I.coiia fi'éltiil
En cffi'l, le niiilin même, en rencontrant Hector aux environs de la Charl)oniiiî:;re, elle avait deviné qu'il quittait Lcda.
Le trouble de Montaleu lui avait fait penser aussi qu'il s'était passe quelque scène violente entre Léda et lui.
Elle avait appris encore pendant la chasse, la disparition de Léda, et elle ne doutait pas que la pauvre femme ne fût restée cachée dans la Charbonnière. Mais l'idée d'un crime ne s'était point présentée à son esprit.
Elle chercha donc de tous côtés quelque endroit par où elle pût mieux se faire entendre.
Mais comme nous l'avons dit, celte cabane n'avait d'autre ouverture abordable que la |)orte, et les jours pratiqués dans le comble étaient beaucoup trop élevés pour que Léon»
put y atteindre.
Elle parut hésiter un moment, mais sa résolution fut bientôt prise; elle alla jusqu'à sa voilure , qui était restée cachée à quelque distance de la Charbonnière , et un instant après, le cocher sourdmuet qui la conduisait d'ordinaire revint avec elle.
Un signe suffit à Léona pour lui expliquer qu'elle voulait pénétrer dans la maison.
Le sourd-muet en fit rapidement le tour, il secoua violemment la porte, et ayant compris qu'elle était de force à résister aux plus rudes attaques, il s'aida des aspérités des branchages qui revêtaient la cabane , et en un instant il fut sur le toit.
Il eut bientôt découvert et brisé l'un des cai'reaux en tabatière pratiqués dans le comble, et il disparut par cette ouverture.
Presqu'aussitôtuncri sauvage et rauque avertit Léona que le sourdmuet avait découvert quelque chose d'extraordinaire.
11 reparut un moment après, et s'élança jusqu'à terre avec les signes de la plus vive terreur.
Léona ne lui laissa pas le temps d'expliquer ce qui l'avait si fort épouvanté ; elle l'avait compris. Elle lui lit entendre qu'il fallait qu'il forçât la porte ou
qu'il trouvât un moven quelconque de tirer de la cabane la malheureuse qu'il V avaif trouvée.
Le m'uet, après avoir été jusqu'à sa voiture, d'oii il rapporta une clé, un tourne-vis, tout ce qui d'ordinaire sert à réparer un accident arrivé en route, rentra encore dans la Charbonnière par le carreau brisé.
Léona l'entendit bientôt travailler avec activité, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la porte s'ouvrit.
Léona entra rapidement, et se heurta à un corps gisant par terre ; elle le souleva, la vie ne l'avait pas quitté; elle fil respirer des sels à la pauvre blessée; car c'était Léda qu'elle retrouvait ainsi.
fresque aussitôt la malheureuse poussa un profond soupir et quel- (pies mots confus parmi lesquels Léona n'entendit que celui de : — Grâce I grâce!
.\ (|ui s'adressail-il? était-ce à ^ou terrible amant qu'elle croyait avoir entendu venir achever son ciinie?
Tliomas allait peut-être se ilécidcr à gagner la ferme, lorsqu'il aperçut Monléclain. — Page 40.
i;tait-ce à son mari? dont la vengeance l'avait découverte : il importait peu à Léona.
Sur un nouveau signe d'elle, le sourd-muet enleva la pauvre Léda et la transporta dans la voilure. Léona prit place à ses côtés, et l'équipage se dirigea en toute hâte du côté de la demeure de M"» Amab. Mais au lieu d'entrer directement dans le château, l'on .s'arrêta à une petite porte ouvrant sur la forêt.
Le sourd-muet reprit Léda dans ses bras et la porta jusqu'à un escalier dérobé qui montait dans l'appartement de Leona.
On y déposa la blessée, qui l'ut reçue par Dorothée, la fidèle chambrière de ^l'" Amab, et l'on put juger alors de l'état ou elle se trouvait ; le visage, les bras étaient couverts de meurtrissures.
La tête était enflée, les yeux presque sortis de leur orbite.
Pauvre femme! elle avait rêvé longtemps l'amour sous ses formes les plus romanesques; souvent elle avait prévu que la mort pouvait lui venir comme vengeance ou comme châtiment, et dans ce cas , son imagination lui avait montré souvent le poignard ou le poison eonmie l'agent de cette mort méritée.
Helas ! celle illusion même ne s'était pas réalisée , et le rustre grossier à qui elle avait donné toutes les tendresses de son âme, l'avait brutalement broyée sous son poing de fer.
— Dorothée, dit Léona, mets cette malheureuse dans mon boudoir. C'est te dire assez que personne ne doit connaître sa présence
Il doit y avoir au château tout ce qu'il faut pour la soigner...
Je suppose que des sangsues suffiront.
