‹ Ouvrés illustréesChapitre 43 sur 157 · XXX. — LA ClI.iRBONNIÉr.E · texte numérisé non relu

XXX. — LA ClI.iRBONNIÉr.E

On avait dit à Brias que M""^ de Monrion avait envoyé chercher Léda.

JULIE

En effet, à peine le jour ;iviii-il paru, que Julie avait envoyé de nouveau ;i la ferme pour prier Vi"" lirieoril de passer cliezellc.

Léda avait répondu qu'elle allait s'y rendre; mais, au lieu de prendre le chemin qui devait la eonduirc au château du nianiuis iW Montaleii, elle se détourna hiusquement de sa route et s'eiifunr.i dins la foret.

Mie fut hientût prés de cette retraite où nous l'avons d'jii vue avee Hector de Montaleu.

Cette fois eii'iore, un signal particulier du farouche vieonile avait dit il Léda qu'elle le trouverait là; car, ù peine eut-elle glissé dans la serrure une clef inipereepiiblc, que la porte s'ouvrit eoninie d'ellemême, et ([u'elle se trouva en faee de son brutal complice.

iNous avuns dit comment l'esprit épais irileelor était parvenu, à grand'peine, à se tracer la route gui devait le mener à la conquête de Julie et à l'hériiage du \'ieu.\ pair de France.

Tout fier de l'adresse qu'il s'elait trouvée, Hector s'était élancé avec l'aveugle rapidité du sanglier vers le but magnifique qu'il s'était proposé; mais voil;\ que, tout à coup, ce plan victorieux se trouvait dérangé par l'indiscrétion d'un maladroit.

Leda avait été informée des projets pleins d'habileté de son amant. Elle pouvait les anéantir d'un mot; mais ce mot la perdait, et Hector espérait qu'elle ne le prononcerait pas.

(Cependant, il n'était pas lianquille; la jalousie ou la douleur de Léda pouvait préférer la mirt au iriomphe d'une rivale et à son propre abandon. En ce cas, Heclor, dont l'esprit obtus avait attaque cette difficulté de tous côtés sans trouver le moyen delà tourner ni la vaincre, Heclor s'était éerié :

« Je la forcerai bien à se taire I »

Loisque Léda entra dans la charbonnière, elle était arrivée à ce dégré de désespoir qui ne connaît plus la peur de certains dangers, tant l'âme est épouvantée d'un autre péril.

Léda, qui tremblait de comparaître en coupable devant son mari, eût abordé f;ins crainte la mort et le suicide. L'âme (pii garde une pareille lerreur et qui ressent un pareil courage, n'est pas tout à fait perdiM'.

Hector, en voyant enirer Léda, eut un niûuveni.ent de satisfaetion.

— Enfin , c'est vous , lui dit-il : voilà une heure que je vous attends.

— Je vous ai souvent attendu plus longtemps que cela. lui répondit Léda, lorsqti'un sanglier à reconnaître ou une bouteille de vin à boire vous retenait quelque part.

— Allons-nous disputer, reprit le vicomte, lorsqu'un danger terrible nous menace ?

— Quel danger? dit Léda.

— N'avez-vous pas entendu hier cet imbécile de so'dal, et n'avezvous pas remarqué la figure qu'a faite Bricord?

— Non, vraiment, répondit Léda, je n'ai remarqué que la voire. Je n'ai jamais vu un lioiimie si épouvanté.

Hector se rciourna avec l'air de surprise d'un énorme boule-dogue qui se sent mordu par un infime roquet. Le sang lui monta au visage.

— Ecoutez, LéJa, rcprit-:l durement, épargnez-moi les rpigramnies et les reproches : je ne suis pas d'humeur à les entendre.

D'ailleurs, il faut prendre un parti. Voyons, que compicz-vous faire.

