V. — LF. SAl.ON
Cenendinl Victor n'c!ait point retourne chez madame Thoré depuis le jour où il avait Uni son portrait ; le lendemain il avait seulement demandé à Charles quelles étaient les habitudes de sa famille; et il l'avait exactement écouté quand celui-ci lui avait conte naïvement rhonnèle importance de son père, la chaste et indulgente vertu de sa
mère , et 1 innocence candide et exallée de Julie; puis, après cela, Victor s'était enfermé avec lui-même , et il s'était dit :
« Je n'abuserai pas de cet amour , je ne porterai pas la discorde dans cette famille : il suffit quelquefois d'une action douteuse pour perdre la carrière d'un homme , que serait-ce donc d'une action coupable ? »
1/idée d'épouser Julie s'était, à la vérité, présentée à lui ; mais cet esprit, tout entier à soi-même et à son désir d'arriver, avait calculé, sur l'heure, tous les obstacles qu'un ménage peut apporter à la libre existence d'un artiste.
A mal) voulait voir fiome, Florence, leurs chefs-d'œuvre, l'Afrique et ses déserts tt sa magnifique végétation ; il voulait pouvoir aller partout, pour pouvoir liirtout étudier, à son aise , dans l'art et la nature. Le bonheur de la famille, le charme d'une douce union, la sécurité d'une fortune acquise, tout -ela s'éiait montré à lui ; mais tout cela s'était envolé au souille de son ambition. Cet homme ne voulait pas être heureux ; il voulait être grand : c'était là son bonheur ; il avait donc aussi rapidement repoussé la pensée d'une alliance honorable que l'idée d'une jndigiie séduction.
Quand Victor prit
celle résolution, il ne
pensait pas que le mal
qu'il avait fait fût si avancé, quoiqu'il f-^^^devinel'|Hnour de Julie.
11 h-absolvait du passe, auquel il élail reste étranger, et .se piomet-
tait d'être le mailre de l'avenir. , .
En etVei. s'clait-il dit, que pourrait "'V''™^"^ ,' > .1 fit L' nP nrndente le père le plus jaloux de son honneur"? Ce sei ait de ne J!,,;!!!; "rVvoir sa fille, de ne jamais Iiii faire arriver un mol qui puisse lui faire croire que je m'occ;:iU' d'elle, (ela, je le tciai.
Mais dcia Auiab n'était plus le maître de son silence : .déjà i" e voix portaient chaque jou.' son souvenir au cohir de Ju le t lu même devait lui parler plus haut que personne, dans cette langue souveraine des arts (pii exalte si ardemmiMil '''pia^''"'''.'""'."- , ., . „„„, iMi elïct. le salon ct;,it à peine ouvert, et déjà on citait de lu quelques beaux portraits, mais surtout, et beaucoup plus haut, une \ icr^e
'" Mme -vi'nré s'éiait alors rappelé ce que lui avait dil Am.ib la première foi^ qu'il était venu <hcz elle... el elle eut un pre.^cntimeul de
LA LIONNE
la vérité. Mais M"'' Thoré avait pris la résoIiUion de ne rien savoir.
CopeiulaiU Julie cloveiiait cliaciue jour [ilus nisie, |.lus poiisive, sa mère i'eiitenclail ne pas dormir dans l'imniobilile silencieuse de la nuit; elle la voyait se plier avec effort aux occupations jadis si faciles de leur vie solitaire; Julie soufflait, mais elle se taisait.
Sans doute îi la première question l'aile de cette voix de mère qui entre si profondément dans le cœur des enfants qui- souffrent, sans doiile à la première parole, Julie eût lout <lit, tout avoue. — A quoi bon? — Quelle consolation M"" Thoré pouvait-elle donner à sa lille? Julie n'était pas aimée.
On peut consoler le cœur d'un bonheur perdu ; on ne le console pas d'un rêve dont on l'éveille. II s'obstine ù croire que ce rêve se selait réalisé , si on ne l'avait pas fait fuir.
Cha(|ue jour, Charles ^
pressait sa mère d'aller â l'exposition ; elle refusait, elle ajournait, et, chaque jour, la tristesse de Julie devenait plus profonde.