Quand elle reprendra tout à fait connais- .sance, rassure-la; dislui qu'elle n'a plus rien à craindre de personne, mais ne lui apprends pas chez qui elle est.
Je l'interrogerai à mon tour.
— Madame va donc ressortir..
— Oui, il faut que je voie le colonel celte nuit même. Oh ! c'est étrange, ;ijouta-t-elle...
tout se découvrirai!
donc enfin.
La chambrière regardait sa maîtresse avec un étonnement qui disait assez qu'elle ne l'avait jamais vue si tioublée...
— Ah ! reprit Léona en levant au ciel ses yeux flamboyants, c'est maiiUenant que je me vengerai.
l'.lle passa dans sa chambre, prit dans une casselle un poignard et une paire do petits i)istolels qu'elle examina soigneusement.
— (Juand monsieur arrivera, que lui dirai-jc? demanda la chambrière.
— Comme à l'ordinaire, que je dors...
— Mais on ne vous a pas vue rentrer...
— C'est juste.
Elle sonna : un domestique entra.
Elle lui ordonna d'appeler le cuisinier. Celui-ci vint.
Elle lui donna quelques ordres insignifiants , et lorsqu'il fut bien eonstaté pour sa maison (lu'elle était rentrée, elle dit à la chainlii icre :
JULIE
— Quant à la voilure, lu diras que je l'ai renvoyée clicz M. de .Montéclain pour prendre mon mari.
Lulz se sera égaré dans la forêt Je lui ferai la leçon.
Pendant qu'elle parlait ainsi, elle avait revêtu des habits d'homme, avec celte rapidité merveilleuse qu'elle portait dans ses moindres actions, comme dans ses résolutions les plus importantes.
Quelques minutes après, elle remontait dans sa voiture, et reprenait la route de la Charbonnière.
Comme la première fois, sa voiture s'arrêta à quelque distance : elle en descendit seule et armée, et se dirigea vers la cabane qu'elle venait de quitter.
Peu d'hommes parmi les plus braves eussiul accepté la position de Léona , car elle avait ()revu que Montaleu profiter.ait de la nuit pour revenir à la Charbonnièie , et c'était lui qu'elle cherchait à ce moment.
En effet, l'heure où le colonel pouvait venir était encore loin.
Arrivée à quelques pas de la cabane, elle lira son poignard, arma un de ses pistolets, et s'adossant à un arbre, elle appela d'une voix claire :
— .Monsieur Hector de Montaleu !
Elle avait à peine prononcé cette parole qu'Hector sortit de la cabane , et se présenta du côté où son nom avait été prononcé.
— Par ici, reprit Léona... C'estmoi, madame Amab.
— Vous, dit Montaleu... vous... Et comment êtes-vous ici?
Oh I si je savais , ajouta-t-il en s'avançant vers elle.
— Monsieur Hector de Montaleu, reprit Léona, prenez garde ; je suis en mesure de, vous faire sauter le crâne, si dur qu'il soit.
— Qu'éles-vous venue faire ici? dit Hector, que cette menace n'effraya point.
— Je suis venue vous proposer un traité d'alliance. Ainsi , expliquons-nous en amis.
Hector parut hésiter.
— Eh bien ! lui ditil, voulez-vous entrer dans cette cabane'...
— Pourquoi pas? répondit Leona ; elle ne garde pas trop bien les prisonniers qu'on lui confie.
— Vous savez donc où est Léda? lui dit Hector avec épouvante.
— Chez moi, toute prête à vous dénoncer si je ne suis pas rentrée dans deux heures; toute prête à se taire si je lui dis que vous consentez à ce qu'elle attend de vous.
— Comment l'avez-vous donc découverte ?
— Nous n'avons pas assez de temps pour entrer dans toutes ces exlilications. Léda est en mon pouvoir , voilà tout.
Je puis vous perdre ou vous sauver.
C'est à vous de savoir si voulez me servir ou être mon ennemi.
— Vous servir à quoi, dit Montaleu? que puis-je, maintenant? Je vais être accusé...
— Par qui, par Léda? elle ne le fera i)as.
— Non, mais par Montéclain, qui me soupçonne, qui dira...
— Que dira-t-il contre le témoignage de Léda elle-même ?
— Mais elle me pardonnerait donc...
— Elle vous riardonnera si je le veux, dit Léona.
Le marquis, ayant pris place, commença aiusi : — Pa
— Et que faut-il faire alors pour que vous la fassiez taire?
— Il faut perdre M'"'^ de Monrion.
— Elle dont j'ai demandé la main?
— Elle (|ui sait que cet enfant vous appartient et dont le regard eût dû vous avertir ce matin du refus insultant qu'elle vous prépare.
— Mais alors, si elle le sait, elle le dira.
