‹ Ouvrés illustréesChapitre 40 sur 157 · XXV. — c'est U."» BRL'lt (Jl'r COURT · texte numérisé non relu

XXV. — c'est U."» BRL'lt (Jl'r COURT

C'était dans la salle basse de la ferme de Bricord.

Le colonel et le fermier étaient assis chacun d'un côté de la cheminée : au milieu de la salle et autour de la table, Léda et deux servantes s'occupaient activement de travaux de couture.

Deux garçons de ferme, dont l'un tressait des paniers , tatidis que l'autre amenuisait des manches d'instruments aratoires, étaienl retirés dans un coin.

Le colonel était soucieux; mais t3ricord, fier de le tenir ainsi dans sa société, rayonnait d'orgueil et de joie.

Il avait d'abord voulu inxiter tousses voisins pour les faire assister au diner que Thomas avait bien voulu accepter ciiez lui; Ihàis le tolonel avait témoigné le désir d'assister à un repas de famille, el ce n'était pas sans quelque étonnenieht qu'il s'était assis pouf souper à cette t;d)le autour de laquelle s'étaient rangés plus de vingt Sgtviteurs, et qu'avait présidée la belle Léda.

En effet , s'il reste encore en France quelques traces de l'ancienne vie patriarcale de la famille , c'est chez les fermiers qu'oh peut la trouver.

Le colonel avait contemplé d'abord avec une réelle satisfaction ce tableau d'une existence laborieuse, calme, sédentaire, et bien différente de la vie îiventureuse et ambulante du soldât.

Mais, soit que la comparaison lui fît faire de tristes réflexions sur lui-même, soit qu'il pensai au malheur et au crime que cachait cette apparence de bonheur, il était peu à peu devenu plus pensif; el depuis quelques moments un profond silence régnait dans la glande salle . lorsqu'Aly-Muley entra tout à coup ft chantonnant un air de grand opéra.

— Hé I lui dit Bricord, te voilà ; où donc as-tu soupe?

— Je ne soupe jamais qu'après avoir dîné, repartit le Gascon assez gaiement. Or, comme le n" \ manque, je n'ai pas passé au n° 2.

Là-dessus il se remit à chantonner pendant qu'une des servantes mettait un couvert à l'extrémité de la table,

— Que diable chantes-tu la? dit le colonel.

— C'est, je me l'imaginais du moins, un petit bout d'air que j'ai entendu fredonner à Alger par une cantatrice de Paris. 11 est vrai que j'y ajoute, par-ci, par-là, quelques petites fournitures, attendu que nous autres, gens du Midi , nous sommes tous très-musiciens.

Cependant, colonel, je puis vous le dire dans sa simplicité, avec les paroles.

Il recommença, en cbanlant la ritournelle.

— Mais, reprit Léda, c'est, je crois, l'air de la Juive, d'Halévy : Il va venir.

— C'est ça, dit .\ly-Muley, ça me flatte et ça pl'ouve que vous avez l'oreille juste, madame Bricord.

— Ah çà ! mais que diable as-tu fait dehors toute la journée? lui dit le fermier.

— Je suis allé me prendre la mesure d'une maison el d'une métairie dans les environs, repondit Aly-.Muiey, en attaquant vigoureusement un reste de jambon.

J'ai aussi envie de me sortir du servite pour vivoter paisiblement.

— Ah ! ah ! repartit Bricord , voilà qui est bien ; établis-toi dans le pays, tu te marieras, tu épouseras une brave femme comme la mienne.

— Verse-moi à boire, dit Aly ; j'ai un morceau de salé dans la gorge, qui ne veut pas passer.

Comme il prononçait ces paroles, la porte s'ouvrit et le vicomte Hector de Montaleu entra dans la salle basse.

Aly se remit à fiedonner l'air : // va venir.

Hector lut reçu comme un habitué dont la présence n'avait rien d'extraordinaire, mais il parut contrarié de rencontrer le colonel.

Cependant, ils se saluèrent avec plus de cordialité que la veille, chacun d'eux sentant apparemment le besoin de ne pas heurter un homme qui pouvait traverser ses projets.

