‹ Ouvrés illustréesChapitre 33 sur 157 · XL — SECOND RENDF.Z-VOLS · texte numérisé non relu

XL — SECOND RENDF.Z-VOLS

M"'^ de Champmortain suivit Léona, qui la conduisit jusqu'à une allée sombre dans laquelle elle avait lait cacher sa voiture; elles y moulèrent ensemble, et, sur un ordre de Leona, la voiture partit avec rapidité. - , .

Sylvie, en proie au désespoir le plus effrayant, gardait un morne silence pendant que Léona lui glissait dans le cœur les plus indignes calomnies contre sa rivale. Sylvie, à vrai dire, ne l'entendait pas; elle mesurait l'abime où elle était lombce.

En un jour le secret de celte passion qu'elle combattait de toutes les forces de sou âme était arrive, à la fois, aans les mains de celle qui pouvait lui ravir son amant, et dans les mains de celle qui lui avait enlevé sou époux.

Mais dans cette àme jalouse et désolée, la boute d'être au pouvoir de Léona n'approchait point de la colère qu'elle éprouvait à la pensée d'être le jouet de sa rivale.

Leona connaissait trop bien le cœur des femmes, pour ne pas continuer ses calomnies, quoique Sylvie parut ne pas l'écouter. A ce moment, ce n'etait'iil que de vaines |iaroles ; mais Léona savait quel retenli.ssement elles auraient lorsque, plus tard, le souvenir en reviendr.iil à Al"" de Champmortain.

Llles arrivèrent ainsi à l'endroit du rendez-vous pris par Léona.

Celle-ci aperçut de loin lîrias qui se promenait avec activllé. Les stores furent immédiatement baisses.

Elle lit arrêter, descendit, et fit un signe particulier aa cocher qui la suivit pas à pas.

Brias ariiva.

— Vous voyez que je suis exact, lui dit-il.

— Je ne lt"suis pas moins; l'heure n'est pas sonnée.

— Et maintenant, dit Brias, puis-je savoir à quoi je dois cet aimable empressement?

— A une chose de la plus haute importance pour vous et peut-être pour moi.

— S'il en est ainsi, fit Brias en baissant la voix, nous poumons preiidie une autre allée ou dire à votre cocher d'arrêter.

— Il a, d'une part, l'avantage impavable, reprit Léona, d'être sourd et muet, et de l'antre, c'est, aux yeux des gens qui peuvent nous rencontrer, un témoin assez respeciabic pour qu'on soit assure qu il ne se passera rien que de convenable dans notre entretien.

— Vous avez des prévoyances admirables, Léona; parlez donc, et dites-moi pourquoi vous nVavez accordé ce rendez-vous, à moi qui ai eu l'indignité de ne jamais en solliciter un de vous.

— C'est un manque de galanterie que je vous pardonne, repartit Lcons IcMBrcniêni.

Quand on a l'esprit bourrelé d'assignations, de commandements, de papiers timbrés de toute sorte, on ne pense guère qu'aux affaires sérieuses. J'ai à vous parler des vôtres.

Savez-vous ce que Montéclain est venu faire ici?

Celte question parut embarrasser Brias, qui jeta un regard de rôle sur le taillis.

— Mais, répondit-il, il est venu dans ce pays pour y voir et y surveiller ses propriétés... Je le suiqiose.

— Non, M. de Montéclain y est venu pour M°" de Monrion.

— Lui? fit Brias en tress.aîllant; impossible ! il me l'aurait dit.

— 11 faut, reprit Léona, que je vous raconte à ce sujet nue petite anecdote que vous ignorez peut-être.

11 y a de par le monde un certain M. Aillon, un ex-commis de M. ei M"' Thoré, maintenant propriétaire de leur ancienne maison de commerce. ., .

Ce .M. Villon, ex adorateur de M"' .Tulie Thore, a garde pour M""" de Monrion une sorte de culte passionné qui lui ferait faire les actes les plus extravagants pour empêdier son idole de devenir l'épouse d'un diplomate ruiné comme vous l'êtes, et, à ce que je dois croire, plus amoureux de la fortune de M""» de Monrion que de sa personne.

