XXXA'I. — UNE VIEILLE HISTOIRE
(Suite.)
Thomas avait écouté avec une aiteiition mécontente la bizarre déclaration des principes de Montéclain, et son visage s'était encore plus assombri, lorsqu'il lui avait si nettement dit sa haine pour Léona et ses i)rojels contré elle.
— Je vous écoute, dit-il froidement à Montéclain.
— Voici donc ce qui arriva.
« L'empereur nomma une commission pour examiner les comptes » de JI. Van Marken, et il fut gVissé dans l'oreille du président de )' cette commission que s'il était fort nécessaire de voir dans les " affaires du fournisseur, on devait être très-myope pour les olïiciers » complices.
» Il résulta de cette justice mixte que rien ne dut être examiné ù » fond, et que le' président de ladite commission, le vertueux Mon- » taleu put marcher à son aise dans toutes ces fanges d'écus qu'il » avait h remuer.
— Pensez-vous qu'il en proOta ?
» — Personnellement, non ; mais il en flt profiter la vieille amitié » qu'il avait retrouvée à Cologne.
« Monseigneur Annibal de Rudesgens, amoureux de la fille Arthé- » mise Van Marken, voyait avec désespoir la ruine de ses amours dans » la ruine du fournisseur.
» Le marquis ruiné voulait redevenir riche; la fille riche voulait » devenir marquise. ' i ■■
» Montaleu, qui était le président de cette commission nommée « pour purger Van Marken de ses ' trésoi-s, s'ingénia si bien, qu'il » trouva des contrats de mariage inconnus, des apports imaginaires » venant de l'épouse décédée de Van Marken, et constituant .à la fille » une fortune indépendante des richesses volées par monsieur son » père, de façon que le fournisseur, dépouillé jusqu'aux os, disparut » dans un terrier des prisons deCologne, tandis que la belle Arthé- » mise demeurait à la surface du sol toute rayonnante de ses millions » volés et légitimés à la fois.
» L'empereur eut bien quelque idée de cette transaction, mais « M. le marquis de Rudesgens épousait, il reconnaissait l'empire, il » prétait serment à la majesté illégitime.
» On persuada à l'empereur que cet Annibal valait cela : l'aigle "^abaissa ses paupières sur la foudre de son regard, et ce fut une » affaire conclue.
Saviez-vous tout cela, colonel ?
— Ce n'est pas cela qui m'intéresse dans cette affaire, vous devez le savoir.
L'origine de la fortune de M. de Rudesgens importe peu à ce qui me concerne. ' ■
— Erreur énorme ! colonel, erreur que vous reconnaîtrez tout à l'heure, et qui vous pousserait à faire fausse route, si je ne vous éclairais sur les défilés très-compliqués de cette très-simple histoire.
— Je vous écoute, reprit le colonel.
— Remarquez bien, dit Montéclain en goûtant du bout des lèvres une tasse de thé, que je raconte dans ce moment l'extérieur des clioses, je vous montre la façade du monument, nous y pénétrerons plus tard.
» Or, pendant que l'honorable M. de Montaleu accommodait "n si » riche mariage à son ami Rudesgens, il cultivait, pour son propre » compte, une passion amoureuse de premier ordre.
» Il avait rencontré, de l'autre côté du Rhin, une jeune belle fille, » fort enthousiaste, très-rêveuse... »
— Prenez garde, dit Thomas d'un ton ferme et ^rave, prenez garde, vous parlez de ma mère ! ■ . ■ ' . ^
— J'attendais celte observation, repartit Montéclain avec un sou-
rire ironique, et je l'accepte; seulement, colonel, ne l'oubUiz pus, à la fin de notre conversation.
Dans toute cx|ilication, j'accepte les limites qu'on me propose, comme dans tout duel les armes qu'il plaît à mon adversaire de choisir.
En m'avertissant d'être circoiispect envers vous, vous vous obligez à l'être envers moi. Ne l'oubliez' pas...
— A quoi tend cette rcco'nïmandalion ?
— - Vous le verrez, dit Montéclain, je vous l'ai dit, vous ne pourrez soitir de chez moi que comme un frèi'e ou un ennemi. Thomas parut surpris et répéta encore une fois :
— Je vous écoute.
— M. de Montaleu rencontra donc M""-' Sophie MuUer, belle, pauvre, et assez peu protégée par un pèi-c [ilongé dans la plus hoi'ncîuse débauche.
-M. de Montaleu séduisit M"" Sophie .Muller, et...
— En lui promettant de l'épouser, i'eprit le colonel d'une voix tremblante de colère, car sans celle parole à laquelle i| a nianqué, l'infâme, jamais nia mère, ma pauvre et noble mère n'eût cédé à ce misérable 1
Mais continuez, monsieur, continuez !
— Non, non, dit Montéclain, achevez l'histoire, vous la savez d'une autre façon que moi... c'est ù vous ii m'éclairer.
— Oseriez-vous nier que M. de Montaleu n'ei'U promis ;i ma mère de l'épouser?
— Je ne dis pas cela... vous le savez. Je ne conlesle rien...
— Mais enfin pourquoi ce silence maintenant?
— Parce que vous n'êtes pas calme, colûiiel, parce que si nous discutons encore cinq minutes sur ce ton, il faudra nous couper la gorge dans 'quelques lie|(res...
Parce que je ne veux pas livrer, moi, ajouta-t-il en accentuant ses paroles, ce qui peut me compromettre dans ce secret à un homme que je ne vois pas disposé à faire une légitime compensation de tous les torts de chacun.
— Vous faites-vous le défenseur de M. de Montaleu ?
— Dieu m'en garde; mais qui sait si tout à l'heure je n'aurai pas à vous parler de quelqu'un qui peut-être aussi a eu des torts graves dans cette affaire et à qui je ne pernieltrai pas qu'on applique les épithètes d'infâme et de misérable?
— Parlez donc, monsieur, dit le colonel, je serai calme.
« — Il est probable, comme vous le dites, que M. de Montaleu em- » ploya dans la séduction cette banale promesse de mariage que celles » qui l'écoutent acceptent trop souvent comme une excuse à leur pro- » pre faiblesse, plutôt que comme une espérance sérieuse. »
Ne frémissez pas d'impatience, colonel; il faut, pour que justice soit faite, que toutes choses soient mises à leur véritable place.
— Continuez- donc, dit Thomas, et ne vous arrêtez plus.
S'il faut que je boive le calice jusqu'à la lie, ne me le distillez pas goutte à goulte dans le cœur.
— Soit et finissons-en avec les faits.
'< Au bout de quelques mois , Sophie Muller portail la peine de sa » confiance dans M. de Montaleu; et elle allait apprendre à son sé- >) ducteur qu'elle était destinée à devenir mère, lorsque celui-ci l'aban- » donna brusquement sans daigner lui apprendreautreehose que ceci : » c'est-à-dire qu'il savait l'indignité de sa conduite, et qu'il ne voulait 1) pas des faveurs qu'on avait prodiguées à d'autres, et qu'on partageait » encore entre plusieurs. »
— Oui, c'est vrai, reprit le colonel avec une sourde colère , il lui écrivit cela, le misérable, et il abandonna ma mère.
— Il fit,plus, il quitta le pays; 1,'Empereur venait de l'appeler au conseil d'Etat, et il partit.
— Laissant derrière lui une pauvre femme dans la misère et le déshonneur.
— Tout cela est très-vrai , colonel ; mais vous savez quelle fut la cause de cet abandon.
— Oui, je le sais. '
« Un jour, avant qu'elle ne connût M. de Montaleu , un jour où » l'inconduite du père de ma pauvre mère l'avait réduite à la dernière » extrémité, à un moment où cet homme lui prenait le fruit du travail » de ses jours et de ses nuits pour le dévorer en débauches honteuses, » un homme inconnu se' présenta chez elle et lui proposa, ce qu'elle i> devait considérer comme une fortune, dix mille francs, si elle vou- » lait se prêter au salut d'uue autre femme cruellement compromise.
» Ma nière accepta; elle fut conduite dans une maison obscure où se » trouvait une femme qui venait de mettre au jour un enfant, une fille.
» La récompense proposée ne devait lui appartenir qu'à la condilion » qu'elle prendrait cet enfant , et que pour écarter toute espèce de
co
JUME.
» soupçon, elle le présenterait nii magistrat coiiinie né crelle-mèniu » et d'un valet appelé Joseph .Miras. »
— C'est bien cela, colonel, vous êtes bien informé, el l'acte de naissance (le celle fille, nommée alors fiertnide, porte bien qu'elle est m'o (le Sophie Muller et de Joseph Miras.
