‹ Ouvrés illustréesChapitre 39 sur 157 · XXIV. — ACCLSATIOX · texte numérisé non relu

XXIV. — ACCLSATIOX

Julie trouva le marquis de Montaleu assis dans un vaste fauteuil, la tête dans la paume de sa main, absorbé dans une pensée prolondc el triste.

Il entendit entrer Julie, mais il ne la vit pas.

Il eût évidemment trop souffert de regarder en face, pour la voir trembler el rougir dans sa faute, celte femme qu'il avait aimée, comme un être exquis et particulier, charmant et précieux, pur el naïf.

L'expression de celte douleur était si puissante qu'elle suspendit l'élan qui avait entraîné Julie, elle resta un moment silencieuse.

M. de Montaleu, pour qui celle entrevue était plus cruelle qu'il ne l'avait écrit, fut le premier qui rompit le silence.

— Que voulez-vous de moi, madame? lui dit-il avec une froideur affectée.

— Je viens vous demander l'explication de ce billel, monsieur, lui répondit Julie avec une égale froideur.

Celle réponse fit lever la tête et les yeux à M. de Montaleu, el son regard indigné rencontra le regard calme et fier de Julie. Elle fut presque justifiée aux yeux de M. de Montaleu.

Ce pur el saint visage tout rayonnant de beauté, de grâce et de conscience, fut pour lui tomme une apparition lumineuse qui lui montra soudainement la vérilé.

Mais M. de Montaleu était un vieillard; il avait trop appris, dans une longue carrière, combien la duplicité est habile à prendre le masque \\e la vertu, el peut-être y avait-il au fond de son âme quelque souvenir personnel, douloureux et fatal, qui l'armait contre ces témoignages instinctifs de son cœur.

Il baissa les yeux pour ne plus voir celte clarté qui pouvait êlre trompeuse, rentra dans les fausses ténèbres que donne l'expérience, el ne voulut se ressouvenir que des apparences qui accablaient M™' de Monrion.

— Écoulez-moi, madame, répondit-il après un moment de silence, je ne veux pas vous accuser. .Te suis heureux, je vous l'avoue, de ne pas en avoir le droit.

Si la nature me l'avait donné, j'aurais trop îi souffrir, non-seulement de ce que vous avez fait, mais encore de l'aS'Snrance avec laquelle vous vous présentez devant moi pour me demander l'explication d'un billet que vous avez mieux compris que vous ne voulez le dire.

— Monsieur de Montaleu, reprit amèrement Julie, un juge dit d'ordinaire â un accusé le crime pour lequel il le oondamn'e.

— Je ne suis point votre juge et je ne vous condamne pas.

— Pourquoi donc me chasser de chez vous?

— Vous oubliez, madame, que vous avez voulu partir; je vous laisse faire.

— C'est me chasser, monsieur, répliqua Julie avec dignité, que de me laisser partir comme vous faites.

— N'êtes-vous pas libre et maîtresse de vous-même?

— Monsieur de Montaleu, dit Julie avec quehpie ironie, ne jouons pas sur les mots.

Vous croyez que l'insulte que j'ai reçue hier a été méritée par moi ; vous le croyez depuis la visite de monsieur de Rudesgens, de son gendre et de monsieur de Brias.

Je viens donc vous demander loyalement quelle accusation on a portée contre moi.

— Si vous êtes capable de l'entendre, madame, je ne me sens pas, moi, le courage de vous la répéter en face.

— Mais c'est donc bien infâme! s'écria Julie avec éclat.... et dans votre lettre vous dites que c'est la vérité.

Vous tenez donc cette infamie, quelle qu'elle soit, pour une vérité? Il faut que je le sache, monsieur.

JULIE

— Prenez garde, .Tulie, dit vivement M. de Montaleud'un ton triste et menaçant...

— 11 le faut, reprit M"" de Monrion avec une amertume cruelle, car à la manière dont je vois accueillir la calomnie qui m'attaque, je commence à croire qu'il faut que je demeure pour me défendre, car je ne veux pas, je vous en préviens, laisser derrière moi ses aises au mensonge, comme on les lui laisserait sans doute.