— Vous vous trompez, Léona; si beaucoup d'amour peut tenir lieu de beaucoup d'argent, je ne connais personne qui ait plus de droits que moi à la niaiu de la comtesse.

— Comment ! repartit Léona d'un ton railleur, vous 1 aimez à ce point, et c'est à moi que vous le dites...

— J'oubliais (iiie vous la haïssiez mortellement pour le nom qu elle Iiorte et pour celui que vous portez. Mais qu'importe mon amour, quel qu'il soit? il faudra peut-être renoncer a tous mes projets...

— Avcz-vous reçu de Paris des nouvelles trop pressantes?

— Non, dit brusquement Brias.

— Serait-ce l'arrivée de .Montéclain?

— Non... non, car, j'en suis sur, .Montéclain ne connaît pas la comtesse à? Monrion.

— C'est vrai, mais il désire fort la connaître.

— Mais à quel propos?

— A propos de ce M. Villon dont je vous parlais tout à 1 heure.

— Au fait, je lavais oublié.

Eli bien ! qu'y a-t-il de commun entre ce M. Villouct Moutcclain?

— Le voici.

Il y a quelques mois, j'étais au bal de l'Opéra, assise sur une banquette du lover, lorsque quelqu'un vint iirendre place près de moi : celait Montéclain, qui, selon son habitude, s'ennuyait là comme partout. .. ,

Nous sommes des ennemis trop sincères pour que j essayasse de lui faire du mal au risque de le disiraire. Je préférai le laisser à l'ennui de lui-même, et j'allais quitter la place, lorsque j aperçus .M. \ illon. Je l'appelai, et le faïencier, qui, depuis une heure, promenait un regard quêteur et désolé sur tous ces visages de satin noir dont pas un ne se tournait vers lui. s'assit aussitôt près de moi.

11 V a entre M"»" de Monrion et .M. Villon des .secreU;...

— 'ync voulez-vous dire? s'écria vivement Brias, prétendez-vous calomnier la comtesse? . l^ i-

— Vous avez raison, je me suis mal exprime; et j aurais dû aire qu'il y avait eu des secrets entre M'"' Ihore et M. Mllon.

— D'une façon comme de rautre, c'est une calomnie contre la vertu la plus chaste, l'àme la plus noble que j'aie jamais rencontrée.

— Et qui la lu'emière, reprit Leona, vous a sans doute fait comprendre le véritable amour.

— Elle m'a fait, du moins, comprendre l'amour qui respecte l'objet de son culte. . , , ,,

Leona fut prise tout à coup d'un violent accès de toux : elle venait d'euleudre sortir un sourd gémissement de la voiture. Brias s'arrêta, car ce bruit l'avait aussi frappé.

JULIE

Mnis Léona reprit aiissilôt : ,. . ..

— Que voiiUv.-vous, mon c.lier Bruis, clianin a srs distractions ; vous avez oublié tout a l'heure ma liaiiie pour M'"' de Mounou cl vous m'avez avoué voiro amour et votre admiration pour elle ; eet amour et eelte admiration, je les ai oubliés à mon tour pour laisser parler ma haine; nous sommes quittes...

Du reste, voulez-vous en rester là? vous ne paraissez pas en état d'écouter un bon avis...

— Vous pourriez y arriver plus vite...

— Oui, si vous ne m'interrompiez pas...

— Je vous écoule...

— Je .vous disais que j'avais appelé M. Villon et qu il était entre M. de Monléclain et moi.

J'usai alors de la liberté du masque pour dire tout ce que je savais au sujet du mariage de iM"« Julie Thoré, et Je louchai si juste que le malheureux faïencier se mit dans la colère la plus lurieuse et la plus ridicule. .... -i n

11 me menaça, je crois, et, comme je lui nais au nez, il alla jusqu'à interpeller Monléclain, et à lui demander s'il n'était pas permis à un calant homme de corriger une femme qui se permettrait des propos indisnes sur la plus chaste vertu, sur l'âme la plus noble...

Oui, vraiment, je crois qu'il se servit des mêmes termes que vous, Brias.' C'est un des privilèges de l'amour qu'inspire cette dame de faire dire les mêmes niaiseries à ses adorateurs.

