XXI. — LA CHAUBOX-MÉnE
Hector pénétra silencieusement dans le bois, suivi de Léda qui , le cœur gros de soupirs, essuyait furtivement des larmes qu'elle savait inutiles pour attendrir lïmie grossière à laquelle elle avait donné sa vie.
La cabane où ils arrlvèrciu bientôt, dans un épais tourré, était extérieiu'rtment une de ces cahutes moitié bois, moitié terre, que les
• charbonniers bâtissent pour s'abriter de la pluie et du vent pendant leurs opérations.
Cependant , cette cahute misérable était plus grande que ne le sont d'ordinaire ces espèces de guérites, et elle était fermée par une porte dont la solidité et ré|)aisseur élaient déguisées au dehors par des branchages chargés de leur écorce et cloués sur ses panneaux.
L'intérieur contrastait complètement avec cette misérable apparence.
11 était parfaitement boisé ; un plancher en madriers de chêne y était ajusté avec la précision d'un parquet; une table était placée au centre, et un divan circulaire régnait tout autour; des jours pratiqués dans le toit conique de cette singulière construction y laissaient arriver une douce lumière à travers des vitres de couleurs diverses. C'était un vrai boudoir déguisé sous des baillons.
Ce fut là qu'Aly-JIuley vit entrer Hector et Léda.
Dès qu'ils lurent enfermés, il s'approcha d'assez près pour coller son oreille aux murs de cette singulière retraite, et s'aperçut, avec le plus profond regret, qu'on avait prévu le danger des écouteurs; que les murs, si bien déguisés sous la terre et les branchages, étaient assez épais pour ne laisser passer qu'un sourd murmure dans lequel on distinguait à peine la diiïereuce des voix et dis intunations.
Notre Gascon, patient comme un Bas-Breton, tlinisit un endroit qui lui permettait de surveiller la porte, et s'y elâljlit â son aise en se disant :
— Ils me laisseront bien le temps de fumer une pipe.
Comme rien n'est moins intéressant qu'un écouteur qui n'entend rien, nous laisserons Aly-Muley dans sa cachette, et nous entrerons dans la cabane oij Hector et Leda étaient as'sis l'un près de l'autre.
On eût (lit que le gros séducteur avait peiu' que les projets qu'il avait si laborieusement coml)inés ne fussent dérangés par ce qu'il
* allait apprendre, car il paraissait bésitiu- à prendre la parole.
— Pourquoi m'avez-vous fait venir ici? lui dit enfin Léda.
— Dites-moi, reprit Hector en regardant sa victime d'un air menaçant, m'avez-vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?
— Je vous ai fait tant de serments, reiiartit Léda, que je ne sais duquel vous voulez parler; mais, quel qu'il soit, je puis vous répondre sûrement que je n'y ai pas manqué.
— Ainsi, vous n'avez jamais été voir l'enfant?
— Oh ! non, jamais, jamais, dit Léda avec des larmes.
Je ne l'ai jamais vue, l'innocente et pauvre créature, vous ne l'avez pas voulu.
— C'eût été une imprudence, Léda, on aurait cherché à expliquer l'intérêt que vous preniez à cet enfant inconnu, ou aurait fini par découvrir la vérité, et vous auriez ete perdue.
— Ne le suis-je pas ! et avec un ciime de plus que celui qui m'a deshonorée, avec le crime d'une mère qui a repoussé son enfant.
— Au diable soient vos grandes phrases, Léda ! je vous dis que nous sommes ici pour causer de choses sérieuses.
Il ne s'agit ni de crime ni de déshonneur, mais d'un terrible danger qu'il faut conjurer.
— Un danger pour vousl Hector, s'écria la pauvre femme, qui cherchait par tous les moyens à se raccrocher à un amonr dont les restes avaient péri dans l'enfantement des grands desseins d'Hector.
- Oh! s'il faut ma vie pour vous sauver, prenez-la. *' — Je ne redoute aucun danger, dit brutalement Hector. Je ne crains homme qui vive, fût-ce votre mari ; il s'agit de vou.'-.
— De moi !...
— Oui, Léda; l'enfant est découvert, et l'on cherche à savoir à qui il appartient.
Hector se garda bien de dire à Léda à qui on l'atiribuaif, il avait peur des élans de courage et de générosité qui pouvaient surgir encore de la honte où vivait celte malheureuse.
— Découvert!... s'écria Léda. Ln ce cas, je suis à la merci de M""' de Monrion...
, — Peut-être, dit Hector; on peut la faire taire.
Léda regarda Hector; mais elle ne put deviner sur son visage si les paroles qu'il venait de prononcer étaient une menace, ou si'elles se rattachaient à des projets moins sinistres que ceux dont elle savait qu'Hector était capable.
— Et comment pourrez-vous la faire taire ? lui dit-elle.
— Je vous l'apprendrai peut-être; mais pour que le moyen que je
veux employer puisse réussir, il faudrait que je fusse exactement informé de ce qui s'est passé à cette époque.
— Que de lois j'ai vonhi vous dire tout ce que j'ai souffert alors ! mais toujours vous avez repoussé durement mes confidences et mes plaintes.
— Hél mon Dieu I dit Hector avec emportement, à quoi m'auraient servi toute vos jérémiades !
A quoi bon en |>arler, quand tout s'était arrangé le mieux du monde, du moins je l'espère'' ajonla-t-il... Mais aujourd'hui , il faut bien que je m'en occupe pour vous.
Ce dernier mot, infligé à la pauvre Léda, eût dû lui apprendre par l'affectation qu'y mil Hector que c'était surtout pour lui-même qu'il s'en occupait; mais la passion qui égarait la malheureuse cherchait partout un retour de tendresse, et elle lui répondit d'un ton reconnaissant :
— Eli bien donc, je vais vous faire ce récit, que vous avez tant de fois refusé d'entendre.
