‹ Ouvrés illustréesChapitre 42 sur 157 · XXIX. — SOUPÇONS · texte numérisé non relu

XXIX. — SOUPÇONS

Biicord attendaitMonléclain, les yeux baissés et dans l'attitude d'un homme résolu à faire une chose qui doit déplaire, mais qui est tout prêt à braver tout ce que cette action peut lui attirer de reproches.

Dans la nouvelle position que venaient de prendre les choses, le but de Montéclain n'était que de gagner du temps.

Il laissa donc Bricord à son embarras, et feignit d'être absorbé dans son mécontentement.

— Vous avez à me parler, monsieur le marquis? dit Bricord après quelques instants de silence.

— Oui, en eflet, dit Montéclain, en lui répondant sèchement, j'ai à \ous |)arler, ou plutôt, Bricord, vous avez à me parler.

Hier, en sortant de chez vous, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez quelque chose à me demander?

— C'est vrai, dit Bricord avec embarras.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

— En arrivant ici, monsieur le marquis est remonté tout aussitôt (liez lui. J'ai voulu le voir, on m'a répondu qu'il était enfermé.

— Sans doute ; mais je suis redescendu , et vous ne m'avez rien dit.

Depuis ce matin, vous avez eu dix fois l'occasion de me parler.

— C'est vrai, monsieur le marquis, repartit Bricord en hésitant,.. C'est que j'ai réfléchi... qu'il y a des choses qu'on ne doit pas dire...

Vous comprenez, ajouta-t-tl, pendant qu'il dévorait les larmes qui lui vinrent aux yeux... si c'est comme je crois... ou plutôt si ça n'est pas... Que voulez-vous... mais... Je n'ai rien à vous dire.

Montéclain regardait avec une pitié profonde les efforts de ce malheureux pour cacher les tortures qui lui brisaient le cœur.

— ■ Cependant, lui dit-il d'une voix plus douce, lorsque tu as quitté la ferme, je t'ai entendu dire d'une voix singulière : « J'aime mieux ne pas rester ici. » Et tu as ajouté en me regardant d'un air presque menaçant: « D'ailleurs, j'ai quelque chose à vous demander. »

Qui te faisait parler ainsi?

— J'ai eu tort, monsieur le marquis... je vous fais mes excuses... dit Bricord.

— Mais enfin, qu'as-tu donc, Bricord? Que signifie cette manière d'agir avec moi?... Tu sais que nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde avec M, le vicomte de Montaleu.

Bricord pâlit.

i— Et cela ne t'a pas empêché de l'aider dans ses parties de chasse toutes les fois qu'il t'en a prié... et aujourd'hui que j'ai besoin de toi contre lui...

— Monsieur le marquis, reprit Bricord, les dents serrées, il faut que j'aille à la ferme, il faut que je voie Léda...

Il m'est entré un soupçon dans la tête, et, voyez-vous, je ne peux

pas aller comme ça à la chasse ù côté de il arriverait malheur,

c'est sûr.

— Ah çà, mon bon garçon, est-ce que tu es devenu fou depuis hier?... Et c'est sans doute à propos de ce soupçon que tu voulais me demander quelque chose... un conseil sans doute?

— Non, monsieur le marquis... non, j'ai réfléchi, vous me le refuseriez, ou vous me tromperiez encore.

— Bricord...

— Ah I tenez, s'écria Bricord avec éclat, je ne sais pas lire sur un papier écrit... mais je lirai dans ses yeux, dans sa voix, dans sa peur...

— Ah çà, dit Montéclain, qui voyait grandir l'orage dans le cœur de Bricord, et qui pensait qu'en le faisant éclater devant lui il serait moins terrible, à qui donc en as-tu? de qui veux-tu parler?

— De personne... ça ne regarde que moi, dit le fermier. Il faut que je parte, monsieur le marquis, il le faut...

Apres tout, ajoula-t-il en s'excitant à une révolte qui n'était pas dans son cœur... je ne suis pas votre valet, je suis votre fermier... Mon bail ne dit pas...

— C'est très-bien, dit Montéclain, mais du moment que nous en sommes là, il faut que tout nos intérêts soient en règle...

Voici, ajouta-t-il en ouvrant un secrétaire, un compte de réparations qui me parait exorbitant.

— Je le paierai, dit Bricord.

— Non, repartit Montéclain sèchement, vous m'avez accusé déjà de vous avoir trompé...

— J'ai dit ça... moi... monsieur le marquis, s'écria Bricord... J'ai dit que vous m'aviez trompé, vous qui m'avez fait mon bien-être, ma fortune... Je n'ai pas dit ça...

— Vous l'avez dit tout à l'heure, Bricord; vous l'avez dit à propos de ce que vous ne voulez plus me demander.

— Ah 1 lit Bricord, oui, c'est vrai.

— En quoi donc vous ai-je jamais trompé?...

— Eh bien I reprit le fermier, puisqu'il faut tout dire... vous le voulez? Monsieur le marquis, vous vous rappelez cette lettre que m'avait écrite ma femme lorsqu'elle a été soi-disant à Paris voir sa mère?...

— Eh bien ! cette lettre.

— Je me l'étais fait lire par M'"'^ de Monrion.

— Tu me l'as dit alors, et tu me dis aussi que tu te méfiais de cette dame, et tu m'as prié de relire cette lettre.

— Oui, monsieur le marquis, et vous m'avez assuré qu'elle contenait juste ce que m'avait dit M"" de Monrion, c'est-à-dire que ma femme avait été voir sa mère malade à Paris; mais cette lettre était une menterie... cette lettre ne disait pas ce que vous m'avez dit qu'il y avjit.

— Comment!...

— Oui... oui...

D'abord, quant à M"' de Monrion... j'ai bien remarqué... elle tremblait... elle balbutiait... on sait lire, ou on ne sait pas... et elle sait... elle n'allait pas tout droit...

C'est pour ça que je suis venu à vous.

— J'ai trouvé absolument la même chose que la comtesse.

— Oui... oui... après m'avoir questionné... après m'avoir fait (ont dire... alors... vous m'avez rcpélé... ce que vous m'aviez arraché... Et puis, c'est que cette nuit je me suis tout rappelé... j'ai creusé ma tête... et j'en suis sûr... ce n'étaient pas les mêmes paroles... et puis, celte lettre... vous n'avez pas voulu me la rendre.

— Je l'en ai expliqué la raison... il y avait à la suite un compte qui m'était nécessaire.

— En ce cas, repartit Bricord, s'il y avait un compte, vous devez l'avoir gardée. Voulez-vous me la rendre?

— Je crois qu'il me serait fort diflicile de la trouver, dit .Montéclain embarrassé. Je puis l'avoir brûlée.

— Vous voyez bien, s'écria Bricord... j'en étais sûr... Adieu, monsieur le marquis.

Brias rentrait en ce moment.

— Bricord, s'écria Montéclain, il se peut que je l'aie encore...

— Merci... cria Bricord eu s'éloignant, je n'ai besoin de personne pour savoir la vérité.

— Eh bien I Brias, s'écria Montéclain.

— Léda était sortie, repartit Brias ; i\I"<^ de Monrion l'a fait de mander ce matin, et elle a quitté la ferme quelques instants après.

— Alors, dit Montéclain, je ne crains pas qu'elle y rentre.

A ce moment, le son des trompes, retentissant tout à coup dans la cour du cliàieau, annonça le départ.

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