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IV. — A LA FF.r.ME

Léda venait de rentrer dans la grande salle du rez-ac-chaussée de la ferme, salle que Rricord avait fait planclieier et orner de rideaux de calicoi (l'un rouge éclatant en riionueur de son épouse.

lîrieord était assis drNani une table sur huiuelle èlaientdenx verres et deux bouteilles, dont une déjà vide ; de l'autre cote, se trouvait Aly-

JULIE

Muley, le domestique, ou pluiùt le soldat du colonel Thomas Rien. Lorsque Léda entra, elle était pâle, agitée, tremblante; elle jeta la petite mante de drap dont elle était enveloppée, et probablement elle eût traversé la salle sans s'arrêter, si son mari ne lui eût crié du ton le plus joyeux :

— Eh ! Léda , grande et bonne nouvelle ! mon colonel, le colonel Thomas, vient d'arriver dans le pays ; voilà Aly-Muley, un ancien camarade des spahis, qu'il m'a envoyé en avant avec les portemanteaux.

— Ah! fit Léda d'un air distrait, votre colonel arrive, tant mieux pour vous.

— Et ce qu'il y a de superbe, vois-tu, Léda, c'est qu'il ne vient pas en passant, il vient exprès pour moi, c'est soixante-dix lieues, rien (lue ça, pour le plaisir de

me voir.

Ah! tonnerre, tiens, Aly, rien que pour ce que tu viens de ra'apprendre, je donnerais ma main droite, quoiqu'à vrai dire elle ne me serve pas à grand'chose depuis le coup de sabre qui ra'erapéche d'écrire.

Pendant qu'il parlait, Aly-Muley s'était levé, et, s'adressant à la fermière, il lui avait dit en la saluant avec son verre :

— C'est moins pour boire que pour vous présenter le bonjour.

— Merci , monsieur, fit sèchement Léda.

— La bourgeoise s'est levée les pieds les premiers , à ce qu'il parait, dit Aly en reprenant sa place près de Bricord.

— Elle n'aura pas bien dormi, reprit celui-ci à voix basse, et peut-être a-t-elle mal aux nerfs.

Aly regarda Bricord, fit une grimace expressive et but d'un trait le contenu de soii verre.

Cependant Léda s'était assise dans un coin ; son regard avait quelque chose d'égaré ; tout son corps tremblait.

Son mari , joyeux et fier de l'arrivée de son colonel, ne remarqua point cette agitation et s'approcha d'elle.

— Léda, lui dit-il, j'ai un service à te demander. Le colonel arrive, tu sais qu'il n'y a que la chambre de bien arrangée dans notre maison. Veux-tu

la lui céder pour le peu de temps qu'il va passer ici?

— Ma chambre, fit-elle; vous me demandez ma chambre?

— Oui.

— Oh ! dit-elle en se levant soudainement, celle-là et les autres, >ous pouvez tout prendre...

Aly observait la figure du mari et de la femme, et murmurait :

— Mal aux nerfs... pauvre Bricord!

n-i.. ^^'T*^^ ^""^ ^^ ''^ fâche? est-ce que ça te fait de la peine? reprit ionr^f' f° °"'^' "''^^' P^^ difficile; nous ne couchions pas tous les jou^ aans des ius de plume eu Afrique ; je lui donnerai une chambre.

^ Je vous dis que vous pouvez prendre la mienne, repartit Léda. mnH..-;" '^^ '^^^' 'li'^^'yà Bricord, veux-tu me montrer la chambre de ma^a.Tie pour que j'aille préparer ce qu'il faut? iino hJ' luelque chose à rang.r dans cette chambre, dit Léda, dans une heure elle sera à TOtre disup^iiion.

Aussitôt elle sortit.

— Eh bien I dit Amab. — Pa?e iî

Aly-Muley reprit sa place et se versa un verre de vin. Bricord, mécontent et confus, alla s'asseoir près de lui.

— Elle est malade depuis quelque temps, dit-il , car c'est la meilleure femme, et si instruite, si spirituelle...

— Ça va bien, à ce qu'il parait, les affaires? reprit 4ly, d'un toa criard, la ferme est bonne.

— Cependant, dit Bricord, si cala gênait de quitter sa chambre le colonel ne serait pas mal dans la mienne... '

— ,\li regarda encore Bricord, et repartit:

— Et l'élève des chevaux , ça te réussit-il?

— Léda a quelque chose d'extraordinaire, assurément fit Bricord en se levant... Il faut que je lui parle... AtlenXs un moment.

Il sortit, et Alv- .Muley entendit bientôt frapper à une porte qui ne s'ouvrit pas.

Bricord appela Lcd:j qui ne répondit point.

Il supplia sans plus de succès, parut prêt à se fâcher , puis se radoucit, et finit par obtenir une réponse où Léda le priait de la laisser un moment en repos.

