‹ Ouvrés illustréesChapitre 34 sur 157 · XII. — IlÉSCLTAT · texte numérisé non relu

XII. — IlÉSCLTAT

Champmortain, qui était allé faire sa visite accoulumee chez Leona pour avoir l'explication de sa froideur de la veille , venait de rentrer chez lui, fort dépité de ne l'avoir point rencontrée.

JULIE

Il npprit que sa femme n'élalt pas revenue, cl il allait se rendre cliez M. (Il' Monlalfii, hi-S(|iril vil nrriver la voiture de M"' Amab. II fut (r.ilionl ravi que sa femme fût absente.

(:i!am|imorlaiu ciùvait fermement que Sylvie avait envové à Léona l'invii iijdii qu'il avait exigé<i. Mais il n'était pas sur de l'accueil qu'elle li'raii à .M-"' Amal). Il y a mille manières d'èlrc de la dernière im|)erlinence avec, la plus exacte politesse, et les femmes s'y entendent merveilleusement. «

Il se féliciiaii dov.c en pensant que cette première visite se passerait entre Lcona, M. et .M"" de lUulesgens et lui-même.

Les prétentions conquéranlos de M. de Hudesgens lui étaient un garant <lc son amabilité , et la terrible bisioire dont il avait menacé'sa belle-mère ra.ssuraii du bon accueil qu'elle ferait à Léona.

M. de Cliampmorlain fut donc étrangement surpris de voir descendre lie la voilure de Léona M°"= de Champmortain elle-même; Sylvie élait pale ei agitée; Léona, calme et Irisle. Ces dames semblaient dans les meilleurs termes. F.u ce momeni, il se passa quelque chose d'elrange et cependant de fort naturel dans l'esprit de M. de Oiampmurlain.

Poussé par Léona, donU'ambiliûu etaii, avant tout, de se faire adniellre dans un monde qui jusque-là lui avait fermé ses portes, il avait exige et ûbienu une invitation pour elle à la fêle qui se donnait au cbàleau de .M. de Rudesgens.

Assurément, a|)rès cette victoire, il eût été fort mécontent si l'accueil faii a Léona eût assez clairement démenti l'invitation pour la rendre comme non avenue, et cependant il fui encore plus mécontent en voyant l'esiièce d'intimilé soudaine établie entre Sylvie et M""- Amab. ''

le mari vouiaii, à la vérité, imposer sa maîtresse i^ sa femme, mais il allait encore moins ;\ ce même niai'i que sa inailiesse devînt l'amiede la maison. Champmortain connaissait trop bien Léona pour ne pas savoir que ce ne pouvait être là une intimité convenable pour S\hie.

Que ^\"' Amab se trouvât dans son salon, au milieu de cent autres femmes et dans le lumulte d'une fête, c'était là un fait de peu dimporlance, et qui ne devait pas, dans ses projets, avoir d'autre suile. 11 se re|ienlit un moment de son succès.

Avant que Champmorlain fùl descendu dans le salon, où se trouvaleni M. el M'"^' de Rudesgens, Sylvie avait présenté Léona à son I cre cl à sa mère; elle avait raconte que, revenant à pied de chez •M. de Monlaleu, elle avait renconiré dans le bois M""" Amab qui venait pour lui faire une visite, et que celte dame s'étanl arrêtée, elle avait accepté une place dius sa voilure.

Sylvie ajouta qu'elle eiait ravie de cette rencontre, qui lui avait donné lieu, de mieux connaître et de mieux apprécier une charmante voisine.

Pendant que Sylvie parlait ainsi, M. de Rudesgens, pris à l'improvistc dans sa robe de chambre de calemande, se confondait en excuses el en salulations. et .M"'"' de Rudesgens se raidissait en révérences forcées, promenant un regard surpris et effaré de l'empressement de sa fille aux jubilalions de M. de Rudesgens.

Champmorlain entra dans le salon pendant que M. de Rudesgens s'esquivait pour aller réparer la désinvolture de sa toilette.

.lusqu'à ce moment, M""' de Rudesgens n'avait fait que saluer et se liincer les lèvres, mais elle fut obligée au sourire le plus gracieux, lorsque Léona lui dit :

— En vérité, madame, j'ai besoin que ce soit M'"^ de Champmorlain qui me dise qu'elle me présente à sa mère pour que je le croie. J'aurais pensé sans cel.i qu'elle avait une sœur.

— 11 est vrai, madame, que j'étais bien jeune quand j'ai épousé M. de Rudesgens, reprit la maman en minaudant.

Champmortain fut encore plus mécontent, il s'avança et salua Léona de l'air le plus froid et le plus cérémonieux.

Klle lui rendit son salut avec une modestie parfaite, et continuant de s'adresser à M""' de Rude.sgcns, elle lui dit :

— Madame, permeitez-moi de ne point faire de phrases cérémonieuses vis-à-vis d'une femme d'un esprit aussi élevé que le votre, et laissez-moi vous dire bien franchement combien j'ai été heureuse et flaltee de l'inviialion que vous avez bien voulu madresser; car (pioique cette invitation m'ait été faite au nom de M^'deCbampmortain, je dois croire (pi'elle a été soumise à l'approbation de sa mère.

— Sansdoiile. madame.

— \ous en doublez le prix, madame, el vous me montrez, dès le premier moment, la vérité de ce qui m'a clé dit cent fois, qu'il était impossible d'allier plus de grâce el de bienveillance à plus de supériorité et de vertu.

Champmorlain fui très-alarmé.

Il pensa que sa belle-mère allait comprendre que Léona se moquait d'elle; mais Champmortain ne savait pas encore combien est robuste lavanilé humaine. ■•

Ces flatteries à brûle-pourpoint, el ipii semblaient devoir renverser M°"= de Rudesgens, ne firent que la chatouiller agréablement. Ell# sourit, minauda, el la conversation prit celle lourinire vulgaire destinée à remplir une visite de dix miiiuies.

Léona se relira au bout de ce lemjis malgré les instances de M"" de

Rudesgens. Les dames l'avaieni reconduite jusqu'à la porte du salon ; Champmortain voulut aller plus loin. Léona l'arréla en lui disant tout bas :

— .\ demain ! soyez prudent.

Lorsqu'elle fut sortie, Chamimiortain regarda sa femme : elle était plongée dans de profondes réflexions.

Il s'adressa à sa belle-mère :

— Lhbieni madame, vous avez vu celte terrible personne que vous refusiez de recevoir... Qu'en pensez-vous?

— C'est, je crois, une fort bonne femme, dont on a dit beaucoup de mal comme de tontes celles qui ont le malheur d'être belles ajouta nr" de Rudesgens, en s'appliquant par un profond 50U|)ir la dernière partie de sa phrase.

— Elle passe pour avoir de l'esprit, dit Champmorlain en souriant.

— De I espni, peut-être, fil M°" de Rudesgens, mais je lui crois du lad, du jugement... des appréciations justes...

— El surtout, dit Sylvie d'un ton convaincu, des idées d'un ordre peu commun... c'est une femme extraordinaire.

— .Vvez-vous donc pu en juger en si peu d'instants? reprit Chami)morlaiii. "^ '

— Nous sommes restées plus d'une heure ensemble.

— Et que vous a-t-elle dit '?

Sylvie regarda son mari d'un air plein de sarcasme, et lui répondit en quittant le salon :

— Tous seriez peut-êlre embarrassé, si je vous répétais ses conlidences.

Champmorlain ne sut que dire, et sa belle-mère allait probablement lui demander l'explication de celle phrase, lorsque M. de Rudesgens entra radieux en se frottant les mains et en se balançant de 1 air le plus débauché.

— Vous venez trop tard, lui dit M""' de Rudesgens ; la colombe est envolée...

— Rah ! fil M. de Rudesgens en riant, très-bien I Irès-bien !

