‹ Ouvrés illustréesChapitre 41 sur 157 · I .encore crié · texte numérisé non relu

I .encore crié

« Ce n'est pas vrai, la comtesse est innocente... » Et elle ne s'est pas encore perdue... Aoush! c'est une rien du tout... et je l'écraserai sans i)lus de pitié que l'autre couleuvre de làhaut.

— Tu ne penses pas, Aly, reprit le colonel, que ce n'est pas à elle que tu ferais le plus de mal. Bricord ne s'en consolerait jamais, s'il apprenait...

— Il la tuerait, colonel, et il feiait bien.

— Oui, mais il en mourrait de désespoir.

— Ah bah I dit Aly-Muley d'un ton fort surpris, vous croyez?

— N'en doute pas, Aly ; dans tous les cas, il est peut-éire possible de justifier madame de MoUrion sans perdre celle malheureuse...

Nous verrons; du reste, il est fort heureux que .Montédain ait emmené ce soir Bricord ; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé.

— Huml fit Aly, celui-ci est encore un tout autre gaillard...

Il ne gagnera pas de mousse ù rester dans son château. Voilà dix fois que je le rencontre au bout de mes yeux, en me promenant; et il arrive toujours comme quelqu'un qui a idée de ce qu'on vient de dire.

Au moment où le Gascon prononçait ces paroles, le colonel lui imposa silence du geste.

Ils écoutèrent : un léger bruit se faisait entendre au-dessous de leur croisée; puis on enlendit tousser légèrement.

— Qu'est cela? dit le colonel.

— Ce butor de vicomte, j'en suis sur, qui vient tourner autour du nid, à présent que le milan est parti.

Ils écoutèrent encore, et entendirent prononcer distinctement le nom de Léda.

— C'est lui, de par tous les diables ! fit le Gascon. Attends, attends! je m'en vais lui envoyer quelque chose.

Il prit un fusil, ouvrit brusquement la fenêtre et se mit à crier:

— Qui est là? répondez, ou je tire...

Aussitôt, une voix railleuse et impatiente repartit ;

— Ce n'est pas la peine, Aly-Muley, tu viens de faire une sottise qui tuera peut-être plus certainement (|ue les balles. C'éiail la voix de .MoiUéclain qui s'éloigna aussitôt avec, rapidité.

XXVll. — co.wtr.sÀTioN.

— Ah çà, disait Biias à Montédain en achevant une tasse de thé, quelle est la folle idée qui vous a pris hier soir d'organiser cette chasse improvisée, et d'y inviter toul le inonde, même cet ogre de .Montaleu, que vous me reprochez de connaître?

— Un centimètre depuis l'année dernière, dit Montédain en boulonnant son habit de chasse. Je grossis, Brias, il est temps que je me marie.

— Comment, vous, Montédain, vous portez des babils de l'année dernière?...

— Je suis trop heureux qu'il ait été inulile à mon valet de chambre, sans cela j'étais obligé de chasser en babil noir...

J'ai bien pu improviser la dusse, mais non l'habit.

— Cependant vous en aviez dt'iiuis longtem|)s arrête le projet...

— Non, l'idée m'en est venue c;i sortant de la forêt, un moment avant d'arriver chez Chainpmorlaiu.

— Vous êtes sur, au moins, qu'il y a un sanglier?

— Il y a toujours un sanglier; seulement, on ne le trouve pas toujours.

— C'est, à ce qu'il me paraît, une façon de promenade avec mystification que vouvavez organisée.

— Je ne mystifie jamais personne, Bi'ias...

— Cependant vous ne faites pas cela pour rien?

— C'est pL'Ut-être pour rien tpie je le fais.

— Vous dites... Oh! est-ce que vous faites aussi des calembours ? -

— Pourquoi pas? Presque tous les grands mots hisioi'iques tiennent du calembour.

— Voyons, .Montédain, quittez un moment votre rôle de mystérieux... Je ne suis pas de ceux qu'on trompe avec des rélicences...

Vous avez un plan, un bui?...

— Puisque vous êtes un diplomate habile, faiies-moi le plaisir de les deviner.