Biii*ord, ravi d'avoir donné à son colonel un interlocuteur de l'importance de .M, le vicomte de .Montaleu, alla s'asseoir auprès d'Aly- Muley, et se mit à causeï' à voix basse avec lui.

.Mais ce qu'llBctor et Thomas pouvaient avoir à se dire fut bientôt épuisé, de fiiçoh que l'entretien de plus en plus animé, qui avait lieu entre Bricord el Aly-.Muley, domina peu à peu les quelques paroles échangées entre le colonel et le vicomte, el fit tout à coup invasion dans le silence général, par celte exclamation de Bricord faite d'un ton tretonnement et de doute :

— Où diable as-tu appris ça, toi ?..;

— Qui saitl répondit Aly-Muley en m.ichanl à la fois ses paroles et son lard : on n'apprend ces choses-là nulle part, et ça s'apprend partout : en écoutant dans une antichambre, en se promenant aux enviions d'un parc, en regardant le soleil et la lune.

— Mais ce n'est pas possible, dit BriCiird.

— Je ne dis pas que c'est possible, je dis que ça se dit. Peut-être y avait-il là plus d'une personne vivement curieuse d'ap-

preiidre quelle pouvait être la nouvelle qui semblait si invraisemblable à Bricord, mais aucune d'elles ne voillUt sans doute trahir le secret de sa curiosité, et la parole testa aux deux ititerlocuteurs.

— Et tu ferais bien de iie pas le répéter, reprit Bricord. Prétendre que...

Tiens, c'est un horrible ttlensonge. Madame de Monrion est une brave femme, incapable...

Allons donc, c'est si bétBi tjiie je bè eOlhprends pas qui a pu dire ça.

— Je ne prétends pas (que ce né feoil |)as bête ; mais, reprit Aly, ça se dil tout de même.

— .Mais quoi donc? fil ËeclO? tJUÎ ne put contenir son impatience.

Au nom de M"'^ de Moni-ioh, le iloloiiel avait écouté plus attentivement, et Léda avait tressailli,

— Une vraie sottise, moiisieur le Vicomte, dit Bricord; Aly-Muley prétend qu'il a entendu dil-e que Inadame la comtesse de .Monrion cachait un petit poupon au hameau de Sainl-Faron.

Thomas put voir le mouvement dé terreur du vicomte; pendant que Léda, courbant la tète sur sort ouViagei cherchait vainement à cacher le tremblement convulsif qui agiiail ï^es tnains.

— C'est un mensongCi dit Uévloi' âVec colère.

— Je ne le nie point, repartit Aly-Muley imperturbablement... mais ça se dit : et pour être vrai, ajouta le spahis, on le dit aulri^menl que ne vous l'a répète Bricord, on ne dit pas que c'esl un poupon qu'elle cache, mais son poupon à elle.

— A elle ! s'écria Léda avec un cri rauque et en relevant la tête. Elle était d'une pâleur livide et son œil égaré passa rapidement

d'Hector à son mari...

— Tu vois, reprit celui-ci en s'adressant à Aly, que ce n'est pas moi qui suis le plus étonné de celle infamie.

N'est-ce pas, Léda, que ce n'est pas possible...

Tu la connais, loi... elle a toujours été pleine de !)ontés pour toi...

Et tenez, aujourd'hui même elle a envoyé chercher ma femme pour lui faire encore quelque cadeau comme à l'ordinaire.

Léda avait baissé de nouveau la lêle sur son ouvrage, mais ses mains le cherchaient vainement, elle n'y voyait plus, sa respiration était haletante...

— imbécile, avec ses contes, dit brusquement Bricord ; regarde comme tu as fait mal à ma pauvre femme, elle est si bonne, si sensible... .Allons, calme-loi, Léda.

Il l'embrassa el lui prit tendrement les mains, La malheureuse se prit alors a pleurer.

JULIE

— Et vous n'êtes pas allée chez M"" de Monrioii ? dit Hector on s'adressant à Léda.

— Non... non, repartit Léda d'une voix entrecoupée.

— Hé ! lit Bricord, qui est-ce qui aurait donc présidé au régal du colonel ?

— En ce cas, dit Hector, si ce que raconte cet homme est vrai, vous ferez tout aussi bien de n'y pas aller.