— vous le prenez bien gaiement, monsieur.

— Eh! mais je n'ai pas lieu d'être irisle.

— Aous êtes un vieux fou... lui dit en haussant les épaules AI"- de iiudesgens. Du reste, M-°= Amab n'est pas ce que vous pensez... c'est une femme de mérite, d'esprii..

— Je le crois...

— Et toutes vos galanteries n'arriveront qu'à vous rendre ridicule.

— Je vous prie de le croire, dit M. de Rudesgens en saluant ironiquement sa femme qui sortit.

i:t tout aussitôt il se tourna vers Ch impmorlain en s'écrianl •

-- Ah I Champmortain, le tour est excellent ! J'.avais été surpris en néglige, j avais couru m'Iiabiller et j'allais rentrer dans le salon, quand j ai entendu les salutations d'adieu.

\ous ouvriez la porte du salon, je me suis jeté légèrement de cote, el à peine la porte était-elle refermée, que je me s'^uis présenté aux regards de M-"* Amab.

Je dois l'avouer, Champmorlain, j'ai été mal pour vous. .Te lui ai dit, je crois, que je lui demandais la permission de réparer l'incivi- II le de mon gendre, en lui ollrant la main jusqu'à sa voiture • el quand elle a eu pose sa main dans la mienne, j'ai ma foi ajouté qu'il fallait être le dernier des maladroits pour céder une si belle main à nui que ce soit... '

J'ai encore dit deux ou trois mots charmants, et Dieu me damne' je crois queje lui ai serré la main... car elle a rouai.

— Elle en est capable, dit Cliamportaiu avec humeur

— Décidément, mon cher, elle est délicieuse; mais je vous laisse Je veux êlre discret.

A ces mots, M. de Rudesgens tourna sur ses talons et alla nromener son triomphe dans le parc.

— Ah çà I se dit Champmorlain, elle les a tous ensorcelés.

Et il se relira plus mécontent que jamais du succès de Léona ajirès avoir ele lui-même au delà de toutes les convenances pour obtenir qu on voulût bien la recevoir.

.Alainlenant nous allons abandonner ce récit pour faire connaiire à nos lecleurs quelques lettres écrites par plusieurs des personnages de celle histoire.

■■liv du colonel Thomas Rien à madame Muller, à Cologne.

« Ma mère,

» Je vous ai déjà écrit hier, el je vous ai dit comment j'elais arrivé » dans ce pays. Je vous ai nommé tous ceux que j'y avais rencontrés » el ce que j'avais appris d'eux.

» Je n'ai iioint vu M. de Moiilaleu ni la fameuse M"" de .Monrion.

«Je comptais les rencontrer chez M. de Champmorlain, chez qui » je SUIS aile hier passer la soirée. Mais ils ne sont pas venus.

>) J'avais eu le malin la visite de Monléelain el de Brias, visite qui " m'a tort étonné, el \uus allez le compremliv.

» Après quelques paroles fort insignifiantes, Montéclain s'est écrié » tout ;\ coup :

» — Colonel, vous souvenez-vous de l'embuscade de Cliercliell ?

» — Oui, pardieul lui dis-je; et sans vous qui, delà pomme d'or » de votre cravaclie, avez fendu la tête à l'Arabe qui me tenait au » bout de son pistolet, probablement je faisais ma dernière campagne.

» — C'est cela, colonel, et vous vous rappelez qu'en ce moment » vous m'avez dit en vous élançant au plus fort de la mêlée :

» — Mon tour viendra, j'espère.

» — Puisque vous me rappelez cela, dis-je à Montéclain, c'est que » mon tour est venu.

» — Vous avez deviné.

» — De quoi s'agit-il?

» — D'une chose fort importante et dont le secret doit mourir ici.

» — J'attends.

« — Il s'agit de prier M"" Amab de se taire sur ce qu'elle a vu et H entendu hier.

» Vous devez comprendre mon étonnemcnt à ces paroles.

» — Je ne connais point M"" Amab, lui dis-je.

» — Je le crois.

» — Je l'ai vue hier pour la première fois....

» — Je le crois.

» Mais je regarderai comme un service éminent l'-empressemcnt que )) vous mettrez à lui adresser celte prière en votre nom, et surtout » sans lui dire qu'elle vous a été suggérée par moi ou par Brias.

» — Mais quelle autorité voulez-vous qu'ait sur M'"" Amab la prière « d'un étranger?

» — Colonel, me répondit Montéclain, je ne discute point jusqu'où » peut aller celte autorité; mais j'y compte.

» — Monsieur de Montéclain, lui dis-je alors, ceci devient une plai- » santerie que je pourrais irouveT de mauvais goût...

» Je vous répèle que je ne connais pas M"' Amab, et que vous voulez me faire jouer vis-à-vis d'elle un rôle fort déplacé.

» — Colonel, me répondit Montéclain avec son air sardonique, vous » ne vous imaginez pas tout ce que vous pouvez ; de même (|u';iv;iiii )) l'embuscade "de Chcrchell, je ne m'imaginais pas, moi , que je pussi' » sauver la vie d'un homme avec un coup de cravache. J'assénai ie » coup rudement... Voilà tout.

» Eh bien ! dites rudement, s'il le faut, à M""" Amab, que vous ne » voulez pas qu'elle parle de ce qu'elle a vu et entendu hier, et je vous » jure que vous réussirez comme j'ai réussi.

» — S'il ne s'agissait d'acquitter une dette, dis-je à Montéclain, je » considérerais ceci tout autrement; mais vous me sommez de ma pai> rôle ; soit : service pour service, je ferai ce que vous voudrez.

» — Merci, colonel, me dit Montéclain, nous serons quittes, et alors » nous pourrons marcher chacun à notre but sans crainte ni méiia- » gements.

» Que veut dire ceci, ma mère?

» Cet homme me connaît donc? Il sait peut-être qui je suis... du » moins il connaît mes relations avec Léona...

» Que dis-je, mes relations? je ne mentais pas lorsque je disais que » je ne connaissais point M"" Amab, que c'était la première fois que )) je la voyais... il sait donc autre chose, il sait donc le lien mystérieux » qui nous unit et qui nous enchaîne à la même vengeance?

u Aussitùl il s'éloigna avec Brias, qui pendant tout ce temps m'a- » vait examiné comme une bêle curieuse qu'il n'avait pas encore vue.

» Le jour dénia présentation chez Léona.jious avons éviié déchan- » ger entre nous une seule parole en dehors de la conversation géné- » raie; j'avais remis à quelques jours à lui faire ma \isite, pour que » rien n'éveillât les soupçons.

» Je ne pus résister à l'inquiétude que m'avaient causée les paroles » de Monleilaiii, je courus chez Léona...

» Elle rciiirail, son mari était dans le salon et ne nous laissa seuls » que durant quelques minutes. J'en profilai pour dire à Léona ce que » m'avait demandé Montéclain.

» Elle m'expliqua à quoi s'appliquait cette recommandation, puis » revenant à ce que j'atiendais d'elle ;

» — Cela vient-il de vous, Thomas? me fit-elle.

» — Qu'importe? lui dis-je, il le faut. C'est une délie que je paie.

» Elle n'eut pas de peine à deviner qui m'avait poussé à celle » démarche et elle me réjjondit :

» — Eh bien danc ! je me tairai...

» Mais vous pouvez du'e de ma part à Montéclain que c'est un niais, « je n';ivais aucune envie de me servir du secret de M°"° de Charap- )) mortain ni contre elle, ni contre Brias. J'en ai tiré tout ce que je » voulais.

» — Quand vous reverrai-je? lui dis-je.

» — A la fêle de M"» de Champraortain.

» Son mari rentra, je me relirai.