Muley, qui avait attentivement écouté , commença une série , de jurements accompagnes de termes de mépris qui signifiaient en français poli :

« — Imbécile , da- » dais, si j'avais une » femme comme ça, je » lui romprais les » os. »

Bricord rentra pendant ce monologue menaçant.

— Qu'as -tu donc?

iui dit Bricord.

— Rien. Je rêvai.s aux belles juives et aux filles moresques de la rue Bab-Azoun.

— -Ma femme va revenir tout de suite , reprit Bricord avec uii énorme soupir.

Les deux amis su replacèrentchacun d'un côté de la table et gardèrent un moment le silence, Bricord le cœur plein, et tout prêt à confier à son ancien camarade tout ce qu'il éprouvait de chagrin secret, si celui-ci lui eût adressé la moindre question à ce sujet ; Aly-iMuley bien décidé à ne pas dire un mot qui pût amener une pareille confidence.

Tous deux étaient fort embarrassés, mais ils furent tirés de cette

position par l'ariivée d'un nouveau personnage. Le colosse qui entra en ce moment poussa un énorme éclat de rire, et s avança vers la table, en disant :

— Eh ! tonnerre ! j'étais sur de te trouver là, Bricord, le verre à la main , puisque je ne t'avais pas rencontré dans les champs, que je viens de battre de tous les côtés , pour t'annoncer une bonne nou-

Popiuau a éventé hier un sanglier dans le fourré des bois de Louches; Il faut que nous l'ayons demain, si toutefois ton maître veut bien nous permettre de passer dans ses bois; car j'ai entendu dire a Lalouette, mon piqueur, que Montéclain faisait le difficile, et prétendait garder son gibier.

Que diable veut-il en faire, ce Parisien? il n'est pas capable de mettre une balle a trente pas dans la poite de la cathédrale d'Autun.

— Je nai pas entendu dire cela, reprit, Bricord; mais, dans tous les cas, jeu parlerai aujourd'hui à monsieur le marquis. Il a annoncé

JULIE

qu'il passerait par la ferme pour régler qucUiues complcs que nous avons ensenilile. , , .. , .. i •

— Ahl reprit le vicomle Hector de Montaleu, ce doit donc être lai que j'ai vu de loin avec un autre dans la voilure de Brias, qui prenait la rampe de la colline pour venir de ce côté. „ . , . . ,

— Ce doit être le colonel, dit Aly-.Muley; car je 1 ai laisse cliez M. de Brias, qui devait l'accompagner jusqu'ici. .,.,..

— Mon colonel ! mon colonel I s'écria Bricord à ce nom, qui lui lit oublier et l'humeur de Leda et la présence de Montaleu.

Je cours au-devant de lui , ajouta-l-il eu sortant do la chambre , sans égard pour la compagnie d'Aly-Muley ni pour la présence du vicomte. , , ., ,

— Quel est ce colonel? dit Hector reste seul avec Muley.

— C'est mon colonel, répondit celui-ci en rangeant les bouteilles et les verres restés sur la table. . ,

— Et son nom, dit Hector en retenant une bouteille qui n était pas encore vide, et en versant le reste dans un verre , qu'il alla pi-eiidrc sur un bull'et, en homme habitué à agir chez Bricord comme chez luiniènie. ,. . r t

Aly-Muley se redressa , regarda 1 énorme vicomte en lace , et répondit emphatiquement :

— 11 s'appelle le colonel Thomas Bien.

— Voilà un diôle de nom, fil Hector en posant son verre et en tournantsurses talons.sans paraître frappé de l'imporlance du personnage qui venait de lui être annoncé d'une façon si solennelle.

Aussitôt , il quitta la salle basse et monta droit à la chambre ou Léda s'était enfermée et à la porte de laquelle Bricord avait vainement frappé. ^ ,, . ,

La manière dont Hector s'annonça était probablement plus aguabte à la dame que celle dont usaii son mari, car la porte s'ouvrit a 1 instant même et se referma immedialement. . . . . ^

Aly-Mnley monta les deux premières marches qui conduisaient à cette chambre comme quehiirnn qui a envie d'aller écouter ce qui va se dire, mais il redescendit presque aussitôt en secouant la lete, et en murmurant, selon son habitude : , , . ii„

— La femme a mal aux nerfs; il y a la chambre de madame et celle de monsieur ; et la chambre de madame, qui ne s'ouvre pas pour monsieur, s'ouvre pour un autre quand le in.iri n'y est pas. Il y aurait ici de quoi apprendre, mais je n'ai pas d'ordre... ,

Il tira un briquet et de l'amadou de sa poclie, alluma sa pipe qu U avait bourrée pendant que Montaleu parlait à Bricord, et s en alla iiu côté des écuries voir si Mogador et Penny ne manquaient de rien.

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