Léda se redressa et avec une expression qui fit frémir Hector, elle repartit : — Oh I j'irai, monsieur, j'irai, et je devraisy être déjà.

— Ce serait inutile, dit brusquement Hecior : je viens de chez mon oncle, et Julie n'y est pas.

Aly-iMuley regarda le colonel dont l'œil llandjoyait en examinant tout à la fois lleclor, Leda et le fermier.

— Pardon, pardon, monsieur le vicomte , repartit ce dernier ; ■ m;iis que dites -vous donc à Léda , qu'elle fera bien de îie pas aller au château, si c'est vrai 1

Vous croyez donc que ça peut être vrai ?

Hector se balança sur sa chaise comme un ours en fureur, el le manche du soulflet qu'il tenait à la main se broya dans ses doigts crispés.

— Je dis, je dis, r.'pondit-il d'une voix rude et sombre , que lorsqu'il arrive de p;ireils malheurs dans les familles, il faut les laisser s'en tirer comme elles peuvent...

— .Monsieur le vicomte a raison, reprit Aly-.Muley ; ça regarde les oncles et les neveux, quand il n'y a ni père, ni mère, ni frère.

— Sans doute, dit Hector, et personne ne sait le danger qu'il peut y avoir à se mêler de pareilles affaires.

— Eh! lit Léda, dont la poitrine haletante el la voix altérée lirent trembler Heelor, si elle est calomniée...

si c'est une autre qui est coupable... faut-il l'abandonner? faut-il...

— 11 faut être toujours prudent , dit le colonel d'unevoix grave en intervenant d'un ton d'autorité dans la conversation.

Du reste, ajouta-i-il, le mieux est de ne pas même parler de choses d'une telle importance.

— Eu ce cas, reprit

.Aly-Muley avec un sang-froid insolent, je suis fâché d'avoir apporté ici la nouvelle, quoique tout le pays la sache déjà , et qu'on ajoute que c'est pour ça que la comtesse a été chassée du bal de chez M^^de Ùijmpmorlain.

— Chassée ! s'écria Léda en se levant avec une résolution effrayante; chassée 1... M"'' de Munrion... chassée, et pour...

— Pour un bruit aussi ridicule, repartit le colonel en s'avançant vers Léda et en la foiçant presque a se rasseoir.

— Oui, dit Aly-.Muley avec une persévérance cruelle, un bruit ridicule et auquel tout le monde ne croit pas, soyez-en bien sûre, madame Léda.

Et c'est si vrai, qu'aujourd'hui même un riche du pays, un fioble. Dieu me damne I est allé demander la main de la comtesse, malgré tout ce qu'on a dit sur son compte.

Hecior se leva ; le sang lui monta si violemment à la tête qu'il chancela et que ses yeux parurent sortir de leurs orbiles. .

L'interruptioB causée par l'arrivée de ce voisin lui avait permis de parcourir rapiJement la Icltre. — Page 34.

Le colonel lui-même ne fut pas le maîirc du mouvement de surprise que lui causa celte nouvelle.

Quant à Léda, elle était retombée dans une sorte d'anéantissement moral : l'œil fixé à terre, la tête inclinée vers le sol, elle avait l'immobilité d'une statue, tandis que de sa bouche entr'ouverte s'échappail une respiration sifflante et oppressée.

Heureusement pour elle, Bricord fut saisi d'enthousiasme à celle nouvelle et .s'écria d'une voix retentissante :

— Et c'est un brave homme que celui qui a fait cela ! Voilà comment il faut répondre à de pareils bruits...

(]'esl que... tenez, voyez-vous, autant je suis d'avis qu'il faut élre dur pour celles qui ne vont pas dans le droit chemin, autant je souliens qu'il faut venir en aide à une pauvre lion-

^ . nête femme dont on dit

des infamies...

Je ne suis rien, malhPurensemenl, mais je voudrais élre quelque chose comme un vicomte ou un marquis pour lui dire à celte pauvre jeune dame :

— Je vous honore el je vous estime.

Aussi, lu iras, Léda, tu iras, puisqu'elle l'a fait demander... el tu lâcheras de savoir quel est le brave homme qui a été demander la main de la comtessse.