Enlin, M. Thore voulut aller se contempler publiquement dans son image ; il fallut céder.
M""" Thoi'é alla donc au salon avec une vive appréhension ; la persistance de Charles la confirmait dans ses soupçons.
Après leur avoir tout nionlie, il les conduisit enfin devant la toile de son maître. M. Thoré poussa un cri de surprise qui fit retourner vers lui une foule de curieux , M"= Thoré resta immobile en disant :
— C'est bien cela.
Llle ne s'était pas
trompée.
Quant à Julie , sa mère la sentit s'appuyer légèrement sur son bras , elle la regai'da avec anxiété :
Julie était pâle comme un linceul.
— Tu souffres , lui avait dit vivement sa mère en cherchant à l'entraîner.
— ^'on , avait répondu Julie en résistant doucement, c'est quelque chose qui m'a comme étouffée.
Le bonheur l'avait frappée au cœur.
iM. Thore, lui, avait percé la foule en s'écriant :
— Ah I comme c'est ça. .. liais regarde donc, ma femme , regarde donc, Julie, c'est...
— N'est-ce pas que c'esi beau? avait dit un voisin. — Cela ferait croire en Dieu, reprenait un autre.
Et un joyeux ra|iin ajoutait :
— Si la sainte Vierge n'envoie pas Amab en paradis, ce sera de l'ingratitude.
El un grave rapiii répondait :
— 11 a entr'ouvert les portes du ciel, et il y a vu celte souveraine beauté.
Et un troisième s'écriait :
— Où diable a-l'll trouvé cette tête-là ?
Cette tête était près d'eux, pâle, les yeux baissés, confuse, dans le délire d'une joie étrange, d'une espérance sans bornes; car, si Julie avait douté, le doule avait dispa-ru.
Elle entendait parler l'amour de Victor, dans ces mille voix cntliousiastes qui couraient autour d'elle : n'était-ce pas son image qu'elle lui avait conlice eu secret, qui amenait ces flols de cuiieux et qui fai-
sait parler ces mille voix ? Julie en fut si troublée et si confuse qu'elle entraîna vivement sa mère, comme si elle eiit entendu la voix d'Amab. M. riioré les chercha et fut obligé de quitter la foule pour les retrouver.
— Comment, tu n'as pas remarqué le tableau de M. .\mab ? s'écriat-il.
— Il est très-beau, dit M"" Thoré.
— Ce n'est pas là la question... Tu n'as pas vu autre chose, lit M. Thoré boursouflé de joie.
— Rien.... dit sa femme en affectant de regarder une antre toile.
— Quoi I tu n'as pas vu la ressemblance !
— Avec qui donc? — Mais avec ta flile, ma chère; avec notre
lille... MfldameThoré...
avec ma fille... ma fille, ajouia-t-il en relevant la tête de Julie.
— Oui , un peu de ressemblance avec Julie, c'est vrai.
— Mais c'est bien elle tout à fait...
— Non... non... dit M""" Thoré, en essayant de rire, ce n'est pas là Julie... Julie, ne pleure pas.
La pauvre enfant suffoquait de larmes.
Hélas ! peut-être elle s'était trompée , peutêtre ce n'était pas elle que A ictor avait voulii peindre I sa mère ne la rei'ounaissait pas.
Victor avait appris tout cela, ou du moins tout ce que Charles en avait compris : les ebahisseinenls retentissants de son père , la surprise et le trouble de Julie, les réticences de la mère, et Victor s'était tout expliqué.
Jlais ces rcnseignemenls n'avaient point changé sa resolution , et il ne voulait plus revoir Julie : comme il se l'était dit à luimême , son amour l'eût gêné. Et malgré sa résolution , col amour le gênait; il lui avait mis un regret dans le cœur.
Amab ne lui avait pas sacrifié son ambition ; mais son ambition lui paraissait plus dure à satisfaire qu'il ne l'avait éprouvé jusque-là.
Léona l'apt-rrut alors et se recula avec un sourd gémissement... — Page 11.
YI.