— Moi? que vous importe, monsieur le vicomte? n'avcz-vous pas séparé votre vie de la mienne? en quoi le futur époux de la comtesse (le Monrion a-t-il à s'occuper de ce que prétend faire la misérable femme du fermier Bricord?

— Je vous comprends, Léda, voilà ce qui vous blesse; voilà ce qui vous irrite.

Mais raisonnons, Léda : je ne puis pas être votre mari; je ne puis pas tuer Bricoid... il faut que je pense à mon avenir, à m.i l'orlu:ie...

— Et à .M"" de Monrion.

— Elle, dit Hector, que le diable m'emporte si je m'en .soucie !

Ce que je veux, c'est que la fortune des .Montaleu ne passe pas dans les mains de cette mijaurée.

— Et pour cela vous l'épouserez. C'est fort adroit.

D'autant mieux que personne plus que vous n'est à même d'aflirnier qu'elle est innocente du crime qu'on lui impute.

— Vous moquez-vous de moi, Léda? s'éeiia violemment Hector. Je vous ai dit qu'il faut que vous preniez un parti.

— C.c parti est tout pris. Nous avez agi à votre guise, j'agirai à la mienne.

— El eommeiit agirezvons?

— Sl'avez-vous consultée pour aller demander la main de M°"= de Moniion ?

— Ah ! dit Hector, c'est sur ce lon-là que vous le prenez, lorsque je viens ici pour vous sjuver, pour vous mettre à l'abri de la colère de Bricord.

. — Je ne vons dem.inde |)as votre protection.

— Oii'éles-vous donc venue faire ici î

— Ne m'avez-vous pas donné le signal qui m'annonçait que vous desiriez me parler? Je suis venue, qu'avez-vous à me dire?

Hector ne répondit pas.

Sa colère s'allumait peu à peu, et Léda l'agaçait avec celte ténacité et cette imprudence qui rendent les femmes si redoutables.

— Léda, dit Hector d'un ai résolu, écoulez-moi bien.

J'ai formé un projet, et il faut que ce projet s'accomplisse. Je veux m'assurer la fortune de mon oncle, et mon mariage avec .M°" de Monrion est le seul moyen qui puisse me faire arriver...

Si vous m'aimez, vous devez m'aider à réussir.

Citte dernière parole conmiença à troubler le calme désespéré qu'affectait Leda.

Elle tressaillit de tout son corps, et un sourire |)lein de mépris et de menace agita ses lèvres.

— Si je vous aime, diles-vous... il faut que je vous aide à épouser ma rivale... C'est Irès-bien... Et connneni |iuis-je vous y aider?

— En vous sauvant vous-même, en niant avec fermeté et constance que vous .soyez pour rien dans rexislence de cet enfant.

— Et qu'en fésultera-t-il?

— Que Julie, accusée de toutes paris, sera forcée d'accepter les propositions du seul homme qui veuille et qui puisse la sauver.

A celle réponse, où la brutalité des calculs d'Hector se montra dans tout son jour, Léda laissa échapper un ricanement acre et insolent.

— Ah ! s'écria-t-elle, l'heureuse femme ! et quel noble mari je lui aurai procuré pour la récompenser d'avoir voulu me sauver I

— Leda, dit Hector d"un ion menaçant, vous vous tairez.

— Sans iloule, pour que M""^ de Moiuion ne sache pas que vous vous êtes làcliemenl servi contre elle de la protection qu'elle a accordée à une malheureuse, et ne vous fasse pas chasser de chez elle.

— Leda, vous vous tairez.

— Oui, reprit la fernjière, les dénis serrées et l'œil étincelanl, pour que mon mari n'apprenne pas que vous avez abusé de l'amitié qu'il vous a monirée, et ne vous soullletle pas après ni'avoir tuée.

— Léda!...

— Et ne vous tue pas, tout vico nie que vous êtes...

— Léda, repéta Heclor d'une voix terrible, vous vous tairez..