)) Le soir venu, j'allai voir les Rudesgens, et je compris ce que » Léona n'avait pas eu le temps de m'expliquer. Elle a fait de M'"'' de » Champraortain une ennemie implacable de cette M"'' de Monrion, » dont le nom remplit ici toutes les bouches.

» M"" de Champmortain n'a pas dit un seul mot conire elle; mais » comme M. de Rudesgens venait de se répandre en louanges sur

JULIF,. 21

' M"» de Monrion, et qu'il en appelait au témoignage de sa fille, celleci s'est tournée vers Brias et lui a dit :

» C'est à vous de dire si cet éloge est mérité ; car je crois que vous la connaissez plus particulièrement qu'aucun de nous. » Il y avait dans ces paroles, prononcées d'une voix légère et avec un charmant sourire, un fond de rage indicible. » Brias a balbutié comme un sot.

» Quant à Montéclain, à qui j'ai dit que j'avais fait ce qu'il m'avait

• demandé, il a été d'un ridicule sublime. Il a fait la cour à M'"'= de ' Rudesgens avec une constance et un air de bonne foi qui faisaient 1 pâmer la vieille en regards incroyables et en soupirs de l'autre monde.

» Puis il s'est amusé à taquiner M. de Rudesgens et à lui faire ra-

I conter ses bonnes fortunes, ce qui a amené entre le vieux marquis

I et sa femme une furieuse querelle dont il a ri comme un fou. » Briïis avait l'air d'un enfant en pénitence; Champmortain s'en-

I nuyait et paraissait inquiet; sa femme dévorait dans un morne si-

1 lence sa jalousie et sa colère. Il n'y avait que Montéclain dont l'esprit parût libre de tout souci.

» Quel est cet homme? que veut-il ? où va-t-il ? Je croyais le connaître, parce que je savais ce que le monde en dit. » Je voudrais interroger Léona à son sujet. 11 faut attendre jusqu'à après-demain. Je le ferai.

» Je n'oublierai pas que vous m'avez recommandé de me laisser guider par elle. Je sais la tendresse que vous lui portez, et je ne veux rien vous en dire qui puisse vous blesser... » Mais j'aurais voulu que celle dont vous avez élevé l'enfance eût mieux prolité des conseils qu'a dû lui donner votre expérience et votre venu. Mais je ne l'accuse ni ne la juge. Elle a eu à souffrir de la pauvreté et du mépris, elle se venge... N'est-ce pas aussi mon but?

1) Je vous manderai ce qu'elle me dira de Montéclain... » Elle doit le connaître. Ils sont en présence comme deux ennemis qui, sachant ce qu'ils valent l'un l'autre, craignent de s'at;aquer. » Nous verrons.

» Je ne puis vous répéter que ce qu'on m'avait dit de madame de Rudesgens.

» Celle femme a oublié son passé, et sans les preuves écrites que possède Léona, jamais on ne l'amènera à un aveu. Du reste, elle me parait de bonne foi dans son hypocrisie, l'.llc a raison ; sa fidélité à monsieur de Rudesgens peut lui compter comme une vertu capable d'effacer tous les accidents possibles de sa jeunesse. » Mais je reviens à ma visite.

» Pour vous dire tout ce qui s'est passé hier soir, je dois ajouter qu'après mille détours, et pendant que Montéclain tenait à lui l'attention de tout le monde, Biias s'est ap; roche de madame de Ciiainpinorlain et lui a adressé quelques paroles de la \oix la plus sup-

i pliante.

» — Je crois, lui a-t-elle répondu sèchement, que je de\iens sourde ;

i veuillez parler plus haut ; je ne vous entends pas. » L'imprudent Brias a murmuré avec désespoir le nom de Sylvie,

' que j'ai pu saisir.

» — Vous avez raison , a-t-elle dit en se levant : c'est l'heure de

i prendre le thé. » Alors Brias, dépilé, a voulu jouer l'indifférent; il s'est mis à parler à tort et à travers, en disinl les plus énormes folies. M"'" de

i Champmortain eut la cruaulê d'en rire avec nous. » Le pauvre Brias n'y a pas résisté, et il est tombé dans le marasme. » Vers onze heures et demie nous nous retirâmes, et je quittai ces

' messieurs à la porte du château. Montéclain n'avait pas cessé d'être d'une gaieté folle, et je l'entendis rire encore lorsiiue j'étais loin d'eux.

» Voilà où j'en suis.

» Après-demain je verrai sans doule M- de Montaleu à la fête qui se

i prépare. Je l'observerai avant d'en arriver à la, terrible explication

1 qui doit avoir lieu entre nous.

» Je ne l'ai vu que dans cet enirctien d'une heure que j'eus avec lui,

I il y a quinze ans, ei qui décida de ma destinée. Il ni'apparut alors comme un modèle d'ingratitude et de dureté... » Cependant il passe pour un homme d'honneur et de probité sous

• tous les rapports... Ce n'est qu'un masque sans doule, cl je dois le croire... Soyez tranquille, ma mère, je le lui arracherai. » Tout à vous, et toujours.

» 'N'olre fils.

» fno.M iS. »

Jrthur de Blontéclain à M. Louis Fillon.

23 Mai.

« Je vous l'ai dit, mon cher aiiii, l'horizon était chargé de lourdes vapeurs : de pâles éclairs les sillonnaienl furtivement, de sourds

JULIE

» murmures fromissaiont dans l'air ; nous vivions dans une atmosphère ) élcctriiiuc, les nerfs tenihis, la respiration haletante; tout annonçait ) l'orasie, et l'orage a éclaté.

» C'a l'ti' par une soirée splendide.

» Le château de RMile-i^c[is élinc.elail de bougies, les fli'urs alion-

> dalent, les |)arquels luisanls éaieiit de vrais casse-cous; les damas

> el les satins avaient clé dépouillés de leur camisole de hazin, on ) avait fait venir deslivrées neuves de Paris; les argenteries masiivcs ') de lîudesgens miroitaient d'un éclat terne à côté des étincehuites ) orfèvreries de Chanipmortain.

» Le beau-père était nierveillcusement vèfii : habit bleu à boutons ) d'or, pantalon noir, bas de soie blancs, souliers vernis, gilet blanc ) et cravate noire à col rabaltu. Il avait l'air d'un jeune lycéen ([ui a

> dépouillé l'uniforme pour son premier costume de bal.

» La belle-mere , surexcitée par la furieuse éléi;ance de son mari , I avait déployé une robe de satin rose retroussée de marabouts atta- 1 elles par des agrafes de diamants.

» Cette robe, outrageusement décolletée, permettait à deux rivières I de diamants de se promener par sauts et par bonds sur les protiibé- 1 rances rocheuses et dans les profondes vallées de ses longues épaules 1 et de sa raidc poitrine.

» Le tout était sui monté d'une auréole de marabouts jndicieuse- I ment plantée dans des épis, toujours de diamants, ce qui faisait res- 1 sembler volontiers M°"^ de Rudesgens à l'un de ces vastes éventails I montes sur un manche de pierres précieuses, el dont se servent les I esclaves de l'Inde pour agiter l'air autour de quelque radja in- I dolent.

» Cliampmortain eût été fort bien s'il n'avait eu la prétention de faire 1 croire qu'il a sa taille de vingt-cinq ans... L'abdomen horriblement 1 sanglé eif paraissait d'autant plus respeciable.

» Quant 'à M°'^ de Champmortain, elle était belle comme une femme 1 qui a le bonlieurde l'être, qui veut l'être et qui sait l'être. Elle ' s'était contentée d'une robe blanche de mousseline de l'Inde, avec I une demi-douzaine de fleurs naturelles artistement semées dans ses 1 cheveux.

» Ce peu de parure était si bien ajusté, si bien venu, si librement I porté , que je ne serais pas éloigné de penser que Léona eiit passe I par cette toilette, comme elle a passé par ce coeur, car l'infortunée I Sylvie paraissait heui-euse et gaie.

