‹ Ouvrés illustréesChapitre 32 sur 157 · IX. — COXFIDENCF.S · texte numérisé non relu

IX. — COXFIDENCF.S

Sylvie de Champmorlain continua :

— Il y av;iil parmi les nombreux amis de M. de Champmoiliin un jeune homme qu'on citait pour ses succès, l'éclat de ses conquêtes el celui de ses ruptures : il venait rarement nous voir. Je le haïssais précisément pour loul ce qui le faisait rechercher I des autres femmes. Ce fut celui-là... ce fut... M. de Urias, qu'importe i que je vous dise son nom? vous le devineriez... i — M. de Brias ! fit Julie avec effroi.

I -- Ce fut lui, continua Sylvie, qui remarqua ce monvemenl, ce fut

lui que je choisis de propos délibéré pour en faire le rival.de .M. d ■

Champmorlain; maintenant que je suis perdue, je puis vous le ihr -.

J'en eusse connu un autre plus diffamé par ses nombreuses bonnes

fortunes, que je l'eusse préféré. . . ,

Je portais un reste de justice dans ma mauvaise action ; je n eusse pas voulu donner de vaines espérances ù un cœur pour qui elles eussent été un chagrin mortel...

nii ! folle or-ueilleuse que j'étais, il me semblait que je devais inspirer un amour dont on pouvait mourir, et je ne prévoyais pas que | ce serait moi qui l'éprouverais... |

1" iitin, je piis occasion d'une visite ; je jouai mon rôle avec assez d'art pour que M. de Biias se crût remarqué ! Il s'habitua à revenir, | je k! vis souvent, puis tous les jours. Il me parla d'amour, et nu.i, | toujours orgueilleuse, toujours sùie de moi, je l'écoutais...

0 Julie lequel monde nouveau s'ouvrit devant moi à celle parole brûlante qu'il faisait entendre à mon oreille! il me sembla que mon cœur, jusque-là étreinl dans une enveloppe glacée, ouvrait ses ailes i la vie, à la lumière, à la chaleur, comme le papillon qui s'échappe d ■ sa iM'ison... je me sentais bercée dans une atmosphère enivrée de

JULIE

parfums humides et hnllanls; j'in-outais avide, frémissante, éperdue...

.le lu'aiiacliai à ( e deliie, et le reiiliMi en mol-mèine; je voulus plier, et je iiiuriiiurai les mots d'amour qu'il m'avait appris...

Je me condaninai à ne plus le revoir, et je le voyais sans cesse à mes genoux, triste, suppliant, ses yeux dans mon cœur... La nuit, il traversait mes rêves et me chassait toute tremblante de mon lit ., le jour, il prenait mes pensées, partout, dans le monde, au théâtre, à l'église; son nom, sa voix, son haleine flottaient autour de moi.

Je faillis en devenir folle, j'eus plus peur de moi que de lui, je crus son souvenir plus puissant que lui-même... Je le revis... je le revis...

0 Julie! malheur à moi!... A sa vue, à sa parole, je retrouvai dans mon âme celte joie souveraine, inefl'able, où toute la vie se perd dans l'unique sensation de l'amour... J'eus encore peur, et je le chassai encore...

Mais un jour vint où, le voyant irrité, prêt à me fuir... je lui dis que je l'aimais...

11 y a trois mois de cela. C'est alors, Julie, qu'a commencé cette lutte ou je péris...

J'ai quitte Paris pour fuir le danger; il m'a suivie id...

Il ne demande plus à genoux, il commande, il veut, il exige, il me dit que si je n'oublie pas pour lui et mes devoirs de femme, et l'honneur, et Dieu, et la chasteté et la pudeur... il dit que c'est que je ne l'aime pas... il me menace de fuir... de me donner une rivale... Julie I Julie ! il dit que je ne l'aime pas...

-Mais quand il me parle, quand il m'implore, il doit me voir pâlir, trembler, frémir...

Je ne suis pas à lui, mon Dieu ! s'écria Sylvie en se dressant sur ses genoux, vous avez permis qu'un dernier ell'ort de cette vertu que je n'ai plus et dont j'étais si fière, me retint au bord de l'abîme...

