‹ Ouvrés illustréesChapitre 5 sur 157 · VI. — l'XE l!0^^E CHARGE · texte numérisé non relu

VI. — l'XE l!0^^E CHARGE

Le lendemain, Charles racontait dans ce même atelier sa visite à la rue Joubert. A l'en croire, c'étaient des salons de velours, des bon doirs de satin , des lapis d'Aubusson , des meubles de Martin , des lampes d'or, des fleurs à profusion, des glaces de Venise, des parfums enivrants, et, au milieu de tous ces enchantements, une femme d'une fière beauté, aux yeux noirs et éclatants, hardie et enthousiaste, folle, pleine de passion, d'éloquence et de faiblesse.

Charles p.issait tellement pour un faiseur de contes, que c'était à qui l'accablerait de plaisanteries. Victor, placé devant un carton , où il jetait, avec l'abondance du génie, l'esquisse d'une grande composition, interrompit tout à coup le récit pompeux de son élève et lui dit :

— Et que vous a dit celte superbe créature, quand vous lui avez avoué que vous n'étiez pas moi?

— Je me suis bien gardé de le lui dire, elle m'aurait fait jeter à la porte par un de ses laquais, car elle a des laquais.

— Comment, vous avez dit que vous eliez...

— J'ai dit que j'étais Victor Amab; aussi ai-je été reçu... Ali 1 complètement bien reçu.

— Ça se conçoit comme ça, s'écria-l-on.

Victor était contrarié de cette plaisanterie à laquelle il n'avait pas d'abord attaché grande importance; mais la pensée que la puissance de son nom avait excité un si vif entliousiasmc, arrêta la dcsapp1"0bation sur ses lèvres, et il se contenta de dire :

— J'espère, Charles, que vous ne m'avez pas compromis.

— Qu'enlendez-vous par là? dit Charles en riant... rassurez-vous , j'ai votre gloire à cœur plus que vous-même, el j'ai prouvé à la belle des belles que vous saviez cueillir toutes les couronnes.

Un hourra d'incrédulité s'éleva contre Charles, qui le laissa passer avec la dédaigneuse indifférence d'un homme qui est sur d'une réponse \ ictorieuse.

— Messieurs, reprit-il enfin, j'ai donné un rendez-vous à cette divinité, ici, dans mon atelier, c'est-à-dire dans l'illustre atelier de

LA LIONNE

Vidor Amab; elle y va venir, ctsij';\i nioiili d'un iola, je me dérlare indigne de leniellic les pieds dans eclte augiislo assemblée. J'avais même à ce snjet rêvé un assez bon tour.

— Voyons, s'écria la folle jeunesse.

— Songez ([ue je ne veux pas y èlre mêlé, dit \ictor.

— A'ous n'y serez pour rien... Jouez seulement votre rùle au naturel...

On vavenir demander M. Amab, et vous répondrez bien simplement :

— C'est moi.

N'ielor résista d'abord; mais les supplicalions de ses élèves d'une paît, d'une autre le prix que Charles paraissait maire à sa discrétion au sujet du fameux tableau, discrétion que Charles lui rappela en lui disant :

« Moi, j'ai été bon enfant, c'est -votre lour. »

Enlin ce manque de réflexion, ou plutôt cette fatalité qui pousse les hommes à dire ou à faire des clio;es qui semblent sans coiiséquenec et qui pèsent sur la vie entière; tout cela, disons-nous, décida Victor à se prêter à la plaisanicrie de Charles. On voulut savoir son projet, mais il refusa constamment de le dire.

Bientôt après, une voiture s'etant arrèlép à la porte de l'atelier de Vicior, Charles courut à la petite fenêtre d'un cabinet voisin, revint en disant :

— Silence ! c'est elle.

Puis il disparut derrière un vaste rideau , destiné à protéger les apprêts de toilette des modèli-s.

Amab se retira dans le salon qui ouvrait sur son atelier.

Un coup discret fut frappé à la porte, un des élèves alla ouvrir, et demeura comme ébloui en voyant entrer une femme voilée, d'une taille imposante, et vêtue avec ce luxe qui a besoin d'un goût exquis pour ne pas paraître lourd et commun.

— M. Victor Amab? dit elle d'une voix ferme et sonore, tandis que tout l'atelier restait muet d'étonnenient et d'attente.

L'élève lui indiqua le salon; la dame y passa.

