VI. — l'invitation
Lorsqu'ils arrivèrent chez Amab, on leur dit que Léona était encore à sa toilette, mais on les avertit en même temps qu'ils trouveraient encore Victor à son atelier.
— Venez admirer cela, colonel, dit Montéclain, c'est un homme d un grand mérite que cet Amab.
En vérité, cela me fait une peine horrible de voir un homme de celle portée gaspiller, pour quelques écus dont il ne profite pas le talent le plus grave, le plus sérieux de notre époque. '
Encore un de ces hommes qui resteront toujours à l'état d'espérance, et qui ne feront jamais rien de complet, parce qu'ils n'ont pas compris que la gloire est la véritable fortune de l'artiste, comme elle est aussi celle du soldat... n'est-ce pas, colonel?
Brias remarqua que Thomas ne répondit point, et qu'un lé^er mouvement de colère vint agiter ses traits, dont la dure gravité élait presque toujours immobile.
Ohl oh I dit en lui-même Brias, est-ce que celui-ci courrait aussi après quelque dot ou après quelque héritage? Serait-ce encore un rival? J'y veillerai.
Lorsqu'ils entrèrent dans l'atelier d'Amab, ils le trouvèrent avec Champmorlain, qui, après les salutalions d'usage et la presentaiion du coloner, leur apprit, d'un air joyeux, qu'il venait enfin d'obienir de M. Amab les quatre tableaux qui se trouvaient dans son aielier
La plaisanterie de Léona était consommée.
Amab n'avait pas l'air aussi heureux de son marché que l'était M. de Champmortain.
Apres ce qui s était passé entre Amab et sa femme, Victor s'était beaucoup préoccupé de la manière dont il pourrait amener la conversation sur ses tableaux, et il n'avait pas été peu surpris de voir M. de Ohampmortain monter en arrivant à son atelier, s'extasier sur ses toiles, et lui offrir encore de les acheter, quoiqu'elles lui eussent été aeja retiisees plusieurs fois. M. de Champmortain eût été averti delà scène qui avait eu lieu entre Victor et Léona, qu'il n'eût pas abordé tem ) ''^'^"^"'*^"^ "" ^"^'^' ''°"' " "''^'^'' '"'"* qiiestion depuis quelque
Amab reçut donc froidement les félicitations qu'on faisait à Champmortain, et qui étaient cependant un éloge pour l'artiste, puisqu'on esumait si heureux l'homme qui avait pu acquérir quelques-unes de
Un moment après, on vint avertir que M""' Amab attendait ses convives dans le salon avec M. Hecior de Montaleu qui venait d'arriver, et qui avait été obligé de se présenter lui-même.
— Par ma foi, dit Brias, j'en suis ravi ; s'il m'eût failu présenter à la tuis Montaleu et le colonel, j'aui;ais été fort embarrassé pour ne pas taire une impertinence à l'un ou ii l'autre. Si j'avais présenté le colonel du même pied que Montaleu, mon ami Thomas aurait eu le droit de se fâcher et si j'avais dit de chacun d'eux ce que j'en pense, il est probable qu Hector n'eût pas été content de la très-minime part qu'il eut eue dans mes éloges.
On descendit, et la j)résen talion du colonel fut faite par Brias --Le nom de monsieur suffit, dit Léona, pour le bien faire accueillir par toute personne qui n'est pas étrangère aux jeunes gloires de notre époque, et je remercie M. de Brias d'avoir bien voulu présenter le colonel chez moi avant de le présenter ailleurs. J'espère qu 11 n oubliera pas que nous aurons un titre à ses visites, ne fût-ce que par droit d'ancienneté.
— Madame, lui dit Thomas d'un air gracieux, le droit d'ancienneté lien est un que pour ceux qui n'en ont point d'autres, et je désire que vous donniez un motif plus réel à la permission que je vous demande de me présenter souvent chez vous.
Il y eut, après ces paroles, un singulier échange de regards entre Leona et le colonel.
Brias le remarqua et se tourna vers Montéclain, qui l'inlerromnit en lui disant tout bas :
— Brias, regardez bien ce nuage qui nait à l'horizon; il me semble que j y vois des combats, du sang, du meurtre, de l'incendie, tous les desastres à la fois ?
— Où donc? fit Brias.
— Oh! il est trop tard, dit Montéclain, le vent vient de tout faire disparaître ; il faut avoir l'œil alerte pour découvrir ces pronostics que le ciel jette à nos regards.
On entreprit une 'promenade avant le dîner. Léona y fut d'une réserve affectée pour le colonel, d'une familiarité charmante avec Brias d'une coquetterie raffinée pour Hector de Montaleu, et d'une politesse sérieuse et presque respectueuse pour Champmortain.