Mais, mon Dieu ! soutenez-moi I je 'n'ai plus de force contre lui... je n'en ai plus contre moi... Je l'aime... je l'aime, et si vous m'abandonnez, une heure viendra peut-être au je préférerai le remords de ma chute au terrible combat où vous m'éprouvez.

— Et vous vous disiez coupable, s'écria Julie... vous qui résistez avec tant de désespoir à l'amour qui vous torture!...

— Oh! oui, je suis coupable, Julie; malheur à la femme qui laisse pénétrer dans son cœur un sentiment illégitime!... elle va à sa perte ; car j'ai beau me débattre, je sens que je marche invisiblement à là niieime.

J'ai résisté à mon amour, Julie; je résiste à ce délire qui suspend mon âme tout entière à un accent de sa voix, à ce délire cpji me jette à lui peut-être jilus encore que lui-même ne m'y attire; mais je ne résisteiai pas à ma jalousie, je le sens...

Savez-vous, Julie, qu'il y a ici une femme belle, dit-on, à troubler la raison des plus glacés; celle femme, il la connaît, il va la voir... celte femme, à l'heure qu'il est,»ll est encore peut-èlre près d'elle. S'il l'aimait comme l'a aimée M. de Monrion, comme l'aime M. de Champmorlain !...

— Elle encore? s'écria Julie.

— Oui, elle, tonjour»!... Elle ne craindrait pas, elle, de répondre à cet arnour, et de lui donner les preuves funestes sans lesquelles il dit qu'on n'aime pas...

Eh bien! Julie, s'il doit me quitter pour elle; .si je ne puis le retenir qu'au prix de mon honneur, je me perdrai, Julie, je vous le jure.

— • Oh! ne dites pas cela, Sylvie, ne dites pas cela : Dieu vous a soutenue. Dieu vous sauvera.

— Non, Dieu m'abandonne; je le prie tous les jours, partout, à toute heure; je macère mon âme et mon corps... Satan l'emporte; je l'aime plus que jamais... Julie, je vous dis que je suis perdue.

— Rappelez votre raison; comparez le malheur où vous plongerait unefaute à celui que vous souffrez maintenant; il serait mille fois plus horrible. Si vous saviez quelles terreurs, quel désespoir suivent une faute! Oli ! ajouta Julie avec un soupir profond, ne l'apprenez jamais I

— Eh ! mon Dieu I reprit Sylvie d'une voix sombre, si le remords est une torture, le crime a ses joies qui le font oublier... Savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui?

— Non, (lit Julie alaianée.

— Eh bien! celte femme, cette Léona... M. de Champmortain a exigé de ma mère qu'elle lût invitée à sa fête.

— Elle v a consenti?

— Oui !"

— Et vous ?

— Moi !

— Oui, vous, dont elle a flétri l'existence en séduisant M. de Champmortain; vous n'avez pas permis, je pense, qu'il introduisît chez vous celte indigne rivale?

— Oh ! je n'en suis plus là, dit Sylvie.

La dignité de l'épouse ne se révolte pas si fièrement dans mon cœur; si ce n'eilt été que M. de Champmorlain, j'aurais laissé cette femme venir triompher dans la foule de nos invités; mais il la connaît, lui aussi, il la voit, il la trouve belle; il y allait aujourd'hui même... Eh bien ! j'ai voulu rendre à cette femme un peu du mal que je soulfrc; j'ai voulu l'insulter et l'humilier devant lui; j'ai attendu l'heure on

devait être réunie autour d'elle celte cour d'adorateurs qui baise le |)an de sa robe.

J'ai envoyé chez elle celte invitation si impérieusement exigée par M. de Champmortain ; mais celle invitation n'était que pour M. Amab ; en acceptant le niaii, je chassais la femme; je l'ai chassée... Oh ! on la dit orgueilleuse ! J'ai dû la blesser cruellement... elle doit souffrir aussi.

Et si je suis restée ici, c'est que je voulais fuir la colère de M. de Champmorlain , à qui elle aura sans doute demandé compte de celte insulte.

Il y avait dans l'accent de M™" de Champmortain quelque chose d'égaré et de ciuel cpii fit peur à Julie.