Toutes les précautions furent prises pour assurer l'authenticité de cet acte.
— Ce fui la misère, monsieur, la misère la plus affreuse qui poussa nifl mère à cette action désespérée où elle vendait son honneur pour un morceau de pain.
— Je n'aceus.i ni ne blâme, colonel, dit Montéclain avec une certaine émotion ; je vous rappelle les faits, attendu qu'ils doivent être parfailemeni établis entre nous, avant que nous ne discutions ce que nous (levons être l'un pour l'autre.
— Je crois que nous n'avons plus rien à nous apprendre.
— Pardon, colonel, plus que vous ne pensez.
M. de Montaleu fut, à ce que vous dites, bien coupable vis-à-vis de votre mère; mais il est juste de reconnaître qu'il était difficile de ne pas croire à de pareilles preuves, à de tels témoignages de culpabilité.
— iMa mère était innocente, monsieur, fil le colonel.
— Oui, colonel , elle était plus qu'innocente; car elle exécutait fidèlement le pacte pour lequel on l'avait achetée.
Elle faisait élever cette Gertrude, et cette prétendue mère rencontrait souvent chez la nourrice, oii elle l'avait déposée, le prétendu père de celte orpheline.
Maintenant, comprenez-vous que M. de Montaleu ayant connu cet acte de naissance , ayant appris les assiduités de M"= Muller chez la nourrice, ses rencontres fréquentes avec l'homme dont elle avait attesté el signé les litres à son iiiliniité, n'eût pas lieu de croire qu'il avait été trompé par une habile intiiganle, et ne se crût pas autorisé à rejeter sur un premier amant la paternité nouvelle qu'on lui attribuait?
— Mais ma mère lui a écrit tout cela monsieur, il le sait.
— L'auriez-vous cru à sa place ?
Et si, à l'heure où nous sommes, vous ne saviez pas la faute de Léda, la complicité d'Hector de Montaleu; si vous ne saviez pas surtout quelle main implacable, pertide, acharnée, a dirigé l'accusation portée contre M""= de Monrion; si vous aviez été épris d'elle; si elle n'était pas protégée par sa vertu passée, par sa position, par sa liberté même; si enfin, en vous cédant, elle vous eiit donné le droit de croire qu'elle n'était pas au-dessus d'une faiblesse, dites-moi, ne l'auriezvous pas crue coupable , el ne vous fussiez-vous pas détourné d'elle avec mépris?
— Mais ma mère s'est justifiée, monsieur.
— Sans preuves, en disant ce qui était vrai et ce qui n'était pas croyable...
— Mais il y a une autre chose qui aujourd'hui est de toutes la plus importante.
Lorsque M"" Muller vous eut donné le jour, le véritable père de l'enfant qui lui avait été confiée, craignant qu'elle ne l'abandonnât pour ne penser qu'à son fils, voulut constituer une fortune à celle enfant ; un acte fut dressé à cet effet ; une somme de cinquante mille francs fut destinée à lui servir de dot le jour où elle serait mariable.
C'est avec le produit de cette somme que vous fûtes élevé, ainsi que celle qui s'appelait alors Ceitrude, jusqu'au jour où commentait pour vous et pour elle une carrière nouvelle.
Montéclain s'arrêta, et regardant le colonel, il lui dit:
— Eh bien, colonel, suis-je parfaitement informé? y a-t-il quelque circonstance que j'ignore ?
Thomas, qui, tout en écoulant, avait eu le temps de contenir ses émotions, de maîtriser ses impatiences, de préparer ses réponses, se détourna du regard inquisiteur de Montéclain, et lui dit :
— Tout ce que vous venez de raconter est exact; il me reste à savoir quel inlérêt vous a poussé à découvrir de pareils secrets, et pourquoi vous paraissez disposé ù vous en servir contre quelques-uns de ceux qu'ils concernent.
— Colonel, dit Montéclain, nous ne jouons pas de la même manière, je vous montre tout ce que j'ai en main ou à peu près ; vous ne m'avez pas encore dit un mol de ce que vous savez ou de ce que vous comptez faire.
— M. de Montéclain, repartit le colonel avec hauteur, puisque vous en savez tant, vous devez comprendre que je viens ici pour venger l'honneur de ma mère et que j'ai le droit de le faire.
— Sans doute, mais je vous demande, moi, comment vous prétendez le taire?
— C'est mon secret.
Un mouvement de colère brilla dans les yeux de .Montéclain.
— Regardez bien ce salon, colonel, lui dit-il, el sachez une chose : C'est qu'à cette même place, entre ces quatre murs qui entendent la
confidence que je viens de vous faire, je suis homme à vous déclarer en face que j'ignore parfaitement qui vous êtes, (lue je suis homme » détruire d'un mot les preuves de l'innocence de votre mère, preuves que vous êles venu chercher dans ce pays.
— Est-ce bien M. de Montéclain qui me parle ainsi ?
— Lui-même qui parle ainsi à l'homme qui lui a laissé dire tousses secrels el qui garde si soigneusement les siens.
Le colonel rougit ; mais il répliqua aussitôt :
— ^fotre position est-elle pareille, monsieur?
— Quand votre confiance aura été pareille à la mienne, je répondi ,;i à celle question. .
— Puisque vous savez tant de choses, vous savez aussi sans douio sur quoi je fonde mon espérance ?
— Eh bien ! oui, colonel, je le sais.
L'acte qui constituait une fortune à cette Gertrude renlermait un papier scellé qui devait lui être remis le jour de son mariage ou de ^,a majorité. Ce papier, quoiqu'il ne fût pas destiné à cela, "renferme la justification complète de votre mère.
Vous voyez que je sais tout.
— C'est vrai, monsieur, et vous savez par conséquent, je le snp- |)ose, que celle Gertrude...
— N'est autre que Léona... qui, possédant celle déclaration depuis plus de dix ans, ne vous a averti de son existence que depuis quelques mois.
— En vérité, monsieur, dit Thomas, ceci nie passe ; comment se fait-il que vous puissiez être si bien instruit?
— C'est mon secret...
Mais ce papier, vous, monsieur, le connaissez-vous ? l'avez-vous vu ?
— Jamais...
— Savez-vous ce qu'il contient?
— Savez-vous comment et par qui il peut être expliqué?
— Ce sont là des renseignements que j'attends de Léona, el qu'elle seule peut me donner, sans doute.
— Peut-être, colonel... Mais vous saviez quelque chose qu'elle ignorait et que vous ne me dites pas.
Le colonel se mit à marcher avec impatience dans le salon, puis, après un moment de réflexion, il revint à Montéclain :
— Sommes-nous amis ou ennemis, monsieur? lui dit-il en lui tendant la main.
— Je vous ai dit, coloneL que c'est là une question que nous ne pourrions décider l'un et l'autre que lorsque nous nous serions toul dit.
J'ai commencé ; j'attends que vous imitiez mon exemple.
— Que désirez-vous donc savoir?
— En vous le demandant, colonel, ce serait vous ôier le mérite de votre franchise.
— Eh bien ! donc, reprit Thomas, j'ignore ce qu'il en arrivera, mais je vous préviens que si vous êtes homme à nier ce que vous m'avez dit, je ne suis pas homme à laisser la vie à celui qui aurait surpri.s' mon secret pour en abuser.
— En vous demandant, il y a quelques jours, un service qui vous acquittait envers moi de celui que je vous avais rendu à Consianiine, j'ai prévenu vos vœux... j'ai voulu vous rendre libre envers moi comme je le suis envers vous...
Parlez donc.
Le colonel avait pris haleine comme quelqu'un qui va avancer une énormité, el il dit en regardant Montéclain d'un air inquiet :
— .Te soupçonne M™* de Rudesgens de ne pas être étrangère à la naissance de Léona.
— J'ai aussi celte pensée, repartit Montéclain en souriant. Mais, dites-moi, comment vous est-elle venue?
— D'un niotjelé dans une conversation, d'une de ces histoires qu'on répèle dans le monde, et qui y passent durant dix ans sans éveiller raltenlion de personne, jusqu'au jour où ([uelqu'un devine sous des paroles frivoles, le terrible secret qu'elles enferment.
— Voyons, dit Montéclain.
