‹ Ouvrés illustréesChapitre 37 sur 157 · XVIII. — UN GRAND PROJET · texte numérisé non relu

XVIII. — UN GRAND PROJET

Le féroce Hector de MoiUaleii élait rentré chez lui après le bal et contre sa coutume, il ne s'était point endormi de ce sommeil pesant qui est 1 heureux partage des brutes et des gens saniinins qui boivent beaucoup; il avait passé le reste de la îiuit à se promener.

Un grand dessein agitait sa pensée.

Hector n'était point accoutumé à l'exercice pénible de réfléchir, tie combiner les diverses chances d'un projet, d'en prévoir les obstacles, de trouver les meilleurs moyens de les tourner ou de les bri-

Quand ses passions brutales s'allumaient, il marchait au but qu'elles lui désignaient sans qu'il s'occupât des conséquences. Il était noble. Il était riche il elait tort, et II se disait qu'après tout il serait quitté jiour payer le silence de ceflx qui auraient à se plaindre, si c'était de la canaille, et pour tuer dans un duel ceux qui trouveraient à redire à ses actions, s'ils valaient quelque chose.

Mais il parait que cette fois cette suprême solution de tous les embarras où il pourrait se trouver nétait pas admissible.

En effet, il s'agissait pour Hector d'accomplir quelque chose d adroii, de triomphant, et qui devait le poser en héros.

i'our expliquer comment la pensée d'un pareil projet lui était venue, et comment il était parvenu à l'élucider dans son épais cerveau Il taudrait presque raconter les travaux d'Hercule.

Supposez un homme qui, par hasard et au milieu d'une tourmenle a découvert la naissance d'un filon d'argent dans une montagne dé sable. 11 creuse avec activité, travaille, sue et aperçoit tout à coup la direction du hlon ; mais tout aussitôt le sable s'éboule et détruit le travail laborieusement accompli.

Notre homme se remet à l'ouvrage et arrive dix fois au même résuliat, et dix fois le voit détruit par le même accident. Voilà a peu près ce qui était arrivé à Hector. Comme on a pu le lire dans la lettre que Montéclain avait écriie à Villon, Il avait assisté au petit conciliabule qui s'était tenu dans le boudoir de M"" de Champmortain...

C'est là que Sylvie, armée depuis la veille par Léona des renseignements étranges que M. de Rudesgens répéta le lendemain à iM.de Montaleu, c'est là, disons-nous, que Sylvie raconta l'histoire tort extraordinaire de l'enfant confié par M-"' de Monrion à la pavsanne de baint-l'aron.

Montaleu avait d'abord écouté tous ces détails et leurs dates les yeux beaniset stupéfaits, et plus d'une fois une espèce de grognement sourd et étouffe avait témoigné de l'intérêt qu'il prenait à celle histoire.

Peut-être même l'eùt-il interrompue à plusieurs reprises si i)endantqu II cherchait une phrase dans son épaisse intelligence et qu'il entr ouvrait sa pesante mâchoire, des inlelligences plus actives et des langues pins prêtes n'eussent pris la parole.

Toujours est-il qu'il laissa aller le récit jusqu'au bout. Il quitta donc le boudoir sans avoir prononcé une parole et tout bouleversé par cette révélation.

Ce fut au milieu de cette tourmente morale qu'une lueur d'idée se montra a Hector. Il se dit aussi qu'il pouvait tirer un grand profit de cette révélation. ^

Un autre, dans sa position, eût vu en dix secondes comment il fallait s y prendre; Il fallut plus de dix heures à Hector pour déblayer cette pensée de 1 épaisse confusion qui régnait dans cet esprit de pâte

Mais il avait entrevu que les trois cent mille livres de rentes de son oncle pouvaient lui revenir , et un pareil filon valait la peine que le vigoureux vicomte remuât des montagnes pour s'en emparer.

il y mit donc tant d'ardeur, tant de persévérance, qu'il Unit par voir Clair dans son projet, et par se tracer une marche à suivre pour atteindre le but.

Comme on le verra, si le plan avait été laborieusement combiné, il ne manquait m d audace ni d'adresse. Seulement, un obstacle pouvait I entraver des les premiers pas.

Peut-être cet obstacle n'existait-il pas. C'est ce dont Hector voulut s assurer.

Il monta à l'étage le plus élevé de son château, ajusta d'une cer-

so

JULIE

tiinp firon les nersicnnes de. quelques croisées, en ouvrit une, laissa pen, re n . .0 s un long rideau rouge, et ne redescend, qu ap • avoir vu un signal ù peu près semblable lui répondre qu .1 ava.l ete

"Sllïï.;^;— e/:,ierïSS.Cha.pn,ortalnen^^^

vinrent le chercher pour être |.resenl à 1 interrogatoire qu on voulait

""ïaSlai. iS-lS'-omme il avait assisté au récit de la veille, sans s'en mêler autnni.ent.que par rattenlion qi;''' y Pf^-l-';

Une seule parole lui était ecliappee, parole d une portée immense, si e le eût éîé' recueillie par des esprits plus ='l\«n'' « ;?;!«;™^„S°cédaient à cet interrogatoire et qui pressaient la nourrice de questions confuses.