Cependant elle essaya de calmer cette âme éperdue, celle tête bouillonnante ; elle chercha à lui persuader que Brias ne pouvait aimer Léona ; puis une fois qu'elle eut apaisé les fureurs de cette jalousie, elle lui montra la gloire du triomphe, la joie sereine qui récompense des douleurs du combat , la sainte fierté d'une âme éprouvée et qui n'a pas succombé.

Julie lit si bien que la foi chaste et persuasive de son âme sembla tomber comme une rosée rafrafehissante sur ce désespoir brûlant.

Mai« pour lui parler au nom de ses devoirs, au nom de Dieu et de la vertu, Il fallut que Julie écoulât les plaintes, les cris, les désirs de cdte folle passion ; si bien que lorsque la nuit se fut passée dans ce long et pénible entretien, Sylvie se disait :

« Oh ! elle est heureuse, "elle n'aime pas. »

Et Julie murmura avec tristesse :

« Elle souffre... mais elle aime. »

Le lendemain, Sylvie avait repris son désespoir, Julie ava't gardé sa mélancolie.

Cependant M""" de Monrion essaya de retenir Sylvie ; mais à mesure que le jour avançait, uiîe liévi'cuse inquiétude s'empara de M"" de Champmortain; entin lorsque sonnèrent deux heures, Svlvie, tremblmte,. éperdue, s'échappa; et comme Julie voulait la retenir, comme elle la suppliait, elle lui répondit d'un ton égaré :

— Il m'attend près du parc à trois heures... il faut que je le voie...

Et elle s'arracha aux larmes, aux prières de Julie.

A trois heures... c'était de toutes les heures que Léona avait projiosées ù Brias la seule qu'il eût refusée... et le bois placé près du parc de Sjlvie était le seul endroit que Brias avait Irouvê peu convenable pour un rendez-vous.

LE rr.EMiEn rendez-vous.

Quoique Brias affectât d'avoir pour Monléelain une nès-peiile oslime, lesavis mystérieux (pie celui-ci lui avait donnes l'avaieiit frappe: il avait compris la difficulté qu'il éprouverait â mener de fronl' ses projets de mariage et son amour pour M""" de Champmortain.

Ce n'est pas que cet amour fût un de ceux auxquels un homme sacrilie eu aveugle les intérêts les plus chers ; tout au contraire, Brias avait froidement calculé que ce ne pouvait être pour lui qu'une chaîne qui pèserait sur tout son avenir. La passion de Svlvie l'effrayait.

Accoutumé à porter ses faciles affections à des aulels dont les divinités ne redoutent pas le changement du prêtre, il avait été dès l'abord intéressé et presque dominé par l'auioui' de Svlvie; amour sincère, absolu, et qui, dans sa résistance, se montrait mille fois plus brûlant que d'autres dans leur abandon.

La curiosité du libertin s'était émue fi cette lutte désespérée , et il avait cherclié avec ardeur à avoir le dernier secret de celle âme tir,iorée; il s'était fait une image clianiianle de la cluile complète de cette vertu chancelante , et, comme le disaii Sylvie, il avait osé demander avec l'autorité d'un cœur qui se dit méconnu, et qui cependant était maître de lui.

Dans ces combats, où il torturait froidement le cœur désolé de Sylvie, Brias avait enfin compris que le triomphe n'est pas toujours le bonheur; il avait pu sonder l'avejiir qu'il se pré|iarait.

Les exigences incessantes, l'esclavage inllexible, les jalousies furieuses, voilà ce que lui promettait la défaite de Sylvie, en écartant même de cet avenir les dangers sérieux et scandaleux que pouvait faire naître l'imprudence d'une si ardente passion.

Ces réflexions qui s'étaient souvenl présentées à lui, prirent une nouvelle puissance, grâce aux singulières paroles de Monléelain , et Brias se résolut à rompre avec M""= de Champmortain , autant pour échapper aux périls d'une liaison pareille, que pour rester libre dans ses entreprises sur M"" de Monrion.

Mais un homme abonnes fortunes accepte difficilement le rôle d'un poltron ei d'un traître, et Brias crut devoir employer, pour rompre, un moyen très-vulgaire, mais qui devait mettre tous les torts du côte de M"'" de Champmortain.