— Je vais vous répéter la chose comme elle s'est passée, et vous comprcmlrez aisément que cette anecdote soit devenue pour moi le commencement d'un soupçon, ijuc le trouble de M"" de Rudesgens a changé aujoiu'd'hui en certituiie.
JL'LIE.
C'était, il y a peu de temps, en Afrifiue ; je dînais avec quelques officiers et Brias...
— Bien, dit Montéciain; je ne connais pas d'envieux et de méchants qui aient jamais fait tant de mal avec les calculs les plus habiles que ce garçon avec son indiscrétion.
— On causait comme d'habitude, et la conversation courait sur mille de ces aventures sans nom dont la plupart arrivent à la célébrité, arrangées et embellies par l'esprit du conteur, lorsque Brias nous en annonça une toute neuve, toute récente et d'une vérité toute naïve :
« Je dînais, nous dit-il, chez Champmortain avec le nonce du pape, » l'ambassadeur de Prusse, celui d'Espagne et quelques autres.
» Nous avions pour convive le cardinal de Lampierri, l'un des )< hommes les plus éminents de Rome que l'empereur avait particu- » liérement distingué, et auquel, quoique tout jeune alors, il avait » donné en isii une cure à Cologne.
» Malgré la présence des deux éminences, on racontait, comme » aujourd'hui, beaucoup de scandales secrets, lorsque Champmortain " se prit à dire :
» — Je suis siir que malgré toute notre prétendue science du cœur, » des choses, des hommes et de la société, ces messieurs ( il parlait » du nonce et du cardinal ) doivent sourire de pitié.
» Que de secrets, que de fautes, que de crimes même dont eux seuls » ont reçu la confidence dans le confessionnal I » Le cardinal sourit.
» — Mais, m'écriai-je ( c'est toujours Brias qui parle ), comment » faites-vous pour vivre avec cette funeste et désolante connaissance » du monde et de l'homme? il y a de quoi désoler le cœur le plus » ferme.
M — Xous oublions beaucoup, rae répondit le cardinal, et de toutes »Jes confidences que j'ai reçues durant un long ministère, c'est à Djieine si je pourrais en dire quelques-unes, si toutefois raconter nous » était permis.
» Une seule, ajouta-t-il, m'a laissé dans la mémoire un souvenir » ineffaçable, parce que d'abord c'était la première fois que je m'as- » seyais au tribunal de la pénitence et qu'elle surprit étrangement ma Il jeunesse et celte ignorance où j'étais des crimes et des fautes que >■ renferme le monde sous ses brillantes apparences. » — Qu'elait-ce donc? reprit toute la table. » — Ah ! mon Dieu, lit le cardinal avec une certaine négligence, » un aveu qui m'a tant de fois été répété que maintenant je le trouve » fort ordinaire... C'était tout simplement une jeune lille qui, sur le » point de se marier, m'avoua qu'elle n'avait plus le droit de porier » à l'autel le bandeau virginal si cher ù son futur, et qu'elle avait su » cacher, avec une habileté qui m'épouvanta, le fruit d'une faiblesse » coupable.
» Cette révélation fort insignifiante, dit Brias, fut bien vite oubliée, » et certes ce n'est pas là qu'est le piquant de l'aventure. «
— Cette révélation racontée par Biias, reprit le colonel, en interrompant le récit qu'il faisait de celui de Brias, cette révélation, dis-je, m'avait frappé, moi.
Le cardinal Lampierri avait été curé à Cologne sous l'Empire, et vous devez comprendre quel intérêt prenait pour moi une anecdote 011 je croyais déjà entrevoir quelque ressemblance avec celle qui m'avait fait une si misérable position.
Je suppliai Brias de poursuivre, et il continua ainsi :
XXXVIL — l'NË VIEILLE niSTOIRE.
(Suite.)
« Le dîner était fini, les paroles du cardinal complètement oubliées, 11 et déjà les salons de Champmortain se remplissaient, lorsque 11 apparut une auguste dame, très-devote, horriblement guimpée dans 11 sa vertu, et qui, en apprenant la présence du cardinal Lampierri, » se mit à minauder de toutes les façons jusqu'à ce qu'on le lui prè- » sentât.
» B était assis près d'elle, tandis que moi, Champmortain et un •> autre, nous étions à causer derrière son siège.
» Tout a coup,^à travers mille propos agaçants de la dame au car- .) dinal, sur son mérite, ses succès, sa grande fortune, ses débuts, I) nous entendîmes les deux répliques suivantes :
» — Vous me connaissez donc, madame, car vous me rappelez un » passé que je croyais bien ignoré ?
CJ
Il — Oui, lui répondit la vieille dame en minaudant ; vous ne vous Il doutez pas que vous parlez à votre première pénitente.
» Ce fut, continua Brias, un coup de théâtre merveilleux... Le car- 1) dinal faillit tomber à la renverse... Je me sauvai pour rire tout à 1) mon aise avec... »
— Avec moi, dit Montéciain; j'élais le troisième auditeur de celle singulière révélation.
— Quoi! vous saviez...
— Oui, colonel, et l'aventure est assez plaisante pour que je comprenne que Brias l'ait racontée ; mais ce qui me paraît impardonnable, c'est qu'il y eût mis les véritables noms.
— C'est qu'il avait besoin d'ajouter un dernier trait à l'aventure en disant que le gendre de ladite dame avait entendu le propos, et que, depuis ce temps, il s'en servait \)mv vaincre toutes les résistances de' sa vertueuse belle-mère, désarmée, dès ce moment, de l'investigation malveillante avec laquelle elle troublait le ménage de son gendre.
— Ainsi il ne nomma point M"' de Rudesgens?
— Non, mais deux heures après, en interrogeant Brias sur le compte de Champmortain, je savais qu'il était le gendre de M. de Rudessens, lequel s'était marié à Cologne avec un demoiselle de Van :\Iarken°.
Quelques jours gprès, j'écrivais à ma mère pour qu'elle eût à s'informer de cette demoiselle de Van Marken, et j'apprenais d'elle que cette dame habitait réellement Cologne en isis, que son mariage avec W. de Rudesgens avait été célébré deux mois environ après la naissance de Léona, et de tous ces faits, de toutes ces dates rapprochées l'une de l'autre, j'avais conclu que M^^" de Rudesgens était peut-être la femme qui tenait dans ses mains le secret de l'honneur de ma mère, et, après ce qui s'est passé ce soir... je vous avoue que je n'en doute plus.
— Et vous avez raison, colonel.
Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas averti Léona d'un soupçon qui devait l'intéresser bien plus vivement que vous-même, puisqu'il pouvait lui faire découvrir quelle était sa mère?
— C'est qu'il est une heure fatale où il semble que les intérêts et les circonstances soient poussés par une main invisible et toute-puissante vers un même but.
Au moment où l'indiscrétion frivole de Brias me donnait en Afrique cette première lueur, une lettre de Léona m'avertissait que, depuis près de dix ans, elle possédait un écrit qui attestait l'innocence de ma mère.
En présence d'un silence si longuement gardé, je me suis cru autorisé à garder cette part d'un secret qui nous est commun, afin de pouvoir discuter les' conditions qu'elle entend mettre à la remise de cet écrit.
— Et vous ne soupçonnez pas ce qu'il peut renfermer?
— Non; je sais seulement qu'il est adressé à M. de Montaleu. Montéciain réfléchit longtemps.
A son tour, il paraissait hésiter à livrer au colonel la dernière partie de son secret.
Cependant il allait tout lui dire, lorsque, malgré l'ordre formel qu'il avait donné, ils furent interrompus par l'entrée d'un domestique, qui annonça que Bricord voulait absolument parler à son maître.
Montéciain se fâcha, mais le domestique répondit que Bricord semblait être fou et qu'il menaçait de faire un malheur.
— Ne voulez-vous pas lui remettre la lettre dont vous m'avez fait le dépositaire? lui dit le colonel.
— Non, tant que je ne serai pas sur que Léda est en sûreté. D'ailleurs, il faut que vous la montriez demain à M. de Montaleu.
— Qu'allez-vous donc dire à Bricord ?
— Que je vous ai remis cette lettre pour que vous la lui lisiez...
— Mais il doit rae savoir ici.
— Eh bien ! dit Montéciain, partez pendant que je vais le recevoir. Il est assez simple que j'ignore ce qu'il est venu me demander.
— Mais aussitôt mon retour à la ferme, il m'interrogera: que lui dirai-je ?
— La vérité, il le faut; seulement, je l'aurai préparé à l'entendre. Cependant, si vous le iiréférez, restez.
