‹ Ouvrés illustréesChapitre 29 sur 157 · V. — CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

V. — CONVERSATIONS

Si Aly-Muley eiU été moins discret, il eût pu entendre le dialogue suivant vivement échangé entre le grand Hector et la belle Léda :

— Je vous ai attendu'deux heures a la Charbonnière, dit celle-ci. — - Que voulez-vous? répondit négligemment Hector, j'ai été ariele

par Lalouette... à propos d'un sanglier...

— Pour lequel vous m'avez oubliée.

— Vous voyez bien que non, répliqua brutalement Hector, puisque

ie suis venu. . , . ,

Et vous pouvez vous en retourner, repartit Leda ; car voici mon

mari qui revient. .

Hector descendit; il rentra dans la salle basse au moment ou Brias V pénétrait du dehors, accompagné du colonel et d'un homme jeune encore, d'une lière beauté, d'une taille élevée et d'une rare distinction, c'était Montéclain. . , „ „ . , ,i . ,

— Ah I s'écria Brias, voici le roi des forêts, Hector de Montaleu que je vous présente, colonel. — M. le colonel Thomas Bien, un de mes bons amis, que je vous présente à son tour, vicomle.

Le colonel salua froidement Hector après l'avoir examine d un ren-ard assez dédaigneux. Heclor, de son côté, fit à peine une inclination siiflisaiile, et ces'deiix hommes se diient chacun à part soi : « Voihl un rustre à qui je donnerais volontiers une leçon. » « Voilà un traineur de sabre qui me déplaît souverainement. » Monléclain était resté sur la porte causant avec Bricord. Montaleu alla à lui pendant que Brias disait à Thomas :

— Que pensez-vous de notre Neiiirod?

— Que c'est un goujat. -or.

— Est-ce que Bricord vous parle de noire chasse de demain ? dit Hector à Montéclain.

— l\ m'en a parlé, et je refuse.

— Comment, lui dit Hector, vous refusez?

— Exactement et absolument, lit Montéclain en entrant dans la salle basse, et en parlant de sa voix la plus douce et la plus insoucianle.

' L Savez-vous, Montéclain, que vous n'êtes ivas aimable?

— Pourquoi voulez-vous que je le sois avec vous, mon cher

J^ai voiiiu être député et membre du conseil général ; vous pouviez me donner votre voix et celles de vos amis; vous avez pense qu'il valait mieux suivre les inspirations de votre oncle, qui m'a attaqué avec

plus d'esprit et de courage que je ne lui en croyais ; vous avez vote pour mon concurrent, et je ne vous en ai pas fait le plus petit reproche. Aujourd'hui, vous me demandez un service, je vous le reluse.

— Toujours la même histoire, dit Hector en ricanant ; quelle manie, aussi, avez-vous de vouloir être député I...

— C'est un amusement comme un autre, repartit Montéclain ; ) y tenais presque autant que vous i\ un cerf dix cors; vous n avez pas voulu me faire ce plaisir, ie ne veux pas vous faire celui que vous me demandez; je suppose qu'il n'y a rien de plus juste.

— rré.s-bien, très-bien, reprit brusquement Heclor; nous parlerons de cela plus tard. ...

Ouini à présent, je vous souhaite bien le bonjour, messieurs, car il ine semble qu'il est temps d'aller faire un bout de toilette pour me rendre chez la dame à qui vous devez me presenler, Brias

— Vous nous trouverez chez elle, répondit celui ci. Deplov ez ton es les ressources de voire coquetterie, mon cher Troyen; vous allez avoir affaire à une femme qui se coiiiiait en élégance et en beauté. Voilà une conquête digne d(j^vous. ... . „ „.a,„:,

— Au diable I dit Montaleu en haussant les épaules; bi ce n était pour ce que vous savez bien, je vous jure que je n'irais pas chez cette Lionne, comme vous l'appelez. ., „ , o.,t,„;t

Au moment où Montaleu achevait celte phrase, Aly-Muley entrait dans la salle basse. ,, .

A ce mot de Lionne, il s'arrêta tout court et s ecria avec un accent gascon encore plus prononcé qu'à l'ordinaire :

— Veiiliedieu ! est-ce qu'il y a une lionne dans le paysT

— Sans doute, lui dit Montéclain en riant.

— En ce cas, prête-moi ton fusil, Biicord, et si je ne vous en ai pas débarrassé le pays dans trois jours, je veux perdre mon nom d Aly- Muley que j'ai gagné en deux fois sur les infidèles au risque de ma peau de chréiiefi. ,. r . ...

Voilà une chasse où l'on peut s'amuser, au lieu que vos cerfs et vos sangliers, on doit tuer cela par dessous la jambe.

— Est-ce que vous avez jamais tué de lionne? dit Montaleu.

— Non dit Aly-Muley; mais j'ai tué quatre lions aussi grands et aussi gros que vous; et c'est pour cela que je voudrais tuer une

— Est-ce vrai ? dit Montaleu en regardant à la fois le colonel et

Montéclain. .,,,,, -. ■ ,-i i„„, ..„

— Comment, si c'est vrai! reprit Aly-Muley, j ai un oulil dont un prince m'a fait présent, avec lequel je me flatte de pouvoir loger une balle dans l'œil droit ou dans l'œil gauche de tout animal vivant, que ce soit un quadrupède ou un homme. ,., , .

— En voilà assez, fil le colonel ; va me préparer ce qu il me faut pour m'habiller. . , ,

— Beste à savoir, reprit Alv-Muley, si la chambre est prête.

— Vous pouvez y monter qiiand vous voudrez, dit Leda, qui parut

-^ Eh I fil Bricord, c'est ma femme, mon colonel ; voilà ma femme... Si elle n'est pas venu» au-devant de vous, c'est qu'elle était restée ici pour tout préiiarer pour votre réception.