— Il y a donc quelqu'un,Slit Léda en reprenant un peu de force, qui a été demander la main...

— C'est encore un conle de cet imbécile d'.VIy, reprit brusquement le colonel.

— Pounpioi pas? repartit Bricord; il yaencore d'Iionnéles gens... et si ce n'était que notre maiire , M. de Montéclain , est mal avec le vieux niarqu's de iMonlaleu , je ne m'étonnerais pas que ce lût lui...

— Ou quelqu'un, dit Aly-Aluley, qui a des raisons particulières de en ire (|ue la comtesse esl innocente.

A celte parole , la malheureuse Leda porta un regard égare du ciMé d'Hector. "

Unepàleurlivideavait fait place, sur le visage du misérable, à la tein'ie pourpre (lui le couvrait un instant avant. Ses yeux seuls étaient encore injectés de sang et brillaient comme des charbons ardents.

Léda leva vers lui une main tremblante, et dit d'une voix convulsive el inarticulée :

— Vous?... vous?...

La force lui manqua, el elle retomba sur sa chaise.

Toute expression était effacée de son visage, toute pensée de son l'égard.

Bricord, étonné enfin de ce désordre extraordinaire, resta un moment muet, et, promenant autour de lui un regard inquiet el terrible, il s'écria :

— Ah çàl mais quel intérêt si fort prend-elle donc à tout ça!...

— Ne m'as-tu pas dit, reprit le colonel avec empressement, que la femme était maladive, nerveuso?Elle esl beaucoup fatiguée aujourd'hui. Ce qu'elle aurait de mieux à faire, ce serait d'aller se reposer.

— Sans doute, dit Hector d'une voix altérée en s'approehaiit d'elle, cl demain elle verra que ce sont de l\iux bruils auxquels on ne doit pas l'aire allenlion.

JULIE

Un moment de silence terrible et glacé régna dans la salle basse. Le fermier en fil le tour comme un homme frappé à la têle d'un coup violent qui a porté le désordre dans son cerveau.

— Allez vous reposer, madame, dit doucement le colonel à la mallieureuse femme qui était restée sur sa chaise , immobile , anéantie.

— Oui, reprit Bricord d'une voix sourde et agitée... va te mettre au lit... Léda, va.

Léda obéit.; mais Bricord, contre son ordinaire, n'alla pas l'embrasser. *■

Elle se leva comme un automate, et sortit accompagnée par les deux servantes , qui furent obligées de soutenir sa marche.

Bricord la suivait d'un regard terrible.

Lorsqu'elle eut disjiaru, il passa plusieurs lois sa main sur son Iront comme un homme qui cherche le fd d'une pensée qui le brûle et qui l'embarrasse.

Puis il s'écria brusquement en regardant Hector :

— Et maintenant , il faut que je sache...

11 avait à peine prononcé ces quelques paroles que la porte s'ouvrit , et un nouveau personnage parut.

C'était Montéclain qui entra avec son air de légèreté et d'insouciance accoutumées.

— Hé I ma foi , s'écria-t-il du ton le plus joyeux, je suis servi à souhait. Je comptais te trouver ici , brave Biicord, mais je vous croyais en visite chez M"" Amab, colonel, et j'allais prier notre ami de vous transmettre une invitation.

Je viens d'envoyer chez vous, Montaleu, et quoique vous n'ayez pas voté pour moi et que je ne vous aie pas permis de chasser sur mes terres, j'espère que vous ne me refuserez pas ?

— De quoi s'agit-il donc? dit le colonel.

— De chasser demain un sanglier qui m'a été signalé par mon valet de chambre, répondit Montéclain d'un air narquois.

Hector , malgré la terrible émotion qu'il venait d'éprouver, ne put s'empêcher de pousser une espèce d'éclat de rire.

— Et c'est sans doute lui qui conduira la chasse ?

— Vous riez, lui dit Montéclain de l'air le plus sérieux.

Eh bien ! je vous parie que moi qui, selon vous, ne mettrais pas une balle dans la porte de la cathédrale d'Autun,, j'abattrai la bète sous votre nez sans que vous puissiez y toucher.

— Ah I pardieu ! j'accepte, et que pariez-vous?