Il était déjà plus de trois heures lorsque Brias arriva dans un fourré qui longeait un côté du parc de M. de Rudesgens. C'était une réserve,

jn.ir.

enlûurée d'un palis , de façon qu'il élail à l'abri de la surveillance des gardes el des promenades des désœuvrés.

Une petile porte du parc ouvrait sur cette réserve, et l'on y entrait du bois par une brèche faite au palis, et soigneusement (.leliee.

Lorsque Brias arriva, il crut remarquer qu'on avait écarté les bourrées qui fermaient la brèche ; mais il se rassura en voyant Sylvie à ([Uelques pas.

— \ous êtes venue par là? lui dil-il-

— Oui, répondit-elle froidement ; je reviens de chez M'"' de Mon-

— Cham|)niortain, que je viens de rencontrer allant chez M""^ Amab, m'a dit que vous aviez paisé la nuit chez .M""" de Monrion, el que vous y comptiez demeurer ioute la journée.

. — Je vois que j'ai eu tort de venir...

' — Ne suis -je pas venu ? dit Brias en homme qui eût pu s'en dispenser.

— M. de Brias , rc pondit Sylvie, qui faisait tout ses efforts pour dominer l'agitalion qu'elle éprouvait, je viens de passer une nuit qui m'a été salutaire... ellem'a éclairée sur l'imprudence coupable des démarches auxquelles je me suis laissé entraîner par vous... Il faut qu'elles cessent dès aujourd'hui, et pour toujours.

Sylvie se détourna pour cacher ses larmes

Toutefois, Brias n eu tendit pas sans quil que mécontentement d vanité une déclaiati qui venait si bien aide à ses propres d s seins. Il voulait li u mais il ne voulait |)is être renvoyé.

Cependant il fit taiie ce léger mouvem nt d'amour- propre, et il reprit d'un air de tus tesse fort bien )Oue

— Je devais m y attendre. Ce devait etie la récompense dun amour sincère. . J obii rai, madame.

— Et je suppose (jue vous le ferez avec joie, reprit amèrement IM"' deChampmortain, car vous aurez plus de liberté pour donner à vos amis les heures que vous perdez avec moi.

— En vérité , madame, je ne vous comprends pas , dit Brias alarmé de cette insinuation. . . . ,

M""! de Champmorlain pétrissait dans ses mains crispeesje mouchoir avec lequel elle avait essuyé les larmes qu'elle cherchait vainement à retenir. . ,

— Vous ne me comprenez pas , monsieur , reprit-elle ; soit , n en parlons plus... il ne me reste plus qu'à vous remercier d'avoir bien voulu m'accorder ce dernier entretien.

— Madame...

— Il est vrai, dit amèrement Sylvie, que vous ne pouviez pas être ailleurs ; un rival plus heureux occupe en ce moment les caprices de celle fière beauté qui vous dédommagera sans doute bientôt des ennuis d'un amour ridicule.

Brias comprit alors sur qui se portaient les soupçons de Sylvie, et tout à fait rassuré sur le secret de ses desseins vis-à-vis de M"" de Monrion, il se lUcida à jouer francbement la scène qu'il avait préparée.

— Je ne sais de qui vous voulez parler, madame, reprit-il d'un ton contraint ; mais il serait peut-être ln'ureux pour moi que vous eussiez

raison. Oui, je vous le jure, Svlvie, je bénirais le jour où mon cœur, brisé par vos refus , trouverai! dans sa fierté ou dans son desespoir la force d'offrir à une autre cet amour que vous repoussez.

— Ah ! dit M"" de Champmorlain d'une voix altérée, vous n'en êtes plus à attendre ce bonheur, il est venu...

— A ous vous trompez, Sylvie, reprit Brias, mais j'y ferai tous mes efforts.

— Comment! dit Sylvie avec un sourire sardonique, un homme comme vous en est encore à l'espérance avec une femme comme cellelà?... Vous me surprenez étrangement, monsieur. Comment! une assiduité de quinze jours n'a pas triomphé encore de cette vertu?

— On ne peut espérer réussir là ou l'on ne tente rien.