— Ail çà, dil Brias, est-ce que Léona aurait raison? est-ce que vous seriez partie intéressée dans tous ce qui se passe ici ?

— Si vous ne le pensiez pas, vous ne 'm'interrogeriez pas avec tant d'obstination.

— Est-ce que, reprit Brias, votre rencontre avec ce M. Villon vous aurait fait tourner les yeux du côté de M""= de Monrion?

— Pourquoi pas?

— Il est fort heureux, dit Brias, que la découverte des charmantes peccadilles de cet ange de pureté m'interdise de poursuivre sa conquête, sans cela j'aurais été probablement gagné de vitesse, ce qui m'eût fort humilié, même de votre part.

— Vous y renoni:ez donc?

— Allons donc ! fit Brias; me croyez-vous envieux d'adopter quelque pi'lit Villon? car je commence à croire que l'ex-commis...

Brias s'arrêta au milieu de sa phrase, lant il fut surpris de la façon effrayée dont le regardait Montédain.

— Eh bien ! lui dit-il, qu'est-ce que vous avez donc?

— Ah 1 mon pauvre Brias, repartit .Montéclain, mon cher et malheureux ami, une lêle si bien organisée, qui avait adres.sé au ministre un mémoire si remarquable sur la question de la Syrie, qui avait prévu de point en point la conduile de l'Angleterre dans l'affaire des îles Marquises, un homme qui a épouvanté le conseil des minisiies en leur prouvant clair comme le jour que le Canada pouvait nous revenir en vingt-qualre heures... vous croyez... vous pensez... que M"' de Monrion a fait les peccadilles... dont on l'accuse ! Ah I les dettes sont, à ce qu'il paraît, un horrible poison qid trouble l'esprit?

— Donc, \ous n'y croyez pas, vous? dil Brias.

— Ce n'est pas mon rôle d'y croire.

— Vous dites?

— Que vous n'y croyez pas plus que moi, Brias. Sommes-nous des eiifanis?... Avcz-vous regardé cette femme en

face? Y a-t-il un pli dans celle peau de satin où puisse se cacher un remords?

Avez-vous vu jamais un rayon douteux dans ce regard limpide qui verse son âme au dehors coinine s'epandienl les flols d'une fontaine

JULIE

lie cristal? Son sourire n'est-il pas ouvert et frais comme une Heur immaculée?

Allons donc, Brias, vous qui m'accusez de faire de la finesse avec TOUS, ne vous donnez pas des airs de niais pour me tromper.

— Ainsi, vous l'épouseriez?

— J'en ai envie, une féroce envie, vous dis-je, Brias Mais

— Mais...

— Il y a le vieux Monlaleu qui est un de mes ennemis.

— Qui la croit coupable... et qui par consétiuent vous laisse le champ libre...

— Erreur, Brias; le bonhomme a eu honte de sa sottise...

— Il sait donc 'd présent qu'elle est innocente...

— Erreur encore. Il le croit, mais il ne le sait pas.

— Et vous le savez, vous, peut-élre?...

— Oui, je le sais...

— Vous allez me conter cela...

— Avant de penser aux autres, pensez à vous-même...

— Que voulez-vous dire?

— Le voici.

XXYIII. — CONVERSATION.

(Suite.)

Montéclain s'assit en face de Brias et commença ainsi :

— Or, écoulez-moi, ami Brias, vous êtes dans les griffes de Léona.

— Nullement.

— N'en parlons plus, dit Montéclain en se levant, chacun pour soi...

— Vous prétendez que je suis dans les griffes de Léona?

Eh oui ! furieux diplomate qui le lendemain d'une déroute, croit

qu'il est d'une adresse extrême de dire à une puissance qui voudrait s'allier à vous : « Nous avons encore beaucoup de canons, beaucoup d'hommes, beaucoup de chevaux, » lorsqu'il est clair que vous n'avez plus rien...

Oui, vous êtes dans les griffes de la Léona; elle peut vous dépecer, vous dévorer... vous anéantir...

Ne le savez-vous pas?