— Ce que vous voudrez.

— Le droit de chasser chez vous contre deux cents louis.

— Accepté, dit Montéclain.

Colonel, reprit-il en se tournant vers Thomas, nous avons arrangé cela ce soir avec Brias et Champmortain chez qui je passais la soirée.

J'ai écrit à M. Amab ; M""^ de Champmortain et sans doute Léona, l'intrépide amazone, suivront la chasse ù cheval, et le tout s'achèvera par un dîner chez moi.

Bricord était tombé assis sur un siège, la tête dans ses mains; sa pensée égarée dans un soupçon terrible lui échappait.

Cricord la suivait d'un regard terrible. — Page 41.

Le moment de réflexion que lui avait donné l'entrée de Montéclain lui avait fait repousser et reprendre dix fois l'affreuse supposition qui venait de se montrer à lui.

Montéclain profita de cet abattement pour dire à Hector :

— A demain.

— A demain, répondit celui-ci en sortant rapidement.

— Et en suis-je, moi? dit Aly-Muley.

— Certes, mon garçon, et des premiers, fit Montéclain. Maintenant, Bricord, ajouta-t-il , tu vas venir avec moi jusqu'au

ch.àteau. Il faut que tu donnes quelques instructions à mes gens.

— Pardon, monsieur le marquis, dit le fermier en se leva'nt comme un homme éveillé d'un songe affreux; pardon , mais ma femme est

indisposée...

— Maladie de nerfs.

Viens coucher au château...

J'espère que lu ne vas pas m'abandonner... H s'agit de mon honneur,.

— De votre honneur? dit Bricord en tressaillant.

— De mon honneur de chasseur...

— Au fait... reprit Bricord d'une voix sourde , j'aime mieux ne pas rester ici.

.Mais presque aussitôt il reprit en regardant Montéclain en face :

— Et d'ailleurs j'ai quelque chose à vous demander^ monsieur le marquis.

Montéclain s'était éloigné avec Bricord ; le colonel rentra dans sa chambre.

— Eh bien ! dit Aly- Muley dès qu'ils fureiit seuls, étes-vous sur de ce que je vous ai raconté ? étes-vous sûr que M""" de Monrion est aussi innocente du pouijon de Sainl-Faron que je le suis de l'assassinat du feu roi Henri IV?

— Oui, répondit pensivement le colonel.

— Comme je vous les ai fait se pâmer tous les deux I reprit Alyen riant...

— ïu as été trop loin ; car j'ai vu le moment où la malheureuse était prête â se trahir...

— Est-ce qu'elle n'a pas mal aux nerfs? dit Aly en riant avec mépris. En voilà une maladie bien trouvée... mal aux nerfs... ç,i veut dire :

J'ai le droit de lire , de |ileurer, de dire des injures à mon mari, de vexer mes domestiques, de pâlir, de trembler, de m'évanouir, de courir la prétantaine, de ne pas répondre, de ne pas comprendre, de ne pas me souvenir... J'ai mal aux nerfs; Bricord n'y verra pas autre chose.

Thomas n'écoutait pas le bavardage du soldat, qui parlait en préparant le coucher de son maître.

— Mais j'y pense, dit-il tout à coup, comment as-tu appris qu'Hector avait demandé la main de M'"" de Monrion?

— Est-ce que je ne l'ai pas suivi, ce gros Lovelace , jusque chez le vieux marquis, lorsqu'il a eu quitté cette tanière où il était resté plus de deux heures avec la belle Léda.

— Mais tu n'as pas pu pénétrer dans le château ?

— Sans doute; mais il en est sorti avec son oncle, tous deux mar-

JULIE

cliant l'Ole ft l'ôlc, comme les iiiuillctirs amis du inoiidc, les bras bal- ] lanls, poussniil (le gi'os soupirs.

« Hé, disait le vieux marquis, ton inteiUion d'épouser Julie me » prouve la noblesse de les seiilimeiUs. »

— En voilà une i;anaclie, fil Aly-Mulcy en inlenompiiiit son récit. « Mais, continuait le vieux, tu doiS avoir d'autres motifs qu'une

» confiance avctigle pour croire à son innocence. » Je crois bien qu'il en a des niolils, et de bons, ce grand gueux I

— Et que répondait-il?