— Surtout, dit Hector, n'en omettez aucune circonstance.
— A'ous savez que je l'ai écrit.
— Et que vous l'avez déchiré, j'espère, comme je vous l'avais ordonné, repartit Hector d'un ton de colère et d'alarme.
— Oui, je l'ai déchiré, mais je me rappellerais au besoin les moindres impressions : le désespoir les a gravées dans mon cœur.
.Mais il est inutile que je vous fasse entendre les plaintes qu'il renfermait.
— Passez les plaintes, dit brusquement Hector, et arrivez au fait. Léda poussa un sourd gémissement.
— Du reste, ajouta Hector, faites comme vous voudrez. Je suis en état de tout entendre.
H avait raison : tant qu'un dernier sentiment de compassion avait existé dans le cœui' d'Hector pour cette infortunée, il avait repoussé ses larmes et ses plaintes ; car elles gênaient la brutale tranquillité de son^jrossier égoïsme; mais à ce moment, il se sentait trop épaissenien! cuirassé par l'espoir avide qui l'agitait, pour ne pas rester insciisildc à tous les cris et à tous les reproches que pouvait contenir ce faciiim désolé.
Nous |)rions nos lecteurs de lire avec plus d'indulgence et surtout plus lie patience qn'Hectornc mil à l'écouter, ce chapitre de ses niémiiiies écrit par l'infortunée Léda et récité par elle à son féroce séducteur.
Quoique ce récit soit une de ces nombreuses confidences qui arrivent par la poste et sous un triple pli à tout romancier, on nous |)ardoiii!era d'en avoir par-ci par-la altéré le texte.
I".n effet, nous ne nous sommes pas cru le dr.oii de donner au public et dans toute sa naïveté uii spécimen de cette littérature inconnue qui l'ait vendre lantHe papier \Veinen, et qui ajoute des sommes si importantes aux bénéfices de l'administralion de M. Comte.
Voici ce récit :
a Mon mari, appelé depuis quatre mois en Bretagne pour les af- » faires de la succession de l'une de ses tantes, m'avait laissée seule » dans sa maison.
» J'avais vu son absence avec plaisir, car elle me permettait de me )) livrera la passion coupable que m'avait inspirée un noble gentil- » homme du voisinage, réunissant tous les genres de séduction : la u beaule, la fortune, la noblesse et surtout l'amour... l'amour, cette >/ loi divine que Dieu enseigne à ses enfants pour les unir dans le » sentiment unanime qui doit régénérer la société. »
Ceci était un léger reflet des doctrines fourie-risies, dont Léda s'était abreuvée dans la lecture de la Phalançje.
Continuons :
« C^ bonheur que je goûtais sans en prévoir les affreuses consé- I) quences, fut tout à coup troublé par un événement terrible.
» Je fus avertie i)ar les lois de la nature que j'étais mère...
» Et ces mêmes lois révélèrent à ma conscience, trop lard éveillée, » que l'être qui devait ni'ai)peler sa mère', n'avait pas de droits à là » tendresse et au nom de celui qui était mon époux.
» Dans le premier moment de celte terrible découverte, je crus que «J'allais devenir folle... Je voulus mourir.
» Mais je n'eus point le courage d'exécuter mon projet de suicide » et j'allai dire mon désespoir à l'auteur de ma honte.
» Hélas! celui qui me devait des consolations me reçut avec dure- » té... J'avais espéré sa protection; je ne reçus de lui que d'afireux » conseils.... »
— Que vous auriez bien fait de suivre, dit Hector en inleriomiiant brusquement la pauvre femme dont la voix altérée et pleine de larmes eft'iiç.ait le ridicule de cette sorte de récitation.
Elle baissa les yeux, garda un moment le silence, et passa une bonne partie des phrases qui rappelaient les torts de son séducteur en cette circonstance.
JILIE.
Elle, reprit enfin à une autre page, et nous ferons comme elle.
« Mon mari revint et se laissa tromper comme tous les gens de notre » maison, i)ar les soins que j'avais pris pour dissimuler mon état à » tous les yeux.
» Ma souffrance réelle l'alarma sans rien lui faire soupçonner.
» Il passa deux mois à notre ferme, et lorsque les recolles furent » achevées, il repartit pour la Bretagne, où ses affaires le rappelaient.
» Je me trouvai donc encore seule, en face de celui sur lequel j'au- » rais du compter ; mais à mesure que le terme fatal approchait, il se » montrait à moi plus sombre et plus mécontent.
» 11 me reprochait de ne pas avoir suivi ses conseils. Enfin un jour » arriva où, après une scène affreuse, il osa me dire qu'il ne voulait » point venir à mon » aide ; et il m'aban- » donna quelques jours » avant celui où devait » naître l'enfant pros- » crit et voué à la » honte qu'il eût dû » recueillir.
» Oh 1 que de dou- » leurs et de terribles » pensées s'amassèrent » dans mon âme en » présence de ce lâche M abandon...
» J'aurais dû le niau » dire, j'aurais dû pu- » blier partout ma j> honte et la sienne; » mais je l'aimais, et » je ne voulus sacrifier » que moi. »
Hcolor avait laissé passer , sans l'interrompre, cette accusation contre la bassesse et la dureté de sa conduite. C'est que Léda approchait du moment où ce récit devait prendre un intérêt véritable pour lui, en vue de l'accomplis.sement de ses projets.
Ee misérable écoutait Léda comme s'il eût lu une gazette.
Elle s'était arrêtée; car si son esprit, fausse par une vanité moins rare qu'on ne pense , lui faisait attacher du iprix à ce récit tel •((u'elle l'avait composé, a'émotion qu'elle éprouvait en le répétant était vraie et puissante.
— Continuez, reprit Hector d'une voix encourageante.