— Ou'allez-vousdonc faire chez elle tous les jours? s'écria M°"= de Champmorlain en édalaiil. Vous y étiez encore hier, peut-être ce matin , peut-être y serez-vous dans quelques minutes. Oh ! vous me trompez, j'en suis siire, vous me trompez.

— NoU; madame, dit Brias avec une fierté affectée. Je ne vous trompe pas , non , je n'aime point madame Amab.

— Ah! s'écria M""' de Champmortaiii avec colère , vous l'avez aisément reconnue I

— Mais quand je l'aimerais , continua Brias, n'en aurais-je pas le droit ? Ne puisje pas vouloir m'arracher par tous les moyens à une passion folle, à qui vous inlerdissez toute espérance... à une passion... que vous n'avez jamais partagée... que vous dédaignez...

— Et c'est vous qui me parlez ainsi, monsieur ! mais pourquoi suis-je ici, mon Dieu!

pourquoi ai -je quitté madame de Monrion ^ pourquoi ne suis je pas rentrée dans ma maison? pour venir près de vous, au risque de mon honneur...

— El pour me dire , reprit Brias avec vivacité, qu'il est temps que toute relation cesse entre nous.

— Et vous vous êtes empressé d'obéir.

— Pensez-vous que ce ne soit pas assez d'humiliation, madame?

pensez -vous que je ne me sois pas jugé infroideur vous me re-

ITcurcuxl s'ils avaient vu Julie ainsi placée, sa blonde têle jeli^e en arrière, ses deui mains n!unies sur ses genoux. — Tage 13.

digne de vous, en voyant avec quelle poussiez...

Je ne me plains pas, madame , de ne point vous paraître mériter le retour que j'ai tant de fois imploré à genoux... Mais vous permettrez à celui qui souffre de s'arracher à sa torture.

— Et d'aller chercher ailleurs un cœur plus complaisant.

— Eb bien! oui, madame, oui, dit Brias avec un feint emportement, et si celle que vous accusez voulait accepter des vœux que vous rejetez si cruellement, je la bénirais.

— Et vous l'aimeriez... ou plutôt vous l'aimez déjà...

— Soit, madame, dit Brias, qui croyait enfin à cette rupture tant désirée.

— Mais qu'a-t-elle donc? s'écria tout à coup M"» de Champniortain , qu'a-t-elle donc de si enivrant pour vous plaire à tous , cette femme que vous me préférez? Est-ce donc parce qu'elle n'a ni pudeur

l'un?. — Tyji. lie VDondey Uiipre, rue Sl-Louis, 46. au î'arjts.

JLLIE.

ni retenue? est-ce donc parce qu'eile se livi'e sans combats, sans iviiiords, à ses caprices honteux ?

— F.li bien ! madame, si elle le fait, du moins ne joue-t-elle pas le rôle d'une odieuse coquette, qui demande l'amour, qui l'exige, qui l'enflamme, qui l'égaré, et qui, lorsqu'il tombe éperdu et suppliant à ses genoux, le repousse d'un pied dédaigneux...

Peut-être est-elle coupable... mais elle aime, et dans l'amour, Svl- \ie, il n'y a d'autre crime que de n'aimer pas.

— Toujours, reprit Sylvie en frémissant de colère et de douleur, toujours le même reproche, la même menace... Je ne vous aime pas. dites-vous; mais, mon Dieu! que faut-il donc que je fasse?

Brias avait déjà vu ces paroxysmes de douleur, où la tète de Sylvie semblait prête à s'égaler , et toujours il l'avait vue sortir tiiomphante de la lutte...

Il prévit qu'il en serait de même cette fois, et il voulut frapper le dernier coup.

— Il faut, lui dit-il O'une voix émue, il faut que vous rê|»ohdlez à ma tendresse...

Oui, Sylvie, il le faut... OU je ne croirais plus à cet amour, si fort contre le mien, si fort contre luimême...

— Non... fit -elle...

non ; j'aime mieux mourir... j'aime mieux vous en voir aimer une autre...

iVon... non... je ne veux pas... jamais...

— Adieu donc, madame, dit Brias; adieu, et pour toujours.