— C'est que, dit le colonel, je dois voir Léona cette nuit Elle
doit me faire ses conditions définitives...
— Ceci nous sert à ravir...
Allez, colonel, et prenez ma parole de gentilhomme que si Léona vous refuse l'écrit qui renferme la justification de votre mère, moi,
JULIE
je m'engage sur riioniiciir à vous fnurnii' le moyen rerlain d'arriver à cette jiislificalion.
— Je prends cette parole et je pars, quoique j'ignore comment vous parviendrez à la tenir ; mais vous savez trop bien les détails de cette liisloire déplorable, pour que je ne sois pas convaincu que Vous pourrez faire ce que vous promeltcz.
Je laisse le reste à votre honneur. Quand vous verrai-je ?
— Je retiendrai Bricord assez longtemps poiir que vous puissiez voir Léona ; car, une fois averti que vous possédez cette lettre, il serait liomme à vous poursuivre dans la foret et à vous surprendre jusque chez M™" Amab.
— A ce propos, dit le colonel, je vous prierai encore d'une chose. Je vous laisse Aly-Muley...
— Oui, je sais qu'il est fort curieux...
Nous serons tous les trois chez Bricord d'ici ;\ deux heures. Ce temps voussuflil-il?
— Parfaitement.
— Voyez donc Léona ; jugez-la, et j'espère que la conversation que vous allez avoir avec elle vous fera répudier une alliée pareille, et vous mettra de notre parti.
Du reste, colonel, voici ma condition formelle :
Je ne veux pas que M"" de Rudesgens, je ne veux pas que Sylvie aient à souffrir de ce qui peut se passer ici.
Je sauverai Léda, si je le puis ; je ne parle pas de M"" de Monrion ; elle n'a besoin d'être protégée par personne : et maintenant à bientôt.
— A bientôt, repartit le colonel.
Il sortit, et Bricord fut presque aussitôt introduit chez Montéclain.
XXXVin. — LA LETTRE.
Lorsque Léona et Thomas Rien se Irouvèrenl en présence, ils restèrent un moment silencieux.
— C'est vous, Léona? dit le colonel.
— C'est moi, répondit-elle.
Eh bien ! avez-vous réfléchi ?
— Oui, repartit Thomas, et mes réflexions m'ont fait persévérer dans la résolution que je vous ai manifestée, lors de l'entretien que nous .avons eu à cette même place.
— Vraiment, reprit Léona d'un ton ironique.
Ainsi, le doux rayon des beaux yeux de la chaste Julie a fondu en quelques jours ces ressentiments de fer qui devaient tout anéantir, tout briser autour de celui qui a perdu votre mère.
— Non, Léona, non ; mais ce n'est pas en vous aidant à perdre une femme par la calomnie que je prétends venger ma mère que la calomnie a perdue.
— Ceci est une sorte d'antithèse bonne pour un cours de rhétorique, mais passablement inutile au but que vous voulez atteindre.
— Je préférerais y renoncer que d'y arriver par des moyens indignes.
— Avez-vous de la mémoire, colonel ?
— Pourquoi celte question ?
— C'est que lorsque je vous écrivis en Afrique pour vous apprendre que j'avais en mes mains un écrit qui prouvait riiinoccnce de votre mère, vous me répondîtes une lettre oti il me sembla voir bondir toute la passion, toute la colère des lions du désert.
« Ahl me disiez-vous, l'homme qui a séduit ma mère, l'homme qui » l'a abandonnée à sa misère et à son désespoir, l'homme que j'ai )( été implorer et qui m'a repoussé d'un pied dédaigneux, je peux » donc entin lui prouver qu'il a été ingrat, infâme et lâche.
» Oh! cette preuve, que je la possède un jour, une heure, et quand » j'aurai acquis le droit de lui jeter toutes ces épithètes à la face , je » l'insulterai partout.
» Je traînerai dans la boue l'insultante hypocrisie de sa fausse » vertu; je donnerai au peu de jours qui lui restent ;"i vivre, toutes » les douleurs souffertes par ma mère durant trente ans. «
Voilà ce que vous m'écriviez , Thomas ; car si vous malItjlVei de mémoire, vous voyez que j'en ai pour nous deux ; voilà ce que vous m'écriviez.
Je vous ai dit alors de venir; je vous attendais comme un compagnon de vengeance, vous qui avez été mon compagnon dé misère et d'ab;uiilon ; vous êtes arrivé, et au lieu de ce vengeur terrible, de ce
fils armé pônr le châtiment, je vois un homme qui discute jus^i'où peut aller son droit, qui recule devant la tache qu'il s'était promise.
Que s'est-il donc passé, Thomas, pour que vous soyez ainsi changé, si toutefois vous avez été jamais ce que vous vous vantiez d'être?
Le colonel ne répondit pas, Léona reprit : — Qui donc a détruit ces espérances menaçantes et brisé ces furieuses résolutions?
— Vous, Léona, lui dit sévèrement le colonel, vous seule, en mettant pour condition, à l'appui que vous m'apportiez, mon aide pour perdre M"" de .Monrion.
— Ne me demandez-vous pas le mien pour perdre M. de Monlaleu ?
— Il esi coupable, lui.
— Selon vous.
— Ne m'a-til pas voué à l'abandon?...
— M""^ de Monrion, ou l'un des siens, m'a fait plus de mal que vous n'en avez jamais souffert.
— Je ne me fais i>as le juge de vos griefp.
— En ce cas, je prétends ignorer lés vôtres....
— Sachez bien une chose, Léona, c'est que je ne vous prêterai aucun appui contre M™" de Monrion.
— Soyez sûr de votre côté que je ne vous fournirai aucune arme contre M. de Monlaleu.
— Léona, dit le colonel avec colère, n'oubliez pas que ma mère vous a élevée et protégée.
— N'oubliez pas, colonel, qu'elle a été payée pour cela, et que c'est à la fortune qu'on m'avait assurée que vous devez l'éducation qui a fait de vous ce que vous êtes.
— Vous m'insultez, Léona...
— Je réponds à qui me provoque.
— Il suffit, dit le colonel ; je trouverai peut-être d'autres secours qui ne me coûteront pas si cher.
— Chez Montéclain, sans doute?...
— Peut-être.
— Ahl tenez, dit Léoiia avec une pitié dédaigneuse, retournez en Afrique, colonel, reprenez votre carrière de soldat ; les champs de bataille tourbillonnant de cavaliers, les marches semées de traliisons et de dangers, les mêlées furieuses, les combats acharnés, les fières victoires, voilà votre partage...
Vous êtes jeune, vous êtes brave, vous avez au front et à la poitrine In pensée brûlante et le courage impassible qui font les grands capitaines, allez, et vous serez un héros ; mais ne venez pas risquer votre fortune dans notre monde, ne tournez pas vos espérances vers ces labyrinthes inconnus où nous marchons ; vous y seriez plus maladroit que le plus obscur et le plus dédaigné de ceux que vous méprisez.
Un sot d'esprit comme Brias vous étourdirait de sa parole vide et fanfaronne ;
Une petite fille blonde et languissante vous mettrait en adoration à ses genoux ;
Et, pour comble de misère, un Montéclain, la nullité drapée d'insolence, le mensonge habille de franchise, l'astuce toujours présente vêtue de nonchalance, vous feraient trahir l'amie de votre enfance, la compagne de vos misères ; il vous ferait renier la vengeance promise à voire mère...
Allez, allez, colonel, vous n'êtes pas assez fort pour la lutte où vous vous êtes engagé.
Abandonnez-la avant d'être vaincu, éi)argnez une honte à votre orgueil, et à mon amitié le regret de vous l'avoir attirée.
— Qu'esl-ce à dire, Léona, et quel intérêt Montéclain a-t-ilà me tromper ?
— Vous avez causé une heure avec lui, et vous me le demandez I... Quoi I il a pu vous promeltre de vous servir mieux que je ne puis le
faire, et il ne vous a pas dit cùuunenl il le pourrait?
— Non, repartit Thomas, dont les sarcasmes de Léona commençaient à ébranler la foi qu'il avait en Montéclain.
— En ce cas, reprit Léona, que vous a-t-il donc donné pour tous vos secrets, que vous lui avez sans doute livrés?
Le colonel ne répondit pas.
Un doute cruel .s'éleva dans son esprit.
En effet, il n'avait rien appris des projets de Montéclain, tandis que cet homme lui avait arraché tous les siens.