Léda se trompa à cet accent moins brutal, et reprit avec plus de vivacité ;
« Je sentais que le % moment fatal de ma K délivrance et de ma » honte approchait.
» J'écrivis b mon mari une lettre où je lui faisais l'aveu de ma faute, » et où je lui annonçais ma résolution de mourir, mais sans lui nom- » mer celui qui m'avait ainsi fait manquer aux devoirs les plus sacres » de l'honneur. »
— Vous en êtes bien sflre ? dit Hector avec anxiété.
« Oh I non I continua Léda, qui s'animait assez pour que cette dé- » clamation prit tout à fait l'accent d'une parole inspirée par le mo- » ment pré.sent ; oh I non I je ne le nommai pas, car celui que j'étais » indigne d'appeler mon époux est un brave, un soldat français.
» H porte sur sa poitrine l'étoile de l'honneur, et si je lui avais » nommé le coupable, il eût vengé dans son sang l'injure qu'il en » avait reçue... »
— Un paysan I dit Hector avec un profond mépris.
Il semblait que les interruptions du vicomte vinssent eu aide a la rédaction de Léda, car elle continua avec véhémence :
« La distance qui les sépare ne l'eût point arrêlê; et si mon séduc-
>i leur lui eût refusé satisfaction, il l'eût immolé sans pitié, il eût cher- " ché la vengeance dans un crime, s'il l'eût fallu. »
Hector pinça les lèvres, fronça les sourcils et fit une grimace qui montrait qu'il n'était pas éloigné de croire à la justesse des prévisions de Léda.
— Enfin, ajouta-l-il, vous ne m'avez pas nommé dans celte lettre, c'est bien.
Léda, épuisée par la chaleur qu'elle avait mise dans cette partie de son récit autant que par les terribles souvenirs qu'il lui rappelait, Léda continua d'une voix plus abattue :
« Je comptais fuir la maison de mon mari quelques jours après ce- » lui où j'avais écit cette lettre; mais une missive m'apprit qu'il arri-
» vait le lendemain. Il » avait été rappelé dans » le Morvan par le » marquis de .Monté- » clain , notre proprié- >i taire. »
— Oui, fit Hector, à l'époque des élections du conseil général, il a fait venir Bricord pour avoir sa voix.
C'était bien la peine de nous faire tant de peur pour réussir à si peu de chose.
« Je n'avais jias à » hésiter, ajouta Léda.
)> Je laissai la lettre ') que j'avais écrite à )> mon époux sur une « table , et je partis » quelques heures ù » peine avant son ar- » rivée.
» Je pris une voilure » qui devait me mener » jusqu'à Issoudun.
» Là, j'espérais faire » perdre ma trace à » quiconque voudrait » me poursuivre ; je » comptais pouvoir ga- » gner à pied Chàteau- » roux et y prendre » une des voitures pu- » bliques qui y pussent >' jûurnellemcm, et qui » vont de Toulouse à » l'aris.
» .Mais j'avais plus » )e courage que de » force ; durant la » route que je dus faire » pour arriver à Issou- » dun, d'affreuses doi;- » leurs m'apprirent que » je ne pourrais aller » plus loin.
» Cependant je par- >) vins à les dissimuler « assez pour que deux » i)ersonnes qui voya- » geaient avec moi ne » les levinassent point.
» Arrivée à Issou-
» dun, il me fut impos-
» sible d'y accomplir
» mon projet. Je cherchai donc une auoerge obscure, et je m'y cachai.
» G£ fut alors que ma position ;.e mont! a à moi dans toute son hor-
» reur. »
— Arrivez à l'essentiel, dit brusquement Hector.
— .Ne m'interrompez pas, Hector, fit vivement Léda ; puisque vous avez voulu entendre ce récit, il faut qu'une fois au moins vous sachiez ce que j'ai souffert.
Et elle reprit avec une autorité qui subjugua un moment la froide brutalité du vicomte.
« Oui, ce fut alors que ma position se montra à moi dans toute son >i horreur.
» J'étais seule, abandonnée de celui qui eût dû me protéger, seule » avec les douleurs de mon àme et celles de mon corps, dans une » chambre basse, humide, glacée, à moitié morte sur un grabat, » étouffant mes cris, sans secours, tremblant à chaque instant de
'il taul ma vie pour vous sauver, prem-z-la. — Page 31.
. — Tv|L ,ii-i'noiiii.-;-niiiii
l'Sl-Loiiis, 46, jii Marais.
.TULIK.
» voir paraître mon mari qui pouvait avoir appris la route que j'a- » vais suivie, et qui pouvait me découvrir daus la misérable uiaisou' » où je m'étais réfugiée.
» Le moindre bruit me faisait frémir...
>) Il me semblait à chaque instant voir entrer mon mari, terrible » et implacable; je sentais mon sang se glacer dans mes veines; il me « semblait que la vie allait me quitter.
» Alais Dieu donne à celles qui vont devenir mères une force sur- « naturelle. .
» Je résistai à mes douleurs; bien plus, je résistai à mes craintes, » et je mis au jour, dans le silence de la nuit, un enfant qui ne de- » vait avoir ni nom ni parents ; un enfant maudit et repoussé par » celui qui eût dû le » recevoir dans ses » bras.»
Un imperceptible mouvement d'épaules de la part d'Hecior fut tout ce qu'obtint cette partie du récit de Leda.
L'infortunée ne le vit pas ; les larmes qui inondaient ses yeux troublaient sa vue ; des sanglots interrompirent sa voix, et elle s'écria :
— Oh ! oui, j'ai bien souffert, mon Dieu I Je n'ai pas connu cette joie que vous donnez aux mères à l'aspect de leur nouveau-né.
Ah! Hector I Hector 1 vous avez tué en moi tous les sentiments qui élèvent l'âme...
Ce pauvre enfant, je fis comme vous , je le maudis, je le vouai à la mort.