Eh bien! pourquoi ipie vous la saluez comme ça? Embrassez-la, je vous en prie, embrassez-la...

Mil"ré la recommandation dn Bricord, Thomas se contenta desaluer^Léda avec une froide politesse, tandis qu'Hector de Montaleu, qui était resté sur la porte, considérait d'un œil également irrite Bricord et le colonel.

I a recommandation du mari lui avait déplu; mais le refus du nouveau venu lui déplut sans doute bien davantage, car il s éloigna tout aussitôt en murmurant le mol : Insolent! .„„ i„:

le colonel avait suivi son domestique dans la chambre qu on lui avait nréparée, et Bricord avait emmené sa femme pour lui faire lire quelques papiers que lui avait remis Montéclain, de façon que celuici se trouva seul avec Brias. .

-Comment se fait-il, dit-il alors à ce dernier, que vous, un garçon d'esni it vous viviez familièrement avec cette bête brute de Muntaleu?

Que voulez-vous, mon cher Monléclain? je ne suis pas comme vous en position de m'en faire un ennemi.

— Esl ce que vous lui devez de 1 argent ? dit Montéclain.

— Pas encore, repartit Brias ; et je vous avoue que ce serait le dernier des hommes à qui je voudrais en devoir, si j'étais en mesure d en trouver ailleurs que chez lui. . ^^, , . ...

De combien avez-vous besoin pour arranger vos affaires? lui dit

" Brias jiai ut réfléchir, et répondit bientôt après d'un ton léger :

— Je vous remercie, Montéclain. si ce que je tente réussit, je veux que le diable m'emporle, si je ne me trouverai pas quitte envers .Montaleu après lui avoir rendu son argent; et s il n est pas content de la manière dont je le lui rendrai, je tâcherai de me rappeler que le crâne d'un Montaleu n'est pas plus difficile à viser que le bras gauche

^ "^ Vous 'tramez quelque perfidie contre lui, n'est-ce pas?

— Non, vraiment. Je vous déclare, pour parler dans son style, que je ne courrai la bête qu'après qu'il l'aura laissée échapper.

— Ah çà! dit Montéclain après avoir regarde Brias d un air rail-

JULIE

ipiir, c'est donc une endiaiiteresse Mun puissante que cette Julie de Moni'ion?

— A quel propos, dit Brias avec humeur, me parlez-vous d'elle?

— Cest que voici votre plan ti ce sujet, réponilii .Moniéclaiii : vous emprunterez une cenlaiiic de mille francs à Monialeu; avec cela vous arrangerez vos affaires, vous apaiserez le ministre, et comme, à part voire manie de faire des dettes, vous êtes l'un des hommes les plus disiin^ués de la diplomatie, vous obtiendrez le poste qui vous est promis.

Une fois votre commission en poche, vous mettrez tout cela aux pieds de M. de Monialeu , pour qu'il l'accepte et l'ofl're à sou tour à iM"" de Monrion, dont la vanité bourgeoise sera ravie d'être la femme d'un ministre, et, bieniot, d'un ambassadeur.

De celte fa^on, vous aurez payé à la fois la belle et l'héritage avec l'argent de l'amoureux et de l'héritier. C'est d'une fort jolie diplomatie.

— (Jue le diable vous emporte, fit Brias, avec vos su|)posilions • J'espère que vous ne soufflerez pas un mot de tout cela devant Monialeu.

— Je ne dis guère le secret des autres qu'à eux-mêmes; ce n'est pas ce que vous faites toujours, vous.

— A quel propos, me dites-vous cela?

— A propos de Bricord, reprit Montéclain en baissant la voix.

Le colonel, en venant ici, m'a interrogé sur le eoinple de ce brave garçon, et, malgré toute la circonspection qu'il y a mise,J'ai compris que vous aviez dû lui révéler certains secrets...

— Ah bah ! dit Brias, des gens de cette espèce...

— Des gens de cctie espèce, repartit Montéclain sèchement, tuent l'homme qui les déshonore.

— Je ne vois pas le grand malheur qu'il y aurait à ce que notre Hector lût assommé par ce nouveau Ménélas.

— Si vous trouvez bon que tous les Menélas du pays fassent bien d assommer les l'àris de leurs Hélènes, je n'ai plus rien ù dire.

Brias se mordit les lèvres.

— Ecoutez-moi, Brias, reprit Montéclain, nous marchons en ce moment sur un terrain brûlant ; il va se passer quelque chose de terrible et de funeste dans ce pays.

— Qu'est-ce donc? dit Brias.

— Je n'en sais rien, repartit Montéclain, mais j'en suis sûr.

— Pourquoi cela ?

— Parce que le diable est ici.

Brias se mit à rire, et reprit d'un ton léger :

— Et à qui donnez-vous donc ce nom terrible?

Avant que Montéclain eût répondu, le colonel Thomas entra en disant :

— Me voilà prêt, monsieur, et quand vous voudrez, nous partirons pour aller chez la belle M"" Amab.

Cette apparition, qui semblait avoir remplacé la réponse que Montéclain n'avait pas eu le temps de faire, frappa vivement Brias, qui ne |)ut s'empêcher de considérer i)lus attentivement le colonel, et soit que le visage de Thomas Rien eût une expression que n'avait jamais remarquée le jeune diplomate, soit que l'imagination de celui-ci prêtât a celte figure un aspect qu'elle n'avait pas, toujours est-il qu'il crut y découvrir quelque chose de fatal et de satanique qui le (it tressaillir.

— En ce cas, dit Montéclain , partons, et quoiqu'il soit de bonne heure, il est probable que nous n'arriverons pas les premiers.

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