas dû croire que vous n'alliez pas au-dessus rie vos ressources? Me suis -je
"uàmour",' oui, monsieur, l'amour qui m'a fait vous sacrifier ma liberté, m'aurait-il abusée?... .
N'avez-vous pas tout le talent que je vous croyais... dois-jereconnaitre que vingt artistes dont vous parlez avec dédain ont plus de sucers, de popularité, de valeur que vous ?...
Tout mon cœur se refuse à se l'avouer; mais enUn, si les preuves arrivent, je m'y soumettrai... il le faudra bien... , ,. , ,
Rien ne peut rendre le supplice d'Amab à ces paroles dites du ton le plus doux et le plus sérieux. L'orgueil blessé dans ses libres les plus sensibles, la conviction profonde qu'on est le jouet d'une asluce supérieure sans qu'on puisse la saisir nulle part, torturaient Amab.
— Vous avez raison, dit-il, les dents serrées. Je n'ai quun médiocre talent... un talent qui ne peut sufûre aux dépenses d'une maison comme la votre. , .. ^ . . ^
— Nous la réduirons quand vous voudrez, reprit Leona ; mais en attendant, il faut répondre aux gens qui ne sont pas payés.
— Je n'ai point d'argent et je ne sais où en trouver.
Ces quatre tableaux commencés et qui peuvent êlre finis en quinze jours si vous y travaillez avec ardeur, sont une ressource.
— Ils sont vendus... et s'il faut tout vous dire, j'en ai touché le prix
— C'est fâcheux, car je crois que M. de Charapmortain vous les eût achetés à un prix qui vous eût vile débarrassé de ces criailleries qui vous empêchent de vous livrer à vos travaux.
— .M de Champmortain, dit Amab d'un ton sombre, il me semble que ce n'est pas là un homme amiuel vous puissiez me conseiller d'avoir recours. . ,. .
— Je conçois votre juste susceptibilité, monsieur.
En arrivant dans ce pavs, j'ai été faire une visite a M-"" de Champmortain, et cette visite, elle ne me l'a pas rendue.
Dans quelques jours ils donnent une fête, et tout le monde est invité à dix lieues à la ronde, excepté vous : c'est une insulte que je dois supporter. , .,,,.,,.
— El qui ne vous empêche pas de recevoir M. de Champmortain.
— Le temps de ma fierté est passé, Victor, je suis votre femme. Je ne veux pas, je ne puis pas vous brouiller avec un homme qui est de ceux qui font et défont les réputations. ,. . . , , .. ,
D'ailleurs, M. de Champmortain est indigne de la conduite de sa famille à votre égard... . >• -.
— V mon égard, murmura sourdement Amab qui subissait une exclusion qu'il avait le droit de croire ne pas lui cire personnelle. Toujours moi.
Léona n'entendit pas ou ne voulut pas entendre ce murmure, et continua : . ■.. , 1,
11 me semble, en tous cas, que pour avoir ele polie envers un homme de bonne compagnie, je vous ai mis à même d'eviiiT des procédures Scan laleuses. M. de Champmortain est amoureux de ces tableaux : vendez-les-lui.
— Je vous ai déjà dit que le prix m en a ele paye d avance.
— Avez-vous donc une époque précise pour les livrer à 1 acheteur?
— Oui, dès qu'ils seront finis.
— En ce cas, ils peuvent ne pas l'être d'ici à six mois. Vous en referez d'autres.
— .Mais je ne puis les jeter à la tête de M. de Charapmortain après les lui avoir refusés plusieurs fois.
— M. de Champmortain vient diner ici aujourd'hui même. Il sera facile de l'amener à vous en parler. .
— CommentI M. de Champmortain dîne ici... encore aujourd hui... Mais c'est bien souvent. .....
— Il ne viendra pas, repartit froidement Léona. Je vais lui écrire qu'une indisposition uravevous empêche de le recevoir.