Une exclamation sourde, mais dont le sens échappa à Léda, l'interrompit; elle y répondit cependant :
— C'était un crime, n'est-ce pas? mais je ne le condamnai pas seul , je me condamnai avec lui...
Oui , je voulais mourir... oui, reprit-ellt; en cherchant à se remettre dans l'ordre de ses souvenirs écrits... je tremblais toujours que quelqu'un n'arrivût...
enfin...
Elle s'arrêta un moment, et reprenant son récit comme un wagon déraillé qui est ramené insensiblement dans sa voie, elle continua :
« Le matin n'était » pas encore venu ;j'es- >• pérais pouvoir sortir » sans être aperçue.
» J'avais soigneuse- « ment enveloppé mon enfant... Malheureuse! j'allais le tuer, et js » craignais de le blesser.
>' J'étais prête, j'allais quitter celte maison pour commettre un double » crime , lorsque tout à coup j'entends la voix de mon hôtesse qui , )> répondant à une autre voix, disait :
» — C'est au bout de ce corridor, la porte en face.
» C'était ma chambre qu'elle désignait ainsi. Je me jetai à demi » morte derrière ma porte avant d'avoir pu éteindre la lumière que » j'avais gardée près de mon lit.
» Je ne vis point s'ouvrir la porte, je n'entendis point la voix qui » m'appela... je tombai sur mes genoux en serrant contre moi mon )) pauvre enfant tout glacé ; et moi qui allais le tuer, je me mis à crier :
» — Grâce! grâce pour lui du moins I... »
Hector laissa échapper un énorme soupir et détourna la tète.
Quelque chose d'humain et de compatissant s'était enfin ému au fond de cette âme, si dure et si lâche qu'elle fût; mais il résista à ce
« Je me Irouvai en fjce d'une femme d'une cliarmante beau
mouvement de piiié, et murmura sourdement le mot : — Après
C est que la jjai lie du récit où allait entrer Léda était aussi imnortante pour lui que celle où il était parlé de la lettre qu'elle avait écrite à SOI] mari.
>. Au lieu de la voix menaçante et terrible que je frémissais d'en » tendre, ce fut la voix d'un ange qui me répondit.
» J'ouvris les yeux, je relevai la tête, et je me trouvai en face d'une » femme d une charmante beauté.
» Je fus si étonnée, si stupéfaite que je ne la reconnus pas sur-le- » champ. Je la pris pour une de ces créatures célestes que Dieu envoie » aux hommes pour les consoler dans leurs rêves. » Mais je ne révais pas, c'était bien la réalité, c'était une noble
» dame du voisinage » de notre ferme, qui » avait souffert aussi, » disait-on, et... »
— C'était M"^ de Monrion, dit Hector en interrompant le style il circonlocutions de Léda.
— Oui , reprit celleci , [larlant aussitôt au nom du sentiment présent , oubliant ses souvenirs.
— Que vous dit-elle, alors ?
— Elle eut pitié de moi , monsieur ; elle me consola , elle m'apprit comment elle était venue.
— Voilà, dit Hector, ce dont je ne me souviens pas bien.
— Voici le récit qu'elle me fit , poursuivit Léda ;
« Le jour même de » l'arrivée de mon ma- » ri, elle se trouvait à » la ferme. Elle y était » venue avec un do- I) inestique pour ache- " 1er un cheval de pro- » nienade.
" Elle trouva M. Bri » cord fort étonné de " mon absence , et » questionnant tous les » domestiques pour sa- ■» voir si je n'avais » point dit où j'allais, » et pour combien de » temps j'étais partie.
n Elle s'étonna de 1) voir mon mari re- » nouveler ses ques- » lions après que l'une 1) de nos servantes lui » eut répondu que )) j'avais laissé une let- )) tre pour lui. Elle lui » en fit l'observation.
» Alors, mon mari, » dont l'inquiétude fit » taire un moment la » vanité, pria M™" de » Monrion de la suivre un moment dans ma chambre.
» Elle y ronsenlit; ce fui là qu'il lui a\oua en rougissant ce qu'il » n'avait jamais osé m'avouer à moi-même... c'est qu'il ne savait pas » lire.
» Hélas ! l'infortuné m'avait caché son ignorance, il avait peur » que je ne le trouvasse pas assez digne de moi...
» Il était honteux de ne pas posséder ces vains avantages de l'édu- » cation qui ne mettent pas le cœur à l'abri des faiblesses les plus » coupables... »
— Enfin, dit Hector, dont la phraséologie de Léda meitait à une rude épreuve le peu de patience qu'il avait, enfin il lui avoua qu'il ne savait pas lire. *
« Oui, continua Léda, et il pria la comtesse de Monrion de vouloir » bien lui donner connaissance de la lettre que j'avais laissée pour » lui.
» M""' de Monrion l'avait déjà décachetée et allait commencer à la
JULIE
» lire, lorsqu'un liasard providenliel détourna un moment l'altcniion » de mon mari.
» Un domestique vint le prévenir qu'un de ses voisins demandait » à le voir; mon mari écliangea quelques mots avec cet liomme du » haut de i'esealier en le priant de l'attendre, et celui-ci lui répondit, » à ce qu'il paraît, ces paroles :
„ A propos, on me dit que tu es inquiet de ta femme. Je te pré- » viens que je l'ai rencontrée il y a quelques heures sur la route d'Is- » soiidun.
» La comtesse tressaillit en entendant ce renseignement, car l'in- » terruption causée par l'arrivée de ce voisin lui avait peignis de pai- » courir rapidement la lettre, et elle y avait vu l'aveu de ma faute et » la funeste résolution que j'avais prise de mourir. »
— Vous m'aviez dit, ce me semble, dit Hector, que vous comptiez aller à Paris...
— Oui, tel était mon projet quand je suis partie ; mais, en écrivant ^ mon maii. j'avais compris que je devais mourir... je le lui disais, gt M""" de Moniion le crut.