— Je sais qu'elle a surpris le secret de M"" de Chnmpmortain et le mien... Mais Sylvie est innocente, je le jure!...

— Le sera-t-elle longtemps?... N'aviez-vous pas, aujourd'hui même, un rendez-vous avec elle? Ne deviez-vous pas la rencontrer chez M""" Amab?

— Et quand cela serait?

— Et vous, Brias, s'écria Montéclain, un gentilhomme, vous exposez la femme que vous aimez, ou plutôt que vous n'aimez pas, à accepter la proledion d'une Léona !...

Mais, Brias, fùt-elle coupable, et elle ne l'est pas, la pauvre femme ! fùt-elle coupable, elle s'appelle iM"'= de Cbampmortain... C'est un nom aussi noble que le vôtre, Brias...

Quand on aime une femme comme celle-là, on la séduit, on la vole à son mari, on l'enlève, on la perd, mais de haut, et sans la salir aux langes immondes de cette impudente courtisane.

— Vous posez pour la tribune, Montéclain, dit Brias en essayant de rire; que diable, je ne puis pas prendre plus de souci des relations de M""" de Cliampmortaiu que ne le fait son mari, qui permet qu'elle voie .M°"= Amab.

— C'est une sottise de mari, en ce qu'il permet à sa femme de recevoir mauvaise compagnie ; mais il ne voit dans cette visite qu'une visite inconvenante et qui n'aura pas d'autre suite. Mais, de votre part, c'est une indignité; car vous savez que c'est un rendez-vous où vous vous mettez, ainsi que Sylvie, à la merci de cette femme.

— Eh ! mon Dieu, dit Brias avec impatience, n'y sommes-nous pas déjà, grâce à ce rendez-vous qu'elle a surpris dans la forêt ?

— Est-ce ma faute? Ne vous avais-je pas averti...

— Qui pouvait se douter?...

— Que l'arsenic empoisonne? Tout le monde, Brias, excepté les diplomates qui, à force de prétendre deviner le lin du fin, ne voient pas les astuces qui leur crèvent les yeux.

Je ne suis pas aussi fort que vous, Brias, mais toutes les fois que je sais pertinemment que je suis en face d'un voleur de premier ordre, je trouve prudent de m'en aller. Vous qui êtes habile,, vous mettez vos mains sur vos poches, et pendant que vous sauvez votre bourse, il vous vole votre montre.

— Mais que voulez- vous que je fasse?

— Rien pour le moment, car cette chasse a rompu votre rendezvous.

— L'avez-vous donc organisée pour cela?

— Et pour beaucoup d'autres raisons.

— Ne peut-on les savoir?...

— Nous verrons cela, dit Montéclain ; seulement promettez-moi que, duiaiit la chasse, vous n'obéirez à aucun regard, à aucune provocation qui vous exciterait à vous détourner de la voie pour suivre ni Sylvie, ni Léona.

— Pardon, cher et illustre Montéclain; mais on ne fait pas marcher un petit garçon de douze ans ou un grenadier de la garde de S. M. Nicolas, avec plus d'autorité que vous voulez en prendre sur moi.

— • Brias, nous sommes tous deux des enfants de ce pays; nous connaissons Sylvie depuis son enfance; je l'aime comme vous l'aimez vous-même , d'une sincère affection , car vous ne l'aimez pas autrement.

Si vous n'étiez pas intéressé à votre rôle de séducteur, vous serit-z désolé de lui voir arriver quelque fâcheuse aventure. Parpitic pour elle, par honneur pour vous, n'aidez pas Léona à la perdre; ou bien, si votre amour est si vrai, si impérieux que vous ne puissiez le dompter, perdez-la vous-même.

Il n'est pas dans nos mœurs de prendre des spadassins pour venger nos injures; laissez à la vieillesse impuissante l'usage des matrones corruptrices.

Brias, il n'y a que vous qui puissiez arracher Sylvie à Léona.

— Eh I mon cher ami, elle s'est passionnée pour cette femme.

— J'ose espérer qu'elle vous préfère encore.