» C'est que Léona est un terrible maître, et Champmortain lionrra bien payer les frais d'éducation de sa femine. » J'étais assez curieux de voir toutes les entrées; je suis arrivé d'assez bonne heure pour n'être précédé que par une trentaine d'ini vités, qui, venus de cinq à six lieues à la ronde, s'étaient imaginé sans doute qu'ils n'arriveraient jamais assez tôt. M J'ai eu à subir quelques souvenirs du passé : j'ai retrouvé là d'anciens amis de mon père qui m'avaient vu naître, et qui m'ont raconté ' les uiaiissades gentillesses de mes premiers ans; j'ai trouvé là aussi des petites filles que j'avais fait danser sui' mes genoux il y a quelque quinze ans, et qui sont devenues de gaillardes demoiselles très I en a|>pélil de mariage, maturcB viro, comme dit le latin. Cela m'a ' horriblement vieilli.

» J'ai trente-deux ans, mon cher Villon, et je ne suis rien, et cela grâce à ce vieux sauvage de Montaleu, qui rachète en morale précliée l'immoralité pratique de sa jeunesse, qui l'ail de l'eniliousiasme pour la vertu et de la sévérité poiu-levicH, a|)rès avoir chaudement cultivé le vice et écoiné les angles aigus de la vertu; comédien vuli gaire dont, les folies de jeunesse avaient été assez lestement troussées pour ne pas croire qu'elles liniraieni en capucinades. n Mais vous avez pour lui l'estime la plus iirofonde; il est le ciel 1 prolecteur de l'étoile vers laquelle tendent sans cesse les rayons de vos yeux. Je vous ai |)romis de le respecter, et surtout de veiller sur votre étoile.

» J'abandonne d«nc ma haine légitime et je continue mon récit. » Je m'arrachai aux souvenirs des pères et aux espérances des petites tilles, et je me cachai dans l'angle d'une croisée et derrière un 1 vaste rideau. De celle façon je planais sur la cour oîi délilaieut les I voitures des invités, et j'espionnais dans le salon.

» iJuraut une heure je n'eus d'autre distraction que de voir débar- 1 quer les toilettes les plus outrecuidantes sortant des véhicules les I plus extravagants.

» Toutes les carrioles, tontes les guimbardes du pays avaient été I mises en rêipiisition, de même que les chevaux de labour et ceux I des uioulius environmnits. .le ne vous parlerai pas des calèches dont ) les sonpiMitcs claienl resl:iurecs à force de cordes, et dont les gla- 1 ces absentes eiaieiil remplacées par des pans de rideaux de couleurs ) diveises.

» Je passe sous silence deux caisses de cabriolet assujéties sur des ) trains de berline; je ne m'arrête point sur deux coupre, dont la ) partie supérieure avait été ri'mplacee par une tente en coutil.

» Tous ces ingénieux sulilerriii;cs de riiiilustrie nivernoise m'étaient 1 connus, et eussent fatigue mon iuiaginatioii, si je n'avais été ré- ) compensé de mon altcMiion par l'arrivée d'un fort beau gaillard i) emiiacpieté dans un sarrau de tiiilegri.se, dans un pantalon à pied de •> toile grise, el le chef couvert d'une casquette de toile grise. Ce

paquet gris et crolté était monté sur un long cheval; il en a jeté les rênes à un petit drOle en haillons qui l'a "suivi dans le coin de la cour.

» Là, et en un tour de main, il a dépouillé le pantalon, le sarrau, la casquette, et est sorti de son enveloppe grise, pimpant, leste, blanc, propre, brossé, comme ui! marie; il a secoue sa chevelure dont il avait comprimé la frisure sous sa casc|ueite. pour ne pas l'abandonner au coup de vent de sa course rapide; il a tiré de sa poche des gants jaunes, lia fait descendre jusiiuà la main le chapeau Gibus qu'il avait glissé dans le dos de son habit, et il a monté le perron d'un air beaucoup plus dandy que Brias, qui venait de descendre de son coupé, la tête basse ei le front de mauvaise humeur.

» Brias, qui ne manque pas d'esprit, n'a pas le moindre tact. » Dans la position où il est, ou peut être lran(iuille, on |ieut être désespéré, on peut être ravi, mais on n'est pas de mauvaise humeur; cela est trop naturel.

» Madame de Champmortain vaut bien la peine qu'il joue une petite comédie pour elle. Brias prétend qu'elle n'y croirait pas. Taul mieux, les femmes vous savent toujours quelque gré du mal qu'on se donne pour les tromper.

» J'épiai l'entrée de Brias dans le salon :'il fut reçu, comme loiit le monde, par Sylvie. Il en pâlit. Elle a i\à avoir un véiilable moment debonhem-.

» Il chercha quelqu'un des yeux, et tomba sur le seigneur Annibal de Rudesgens, qui l'entraîna de mon coté i)Ourlui parler de la belle .'\1""= Amab.

» Je repris mon observation extérieure au bruit foudroyant que faisait nue énorme diligence avec coupé, intérieur, rotonde, impériale, etc., le tout traîné par six chevaux de poste. 11 en descendit un tout petit jeune homme qui cria ses ordres aux postillons de la voix la plus discordante.

» Je le reconnus pour le fils d'un apothicaire qui a heureusement appliqué la manique au métier de M. Fleurant, et qui est le principal actionnaire d'une entreprise de messageries. » Il continuait à jeter ses ordres aux automédons de monsieur son père, lorsqu'il fut rasé comme une borne par un délicieux équipage qui coupa tous les autres avec cette rapidité insolente qui n'appartient qu'à des chevaux de prix- et à des la(|uai3 de parvenu ou de femme douteuse.

» Le double droit du laquais à cette impertinence était jusliflé : c'était l'équipage de .M. et M™' .\mab.

» L'entrée de Léona dans le salon fut excellente : elle était belle, elle était calme, elle était modeste ; elle se montra heureuse et embarrassée de l'accueil transcendant qu'on lui faisait, elle accepta en baissant les yeux la place réservée que M"" de Champmortain lui offrit près d'elle.

» Le vieux Rudesgens trépignait d'aise ; elle rut l'air de le découvrir d'un regard et de le saluer avec une finesse qui .semblait rappeler une renconire passée.

» Brias. qui n'avait pn se décrocher des confidences de l'antique Cup (ion, fut obligé de s'incliner devant ce salut adroitement partagé. C'était une làciieté de le faire, c'était surtout une sottise de le faire disgracieusement.

» Je n'avais plus d'yeux que pour Léona, et je suivais avec une extrême attention ses regards qu'elle promenait timidement et autour d'elle.

» Cela me mena à découvrir à l'angle d'une poi le le majuscule Hector de Montaleu, bridé dans une cravate de .salin blanc epinglee de diamants : il était abominable. Quand ou rencontre cevasle iiuJividu.avec ses longues guêtres de cuir, sa veste de velours, sa casquette Hiuve, son fouet, sa gibecière et toi;t son attirail de chiens, il a une sorte de beauté forestière qui vous fait croire qu'avec un peu de tenue cela ferait encore un beau cavalier dans nu salon. » Mais l'habit le dépoétise. Il était à peindre pour une enseigne du Bœuf à la Mode.

» 11 n'eu est pas de même du colonel Thomas Rien, qui était à deux pas de lui: sa haute et fine taille était admirablement dessinée par un habit noir exactement boutoiuié jns(iu'a sa cravate blanche sur laquelle se dessinait un étroit liseré de son riilian de commaiuleur. » Puisque vous prétendez le savoir, mon cher \'illon, je ne veux pas vous contredire.

» Je veux bien que le colonel Tliomas soit le fils d'une bonne Allemande à moitié illuminée, c'est-à-diie aux trois quarts folle, el qui vit retirée dans un couvent de Cologne.