J'en écrirai autant à messieurs de Brias, Monlaleu et Jlonleclain; car je suppose que ce n'est pas M. de ChampmortaiQ que vous voulez exclure précisément?
— Mon Dieu! Léona, je ne veux exclure personne; mais moins d'assiduité de la part de M. de Cliampmortain serait plus convenable.
— Vous êtes jaloux? dit Léona.
Amab ne répondit pas.
— Répondez franchement : étes-vous jaloux?
— Je ne vous sou|içoiine pas assurément... ; mais la médisance... peut chercher à présenter des rapports d'amitié sous un jour défavorable. ,v. r. -v 1
— 0 mon Dieu! murmura Léona , en être réduite la! Déjà les soupçons, et bientôt la ruine.
11 suffit, monsieur, je ne recevrai personne, je ne sortirai pas; ces promenades qui étaient ma seule consolation, j'y renoncerai... on pourrait croire...
— Mais je ne dis pasiîela... Gt Amab avec impatience , je fais une observation, ce n'est pas pour que vous en preniez acte pour vous dire tvrannisée.
— Ai-je prononcé un mol qui ressemble à une plainte ?
Amab avait tardé tonte sa colère; mais par un singulier hasard ou une admirable" adresse, Léona avait mis une barrière à toutes les issues par où elle pouvait s'échapper.
Il resta un moment silencieux, et finit par s'écrier :
— 'Tenez, Leona, je ne suis pas content.
— Croyez-vous que j'aie la joie au cœur?
— Léona, vous ne m'aimez plus...
— Que ne dites-vous que je ne vous ai jamais aimé?
— C'est peut-être vrai.
— Courage, monsieur continuez...
— Mais enfin, je souffre, vous le voyez; je suis dans une position fâcheuse, et au lieu de me conseiller, de ra'encourager, vous me faites des scènes.
Monsieur, dit Léona en se levant, quand la raison vous sera revenue, quand vous serez plus calme, je reviendrai.
— Allons! voilà que je suis fou, à présent... Où allez-vous, Léona?...
— Chez moi...
— Pourquoi prenez-vous ces lettres?
— Pour répondre à vos créanciers, pour les calmer, pour obtenir du temps et trouver celui de les payer en engageant quelque propriété.
— Mais je ne le veux pas, dit Amab confus; je paierai... j écrirai... Léona haussa les épaules.
— Certainement, reprit Amab avec hauteur , et le prix de ces tableaux suffit...
— 11 vous a été pavé.
— Je suivrai le conseil que vous m'avez donné, je les vendrai.
— Où cela?
— .\ Paris.
— Où ceux qui vous les ont commandés les trouveront peut-être chez celui qui vous les achètera... Ce serait possible dans ce pays... où ils resteraient enfouis dans le château de l'acquéreur... Mais vous ne voulez plus voir l'homme qui seul pourrait vous sauver...
A ce moment, Amab eut un de ces mots funestes qui discnl la honteuse transaction que fait le cn^ur avec la nécessité. 11 se tourna vers Léona et lui dit :
— Léona, m'aimez-vous?
— Ali I Victor, Victor, est-ce à vous à en douter?
— Quand on aime on a peur...
— Ah I dit Léona, vous ne m'aimez plus assez pour être jaloux.
— Moi... ! s'écria Amab, oh! Léona, Leona, lu sais si ma vie est à toi... Est-ce qu'il est possible de ne pas t'aimer... Mais toi... loi...
— Moi, oui, je vous aime... et j'ai grand tort, car vous me soupçonnez...
— Non, non, Léona, je suivrai tes conseils....
Je donnerai ces labbaux à .M. de Champmortain, car vous m'aimez, n'est-ce pas?... Il vient, eh bien, tant mieux : nous finirons celte affaire aujourd'hui niêine.
— A la bonne heure, vous voilà raisonnable... cl je vais vous tenir compagnie.
— Non... je ne le veux pas....
Vous êtes souffrante, allez, faites voire promenade; je travaillerai avec d'autant plus de courage que je saurai que vous prenez quelque distraction.
