XXXII. — UENCONTRE
La nuit qui venait de s'écouler avait été cruelle pour Julie.
D abord confiante en son innocence, elle s'était presque étonnée de
so
JULIE
la maladresse des médianls ; mais, en se rappelant par qui celle aecusaiion avait été rapportée à M. de Montaleu, elle fnl forcée de reconnaître qu'il s'était trouvé des hommes de (tuehpie considéralion qui avaient foi en cette calomnie; elle dut se souvenir que M. de Monlaleu y avait cru.
Une fois engagée dans celte suite de réflexions et de raisonnements, elle s'était rap'polé les circonstances de son voyage à Issoudun et de son retour à Saint-Faron.
Les mille précautions qu'elle avait prises, daiiè un mouvement de pitié, pour cacher à tous les yeUx le secret d'une autre, n'eussent pu cire mieux combinées, s'il eût fallu cacher sa propre faute. On pouvait toinner contre elle-même tout ce qu'elle avait fait pour protéger Léda.
Arrivée à ccrésullat, une indicible terreur .s'était emparée de Julie, et elle avait reconnu qu'elle était, pour ainsi dire, à la merci de la générosité ou des remords de la coupable.
Alors, ce ne fut plus, comme elle l'avait fait d'abord, à chercher un moyen de sauver Lcda qu'elle appliqua toutes les forces de son esprit, mais à découvrir dans ce qui s'élait passé un moyen de se sauver ellemême. , ,
Rien ne s'offrait à son imaginalion troublée. Elle était partie seule; elle était revenue seule. Elle seule avait parti chez Jeanne Dromery...
Sa tète s'égara... Elle fut sur le point de courir à M. do MnnlaUni, de tout lui dire, d'implorer son appui, ses con.seils; mais le souvenir de la promesse qu'elle avait faite à Léda l'arrêtait.
Puis, au milieu de ce flot de craintes, d'inceriitudcs, de douleurs, le sentiment de son innocence s'élevait comme l'arche prolectrice au milieu des tempêtes du déluge. Julie s'y téfugiail, s'y agenouillait, et l-eprenait nu peu decalme... , . , .
Mais bientôt ses terreurs renaissdiëiit; Ja sblUuaë;lâHtiil prêiaieiit leur secours fatal à l'ardente imagiriatidii (le Julie ; et, plus d'iinc fuis, au moment oi^i elle se rattachait d'e, ses deilx tnains jointes a celle planche de salut, il lui sembla voir l'omlne fatale et menUçanle de Léona y .poser son pied insolent et la replonger dans l'abîme où elle devait périr.
Ce fut après les fatigues d'une pareille niill que Julie, voulant enfin savoir ce qu'elle avait à espérer ou à i'é'd'duter de Léda, l'envoya chercher.
Léda, surprise par l'arrivée matinale i:lc l'envoyé de M"" de Monrion, lui lit répondre qu'elle allait iriimédiatement se rendre piés d'elle. , .„
Une heure entière s'était écoulée A-M il,ne attente iriutile, et M""" de Monrion, dont l'impaiienee et l'inquiëtiidë croissaient de minute en minute, avait renvoyé une seconde fois à là ferme.
Le valet que nous y avons vu Jil'Hver eh même temps que Bricord, et qui cette fois n'avait pas retrouve Léda; élait. à peine soiii du château de Monlaleu que le vieux mnt'tiuis mirait dans l'appartement de Julie et s'y élablissait avec toutes tes précautions et toutes ces lenteurs solennelles qui annoncent i,lti ferijrçiien do longue durée.
Presque toujours, au théâtre, le pilbiîc acbiieille ces entrées avec un sentiment de malveillance et, d'efTroi ; fi ce momeiit, et pour des raisons faciles à comprendre, Jtili.é éprouva tin senlinienl assez analogue a celui des spectateurs, et il lui faillit toute tadéférence qu'elle devait à M. de Montaleu pour ne pas Ib jil'iëi" vivettlëlit de remettre i une autre heure cette entrevue. ,
ie riiarquis, ayant pris place, commctiça Hitî?!:
— 'Julie, des raisons particulières et qui tiennent au souvenir d'une affection trompée, ni'ont fait renoncer pour toujours au mariage.
Cepeiidant, le besoin d'une affection, le désir de Iransmettre ma fuilune à un homme qui méritât cette faveur, me firent chercher autour de moi quelqu'un à qui donner l'une et l'autre.
.Mon espérance et mon choix se tournèrent dès l'abord vers Hcclor de Montaleu. C'est le fds de mon frère ; c'est l'héritier de mon nom... Ma tendresse et ma fortune lui furent destinées.
Je dois vous le dire, mon cœur fut bientôt rebuté par cette nature grossière et bornée, sous laquelle je ne souijçonnais alors ni le courage ni la générosité. Plus jeune, et tout à la fois beau, spirituel, ardent, plein de grAce et de feu, grandissait près de moi le jeune comte Gustave de Monrion.
C'était le fds de ma sœur, mais il ne portail pan mon nom, etjeconibaltis longtemps la séduction qu'il exerçait sur moi avant de me décidfr îi lourner mes espérances de son côté. L'affection que je portais à Gustave élait bien puissanle, puisipi'elle a résisté à ses loris et h ses folies.
— C'est qu'il y avait un noble cœur sous ces lorts, une fierté sincéie sous ces folies, dit M"' de Moniion.
— Soit, repiil .M. de Montaleu ; mais veuillez, m'écouler.
Aiirés la mort de Gustave, Je n\'e li'oUvais seul, et peut-être aurais-je porté mes vues du côté d'Hector, lorsque le malheur qui vous rendit orpheline, en m'imposanl le devoir de vous proléger, me donna une consolation et me Ot espérer que ma vieillesse aurait une famille.
Je vous aime comme un père, Julie ; mais vous ne savez peut-être pas qu'un homme d'un nom comme le mien doit écouter d'antres voix que celle de son affection.
Bien souvent, j'ai regretté, dans mes réflexioils solitaires, qu'Hector de Monlaleu ne fût paà tout autre qu'il ne semblait. Il porte mon nom, il héritera de mon titre, et s'il s'était montré digne de devenir votre mari, j'accomplissais, en vous unissant, mes devoirs envers vous, envers lui et envers moi-même, en lui assurant ma fortune.
— Il n'a pas besoin de devenir mon mari, dit Julie doucement, pour que vous lui assuriez votre fortune.
— Julie, continua vivement M. de Montaleu, il y a une chose étrange dans votre destinée.
Placée par un hasard inouï entre les deux héritiers que m'avait donnés la nature, et qui tous deux s'étaienl trop longtemps montrés indignes de ma tendresse, vous avez tour à tour éveillé dans leur ,'ime les nobles instincts qu'ils ont reçus de leurs ancêtres. Le premier a réparé généreusement l'insulte qu'il vous avait faite; le second vous oflVe de démentir vicloiieusement la calomnie qui vous poureuit...