T.cda, encore une fois interrompue, eut quelque peine à retrouver le fil de sa narration, et ce ne fut qu'après qu'Hector l'eut deux fois avertie qu'il l'écoutait, qu'elle reprit ainsi :
« ("et instant avait suffi à M""' de Moiirion pour concevoir la peii- » sée la plus noble, la plus généreuse ; elle voulut me sauver, et im- » provisant avec une admirable présence d'esprit une lettre toute dif- » fereiite de celle que j'avais écrite, elle dit à mon mari que je l'aver- » tissais que je partais pour Paris, où m'appelait ma mère malade. »
— (^est très-bien, dit Hector ; mais cette lettre elle ne l'a pas laissée dans les mains de votre mari, je suppose; car ce qu'il avait fait en consultant M"° de Monrion, il aurait pu le faire aussitôt vis-à-vis d'un autre ?
Léda parut embarrassée, et répondit :
— Cette lettre, il désira la garder, à ce qu'il paraît; et M»"= de Monrion ne put pas la lui soustraire.
— Diable I murmura Hector... vous m'aviez assuré qu'il ne l'avait plus.
— .Te la lui ai redemandée bien des fois; il m'a toujours répondit qu'il l'avait brûlée, et moi-même je l'ai cherchée dsfls notre ma|soij avec un soin et une exactitude qui me l'eussent fait découvrir, si elle eût encore existé.
» D'ailleurs, la conduite (Je mon mari ;eny.crs moi, depuis ci'lte époque, me prouve, mieux encore que iQiutes mes rccheriejies, que cette léltre a complètement disparu.
— Et mon nom n'y est pas écrit, n'est-ce pas ? dit Hector.
— Je vous l'ai déj.i dii/fiejwrlit L^da avec un profond soupir.
0 mon Dieu ! êles-vous 4fl)^ sj ijonteux de lamoui' que vous avii-z pour moi ?...
— Allons, encore des reitfQfiies...
C'est que, reprit brusqi/èniejH le vicomte, je ne pourrais pas vous sauver si, par liasard, voi^s ur'aviez ijoramc, surtout à W^" de Monrion.
Léda abandonna tout à fait le récit jé^ril .el yéi^l^ 4e ses jflfortu.ncs pour répondre à Hector.
— M""" de Monrion ne me fit pas une que&tjofl ^ Cje§ijjej.
— Mais comment vous deeouvril-fiie à Jsawdun ?
— Pendant que mon mari, qui a-vaU avauic* sôj) »oyas;e d'un jour pour venir m'embrass.'r, retournait à Nevers ;din de voler pour AI. de Moniéchiin, M""' de Monrion me suivait a Issoud .n, où die savait que j'étais allée, giàee à ce qu'elle avait enlenJti dire p-.ir le voisin qui m'avait rencontrée.
Une fuis dans cette ville, elle finit par me découvrir.
Elle arriva juste au moment oi'i j'allais accomplir mon terrible sacrifice.
Je voulais mourir, Hector, malgré ses prières et ses représentalions; et ce ne fut que parce qu'elle me jura devant Dieu de ne jamais révéler mon secret, que je consentis à faire ce qu'elle voulait.
— I.lle vous l'a juré? dit Hector du ton d'un homme qui veut bien s'assurer d'un t'ait.
— Oui, par les serments les |)lus saints, et ce serait un horrible parjure si elle maniinail à sa parole.
— Elle n'y manquera pas, je l'espère, fit Hector avec un sourire satisfait.
— Ce fut alors,*ajouta Léda, qu'elle me fit écrire à mon mari une lettre, datée d'issoudun, après quoi je partis pour Paris, d'où j'écrivisde même, de façon qu'il crut alors el qu'il croit encore la fable inventée par .M"'"" de Monrion.
— Kl il la croira toujours, dit Monlaleu en se levant.
— Quelque temps après...
— Je sais le reste, lit négligemment Hector. Votre mari alla vous chercher, et vous êtes revenue avec lui dans le pays.
— Après une maladie qui m'a bien cruellement changée, sans doute, car je ne vous ai plus retrouvé le même.
— J'oubliais, dit Hector: lorsqu'elle a emporté l'enfant, quelqu'un était-il dans sa confidence ?
— Elle était venue avec un domesftque qu'elle renvoya ici, et elle est repartie seule dans une voilure de louage qu'elle a quittée à peu de dislance de Saint-Earon, où elle s'est rendue à pied pour remettre notre fils chez Jeanne Dromery.
— Bien, reprit Hector sans prendre garde aux regards suppliants que Léda attachait sur lui.
— Et maintenant, lui dit-elle, que je vous ai fait ce déplorable récit, me direz-vons quel danger me menace?
Mais déjà Hector ne l'écoutait plus, il était tout entier à la pensée du projet qu'il avait conçu; il lui souriait, il le caressait.
Du moment que ce projet s'était montré, il avait tout oublié, et, dans cet instant où il paraissait que, grftce aux explications de Leda, rien ne semblait devoir s'opposer à sa réussite, il était dans une sorte de délire joyeux, qui se manifestait par d'épais sourires eldes exclamations entrecoupées.
Léda, la malheureuse femme qu'il avait perdue, n'était plus rien pour lui; il l'e.ùt écrasée sous ses pieds si elle eût embarrassé sa route d'une minute.
Léda fut obligée (le lui répéter ses questions à diverses reprises pour l'arraclier i| sa préoccupation.
— Eh bien! luidii-il Ijrutalement, que me voulez-vous? que depiaudez-vous ?
— Mais, ne m'avez-vous pas dit, reprit Léda, qu'on avait découvert notre enfant, qu'on cherche à deviner à qui il appartient ?