— Encore une fois, s'écria-t-il ennn.quel intérêt a t-il à me tromper? Léona laissa entendre un ricanement dédaigneux.
Après un moincnl de silence, Léona reprit :
— Montéclain vous a dit beaucoup de mal de moi, je le sais ; mais
JULIE
je suis convaincue qu'il ne vous ;i pns dit que je Hisse assez maladi'oile pOiir livrer mes secrets à qui se pose connue mon ennemi?
— Votre ennemi, pai-ce que je ne veux pas aider ù une calomnie inulile, d'ailleurs ; car, je vous en préviens, personne ne croii plus à celle prétendue faute de M'"" de Monrion.
— I^t vous êtes de ceux qui sont convaincus de son innocence?
— Hier, j'en étais convaincu, vous le savez, et la discussion que nous avons eue ensend)le vous l'a pi-oiivé; aujourd'hui, j'en suis certain.
~ Je le crois sans peine, car je sais que vous en avez la preuve.
— Vous le savez...
— l'ieuve qui vous a été remise devant Champmortain, mon maii, Hector et Brias.
— Et lequel de ces messieurs vous a si liien infoi'mée?
— Mon mari peut-être, qui a voulu ra'liumilier du triomphe de celle qu'il a aimée, et pour laquelle il garde au fond de son àme un ciliié peu flalteur pour moi.
— Ah ! c'est M. .^mab?
— Ou peut-être Hector de Montaleu, dontje protège les prétentions à la main cle la belle Julie.
— C'est une lâcheté dont il eist capable.
— A moins que ce ne soit Brîds, qui a pein- que Je he raconié à Champmortain les rendez-voiis secrets qu'il obtient de sS Feitliïié.
— Il est bien assez indiscret pour cela.
Mais il m'importe peu desavoir qui vous l'a àppi-is, 'd\ï rroidemcnt le colonel.
Seulement, vous devez comprchiirè ijtii; ki llier j'dl refiisé de me prêter à une machination dont j'avais devine i'dtrbcit'c, malgré tout ce que vous m'avez dit pour me faire croire à la véi-ïté de vos calomnies, vous devez comprendre, dis-je, qu'aujdurd'liUi je suis encore moins disposé à vous prêter les mains.
— Qu'étiez-vous donc venu faire ici?
— Vous demander cet écrit que vous m'avez promis.
— A certaines conditions.
— Eli bien donc, dites-les-moi,
— Elles sont faciles à accomplir : donnez-moi la lettre que vous a remise Moniéelain, et je vous donnerai celle que vous demandez.
— Vous donner celte lettre! s'écria le colonel... cette lettre de laquelle dépend l'honneur de M""' de Monrion...
— lui échange de celle de laquelle dépend l'honneur de votre mère... ce doit être le désir d'un boH fils.
— Ce serait une lâcheté, dit Thomas avec une indignation qu'il oui peine à contenir.
— La lâcheté serait peut-être à sacrifier l'honneur de votre mère à l'honneur d'une femme que vous ne connaissez pas.
— Madame... madame , reprit le colonel d'une voix si altérée que Léona s'écarta doucement de lui... vous avez entre vos mains un écrit qui m'appartient... Je le veux... ciitehdez-vous... je le veux...
— Un écrit qui n'appartiëiti iju'a iiioi , dit Léona railleusement... et vous le voulez... Vous êtes fou, Thomas...
— Je le vodx... Je l'aurai, reprit celui-ci exaspéré.
— Colonel, reprit Léona avec insolence, ave?-vous eu jamais d'autres maîtresses que les misérables Moi-esques d'Alger, pauvres fertlmes rompues an bâton et à l'esclavagèt
Si cela vous est arrivé, Thdiî^as; vous ^jyez dû en rencontrer quelques-unes qui vous ont appris qu'une femme se relève et grandit sous la menace et meurt plutôt que de céder.
C'est par là, monsieur, que les plus faibles sont puissantes... et je ne suis pas, ajouta-t-elle avec hauteur, de celles qui n'ont de force que pour résister.
— Et, reprit Thomas dont la colère faisait vibrer la voix , il y a des femmes qui se plaignent de leur, faibles.se! ah I elles en ont fait un bouclier qui les protège mieux que le courage le plus résolu.
— El c'est juste, colonel.
11 faut qu'il y ait dans ce monde dés êtres assez protégés parle respect humain pour qu'il ne soit pas permis à des spadassins habiles, à d'insolents agresseurs, de les soumettre pdr la crainte à l'obéissance et aii mépris.
Si au lieu d'être titie femme j'étais un homme, vous m'auriez souffletée, et je sortirais de cet entretien pour être tuée ou déshonorée.
Trouvez-vous cela juste?
— Je trouve juste le droit qui permet à un homme d'honneur d'avoir raison de l'infamie que la loi ne peut punir.
— Mais ce droit appartient au dernier goujat comme à l'homme d'honneur.
Vous voulez obtenir de moi la remise d'un écrit pour un but hono-
rable, :\ ce que vous dites, et vous me menacez parce que je le refuse; un misérable pourrait vouloirl'obtenir pour un crime, il n'agirait pa.s autrement...
Calmez donc ces fureurs inutiles et ridicules.
A'ous êtes venu ici pour venger votre mère; je vous ai appelé, moi, pour aider à ma vengeance. Vous avez déjà déserté ma cause. Je ne vous en veux point; mais je vous plains.
Il petit vous convenir peut-être de déserter la cause de votre mère pour celle de M"' de Monrion, faites-le ; mais ne nie demandez pas quel sentiment remplacera dans mon cœur la pitié que, vous m'inspirez.
— Ainsi, dit le colonel, vous me refusez cet écrit?
— Il est à vousen échange de la lettre que vous a confiée Montéclain.
— Jamais... jamais... dit le colonel ; il en arrivera ce qui pouri'a... adieu...
. — Il cj) arrivera, reprit Léona avec colère, que Montéclain épousera M"" de Moniion et recueillera pour elle la fortune qui vous appartient, et que voiis étiez venu chercher ici...
— Quoi! dit le coloiiet, c'est lé but de .Montéclain?
— Voulez-vous me dônnei- cette lettré? rciirit Léona sans lui répondre.
— Il m'aurait joué à ce pbiiit.p.
— Cette lelire, cfctte lettre, dit Léona:
— Lui qili sait tous hies secrets oseiait s'en servir?...
— Pour vous faire chasser par le marquis de .Montaleu comme un intrigant siibalteine... pour vous faire chasser par votre père comme un bâtard qii'il i-ehie.
— .\h ! si je le croyais...
— Cetliileltr'e, Thomas... cette lettre.
— Jamais... jamais.:.
Ah ! je veux savoir jusqu'oi'l peiit aller la bassesse e| la |)crrilllc de ce inonde; mais je ne veux pas la partager.
Adieu, Léona, adieu.
-; Colonel, lui cria-t-elle pendant qu'il s'éloii;nait; colonel rcpritell^ Sans qu'il daii^nàt lui répondre...
Ah I mùrriiura-t-elie pendant ^lie Thomas Rien reprenait son cheval et s'elaiiçait au loin... Ah! itiie liieu le sauve, car il vient de se cop.damher.
Puis elle reprit d'une voix éclatante : — Adieu, colonel, adieu !
Ledtia avait à peine prononcé ces paroles, quTlecloi- de .Montaleu était jii'ês d'elle.
— Qiioi I. lui dit-il d'une voix Afcre el sifflante, cet homme est un (ils démon oncle?...
— Oui, et qui a droit à cet héritage que vous crovez vous appartéhir..;
— Et ijii'il vient chercher ici ?...
-r Et qu'il enlèvera à l'héritier légitime le jour où l'on saura que celui-ci a laissé planer sur Itt""" de .Monrion une accusation qu'il pouvait détruire d'un mot, car ii a gardé la letlre de Leda...
Hector poussa un cri sourd et terl-ible.
— Dans une heure, il j'aura remise à Bricord.
La respiration d'Hectoi- devint oppressée et sifflante.
— Et une fois Lédà convaincue du crime qui la jierd, elle n'hésitera plus à nommer son complice.
— Ah ! lit Heclor d'une voix qui n'avait plus rien d'iiumalu : j'aurai la lettre.
Aussitôt il s'élança à la poursuite du colonel.
teona, iijimôbile, l'oi-eille tendue, écouta le bruit de la course d'Hector qui avait pris un sentier différent de la route que suivait Thomas.