Julie, vous m'avez demandé quelques heures de recueillement pour répondre à la proposition du vicomte Heclor de Montaléil; celte réponse, je viens la chercher, et j'espère qu'elle sera s'elon riiés vifcUx et iclle que la mérite la iloble confiance du vicomte.
A cette conclusion fa'cii'e fi prévoir, Julie cependant tressaillit d'indignation. Elle ne doutaii jims en effet de la complicité d'Hector et de Léda. ,
Toutefois elle se contint.
— Je vous remercie, tiidttsieur, rcpondil-elle d'une voix mesurée. 11 y a déjà longtemps qli'e j'ai compris que l'affection Ijue vdns^me témoignez serait une atteinte [loyW aux droits sacrés de votre famille.
Piendez à monsieur Hccloi- de Monlaleu, je vous en prie encore, comme je vous en ai toujours prié, réndcz-lui les espérances légitimes que lui donne sa parenlé; mais iiermeltez-moi de ne pas accepter la proposilioti qu'il a daigné me faire. ,^
— Quoi ! vous refusez? s'écria le Vreux marquis.
— Oui, monsieur. Je refusé..;..
— Malgré la générosité de celle proposition ?
— Monsieul' le marquis, ^it Julie avec une fermeté pleine de noblesse, acciisée de la façon la jilus infâme, je ne veux .accuser personne. J'attends ma jilstillcaliijti de l'honneur de ceux qui la tiennent dans leurs niains. ,.
Si elle ne vient \nf., je vbtretllHi alors ce que signifie la générosité de M. Heclor de MontareiL
— Je iié vous côîiiprend-. p^s. ^
En ce hiomenf on énlcmilt lf>, galoji d'un chevaîl qui èplfàit (Jans la cour, juiîe vit que c'était Ir (|niilesttqll6 rtli'elle avail envoyé à la ferme.
— Peut-être, répondit-elle viveméHlà M. de Moiiiaicii, me comprcndrez-vons mieux loui S rtl'eui-e.
Le domestique si impatiemmbril âtt'etidu entra.
— P.h bien ! lui dit Jitlié, M"'' hrlcord ?
— Èlife S'éiàil [iàS â 1:1 ferme, madame...
— Comment ! et où est-elle ?
— Tout le monde l'ignore
11 paraît que M. de Tîrias est venu la chercher sans la tronveh; et j'ai laissé M. Bricord très-inquiet de l'absence de sa femme. Oh dit qu'elle a disparu...
— Disparu !... s'écria Julie avec un effroi terrible; c'est impossible. Mais alors elle m'abandonne, alors.
— Qu'est-ce donc? lit M. de Montaleu, et qu'y a-t-il donc de commun entre vous cl celle femme?
— Ce qu'il y a, monsieur, c'est que..: non, reprit-elle, ce n'est pas possible.
Et s'adressant an valet qui était demeuré là avec la curiosité méchante de tout ce qui est servile et envieux :
— Elle a dit laisser une lettre pour moi.
— On ne m'en a pas parlé... Mais si madame la comtesse le vt'iil. je v.iis retourner.
— Non, dit Julie vivement, j'irai moi-même... Ma voiture, je vais sortir.
Le valet se retira.
— Que signille tout ceci, Julie? dit M. de Mnilalcu.
JULIE
SI
El) quoi M""" rîricord est-elle initiée aux choses qui vous regnrdenf?
— Monsieur, vous avez le droit de savoir toute la vérité ; niais moi, je n'ai le droit de vous la dire que lorsque l'abandon de celte femme m'aura dégagée de mon serment; alors, monsieur, vous apprendrez si c'est avec raison que j'ai repoussé les indignes propositions de W. Hector de Montaleu.
Julie quitta le marquis; et au bout de quelques minutes elle arriva à la ferme de Lavordan.
Elle y entrait à peine et elle n'avait pas encore eu le temps de s'informer de Léda, que Moniéciain arrivait tout balelant dans la cour.
— Madame Bricord est-elle ici ? s'écria-t-il, sans voir Julie, et en sautant de clieval.
— Non, monsieur le marquis, répondit la servante à qui Montéclain s'était adressé ; voilà deux fois qu'on vient la demander, et voilà encore M""' la comtesse de Monrion...
Montéclain se retourna vivement et salua Julie avec un respect si profond, que, pour la première fois depuis quelques jours, elle se sentit riMiiontée à la place d'où la calomnie avait tenté de la faire descendre.
Cependant elle demeura tout interdite en présence de cet homme dont elle avait entendu souvent accuser la légèreté et l'inconduite.
Montéclain lui-même fut embarrassé, malgré son assurance ; il devinait le motif qui avait amené M"" de Monrion, mais il était bien difiicile d'aborder un pareil sujet avec une femme qui devait le considérer comme un ennemi.
Ceiiendant la pâleur, l'agitation de M"» de Monrion le touchèrent vivement.
— Pardon, madame, lui dit-il ; vous désirez voir M"»' Bricord, et je le désire autant que vous, pi>ut-étre, et veuillez me pardonner celle supposition, peut-être y a-t-il quelque relation entre le motif qui vous a conduite ici et celui qui m'y amène.
Julie, les yeux baissés, le corps tremblant, la voix brisée, lui répondit ces mots entrecoupés :
— Je ne le pense pas, monsieur. Je venais... moi... M.iis. qu'importe... elle n'y est pas... il me suffit...
Un profond soupir s'échappa de sa poitrine ; elle leva vers le ciel l'azur mouillé de ses beaux yeux, et murmura d'une voix faible :
— iMon Dieu ! mon Dieu ! que faire à présent?
— Madame, lui dit Montéclain en s'approchant doucemen!, je n'ai aucun droit que celui d'un profond respect, à vous demander un moment d'entretien; mais si la prière d'un homme d'honneur et dont tout le cœur se révolte en pensant qu'on a osé vous outrager, si celle prière peut vous paraître sincère, veuillez m'écouter un moment.
— Mais, monsieur, fit Julie en le regardant avec crainte, mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître; vous ne me connaissez pas
— Madame de Monrion, reprit Montéclain d'une voix ferme, je vous connais, je sais que vous êtes sainte, je sais que vous êtes pure, je sais que vous êtes bonne et généreuse, et je sais qlie vous avez été outragée et calomniée.
Voulez-vous m'écouter. madame? il le faut, je vous le jure, oui, je vous le jure sur le souvenir de celui dont vous portez le nom.
Julie leva les yeux sur Montéclain. qui debout devant elle, la tête découverte, comme un sujet devant une reine, comme un fidèle devant une sainte, lui montrait de la main la salle basse de la ferme.
Elle passa, toute confuse et toute tremblante, devant lui; mais au milieu du trouble et de la douleur auxquels elle était en proie, une singulière espérance venait de luire dans son âme.