JULIE
— En ce cns, à bienlût.
Léona niiilla son mari. ., , , .^ ,
Comme elle allait monter en voiture, sa Gdele cliambrière, la prétendue souidc-muelte, qui ne l'avait pas quittée, lui présenta une ombrelle.
— Kh bien, le dîner tient-il ?
— Je viens de faire acheter à AI. de Champmorlaiii ses grandes
entrées. ., . r ■ ..
— Pour excuser les petites. Et monsieur est-il toujours turieux .' Léona eut un sourire de pitié méprisante.
— Non, dit-elle, le pauvre homme n'en peut plus !
Léona avait raison, quelques années lui avaient suffi pour briser cette nature ardente, tenace, vigoureuse. , , ,.
File avait abaissé son ambition des hauteurs de la gloire aux petitesses de la spéculation; elle avait fatigue son énergie en lui faisant poursuivre comme but la richesse et le repos qu'il ne devait jamais atteindre, car, ?râce au luxe de la maison, le besoin renaissait après les elfurlsles'plus persévérants. ,.,.,„,., j
Elle avait fait pis, elle avait use la probité de l'artiste dans celte lutle incessante, elle l'avait poussé au milieu d'un dédale d'affaires douteuses qu'on pardonne quelquefois au talent , mais qui entraînent à leur suite les tracas, les soucis, et surtout le mécontentement de soi-même ; elle avait tout fatigué, tout flétri, dans son esprit et dans son cœur. . , , .. ,, ...
Une seule chose avait survécu, chez Amab, a cette dégradation insensible... c'était cet amour du beau qui était loul son génie.
Mais ce culte, il avait fallu y renoncer, car Amab n'avait pas eu le courage de chasser les vendeurs du temple; il voyait avec desespoir s'éniièiter son talent en productions qu'il n'estimait pas, alors même qu'on les lui payait richement.
Au lieu d'être un de ces hommes sur lesquels tout un pays a les yeux fixés, dans l'attente d'une de ses œuvres, il était un de ces artistes à la mode, qui sont cotés à haut prix, mais dont on brocante la réputation. iVinsi, le seul sentiment qui lui restât de celte forte nature d'artiste, était pour lui un malheur et presque un remords.
11 resta seul à travailler; mais cette apparente réconciliation n avait pas redonné au cœur celte énergie qu'il puise dans une nouvelle
confiance. . ., i • , i* j
Amab n'avait pas dit tout ce qui murmurait en lui de colère, de soupçons de désespoir. Parmi les douleurs dont il souffrait le plus cruellement, était l'exclusion dont il avait été frappé ù son arrivée
dans ce iiays. , , ,,. i. . - -i
Il ne doutait pas que M. de Montaleu n en fût I auteur ; mais il n'avait plus assez d'énergie ponriuien demander compte, et il subissait avec une colère impuissante la déconsidération qu'avait jetée sur lui son mariage avec une femme trop célèbre, sans savoir qu il y a des hommes dont le nom peut couvrir toutes les fautes passées d'une femme quand ils savent la forcer à être digne de ce nom.
m. — DEUX MÉNAGES At3 CHATEAU.
C'était dans un salon à boiseries vert d'eau, avec des oiseaux fantastiques, un meuble contourné, blanc et or, et des tentures vertes et roses
M. de Rudesgens, enveloppé dans une robe de chambre de calemande, étoffe à raies, dont on ne retrouverait peut-être pas un autre échantillon dans toute la Fiance, était renversé dans une bergère; armé d un peigne pliant, il ramenait avec soin sur le sommet de sa tête les rares che\eux gris échappés aux ouragans de ses brûlantes passions. Il semblait ne pas entendre la conversation plus qu'animée qui avait lieu entre son auguste épouse et son gendre M. de Champmortain.
M"» de Rudesgens, une Quotidienne, à la main, des lunettes sur le nez, et droite sur sa chaise, avait les traits convulsivement hérissés. „ .....