Un moment, elle entendit à la fois le biuit sonore de la marche du cheval du colonel et le bruit sourd de la marche d'Hector; pliis, peu à peu ces bruits s'affaiblirent et ne revinrent que par intervalles à son oreille, puis ils se perdirent l'un et l'autre dans le silence lugubre et solennel de la nuit.
Léonà écoutait toujours.
XXîtiX. — cbnnÉâfo'NiJAijcE.
Pe Montéclain. à Louis Villon.
« .\nii Villon,
» Dans une de mes précédentes letties, je voiis disais que nous al- » lions tous entrel- incesi^amment dans iine mêlée abominable, où il » y auTait iirobablement du sang versé.
» Toutefois h ce moment je ne |,iévoyaisque quelques coups d'epec » Iionnêtement, sinon honorablement ecluingés en duel ; mes prévi- » sions ont été dépassées : le sang a coulé ; mais nous sommes en » plein procureur du roi.
» Voici le fait.
» Hier, Bricord est venu chez moi pour me redemander la fameuse » lettre de sa femme, .le l'avais remise au colonel Thomas, qui avait » un rendez-vous avec la Léona. Je voulais pré|)arer Bricord à son » malheur, et je complais être présent à la lecture de cette fatale mis- » sive; car, je vous l'avoue, je craignais tout de la colère et du déses- » poir de Bricord.
» Si quelque chose » m'eût permis de lui » dire le nom de l'hom- » me qui l'a déshono » ré, je n'eusse pis I) hésité à tout lui
» avouer car ceilt
1) colère et ce désespoir 1) eussent eu un but
» Bricord eût tui )) Montaleu , et je crois » que c'eût été un très » grand bienfait poui » ce misérable ; cai » Léda a disparu...
» Qu'en a-t-il fait?
» l'a -t- il cachée ou )) tuée?... Je ne sais Il plus que penser.
» N'importe, Bricoid » eût attaqué iMonta- » leu, comme" un bra\e » soldat qu'il est , et » sur mon âme, Villon, » il eût bien fallu que )) le vicomte rendît i ii- » son au paysan , ou » nous sommes ici qucl- » ques-uns qui lui eus- » sions craché au \i- » sage jusqu'à la mort » Mais on ne joue » pas un jeu pareil sms » preuves éclatantes , » et je prévoyais que » Bricord se trouvant » seul en face de son » déshonneur et de son » désespoir, assouvirait » peut-être sur lui- » même la fureur qui )> le dévore.
» Je voulais donc, » puisqu'il fallait lui » apprendre cette af- » freuse nouvelle, » qu'elle lui fût révUci » en présence de Tho Il mas qu'il aime et 11 d'un de ses cama- .1 rades, dont l'autorité » et les conseils eus- » sent prévenu un sui- 11 cide que je lisais dans )i l'égarement de ce )i malheureux.
)) Durant une heure entière je le retins en discutant de mauvaise 11 foi contre cet instinct jaloux et clairvoyant qui lui avait tout fait )i deviner.
)) Seulement , je l'avais laissé s'accoutumer à l'idée que sa femme » avait commis quelque grave imprudence; mais je lui avais aussi )) versé dans le cœur la possibilité d'un pardon...
» Je lui avais tant dit que Léda avait dû être entraînée par un
î) moment de folie ou peut-être par une violence , que la colère de
» Bricord se tournait déjà presque tout entière du côté du séducteur.
» Lorsqu'il en fut là, je pensai qu'il était temps d'aller à la ferme,
» où nous devions rejoindre le colonel.
» Je te dirai tout devant lui, avais-je dit à Bricord, cl lui-même te )j dira tout ce qu'il y a à faire.
» — Oui, m'avait-il répondu...
» Je le croirai, lui, car il n'est ni noble ni riche, et il ne se mettra pas » de moitié dans la trahison ipie tout le monde conspire ici contre moi.
MoDtéclain lui montrait de la main la salle basse de ta ferme. — Pa,
» Nous parlimes avec Aly-.Mulc) , et nous gagnâmes la ferniC. Tlio- 11 mas n'était pas rentré.
» Je le savais aux prises avec la Léona, et je ne m'étonnai point 11 de ce retard ; car elle sait prendre son temps pour égarer la raison
I des plus sages par ses théories astucieuses.
« Nous atlendîmes une heure ; l'absence de Thomas commença à
II nous inquiéter.
» 11 me vint un doute sur son honneur. Léona l'avait-elle amené à Il se mettre de son parti ? je ne savais que penser.
» Bricord, de son côté, soupçonnait le colonel; il l'accusait de vou- » loir, comme moi, protéger les coupables par son silence. » Aly-Muley, lui seul, avait l'instinct de la vérité; il prétendait que
» Thomas devait être Il en danger, il jurait Il et sacrait, et voulait )i aller à sa recherche.
» Je combattais ses 11 craintes, mais il fal- II lut bien enlinycéder, 11 lorsque près dune Il heure se passa encore 1' sans que Thomas re- II parût.
)i Moi-même je com- " mençaisà m'étonner, mais je n'osais prévoir un crime : enUn ' nous partîmes et 11 nous entrâmes dans Il la forêt.
« Aly-Muley, avec » une adresse incroya- 11 ble , nous conduisit 11 dans les ténèbres Il jusqu'à la masure 11 qu'on appelle la Char- » bonnière. Cette ca- » bane, que personne )) n'avait jamais vue » ouverte , paraissait ;> avoir été le théâtre » de quelque événe- » ment : la porte en » était brisée.
» Nous y enlnlmes.
Il Aly avait un briquet Il et ' une bougie , il 1. alluma du feu, nous I' la visitâmes exacte- >i ment ; Bricord dé- II couvrit sur le plann cher quelques gout- " tes de sang.
» — C'est ici qu'on >i a tué le colonel !
)i s'écria-t-il.
» Aly-Muley secoua « la tête, et, avec une )i expression qui me fit » frémir, il murmura :
» — Non... non...
» c'est du sang de » femme...
» — De femme ! s'é- » cria Bricord... que 11 veux-tu dire?
„ Ah! reprit Aly-Muley. que j'avais trop bien compris... Mon 11 colonel I mon colonel! qu'est-ce qu'ils en ont fait!...
» Oh ! je jure mon âme et ma vie que je tuerai celui qui l'a touche ; Il homme ou femme, noble ou vilain, je le brûlerai dans son château, Il si je ne puis l'atteindre...
» Nous continuâmes nos recherches, nous interrogeâmes le sol. » Des pas de diffcrentes grandeurs se mêlaient autour de la ca- » bane... des pieds d'homme et de femme avaient passé par là et s'é- 11 loignaient dans diverses directions.
» Nous arrivâmes enfin à un endroit où le sol était fraîchement creuse par le piétinement d'un cheval.
» — Le colonel est venu là! dit Aly-Muley. C'est là qu'il a attaché Mogador... 11 n'y a pas un second cheval au monde qui ait un
sabot aussi fin. ~;r.,.,^. i > ,,. ,u- V Uon.loj'uupn-, me Sl-Loms, 4li, au Marais.
JULIE
» Aly consulta la trace, et reconnut qu'elle se dirigeait du coté qui » menait chez Bricord.
» — Tu vois, lui dis-je. Usera reparti d'ici, pendant que nous ve- » nions lecherclier...
» C'est possible, me répondit-il ; retournons à la ferme. » — Ah cà! reprit Bricord, qui, partagé entre les craintes que lui » avait inspirées Aly-.MuIey sur Thomas et toutes les colères qui » murmuraient en lui, revenait à ses propres soupçons, qu'as-iu » voulu dire quand, tout à l'heure, tu m'as répondu : C'est du sang » de feni.me?...
» — Ei-oute, Bricord, lui répondit le spahis, je suis ici pour obéir » au colonel; nous allons le voir, il te dira ton affaire.
» Mais, si un mal- » heur ét;iit arrivé, si » ceux qui lui en veu- » lent avaient osé...
» Mais ce n'est pas pos- » sible... il est à la » ferme...
» Mais s'il n'y était » pas, je le dirais mon » idée à moi... et alors, » Bricord , tu me com- » prends... ce serait à » nous deux à faire » justice...
» — Ne comptez-vous » pas sur moi ? dis-je » à Aly.
» — Pardon, raon- » sieur le marquis, me " répondit Aly, mais » vous n'êtes "pas des » nôtres, vous...