M. de Montaleu ne connaissait du caractère de Julie que sa grâce d'enfant, sa rieuse bonhomie, sa mélancolie rêveuse ; il n'en avaitjamais soupçonné la fermeté ni la passion. Celte révélation soudaine l'étonua.

Le marquis de Montaleu était assurément un homme juste, mais il était en droit de se dire que Julie, se montrant ù lui sous un nouveau jour, avait su dissimuler avec un grand art le fond de son caractère.

D'un autre côté, 11"°" de Monrion venait de blesser cruellement la vanité du vieillard, en lui faisant comprendre qu'elle suffirait a se protéger, ce qu'il n'avait pas su faire.

— iMadame, lui dit-il en se levant, ces mots de calomnie et de mensonge sont souvent dans la bouche des coupables...

— Bien souvent aussi dans celle des innocents que l'on condamne.

— Vous oubliez à qui vous parlez, madame...

— Et vous, monsieur, ajouta Julie avec une énergie désespérée, vous oubliez que je suis venue vous demander de quoi l'on m'accuse.

Mais, monsieur, vous ne chasseriez pas un laquais de votre maison sans lui en dire le motif; ai-je moins de droit ù vos yeux?

— Madame, madame, dit .M. de Montaleu, votre colère vous égare.

— Non pas ma colère, monsieur, mais mon désespoir... Car entin, monsieur, reprit Julie la voix altérée, le visage éperdu, je suis seule en ce monde , je n'ai ni mère ni père pour me protéger et me consoler; mon frère est loin de moi; et vous, monsieur, à qui je ne demande rien que l'aumùiie d'une parole, non point pour me défendre, mais pourm'éclairer; vous, il faut bien le dire, qui m'avez ouvert les portes de ce monde que je ne cherchais pas, et dans lequel je devais, selon vous, trouver le bonheur et la considération ; vous qui m'avez vu insulter, vous qui savez pourquoi, vous tenez dans votre main fermée cette accusation sans daigner me la dire I

Qui suis-je donc et qu'est-ce donc?...

Monsieur, monsieur, vous qui avez été si sévère pour l'homme dont je porte le nom, vous devez savoir qu'il n'est permis à personne de jouer avec la vie et la considération d'une femme...

Eh bien ! ma considération, vous me l'avez laissé attaquer ; ma vie... oh! ma vie ! vous me donneriez envie de la jeter en pâture à mes ennemis !

Cette fois enfin le cri de cette fière indignation arriva jusqu'au ncurde M. de Montaleu , il douta de la faute, et ne douta plus du dioit qu'avait Julie à obtenir l'explication qu'elle demandait; mais, avec ce sentiment, une crainte entra dans l'esprit de M. de Montaleu!

Comment, si Julie était innocente, oser lui due l'infâme accusation portée contre elle?

Elle s'appelait, il est vrai, Madame la comtesse de Monrion; mais si Julie n'était pas le ca^ur le plus dépravé, l'esprit le plus pervers et le plus dissimulé, elle avait dû rester l'âme la plus ignorante et la plus candide.

M. de Montaleu hésita, essaya de parler, s'arrêta ; mais sollicité par le regard ardent et éploré de Julie, il lui dit :

— Où êtes-vous allée, dites-moi, pendant que je recevais la visite de M. de Rudesgenset de ceux qui raccompagnaient?

Cette question était si loin de tout ce qu'attendait Julie , qu'elle en resta toute stupéfaite; elle rougit et parut éprouver un cruel embarras.

Tout ce qu'avait espéré AL de Montaleu s'évanouit à l'asiiect de ce trouble soudain.

Cependant Julii> se remit et repartit avec une légère ironie :

— Est-ce ma [uésence et mes visites au village daSaint-Faron qu'on me reproche?

Elle était encore à mille lieues de l'accusation qu'on avait portée contre elle.

A son tour, 5L de Montaleu fut très-surpris de cette tranquille assurance. Si ce n'était celle de l'innocence, c'eût été le dernier terme de l'audace et de l'impudeur.