» Que celte excellente M"'" iMuller, qui est aussi la marraine de Léona, soit la mère dudil colonel, je n'y contredis point; mais, de par tous les diables ou de par tous les saints, il y a du sang de pure race dans cet homme : il a le nez arque de l'aigle et a une grâce incroyable dans les lèvres; et lorsqu'il abrite, sous ses blonds et épais sourcils, sou œil fauve et bleu, il en sort des tonnerres et des éclairs.

» Il y a du Jupiter dans la naissance de ce garçon-là, el fen M. Mnller, (jui n'a jamais existé, vous pouvez m'en croire, est un Amphitryon imaginaire, je vous l'atteste ; je dis niieix, j'en suis sur, et je

» vous dirai un jour lo nom auquel a droit celui qui a choisi ce nom » (le Rien comme un défi jeté î'i la forlune.

» Ouiii n""il eu soii, rassemblée étaii déjà devenue assez nonibreusa » pour que l'on commençât à être-mal A l'aise dans le grand salon.

» .\1°'<' de rhampmorlain , avec une affeolalion incroyable, y entas- » sait, cependant, femmes sur femmes, au mépris des toilettes les plus » ex'quises; l'orchestre avait déjà grincé quatre ou cinq préludes; mais » M""^ de Champmorlain n'y voulait rien entendre, et, au lieu de dou- » ner le signal, elle venait ivpiendre sa place auprès de M""' Amab, » qu'elle comblait de la facou la plus ridicule...

» A propos, j'oubliais M. Amab : il était tombé en partage à Champ- » niorlain, qui s'en dépêtra sur Montaleu, qui le planla là tout net...

» H était dans un des salous secoiulaires, lorsque tout à coup la » perle se désencombre, et je vois entrer une fée.

» Villon, mon ami, vous m'avez dit un jour :

» — Je l'aimerai toute ma vie sans espoir, car maintenant la distance » qui nous sépare est infranchissable; mais s'il arrivait qu'il fallût » donner ma forlune et ma vie pour lui sauver un chagrin, je ne croi- ■» rais pas avoir tout à fait perdu mon temps sur celte terre. »

» Vous m'avez dit cela, et sachant qu'elle devait venir dans ce pays » où je suis venu, vous avez ajouté :

» — Veillez sur elle, protégez-la, et si quelque danger la menaçai!, » avertissez-moi, et je serai près d'elle pour la sauver.

» ^■ous m'avez dit tout cela, Villon ; et quoiqu'il y ait entre moi et » elle un secret que vous savez et qu'elle ignore, un secret qui m'a » foit prévenu eu sa faveur, je l'avoue, si je ne vous ai pas ri au nez, )) c'est que j'ai pitié des fous.

» Eh bien ! Villon, s'il y a un fou entre nous deux, ce n'est pas » vous, c'est moi.

» Je l'ai vue, Villon, belle, candide, majestueuse, naïve, pure image » des anges par sa beauté, et velue comme une duchesse. Quand les » rayonsde ses yeux ont fait pâlir loutos les bougies pour inonder » le salon d'une lumière céleste , quand j'ai vu frémir ses lèvres pur- » purines, rose qui sourit et qui parle, quand j'ai aperçu cette blanche » épaule, ces bras aux contours amoureux et dont nul ne connaît » l'etieinte; cette main d'enfant, cette taille qui doit plier et bondir » comme une épée d'acier... Villon, Villon, je suis demeuré ébloui, » anéanii, confus.

» Je me suis méprisé... et je vous ai trouvé bien insolent. Quoi! » vous l'aimez, Villon? Sur mon âme, je ne l'oserais pas.

» Non, de par toutes les belles dames que j'ai honorées de mes hora- » mages, je ne l'aimerai pas.

» Mais si je l'aimais, cette femme, je me ferais son esclave, son la- » quais, je l'adorerais à deux genoux sur des pointes d'acier, je vou- » drais la poser sur un trône, sur un autel, ou pluiôl, je l'enfi'imerais » dans un donjon , je monterais la garde ù sa porte, je la mallraite- » rais, je la tuerais, si je la croyais capable d'avoir un regard pour un » autre que moi.

» Non, rassurez-vous, Villon, je ne l'aimerai pas, je n'ai aucune eii- » vie de devenir slupide et ridicule.

» Ce n'est pas certes que je veuille dire cela de vous. Votre nature » peut supporter de pareilles amours, tant mieux.

» Quant à moi, 'je suis trop colère et trop impérieux pour accepter » un pareil pouvoir. Je suis surtout trop égoïste. Si j'aimais votre » étoile, voire sainle vierge, votre Julie, je ne niuppartiendrais iilus.

» Car enfin il faut en tinir avec toutes ces métaphores indigentes, » qui ne disent rien de ce que j'ai éprouvé...

» C'était Julie, c'était la comtesse de Monrion. L'auréole lumineuse » qui l'entourait était si éblouissanle que j'y pus à peine distinguer la » figure de .Al. de Montaleu qui lui dounaitle bras. Cet exécrable vieil- » lard a pu passer sous mes yeux sans m'agacer de l'envie de lui briser » la tète, grâce a la protection de celte blanche fille mariée.

» C'est une véritable fee.

» Vous vous demanderez comment j'ai pu voir tant de choses, de- » couvrir tant de perfections dans le court espace de temps qu'une » femme met à entrer dans un salon. C'est que ce court espace de » temps a été prolongé de la façon' la plus insultante.

» M"" de Moniion, arrivée à l'entiée de ces deux demi-cercles de » femmes qui la dévoraient des yeux, chercha du regard la niaitresse » do la maison. Celle-ci était prés de Ltona, et trop maladroiteirient » penchée vers elle pour qu'il ne fût pas évident qu'elle ne voulait » point voir M"" de Monrion.

« Julie finit par apercevoir M^^de Champmorlain, et s'avança vers elle.

» M. de .Montaleu l'arrêta en reconnaissant Léona. 11 espérait sans » doute que M"" deCham|imortain, en les apercevant et en venant au » devant d'eux, leur épargnerait le déplaisir de se trouver face à face » avec M"" Amab.

y> M°"= de Champmortain fut implacable; elle s'obstina à rester at- » tentivement penchée vers Léona et à ne voir ni M. de Montaleu, ni » M°" de Monrion.

JULIE. 25

) avait été remarquée. M'»"' dé Monrion resta calme, mais M. deMon- >laleu, retroussant sa cravate, fit un pas pour se retirer. » Quekiues voix discrèles appelèrent M"'' de Champuiorlain, comme

> pour l'éveiller de l'attention trop profonde qu'elle prétait à Léona; ) sa voisine même la poussa du coude : elle resta impassible.

» Cela allait devenir tout à fait scandaleux, lorsque M. de Rudes- ) gens, soit qu'il devinât l'intention incroyable de sa fille, soit qu'il ) crût à une dislraciion réelle, traversa vivement le salon, prit la

> main de Julie, et la conduisit près de M"" de Champmorlain, en di-

> sant assez haut :

» — Ma fille , voilà M"" de Monrion qui vous attend depuis trop

> longtemps.

» Le vieil Amadis, avec ses ridicules prétentions, a eu plus d'esprit

> et de savoir-vivre que ce butor de Champniortain , qui voyait tout I cela et qui crevait dans son pantalon en essuyant d'une main trem-

> blante la sueur pâle et froide qui l'inondait. » M""' de Champmoi-tain ainsi interpellée se retourna négligemment,

> se leva le plus lentement qu'elle put, salua le moins possible, el je- ' tant un regard distrait aulour d'elle, chaula d'une voix traiuautc 1 l'accueil suivant :

» — Comment venez-vous si tard, madame? » Nous n'avons plus de place dans le grand salon ; il faut absolu- 1 meut que je vous cache dans ce petit coin là-bas.