» Il est possible que » lecolonel soit, comme » vous, un fils de bonne » maison... mais ce » n'est pas ça qui lui » a servi ; ce qui l'a » fait ce qu'il est, c'est » d'avoir tiré le meil- » leur de son sang au » service de la France, » c'est d'avoir été le » camarade du soldat, » de s'être battu en )) avant de nous, c'est » de s'être couché sous » la pluie en prêtant » son manteau aux » malades... c'est d'a- » voir été un lion en » se battant, et bon » comme une mère » pour le soldat...
» C'est... Ah! ton- » nerrel reprit-il avec i> un accent déchirant...
» mon colonel , mon I) vOlonel! Où esl-il à i> présent , mon pauvre i> colonel?
» Aly-Muley pleurait I) en parlant ainsi , et » moi-même je sentais •) mes yeux se mouiller, ') lorsque tout à coup ■> il nous sembla en- ' tendre un bruit lointain répondi ) d'Aly.
« 11 poussa un cri qui me fit tressaillir. » — C'est Mogador... s'écria-t-il.
» — Mogador?...
» — Oui... c'est lui...' » Nous écoutâmes encore, et cette fois nous distinguâmes parfaite-
> ment le hennissement d'un cheval.
» — Ah ! fit Aly-Muley, la pauvre bête se plaint, le colonel est
> mort...
» — Tu es fou, lui dit Bricord.
)> — Ahl je l'ai entendu déjà... moi... un jour qu'il était par terre ' et que les Arabes l'enveloppaient pour lui couper la tête... Moga- I dor a crié comme ça...
» Mais tu le sais bien, Bricord tu l'as entendu, toi qui l'as ' sauvé...
» — Colonel ! colonel ! se prit-il à crier avec un accent déchirant » Le cheval répondit encore à cette voix désolée.
Liona riait aux éclaU , Sylvie essayait de l'imiter. — Pag
la douloureuse exclamation
» Nous nous dirigeâmes de ce côté, conduits par cet appel qui nous » attirait vers l'endroit où était le noble animal. » Nous arrivâmes enfin.
» A la clarté du jour qui commençait à poindre, nous vîmes de loin
» .Mogador, la fêle basse et penchée dans un fossé de la route; il bat-
» tait la terre du pied et hennissait en balançant sa tête : la noble bête
» semblait parler à quelqu'un.
» Nous courûmes, et au fond du fossé nous vîmes le colonel étendu
» par terre et la poiy> trine ensanglantée.
» Non, Villon, non, » sur mou âme, je n'ai » jamais rien vu de » p.ireil au desespoir » d'Aly-Muley; il tom- » ba à genoux à côté » de ce cadavre imnio- » bile, pleurant et san- » glotant comme un » enfdntou comme une )j mère.
I) Saintedouleurdont » je n'avais pjs d'idée, » que celle de ce sol- » dat dont les larmes » coulaient sur sa mâle » figure brunie au soleil " d'Afrique, pendant " qu'il priait les mains >> jointes et les yeux >' tournés au ciel !
)' Quant à Bricord )' il s'arrachait les che- )> veux; il s'accusait de » la mort du colonel ; il )' disait que si Thomas » n'était pas venu d:ins >' ce pays maudit pour » voir son vieux soldat, >' il n'eût pas été ainsi » lâchement assassine.
« Heureusement j'a- )) vais gardé plus de )' sang-froid.
)) Une simple obser- » vation m'avait dit, » sinon le nom du )' meurtrier, du moins » l'intention qui avait » fait commettre le cri- » me.
» L'habitude du colo- » nel comme celle de » beaucoup de mili- « taires e^t de garder )' leurs babils exacte- )' ment boutonnés...
)' L'habit du colonel » était défait : on avait » du fouiller dans la » poche de côlé où l'on » place d'ordinaire les " papiers que l'on porte >i sur soi.
J'examinai celle
» poche, elle était vide. On avait soustrait la lettre de Léda nue L .... » avais remise.
') Deux misérables seuls avaient intérêt à la suppression de cette » lettre : Léona ou Hector.
» C'était affreux à penser; mais je n'eus pas le temps de m'arréier )' a ces reflexions.
» Pendant que je cherchais à m'assurer de cette disparition, il me » sembla sentir un léger tressaillement... J'écoutai le cœur, je me » penchai sur les lèvres du colonel.
» — Il n'est pas mort ! m'écriai-je.
» Ah ! Villon, mon cher WWon, qu'il est bon et honorable d'être » aime ainsi.
» Aux cris que poussaient ces deux rudes soldats, aux larmes qui ') mondaient leur visage hâlê, succéda un moment de muette surprise, i> puis une Joie folle, incroyable...
» Bricord tomba à genoiix en criant :
» Mon Dicn, mon Dieu, failcs que cela soit vrai, el je pardon- » nerai à tout le monde !
» Aly-Mulcy m'embrassait...
» Les pauvres gens, ils auraient laissi^ mourir le colonel, tant ils » élaii'iit heureux qu'il ne fùl pas mort.
» Je leur en fis l'olisfrvHlion...
» Alors nous le soulevâmes, nous le mimes sur son séant. La balle » l'avait frappé en pleine poitrine.
» Cepend;)nt un long soupir m'apprit que les organe* de la respi- » ration agissaient encore.
» 11 y eut alors un moment de débat.
» Bricord voulait le porter à la feime, et Aly-.Muley était de cet » avis ; mais nous étions plus près de cliez moi que di la ferme ; cette » considération décida la question en ma faveur.
» Le pauvre Aly-Muley était si brisé par sa douleur et son espérance » qu'il ue pouvait soulever le colonel ; je le pris awx Bricord pendant ). que le spahis montait Mogador et courait au château pour ramener » un brancard.
\ En attendant, nous nous mimes en marche avec Bricord.
» Ah ! mon ami, que la mort a de saisissants aspects 1 J'ai vu des » champs de bataille, j'ai assisté ù des duels désastreux, j'ai vu les » victimes sanglantes et déchirées d'horribles assassinats, et les ca- » davres blancs et calmes de gens morts dans leur lit, mais, ù vrai » dire, je n'avais jamais touché la mort.
M J'avais pris les bras du colonel et je le soutenais, les miens passés » sous ses épaules.
» Je ne puis vous dire quel frisson m'a saisi en sentant celle tète » forte, inlelligente, ambitieuse, promise à l'avenir, à la gloire, rouler » inerte et abandonnée sur ma poitrine.
» Alors j'ai pensé que, moi aussi, j'étais pour quelque chose dans la » mort de ce noble soldat, dans le malheur duquel mon père est pour » une si large part, car... Mais Villon, l'heure îles coulidences n'est » pas arrivée... laissez moi finir cet affreux récit.
» Nous poursuivions lentement el paisihlemenl notre roule, lorsque » tout à coup, au détour d'ime allée, nous fûmes coupés par une voi- » ture ; elle allait nous dépasser, mais elle s'arrêta soudainemenl à » un cri parti de l'intérieur ; la portière s'ouvrit, el je reconnus » M"^ de Monrion.
» C'était elle !
» Villon, cette femme est venue du ciel, elle a des allures qui ne » touchent point à la terre ; elle vole quand elle court; elle plane » quand elle marche, sou regard est un rayon, sa voix une musique, » sa parole une autorité.
» Elle s'est approchée, pâle, alarmée, tout inspirée de cette charité » chrétienne, de celte charité sainte qui s'oublie à toute heure pour » les autres.
» Je ne vous dirai point comment elle s'est informée, comment je » lui ai répondu, mais pendant que Bricord el moi, nous hésitions, « elle avait couvert la blessure du colonel du mouchoir avec lequel » elle venait d'essuyer ses larmes, car elle avait longleiiips pleui'é, la » pauvre âme blessée.
» Et je lui expliquais encore que nous atlendions un lu-ancard et » des hommes, que déjà elle avait fait placer le colonel dans sa voi- » ture ; et tout cela, Villon, elle l'avait fait et ordonné avec celte chaste » sinipliiàté d'un cœur à qui le bien, la pillé, te dévouement sont na- » lurels comme la lumière aux yeux, comme i'air à la poitiine.
» El luiis, iiendani que son cocher conduisait au pas la TOiturc » dans laquelle était moulé Bricord près du colonel, elle se mit à » marcher près de moi, qui suivais à pied, et elle me demanda seule- )) ment alors la cause de cette blessure. Était-ce un duel, étail-ce un » accident?