— Vous savez sans doute, lui dit-il en l'examinant, quel estl'enfant que vous allez y visiter.

— Je le sais, répondit Julie avec calme.

— Vous savez à qui il appartient?

Julie hésita ; décidée à protéger le secret de Léda , elle ne voulut

pas qu'on pût en découvrir la moindre trace dansée qu'elle allait dire et repartit :

— Permettez-moi de ne pas répondre à cette question ; je me suis faite la protectrice de cet enfant , je serai une mère pour lui ; je ne puis ni n'en veux dire davantage.

— Mais vous ne savez donc pas, Julie, repartit M. de Montaleu, à quoi ce silence peut vous exposer?

-;- A d'indignes calomnies, sans doute, je le sais, monsieur, reprit Julie avec un profond dédain; à me voir repousser de votre monde comme une femme qui a prêté les mains à quelque coupable intrigue, et qui s'y associe en la protégeant.

-M. de Montaleu se rapprocha de Julie, les yeux attachés sur les siens, et comme pour lire sa pensée à côté de sa parole.

Elle continua :

— Si c'est pour cela que l'austère morale de M"» de Champmortain l'a poussée à m'insulter chez elle, ce que je ne crois pas, je dois vous avouer que je l'exposerais â recommencer, car je n'abandonnerai pas cette innocente créature.

Le marquis étendit les bras vers Julie et s'écria avec une profonde émotion :

— Julie, Julie, oh! merci, car maintenant il me sera facile de vous justitier.

— Me justifier, de quoi? d'une action que je suis prête à avouer devant tous.

— Mais c'est que vous ne savez pas, malheureuse enfant, que cette faute...

M. de Montaleu s'arrêta cette fois, il recula sincèrement devant les paroles qu'il allait prononcer, il fut épouvanté du coup terrible qu'il allait porter à cette jeune âme innocente... et il se prit à murmurer d'une voix terrible et sourde :

— Oh! les monstres! les monstres!

— Ne les maudissez pas si violemment, monsieur; la rectitude religieuse et sincère de jM"" de Champmortain a du s'alarmer, je le conçois, d'une conduite qui atteste idus de liberté qu'il ne convient d'en avoir à mon âge et dans ma position. >•

Peut-être, à ma place, n'eût-elle pas fait comme moi, peut-être eûtelle eu raison selon ses idées ; je crois avoir bien fait selon les miennes.

M. de Montaleu se promenait avec agitation.

Pour lui, l'innocence de Julie était certaine, complète, mais il fallait lui apprendre quel sens on avait donné à sa généreuse pitié. Il était incertain, troublé.

Enfin, il crut avoir trouvé un moyeu de sauver à cette noble enfant l'horreur d'entendre la calomnie dont on l'avait flétrie.

— Julie, lui dit-il, écoutez-moi et répondez-moi,je vouseu supplit-, je vous le demande en grâce, je vous le demande à genoux... dites-moi à qui appartient cet enfant.

— Je ne le puis pas.

— Julie, je vous le demande pour moi qui ai besoin de le savoir; c'est pour moi, entendez-vous?

— J'ai juré devant Dieu de ne pas le dire : il y va de l'honneur et de la vie d'une autre.

— Mais, pauvre enfant, il y va aussi de ton honneur.

— De mon honneur I

— Car enfin , Julie , mon enfant, ma fille, ma fille innocente, j'en suis sûr, dit M. de Montaleu en l'entourant de ses bras, il ne faut pas, en te dévouant à cacher la faute d'une autre , faire qu'on puisse le l'imputer.

— Monsieur! s'écria Julie en se reculant de M. de Montaleu.

— Car je veux pouvoir te justifier, moi...

— Monsieur!... reprit Julie en reculant encore, comme devant un spectre menaçant.

— Car, tu es innocente, j'en suis sûr...

A ces derniers mots, Julie leva les yeux au ciel d'un air égaré ; des sanglots confus lui montèrent à la gorge; des sons inarticulés s'en échappèrent.