Amab se retourna pendant qu'elle levait son voile, de façon qu'ils se trouvèrent face à face : elle, tournant le dos aux élèves, lui, voyant se dévoiler à ses yeux la plus fière beauté qu'il eût jamais admirée.

— Monsieur .Vmab, reprit-elle.

— C'est moi, madame, dit Victor d'une voix tremblante, tant l'apparition de celte femme l'avait troublé.

A celte réponse , Léona , car c'était elle , fixa ses yeux étineelants sur Victor, et lui dit d'une voix altérée :

— Vous, monsieur?

— Moi-même !

Léona baissa son voile, se retourna, et parcourut l'atelier d'un regard rapide. La force parut lui manquer; elle chancela.

— Un siège ! s'écria vivement Victor, qui commençait à regretter cruellement la plaisanieiie qu'il avait permise.

A ce moment, Charles soilit de derrière son rideau en tenant un siège.

Le malheureux avait remplacé sa vareuse de travail par un gilet de livrée : il tenait un plumeau et avait toute la tournure d'un domestique, il offrit le siège qu'il tenait à Léona, et, comme s'il était surpris de la voir, il poussa un cri et laissa échapper le plumeau.

Léona l'aperçut alors et se recula avec un sourd gémissement.

Vicior, surpris de la mascarade de Charles, lui dit d'un ton impér'ieux :

— Que veut dire cela, Charles?

— Hélas! monsieur, répondit le jeune homme, avec cette férocité de farceur qui tue pour un instant de rire, c'est Madame qui avait écrit à Jlonsieur; c'est Madame qui lui avait donné rendez-vous... et chez qui j'ai eu le malheur... je veux dire le bonheur...

— Quel est cet homme? dit Léona, en montrant Charles d'une main tremblante.

— Hélas I dit Charles d'une voix larmoyante, je suis le valet de chambre de Monsieur...

— C'est Monsieur Thoré, dit Vicior avec colère ; c'est un de mes élèves, Madame.

Léona se leva, s'approcha d'Amab, et lui dit à voix b:isse et avec une expression cruelle :

— Un de vos élèves, à qui vous avez donné la lettre qu'une folle vous a écrite.

Amab voulut répondre...

Léona souleva son voile, regarda l'un après l'autre l'élève et le maître; puis, après un moment de silen'ce solennel, elle s'éloigna en leur disant :

— Au revoir. Messieurs.

La farce était jouée, mais avec un triste succès.

Victor était souverainement mécontent et avait peur; quant à Chiirlcs, il i;o comprenait pas encore tout le sérieux terrible d'une pareille rencontre; mais il n'avait point fait rire, et il considérait le morue silence des spectateurs comme une chute.

— Bah !s'écria-t-il après que Léona fut partie, c'est une bégueule. Xous avons raconté cette scène dans toute sa brutalité: d'abord

parce c'est ainsi qu'elle est arrivée; ensuite parce qu'elle seule peut expliquer, peut-être, les sentiments et les actions qu'elle inspira à celle qui en avait été la victime.

Du reste, qu'on sache bien une chose, c'est que nous n'avons rien inventé, ni les événements, ni le caractère de nos personnages. C'est de /'histoire, et ce sont des poitrails.

Qu'on nous permette à ce sujet quelques réflexions.

Vil. — HÉFLEXIONS.

Une aventure comme celle que nous venons de raconter paraîtra peut-être incroyable ;'i quelques-uns de nos lecteurs ; beaucoup d'entre eux, tout en acceptant comme possibles l'enthousiasme dévergondé de i.èona, le dédain impertinent de Victor, n'adaiellront pas l'infamie de Charles; ils ne pourront croire qu'un jeune homme puisse pousser la bassesse jusqu'à donner en spectacle, à une assemblée de camarades, la femme qu'il a trompée.

\ défaut d'honneur, ils prétendront que la vanité d'une si charmanie conquête a dû les arrêter. Nos lecteurs se tromperaient plus qu'ils ne pensent: les hommes comme Charles ne manquent poinl.

Ce sont de braves jeunes gens qui commencent par une réputation de bonne gaieté, et dont on dit, quand on les voit:

« Voilà Charles, il va nous faire rire. »

ils acceptent ce rôle de plaisant, ils mettent aie bien remplir tous leurs soins, tout leur esprit, toutes leurs forces.