» Elle prit le bras de Julie et la conduisit jusqu'à la porte, où elle I rencontra sa mère qu'elle chargea du so in de placer la comtesse dans 1 un premier salon où il n'y avint encore que des hommes.

« M. de Rudesgens s'était emparé de .M. de .Montaleu, qui ne vit ' point ce dernier trait d'i.mpertinence. » Il y avait aulour de ce salon plusieurs figures plus ou moins affectées de cette scène : d'abord, comme je vous l'ai dit, Clianipmortain, qui suait et crevait ses gants, tant il serrait les poings; Brias ensuite, ' qui avait l'air ahuri et hébété d'un homme ivre; puis M. Amab, 1 dont la pâleur avait tourné au vert, et dont j'entrevoyais la lête sous ' le bras d'Hector de Montaleu, dont le visage pourpre s'allumait de convoitise poui- la belle Julie sur sa cravate blanche. » Quant au colonel Thomas Rien, il semblait qu'il n'eût que des yeux dans Se visage, tant il les ouvrait d'une façon foudroyante pour conicmpler la belle des belles.

» Léona est toujours un grand maître dans les petites choses ; elle avait considéré .M""' de Monrion avec un sourire charmé, et s'était retournée vers son autre voisine pour lui dire d'une voix flùtée : » — Voilà une bien belle personne.

» Cependanl ce petit temps d'arrêt, au milieu du vide que faisaient » deux grands arcs de fauteuils hérissés de femmes, celte hésitation

» Les voitures se pressaient dans la cour, mais tout mon monde » clait arrivé, el je sortis de derrière mon rideau ri moment où le » regard quêteur de Léona semblait chercher quelqu'un

» J'all.ii droit à elle et je lui dis :

» — Me voilà.

» — - L'avez-vousvue? me dit-elle, sans nier que ce fût moi qu'elle » cherchât.

n — Oui, lui répondj^-je, sans lui demander de qui elle me parlait

» — Avez-vous pardonné à M. de .Montaleu?

» — Non.

» — Où allez- vous ?

» — Je vais la regarder.

» — En êtes-voas là de commencer vos attaques par des œillades » obstinées, pareilres à celles que me lance ce petit bonhomme qui » arrive à [a ceinture de Montaleu?

» — Il est fort gentil, lui dis-je; c'est le fils de mon apothicaire.

u — Je vous conseille de le présenter ù la fille de votre faïencier.

» — Il faudrait d'abord que je fusse présenté moi-même.

» — A'ous pourriez prier mou ni.iri de vous rendre ce bon office.

» — S'il l'osait, vous ne lui pardonneriez pas; j'aime mieux le de- » mander à Brias.

» — S'il l'osait, Sylvie serait capable de lui pardonner.

» — Je ne le soumeltrai pas à une si terrible chance de pardon, et » je ne me ferai pas présenter; je me conteuterai de la regaider.

» — Pourquoi faire ?

» — Pour la voir.

» — C'est donc un plaisir bien extraordinaire?

» — C'est la première fois que je le comprends.

» — Vous'U'avez donc rien vu d'aussi beau ?

» — Rien.

)) — Pour être méchant, vous devenez impoli.

» — El pour que vous ne suiviez pas mou exemple, je vous laisse.

» Je n'étais pas fâché d'avoir jeté ce premier grain de poivre sur le » triomphe de Léona. Si elle exècre la vertu et la bonne renommée » de M°"= de Monrion, elle ne déteste pas moins sa beauié.

» J'élais sûr de faire éclater un peu plus rapidement les mauvaises » intentions préméditées conti'e l'ange aux ailes coupées qni ne peut » s'en retourner au ciel , et j'allai coùtinuer mon nMe d'examinaleur.

Jl'I.Œ.

« Qiinnd j'anivni dans le socnnd srdon, Julie élait seule entre trois « 011 (luatio m'aiiiles lilles montées en graine, qui se tordaient les yeux « pour la voir sans la regarder. Elle souffrait visiblement, etsesyeux » cherchaient partout un prolecteur.

» Il y avait, dans l'autre salon, Clianipniortain, le maître de la mai- » son, Brias qui la connaît, Amab qu'elle a aimé, et que je m'atten- " dais à voir venir près d'elle; pas un ne démarra de la portée du » regard de la Léona.

» 'Le colonel Thomas m'avait .seul suivi dans le petit salon où se » trouvait ,1a belle abandonnée. Il la regardait étrangement, je vous » le jure. Était-ce de la haine, de l'admiration ou de l'amour?...

« Je ne puis vous le dire, mais ses yeux lançaient des rayons dian- » géants qui tirent peur » ù Julie quand elle les » rencontra. 11 en ré- " sulta qu'elle se lour- )) na de mon côté.

» Probablement , je » jouais sans m'en dou- » ter le même jeu que » le colonel, car elle » parut également bles- » sée de mon attention.

» Heureusementpour » moi , le signal de la » danse fut donné. H » fallut de toute néces- » site qu'un certain » nombre de danseurs » passât dans le se- » cond salon. W"" de » Cliampmortain donna » l'exemple.

» 11 y avait liuil jours » que cette première » contredanse avait été » promise à Brias, qui 11 avait eu l'esprit de » la demander devant 11 nous tous. Il s'en 11 souvint, mais M""" de 1) Cliampmortain lui » passa sous le nez » avec le grand paquet 1) de toile grise dont je )) vous ai parlé; c'est 11 un certain baron de 11 laTrottière,qui passe » pour avoir conquis Il les faveurs d'une can- II talrice à roulades 11 d'Issoudun , et qu'on » dit de première force « sur l'épée.

« Ceci réveilla Brias » de son anéantisse- » ment , je vis le nio- 11 ment où il allait sau- » ter à la gorge du 1) grand baron.

» Je l'arrêtai à temps )i et je lui dis :

11 — Pasde sottises...

» Un moment de cou- » rage, invitez M"" de » Monrion.

» Brias m'obéit eu 11 désespéré, et, comme » tous les esprits fai-

» bics, il poussa les choses à l'extrême, et alla tout droit se placer en » facede M™" do Champmortain.

)i 0 mon cher Villon I il a fallu qu'en ce moment Dieu couvrit Julie « et Brias du même bouclier de diamant dont il protégea les jours du » vieux comte de Toulouse , dans les champs de la Palestine, pour )) que tous deux ne tombassent perforés, brûlés, écrasés du regard » que leur lança la blonde Sylvie.

11 Je ne sais quel parti allait prendre l'exaspération où je voyais » M'"» de Champmorlain, lorsque Léona parut conduite par ce goujat « d'Hector.

« .\ cet aspect, et comme si cette femme portait autour d'elle une

>i atmosphère de mauvaises pensées, une soudaine inspiration arriva

» à Sylvie : elle lit signe ù Léona de prendre place en face d'elle, et

» jeta insolemment ces mots h Julie :

« — Pardon, madame, voilà levis-;Vvis que j'attendais.

1) Brias resta ailerré; Hector ne s'aperçut de rien; M"" de Monnoii

Hector do Moiilaleu , avec ses longues guêtres de cuir, sa veste de velours et tout son attirail. — Pa

" tomba presque évanouie sur un f.iuleuil qui se trouva derrtei^e '1 elle.

» Champmortain, qui avait vu le coup de théâtre , voulut s'approi> cher, mais il fut cloué à sa place par un regard de Léona. Le colonel, 11 qui avait tout examiné, se retira d'un air mécontent.

» Brias éperdu ne savait que dire à M""" de .Monrion , si ce n'est 11 qu'il était désolé et qu'il allait trouver un antre vis-à-vis.