— Adieu , lui ditelle d'une voix éteinte.

Brias la regarda tomber sur un banc de gazon, où elle demeura éplorée et anéantie.

Elle était ainsi d'une beauté saisissante, toute la passion qu'elle étreiguait si puissamment en elle-même frémissait dans le désordre de ses traits, dans le tremblement convulsif ^le ses lèvres , dans J 'égarement (i.ve de ses legards.

Brias hésita...

Le désir bizarre de contempler encore une fois les douleuis de cette passion l'emporta sur la prudence qu'exigeaient ses desseins; il revint près de M"' de Champmortain , et il 3ui dit :

— Ainsi c'en e.-l fiit, Sylvie !

Klle se détourna sans répondre. — Adieu donc! reprit-il.

— Où allez-vous? s'écria-t-elle tout à coup en l'arrêrant.

— Que vous importe, madame....

— Où vas-tu, Frédéric? reprit-elle d'un ton égaré.

— Qu'avez-vous dit, Sylvie? dit Brias, que ce cri émut malgré lui.

— Ce que j'ai dit... je ne sais... Mais, Frédéric, vous, que" voulez vous de moi? qu'exigez-vous?

— Si votre cœur ne vous le dit pas, ce n'est pas à moi de vous h dire.

— Vous m'aimez, n'est-ce pas?

-~ Est-ce à vous à en douter?

— Et vous ne retournerez plus chez cette femme?

— Jamais!

-— Eh bien! Frédéric... ce soir... celte nuit .. dansi'e pavillon... Non... non... reprit-elle avec un nouveau désespoir, jamais., jamais .. Non, laissez-moi... fuyez-moi... je ne vous aime pas...

Brias pensa avoir satisfait à toutes les exigences d'une rupture, et, cachant sa tête dans ses mains, il s'éloigna en répétant encore une fois :

— Adieu donc, madame, adieu !...

Il prit un petit sentier, et il allait sortir du'laillis, lorsqu'il vit paraître tout à coup devant lui ;\1""- de Cliampmortain pâle, éperdue à demi folle, qui lui dit d'une voix haletante : '

— Eh bien! puisque tu pars, Frédéric... puisque tu le veux... viens cette nuit dans ce pavillon... viens, j'y serai...

Brias s'arrêta stupéfait de son bonheur; et Sylvie ajouta :

— Alaintenant, laissez-moi.

— A ce soir donc, dit Brias; et il s'éloigna rapidement, espérant

au fond de l'âme qu'un retour de conscience empêcherait M"' de Champmortain devenir 'i ce rendez-vous.

« Ils l'taient encore l'un près de l'nulre, sur la même banquette. » — Page 19.

A peine Brias fut-il éloigné que Svlvie resta immobile, la tête basse, les bras pendants. Ses yeux étaient fixes et secs.

Il n'y avait point sur son visage cette agitalion qui naît de l'incerlilude ou du remords. Il n'y avait que l'expression désespérée d'une résolution ine.xtirable.

Elle fût demeurée sans doute bien longtemps dans cette position, si un léger bruit ne l'eût arrachée à sa profonde préoccupation. Elle releva la tête comme une biche alarmée, et vit devant elle une femme qui la regardait avec l'expression d'une douce pitié.

Cette femme s'avança tout à fait près de Sylvie, qui se recula avec terreur.

— Qui êtes-vous et que me voulez -vous , madame? lui dit-elle.

— Je m'appelle madame Léona Amab, et je désire vous parler.

— Je ne vous connais pas, madame, repartit .M"'' de Champmortain avec une indignation pleine de fierté.

— C'est vrai, madame , mais je désire que vous me connaissiez.

— C'est ce que je ne désire pas, moi, dit

M""e de Champmortain en cherchant ù s'éloigner

— C'est cependant le seul moyen de vous sauver, lui dit Léona en se plaçant résolument devant elle.

— De la violence, madame.

— Non, madame, une prière.

— Oubliez-vous qu'il ne peut y avoir rien de commun entre nous?

— '\'ous vous trompez, madame, lui dit froidement Léona ; il y a les soupçons que vous venez de montrer à M. de Brias, et qui me touchent.