Peu à peu, ils s'accoutument au succès, et ils en ont besoin ; s'il leur manque, ilsle poursui\entau prix de leur dignité, ils lui sacrifient leur personne, quelquefois leurs amitiés, et, plus tard ( si le succès devient plus difficile ), leurs plus tendres affections. Quelquefois, entin, ils immoicnt, à ce besoin de succès, la délicatesse, le respect du monde et les sentiments qui tiennent le plus près ù l'honneur.

Ainsi avait fait Charles, et, s'il le fallait, nous pourrions nommer les modèles illustres sur lesquels il s'était formé. Celte race d'histrions de salon a été surtout féconde sons le Directoire ; on les appelait alors (nj/sii/jca/fMrs; aujourd'hui, la pudeur des académiciens s'alarme quand on prononce le nom de blagueurs que leur a donné notre génération.

La femme qui avait pu faire ce qu'avait fait Léona esl aussi un des bizarres produits de notre époque.

En effet, et il faut bien le reconnaître, à la barbe de ceux qui la laissent pousser, comme de ceux qui la rasent, notre exi^stence actuelle manque d'émotions. Les femmes surtout y sont tout à fait déshéritées de ces ardentes luîtes où elles pourraient occuper la force et la dextérité qui surabondent en elles, et que nos lois et nos mœurs ont détournées des affaires sérieuses.

Ne parlons pas des beaux temps de la chevalerie, non point que nous ayons en grande estime ces fades tournois où on les proilamait reines de beauté; iiauvre passe-temps qui ne leur eût point suffi, s'il ne s'y était mêlé la chance de voir emporter par un brutal voisin le castel où elles demeuraient près de leur mari, et de le voir mettre à sac et à viol.

Ce temns avait de bien autres char.mes pour les femmes.

Alors m les fiançait au berceau, on les épousait et ou les répudiait; on les tuait et on les vengeait ; elles étaient enfin des occasions d'alliances et de guerre. C'était le bon temps : elles étaient horriblement malheureuses.

Ne rappelons pas non plus la Ligue et la Fronde ; alors elles faisaient battre leurs frères entre eux et leurs maris contre leurs amants; alors on tuait son ami pour leur plaire; alors on empoisonnait sa femme pour être un jour empoisonné par sa maîtresse : c'était le bon tenips, elles régnaient.

ilus tard, elles menèrent les affaires, cachées derrière les rideaux du lii royal : c'était encore le bon temps, elles inlriguaieiU.

Enfin, au bout de tout cela, elles ont eu la révolution, où elles ont donné aux hommes l'exemple de bien mourir : c'était un noble tenips, elles étaient martyres.

LA LIONNE

Durant tous ces temps divers, elles ont vécu ; mais aujourd'hui à nuoi voulez-vous qu'elles s'oicuiient? Il n'y a plus d'événements, et il n'y a plus d'hommes.

Quelle passion voulez-vous qu'allume un député qui aura singulièrement éclairé la Chambre sur la question du tarif des douanes? Quel délire peut exciter le plus puissant orateur qui se sera dehraille et enroué pour faire supprimer quinze cents lianes de frais de représentation à un consul de Malaca, s'il y en a un?

OU sont les grands héroismes qui sauvent la patrie! oii sont ces Icrribles turbulents qui la mettent à deux doigts de sa perte, et qui tiennent l'intérêt haletant entre le bon et le mauvais droit?

Où sont ces marches incomparables qui aboutissent du Capitole à l'échafaud?

Il n'y a plus rien de grand, ni dans les haines, ni dans les vengeances. Ou met les duellistes en prison, comme les boulangers qui vendent à {m\ poids. Tout est tombé au-dessous de rien.

\ussi, voyez comme les femmes s'éprennent de ces scandales iKiidis, de ces crimes héroïques dont le siiectade se donne aux cours d'assises. Dans ce monde désert ou elles ne trouvent pas une emolion à cueillir, c'est comme une oasis dans le Sahara.

A la vérité, les arbres en sont pelés et hideux, l'eau qu'elles abritent est sale et pleine de reptdes ; mais, bien ou mal, on espère y etanchcr sa soif; enlin c'est autre chose que ce qui est toujours la même chose.

On dira que c'est abominable. Eh 1 messieurs les honnêtes gens, essayez de faire concurrence aux voleurs, les femmes ne demandent pas mieux que de s'enlhousiasmer au récit de vos belles actions et de vos aventureuses entreprises, car c'est l'ennui où vous les laissez qui fait le succès de ces misérables.