Quant à Montéclain, il n'obtint qu'une atteniion distraite et presque impolie. Ou Léona avait le plus profond dédain pour Montéclain ou elle en avait peur.
Brias, qui savait que Montéclain ne permettait à personne de le traiter avec ce laisser-aller, lui dit, pendant que Léona s'appuyait sur le bras d'Hector:
— N'est-ce pas que cette femme est ravissante?
— Qui ça? dit Montéclain.
— Eli! pardieu, madame Amab.
— Ma foi, cela ne m'occupe guère, répondit Montéclain.
— Que venez-vous donc faire dans cette maison?
— Tout ce que je puis vous affirmer, dit Montéclain, avec son insouciance accoutumée, c'est que je n'y viens pas pour acheter des tableaux.
— 'Voulez-vous que je répète le mot ù Léona ? fit Brias d'un air fltl,
— C'est un soin dont je vous dispenserai ; car je vais le lui dire me'-même pour que vous ne le lui répétiez pas.
— Un moment, un moment, dit Brias.
— Et j'ajouterai, repartit Montéclain, que vous avez trouvé le mot méchant.
— Au diable soit votre manie de casser les vitres à propos de tout
— Je ne casse rien, seulement je veux aller au-devant du dan"-er dont vous me menacez. ^
— Me croyez-vous capable de répéter un mot comme celui-là?
— Vous., non : vous êtes incapable de le dire, mais elle est capable de vous 1 arracher.
— Vous avez donc peur de Léona?
— Oui... pour vous.
— Ce n'est pas là que tendent mes vœux.
— Mais c'est la main qui dirige vos plans de campagne.
— Vous me prenez pour un Champmortain, mou cher, dit Brias avec laïuité.
— Non pas, non pas, mon très-cher : Champmortain achètedes tableaux, c'est un droit que vous n'avez pas.
— Ah! pardieu, s'écria Brias, pour qui l'entretien devenait embarrassant, regardez donc Hector tenant en l'air l'ombrelle de
JULIE
M-»» Amab ; il a l'air tic l'eloiilianl du roi de Siam |)ortanl au lioul de
sa trompe le parasol de sa favoiile. ,.„unoi r.i
— u'.^'ardez plutôt Cliampmortaiii causant avec le colonel cl
essayant^d'avoir le secret du mystérieux regard échange entre lui et
^^— Est-ce que vous croyez que le colonel tl Léona se connussent nvint (le se rencontrer aujourd'hui?
-Est-ce que vous savez quelque chose delà vie du colonel et saurez-vous jamais rien des projets de Leona? ^^, . ,. ,
Tenez voici M- Amab qui s'approche tl qui fait semblant d admirer ses pivoines, parce qu'il ne voit personne à qui parler. Je vais aller à sou aide, c'est le seul de nous tous qui m intéresse. ^
-le/est juste, Montéclain; nous savons que vous êtes toujours du narti des victimes.
— Comptez sur moi, lui dit Montéclain d'un air moqueur.
— Ah çà, fil Brias en le retenant, savez-vous quelque chose? ^ous
''"IL^Une^iuesitôif, etsi'vous m'y répondez franchement, je vous en dirai peul-ètie plus.
— Jl"^^ Amab connaît-elle vos inlenlions au sujet de M"" de Mon-
"°^' Non pour cela, non. Je me suis bien gardé de lui en pa'ler-
— Je né vous demande pas si tous le lui avez dit, je vous demande si elle le sait?
— A moins qu'elle ne l'ait devine... . , „ . ^.^^ f,,„niis-
— Ou bien ft moins qu'elle ne l'ait appris de I un de vos fuuru s seurs, dont vous avez suspendu les poursuites en leur annonçaiu que vous étiez sur la piste d'un magnilique mariage.
— D'où diable savez-vous cela? ,-
— De l'un d'eux, qui, me sachant dans ce pays, m a écrit poui savoir s'il devait encore allonger la corde au bout de laquelle ^ous chassez, comme un chien novice portant le collier de force.
Et vous croyez qu'un de ces drôles peut avoir ecnl aussi a Leona?
— C'est à vous que je le demande. ^ , , , ■,
— Ma foi, dit Brias. il en sera ce qu'il en sera. Quel danger peul-il V avoir à ce que M"' Amab sache mes projets?
C'est que, malgré vos folies, vous n'êtes pas une vengeance.
— Qu'entendpz-vousparlà? ,.;,,>,.„<:.,•.■>
— Dans quel intérêt pensez-vous donc que Leona \ous dit pousse a exciter les projets de mariage de Montaleu?... .