— Hé! lie I dit Aly , qui continuait à ranger, il n'est pas si bête qu'il est çjros.

« Jamais, disait-il, je ne ferai à M"" de Monrion l'injure de lui de- » mander une jusiificaiion. »

B — Je te comprends, lui dit son oncle; mais toi, lu peux la don- » ner aux aiiir.'S. »

— Ali ! vieux pair de de France, fit Aly-Muley en éclatant de rire; est-il pro(lis;ieiisenienl rocoeo, celui-là ! in-.is où serait la générosité, mon bonhomme , s'il l'avouait qu'il sait la cliose par livres, sous et denieis?

— Ft, reprit le colonel, as-lu trouvé que le marquis parût disposé à servir les intentions de son neveu?

Aly regarda son maître de ee coup d'teil iiloitié résolu, mniiié envieux, avec lequel il (le\ait exaniinei' un libii Ittisqu'il se décidait à l'alUKiuer ; puis, après un moment de silence, el comme s'il se fut bien assuré que le coup porterait droit et feiTiie, il repaitit:

— Je crois que vous feriez bien d'instruire le vieux marquis de l'embuscade où l'entraîne soil Hectol"; si vous ne voulez pas qu'il attrape à la fois la belle et l'héi'ltage qiil doit vous revenir.

A celte réponse le colonel, li.Ui se promenait pensivement, s'arrêta comme le lion blessé qui cberdié d'où lui vient la balle qui l'a frappé à l'improvisle; le regard du colonel jaillit sur Aly aussi menaçant, aussi terrible que celui du roi du désert.

Aly l'examinait avec l'anxiété du chasseur prêt à se jeter de côté pour laisser passer le premie!" élan de fureur de son terrible ennemi.

— Comment as-tu dit, misêlable? s'écria le colonel d'une voix élranglée.

— J'ai dit, reprit Aly, que Ce serait un crime de laisser épouser à un animal rouge et brutal coliime ce vicomte, une femme jeune et belle comme M™" de Monrion, et je dis que ce serait encore plus bête de lui laisser empocher 1 héritage do son oncle, qui après tout, est votre...

Une exclamation sourde, tfel-i'ible,ncoupa la parole au soldat.

— Ah ! tu m'as espionné, iliiséiable ! s'écria-l-il; el dans le premier mouvement de sa colère il s'élança sur Aly qui, prévoyant le coup, sauta légèrement de l'aiilre cùlè de la lable près de laquelle il se trouvait, el la mil ainsi entre lui et son maître.

— Tu m'as espionné, miséfablc ! répéta celui-ci. Ah! tu me le paieras cher I , ; .

— Un moment, s'il vous (iliitl. , cbWnéi , repHl Aly ; vous avez des ragi's qui ne sont pas raisonnables. Vous rae lancez comme un chien déchaîné sur la piste du vicomte, et vous pi'étendez que je né dois pas sentir le gibier qui me passe sous le nez.

C'est m'en demander pins que je ne suis capable Ù'ëtt faire ; je ne suis pas encore assez bien dressé iiour ça.

— Mais, misérable, lui dit le colonel à qui un moment de réflexion avait fait voir l'injusliee et la maladresse de sa violence, si lu ne m'avais pas suivi, si lu n'avais pas écouté, lu ne saurais pas...

— Vous voulez dire, colonel, reprit Aly, que si vous n'éiiez pas venu vous promener juste au-devant des buissons où je m'étais embus(]nè pour veiller sur la masure où s'était enfermé le vicomte, vous voulez dire ciue si vous ne vous étiez pas disputé avec M"* Amab, à poriée do ir.es yeux et de mes oreilles, je ne vous aurais pas entendu, et que je ne saurais pas que...

— Mais, brûle, dit 'Ihomas, ne pouvais-tu m'averlir de ta présence?

— Colonel , dit sournoisement le Gascon, qui reprenait son avantage, il y a des choses qu'on fait, mais dont personne ne se vante.