C'est lui aussi qui fait le succès de quelques hommes qui, dans les ans, dépassent de la tète ce flot immense de médiocrités qui parle, qui sculpte, qui peint, qui écrit : ceux-là du moins valent quelque chose par eux-mêmes; ils luttent le plus souvent, d'abord avec la misère, toujours avec l'envie.

Et quand je parle de l'envie, je ne veux pas dire celle qui existe, nécessairement, des petits aux grands, dans une même carrière; je parle de l'envie publique, de celle qu'éprouvent le marchand, le linancier, le commis, le bourgeois, contre toute réputation quelle qu'elle soit. . „. , .,

Un nom trop souvent répété importune leur vaniteuse nullité ; il n'est sottise qu'ils n'inventent et ne disent pour dénigrer ce nom qui n'est pas de leur monde, et qu'on y connaît plus que le leur ; ce dénigrement procède toujours de cette façon petite, lâche :

"« Je ne suis point peintre ou sculpteur, ou écrivain, ou, etc. ; on ne m'accusera pas de jalousie ; eh bien I je trouve que M"' est... [ici vient la sottise).

Eh bien! ces hommes incessamment dénigres par le vulgaire des hommes, les femmes s'en occupent pour leurs œuvres qui les animent, et les font sentir et rêver.

S'il arrive que la vie de la femme qui rêve soit chaste et retenue, celte occupation s'arrête aux œuvres et à une secrète curiosité de voir par hasard celui qui a rempli d'émotions une heure de son désœuvrement ; mais si, au contraire, comme chez Léona, les liens de la pudeur ont été brisés depuis longtemps, si l'esprit, au lieu de maintenir les sens dans des bornes sévères, est habitué à les lui faire franchir ; si celte femme n'a plus rien à perdre du côté de la considéralion ; si, tout au contraire, elle aspire use faire, dans le desordre, une grande renommée, celle femme fera ce qu'a fait Léona.

De pareilles tentatives ne sont pas rares de la part de pareilles femmes; mais ce qui est extraordinaire, c'est l'événement. 11 fallait, en effet, pour que cela arrivât, trouver réunis, dans une même conjoncture, et en face de cette femme, un homme aussi froidement concentré dans le soin de sa gloire que Victor Amab, un petit jeune homme aussi gangrené du mauvais esprit de la charge que l'était Charles Thoré.

C'est de cette rencontre que naquirent les autres événements de cette histoire.

Nous allons, en conséquence, poursuivre notre récit-

VUE — cor.nESPONDANCE.

Le lendemain du jour où s'était passée cette scène brutale, Victor rêvait dans son apparlemcnt à l'aventure scandaleuse de Leona et au chaste envoi de Julie. Sa vanité se complaisait dans ce double triomphe.

D'un coté, cette charniunle fille si pure, si modeste; de l'autre, celte courtisane si belle, si fière, si hardie, toutes deux s'otfranl a lui. Son orgueil souriait.

En effet, il n'avait qu'à vouloir, il n'avait qu'à choisir; et l'une deviendrait la chaste compagne de sa vie, ou bien l'autre serait l'éclatante maîtresse que les plus riches, les plus nobles et les plus beaux lui eussent enviée. Mais celle-là, il l'avait repoussée, et soit que la pensée de voircette femme à jamais perdue pour lui irritât celte nature volontaire et absolue, soit que cet homme au cœur déglace eût besoin d'aiguillons ardents pour s'arracher à l'éternelle contemplation de lui-même et de son avenir, il regretta que Léona lui eût échappé.

D'ailleurs, netait-ce pas aussi une admirable beauté aux teintes chaudes, ambrées, à la chevelure bondissante, aux yeux brûlants ? N'était-ce pas un admirable modèle duquel il pouvait tirer une merveilleuse Phryné?

Julie l'avaitcharmé. .Mais n'en avait-il pas obtenu toutce qu'il voulait en avoir. Chez cet homme bizarre, Julie, dont il avait retracé l'image, était dans son imagination à l'étal d'une maîtresse dont on commence à dédaigner les faveurs, tandis ((u'il avait besoin de Léona pour le tableau qui venait de se révéler à lui.