Elle se mit à marcher tout éperdue , dans l'appartement, en levant les bras au ciel, et les laissant tomber à chaque pas , comme si elle se sentait étoulfée.

— Julie, Julie, disait M. de Montaleu en essayant de l'arrêter... Mais Julie ne l'entendait pas; et sa douleur," rompant enfin cette

strangulation qui faisait siffler son haleine et arrêtait sa voix, elle se prit à crier :

— Ma mère! mon père !... Mon père ! ma mère !... où sont-ils ! .. Mon père ! ma mère, ma mère I...

JULIE

Elle coniinuait ainM d'une voix Iialelante el dans un dcliie effijyant pendant que .M. de Moiitaleu la relenaii.

— Julie, lui dil-il, je le servirai de père, je le prol(';,'cr:ii comme il eût fail ; je le consolerai comme eùl fait la mère, ta sainte mère.

— Alil s'écria Julio, i\ qui les larmes revinrent heureusement avec 'a conscience de la vérité, ils ne sont plus, ils m'ont quillée, ils m'ont laissée seule ici-bas.

0 mon Dieu ! mon Dieu I ajouta-t-elle en se laissant tomber sur ses genoux et en tendant au ciel ses mains joinies comme pour la prière, pourquoi ne m'avez-vous pas fail mouiir avec euxl

Puis elle cacha sa lêle dans ses mains el laissa éclater ses sanglots et ses larmes où se mêlaient de douloureuses exclamations.

Que de douleurs, que de tristesse, que d'horribles angoisses parlaient dans ce transport désolé I

Ce cœur d'enfant était broyé, celle àme immaculée était saignante, cet esprit délical et serein élait taché.

La calomnie avait fait plus que salir'celte pure créature aux yeux du monde, elle l'avait flétrie à ses propres yeux ; elle ne se senlail pliis la sainte assurance de sa [wreté ; op venait de lui arracher la virginité de la pensée; on venait de lui appiendre le vrai sens de ces mots de crime, de vice el de déshonneur qu'elle ne savait pas encore.

M. de Monlaleu laissa à ce désespoir le temps de jeter tout ce qu'il avait de larmes, de cris et de paroles incohérentes.

Fuis, lorsqu'il crut que le cœur et l'esprit étaient plus calmes, parce que le corps, épuihe, n'avait plus que de rares sanglots et des murmures étouffés, il releva doucement la pauvre enfant dont l'âme n'y voyait plus à travers ses douleurs , comme ses yeux à travers leurs larmes, et lui dit doucement, en l'asseyant sur ses genoux :

— Allons, Julie, ma fllle, console-toi, personne au monde ne croira à cette calomnie.

Comme si celle parole eût dessillé à la fois le cœur et les yeux de Julie, elle le regarda fixement el lui dit d'une voix brève el aride :

— Vous y avez bien cru, vous.

— Ma douleur m'a égaré, j'en conviens, comme elle t'a égarée tout à l'heure; mais il m'a suffi d'un mot de loi pour croire â ton innocence.

Le souvenir de tout ce qui s'était i)assé entre elle et M. de Montaleu revenait peu à peu à la mémoire de Julie, un nouveau senlimenl se mêlait à ses douleurs : c'était l'indignation.

Elle s'écarta doucement de M. de iMonialeu , et lui répondit d'un ton saccadé qui montrait l'efl'ort qu'elle faisait pour ne pas éclater de nouveau :

— Je vous remercie, monsieur ; mais cette justilicalion, que vous avez bien voulu accueillir, je ne puis la donner à tout le monde. Je ne puis aller établir à tous les yeux l'horreur el le désespoir qui m'ont saisie,i

— Non , Julie, non, dit M- de Montaleu, c'est moi qui vous justifierai , c'est moi que ce soin rei;ai'de , et si la tendresse d'un homme qui veut élre ton père ne t'est pas indifférente, lu me diras la vérité.

— La vérité ! reprit Julie étonnée*

— Tu me donneras les preuves avec lesipielles je confondrai les calomniateurs.