Ce n'était pas seulement l'espérance de son sahil, c'était plus qu'une lumière qui lui montrait sa justification prochaine, c'était aussi une tiède chaleur qui calma doucement son ûme endolorie. L'astre qu'elle venait de voir se lever à son horizonj éclairait et brûlait à la fois.
Elle entra; Montéclain la suivit.
Elle se laissa aller sur un siège ; il s'approcha d'elle et la regarda...
Jamais embarras plus charmant, douleur plus touchanle, confiance plus naïve n'avaient animé un plus ravissant vis:ige.
Montéclain s'oublia à la regarder; il sentait ses genoux fléchir sous lui; il lui semblait qu'il ne pouvait lui parler que pour lui dire :
— Madame, je vous aime, et j'attends votre arrêt.
Cependant Julie, embarrassée de ce long silence, se hasarda encore à regarder Montéclain.
Les yeux qu'elle rencontra brûlaient de tant d'admiration qu'elle se voila, en rougissant, de ses longues paupières.
— Qu'avez-vous donc à me dire, monsieur? reprit-elle en Iremblant«
— Pardon, fil Moniéclain, vous devriez le savoir déjà. Une minute de douleur laissée à votre cœur est un crime.
Madame de Monrion , je sais toute la vérité sur ce qui s'est passé à Issoudun.
— Vous, monsieur! dit Julie avec un vif mouvement de surprise.
— Oui, madame, je sais par quel admirable subterfuge vous avez trompé le malheur de Bricord, je sais avec quel saint dévouement vous avez essayé de réparer la faute d'une pauvre femme...
A'ous comprenez maintenant pourquoi je vous admirais tout à l'heure en silence, pourquoi j'eusse voulu m'agenouiller devant vous pour vous demander votre pardon.
— Mon pardon, monsieur, pour qui donc?
— Pour moi qui, pouvant vous justifier depuis deux jours, vous ai laissée souffrir.
— Je n'avais aucun droit à votre bienveillance.
— La vertu calomniée a droit au témoignage de tout homme d'Iionneur, madame, et je tiens trop à votre estime pour ne pas essayer de me justifier à vos yeux.
Julie s'inclina doucement, mais déjà elle écoutait avec une joie secrète cette voix grave et pénétrante qui lui parlait avec le langage qu'elle voulait, avec l'accent qu'elle avait rêvé.
— Instruit comme vous de la fuite de Léda, continua Montéclain, je m'étais en secret associé à votre bonne action.
Au moment où vous en êtes devenue la victime, madame, quelque chose d'heureux, je dois vous le dire, s'est mêlé à l'indignation que j'ai éprouvée.
— M. de Montaleu s'est montré votre ennemi, monsieur, répondit Julie en hésitant, et je comprends que vous ayez espéré une vengeance dans l'humiliation qu'il recevait à cause de moi.
— Oh! madame! reprit Montéclain d'un ton de reproche si profond que Julie en fut émue, la calomnie n'est pas toute pour vous, et celui qui vous a donné de moi une idée assez infâme pour que vous prêtiez un pareil sens à mes paroles, est un ennemi auquel je ne pardonne pas...
Et cependant c'est vrai, votre malheur m'a donné la seul vengeance que je veuille tirer de cet homme qui a cru à votre déshonneur, et qui depuis deux jours n'a trouvé d'autre protection à vous offrir que la basse et insultante alliance de M. Hector de Montaleu.
— Oh! je l'ai refusée, monsieur.
— Eh bien ! madame, cette joie, que vous avez si ma! interprétée, venait de ce que le hasard me donnait le droit de vous dire :
« Madame , il y a un homme que vous ne connaissez que par le » mal qu'on vous en a dit ; eh bieni madame, pour confondre vos » calomniateurs, pour écraser vos ennemis, cet homme vous offre son » appui cet homme vous appartient. »
— Monsieur, reprit Julie troublée jusqu'au fond de l'âme, il suffira de quelques paroles pour ma justification , je les attends de votre justice.
— Vous avez raison, madame, dit Montéclain, ce que je puis faire pour vous ne demande ni courage, ni dévouement; vous avez raison, il n'y a pas là de quoi vous persuader que je donnerais ma vie pour vous épargner une larme.
— Monsieur ! fit Julie dont le cœur battait d'un trouble indicible.
— Je dois tout vous dire, madame, reprit vivement Montéclain.
Si j'ai tardé à proclamer la vérité, c'est que j'espérais pouvoir aussi sauver la pauvre femme que nous sommes venus chercher ici tous les deux.
— Et s'il est possible de la sauver, monsieur, je vous demande de le faire.
— Son absence, je vous l'avoue, me laisse dans l'incertitud'e la plus cruelle. Cependant, en retardant votre justification jusqu'à demain, il serait possible...
— Ah ! monsieur, s'écria vivement Julie, j'attendrai maintenant, je sais qu'il y a quelqu'un qui me défendra.
Elle s'arrêta toute confuse de ce vif mouvement de confiance.
— Ah 1 merci, merci, madame, merci, lui dit Montéclain avec une effusion pleine de fierté.
Vous me confiez votre honneur, vous remettez à ma foi ce trésor de pureté et d'innocence, merci ! je l'emporte dans mon cœur comme un dé|iùt chaste et sacré, comme j'emporterais l'houneur de ma sœur si j'en av;)is une, l'honneur de ma nière si elle vi\ait encore.
Je vous le rendrai, madame, intact et brillant, et digne de vous. Mais, ajoutez encore à celte confiance et permettez- moi de vous sauver tout à fait.
JULIE
— N'est-ce pas assez que vous détruisiez la calomnie qui me poursuit?
— Non, madame, celte calomnie a été trop liabilement tramée pour qu'il ne faille pas remonter jusqu'au calomniateur, et le flétrir de son infamie !
Permettez-moi de vous parler à cceijr ouvert comme un homme d'Iionneur à une femme qu'il respecte, et dont l'avenir doit être débarrassé de ces reptiles que vous n'écraserez peut-être pas toujours avec la même facilité.
11 y a une femme, madame, qui déteste en vous la beauté, l'espril, la vertu; une femme qui, peut-être, a le droit de vouloir vous punir d'une injure que vous ignorez.
— Moi?
— Oui, vous, madame, permettez-moi de vous taire cette injure, vous ne la comprendriez pas... Sacliezseulement que des deux coupables l'un était M. Amab, l'autre votre frère; elle a puni le premier, car elle fait d'un nom honorable un nom méprisé ; elle veut punir en vous le second de ses insulteurs.
Le bruit qu'elle a répandu est sa première tentative; mais ce n'est pas assez de déjouer ses projets, il faut qu'elle en subisse la honte.