— Et si je ne me taisais pas? s'écria Léda en mesurant Hector d'un regard élincelant; si je n'étais-pas, moi, assez infâme pour permettre qu'une autre pérît sons le poids de ma faule : si j'étais lasse de vivre, comme je le fais, dans le mensonge et dans la crainte; si mon cœur se revoUait enfin à la pensée de tronq)er l'homme qui a voulu mon bonheur pour celui qui me méprise et m'abandonne; si j'avouais mon cHrae et le vôtre ?

Un cri sourd, terrible, furieux rép'Uidil à celte atlaque.

Hector s'approcha de Léda, cl, saisissant ses deux poignets dans ses larges et puissantes mains, il la jeta à genoux devant lui et leva son poing sur elle.

Léda baissa la télé.

Montaleu se détourna aussitôt et, tout haletant de la fureur qui l'avait emporte, il lui dit en ricanant :

— Mais vous ne le direz pas, Leda ; vous n^' le direz pas : B, icord vous tuerait, vous le savez bien.

— Eh bien I il me tuera ! s'écria Léda dans le dernier transport du désespoir; il en a le droit, lui.

— Vous êtes folle...

— Non , monsieur, non, mais il ne sera pas dit que vous m'auriez déshonorée pour me jeter ensuite à l'abamlon, au jour où votre avarice vous fera préférer votre fortune à mon amour.

Je ne veux pas, entendez-vous, je ne veux pas, moi, toute chargée que je suis par vous de honte ei de douleur, y ajouter encore la honte d'avoir perdu celle qui a eu pilié de moi, et la douleur de vous voir rire de mes soutfiances...

— Vous êtes folle, Léda , répéta Monlîileu , dont le visage s'injecla de san-; et deyi it presque bleu.

— Non. je ne suis pas folle, vous renoncerez ù M"* de Monrion , ou je ilirai tout.

— Léda! s'écria Hector d'une voix étranglée...

— Ah! reprit LeJa ariivéea ce paroxysme de colère aveugle qui ne

JULIE

voit plus rien, même la mort qui plane sur sa itMc. ahl vous avez niarclié à voire liul sans vous occuper de la pauvre femme qu'il vuus fallait ceraser en passant.

Eh bien, cette femme que vous avez si insolemment déihti^nuîe... elle vous arrêtera, elle dévoilera la basse astuce de votre condiiile...

— Léda, répéta encore Hector en pressant sa tête dans ses poings fermés, comme s'il la sentait prête à éclater, Léda, taisoz-von?.

— Non, reprit Léda... vous m'avez fait assez trembler, assez souffrir... non... je parlerai... je...

A ce moment, Hector la saisit de ses deux mains de fer; et quelqu'un qui l'iit passé par là eût pu entendre un cri d'angoisse dése.spérée, si tout à coup la forêt n'eût retenti du son joyeux (les trompes.

Un moment après, Hector sortit de la masure. Une pâleur livide avait succédé sur son visage à la tejnfe cpuge et f()ncéie mi'il av^jit ni) instant avant. Ses lèvres IremissaiefH .coi|V!ilsivpi)!ei)f| §65 ypi)». jjagards roulaient dans leur orbite.

Quand il voulut mettre la clef dans la serrure pour referpier |a porte, ses mains étaient si tremblantes qu'il fut longtemps sans pouvoir y parvenir.

Cependant il ferma la serrure à double tour, alla d'un pas mal assuré (bercher son cheval qu'il avait attaché à quelques pas de la Charbonnirre, et après l'avoir monté avec peine, le lança de loule sa rapidité ù travers le fourré dont le§ ropccs déchiraient le poitrail du noble animal, et dont les branches fouettaient le visage d'Hector. Il eut bientôt gagné une longue allée, cl il eùl peut-être continué sa course avec la même frénésie, s'il n'eût aperçu à une assez grande distance un groupe de cavaliers qui s'avançaient au petit pas.

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