— Oui, c'est vrai, répondit H.clor; et c'est maintenant plus que j iiliais qu'il faut garder votre secret.
Songez que la moindre indiscrétion vous perdrait; et M"" de .Monrion elle-même dût-elle vous accuser, il fauilrait nier...
— Devant elle i en face d'elle '. (eiirit Léda... Je ne l'oserais pas.
— Il le faut cependant, reprit Jleclord'un ton sombre .et impérieux; il faut plus : comme il pourrait arriver que des médisants accusass'i;t une autre que vous d'être la tphiv de cet enfant, n'allez pas vous a^iser de vouloir la défendre en disant la vérité.
— Mais c'esi une infamie que vous me proposez là.
— Ah ! fit Hector en qui tonte résistance excitait une colère menaçante... vous vous vous tairez., je le veux.
11 jeta autour de lui un regard soaibre et ajouta d'une voix sourde :
— Vous vous tairez, ou bien je sautai vous y forcer.
Nous n'osons dire la peusee .^ipistre qui traversa l'esprit d'Hector en ce momeni.
H sembla consi4é»'er J,? wli/w.]^ 4li "eu où il se Iroiivaii. il arrêta son regard sur cette femme q'i'il pouvait anéantir d un seul coup avec i,e secret qu'elle |)oriait avte e'Ie et qu) le gênait.
Une rougeur i)oyrprée pin.nla à SQi; visage, ses yeux nouèrent incertains djjps ieùf or^ti^ fiflUi'W A'-WHf '•'"n ''«mme ivre, et il s'eeria :
-- Si je pensais que tu osasses paiier, maUieurcuse ! ...
Léda épouvantée tomba à genoux , et répondit d'une voix tremblante:
— Je me tairai...
— C'est bien, dit Hector en ouvrant brusquement la porl'coninie pour fuir l'horrible tentation qui le poursuivait.
Mais il s'arrèla tout à euiq) eu entendant à peu de dislance Ij voix (le deux personnes qui causaient avec une certaine vivacité.
Hector crut reconnaître la voix de Leona, et | uîs eprés celle du colonel.
Ils discutaient avec véhéieence el semblaient être arrêtés à peu de dislance presque en face de la caba:)e où ils se trouvaient.
— Qu'est-ce donc? fit Léda avec épouvante.
— Rien, des gens qui passent dans le bois. Ils écoutèrent.
La conversation de plus en plus animée prenait presque le caractère d'une dispute sérieuse.
— Ah çà ! dit Hei lor avec impatience, est-ce qu'ils vont rester là lon:-;temps?
Soit que la voix de Monlaleu fût arrivée jusqu'aux deux causeurs, soit tonte autre raison, tout bruit cessa soudainement, et Hector entendit un pas d'homme pénétrer dans le taillis.
.TTJLTE.
Il referma iloucemeiu la poi'ie, el lous doux resièrent dans le plus piûfnnd silence.
Grâce à une |)elile uuvertiire qui se perdait en dehors dans les rugosités du bois, il put voir qu'il ne s'était pas trompé. C'était bien le colonel Thomas Rien, suivi à ipn^lque distance <le Kéona.
Le colonel tourna autour de la maison en l'examinant, et Léona lui dit de loin :
— Eh bien ?
— Vous vous êtes trompée, il n'y a personne; celle masure n'est point habitée.
— N'importe, dit Léona, votre vivacité et la mienne aussi peut-être, nous o-it entraines à parler trop haut de choses que personne ne doit entendre.
Rentrons chez moi.
— C'est inutile, réjiondit froidement le colonel ; je désire que nous reprenions cet entretien quand je serai plus calme et vous aussi.
— Prenez garde, Thomas, vous voulez une vengeance, et vous reculez devant les moyens d'y parvenir.
— Oui, quand ces moyens sont indignes.
— El il n'y en a pas d'autres, repartit fièrement Léona, quand le but n'est pas raisonnable.
L'honneur réprouve la vengeance; invoquez-le d'abord contre vos ressenlini'-nts, cl vous pourrez alors blâmer la voie que je suis pour satisfaire les miens. Rélléchissez-y, Thomas...
J'espère vous revoir bieniùt.
— Oui, dit le colonel, je vous reverrai, il le faut.
Tous deux se séparèrenl, et Hector les vit s'éloigner rapidement.
Un instant après, il sorlii de la cabane avec Léd'a.
Elle retourna plus irisle et plus désolée à la ferme, tandis que le vicomte de Montalcu, le front haut, le sourire aux lèvres, l'air triomphani, marchait à grands pas vers la maison de M. de Montaleu.
Tous deux se croyaient bien sûrs de ne pas avoir été aperçus.
Mais Aly-Muley n'avait pas cessé de veiller, et Leona elle-même, qui s'élait réfugiée dans un bouquet de bois, avait enfin deviné à quoi ■servaii eetle niiseiable cabane qu'elle avait déjà remarquée.
XXIIL — pensilEs secrètes.
Après avoir quille la maison de Jeanne Dromcry, M"^ de Monrion revint rapidement vers le château de son oncle.
Elle ne vit point les voitures de MAI. de Montaleu et de Rudcsgens qui s'élaient retirés à l'écart; mais elle fut trés-surprise en rencontrant M. de Montéclain qui, ayant aperçu-ces voilures, était descendu de cheval pour pouvoir approcher plus discrètement de la cabane.
A ce monicnt, M"" de Monrion ignorait encore l'affi'cuse calomnie dont elle était la viiiime ; cependant la rencontre de cet iiomnie. donl elle avait entendu faire à M. de Montaleu les récils les plus défavorables, lui causa un vérilabie effroi.
Monléclain s'arrêta à l'as|)ect de Julie; il .=embla prêt à l'aborder; mais presque aussilùt il passa, après l'avoir saluée avec respect.