Je produirais demain les preuves qui vous justifient, qu'il lui suffirait de dire, pour s'excuser, qu'elle a cru aux apparences qui ont trompe tout le monde; et pour qui ne la connaît pas, cette excuse serait suffisante. Cette tentative avortée en ferait naître une autre...
File ne se reposera que dans votre perte ou dans la sienne.
— Mais, monsieur, reprit Julie tremblante, que peut-elle inventer de plus infâme?...
— Madame, dit Montéclain, par une habileté que vous ne soupçonnez pas elle a enchaîné à sa cause Champmortain, Brias, deux hommes d'honneur dont elle tient la vie et le repos entre ses mains ; elle y a enchaîné la malheureuse Sylvie, qu'elle veut perdre pour s'en faire une complice; elle peu! exciter contre vous les brutales jalousies d'Hector de Alontaleu.
Enfin, la trame où elle espère vous prendre est si bien ourdie, qu'elle fera peut-être votre ennemi d'un homme que vous ne connaissez pas, qui ne vous a vue qu'une fois, et qui, plus que tous ceux qui vous entourent, a besoin de votre déshonneur pour arriver à son but.
— Mais qui donc, monsieur, qui donc?... s'écria Julie épouvantée.
— Le colonel Thomas Rien, madame.
— Lui ! cet étranger arrivé d'hier ?
— Lui, madame, à qui elle peut donner à choisir entre votre perte et celle de l'espérance de toute sa vie, et qui, malgré l'honneur, choisira lient-être contre vous.
— Mais que deviendrai-je alors, monsieur? Qui me protéga? dit Julie avec des larmes.
— J'ai été l'ami de Monrion, madame; donnez-moi votre main comme à un frère, et sur Dieu I je vous jure que cette femme eût-elle ameuté tous les intérêts, toutes les haines de l'univers, je briserai ses projets, et je vous replacerai resplendissante et honorée à la place dont elle veut vous faire tomber.
— Ah I monsieur, tant d'intérêt de la part d'un homme qui ne me connaît pas, me touche, m'étonne et me rendrait |)resque fière; mais je ne sais si, dans ma position, je puis accepter une protection comme la vôtre.
— Vous le pouvez, madame, je le mérite.
Une vie marquée par trop de folies, peut-être, pourrait autoriseï' une ;"ime comme la vôtre à se défier d'un dévouement qui se dirait inspiré par l'amour qui naît sous vos regards comme les fleurs sous II- soleil; mais si le marquis de Montéclain a perdu le droit de faire rroireà une passion trop tendre, lia gardé celui d'être du moins un honnête homme, il mérite d'être l'ami de tout le monde, et c'est ù ce titre qu'il vous dit : confiez-vous à lui.
— l^li bien! soit, monsieur, dit Julie en se levant avec assurance. Je me confie à vous. J'accepte le secours que vous m'offrez, et... je vous le dis sans crainte, je serai heureuse de la reconnaissance que je vous devrai...
Déjà, monsieur, vous avez rendu la force et la confiance à mon âme... 11 est si bon de croire qu'il y a des coeurs généreux et désintéressés , que vous m'avez presque consolée du malheur qui me frappe.
Je ne suis qu'une pauvre enfant, orpheline... mais les prières de l'innocence sont précieuses devant Dieu, et je prierai pour vous, moi qui ne puis rien pour vous remercier.
.Montéclain fil un mouvement comme ponrpai'Ier; mais il s'arrêta
aussitôt et se mit à regarder Julie; puis, après un moment de contemplation silencieuse, il s'écria :
— Oh 1 madame, vous donneriez de l'honneur au plus infâme, du courage au plus lâche; madame, allez en paix et comptez sur moi.
Comme il s'inclinait pour la saluer, Julie lui tendit la main ; il la tenait encore lorsque la porte s'ouvrit, et le colonel parut avec Bricord. Ils semblèrent fort surpris de cette rencontre.
— Pardon, dit le colonel, j'avais accompagné Bricord, qui était revenu ici pour savoir si sa femme n'était pas rentrée.
— Tu ne l'as donc pas retrouvée? repartit Montéclain,
— Non, monsieur le marquis, répondit Bricord, pas plus que madame la comtesse, qui a besoin de lui parler, à ce qu'il paraît, puisqu'elle est venue jusque chez nous.
— Eli bien ! reprit Montéclain, puisque toutes nos recherches ont été inutiles, regagnons la chasse.
— Attendons-la plutôt, dit le colonel dont le regard ardent examinait alternativement le trouble de Julie et l'indifi'éreDce affectée de Montéclain... 11 me semble qu'elle ne doit pas être loin.
— Vous avez raison... En effet, fit le marquis pour une chasse au sanglier, elle a été menée bien silencieusement, ce me semble.
— C'est possible, monsieur le marquis, reprit Bricord ; peut-être y a-t-il quelqu'un qui voulait surprendre ici des personnes qui n'y sont pas.
— Adieu, monsieur Bricord, dit Julie : je voulais parler à voire femme, mais je crois que maintenant c'est inutile.
Elle salua le colonel et Montéclain. Celui-ci lui offrit la main et lui dit en la reconduisant jusqu'à sa voiture :
— Je dois vous avertir de tout, madame, notre rencontre peut être calomniée comme votre bonne action.
— En quoi , monsieur?
— On peut y voir un rendez-vous convenu entre nous...
— Et quand cela serait, monsieur, oii serait le mal?... Montéclain n'osa pas lui répondre.
11 craignit de loucher à la candeur de cette âme, en lui disant ce qu'on pouvait supposer.
M™" de .Monrion avait gagné la porte da la ferme, où se trouvait sa voiture ; son domestique lui en ouvrait la portière, lorsque tout à coup débouchèrent sur la route Brias, Amab, Champmortain, Hector, Léona et M""' de Champmortain.
A l'aspect de Julie et de Montéclain tous s'arrêtèrent ; des regards étonnés et furtifs furent échangés, et par une incroyable làclieté de tous ces hommes, un seul osa saluer M""" de Monrion : ce fut Hector.
Mais le regard glacé et le salut hautain que lui jeta Julie le récompensèrent mal de cette déférence intéressée.
— Ah! je vous comprends maintenant, dit-elle à Montéclain eu montant dans sa voiture.
— Et vous n'avez pas peur d'une calomnie nouvelle?
— Maintenant plus que jamais ma vie et mon honneur sont entre vos mains, dit Julie ; monsieur, je n'ai pas peur.
Elle remonta dans sa voiture, et fut obligée de passer devant toute la cavalcade qui s'était rangée sur le bord de la route.
Léona riait aux éclats, Sylvie essayait de l'imiter, tandis que tous les hommes tenaient les yeux baissés, tant ils sentaient qu'ils prêtaieni leur silence à une infamie.
A peine Julie eut-elle disparu, que Montéclain, comme s'il n'eût point vu les ricanements échangés entre Léona et M"' de Champmortain. se mit à crier joyeusement :
— En chasse, messieurs ! en chasse !