— Les preuves, fit Julie en le regardant encore d'un air soupçonneux; (les preuves, répéta- l-elle, il vous faut des preuves...

— Pas pour moi...

— Pour qui donc? dit Julie lièrement, pour celle qui m'a insultée ; à celle-là, monsieur, je lui laisse sa conscience pour juge... jjour celle qui l'y a poussée i)eul-être, oh! la véritable ignominie sérail de se justifier devant elle.

— Julie, soyez plus calme, il faut que je vous venge maintenant.

— Je ne sais ce que vous voulez faire maintenant, monsieui', reprit Julie en serrant les dents, tant elle sentait murmurer ifi elle de paroles cruelles; mais si quelqu'un était venu nie dire, à moi, qu'on vous avait vu, vous, faire un acte déloyal, quel qu'eût été l'accusateur, je lui eusse répondu en face qu'il en avait menii.

— Julie... fit M. de Monlaleu.

— Mais j'avoue, reprit-elle d'un ion sardonique, que je trouverais la t.àche plus difficile, si j'avais accueilli d'abord l'accusation (jne je voudrais détruire ensuite.

— Julie, je conçois votre colère ; mais le monde a .ses exigences, ses tyrannies ; il veut qu'on le respecte, racine dans ses injustices. Vous ne le connaissez pas I

— Je le connais assez, repartit Julie, pour le mépriser.

— Julie, reprit .M. de Mont.deu a\ec une légère impatience, soyez plus calme,., ces expre--.s;ons...

— Ah ! tenez, dit M"" de Monrion à qui revenait sa douleur, pardonnez-moi, monsieur; l'éducation que j'ai reçue ne m'a peut-être pas assez appris à donner un nom poli aux sentiments que j'éprouve; ce monde qui m'accuse, je ne le connais pas, vous avez raison ; mais dans celui oii j'ai vécu, dans ce monde de bourgeois obscurs que le Votre a sans doute raison de dédai;.;ner, si une insulte pareille à celle qu'on m'a faite hier m'eût été adressée... oui, monsieur, à défaut de mon père mort, à défaut de ma mère morte avec lui, à défaut de mon Irére absent, il se fût trouvé quelqu'un, un ami, un étranger, un père de famille, un jeune homme, qui sais-je? qui fût venu à moi, et qui m'eijl pi ise sous sa pioleclion...

Mais dans ce noble salon tout rempli de noms illustres, d'hommes renommés pour leur courage... il ne s'en est pas trouvé un qui se soit emu à l'aspect de ma douleur, pas un qui me soit venu tendre la main, el qui m'ait dit tout haut :

— Venez reprendre votre place, madame.

Comme Julie prononçait ces paroles, la porte du cabinet s'ouvrit, et une voix grave et rude lui répondit :

— Il y en aura un, du moins, madame, qui vous défendra contre la calomnie.

C'était Hector de Monlaleu qui avait repoussé les prolestalions des valets qui lui disaient que son oncle n'était pas visible, et qui, arrivé à la porte de rap|>ariement où se trouvaient iM. de Monlaleu et Julie, avait entendu les dernières paroles de celle-ci.

Julie se retourna en poussant un cri de surprise et de honte, et M. de Monlaleu se leva iJOur prévenir l'entrée de son neveu.

Mais celui-ci était déjà dans le salon, et referma la porte après lui.

— Je sais tout ce qui sest passé, *mon oncle, lui dit Hector.

Je sais tout ce qui vous a été rapporté, et si je ne suis pas venu ce matin, c'est que je n'ai pas voulu sanctionner de pareilles calomnies p'ar ma présence.

— Tu sais donc, toi, qu'elle est innocente? s'écria M. de Montaleu avec joie.

Hector hésita et porta les yeux sur Julie, qui l'examin.iit d'un œil curieux; puis il fit un grand effort décourage, el il repondit :

— Je ne le sais pas, mon oncle, mais j'en suis sur.

Je ne demande à ma cousine ni explication de sa conduite, ni preuves de son innocence J'ai foi en sa vertu...