Elle pouisuivit sa roule ; mais, arrivée .a l'endroit où elle devait quitter l'allée où ils s'étaient renconirés, elle se retourna pour savoir quelle direction prenait Montéclain, et le vil ;i la place où elle l'avail laissé, immobile et la tête découverte.
Julie avait quitté le château en proie à une profonde douleur.
Elle ne se dissimulait point que l'insulte qu'elle avait reçue de M»^ de Champmoriain avait été dirigée par une main plus exercée que la sienne.
Elle avait reconnu la haine de Léona.
Elle avait deviné que, d'une façon quelconque, celle-ci avait excité contre elle la jalousie de Sylvie; et M°"= de Monrion, qui avait pu juger par elle-même de la fureur de la passion de M"'' de Champmoriain , prévoyait que Léona la pourrait pousser aux plus terribles excès.
Sa'fierlé s'était résolue d'abord à soutenir celte lutle, mais après bien des colères, après bien des larmes, elle avait pris le parti de fuir.
C'est que l'outrage qu'elle avait reçu n'était pas Je plus cruel chagrin de Julie.
Dans la nuit qui avait suivi cette horrible scène, la comtesse de Monrion avait regardé autour d'elle, et plus que jamais elle avait compris sa solilude.
M. de Montaleu s'était, à la vérité, posé comme son protecteur; mais qu'il y avait loin de celle Iranquiilc indignation aux fureurs gro-
icfipies pcul-éire, i:):»is profondément senlics, qu'eût fait éclater son père en pareille occasion! combien plus loin de cette discussion fruiile avec les larmes et les consolations de sa mère, si elle eût vécu I Charles lui-même, le frère de Julie, que M. de Montaleu traitait d'étourdi sans tenue, eût trouvé en lui de ces clans de colère qui intimident les plus insolents, et retournent l'outrage à qui l'a fait.
Parmi lous ceux qui eussent pu jadis la protéger, et qui lui manquaient, Julie n'oublia pas celui dont elle portait le nom, et qui lui était apparu si juste et si grand sur son lit de mort.
Oh! celui-là, se disait-elle, je ne sais ce qu'il eût dit, ce qu'il eût fait, mais, j'en suis sûre, il m'eût fait rester en reine dans ce salon qu'il m'a fallu quitter honteusement et ù la dérobée.
Mais s'il eût vécu, il n'eût |)as eu à me venger d'un pareil outrage ; on n'eût pas osé me l'adresser.
Alors elle se demanda comment dans ce salon, où étaient tant d'hommes braves et Gers sans doute, il n'y en eût pas eu un' seul qui témoin de l'outrage, se fût fait son défenseur ? Comment pas une pensée généreuse, pas un cri chevaleresque ne s'était élevé en sa faveur.
Julie en frémissait d'indignation.
Sans calculer l'avenir où elle marchait, sans se rendre un compte exact des malheurs dont elle pouvait être menacée, Julie se décida à partir; tout ce qui l'entourait lui était odieux et lui semblait menaçant'
Cependant elle n'avait pas voulu accomplir ce dessein désespéré sans penser à un devoir sacré. ■
Ce fut au moment où elle venait d'assurer la vie de l'enfant abandonné, ce fut au moment où sa chaste |)itié lui était imputré à crime honteux qu'elle rencontra M. de Montéclain.
Voiiù, se dit-elle en s'éloignant, voilà sans doute un des complices de l'insulte que j'ai reçue hier.
C'est l'ennemi de M. de Montaleu. l\ a probablement commencé par moi les représailles qu'il doit ù un antre, et le respect irùiibnie qu'il vient de me montrer n'est qu'une injure de plus.
Mais pourquoi l'ai-je trouvé ce malin sur mou passage'' pourquoi hier dans cette fête, m'observait-il avec cette attention persévérante^
C'est qu'il savait l'outrage qu'on me préparait el qu'il voulait contempler à son aise ma douleur et ma confusion.
Nous traduisons de notre mieux les raisonnements que se faisait M'"'' de Alonrion pour se persuader que Montéclain était son ennemi parce qu'elle-même se répétait cesraispnnements avec une persistance singulière.
Ceci mérite explication.
Mariée à un homme dont la réputation était venue jusqu'à elle avant qu'elle le rencontrât, comme celle d'un de ces débauchés qui font le desespoir de leur famille, elle l'avait vu si noblement racheter l'insulte qu'il lui avait faite, qu'elle avait gardé pour le souvenir du malheureux Monijon un respect bienveillant et curieux à la fois
Souvent, dans le silen.:e de ses rêveries, elle l'avait regretté en pensant qu'elle eût peut-être découvert, au fond de celte âme égarée des fleurs d'iimour qui ne s'élaient point épanouies, des sentiments de noble ambition et de dignité que l'étroite sévérité de M de Montaleu avait étouffés.
Ce sentiment se présentait souvent au cœur inoccupé de Julie lorsqu'elle entendit pour la première fois parlerdeM. de Montéclain' Celaient à propos de lui les mêmes blâmes qu'elle avait entendus contre Monrion.
Les séductions, le faste des dé|)enses, le scandale des intrigues l'éclat des duels, le dédain des vertus sages et modestes. *' '
Nul éloge sur sa générosité, sur son courage et son esprit- mais un silence qui, dans les dispositions ennemies de M. de Montaleu équivalait à une reconnai.ssance tacite de toutes ces qualités
Elle savait aussi que la haiue du marquis contre Montéclain venait indépendamment de la .sévérité de ses principes, de ce qu'il considénii Arthur comme ayant été le modèle fatal qui avait perdu Monrion
Elle regrettait celui-ci, qu'elle n'avait point connu. Faut-il donc s'étonner qu'elle eût éprouvé une vive curiosité de connaitre Montéclain?