.aujourd'hui même, Brias, il faut que vous ayez le courage de dire à M""= de Champmortain que vous refusez de la voir tant qu'elle recevra M"'' Amab.

— Mais c'est perdre Sylvie... Léona est femme à raconter à Champmortain le rendez-vous qu'elle a surpris...

— Eh bien! Sylvie niera, et vous aussi, voilà tout. N'avez-vous donc pas prévu que le mensonge est la dernière ressource de ceux qui manquent à leur devoir?...

— Sans doute; mais pourquoi chercher le danger quand on peut l'éviter?

— Brias, vous êtes un fou, n'en parlons plus. Je prendrai d'autres mesures, s'écria Montéclain.

11 sonna avec nue vivacité qui prouva à Brias combien il était contrarié de sa résistance.

— Ot'i est Bricord? dit-il au valet rjui arriva.

— Il s'apprête à sortir avec les chiens; il a déjà distribué les postes.

— Dites-lui de ni'aliendre... vous savez ce que j'ai ordonné?...

— Oui, monsieur le marquis, tout est prêt.

— Allons, à cheval, Brias!

— Eh bien! dit celui-ci en s'approchanl d'un air confus de .Montéclain, je veux bien suivre vos conseils... je vous promets de ne pas voir Sylvie aujourd'hui.

— Enlin ! s'écria Montéclain, et si vous voulez me rendre un grand service, je puis vous rendre la tâche plus facile : acharnez-vous de toutes vos forces, de toute votre rapidité, à la poursuite de Bricord ; ne le quittez pas d'une minute.

— C'est une rude besogne... Bricord faligucr.iit votre sanglier luimême.

Ne craignez rien... ce n'est pas du côté de l'animal qu'il marchera.

— Encore un mystère?

— Que vous sauriez depuis une heure , si vous n'aviez pas voulu ergoter... Apprenez donc...

— Pardon, monsieur le marquis, dit Bricord en entrant , tout est prêt pour la chasse.

Les piqiieurs sont bien renseignés, et, d'ailleurs, Lalouette vient d'arriver, M. Hector de .Monlaleu le met au service de monsieur le marquis et j'aurais besoin de passer à la ferme.

— L'n ennemi, s'écria .Montéclain en riant, le piqueurde Montaleu; non, Bricord, tu es mon général , et je ne veux devoir ma victoire qu'à toi.

— .Monsieur le marquis, reprit Bricord d'un Ion grave et plein d'insistance, il faut que je retourne à la ferme.

— Comment ! dit Montéclain d'un air de reproche, le seul jour où jo le demande un service, tu me refuses? Je ne l'oiibîierai pas, Bri-

(Ol'd.

— Ah ! monsieur le marquis, dit le lermier d'une voix émue jus-

JULIE

qu'aux larmes, ne me dites pas ça... je resterais ; et voyez-vous il faut que je retourne ;i la ferme, il le faut.

— C'est bien, dit froidement Montéclain, vous partirez, mais tout à l'heure.

A mon tour, j'ai à vous parler. Attendez-moi lu. Brias, un mot, je vous en prie.

Il l'emmena dans un cabinet voisin.

— Brias, montez h cheval, lui dit-il avec cette vivacité qui impose: courezàla ferme, voyez Léda ; dites-lui de sortir, de se cacher, qu'elle vienne ici.

Bricord va courir jusque chez lui tout d'un Irait ; qu'elle s'enfonce dans le bois de Navarette, et qu'elle gagne le pare par le souterrain. ^■oici la clef de la voûte qui passe sous la roule d'Autun.

Qu'elle reste cachée là toute la journée.

Dépéchez-vous, Brias, ou la pauvre femme est perdue.

— Quoil Bricord...

— Ne sait rien; mais il se doute de tout. Je le retiendrai jusqu'à ce que vous soyez revenu.

— Est-ce encore un tour de Léona ?

— Non, c'est une maladresse du colonel et une sottise de son Sjiahis. Sans lui, la malheureuse serait en sûreté depuis hier soir.

Brias partit et Montéclain rentra dans le salon où était Bricord.

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