XXXIIL — sot PEU.
La salle à manger du château de Montéclain élincelait de lumières se reflétant sur les dorures d'un magnifique surtout, jaillissant en rayons d'émeraude et de rubis à travers les verres de Bohême qui encombraient la table.
Les vins étaient nombreux et choisis, le service aussi exquis qu'abondant ; dix laquais empressés, avertis incessamment par le regard de leur maître, sollicitaient sans cesse l'appétit et la soif des convives avec les vins et les mets.
La joie courait autour de la table.
Lâchasse avait été couronnée par un magnifique hallali où Monléclain avait tenu la parole qu'il avait donnée le matin à Hector de Monialeu : il avait abaitu le sanglier de sa propre main.
JULIE
A ceux qui avaient suivi la liasse s'claient joiiils pour le iliner, M. et -M™" de Rudesgens.
Toute la vallée de Lavordan était réunie, moins le marquis de Mnntaleu et Al"""" de iMonrion.
On en était au second service, l'i ce moment du repas où l'appétit, surexcité par un exercice violent, commençait à se calmer, où les meilleurs morceaux font place à un bon mot dans la bouche des convives.
On avait causé, on commençait à rire, et l'entrain du maître de la maison, l'excellence des vins, la liberté de la campagne, donnaient à la gaieté générale quelque chose de bruyant et de liévreux qui pouvait faire penser que, sans la présence de M'"'' de Rudesgens et de M"" de Champmortain, il eiU été facile de passer d'un joyeux festin à une orgie. Déjù même Hector commençait à crier.
M. de Rudesgens, pimpant, batifolant, à demi renversé sur sa chaise, jetait de son plus aigre fausset mille souvenirs délicieux à travers la conversation générale, et de sa voix la plus basse et la plus intime, glissait les déclarations les plus sataniques dans l'oreille de Léona.
Celle-ci faisait bouillonner le vieil Annibal par de charmants embarras, pendant qu'elle endormait la surveillance de Champmortain par des regards tiédes et doux qui semblaient lui dédier tout le bonheur qu'elle éprouvait d'être trouvée si belle.
Sylvie rayonnait d'un bonheur inconnu et transcendant, et dont Brias seul avait sans doute la conlldence, car il y avait, dans leur langage, mille de ces mots indifférents à tous et qu'ils se renvovaient par de lins sourires.
Amab lui-même se laissait aller à l'entraînement général comme un homme décidé à prendre de la vie ce qu'elle pouvait lui donner encore d'amusant ; il était près de madame de Rudesgens, à qui sa politesse empressée donnait de si douces crispations qu'elle oubliait de surveiller monsieur de Rudesgens.
D'ailleurs Léona ne lui avait-elle pas dit que si elle s'avisait de séduire Amab, il faudrait qu'elle-même se vengeât sur le charmant Annibal ? La vieille Arthémise marchait donc de pair avec une des beaulés les plus renommées de Paris.
Le colonel seul semblait ne pas vouloir se livrer, quoiqu'il fût toujours prêt à la réplique.
Quant à Montéclain, il attisait avec une activité soutenue le feu de la conversation, tout à tous et à chacun.
C'était un de ces ravissants festins dont on emporte un charmant souvenir de plaisir sans pouvoir dire précisément où il s'est trouvé.
Cependant, par un étrange accord, un nom connu de tous les convives, une aventure oU ils étaient tous intéressés, avaient été écartés de ces mille propos qui couraient sur toutes choses ; il semblait que chacun hésitât à mettre le premier le pied sur ce terrain brûlant et plein de précipices.
Ce fut, comme cela devait être, le lourd et majuscule Hector qui alla le premier cogner rudement du front contre la barrière qui semblait proléger ce sol daiigereux.
On en était revenu au triomphe de Montéclain, et l'on n'éparcnait pas Hector sur sa déconvenue.
— Bah : s'écria-t-il, il en est souvent de la chasse comme des cartes : aux innocents les mains pleines
Selon toutes les règles, la bête sût dû poursuivre sa pointe du côté de Saint-Faron ; mais, pas du tout ; pendant que j'éventrais mon cheval à suivre la trace, le sanglier change de direction, nous ramène à noire point de départ après trois lieues de course inutile, et rabat tout .'1 coup sur la ferme de Lavordan, où le cheval de Montéclain se repo- .sait tranquillement, tandis que son maître causait avec M"" de Monrion.
Cette circonstance et ce nom arrêtèrent la parole dans toutes les bouches ; tous les l'egards se tournèrent du côté de Montéclain.
11 y eut un singulier moment de silence.
Chacun eût voulu interroger le maître de la maison sur le mystère de cette rencontre, mais aucun ne l'osait.
Monléclain parut ne point prendre garde à cet incident.
— Je l'avoue , dit-il du ton le plus dégagé, le hasard m'a fait la partie belle.
— Et, reprit Léona, il vous a favorisé de toutes façons en vous faisant rencontrer la charmante comtesse.
Comment se porte l'enfant ? On m'a dit que vous étiez allé hier savoir de ses nouvelles.
— L'enfant se porte bien , répondit Montéclain comme si on lui eût parlé d'une chose fort iiidllVercnic.
sa
— Et la mère, dit M°" de Rudesgens d'un ton aigre, se porte aussi à merveille à ce qu'il parait?
— Je ne puis pas vous donner de ses nouvelles, répondit encore Monléclain, je ne sais où elle est,..
Hector pâlit, et Sylvie continua :
— Elle avait cependant son air rayonnant en quittant la ferme de Lavordan.
A cette parole, Montéclain partit d'un éclat de rire si joyeux, si prolongé, si ébouriffant, que tout le monde en resta muet.
— Comment! madame, dit-il à Sylvie, comment, une femme comme vous, d'un esprit si juste, vous avez pu croire un moment à celte fable, qui n'est même pas malveillante, tant elle est grossière et maladroite.
Qui diable a donc inventé cette sottise? reprit-il en continuant à rire; c'est iiitoyable...
Je pardonne une méchanceté, mais pas la niaiserie. En vérité, veuillez me passer le mot... mais c'est... si béte...
A son tour, Léona avait pâli.
— Et comment expliquez-vous cet étrange concours de circonstances, dit Léona... cette fuite à Issoudun , ce retour cet enfant rapporté par M™^ de Monrion?
Vous pourriez peut-être nous donner à ce sujet d'excellents renseignements; car vous connaissez la nourrice...
— Et vous avez des entretiens particuliers avec M°"= de Monrion , s'écria M. de Rudesgens, heureux mortel que vous êtes!
^ — Ah ! ceci est merveilleux, repartit Montéclain, en riant avec plus d'entrain et de gaieté, est-ce que par hasard, après avoir accusé le vénérable oncle de notre héroïque Hector, vous auriez envie de me mettre aussi de la partie ?