Je ne sais pas s'il vous eùl été indiffèrent que je vous eusse crié, du fond de la ramée où j'étais :

« Hél dites donc, colonel, prenez garde, je suis à espionner pour » voU'e compte !... »

Mais je sais bien que moi je ne me suis pas soucié d'apprendre à la belle dame qui vous accompagnait le métier que je ne fais que par amitié pour VOUS.

Le colonel, furieux, reprit sa promenade.

— I'iiis(|ue tu m'entendais si bien, de la ramée, ne pouvait-on pas m'eiilenilre de l'inleiieur de cette ealiane?

— Qaa nenni I j'avais déjà expérimenlé la Cbose; puisque, moi, qui étais di hors, je ne pouvais entendre ce qui se disait dedans, quoiqu'on ne s'y fil pas faute de crier, il n'y avait pas de danget- que ceux du dedans pussent eiilendre ce qui se faisait au dehors.

Que diable! un mur, colonel, ce n'est pas comme un homme qui peut être .sourd de l'oieille droite, et entendre de l'oreile gauche.

Le colonel n'écoulait pas; il semblait que tous les desseins qui l'aviiient amené dans œ pays fussent dérangés par la découverte qu'avait faite Aly-Muley.

lividemmeiit, il cherchait d'autres combinaisons; car à tout moment il s'arrêtait devant le Gascon el semblait prêt à lui parler; mais presque aussilôl, il reprenait sa promenade, comme s'il était mêconlent de sa résolulion, el il se replongeait dans les incerliludes.

Enfin, il alla droit à Aly el lai dit :

— Pourquoi, lorsque je t'ai i encontre dans le bois, après avoir quitté M™= Amab, el que tu m'as appris le rendez-vous de Léda et d'Hector, pourquoi , lorsque lu m'as fait pari de tes soupçons au sujet de cet enfanti él r)ue nous sommes convenus de la scène de ce soir pour nous assuiél- (le là vérité , [lourquoi ne m'as-tu pas averti que tu m'avais écouté ?

— Enlcndii; colonel; ce qui est bien différent.

— N'imporle ; pourquoi as-lu attendu à ce soir?

-^ Pai'Ce qilë je vous connais mieux que vous-même, colonel; parce que Hriiis étions scilts dans un- tlllêedéseiie et éloignée de tout' babiiîilion; et que ^otls m'eussiez saiilé à la gorge comme lout à l'heure.

— Mais tu pouvais hiir, comnie tout à I heure, le premier mouveh'enl de ma colèl-é?.;;

— Oui, colonel, él j'aurais pu mléUSt faire encore, c'est-à-dire jouer des jambes de façon à vous laisser là tout penaud.

Mais, vu que vous m'eussiez cOiisidéré comme un traître , il se pourrait qu'avant toutes explications; vous m'eussiez envoyé une balle dans les reins...

— Un assdssirialj HllSérable! fe'ëfeHa le colonel en pâlissant d'indignation...

— Non, colonel... iiiais un mailvais coup...

Vous êtes le brave des braves, colonel, et on n'assassine pas lorsqu'on est comme ça.

Mais vous avez qùeiquc ciinsB lié jalllie e! de vert qui, lorsque vous êtes un peu iropèbniiarié, vbns iiioiUe du cœur à laléic, si bien que vdiis n'y voyez plus pemiaiit près tl'iiite lilinute.

ici, j'étais sur tie laisser passer la tiiinuie sans malheur, voilà pourquoi j'ai attendu.

Le colonel lui tendit là biaiii.

— Tu es Ion jours mon fiilêlë AiVj H'ë^l-ce pas?

— Tonnerre dû bon Dieu ! s'ébHà Aly, j'étais à vous, colonel, avant de savoir votre hisloire, de toute ma peaii et de tout mon cœur, et je me serais fait tuer potif vous.

Mais, maintenant , qie je sais (jù'oti Vous a fait des injustices au sujet de votre hièré... je suis 'à Vrtus dé lout... c'est-à-dire qu'au besoin, je (lanqueiais une lialle dans l'œil droit de voire cousin...

— Silence, Aly ! dit le colonel. Viilsi je puis eompter sur loi? AÎy-Muley se détourna légèrement el pirut embarrassé.

— Comment, reprit Thomas, lii hésites?