D'où vient qu'elle vous a insinué de lui dicter la lettre qui a cie remise ce malin au vieux marquis? Vous n'en savez rien. Eh bien ! voici pourquoi :
Ou Montaleu sera accueilli, ou Montaleu sera retuse.
— Le dilemme est irréprochable. , , ,
— S'il est accueilli, croyez-vous qu'il puisse y avoir au momie ut i.lus déplorable destinée pour une femme , que d appartenir a cette béte fauve que la lionne caresse en ce moment?
— Vous avez raison ; mais il ne réussira pas, je le sais...
— Et je suis de votre avis. , , ,■ , Mais en ce cas , avez-vous calculé à quel excès peut se liviei a
bêle fauve aiguillonnée par une main aussi habile que celle de Léona?
— Sur mon âme, vous me faites peur...
Mais-, après tout, que peut-elle faire? Dire mes projets a Hector...
'^i!'^Uo"ii"clier Brias, vous êtes perdu... Comment se fail-il que vous, (lui passez pour un diplomate habile, vous ne voyez jamais que les coups droits poussés en pleine poitrine... Mais les coups de cote...
— Plait-il?...
— Le coté vulnérable?
— Quel côté vunérable?
— Le côté Champmortain...
— Je veux être pendu si je vous conipreuds.
— Le côté Sylvie... , . ,„ .. ^
— Sur mon honneur, Monléclain, c'est une inlame supposition, Svlvie est irréprochable... ■
".Mais, en vérité, vous me faites trembler. Expliquez-vous... Impossible, voici Léona qui arrive avec tout son monde. Allons, Brias, du sang-froid, on va nous attaquer. . .-. ,
— Vous avez tort, disait Léona à Hector, de vous inquiéter de ce que disent ces messieurs; cela ne doit lias être fort intéressant, je siip- Dose. Probablement ils réglaient le destin de l l'-urope.
Vous oubliez que notre illustre diplomale, dit Montéclain, m avait pour inleilocuteur. Je ne suis pas de (aille à embrasser de si vastes inlérets. Nous parlions de nos voisins.
— Et vous en disiez... . • .
— Je ne sais , dit Monléclain , demandez a Brias. Elait-ce du nui
ou du bien?... cela dépend...
— Pouvons-nous en être juges? fit Ihomas llien.
— Ce serait prendre trop de peine, dit Léona avec une légère un patience car elle avait vu venir du bout de l'allée un domestique qii paraissait apporter une missive sur un plateau d argent.
Un regard de Champmortain, adressé à Léona, sembla Un duc :
— Voilà ce que vous attendiez.
Léona le remercia par le plus aimable sourire.
— Brias , dit .Monléclain à voix basse , soyez lout yeux cl loul oreilles.
— Pourquoi? . , ,, -,
— Je n'en sais rien... mais il se prépare un coup de théâtre. Le domestique arriva.
Il v avait une lettre dans le plateau.
Leona tendit la main pour la prendre, mais aussitôt elle 1 y icraa en disant :
— C'est pour monsieur.
Amab reçut la lettre et l'ouvrit. ,. , . . ,.
A peine y eut-il jeté les yeux qu'il palit et la froissa convulsivement dans ses mains crispées. -. ,. n • ,
Léona, qui vil ce mouvement, ne fut pas assez maîtresse d ellc-meiiio pour ne pas s'arrêter. .
Qu'est-ce donc? dit-elle froidement; une mauvaise nouvelle?
— Non, madame, dit Amab dune voix stridente et en s'apiirochant de Léona, une insulte !
— Pour vous? dit lout bas Leona.
— Jugez-en, dit Amab.
Et il lui passa la lettre.
Léona la lut. , , ., ,,. .. ,.
Elle était imprimée dans la formule ordinaire des lettres d invitation et portail ces mots :
« Monsieur le comte et madame la comtesse de Champmortain » prient Momieur Amab de leur faire l'honneur, etc.. »
Malgré toute son énergie , Léona pâlit et resta un moment silencieuse.
— Eh bien ! dit Amab.
— Pardon messieurs , fit Léona avec le plus gracieux sourire, voilà l'heure du diiier; je pense que nous ferons bien de rentrer.
— Quoi ! reprit Amab en s'approchanl de sa femme, vous ne dites rien? ^ . . ,
— Pas un mot, je vous en supplie, dit Leona, et je vous jure que la réparation dépassera l'injure de beaucoup. . , . .
— El vous permettrez que monsieur de Champmortain s assoie a votre table ? ... ,.• i,
— Cela me regarde, je suppose... c'est pour moi qu est 1 insulte... laissez-moi agir à ma guise.
Elle se détourna d'Amab, et revint du cote des autres convives qui liarlaient de la beauté du ciel en regardant tous du coin de 1 œil \a parte de Léona et de son mari.