Champmortain, un homme de quarante ans, d un grand air et d une grande tournure, allait et venait avec une impatience mal contenue, tandis que la belle et blonde Sylvie, sa femme, ne quittait pas des yeux un métier à broderie, sur lequel elle peignait à l'aiguille de beaux iris placés près d'elle dans un vase de cristal.
— Cela ne sera pas, monsieur, cela ne sera pas, disait M"" de Rudesgens d'une voix sèche et accentuée.
— Et cela sera fort mal fait, madame, lui répondit Champmortain en martelant ses paroles comme venait de le faire sa belle-mère.
— Je n'enverrai point d'invitation à M. et M"'' Amab; libre a vous de voir des cens de celte espèce chez eux ou chez vous, si cela convient à ma fille ; mais ils ne mettront pas les pieds chez moi...
— Je pense que c'est votre avis, Annibal? ajouta-t-elle en se tournant vers son époux. ,
— Hé! hé! dit celui-ci, que l'interpellation arrêta tout court dans son exercice chevelu ; heul ce sont dès voisins.
— Le porcher du bourg est aussi noire voisin ; est-ce que vous 1 invitez? Vous avez de singulières réponses, Annibal.
— Mais, madame, reprit Champmortain, M. Amab est un homme
de la meilleure compagnie, que je renconlre dans tous les salons de Paris... il va chez le roi...
— Quel roi? dit M™» de Rudesgens avec un accent pareil it celui d'un perroquet en fureur.
— Eli! madame, lit Champmortain, allez-vous encore m entreprendre à ce sujet?... Je sais que vous n'avez pas plus voulu reconiiailre Louis-Philippe que monsieur votre père n'a voulu reconnaître Napoléon.
— One voulez-vous dire? s'écria M"" de Rudesgens en arrachant ses lunettes pour darder sur son gendre tout le feu de ses regards... que voulez-vous dire?...
Annibal... c'est une insulle à la mémoire de mon père, mort victime de la tyrannie de Honaparle. Eh bien! Annibal, vous ne répondez pas.
— Heu ! heu ! fit M. de Rudesgens en se grattant légèrement le nez. Je n'ai pas compris que M. de Champmortain ait rien dit de défavorable aux opinions politiques de feu M. Van Marken.
— Je vous en supplie, reprit Champmortain, laissons les rois elles morts en paix. Pour la dernière fois, je vous demande une invitation pour M. et M"" Amab.
— Pour la dernière fois, je vous la refuse.
— En ce cas, madame, dit Champmortain, je vous prie de vouloir bien m'aceorder la faveur d'un entretien particulier.
— - Tant qu'il vous plaira, monsieur, répondit sèchement AI"' de Rudesgens.'
— Vonlez-vous permettre, Sylvie?...
!\ln"' de Champmortain s'inclina et quitta le salon sans prononcer une parole, pendant que Al. de Rudesgens s'approchait de Champmortain et lui disait d'un air léger et sulfisant-.
— Vous n'obtiendrez rien, mon cher; elle n'a jamais pu supporter une jolie femme dans son salon.
— Que parlez-vous de jolie femme ? demanda aigrement M"'» de Rudesgens.
— Vous vous trompez, chère Arthémise, dit M. de Rudesgens alarmé et en prenant un Ion galant, je parlais de vous.
— Je vous suis obligée, reprit amèrement M°"= de Rudesgens. Je vois bien que la M"»" Amab vous tient au cœur... Les hommes n'aiment que les créatures de celle espèce...
— Aladame , dit vivement Champmortain, ménagez vos expressions...
— Champmortain a raison, fit M. de Rudesgens. Que diable ! c'est une fort belle personne...
— Est-ce que vous la connaissez , Annibal? reprit la superbe Arthémise, l'œil en feu.
— Quand je la rencontre je la salue et elle me sourit... Voilà tout, quant à présent, ajoutat-il tout bas à l'oreille de Champmortain, et il sortit en chantonnant un air des Fisitandines.