» — Non, madame, lui dis je tristement, c'est un assassinat. » — In assassinat! répéla-l-elle avec effroi. Dans ce pays... et » pour quelque misérable somme d'argent... » — Non, madame, une vengeance... ou une précaution. » Elle attacha sur moi un regard indicible détûun(!ment, de cu- » riosité et de douleur.
» Je ne sais quoi d'inou'i qui lient de la prévision divine semblait
» lui avoir fait comprendre qu'elle n'était pas tout ù fait étrangère a
» ce malheur.
1) — Assassiné I me dit-elle d'une voix (jui me remua comme celle
» dune mère qui s'inquiète de son enfant.
n — Oui, lui répondisje, pour n'avoir pas, sans doute, voulu s'as-
» soiàcr à un crime.
« Ce calme et saint courage, qui animait un instant avant celle
» douce et lilanche créature de Dieu, se fondit à te mot de crime; » elle pâlit el frissonna.
» — Quel crime, me dit-elle, et contre qui voulait-on le commettre?
» — Vous le saurez un jour, mad;ime; mais permellcz-moi une » question : où alliez-vous ainsi à celte heure?
>> File rougit, mais elle ne fut point offensée; cependant, elle me » répondit d'une voix tremblante :
» — J'allais au vill.ige de S;iint-Faron...
» Oh 1 reprit-elle avec une indignation fébrile, je n'abandounerai « pas l'orphelin... Je lutlerai... J'irai tons les jouis...
,) — c-,>st inutile, lui dis je; Jeanne Dromery n'est plus à Saint- B Faron ; l'enfant que vous protégez est parti avec elle... » — On les a chassés? s'ceria-t-elle.
» — Non, madame, on les a recueillis ; on a voulu soustraire cclîe » femme à des inlluences perfides, el cet enfant aux dangers dont peu • » vent le menacer la colère d'un mari trompé et la férocité d'un père )) coupable.
» — Je vous remercie, monsieur, me répondit-elle doucement. » OhJ Villon, Villon, j'ai éprouvé dans ma vie de bien brûlantes » passions, que j'ai crues heureuses; j'ai eu des désirs immodérés que » j'ai satisfaits; j'ai vu, après des mois entiers de torture cl d'atleiitc, » des femmes baisser la tête .sous mon regard et laisser tomber de » leurs lèvres tremblantes l'aveu de leur amour... eh bien ! jamais, » sur mon âme ! jamais, rien, rien au monde ne m'a jeté au cœur une » joie plus douce, plus puissante, plus étrange à la fois que ce mol si » .simple : «Je vous reiDeicie. »
>i Elle a donc compiis tout de suite que c'était moi; elle m'a donc » cru capable d'un peu de bien... Villon, je me suis senli les yei;x bu- » mides; je...
» Mais le vieil homme murmure encore en moi, car j'ai résisté à je » ne sais quoi, qui me poussait à tomber à genoux devant elle.
» Et cependant qui doit-on adorer, dites-moi, si ce n'est l'être qui » porte en soi le don de faire tant de bien avec un mol?
» Ah ! mon ami N'illon, que je me suis senti humilié, moi qui me » crois un homme fort, moi qui, quelquefois, ai fait reculer le crime, » ai démasqué l'hypocrisie, moi qui ai accepté le cartel de tout mé- » chant et qui l'ai souvent vaincu, moi enfin qui pourrais au besoin » punir impiloyablenient el me venger avec éclat, que je me suis senli » pauvre et iietil devant celle femme!
» J'emploierais ma vie, ma fortune, mes soins à vouloir être bon, » que jamais je ne donnerais à personne la millième partie de la joie )) célesic dont elle m'a rempli. Oh ! la puissance du bien est la seule ) vraie, car il faut que vous nie compreniez, Villon, ce n'esl pas du * bonheur qu'elle m'a donné, c'est du bien qu'elle m'a f lit ! » Mais il faut que j'achève.
» Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes .My-Muley avec mes » g-eils ; il regarda dans la voiture, il s'assura que le colonel était aussi .) bien qu'il pouvait l'être, il parla à Bricord, il rcconinuinda au co- .) cher d'éviter les ornières, el ce ne fui que lors(|u'il eut pris imis les 1) soins qu'il .s'aiiprocha de M"" de .Monrion pour la remercier, car 1) Bricord lui avait dit ce qui venait de se passer.
» Alors Aly-.Muley s'arrêta devant elle ; il se découvrit la tête, pa- .) rut hésiter sur ce qu'il avall à l'aire el ù dire, puis, atlaclianl sur » Julie un regard huniîde, et balbutiaiil comme un homme à qui l'ex- B pression manque el qui paile au hasard, il lui dit toul à coup :
,, Madame.... oui, madame, c'est vrai... Si vousétiernee autre- » fois, vous auriez été la sainte Vierge.
» Est-ce parce qu'il s'adiess.iit à elle ? est-ce parce qu'il venait d'être » dit par ce rude soldat dont j'avais vu le desespoir? mais je trouvai » ce mot sublime et louchant ..
» Je pris les deux mains d'Aly-.Muley, je les pressai en silence sans » pouvoir prononcer une parole.
» Pli bleu ! oui, me dit-il eu sangloiant c'est vrai c'est...
» Tais comme il pleurait, il m'a brusquement tourné le dos. » Julie s'était arrêtée, je me tournai vers elle. » Le mol d'Aly-Muley avait été plus puissant que tout ce que j'au- » rais pu lui dire ; elle me parut heureuse el consolée. C'est que les » cœurs naifs ont le secret des âmes célestes.
» — Je suis déjà bien loin de chez moi, me dit-elle, permettez que )) je m'éloigne. » — Seule? lui dis-je.
» — Je n'ai pas peur.
» Permettez que quelques-uns de mes gens vous sui\ent jusqu'à » votre denieure.
JULIE
» — Si l'un d'eux vcul conduire ma voilure, mon cocher m'accom- » pagiiera.
» Elle s'inclina et allait me quitter.
u — Madame, lui dis-je, trois hommes devaient se rendre ce matin » cliez vous pour vous saluer avec respect et vous deuvinder pardon, » au nom de tout ce qui a de l'honneur, de ce que vous avez soufîert » depuis quelques jours. Ils ue seront plus que deux, le troisième est » dans cette voiture.
» Un autre eût voulu se joindre à eux ; mais la haine de M. de Mon- » taleu lui interdit tout accès près de vous...
» Ldissez-le profiter du hasard de celte rencontre pour vous » dire...
» Comment se fait-il que la voix me manqua?
» — C'est que le mot qui me venait aux lèvres, je ne devais pas le » prononcer.
» C'est que je voulais parler de respect et mon cœur débordait d'a- » doratlon.
)> Julie était devant moi, les yeux baissés, heureuse, je le crois, » non pas de mon trouble qu'elle ne comprenait pas, mais de la joie » que donne la considération reconquise...
)) Elle attendait la fin de ma phrase; je ne pus la trouver, et je lui » dis, tant j'étais absent de celte science du monde que je croyais si » bien posséder :
» — Adieu, madame.
M Permettez-moi de penser à vous, comme je pense quelquefois à » ma mère, qui était belle, qui était sainte, et qui est au ciel.
» Elle s'éloigna enfin, et nous arrivâmes bieniôt au château.
» Déjà le médecin du pays nous attendait; un de mes gens était » parti pour Nevers, afin d'en amener un autre. Le colonel a étésul- » gné, mais la balle n'est pas extraite de la blessure.
» Cependant il a prononcé quelques mots, et ces mots ont été:
» — Ma mère... ma mère!
» Un moment après il a rouvert les yeux, et sa bouche a murmuré » encore :
» — Ma mère ! ma mère !
» Villon, au reçu de cette lettre, vous courrez chez moi.
» Avec la clef que renferme ce paquet vous ouvrirez un secrétaire » en bois de rose placé dans ma chambre à coucher, â gauche de ma » cheminée. Vous presserez la tablette du fond ; vous trouverez une » cave.
» Dans cette cave, vous verrez entre autres papiers un paquet avec » cette suscriptiou :
« A mon fils. »
» Vous le prendrez, et tout aussitôt, sans perdre une minute, vous » monterez en voiture et vous viendrez.
» Crevez les chevaux, brisez la voiture, mais venez venez.
» On m'annonce que le colonel a encore appelé sa mère.
» Hâtez-vous, Villon.... et pardonnez-moi.
» Oui, pardonnez-moi, car... oui, c'est vrai ! je vous ai promis de la » protéger et je l'aime !
» .VIO.MÉCLAIN. »