— Il faudra qu'elle le prouve, et lorsque Léda ne sera plus là pour f lire des aveux , lorsque vous repousserez avec fermeté celte accusation, elle retombera sur elle, et ajoutera à la honte d'avoir failli celle d'avoir accusé les innocents.
Vous vous trompez , repiit Hector, il y aune lettre qui justifie
M°>'^ de Monrion.
— Quelle lettre ? dit Léona d'une voix altérée.
— La lettre que cette folle de Léda écrivit à son mari le jour où elle quitta la ferme pour se tuer et où elle fut si chariiablement secourue par M"'' de Monrion...
C.ar, fit Hector d'une voix presque émue, la pauvre femme payebien cher sa généreuse action.
— Mais la lettre , la lettre, repritLéona avec impatience.
— Eh bien I c'est cette lettre que Bricord se lit lire par .M""" de Monrion , et où Léda déclare qu'elle sera bientôt mère.
— Je ne vous comprends pas...
Celle lettre, Julie ne l'a donc pas lue au fermier?
— Non.
Prise de pillé pour
Leda, elle dit à Bricord que sa femme l'avertissait qu'elle allait voir sa mère malade. C'est alors qu'elle courut après elle et que...
— Ah 1 je comprends maintenant... Mais Julie possède donc celle lettre?...
— Non; car Bricord, ne se fiant pas à madame de Monrion, la porta à Montéclain, qui mentit comme Julie.
— Et c'est lui qui la possède ! s'écria Leona avec un accent de colère désespérée.
Ah! cet homme... cet homme... je le trouverai donc toujours sur mes pas !
— Oh! celui-là, repartit Hector, j'en fais mon affaire. As.surez-mO! que je ne serai pas recherché pour ce mouvement de
colère qui a fait que j'ai maltraité Léda.
— .\llons donc, dit Léona, ne tergiversez pas avec la vérité; il faut dire : « Qui a fait que j'ai voulu la tuer... u
Eh bien I je vous sauverai de ce danger, moi; et à votre tour que, ferez- vous à Montéclain?...
— Oh! celui-là, je le tuerai tout à fait, dit Hector avec rage.
— C'est possible; mais en attendant il sauvera M"" de Monrion. grâce à celle lettre.
— Il ne l'a plus.
— II ne l'a plus ! s'écria Léona avec joie ; mais qui donc ?...
— Il l'a donnée au colonel Thomas Rien, pour que celui-ci la remette à Bricord.
— A Thomas, dit Léona à voix basse... à lui....
— Oui. Mais celte lettre, je ne m'en soucie guère, car après tout.
JULIE
si elle justifie M"" dr Moniiùii en ilisaiil à qui aiiprirliciit cet enfant, elle ne ni'aeciise pas.
— Mais elle la sauve, reprit Léona, et cette lettic je veux l'avoir, je l'aurai ! *
— Et par quel moyen ?
— Le colonel va venir ici tout à l'heure... je la lui demanderai.
— r.l s'il vous la refuse ?
— Il ne nie la refusera pas.
— Mais si le cas arrivait ?
— Il ne me la refusera pas, vous dis-je...
Ali ! s'il l'osait, s'il préférait l'Iionneur de cette Julie à celui... Oli ! non, non, qu'il ne me la refuse pas ; car alors ce sérail de tous mes ennemis le plus mortel.
— Et alors votre vengeance vous échapperait ?
— Oui, dit Léona, elle m'échapperait, et ce n'est pas pour vous sauver, je vous en préviens, que je ferais taire Léda. '
— Quoi ! dit Hector, vous la laisserez m'accuser ?
— Pourquoi l'en enipécherais-je?
Que m'importe tout ceci, du moment que ma vengeance m'échappe avec celte lettre?
Hector lit quelques pas dans le bois ; il reml,, s'éloigna encore, et finit |)ar dire :
— Vous aurez la lettre, vous l'aurez.
Léona ne répondit pas; la brutale féroci^té d^e Moiitaleu épouvanla celte âme que n'épouvantait pas le crime lui-iii^me.
— Il me la donnera ! reprit-elle après un' moment df silence. Oui ! oui ! il a trop soif de sa propre vengeance poui' me (h nit|user.
— Nous verrons, dit Montaleu.
— Silence ! lit Léona. N'ehlendez-vous pas le bruit d'un cheval?
— Oui, dit Hector, c'est lui.
— Rentrez dans la cabane et n'en sortez que lorsque j'appellerai.
— Comment appellerez -vous?
— Je crierai : .A.dieu, colonel !
— C'est bien.
Montaleu rentra dans la charbonnière.
Léona se dirigea du tûté de l'allée ; mais elle put entendre derrière elle le bruit sec d'un fusil dont on faisait jouer les batteries.
Elle eut peur et elle fut prête à retourner sur ses pas ; mais il n'était plus temps : le coloiiel venait de s'arrêter et descendait de cheval.
En un instant Léona fut près de lui.