Champmortain ne put s'empêcher de hausser les épaules, tandis que M"" de Rudesgens murmurait :
— H me trompe, je suis sûre qu'il me trompe.
— - Voyons, bonne maman, dit Champmortain dès qu'il fut seul avec sa belle-mère, causons amicalement.
— Annibal me le paiera, conlinua M"» de Rudesgens sans écouter son gendre.
— M. de Rudesgens n'est pour rien dans tout ceci.
— C'est un libertin, monsieur; oui, le mot n'est pas trop fort, repartit la vieille épouse d'un ton lacrymal ; et lorsque vous voyez tous les chagrins qu'il me cause, vous voulez introduire dans ma maison une femme dont la scandaleuse beauté lui a déjà tourné la lête.
— Si vous redoutez AI""» Amab parce qu'elle est belle, comment se fait-il que vous invitiez M'"'= de Monrion qui est non moins belle?
— Pardon, pardon, mon gendre, AI"»" de Alonrion est une femme que sa vertu met a l'abri d'uîie séduction, tandis que votre M""' Amab aune réputation fort douteuse.
— Fort calomniée, et entre nous, si elle voulait une intrigue, elle aurait, je crois, mieux à choisir que de s'adresser à M. de Rudesgens.
— Et pourquoi s'il vous plaît, repartit vertement AI"' de Rudesgens.
— U a bien, je pense, soixante-dix ou douze ans?
— Qu'il porte mieux qiiecerlainesgensneportent leur quarantaine, dit Arthémise en appliquant sa réponse àson gendre par un mouvement de tête fort significatif.
Champmortain se mordit les lèvres et reprit assez aigrement :
— Je vous réponds que la vertu de M"' Amab restera inabordable aux soixante-douze ans, si bien portés par votre époux...
— 11 a deux cent mille livres de rente, mon gendre, et cette fortune, qui sera un jour la vôtre, est une recommandation puissante auprès de certaines créatures.
Champmortain pâlit, il fut d'autant plus humilié qu'il ne put méconnaître tout à fait la justesse de l'observation. Cependant il se contint et reprit :
— Vous ne voulez pas, bonne maman, dit-il, me réduire à en arriver à des extrémités. Je vous iirie, entendez-moi bien, je vous prie d'inviter M. et Al°'= Amab.
M"' de Rudesgens examina son gendre.
JULIE
— Pardon, monsieur de Cliampmortain , mais celte insislauce pourrait me faire croire que vous-même...
— C'est ainsi? dit Cliampmoriain d'un ton sec. En ce cas, je commence :
« Un jour que j'avais à dîner clicz moi le cardinal de... »
— Monsieur, dit 'M"" de Uudesgens avec épouvante ; encore cette abominable bisloire... et vous osez me la dire en face...
— Et sur mon honneur, je la raconte, je la raconte en plein salon, si vous me refusez encore.
M"" de Rudesgens baissa la léte, poussa trois énormes soupirs :
— Vous n'êtes pas généreux, mon gendre.
— Vous n'êtes pas indulgente , bonne nnman.
— Allons , on invitera ces gens-là.
— Et l'on ne dira lias un mot qui puisse donner à Sylvie des idées qu'elle n'a pas et qu'elle ne doit pas avoir.
— Très-bien. Mais je vous en supplie, que ce soit la dernière fois que j'entends parler de cet affreux souvenir.
— Ce sera la dernière si vous voulez.
Un moment après, Cliampmoriain rejoignait sa femme et son beau-père dans le parc
— Eh bien! s'écria M. de Rudesgens.
— Elle a entendu raison.
— Ainsi, nous triomphons? dit le vieux gentilhomme avec joie.
Un regard iVoid et sévère de sa fille l'arrêta.
— Je veux dire que vous triomphez , reprit M. de Rudesgens.
Un sourire pincé et dédaigneux de M"'= de Champmoitain l'averiit qu'il faisait encore une maladresse.