Ah ! pauvre M"» de Monrion...
— Ceci est cependant une affaire sérieuse, dit Thomas.
— Ridicule, cher colonel, ridicule, voilà tout.
— Vous êtes donc bien sûr de l'innocence de madame la comtesse' dit Léona.
— Mais nous le sommes tous, répondit Montéclain, vous toute la première... Hector autant que vous, et la preuve, c'est qu'il a été hier demander sa main... Et vous aussi, colonel, vous savez qu'elle est innocente.
— Mais alors , reprit Brias, une fois encore, comment expliquezvous ce départ, ce retour, cet enfant?
— Tenez, continua Montéclain, ceci me rappelle une histoire assez bizarre qui m'a été contée, je crois, en Allemagne et qui ressemble beaucoup à celle-ci.
— Voyons , dit M. de Rudesgens , une histoire scandaleuse . bravo I
— Cependant, flt M"^ de Rudesgens, j'espère que M. de Montéclain...
— Oh I madame, reprit celui-ci d'un air parliculier, rassurez-vous je serai discret et prudent. '
— Nous attendons, dit M. de Rudesgens.
— Eh bien ! reprit Montéclain, c'était en 13 il ou 12, à Cologne... A ce nom, â cette date, Léona et le colonel restèrent inlerdits;
M. de Rudesgens releva le nez, et M-^^ de Rudesgens ouvrit les yeux avec un indicible effroi.
— Deux jeunes filles de cette ville étaient courtisées par deux gentilshommes français...
— Ta, ta, ta, flt M. de Rudesgens : c'était de notre lemps, Arlhémise... nous devons avoir quelque idée de cela...
— L'une était fort riche et l'autre très-pauvre... continua Montéclain, et, par une juste compensation, la demoiselle riche était courtisée par le gentilhomme pauvre, et la fille pauvre par le genlilliommc riche...
— Ah! mais... mais... mais... voilà qui est bizarre, fit M. de Rudesgens, pendant que sa femme, l'œil éperdu, le corps tremblant, semblait prêle à perdre contenance... Qu'en dilcs-vous, Arthémise?'^
— Je dis, répliqua M"" de Rudesgens d'une voix presque éteinte, que M. de Montéclain a sans doute d'excellentes raisons pour croire â l'innocence de M"" de Monrion, et que, pour ma part, je suis tout à fait de son avis.
Il y a eu une méprise... ou une calomnie.
Léona attacha un regard de vipère sur M™« de Rudesgens, en lui disant d'une voix acre : ' i
— Vous croyez, madame?
Le colonel, de son côté, mesur,iii la pauvre femme d'un œil mena- ■' çani, et ajoutait, d'une voix altérée ■
JULIE
— Vous croyez que M""^ de Mnnrion porte la peint' de la fnule d'une aiilre; \oiis r-royez que, conimela niallieiireuse So|)liie Mnller...
A ce nom, .M""" de Rudesitens regarda le colonel avec effroi : il somlda que ee visage s éclairait pour elle d'une soudaine himiére, car elle poussa un cri el tomba évanouie.
Sylvie, tout épouvantée, courut vers sa mère, pendant que Léona la rc;,'anliil avec une curiosité joyeuse et menaçante.
Le ciildiiel restait abinié dans ses réflexions; Brias et Clianq)mortain pal aisMiienl rêver, tandis que M. de Rudesgens s'en allait de tous cùlés, en criant :
— Mais qu'est-ce que cela veut dire? qu'a donc Arlhémise !.. Voyons, Moiitedain, que diable s'est-il passé ù Cologne?
— Il fait liorriblement chaud dans cette salle à manger, dit Monteclain, ouwez les fenêtres.
— .Mais je veux savoir, fit M. de Rudesgens.
— Quoi?
— Cette bistoirc de Cologne.
— Ce ne serait pas assez fort, dit Montéclain avec un imperturbable sang-froid... des sels, apportez des sels.
— Mais, reprit M. de Rudesgens, je ne vous parle pas d'eau de Cologne... je vous parle de l'iiistoire...
— Bon, dit celui-ci ! c'est une invention... je n'aurais pu aller plus loin.
Cependant, .M""' de Rudesgens revenait à elle, et .Montéclain s'approcha et lui dit doucement:
— Pardon, mille pardons, je défends toujours à mes gens de mettre des fleurs dans cette pièce... Celavousa rendue malade
Mais cclava mieux, n'est-ce pas?
Puis comme M"' de Rudesgens attachait sur lui un regard épouvanté :
— Ne craignez rien, lui dit-il tout bas.
Cet incident avait interrom|)u le festin. M™" de Rudesgens demanda à se retirer.
— Colonel, dit Léona en s'approchant de Thomas, ne voulez-vous pas que nous vous reconduisions?
— Non, répondit Thomas, qui paraissait aussi préoccupe que les autres. je reste...
— Il faut cependant que je vous voie.
— Demain...
— Non, cette nuit...
— Où cela?
— \ la Charbonnière, dans deux heures.
— J'y serai.
.Vmab avait tout écouté, tout observé.
Pendant ce temps, Montéclain aidé de Sylvie reconduisait M.elM""'de Rudesgens.
— Accompagnez votre mère, dit-il :i Sylvie, et rassurez-la.
Un moment après, il rentra avec Amab, Brias, Clianipmorlain, le colonel el Hector deMontaleu.
— Monsieur de Montéclain, lui dit le colonel, j'ai à vous demander un entretien particulier.
— A moi? reprit Montéclain; je serai à vos ordres quand il vous plaira.
— Sur-le-champ I
— Impossible, dit Montéclain, j'ai à m'occnper d'une aflaire pressante.
Il sonna vivement.
— Eh bien 1 demanda-t-il au domestique qui entra tout aussitôt, ipic savez-vous de la ferme?
— Rien, sinon que Bricord a battu tous les environs sans avoir pu retrouver sa femme.
Le domestique sortit.
— Savez-vous ce qu'elle peut être devenue, Cbampmortain? dit Montéclain en se dandinant.
— Moi j'ignorais même qu'elle eiU disparu.
— El vous, Brias?
— Je n'y conçois rien.
— Et vous, Hector de Monlaleu, vous n'avez pas quelque idée de ce qu'a pu devenir M"'" Bricord?
— Moi! moi, dit Hector, je n'ai pas quitté la chasse de la journée.
— Monsieur de Montéclain, reprit le colonel avec impatience, les intérêts dont j'ai ù vous parler sont peut-être pins pressants que la recherche de cette malheureuse !
— Je ne crois pas, dit Moutéi^lain en examinant d'un regard perçant le trouble de Montaleu.
.Messieurs, ajouta-t-il, il faut que nous retrouvions la p.iuvreLéda; il le faut, et je vous prie de vouloir bien m'y aider.