Malgré ses airs d'ennui, Monléclain nous avait attentivement écoutés. , , ,

A- l'interpellation de M. Villon, il se contenta de hausser les épaules et de lui répondre avec la parfaite insolence dont il était doue :

— Vous êtes un sot de vous occuper de tout cela. Est-ce que vous n'avez pas reconnu M""' Léona Amab, autrefois M"' de Cambure?

A cette révélation, je crus que le faïencier allait me sauter a la gorge ; mais il se contint, et je le quittai en riant au.-; éclats, mais furieifse contre Monléclain qui m'arrachait ma victime.

Cependant, je ne les perdis pas de vue ; ils se mirent à causer ensemble. . . ■ ^ , , , ,

Je fis quelques tours de fover, ils continuaient à parler du ton le plus animé. Je restai plus de d'eux heures dans une loge, et lorsque je repassai dans le foyer ils étaient encore l'un près de l'autre, sur la même banquette. . , ,. , ,, •

Que de choses Monléclain a pu apprendre de M°"= de Monnon dans cet entrelien! Vous le connaissez, vous savez avec quel art il arrive à ses fins ...

— Lui, dit Brias ; je le crois fort indifférent à toutes ces intrigues, et fort innocent des projets que vous lui prêtez.

N'en parlons plus, fit Léona. Ah ! vous croyez Monléclain un homme fort indiffèrent, fort innocent... Je le savais un esprit supérieur, mais je ne le croyais pas capable de persuader de sa nullité un diplomate de voire force.

— Tout cela est fort bien, dit Brias; mais quel rapport y a-t-il entre cette rencontre au bal de l'Opéra et la présence de Monléclain dans ce pays ? — • ...

— C'est que Monléclain, qui ne diftien à personne, qui ne connaît pas M""^ de Monrion, qui ne s'en occupe pas, a écrit à...

Leona fut interrompue par l'apparition de Monléclain, qui lui dit en souriant :

— Comment! vous ouvrez mes lettres, madame!

Léona se remit avec une lapidiié merveilleuse de la surprise qu elle avait éprouvée, et lui répondit :

— Non, monsieur, non; mais si vous tenez à ce que vos correspondances restent aussi secrètes que vos pensées, il ne faudrait pas confier vos lettres à un domestique maladroit, qui, au lieu de remettre à M"' Amab la lettre où vous la remerciez de son invitation, lui donne une lettre destinée à la poste et adressée à M. Louis Villon.

— Et cette lettre, madame ?

— Je n'en ai lu que l'adresse; mais elle m'a suffi à apprendre que M. le marquis de Monléclain était en relations suivies avec M. Villon.

— Et qu'eu concluez-vous, madame?

— Je vous laisse le soin de tirer vous-même celte conclusion, messieurs ; le but que je voulais est atteint : c'était de prévenir tous ceux qui m'écoutent des véritables desseins de chacun.

Aussitôt elle salua, et, ouvrant elle-même la portière de sa voilure, elle y monta rapidement et referma plus rapidement encore.

— Je le comprends , son but , dit Brias : c'est de perdre M"" de

Monrion. , . , , /- •

— Brias i s'écria Monléclain d'une voix altérée , les yeux lises sur la voilure qui s'éloignait.

— Ou bien, conlinua Brias, de nous faire couper la gorge.

— Brias! dit encore Montéclain en lui nionli;ant la voiture!

— A moins qu'elle ne veuille... . .

— Brias! reprit Monléclain d'une voix terrible, Leona n était pas seule dans sa voilure; il y avaii quelqu'un.

— Champmorlain, iieul-être, dit Brias effrayé.

— JNon, c'était une femme.

— Une femme? mais laquelle?

— M""' de Cliampraortain?

— Impossible, s'écria Brias en pâlissant.

— Je n'ai vu due son pied chaussé d'un brodequin de salin, et il n'y en a pas deux au monde d'aussi jolis et d'aussi menus, fût-ce ceux de M""^ de Monrion, que je ne connais pas.

— Sylvie, Sylvie ! s'écriait Brias ; et elle a pu entendre ce que j ai dit. ,, . ,, .