Le lendemain , il y avait fête dans l'atelier de Victor Amab ; on finissait joyeusement un pompeux déjeuner. Le Musée élait ouvert depuis huit jours, et la foule n'avait pas cessé d'entourer une toile représentant la Vierge, et placée à l'un des angles du grand Salon. Ce n'était qu'une simple figure , mais cette figure était un chef-d'œuvre de peinture et de pensée.
Les artistes en admiraient la couleur, le dessin, le modelé, les chairs, les draperies; la foule en admirait l'expression, la be.iuté et lagiàee. Il y avait danseette figure une joie sainte et triste à la fois ; une divine espérance y rayonnait à travers les larmes; .Marie sentait d'avance toute la magniiicence et toute la douleur de sa mission ; elle en était lière et elle s'y résignait.
Comment expliquer cela ?
Nous ne le tenierons pas ; la plume a des secrets que personne ne peut traduire, le pinceau a des mystères que la plume ne peut rendre.
C'était le malin; les clèves de Victor, parmi lesquels Charles était
LA LIONNE
le plus entliousiusle, le plus ardent; ciuelques amis, que le succès n'éloigne pas, coutaienl les cris, les admiralions de la foule.
L'un cilait le mot d'un grand seigneur; celui-là, l'appréciation d un connaisseur; un autre, le cri naïf d'un enfant; celui-ci, le rude cntliousiasnie d'un ouvrier ou l'approbation sentencieuse d'un bourgeois : cliacun avait son anecdocte, son éloge, et tous répétaient à Amab qu'il venait enfin de conquérir le pas sur tous ses jeunes rivauN, et que les araiids maîtres auraient bientôt à compter avec lui.
Et lui'?... Oh ! c'était un homme fort, car il recevait bien ces éloges ; il les recevait sans modestie fausse et sans enivrement. A la vérité, une ombre avait passé sur son iriomplie : un peintre de pauvre talent avait dit :
— Sans doute, c'est beau, mais ce n'est qu'une figure.
Ce mot, ce mot terrible : « Ce n'est qu'une figure, » résonnait sans cesse il l'oreille du tiiouiphalenr, comme un son discordant au milieu de cette harmonied'apiilaudissements... et l'insatiable orgueil de Victor
en était d'aulantplus blessé, qu'il se disait tout bas :
— Ali! cet homme a raison, ce n'est qu'une figure ; il l'a dit ; donc cela se dira : et cela sied trop bien à l'envie pour qu'elle ne donne pas crédit à ce jugement; il faut encore alleiidre pour que la foule m'appelle un grand peintre; eh bien! je prendrai une toile de vingt pieds, j'y mettrai cent mille hommes comme Dccanips, ou quelquesuns comme Delaroche , et ils m'appelleront un grand peintre, ,1e le veux.
lit au milieu de son triomphe, incomplet pour lui seul, Amab rêvait déjà le tableau qui devait le venger d'un mot.
Cependant, parmi les mille propos qui couraient dans l'atelier du peintre, on demandait à Victor si celle admirable création était sortie de son génie, tout armée de sa beauté et de sa pensée , ou s'il avait donné la vie et l'immortalité à une beauté vivante.
A cela Victor répondait en souriant finement ;
— C'est mon secret.
C'était aussi celui de Charles; mais le maître avait demandé de la discrétion à l'élève , et l'élève était de ceux pour qui le maître est le dieu; bien plus encore que le dieu... Il est le prêtre et l'apôtre de leur religion.
On en était au plus fort des félicitations et des récits de toutes sortes sur la gloire du jeune grand homme, lorsqu'on lui remit un paquet de lettres. La plupart lui apporlaieiil des compliments; il les lut rapidement, en passa quelques-unes aux personnes présentes en se félicitant d'avoir tant d'amis, puis il en ouvrit une qui le surprit vivement.