Nous ne cherchons pas à expliquer Victor Amab, nous l'avons connu tel que nous le racontons; la nature l'avait fait, pour ainsi dire, d'un seul métal; ce (lui s'y mêlait de l'alliage qui diversifie tous les autres individus y était à peine sensible; de pareils hommes se rencontrent rarement dans les arts; la politique en a plus souvent, mais là aussi nous ne pourrions guèl'e en citer qu'un.

Amab cherchait par quels moyens il arriverait à retrouver Léona, et il se disait que rien ne pourrait jamais le rapprocher d'elle, lorsque le garçon de caisse de M. Thoré fut introduit, et lui remit une lettre de sa maîtresse.

Celle lettre était ainsi conçue :

« Monsieur,

» Je ne comprends rien au prix icel des choses d'art ; s'il fallait les » payer ce qu'elles valent pour la gloire, je ne pourrais jamais m'ac- » quitter envers vous pour mou portrait ni pour celui de mon mari ; » mais je crois savoir que vous estimez à un prix bien faible le temps » que vous donnez à vos œuvres, ce prix, je vous l'envoie.

» Si je m'étais trompée, je ne rougirais pas de l'entendre dire, et je » serai toujours prête à réparer une erreur qui ne viendrait que de » mon ignorance. Je suis, etc. »

— Monsieur Villon, fit le garçon, m'a dit, au moment quej.' sortais, de demander un reçu :

Victor haussa les épaules et se mit à écrire. Voici sa réponse :

« Madame,

» Je croyais que Charles vous avait expliqué que je n'entendais point » recevoir le prix de votre portrait ni de celui de votre mari.

» Charles est plus que mon élève, il est mon ami, et il y a, outre )> artistes, une fraternité (pii n'admet pas de marchés où l'un vend, où » l'autre paye.

» Permettez-moi de vous le dire, mailame, vous .avez gâté le bon- » heur que j'avais épruuvé à faire quelque chose pour les parents de » mon ami. Votre billet m'a fait mal.

» Du reste, madame, si vous pensez que toute peine mérite salaire, » j'ai le mien, plus riche, plus grand, plus inagnitique que tout ce que » vous pourriez m'otfrir.

» N'est-ce pas dans votre maison, n'est-ce pas près de vous, que j'ai » trouvé le modèle idéal de la Vierge sainte qui me vaut aujourd'hui » tant de succès ? trouvez-vous que j'aie payé ma gloire trop cher eu » vous priant de garder ces deux modestes portraits (pie .M. Thoré a » bien voulu déjà accepter.

» El maintenant, madame, si vous comptez ce que j'ai emporté dans » cet échange, c'est moi qui ne pourr.ni jamais y mettre un prix assez I) élevé. Veuillez donc reprendre cet argent, madame, je serais bou- » teux de l'accepter, vous seriez cruelle de me l'offrir encore.

» J'ai l'honneur, etc., etc. »

— C'est ça le reçu ? dil le garçon qui trouvait que c'était bien long.

— 11 n'y a pas besoin de reçu, ditS'iclor, en remettant les billets de banque dans la lettre, vous donnerez tout cela à M"' Thoré.

Puis, quand le messager fut parti, Victor se dit:

LA LIONNE

« Cliailrs sera informe de cela; il mentira cniellenient à ses liabiludes (le bavardage s'il ne raconle pas que j'ai refusé le prix de ces portraits; cela se dira; cela me posera. Il est vrai que cela me coûte deux mille francs. »

Victor repoussa cette pensée avec dédain.

Cet homme aspirait cependant à la fortune, mais il n'aimait p.is l'argent. Il voulait être riche, immensément riche, parce que la richesse est, dans notre siècle, une représentation delà puissance du talent; mais celte fortune n'était pas nécessaire à la satisfaction de ces désirs. Aniab n'avait pas de besoins.

D'ailleurs il était de ceux qui jouent le jeu de la fortune sur une vaste échelle. En effet, qu'étaient ces deux mille francs pour celui qui comptait bientôt mettre à ses œuvres un prix que les rois seuls et les princes de la finance pourraient aborder.

Victor se réjouissait et suivait, dans l'avenir, l'effet de ce refus auquel il comptait donner bientôt une tournure qui l'entourerait d'une auréole poétique, lorsqu'on entra de nouveau chez lui.