— Quel intérêt si pressant y mettez-vous donc? dit Cliampmortain.
— Je puis vous le dire, reprit Montéclain : écoutez-moi bien. L'histoire que j'ai commencée à table et que l'évanouissemenl de
M"' de Rudesgens a interrompue, vous eût fait comprendre, sous d'autres noms, le malheur qui frappe M"' de Monrion. La pauvre enfant porte la peine de la faute d'une autre.
— Et quelle est la femme assez indigne, s'écria le colonel, pour laisser calomnier une femme à sa place?
— Il s'est trouvé une femme assez craintive et assez abandonnée pour le faire autrefois, répondit Montéclain; mais il ne faut pas ac- I user la malheureuse qui en est cause aujourd'hui ; ce n'est pas elle qu'elle a voulu sauver en se taisant, c'est son complice.
— Ne le connaissez-vous pas et ne pouvez-vous le nommer? dit Brias en regardant Hector de Montaleu'avec mépris.
— Non, repartit .Montéclain dédaigneusement. Toutes les fois qu'il s'agit d'une lâcheté, il me faut des preuves certaines, irrécusables.
— Comment se fait-il, dit Champniorlain, que sachant le nom de la mère de cet enfant, vous ignoriez celui de .son père?
— Voici comment, répliqua Montéclain. Voici ce qui s'est passe, il y a six mois dans ce pays.
Aussitôt il leur raconta l'histoire de cette lettre dont M""" de Monrion avait caché si généreusement le contenu à Bricord.
Il ajouta comment cette lettre lui avait été présentée à lire par le fermier, et comment lui-même s'était associé à ce noble subterfuge.
— El, s'écria Brias, vous possédez cette lettre?
— Oui.
— El tenant dans vos mains la justification de M°" de Monrion, vous ne l'avez pas produite? dit Amab. '
— Non, messieurs, non, et je vous demande votre parole d'honneur à tous de ne révéler celte justification qu'au moment où je vous le dirai.
— Soit ! répondirent-ils.
— Veuillez écouter cette lettre, et vous comprendrez mes motifs. Montéclain lira Un papier de 'Sa poche ellut ce qui suit :
« Lorsque vous lirez celte lettre, Pierre, vous n'aurez plus de femme.
» Ne vous affligez pas, car je vous délivre d'une épouse indigne de » vous. J'ai cédé en voire absence aux séductions d'un homme qui » m'en punit en m'abandonnant lâchement.
» Le jour est venu où mon crime ne pouvait plus rester caché; peut- » être m'eussiez-vous pardonné, car vous êtes bon el grand ; mais » vous n'eussiez point pardonné à celui qui m'a déshonorée, el si » j'avais vécu, vous eussiez fini par m'arracher le secret de son nom.
» Tout infâme qu'il est { et ^lontéclain appuya sur ces paroles ), » tout infâme qu'il est, je l'aime encore trop pour vouloir le livrer à 0 votre vengeance, et je préféie emporter dans ma tombe son nom et .) la preuve bientôt vivante de mon adultère.
» Adieu. »
Montéclain s'arrêta, et regarda ses auditeurs qui l'ccoulaient dans un élonnement profond.
— Cette lettre, ,ajoula-t-il d'une voix émue, porte la date du il octobre de l'année dernière...
C'est le jour où elle fut trouvée par le mari, le jour où on la remit à M"" de Monrion, le jour où on me l'aiiporta.
Le soir même, la femme que vous avez lai.ssé chasser de chez vous, Champniorlain, partait seule à la poursuite de l'infortunée qui voiil.iit se tuer, la consolait, rapportait cet enfant, le nourrissait, impo.sail silence à la mère et la rendait ù son mari.
Mais elle doit savoir l'accusation qui pèse sur sa bienfaitrice?
dit Brias.
— Oui, reprit Montéclain, et c'est pour cela quelle a fui, sans doute; c'est pour cela qu'elle se cache ; car elle sait bien q^ue c'est la mort pour elle...
A moins, ajouta-lil en regardant Monlaleu, qu'elle n'ait prévenu la vengeance de son mari en accomplissant aujourd'hui le. funesle dessein qu'elle annonçait, il y a six mois, dans cette lellèe.
— Le craignez-vous donc? dil le colonel. ' "
— Je ne sais plus que penser de la malheureuse.
Mais que pensez-vous, messieurs, de celui qu'elle ne nomme pas, et qui, sachant qu'une femme inno.'enteest victime d'un crime qui lui appartient aussi, ne "" pas justifiée?
Montéclain promet. . ses regards sur tous ses auditeurs, et les arrêta un moment sur Monlaleu, qui s'était f.dl un visage impassible.
JULIE
— Je pense que c'est un lâche, dit Brias...
— Et moi aussi, reprit le colonel.
— Pelletiez, dit Cbampmoi'taiii : il y a peut-être une excuse à sa conduite; n'oubliez pas qu'il ne pouvait peut-être juslilier M"" de Monrion qu'en perdant la femme qui s'était donnée ii lui.
— Ab I repartit amèrement Montéclain, vous voyez donc, messieurs, que c'est une chose dangereuse et qui peut conduire au.\ dernières lâchetés, que de séduire la femme d'un autre; qu'il peut arriver une heure où, pour garder le secret de l'imprudente qui s'est livrée à vous, on est réduit à être infâme.
— Et que feriez-vous à la place de celui dont vous parlez avec tant de mépris? dit alors Hector de Monlaleu, les dents serrées.
— Je n'aurais pas fait ce que vous avez fait, vicomte, repartit Montéclain en le regardant en face; je n'aurais pas été demander la main de la victime.
— Ainsi donc, ce serait, dit Champmorlain, ce serait vous, Monlaleu?... • '■'"'' ■
Hector fut sur le point de répondre; mais il s'arr^^asou4a,i,nement, une pâleur livide couvrit son visage, et il repartit après uii r^oment de silence : ' ''
— Mais, Montéclain est fou.... C'est à peine si je connais cette Léda, et je ue sais ce qu'elle est devenue. ' ' ''
— Vraiment, fit Montéclain en attachant sur Hectoç. ut^ regard inquiet et épouvanté. ■''''■'■' ' ■'" ■''"'•
Puis il sembla repousser l'idée qui lui était venue, et il reprit d'u,n ton ferme mais plus cordial : " 'r \.v.
— Vicomte, personne ici ne doute de votre courage.