Je crois en elle, el la meilleure preuve que je puisse vous en donner, c'est qu'après tout ce qu'on a dit contre elle, je viens à vous, mon oncle, qui lui servez de père, je viens vous demander une seconde fois sa main.

Julie recula devant celle grandeur d'àmc, et M. de Montaleu en ^ fut atterré.

Son neveu, son grossier neveu, cet épouvantable mangeur, ce buveur effréné, ce rustre redoutable el violent, dont la brutale nature ne se plaisait ([u'aux cris des chiens, au tumulte de la chasse et des orgies qui la suivent, ce goujat, comme l'appelait .M. de .Monlaleu dans ses moments de colère, venait de se poser devant lui comme ces héros de geiiérosile el de délicatesse.

La vanité aiistecratique du vénérable marquis l'emporta sur ses préventions passées, et il s'écria en tendant la main a Hector :

— Ahl je savais bien que le sang des Montaleu se réveillerait un jour en loi.

Julie aussi fut étourdie de ce magnifique mouvement si artislement préparé; mais au. milieu de la surprise qu'elle éprouva, au milieu du trouble qui lui restait de la scène qu'elle venait d'avoir avec son oncle, la lueur fausse et incertaine qui jaillit de l'œil inquiet d'Hector, l'accent cùiilraint avec lequel il parla, l'avertirent ((u'il y avait quelque odieux calcul caché sous cette action en apparence si liéroïi|ue.

Elle n'eut pas le temps de s'arrêter à ce sentiment de répulsion, car tout aussitôt M. de Montaleu se tourna vers elle en lui disant :

— Excusez-le, Julie, de la rudesse de sa demande; de si \rais et de si nobles mouvements u'admellent ni allermoiemenls, ni précautions.

— M réflexion ni rien, ajouta Hector d'un ton ravi el triomphant.

— C'est pour cela, dit Julie en sinclinant modestement, que je supplie monsieur le vicomte de .Monlaleu de me permettre de ne pas lui repondre sur-le-champ.

Si, dans quelque temps et malgré tout ce qu'on a pu dire de moi, il per.'iiste dans celle résolution, alors je repondrai comme je le dois à une proi^osition dont j'apprécie loiile la noblesse.

— J'y persisterai jusqu'à la mort, dit Hector en se posant encore l>lus heroi.iuemenl.

— Et lorsiiuc tu en auras le droit, ajouta M. de Monlaleu, lu puniras les inlVimcs qui ont inventé celte indigne calonniie.

JULIE

— AssiiriMiient, dil Ileclor avec un embarras qui ne venait point d'un manque de courage, niais de la peur qu'il avait qu'en clierclianl des calomniateurs on n'arrivât à découviir la vérité.

— Je sais, reprit M. de Montaleu, que c'est M"" de Champmortain qui a répète cette atroce invention; mais quelqu'un la lui a suggérée, et c'est celui-là qu'il faut punir.

Ce n'est ni M. de Rudesgens, ni Champraortain, ni Urias, ils étaient tous les trois trop afniiii's lorsqu'ils sont venus me redire celte inlamie. C'est peut-être ilonleclain...

Julie pâlit.

— Du moment que vous ne pouvez affirmer le nom du coupable, n'accusez personne, dit-elle doucement.

El maintenant permettez-moi de me retirer.

Au moment où elle allait quitter l'appartemeni. une femme de chambre vint lui annoncer que la fermière de Lavurd.in, madame Bricord, ne pourrait se rendre'à ses ordres que lé lendemain.

.\u nom de madame Bricord, le colosse généreux, le terrible et vaillant Hector chancela sur sa hase.

Ce trouble échappa à M. de Montaleu, qui conduisait Julie en lui parlant; mais Julie le vit, et le soupçon fugitif qui avait traversé sa pensée, y reparut plus clair, plus saisissable.

— Et vous ne partirez pas, lui dit le marquis en la reromluisnnt.

— Je ne vous promets rien , monsieur, repartit Julie J'ai besoin de me recueillir et j'ose vous demander quelques heures de retraite et de liberté.

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