— Quoi ! madame, s'écria Sylvie en regardant Léona d'un œil égaré, vous étiez...

— Oui, madame, repartit Léona, j'étais là.

— Miséricorde du ciel 1 s'écria Svlvie d'une voix désolée, je suis perdue.

— Non, madame, dit Léona avec douceur.

Si j'hais voulu vous perdre, j'aurais amené ici .M. de Champmortain.

Sylvie parut ne pas l'enlpndre.

— Perdue... rtpeta-t-ellc d'une voix presque eteinle, perdue, et par qui

JULIE

— Restez dans la voiture, dit Léona... Je me tiendrai ;issez près pour que vous puissiez tout entendre

— Non, madame, sauvée, et par une femme à qui vous avez lait la plus sani,iante injure.

Svlvicrcurit toute sa fierté. , . ... . .

— Cesi l.itu madame, dit-elle avec un geste impérieux, dites tout à M. de Chamiimortain, il vous croira... il y est accoutume... eu voila assez entre nous. , , .

— Pas encore, madame, |)0ursuivit Leona, vous m avez outragée, et si les assiduités de M. de Cliarapmortaiu en eussent été la cause, je ne vous l'eu.sse point pardonné. .

Je trouve que celle qui donne des rendez-vous pareils a celui que je viens de voir, n'a guère le droit de blâmer personne ; mais cette injure, je vous la pardonne, parce qu'elle vous a été inspirée par la passion sincèi-e qui vous domine. . .. .

— Madame, j'attends votre dénonciation ; mais je vous ai dit que j ai assez de vos outrages.

Léona se contenait à grand'peine, cependant elle reprit dun ton calme : . . , , ,„„

— J'ai subi les vôtres, madame; et si vous considérez mes paro es comme des outrai^es, vous devez, vous qui êies dévote, comprendre mieux que jamais l'exeellence de ce principe de votre religion, qui ordonne di- ne lias faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu on vouslil.

Mais, madame, crovez-moi et écoulez-moi patiemment.

Je ne suis ici, ni 'pour une mena(-e, ni pour une vengeance; je suisici pour une justification. Vous avez ;i.;cusé M. de Brias de reclierchcr mon amour; M. de Urias, madame, a mieux à faire que de poursuivre auprès d'une femme mariée One intrigue comme il en a eu laui, comme il eu a encore; M. de Brias, madame, crible de dettes, arrêté dans sa carrière, ne peut se sauver que par un riche maruue.

Il l'espère, il le elierche, et si vous avez remarqué en ha quelque froideur, elle ne vient que de la crainie où il est de voir lui échapper la main et la foriune de M""> de Monrion. ^ , . „■

Depuis que Leona avait prononce le mot mariage, Sylvie 1 ecoatail avec une cmiosilé a\ide et nue inquiétude croissante.

— iM""' de Monrion! répeta-l-elle d'une voix étouffée... Il veut épouser M""' de .Monrion !

— Soyez-en sûre, et comme ma parole n'est peut-être pas pour vous un gai?e suffisant, je puis vous donner la preuve de ce que je vous dis.

— La preuve! dit Svlvie éperdue... la preuve!... vous l'ayez?... Ahl douiiez-la-moi, madame, donnez-la-moi... et je vous jure... Mais non, c'est impossible : vous baissez M"' de Monrion, et

vous me trompez.

— Je hais M'°"= de Monrion, mais je ne vous trompe pas.

— lili bien! celte preuve... celte preuve!...

—Osez me suivre, niadame,jusqu'à un rendez-vous que j'ai sollicite de M. de iîrias pour lui parler de ses propres affaires, et cette preuve vous l'aurez.

M°"^ de Champmortain fit un pas pour suivre Léona ; puis elle s arrêta tout à coup : un combat cruel s'élevait entre sa colèreel sadignile; elle subissait à la fois, dans toute leur rigueur, la honte de sa position et les tortures de la jalousie et de l'inceriilude.

Léona la contemplait avec une joie crnelle, pendant qu'elle se débattait avec desespoir entre ces horribles sentiments ; enfin la passion l'emporta, et elle seciia :

— Perdue i)i>ur perdue, j'aime mieux savoir la vérité!...

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