En "effet l'enveloppe était vide: il allait la jeter, pensant que c'était une de ces mystifications stupides qui passent dans la cervelle de certains idiots, lorsqu'eu la froissant il sentit quelque chose qui roulait dans les plis de l'enveloppe. 11 la déchira et trouva au fond une pensée et un myosotis qui devaient sans doute lui dire : « Ne m'oubliez pas. »
A qui avait-il promis un souvenir qu'on réclamait si modestement? Il se souvint de ce qu'il avait dit à Julie, son absence ne l'avait donc |)as désillusionnée. 11 devint Iriste, puis chagrin, puis mécoiilent ; il déchira l'enveloppe et cacha les fleurs dans sa poche. Pauvre Julie!
Oui, véritablement, cet amour le gênait, il en prit de l'humeur, et c'est peut-être cette humeur qui le poussa à faire ce qui , en toute autre circonstance, lui eût sans doute paru une sotte plaisanterie, sinon une mauvaise action.
Victor ouvrit une dernière lettre, la lut d'abord, et puis en examina la signature et l'écriture; il la relut encore et s'écria tout à coup , en interrompant l'enthousiasme forcené d'un de ces causeurs dalelier qui gagnent de belles petites collections d'ébauches, de dessins, et quelquefois de petits tableaux à crier sans cesse :
« Tu es un homme de talent!... Voilà qui est adorable!... c'est écrasant!... A., B., C, D. sont enfoncés, etc., elc. »
Victor interrompit donc le parasite (il en avait déjà quelques-uns à sa suite) en disant :
— J'ai plus de succès que vous ne pensez , messieurs, et voici un rendez-vous d'un genre particulier.
On se pressa avec curiosité autour de Victor qui lut à haute voix le billet suivant :
« Monsieur , » Une femme à qui son extrait de naissance dit qu'elle est jeune, à » qui mille voix disent qu'elle est belle; à qui son cœur dit qu'elle » n'est pas sotte , cette femme veut voir l'auteur de la /'lerge aux.
» pleurs. Si vous n'avez pas peur d'une admiration de plus, venez ne » soir à dix heures, rue Joubert... »
Victor s'arrêta. Cette lettre était signée Léona de C.\mi;ire.
— Le numéro? cria-t-on de tous cùlés.
— En voilà assez , dit .\inab , mais il faut avouer qu'il y a de singulières femmes dans la rue Jouberl.
— Iras-tu? lui dcnianda-t-on.
— Non, certes, c'est une bonne fortune que je cède à qui la veut. Dix voix la réclamèrent.
Parmi ces dix , la plus ardente , la plus empressée fut celle de Charles ; dès qu'il se mit sur les rangs tout le monde se retira.
Charles était le roi des charges d'atelier ; on avait dit de lui , en argot de peintre : « Qu'il aurait fait poser M. de Talleyrand, » tant il avait d'audacieux sang-froid dans l'exécution de ses plaisanteries.
Victor lui jeta dédaigneusement la lettre en lui recommandant d'être sage.
— Bon , dit Charles. Je crois la recommandation inutile , ce doit être quelque bas-bleu suranné, ou quelque baronne mariée dans la blonde Germanie. C'est égal, nous tâcherons que ce soit amusant.
Un moment après, Victor, retiré dans le salon qui touchait à son atelier, regardait silencieusement la pensée et le myosotis, ingénieux messagers de l'amour le plus chaste et le plus ardent , et il se disait avec toute la tristesse d'un homme contrarié :
— C'est fâcheux !
C'était là le véritable sentiment de son âme; puis il se mit à réfiécliir et se laissa absorber |)ar une profonde préoccupation.
Etait-ce l'amour qui s'éveillait en lui? sentait-il enfin s'agiter dans son cœur ce besoin de vivre dans un autre, qui complète la vie humaine? ou bien était-il seulement à la poursuite d'une pensée qui venait de se montrer à lui? avait-il découvert que l'amour persévérant de Julie pourrait aider, plus qu'il ne l'avait cru d'abord, à sa gloire et à sa fortune?
Quoi qu'il en fût, Victor, revenu parmi ses amis, demeura distrait et presque sombre au milieu des joies qui se succédaient dans son atelier.
Le soir venu, il se présenta chez M""' Tlioré et appril que toute la famille était au spectacle ; il laissa la carte et se dit en s'eloignant •
— Evidemment, cela vaut mieux.