Mais c'est impossible; mais il y a à peine une heure que je 1 ai quittée furieuse conire Léona. .

— Quand je vous disais hier que cette femme méditait quelque infamie.!, vous avez ri. , , ^,

— Non... non... non... ce ne peut être M^'de Cliampmorlain , reprit Brias. Comment? par quel art? par quelle surprise?...

— Je ne sais!... mais j'en suis sur. Brias, vous ne m avez pas tout dit.

— Sur l'honneur ! je ne vous ai rien cache.

— Vous le croyez ; mais vous ne savez donc pas qu'avec ce serpent, auprès duquel celui de la Genèse n'est qu'un apprenti, chaque mot, chaque intonation est un danger. Comment vous a -t- elle i)roposé ce rendez- vous?

— Mais tout simplement.

— Elle vous a donné cette heure et ce lieu tout d'abord.

— Attendez que je me rappelle... Non, elle m'a offert le matin, puis midi, puis deux heures.

— Je comprends . dit Montéclain avec colère , vous avez accepte toutes ces heures excepté une?

— C'est vrai. , „ . .

— El elle a dû vous promener par toute la foret, jusqu a quelque endroit que vous n'avez pas trouvé convenable?

— C'est cela... Vous me faites trembler, Montéclain.

— Savez-vous les mathématiques, Brias?

— Au diable la question I , , ,

— Répondez-moi : savez-vous pourquoi la ligne droite est le plus court chemin d'un endroit à un auire? ,, , ,

— Parce que cela est, voilà tout, dit Brias en haussant les épaules; cela ne se prouve point. . . , , , •

— Erreur ! Brias ; c'est un de ces principes dont on prouve la vérité en montrant l'absurdité de tous ceux qui les entourent.

Quand un mathématicien a prouvé que toutes les lignes qu on peut tiacer à côté d'une ligne droite sont plus longues qu'elle, il lui reste acquis que celle-ci est la plus courte.

Or quand Léona a trouvé que toutes les heures de la journée et tous les endroits de la l'orèt vous étaient indifférents, excepté une certaine heure et un certain endroit, il lui a ele maihémalHiuement acquis que vous aviez un rendez-vous à celle heure et à cet endroit. Enjo: elle était à votre rendez-vous avec M"'= de Champmortain.

— Mais, dans quel but?

— J'i'-norc ce que vous avez dit dans ce rendez-vous; mais ne savez-vous^ pas que Leona ne peut faire accepter ses vices dans le inonde nue sous la proleetion des fautes des autres femmes?

Maintenant qu'elle a votre secret et celui de M""' de Champmortain, comprenez-vous quelle fatale puissance elle a sur elle et sur vous?

— Heureusement , s'écria Brias avec une sincérité qui fit sourire Montéclain, heureusement que Sylvie est innocenle; que jamais elle n'a oublié ses devoirs. .

— Très-bien Biias , lui dit Montéclain ; mais elle a ele assez imprudenie pour paraître tout a tait coupable ; elle est assez timorée pour le croire, elDii-u sait ce que Léona peut faire d'une pareille circonstance et d'une' pareille disposition d'espiii.

— Il faut que je la voie, s'écria vivement Brias.

— Le Vùudra-l-elle? le pourrez-vous?

— Kl'le lient M°"='de Champmortain par vous... il faut tenir Léona nar Cliamrmortiiin. ,, , , ,

— Eh! mon Dieu! Sylvie sait la vérité , et 1 abandon de son mari lui est devenu indiffèrent.

— Sans doute; mais M. Amab ne le sait pas, et il est homme a tuer

^'^^'vous ne le connaissez pas, Montéclain : il tuerait Champmortain,

mais il ne toucherail pas à Leona.

Je crois que vous avez raison, dit Monléclain... ,

Mais, de par tous les diables, j'y songe... nous avons un auxiliaire

impayable.

— Qui donc?

— Le colonel Thomas Rien.

— Comment cela ? „, , .„ . . „

— A cheval , Brias ; il faut le voir avant qu il n aille ce soir chez Champmortain...

Venez, je vous expliquerai cela en route.

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