Cette pensée, ce désir de juger celui qui n'était plus dans celui qui vivait encore, occupait souvent M""' de Monrion
Ainsi, la veille, à l'heure où elle avait été insultée, quelque chose de moins précis qu un désir, de moins vague qu'une espérance, quelque chose de fugitif et de certain à la tflis lui avait dit, enp-.ssan près de .■■on cœur, et en lui moiitrani Monléclain :
Celui-là (luit te protéger.
Aussi ê|u-ouva-i-elle une sorte d'elonnemeni douloureux de son
jiïLir:.
indifférence; cl de tons ceux f|iii nvnient été présents à l'injure, ce fui lui qu'elle méprisa le plus pour ne l'avoir pas repoussée.
Ce désappointement, il faut l)ien le dire, ne fut pas pour peu de chose dans la violence du chagrin qu'elle éprouva. Elle le comprit, el souffrit encore d'en avoir souffert.
Son orgueil en fut humilié; elle s'en voulut d'avoir laissé prendre tant de place dans son cœur à un désir qu'elle avait cru n'être qu'une fantaisie, et qui était devenu une espérance assez vive pour que sa perle l'afflipeàt.
Voilà quelle était la raison pour laquelle Julie se faisait tous les raisonnements possibles pour se persuader que Montéclain devait être tout au moins le complice de l'injure qu'elle avait reçue la veille.
Nous ne pouvons aftirmer qu'elle se le persuada complètement, et nous avons d'autant moins de raisons de le croire, qu'elle s'affermit dans la résolution de partir et de quitter ce pays.
Elle avait peur d'elle-même peut-être encore plus que des ennemis qui voulaient la perdre.
Elle arriva chez M. de Montaleu dans celte disposition; elle redoutait l'explication qui l'y attendait et se proposait de tout faire pour l'éviter, lorsqu'elle apprit que le vieux marquis était sorti avec MM.de Rudesgens, de Brias et deCharapmortain.
Julie rêvait le monde plus qu'elle ne le connaissait.
L'instinct délicat et exalté qui lui faisait deviner tant de choses s'égarait aussi quelquefois par sa délicatesse et son exaltation mêmes.
Elle s'imagina que M. de Montaleu, peu satisfait des explications ■lui lui avaient été données, était sorti pour en obtenir satisfaction, et elle regretta d'abord les ordres précipités qu'elle avait donnés pour son départ.
Dans l'inquiélude où elle se trouvait, elle interrogea vainement les gens de la maison sur la cause de cette sortie précipitée. Personne ne put la lui apprendre. Elle se résolut donc k attendre le retour de M. de Montaleu.
Parmi les ordres qu'elle avait donnés en arrivant, il en était un qui concernait Léda.
Elle avait envoyé un valet à la ferme de Bricord pour dire à sa femme que M"" de Monrion désirait lui parler sur-le-champ.
Nous verrons plus tard ce qui arriva de cet ordre.
Cependant l'inquiétude de Julie croissait de minute en minute; sa vive imagination se représentait déjà M. de Montaleu blessé, mourant pour elle; elle se désolait en pensant que la résolulion qu'elle avait prise de le quitter, avait peut-être excité le ressenlimcnl de ce noble vieillard contre ceux qui avaient insulté sa nièce.
Elle en était entin arrivée à un tel degré d'angoisse qu'elle s'apprêtait à se rendre elle-même dans la forêt, lorsqu'elle aperçut la voilure du marquis...
Elle l'attendit le cœur plein de craintes, et ne fut tranquille que lorsqu'elle l'en vit descendre bien portant, mais sombre et mécontent.
La voiture de M""^ de Monrion était dans la grande cour.
M. de Montaleu s'arrêta un moment à la regarder. On y ajustait la vache et les coffres de voyage. Il ne pouvait douter qu'elle ne persistât à partir...
Quel lut donc l'étonnement de Julie en entendant M. de Montaleu, après être rentré dans l'intérieur du château, se diriger vers son propre appartement I
Getle entrevue qu'elle avait redoutée, elle la désira aussitôt.
Une heure avant, elle trouvait pénible de s'y soumettre; en ce moment elle accusait M. de Montaleu de manquer d'égards envers elle en évitant de la voir.
Quel crime avait-elle donc commis? quelle faute avait-elle donc faite, pour qu'il ne daignât pas venir?...
D'abord ce fut le désespoir qui domina dans celle âme blessée, puis l'indignation.
Sa fierté lui dil de partir sans chercher h revoir l'homme qui lui avait offert sa protection, et qui l'abandonnait au moment oii elle en avait besoin ; mais ce sentiment se calma bientôt dans cette âme mobile et prompte à toutes les impressions; ou plutôt cette vive indignation se résuma dans le seiUiment d'une véritable et sérieuse dignité. Julie ne voulut partir ni en fugitive ni en ingrate. Elle pensa qu'elle devait une première démarche à l'âge de M. de Montaleu, à l'affection qu'il lui avait témoignée el dont elle devait lui êlre reconnaissante, alors même que celte tendresse était impuissante â la protéger.
Après plus d'une heure d'attente elle lui fit demander une entrevue par sa femme de chambre; celle-ci apporta un billet ainsi conçu :
« Peut-être eût-il mieux valu ne pas nous revoir. Cependant, si vous » avez â me parler, venez, je vous attends.
)) Seulement, et pour éviter entre nous des explications pénibles » pour tous deux, je vous avertis que je sais toute la vérilé.
» Maintenant décidez si vous devez venir. »
Julie, l'enfant si douce, si timide, si tremblante devant une marque de bienveillance; la jeune fille si réservée et si confuse devant un éloge, la femme si aisément troublée devant l'admiration qu'elle excitait, se redres.sa fière, superbe el résolue, à la lecture de ce billet; son œil s'alluma d'un éclat subit, ses narines dilatées frémirent comme celles d'un généreux coursier à l'approche du combat, elle releva le front et entra impétueusement dans l'appartement de M. de Montaleu.