‹ Ouvrés illustréesChapitre 47 sur 157 · XXXV. — L.NE VIEILLE lUSTOlRE · texte numérisé non relu

XXXV. — L.NE VIEILLE lUSTOlRE

Deux heures à peu jjrès avant ( elle rencontre le colonel Thomas Rien était demeuié seul avec M,o'n:écIain ; le colonel sombre, pensif," préoccupé; Monléclain insouciani, dégagé et admirablement à son; aise.

— Monsieur de Monléclain, dit le colonel, vous devez compjçento l'explication que j'attends de vous. '

Monléclain ne répondit que par un signe de tète afCrmatif. Il sonna.

— Du ihé et des pipes, dit-il, cl qu'on ne vienne nous iiiI,e^rfomj^^^e sous aucun prétexte.

— Le spahis de M. le colonel est en bas, (it le domestique, et il fait demander s'il doit attendre, ou s'il faut qu'il aille se promener...

— Se promener, dit Monléclain en regardantle colonel qui fut embarrassé, car Aly-Jluley faisait demander de cette façon s'il devait se mettre à la poursuite d'Hector de .Montaleu.

— Dis-lui qu'il m'attende, repartit brusquement le colonel , trop préoccupé de l'explication qu'il attendait de .Monléclain pour songer à Hector...

Monléclain fit un signe à son domestique, les pipes et le thé qu'il avait demandés furent immédiatement apportés.

Monléclain en prit une, et, se jetant négligemment sur un divan, il dit à Thomas :

— Donc, colonel, vous voulez savoir ce que signifie celte histoire de Cologne dont j'ai jeté si savamment les premières lignes du premier chapHre à travers la gaieté fausse de noire souper, et dont vous ,ivez si inteniueslivement nommé le principal personiiage...

— Oui, je désire savoir qui vous a instruit de cette fatale aventure arrivée il y a irenle ans.

— El (ioiilvous venez faire aujourd'hui le dénouement?

Il importe peu que vous sachiez de qui je la tiens, pourvu que vous soyez CCI taiu que je n'en ignore aucun détail.

— Vraiment? dit le colonel en rougissant.

— Jugez-en.

C'était en 1812.

M. de Monlaleu, alors tout au service de Napoléon, côflime depuis il a elé tout au service de Louis XVlll et de Charles X, et comme il est maintenant loul au service de Louis - Philippe , était quelque chose comme préfet à Cologne.

Il y rencontra deux personnes qui l'intéressèrent à des titres différents; une vieille amitié et un jeune amour.

La vieille amitié , c'était le seigneur Annibal de Rudesgens ; le jeune amour, c'était .M"° Sophie Muller.

\ ce nom, le colonel poussa un profond soupir.

— A ce moment, la vieille aniiiié était dans une assez belle passe ; elle s'était éprise des millions douleux de M"" Arihémise Van Marken, fille d'un fournisseur, prodigieusement soupçonné d'avoir vendu d'immenses quantités de marchandises qu'il n'avait jamais livrées.

L'empereur Napoléon, soit dit en passan-;, avait une politique à ce sujet que les puristes en saine morale doivent trouver détestable, et que, pour ma part, j'admire du fond de mon âme.

l'ermcticz-moi d'insister à ce sujet, parce que cette façon de voir, vls-;i-vis du grand homme, est celle qui a dicté raa règle de conduite jusiiu'à ce jour, et qui la dictera dans l'affaire qui va se dénouei; ici.

Comprenez-moi (^onc bien.

Il était impossible que les Van Marken, quels qu'ils fussent, pussent procéder au vol par cent mille francs et par millions, sans qu'ils eussent des complices parmi les généraux des armées, dont ils pillaient si magnifiquemènÇI^ siibst.ance.

Napoléon le savait.

Mais, pareil à ce précepteur de Louis XV, qui fouettait impitoyablement un pauvre malheureux enfant pour les fautes de son royal élève, l'empereur punissait avec excès M.M. les voleurs civils, pour les exactions commises par iLM. les voleurs militaires.

De même qu'il eût paru indigne aux adorateurs de la monarchie de soumettre le royal bambin' au régime du fouet, dans la partie sacrée qui (levait s'asseoir sur le trône, de même Napoléon pensait qu'il ne lui était pas convenable de d,éshohorer européennement les planètes étlncelamfes qu'i,l eritraînait dans le système solaire dont il était le centré. ' " ■

— ' C'est vrai, dit le colonel, et c'est là une des taches de la gloire cclal,anle de cet bomtne dont le génie avait tant de justice.

— Êt'encore pbis de bon sens, croyez-moi.

Le mal, il fàufbienle reconnaître, est un bote qu'on trouve si souvent dans les mai.<;ons le^' mieux famées, que je crois qu'il'y aurait un mal encore plus grand pour la société, à le dévoiler, partout et toujours, qu'à le cacher souvent et dans certains endroits. La publieitc des gfands scandales est un principe de désorganisation social auquel, il faudra qu'oij renonce forcément, à moins qu'on ne veuille voir ià société tomber'en i)oùiprilure avant un demi-siècle.

Si Napoléon eût llétri publiquement tous les hommes de son armée et de son administration ((ui méritaient de l'être, la puissance colossale qu'il avait eonsliluée n'eût pas d,ui;é six mois.

'D.'aiUeurSj colpneL on a l^eàu djre'èi beau faire, les grandes qualités d'un homme lui sont comptées en compensation de ses défauts ou de ses vices.

Il y a pour moi et pour nous tous une immense différence entre le général qui avait gagné une bataille, entre l'administrateur qui avait organisé une province, entre le savant qui a doté le monde d'une découverte utile, et qui abusent, soit l'un de sa victoire, soit l'autre de son pouvoir, soit le dernier de sa science, l'iour s'enriclier déshonnélement : il y a, dis-je, une immense différence entre ces geiis-l;i et un drôle, comme ce Van Marken, qui, n'a'wt jamais rien fait ni d'illustre ni de bon, se permet de voler sans >, e rien l'y autorise.

Ceci vous parait d'une morale bien reUichée sans doute; mais je la crois plus utile que cette morale étroite dans sa misérable généralité, et qui fait abslraction de la valeur et de la position de l'individu pour condamner l'action isolée.

Pour en finir avec toii'ie fcélte métaphysique, j'entre d^ns raffaire qui nous occupe, cl je vous dis :

Il y a ici plusieurs femmes gravement compromises.

M'"" de Rudesgens, jadis très-coupable ; bylvie, prête ^ le devenir ; Léda, dont la faute palpite, et enfin Léona.

M"" de Rudesgens a pour elle la piescription, et c'est à mes yeux

JULIE

un titre comme elle l'est aux yeux de la loi; Sylvie a pour elle l'inconduite de son mari; Léda a son malheur ; mais Léona, la féroce Léona, n'a rien.

Je sauverai les autres si je puis, et je perdrai celle-là, s'il le faut.

Je respecterai la position de l'une, l'entraînement de l'.mtie, les douleurs de la dernière: mais je serai impitoyable pour colle'qiii n'a pas ù jeter dans la balance une lieure de bonté ni même d'amour', une seule action charitable, rien, pas même un grand talent.

C'est la méchanceté et l'adultère mis et hideux, comme était le vol chez M. Van Marken.

Ceci posé, colonel, je reprends mon récit.

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