— Je veux dire que ma femme cède...
— Je vais immédiatement envoyer une lettre, dit Champmorlain.
— J'étais si sûre que vous réussiriez prés de ma mère, que je viens de l'envoyer, reprit Sylvie d'une voix brève et pointue.
— Vous êtes toujours charmante , lui répondit son mari de l'air le plus satisfait.
— Il aurait fallu un mot pour excuser une invitation si tardive, dit M. de Rudesgens.
— M. de Cliampmoriain pourra nous excuser, roparlit Sylvie; car je crois qu'il dine aujourd'hui chez M. Amab.
— Bah!.... fil M. de Rudesgens.
— Oui, dilChainpmorlain négligemment : j'avais oublié devons le dire.
— Vous vous trompez, reprit froidement Sylvie, vous me l'avez dit.
— Moi...
— Oui, vous, monsieur, car vous êtes incapable de manquer aux égards que vous devi-z à mon i)ère et à ma mère, en vous absentant sans nous prévenir. C'est moi qui ai oublié de les avertir.
Ceci lut prononcé d'un ton correct, précis, anguleux, après quoi M""" de Champmorlain se relira.
— D'où diable sait-elle ca? dit Champmorlain ; je suis siir de ne pas lui en avoir parlé.
— Ah 1 reprit M. de Rudesgens, les femmes savent tout... La mienne flairait nue rivale à mille lieues .. Voyez, aujourd'hui même j'ai ;\
îimo de Rudesgens, une Quotidienne i la main. — Page 7.
peine prononcé le nom de M"' Amab, et c'a été presque une scène, il n'y a pas moyen d'avoir une intrigue avec des jalouses comme ça. Tout en écoutant les doléances de son beau-père, Champmorlain avait gagné une petite porte du parc.
— Est-ce que vous sortez ? lui dit M. de Rudesgens.
— Oui, je me sens lourd ; je veux marcher un peu.
— A cheval, à ce qu'il me parait? car j'aperçois votre groom avec des chevaux derrière ce buisson.
— Vraiment? eh bien ! j'en profiterai, et au lieu d'une promenade à (lied, peut-être pousserai-je jusque chez le vicomte Hector de Montaleu que je présente à Léona.
A ce nom, .M. de Uudesgens leva sur son gendre un regard effaré.
— Ce qui fait, continua Cliampmortain , que je ne rentrerai probablement pas avant dîner. Je ne reviendrai que fort tard dans la nuit.
M. de Rudesgens n'avait pas quille son gendre de l'œil.
— Léona, avez-vous dit? Léona! Ah çà !
monsieur de Champmorlain , est-ce que vous tromperiez ma fille ?
— Moi ! tromper ma femme ? fit Cliampmortain d'un air railleur.
Celait à faire aux maris de votre lemps; car, vous me l'avez répété bien des fois, on ne sait plus vivre, on ne trompe plus personne.
— Prenez garde , Champmorlain , dit M. de Rudesgens en reprenant son air conquérant; si celait vrai, si vous trompiez Sylvie, je la vengerais...
— Vous n'aurez pas celte peine.
— N'importe ! prenez garde, fit .M. de Rudesgens avec un air indicible, je vous souffle votre Léona. Hé !
hé!...
Un cri de chat sauvage sortit de derrière la petite porle du parc.
Champmorlain monta à cheval en riant aux éclats , et il. de Rudesgens se trouva face îi face avec son Arlhémise.
Un moment après, Champmorlain, arrêtait le galop rapide de son cheval devant la ferme de Lavordan , dans laquelle un domestique inconnu faisait entrer deux chevaux il'un grand prix.
Champmortain, qui était connaisseur, allait descendre pour s'informer s'ils apparleuaient à Rricord qui taisait le commerce de chevaux, lorsqu'une voilure se montra à l'extrémité de la roule et entra dans la forêt.
Champmorlain reprit aussilol sa course