)i Un moment je fus tenté de cueillir pour la contredanse une de 11 ces giroliées montées et oubliées sur les banquettes, pour venir en 11 aide à BNas et à M"" de Monrion; mais toute la douleur et tryat 11 l'effroi qui se peignaient sur ce beau visage ne purent me dcci- 11 dir à paraître faire quelque chose pour quelqu'un qui intéresse le

11 vénérable .Montaleu.

» Il venait d'entrer, 1) fier de sa vertu, de 11 sa bonne renommée, 11 de sa pairie, de lui- 11 même ; son aspect, B vénérablement fat, 11 refoula toute pitié au 11 fond de mon âme; je » laissai Brias à ses » fureurs et Julie à son » humiliation.

11 Enfin elle aperçut 11 M. de .Montaleu , .se 11 glissa jusqu'à lui cl » l'entraîna dans une « antichambre.

1) Je me faufilai aux » alentours.

11 Le vieux .Montaleu » ne voulait point croire 11 ce que lui disait Julie.

11 Elle pleurait cepenn dant, la veuve inima- 11 culée, la blanche Val- 11 kyrie, la Vénus chas- 11 le, elle pleurait, et le 11 cuir verni qui couvre Il le cœur du vertueux ■I .Montaleu faisait glis- D ser sur lui ces larmes Il .saintes et sincères Il comme les gouttes de Il rosée sur une armure 11 de fer-blanc.

» Dieu me damne, i> Villon ! Si ces perles 11 qui bordaient lumi- II neusement les longs Il cils de la blonde fee, I) et qui . se détachant Il nue à une, faisaient.

11 sur cet angélique 11 visage , deux ruis- II seaux bien autrement 11 précieux et éblouis- 11 sauts que les rivières 11 de diamants qui se 11 cahotaient sur le cou 11 de la Rudesgens; si Il ces larmes m'eussent Il parlé à moi , soit 11 comme frère , soit 11 comme époux ou Il amant, j'atteste le ciel Il que je fusse rentré Il dans ce bal comme un homme ivre, que je me fusse jeté à travers celte insolente contredanse , pour y siDuflleter Cliampmortain, l'uias. le colonel, et le grand sarrau gris , et .M. Amab. et tous les hommes qui eussent élevé la voix , non-.seulenienl pour venger cette blonde enfant qui pleurait, mais pour oublier qu'il y avait là deux femmes, dont l'une méritait d'être fouettée publiquement et l'autre d'être mise au régime pénitentiaire.

Il Mais je ne connais pas M"" de Monrion. Je ne veux pas li connaître, et je la laissai sous l'aile déplumée de smi noble pair. Il Savez-vous, Villon, ce que ce vénérable objet de votre culte trouva de mieux à répondre à cette triste désolation? „ Pcr^onne ici, dit-il, n'aurait osé me faire une pareille insulte. 11 Le malheureux! mais s'il n'avait été sous la protection de celle qu'il s'est donné la mission de proléger, je lui aurais doué l'insulte au front, pour lui apprendre à avoir plus de piiie et de dignité. » Comment se fait-il , \'illon. que parmi tous ces hommes , un seul

» ait eu un bon mouvement pour Julie, et que ce soit le vieux Rmlcs- » gens, le ridicule incarné? C'est qu'au fond de cette vieille boiilion- » nière en peau de tiiron racornie, il y a un cœur de père... c'est que » Rudesgens a une fille. Un père, si bête qu'il soit, a un sens de plus » que les autres hommes.

» Cependant il fallait eri finir.

» M. de Monlaleu prétendit qu'il allait avoir une explication qui » montrerait à Julie qu'elle s'était complètement trompée sur les in- » tentions de M™* de Champmortain. 11 envoya un laquais prier tout » bas M. et M"' de Rudesgens, ou M. de Champmorlain, ou au besoin « M"' de Champmortain elle-même, de vouloir bien venir lui parler. » I\lais iM. de Rudesgens était pris dans un wliist, M""' de Rude.'gens » dansait , on n'avait » pu découvrir Champ- )) mortain , et M""' de )) Champmorlain priait » qu'on voulût bien » l'attendre un instant.

» Brias entra au mo- » ment même. 11 fut I) très -troublé de la )) rencontre, et me de- » manda.

» — Pardon, lui dit » M. de Monlaleu, vous )i donniez le bras à j) M"'^ deMonrion lors- » qu'elle a été obligée )) de Se retirer de la » contredanse; dites- » lui, je vous prie, que » M"« de Champmor- » tain n'avait aucune » intention malveillan- » te, lorsqu'elle s'est » trouvée forcée de » remplir un engage- » ment pris sans douie >' antérieurement.

» Brias baissa les » yeux sans répondre.

» — Pensez -vous » donc, monsieur, dit » M. de Monlaleu, (|ue » M"* de Champmor- » tain eût l'intention » d'insulter ma nièce ?

» — Que dites-vous » là , mon ami ? dit n Sylvie qui entra en » ce moment.

» Je pensais au con- » traire être fort agréa- » ble à la reine des » beautés, à votre di- » vine nièce , en lui » donnant la possibi- » lité de causer plus » particulièrement avec « M. de Brias.

» Julie adressa à » M""" de Cliampmor- » tain un simple :

» — Ob, madame ! ^ » Ce mot a été dit >' avec une éloquencede » regard qui me prouve » que Julie en sait plus )) que persoime.

» — C'est au moins là un amour permis, je le sais, répondit M°" de » Champmortain, et dont un prochain mariage légitimera, je l'espère, » les imprudences. Quant à moi, j'ai voulu faire quelque chose pour » le hâter; je suis désolée d'avoir si mal réussi.

M M. de Montaleu, qui, en sa qualité d'homme sapiens et fortis, ne » sait jamais rien, semblait chercher l'explication de ces paroles aux » angles de tous les murs.

» M"» de Monrion regarda Sylvie avec une pitié si touchante que » j'en fus ému.

» — Oh I madame, lui dit- elle , en quelles mains étes-vous tom- » bée !

» Elle croyait avoir tout deviné, tout compris, et elle avait pitié de » la folle jalousie de Sylvie.

» M. de Monlaleu prit la main de sa nièce, et parlant haut à un » domestique qu'il appela : — .Ma voilure, et vous direz à M. de » Champmorlain que j'espère le voir demain matin.

JULIE. 25

» Il sortit sur celle bravade surannée.

" Sylvie eut un moment d'hésitation, et peut être ciit-elle dit à M. de Montaleu une parole qui eût amené une plus convenable explicalion, si ce damné Brias, qui est le diplomate le plus malencontreux que je connaisse, lie se fût avisé de dire à M"'^ de Champmortain :

>> — Ah ! madame, je sais quelle main perfide vous a poussée à insulter la plus pure vertu; mais je vous jure que je l'en punirai. " Ceci ranima toutes les fureurs jalouses de M""^ de Champmorlain. » — C'est votre devoir de futur, lui dit Sylvie. » Je croyais les péripéties du drame épuisées, lorsque tout à couii le i;ros Hector de Montaleu, portant haut comme un cheval de car-

u ro.sse, entre et s'eerie " avec une légèreté ') écrasante : — Le » futur de qui ?

» — Mais, de voire » belle cousine, de M M°"= de Monrion.

il Hector, qui faisait » semblant de vouloir j faire plusieurs bou- " chées d'une glace , ' faillit n'en faire " qu'une de Brias ; " mais la présence de " M""' de Champmor- « tain l'arrêta d'abord.

» Cependant il ne » put attendre qu'elle " fût tout à fait partie » pour s'approcher de " Brias , et lui dire » d'une voix sinistre :

» — Il faut que je 1) vous tue, BriasI

» M"'» de Champ- II mortain s'arrêta, et ') laissa échapper un •) cri étouffé; elle eut i> peur.

» — Ah ! pardieu , » repartit Brias, vous ') me rendrez grand >i service.