Je ne pense donc pas que ce soit la crainte qui puissç vûus Cake taire ; rnais il faut que vous preniez un parti. """ '^■■'
Vous avez voulu sauver Léda, je l'ai voulu aussi : c'est pou^ cel^a qu'hier soir j'ai emmené Bricord, c'est pour cela que j'ai envoyé cljèreber si souvent sa femme ù la ferme, c'est pour cela que j'y suis aUé moi-même. " ■ ' ' '' ' ''''' ''
Plus intéressé que moi à son sal,ut, yous m'ayez prévenu, vous avez caché Léda quelque part... C'esf lji,en... mais' vous ne devez pas en rester là : il faut que vous acheviez'la justilicaiiou de Ji™" de Momion en déclarant et en signant devant noiis tous la vérité. ' '
Vous quitterez ce pays, vous emmènerez Léda à 'Paris, à l'étranger, où vous voudrez ; et si vous laissez le malheur à lin homme, qui" eij mourra peut-être, du moins n'aurez-yous pas fait une victime de'plus.
— Monsieur de Montéclain, dit Ilecior, dont le visage avait une affreuse expression de férocité... je ^oùs remercie de vos coaseiis ;^ mais je ne les accepte pas... ' ''' ' ''--'! s;
Je rl'ai rien à dire, je n'ai rien à déclarer.
J'ai demandé la main de madame de Monrion, parce que pour moi elle est au-dessus d'une calomnie... Mais je ne déshonorerai pas uiie autre femme en me vantant de faveurs que je n'ai jamais obtenue^!
Qui de vous ose dire que c'est moi qui suis l'amàut de M^^Bricord ? ^'
Le colonel et Brias firent ensemble un mouvement.
Mais Montéclain les devança en s'écriant:
— Moi, je le dis...
— Et je vous réponds que vous en avez menti, répliqua Hector avec rage.
Montéclain resta tellement cotifondji , ç^u'il, ne répondit pas sur-lechamp â celte grossière insulte. ■' '' ' ' --' ■
Il demeura d'abord immobde, puis après il plia tranquillement la lettre qu'il tenait à la main, fit un tour dans son salon, tira une sonnette, puis s'approcha de Thomas.
— Colonel, lui dit-il, vous êtes l'ami de Bricord, je vous confie celte lettre, elle lui appartient...
Je laisse à votre prudence de choisir le moment de la remettre â ce malheureux, quoique j'aie lieu de penser que l'infortunée Léda n'ait plus à craindre les dangers de cette révélation.
Comme Montéclain achevait ces paroles, le domestique qu'il avait sonné parut.
— Eclairez M. de Montaleu, lui dit Montéclain, sans même se tourner vers Hector.
— Monsieur de Montéclain, je serai à vos ordres quand vous voudrez.
— Jean, dit Montéclain en s'adressant encore à son domestique, al'ezchercher du monde et emmenez monsieur.
— Montéclain, s'écria Hector, le sang dans les yeux, l'écume dans la bouche, et en s'avançant sur lui le poing levg, ypus n'êtes qu'un misérable, et je vous punirai...
— Allons donc, lui dit Montétiain â voix basse, vous croyez avoir affaire à la pauvre Léda.
Montaleu recula avec terreur, il jeta sur tous ceux qui l'entouraient un regard plein de rage et cje menace, pendant, que Montéclain lui montrail 1^ porte du doigt.
Un sourd et profond rugissement s'échappa de la poitrine du colosse; il es.saya de parler, mais il ne put faire entendre que des sons inarticulés, et il s'élança hors de l'appartement.
Les spectateurs de cette scène étaient restés confondus de son issue.
Brias fut le premier qui témoigna de son étonnement.
— Quoi! lui dit-il, vous, Montéclain, vous avez accepté le démenti de ce manant...
Vous vous êtes contenté de le faire chasser comme eût fait le vieux Montaleu.
— Brias, repartit Montéclain d'une voix triste, je ne veux pas usurper les droits du bourreau.
Un cri général d'horreur répondit à celte parole.
— Que voulez-vous dire? s'écria Cliampmortain.
— Je veux dire que pour être si sur du silence de Léda, il faut que Monlaleu l'ait assassinée.
On se récria.
— Pas un mot de tout ceci, messieurs, h nuit porte conseil : nous nous reverrons demain. Mais je sup|)ose qu'il n'y a pas un de vous qui ne soit maintenant convaincu de l'innocence de M™' de Monrion; je ne vous demande rien, mais vous lui devez une réparation.
— Et elle l'aura, dit Chanipmortain.
— - Je le jure, dit Brias.
— Demain, reprit Champmortain, moi et ceux des miens qui l'ont offensée, nous irons lui porter nos respects.
Et quant à ce misérable Hector
— Vous vous tairez, répliqua Montéclain. Nous n'avons pas encore d,e preuves.
— ColoneJ, vous ne remettrez pas cette lettre à Bricord avant de l'avoii' montrée à M. de Montaleu. Si j'avais pu la porter moi-même et accompagner ces messieurs, je n'eusse cédé à personne le droit de venger AI"»» de Monrion d'une indigne calomnie ; mais vous savez que mes rapports avec M. de Montaleu...
— C'est juste, dit Brias.
A quelle heure le colonel veut-il que nous allions le prendre
— Vous me trouverez chez M. de Montaleu, sans doute , répondit le colonel. J'ai une visite à lui faire...
— A demain clone.
— Maintenant, colonel, dit Montéclain, je suis tout à yos ordres. Amab, Champmortain et Brias se retirèrent; le colonel et ÎMonté-
clain (lémeI^i:èl•e]J^ '^euls.
^XXIV. — jusqu'au cniME.
La nuit élaiJ, sombre, Ijijisle, un vent assez violent agitait les arbres de 14 forêt, et' leur faisait, rendre un murmure plaintif qu'un firmament lumineux eût fait peù,t-étre écouter comme une douce chanson, ™a',s, W.'> sous le c'iel noir et l^ugubre qui enveloppait la nature, sem- Ijlfiit un gémissement désoié. •■'■;■
Léona venait d'arriver aux abords de la cabane désignée sous le nom de la Charbonnière. Elle s'en était approchée avec précaution et avait écouté longtemps, l'oreille collée ù la porte.
Plusieurs fois elle avait cru entendre des soupirs douloureux ; mais le bruissement continuel des arbres ne lui laissait pas distinguer si ces plaintes venaient de l'intérieur ou de l'extérieur.
Pour s'assurer qu'elle ne se trompait point, elle frappa vivement â la porte, et à l'instant même un cri p.us accusé lui apprit qu'il y avait quelqu'un dans la cabane.
Alors elle coUases lèvres aux joints de la porte et appela doucement-
— Léda 1 Léda !
On ne répondit pas.
— Léda, reprit Léona, c'est une amie, c'est quelqu'un qui veut vous sauver.
Ce fut encore le même silence.
— Ouvrez-moi, reprit Léona, je stiis une femme, ne craignez rien. Tout resta encore silencieux.
Léona crut s'être trompée ; mais, à l'instant même, la chute d'un meuble retentissant à l'intérieur lui prouva que la cabane renfermait quelqu'un. Elle écoula plus attentivement. Un profond gémissement vint jusqu'à son oreille.
.'JC
jULin:.