Un laquais en livrée lui remit un billet, l'enveloppe renfermait seulement un petit papier, sur lequel élaient écrits ces mots :

« On prie M. Victor Amab de remettre au porteur le nom et l'a- » dresse de la personne à laquelle il a cédé sa place, il y a quelques » jours. »

— De quelle part venez-vous? dit Victor avec dépit.

— De la part de ma maîtresse, M"" de Cambure.

— Qui demeure rue Joubert?...

— Oui, monsieur.

— Voilà l'adresse, dit Amab avec humeur.

Le domestique s'éloigna, Victor devint pensif., et bientôt mécontent.

« Charles, se dit-il, est beau, gai, jeune, et tout l'enthousiasme de cett» femme s'est tourné du côté de celui qui a été assez insolent pour profiter de son erreur. Allons, il n'y faut plus penser. »

Cependant, c'était le jour aux correspondances. Dix minutes après que le domestique fut parti, un commissionnaire arriva; il était également porteur d'une lettre, l'écriture de celle-là avait ce caraclère commun qui appartient à la main des écrivains publics.

Victor pensa que c'était une lettre anonyme; en effet, elle ne portait pas de signature, mais ce n'était pas à vrai dire une lettre tout à fait anonyme^car il ne tenait qu'à A'ietor de savoir qui l'avait écrite.

Voici le texte de cette lettre :

« Monsieur, on désire vous rencontrer, demain, à midi, sur le bou- » levard Bourdon, avec vos témoins et des armes.

La personne, qui vous attendra avec les siennes, sera dans un » remise, en face du grenier d'abondance, le long du trottoir qui borde » le canal. Il vous est facile de In trouver si vous n'avez pas peur. Dans » ce dernier cas, on vous prie de ne pas envoyer de remplaçant.

» On croit devoir vous avertir que si vous manquiez à ce rendez- » vous, ce serait vous exposer à des désagréments qui vous feraient » éternellement regretter d'avoir été deux fois lâche et infâme. »

Victorétait au-dessus d'une accusation de lâcheté, il l'avait prouvé; cependant cette provocation le contraria plus vivement que n'avait jamais fait la certitude d'une rencontre dangereuse. 11 arrive un moment où l'homme le plus insoucieux des affaires d'honneur prend sa personne en assez haute considération pour ne pas la commettre légèrement avec le premier venu. Victor en était là ; il lui était donc fort désagréable de ne pas savoir de qui lui venait cette provocation.

llnedoutaitpasque Léona ne la lui eût suscitée; mais il se demandait à quelle espèce d'homme elle avait pu demander sa vengeance. S'il se rendait à ce rendez-vous, peut-être se trouverait-il en face d'un de ces énormes gouj.its, spadassins qui payent de leur épée les bonnes grâces que la vieillesse paye de son or.

Victor sentait qu'une fois là il ne serait plus le maître d'arrêter les suites d'une querelle qui pouvait procéder par les outrages les plus grossiers; d'ailleurs, n'était-ce pas accepter l'adversaire qu'il renconireiait que de se rendre à ce rendez-vous'? H résolut donc de ne pas y aller, mais il garda une fâcheuse inquiétude.

En effet, c'est une position insupportable que d'avoir à craindre, dans la rue, chez un restaurateur, à la promenade, au théâtre, une injure qui doit venir d'un ennemi inconnu, et qui peut venir à tous moments.

Ou observe chaque regard, on s'inquiète de toute attention, on se met en défense contre tout homme qui vous aborde ou qui s'arrête devant vous.

C'est un supplice odieux.

Cependant Victor le préféra à la chance de se salir chns quelque ignoble altercation; mais, pour la première fois de sa vie, il fut mécontent de lui-même. 11 avait manqué de prudence, de dignité, de calcul, et il trouvait juste que la belle Léona de Cambure se vengeât d'une façon quelconque.

Alors, et tout à coup, il lui vint à la pensée que Charles était peutêtre compris dans ee plan de vengeance, et qu'en lui demandant l'adresse de ce jeune homme, Léona. n'avait sans doute eu d'autre but que de l'atteindre plus vite. Victor eut un moment de crainte sérieuse.

Charles n'était pas venu à l'atelier ; il était déjà tard.

Il lui écrivit par la poste, car il ne voulait ni se présenter ni envoyer dans sa maison, après l'échange de lettres qni venait d'avoir lieu entre lui et madame Thoré.

Il attendit donc avec impatience le lendemain.

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