)) Sylvie entendit eni> corê la réponse , et Il je ne sais ce qu'elle •) allait faire, lorsque " Champmortain pa- •I rut. Sylvie s'enfuit 'I sous la protection de " Léona qui passait.

» Hector, plein de Il courroux , arrêta le il mari au passage pour i) lui demander de lui 11 servir de témoin 11 contre Brias

» Champmortain de-

1) mandait une expli-

I) cation, lorsque en-

« tra un domestique

11 qui lui remit un bil-

» let écrit au crayon.

» — De quelle part ?

I) — De la part de

» M. le marquis de

11 Montaleu.

.Mais je crois qu'il ne pouvait guère

Cc'i:e jeune femme remeltaU k une paysanne du liomeau un bel enFaiU nouveau-nù de deus jours. — Page -28.

1) — Est-ce qu'il est parti ?

liiire autrement, dii Brias.

» Pendant ce temps, Champmortain parcourait le billet.

» — Bien! s'éeria-t-il tout à coup, encore une affaire...

1) —Comment! mon vieux coquin d'oncle, dit Hector, veut se

battre aussi?...

» — Je ne crois pas ; cependant le billet est sec... Ah çàl mais,

reprit Champmorlain, il s'est donc passé encore quelque chose de

nouveau?...

» — Probablement, fit Hector, car je n'ai rien vu...

1) — Messieurs, dit Champmortain, veuillez rentrer dans le bal.

Point de scandale, je vous en su|)plie.

» Nous tâcherons de nous expliquer tous demain.

1) Ils rentrèrent, et je sortis de ma cachette.

» Qu'en dites-vous, l'ami Villon? ceci ne vous semble-t-il pas un

joli commencement de discorde? un prélude à un engagement ge-

JULIE

» néral- car, Léoiia nitlant, il est probable que d'ici à quelques jfui s. » M Aiîiab le m'aiid l)aron, le cnloiiel, et moi-même et bien d'aulies » nous cnirerons tous dans la mêlée ; cela va faire un terrible grabuge,

» j'en suis siir. . ' • ., , , ,-i-,i

» l'ii anémiant, je présumai que je pouvais être de quelque utilité

» à Rrias ne fùt-cé que pour l'enipèither de se laisser tuer en déses-

» néré par ce bœuf d'Htclor; je reparus dans le salon )) Mais j'y cberchai vainement les lludrsgens et les Champmor-

» tain • ils avaient prolité de la fiiria et île l'eiieombrenient de la d:nife

» pour disparaître. Léona s'était envolée avec eux, et avec eux aussi

» Heclor el lîlias. .... ., , r ,„

), \mab joiniil avec le colonel et deux ricbi'^simcs maîtres de forges.

» Coninic d'habitude, les deux richards gagnaient l'argeni de l'arliste

" » lll eiaie'iit dans la chambre à coucher de l\l°" de Champmorlaiii, » et je fus tics-étonné de voir que le boudoir qui la suit était ferme. » Un sourd murmure de voix transsudait à travers la porte. Il y avait )) conciliabule. „ . .

» 11 fallut m'en tenir aux aguets, car, le vous 1 atteste, je ne me se- » rais fait nul scrupule de me mettre aux écoutes.

» Je pris la place d'Amab, qui avait déjà trop perdu, cl je me don- » nii le plaisir de tarir la verve luxuriante, hilarante el ilévoranle des » deux marchauds de gueuses, en leur gagnant quelques centaines de

» louis. . ,., , r

» Je n'ai jamais vu deux sacs d'ecus plus surpris qu ils le turent » en rencontrant un homme qui (il reculer l'insolence de leur boii- » heur par l'audace de ses attaipies. . „ .

» Cependant je ne jouais que d'un œil, l'autre était fixe sur la porte » du boudoir. • , , ,. ,, „ i r>

» Elle s'ouvrit enfin, et je vis sortir tout d abord M. et M"" de Uu- » desgens. Le zéphyr sexagénaire avail à la fois une mine conluse et » triompiiante; M"" de Itudesgens était exaspérée; ses rivières en fre- » tillaient sur les aspérités de son décolletage.

» C'est l'horreur des horreurs, murmura-l-elle.

» Hé ! repartit son mari, il est du bon temps ; nous sommes de » la même époque. , „ , ,•■

» L'épiihète qui ferma la bouche à M. de Rudesgens se |)erdil pour » moi dans le frôlement bruvant du satin rose de sou épouse, qui s'c- » lança, légère comme un enfant, dans les mains d'un apprenti dan- » seur. Le'marquis la suivit.

» Un moment après, Champmortain sortit du boudoir avec sa » femme... Llle avait pleuré... Il y avait eu explication et scène... Je » ne doutai pas qu'il ne s'agit de l'insulte faite à M""^ de Monnon.

» Je commençais à espérer que la Léona s'était enfournée dans » une entreprise où elle laisserait quelque peu de ses griffes enveni- » niées. „ , , .

» Je comptais sur la colère de Brias lorsqu a ma grande surprise » je le vis à son tour paraître avec Léona, qu'il écoulait de l'air le » plus convaincu, el pour couronner le tout, après eux se montra » Hector. 11 paraissait au mieux avec Brias, quoiqu'un sombre nuage » obscurcît le sommet de cet atlas.

» Une infamie venait de s'accomplir, et pour que rien ne manquAt » à ma conviction, je pus voir quelques instants après Brias valser » avec M°"^ de Champmortain. La folle était ivre du pardon qu'elle » avail sans doute accordé; elle rayonnait de passion dans les bras de » Brias. „ , ., .

» Mais ce pardon, où et quand avait-il été obtenu? Comment s elait » opérée la reconciliation de Drias el d'Hector ?

» Je nànai autour d'eux pour recueillir quelque balourdise d'Hector » ou quelque indiscrétion de Bfias. Ils étaient scellés comme des tes- » tamenis. , ,. . ■

» J'avisai Champmortain, luiseulélait sombre et mécontent. Il n est » pas dupe de Leona, quoiqu'elle le tienne en laisse.

» Jusqu'à présent il ne lui avail guère sacrifie que sa forlune et sa « considération ; mais il n'est pas homme à la laisser jouer avec l'Iion- » neuret l'avenir de sa femme. Je le lâtai à l'endroit de .M"'=de Mon- « rion, lui demandant niaisement ce qu'elle était devenue.

» Il me répondit assez lestement qu'il ne s'en souciait guère. Je n'en » lirai pas autre chose. » Je me mis à chanter mentalement le chœur:

« Qiii'l est ilonc ce injstère?

» Ou si vous l'aimez mieux :

» Je n'y puis riun comprendre.

» Après me l'être suffisamment chanté à moi-même, j'allai tout dou- » cernent le souiner dans l'oreille de Léona, qui me répondit :

,) — Comme j'ai fait donner leur parole d'honneur à tous ceux qui » en sont instruits de n'en parler à personne, il est probable que tout )) le bal le saura ce soir.

1) Lu efl'el, une heure après, je le savais... Mais vous, mon ami » Villon, \ous ne le saurez pas.

1) C'est une nouvelle drôlerie de la Léona, un merveilleux agence- » nu-ut d'une petite histoire qui ne m'est pas inconnue, ■

» Du reste, dormez en paix, ami Villon I je suis là, je veille... et » d'abord je veille pour vous écrire; car j'ai quille presque aussitôt » celle abominabfe cohue que j'ai lai.ssée en proie à la démence de » toutes les mauvaises el de toutes les ridicules passions que la Léona » lui avait soulfiees. ,

» Il était une heure quand j'en suis sorti, il en est quatre. Je vais » me coucher.

« Ne me répondez qu'un mot : si j'étais amoureux de Julie, me le » pardonneriez-vous? Oui, ou non.

» Bonjour.

» MOSTÉCLAIS. «

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