Hector dit tout bas à Jeanne : . ^, ,.-„,„

— Jamais aucune autre femme n'est venue voir cet enfant?

Timnis lui répondit la nourrice. ,, .. ,

iFector poûssi uù soupir de bugle et son visage roussi s'épanouit de

'"Es inïrro^ateurs partirent, et nous avons dit parleur l'ouchesous que?FeleIte délicat Hector avait refusé de les accompagner chez son oncle.

XIX — AL\-Ml)LEY.

Il est écrit quelque part que tout acteur, si mauvais qu il soit, a ton oiîrs un rôle ou une minute où il est sublime; de même, .1 y a dans la vie du plus grand rustre et du plus gros imbécile, un moment où il a toutes lesPessources, toute la présence d'esprit d'un homme Hp o-pnie ■ ce iour-là était celui d'Hector.

Donc penda que Brias, Champmorlain et M. de Rudesgens a laienl raconter à M. de Montaleu le résultat de leur visite a bain pTron Hector prenait un sentier de la forêt et se dirigeait du côte de la ferme où son signal avait été si bien compris.

On se souvient que c'était dans cette ferme et chez Bricord que logeait le colonel Thomas Rien. ,..,,, ., ... f„p, „„up

îe reste de nuit que lui avait laisse le bal avait été fort agile, comme ufdetous^os personnages. 11 s'était ":'"il,IV"'J",:' '^°,"'î', heure et au moment de sortir, il avait emmené a deux pas de la

'"S"'éSun.lKon^r£asdontlev,.ai nom était si ridicule aue nous ne pouvons l'écrire. . ,

Ce nom signilie poltron en langage moins énergique que telu d.s soldats et il avait attiré une foule de plaisanteries fâcheuses et de

'^'ïîlf eu?3é';rKascon avait juré de prendre le nom du

'''■Zlou'^onc'Ïu'iirrenait un sous son sabre, il lui demanda son nom; le malheureux voulut ol^eir, mais il n'avait pas lini, que le Gascon l'avait achevé. De la longue kyrielle de noms que le "lahométan commençait à lui débiter, il ii avait retenu quAly; le lestc avait été couoé d'un grand coup de sabre. ,, .

Les canwades d'Alv, conlinuant à le plaisanter, lu. persuaderen nue ce n'était qu'un nom de baptême, et alors il jura d y ajoiitei le nom de famille du premier prisonnier qu'il ferait.

Or un jour le nouvel Aly s'étant acharne dans une razzia à poursuivre un Arabe qui chassait des bestiaux devant lui, se trouva en- I aasé si avant, qu'il fut très-heureux de s'échapper après avoir remplace Ion clieval qui avait été tué sous lui, par un mulet dont il s empara.

Ses camarades ne manquèrent point de le féliciter de sa capture, et, se rappelant la promesse qu'il avait faite, lui donnèrent le noin do son nriso'nnier. de fiçon que notre Gascon, changeant legeremenl orthoarauhe de son second sobriquet, s'appela désormais Al>-Muley.

O- fut ce personnage, avec lequel nous n'avons encore (ait qu une Irès-légère connaissance, que le colonel Thomas Uien appela près

^^-\a sais ce que je l'ai recommandé, lui dit le colonel ; je veux savoir quelles sont les moindres démarches de M. Hector de Mon-

^ Voïd l'heure où il a coulume de sortir de chez lui ; tu devrais

''''-St'es'vou's°tran(iuille, colonel, répondit Aly-Muley avec un accent plein de grassevemeniet de linales sonores et en parlant du cote de la liouche qui neïait pas occupé par sa pipe turque; j ai 1 œil sur le buomètre des marches et dos contre-marches de M.Hector de Monlaleu. . , , .. „ «

(hie vi'ux-tu dire par cette expression de barometie ?

— Celait peut-être thermomètre qu'il fallait dire : ne vous inquiétez pas, colonel, j'y ai l'œil.

— Est-il donc ici '?

— Non point.

Tu sais donc qu'il est chez lui ?

— Pas davantage.

— Et c'est ainsi que tu fais ce que je t ai recommiinde /

— Ne vous faites point de souci, colonel, je sais mon affaire.

Il ne m'a fallu que ces trois jours que j'ai passes dans ce pays pour connaître les habitudes de la bête. .

Tant que la bourgeoise de la maison est tranquille ici, c est que le Montaleu neveu ne fait rien que d'innocent, cest-a-dire qu il bat les broussailles, ou .lepoledu vin de Màcon chez qiR'hiue garde.

J'ai perdu deux fois sa trace, mais j ai toujours ete sùi de le retrouver, en suivant la piste de M"«Léda.

Le colonel (Il un signe d'humeur et d'impatience.