— Non... niais il y à des choses à pl'opos desquelles il vaut mieux vider soti sàc lout dé sillté.

Xdwi (lOiivl'z iiié l'EiiVô\'ëF M i'ègiiiient ti vous voulez, et que la carcasse de la caihèdrale de Marseille me tombe sur la tète si je souffle un mol de ce que j'ai entendu.

Mais si vous voulez que je reste et que je vous serve , je prétends faire mes conditions.

— Ah! dit le colonel en ricanant avec dédiiin, lu es prévoyant, tu veux l'assurer une part de la prise.

— Si le colonel réussit, dit Aly-Muley, et qu'il pense qu'un bon serviteur mérite qu'on lui fasse une avance pour ses vieux jours, je ne désobéirai pas à son opinion ; mais ceci est à votre volonté... Si vous le faites... bon !.. sinon... j'irai encore allonger mon nom en Afrique...

Je demande autre chose, colcnel.

— Qu'est-ce donc?

— C'est peut-être une hélise; mais c'est comme ça.

J'étais dans l'antieliambre de M. de Champiuoriain au moment où M"" de Monrion l'a traversée loul effarée comnie une biche qui entend japper les chiens.

Quel ange de femme, colonel! quels ycuxl... et puis... je ne puis pas vous dire ça... mais c'est une enfant . cette comlesse, une pauvre petite (pii n'a pour toute défense que ce \ieiix pair râpé qui se cambre

JULIE

dans sa cravalc... et on tape dessus, et on veut la réJuire en poussière, la déshonorer, colonel... non... ça ne sera pas et je île vous aiderai jamais...

— Si lu m"as enlcndu, dit le coloni'l loiiclié de cet enthousiasme ' d'Aly, tu dois savoir (|ue je me suis refusé. à me prêtera cotte infamie

de M"" Aniab, quoique je ne fusse pas encore assuré que c'était une calomnie.

— Oui... oui... oui... reprit Aly; mais elle vous a prouvé clair comme le jour que vous n'arriveriez à rien tant que M"* de .Monrion terail prés du vieux marquis... Elle vous a dit que c'était pour votre bien ([u'elle avait agi ainsi...

Ils appellent cette dame une lionne, c'est une serpente, une vipère qu'il faudrait dire... et vous u'emboiterez pus celte marche, n'est-ce pas, colonel ?

— Jamais, repartit Thomas. Elever ma fortune sur le déshonneur d'une femme innocente, je préférerais renoncer à mes droits et ù ma vengeance...

— Aoiish ! bon ! s'écria Aly, voilà qui est bien dit!

— Une seule chose m'embarrasse et me fait un chagrin véritable, reprit Thomas, c'est que la jiislilieation de la comiessg entraînera la perle d'une autre pauvre femme que j'ai vue tant souffrir ce soir, que le mepiis qu'elle m'iuspirail s'est presque changé en pitié.

— De la pitié pour la Léda, dit Aly en montrant ses dents blanches el aiguës avec une expression cruelle ; pour cette malheureuse qui trompe un ex-spahis, un brave des braves, qui l'a prise dans je ne sais quel conservaloire où il n'est pas sur qu'elle ait conservé son devoir...; de la pitié pour ça!... Et quand je pense que c'est un mari qui vous a deux fois tiré du pétrin?... Non, colonel... non...

Ah! que vous laissiez être ce qu'il peut, ce barbouilleur de loiles, dont la femme a si bonne cuisine..., tant pis pour lui, il n'a ipie ce I . qu'il mériie : quand on achète un cheval couronné, on doit s'attendre I ■ à ce qu'il bronche...

Que vous ayez pitié de la madame de Champmortain, je le conçois : son mari la plante là et elle lui en plante... D'ailleurs, colonel, les riches et les nobles n'y regardent pas de si prés; ils ont tant de quoi se consoler ailleurs...

Mais un camarade comme Bricord, qui ne vit, qui ne respire, qui

ne pense que pour cette ravaudeuse de mots emphatiques, pour celte

insolente serinette qui regarde son mari el les camarades par-dessus

l'épaule... non, poini de pitié.

. Comment ! s'écria Aly, elle a entendu ce que j'ai dit, et elle n'a pas

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