- Que voulez-vous que j'y fasse? \ous m'avez dit de voir,

^ ""crn-est pas que je n'aie été tenté deux ou trois fois d'envoyer une balle dans l'œil gauche de ce vicomte; mais je ne s s pas le mari ; l'article du code qui iiermet à Bricord de tuer celui qui... vous me comprenez, n'est pas à mon usage.

J'ai donc rengaine mon désir.

— Et tu tâcheras de rengainer ta langue.

- Vous devez savoir, mon colonel, que je suis discret comme une

'"Ma^duès-moi, je vous prie, il faut donc que les maris soient logé J 'enseigne du grand cerf; car je vous dira, que dans mes i^omenades solilaires , à côte des allées de cette torel , J ai rencontre la M»» Amab que vous avez été voir le jour de votre arrivée se promenant avec un monsieur qui ne lui était rien, légitimement payant

Et une autre fois, j'ai vu la femme de ce monsieur se glisser dans un fourré où l'attendait un autre monsieur que celui qui elait avec la

'^— ÀssM,'dit sèchement le colonel ; j'ai besoin de savoir ce que fait M. Hector de Montaleu, et je n'entends pas que les observations aillent au delà de mes instructions. . v„„,i,„n,i<, -^ Vous me dites de regarder la route que suit ce brave ISambiode, comme l'appelle M. de Brias, je vois celui-ci ou celle-là qui passe, je ne puis pas m'en empêcher. ,

— C'est fort bien ; mais enfin, sais-tu quels sont les projets de M. Hector de Montaleu, aujourd'hui, aujourd hui surtout?

— Ne vous mettez pas en alarme, colonel ; la dame Leda se bichonne, se pomponne, se festonne, et regarde l'heure à chaque instant au cou-

'^°EUe^l'le''v"a'mcntre sur la trace, et une fois que je tiendrai la bête au bout de mou œil, je la suivrai semelle à semelle sans qu e,lc s en

''°ïléi n'enlendez-vous pas fermer la porte'... Juste Dieu! c'est elle.

— Pourvoir le temps, colonel... suffit que je voie de quel côté elle tourne, je lui donne dix minutes d'escarre, et quoiqu elle ait le ineil leste et la jambe fine, dans douze minutes je serai sur ses tâtons.

Je finis ma pipe et je pars. . ..„,„„,.

— Tu diras à quelqu'un de la ferme que si tu n'étais pas de letoui à cinq heures, on m'envoyât un cheval pour six heures chez M""^Amab.

— Et si ma tournée est finie à cinq heures?

— Tu viendras toi-même. , , , „ •

— Je tâcherai d'être en mesure. La cuisine est bonne dans la maison Amab et compagnie.

— Jedine ici, repartit le colonel.

Le colonel quitta la ferme pendant qu'Aly-Muley se mettait à la

poursuite de Leda qui venait d'arriver à un petit carrefour ou se croisaient cinq ou six longues allées. ..,-„,, Aly-Muley marchant à travers les bois d'un pas aussi silencieux et aussi aierleque celui du renard qui cherche sa proie, arrivaa I instant ou Hector de Montaleu paraissait à lexlrémilé d une des allées qui aboutissaient au carrefour. ,••„,„ „,„„„ Leda courut, légère et joyeuse, au-devant de son homérique amoureux, car il avait arboré, à 'la fenêtre la plus haute de son château, le signal qui disait à la trop faible Parisienne qu'il lui demandait un rendez-vous pressant. , . , ,„

Léda, qui vovait se répandre de jour en jour, sur le visage de sor Hector cette teinte fâcheuse dindilïerence et d'ennui, qui deiioK d'une façon certaine l'agonie d'un amour qui seleint, Leda avait e^• iiére que cet empressement lui annonçait un retour de passion.

Pauvre femme, elle avait rougi ses yeux à dévorer toutes les théorie, romanesques de l'amour, et, comme il arrive U> plus souvent aux es niils mal diriges, elle n'en avait laissé pousser dans son cœur que le: rêveries dan^'creuses et coupables, comme tout terrain mal cuUim laisse les mauvaises herbes etoufl'er les bonnes semences.

De toutes ces leclnics funestes, Léda n'avait pas même extrait celt vuleaire sagesse, qui apprend que l'amour, ainsi que l arbre le jiU fort' ainsi que la plante la plus fr.igile, ainsi que toutes les choses d ce monde, ne reverdit point au cœur du jour où il a commence sa pc riode de décadence.

Léda fut donc cruellement désappointée en voyant repousser soi ioveux sourire par un regard sombre et par un accueil glacé.

Le cœur endolori de la pauvre femme se resserra avec une doultU de plus, et elle dit d'une voix timide :

— Pourquoi donc m'avez-vous tait demander/

JULIE

SI

— Nous avons à causer de choses sérieuses, répondit Iledor d'un ton bourru.

Avez-vous la clef de la charbonnière?

— La voici, dit Léda en tirant la clef do sa poche.

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