XL. — LES INTERPRÉTATIONS
Le matin même de ce jour, M°"= de Rudesgens avait fait appeler sa fdie près d'elle.
L'acariâtre et Ûère Arihémise était tout à fait revenue de son émotion et de sa terreur de la veille.
Sylvie, qui l'avait quittée si abattue et si souffrante qu'elle n'avait pas osé lui parler de l'incident du souper, la retrouva plus raide et plus sèche qu'à l'ordinaire. Ses lèvres étaient plus pincées, son nez plus crochu, sa parole plus brève.
11 y avait eu conseil, durant cette nuit, dans l'alcôve solitaire de M"" de Rudesgens; elle avait envisagé en face un grand danger, et elle s'était résolue à le détourner de sa tête pour le faire éclater sur celle d'un autre.
M"' de Rudesgens connaissait le grand art des diversions, comme on pourra le voir.
— Ma fille, dit-elle à Sylvie, nous avons à causer sérieusement/ mais notre entrelien doit avoir lieu en présence de votre père. Je vais le faire avertir.
U convenait aux projets de M"" de Rudesgens de ne voir son mari
qu'avec Sylvie à ses côtés ; donc, aussitôt qu'elle fut garantie par la présence de Sylvie, elle envoya chercher le victorieux Annibal.
Celui-ci avait également réfléchi beaucoup durant cette nuit. L'évanouissement de sa femme l'avait vivement chiffonné.
Des doutes enfouis sous une possession de trente ans, et qui remonlaient à l'époque de son mariage, s'étaient réveillés dans le plus profond de ses souvenirs.
Peut-être à celle époque les millions de M"' Van Marken avaientils fait taire, dans l'âme de M. de Rudesgens, certains étonnenienls peu flatteurs pour la vertu d'Arlhémise. Quoi qu'il en soit, Il avait gardé le silence au moment important.
Les millions étaient tout frais reçus, et couvraient d'un bouclier d'or les plis fâcheux qui eussent pu rider le cristal de la vertu d'Arlhémise.
11 se tut.
Récriminer plus tard, et lorsque l^acariâtre sévérité de M""" de Rudesgens tourmentait les projets séducteurs de son Annibal, c'eût été faire, l'aveu de sa sottise ou de sa complaisance : il garda donc toujours un silence digne et prudent.
Une des raisons qui étaient aussi venues en aide à la philosophie de .M. de Rudesgens, c'était la conviction profonde où il était que les soupçons qu'il avait conçus n'étaient jamais entrés dans l'esprit de personne.
Un seul de ses amis l'avait, dit-on, averti : mais cet ami avait quitté la France à l'époque du mariage de M. de Rudesgens avec Arthémise, et il était mort en pays étranger.
Personne n'avait donc une ombre de soupçon.
Trente ans de quiétude à ce sujet avaient enraciné cette foi dans l'âme de M. de Rudesgens.
Il lui arrivait même de se persuader qu'il s'était trompé, tout connaisseur qu'il fût en ces sortes de choses; et, en définitive, il faisait encore mieux que de raisonner et de s'abuser par ses raisonnements : il n'y pensait plus.
Mais voilà tout à coup que ce secret, enterré si profondément , et surlequel desforêls avaient eule temps de pousser, voilà, disons-nous, que ce secret est signalé, et qu'on menace de l'exhumer; voilà quelqu'un qui paraît et qui dit en frappant du pied sur le sol : « U y a ici la trace d'une fauie. »
^ M. de Rudesgens avait frémi jusque dans la moelle de sa vanité. Être montré au doigt après trente ans de glorification sur la venu de sa femme, avoir soulfert toutes les acrimonies de ce bonheur vertueux, s'être vu réprimandé avec furie pour la moindre incartade , et cela pour n'être en définitive qu'un mari trompé avant et peut-être après; c'était pour la colossale vanité du petit marquis un chagrin furieux, el dont il voulait se garer à tout prix.
Ce fut donc avec un vif empressement qu'il se rendit auprès de l'augusle pécheresse qui lui avait fait payer si cher son repentir.
Dans la pensée où il était qu'une explication allait avoir lieu au sujet de l'évanouissement de la veille, il fut surpris de trouver la M"" de Champmortain.
11 examina sa noble épouse : jamais elle ne lui avait paru si montée en vinaigre; il comprit sur-le-champ que la querelle serait terrihie, et que M™' de Rudesgens s'était prudemment abritée derrière Sylvii'. bien convaincue qu'il n'oserait, en sa présence, élever certaines réciiminations qu'une fille ne doit jamais entendre.
Cependant, il garda son petit air pincé, bien résolu à saisir celle fois une partie de l'empire qu'il avait toujours convoité.
— Vous m'avez fait appeler? dit-il en prenant un siège. Il me semble que Sylvie...
— Je l'ai fait appeler aussi : car ce que j'ai à vous dire concerne la famille entière.
— Mais moi , dit sèchement l'époux , j'ai à vous dire des choses que Sylvie...
— Sylvie doit tout entendre , repartit encore plus sèchement l'épouse.
— Permettez, fit M. de Rudesgens, je prétends, avant tout, avoii' une explication qui...
— Prétendez-vous, dit en l'interrompant encore Arthémise: prétendez-vous supporter longtemps encore les scandales qui se passent dans voire maison?
— Des scandales! s'écria M. de Rudesgens, quels scandales? madame, s'il y a eu matière à scandale, ou s'il y en a encore, vous savez de qui ils peuvent venir.
L'héroïque Annibal jeta cette plimse à la tête de son épouse avec une verdeur qu'il croyait irrési.^lible.
Mais au lieu de voir se courber sous cette terrible insinuation le front coupable de son épouse, le vieux Céladon la vil se tourner vers lui, pareille à une perruche qui hérisse ses plumes.
— M. de Rudesgens, lui dit-elle d'une voix étranglée, que voulezvous dire? vous allez me l'expliquer tout de suite, à l'instant , je le veux... parlez... parlez donc, Annibul; quand on est sans reproches ou doit oser tout dire.
Le vieux marquis fut pris d'une furieuse envie de rabattre l'insolente criaillerie de sa femme : mais il s'arrêta en pensant que Sylvie était là.
Il s'étendit nonchalamment dans un fauteuil, et repartit de son air le plus dédaigneux :
— Nous parlerons de cela plus tard ; commençons par ce qui doit être dit en présence de notre fille.
— Ah ! fit Arthémise;, vous vous taisez à présent comme toujours, parce que vous savez ce que vous. m'avez fait souffrir par votre inconduile.
— .Ma mère, vous vouliez me parler, dit Sylvie, qui avait été trop souvent témoin de pareilles scènes pour en être touchée.
— Ah I reprit M"' de Rudesgens en essuyant ses yeux, c'est que tu ne sais pas combien j'ai souffert... Et c'est pour que tu n'aies pas à subir les mêmes douleurs et les mêmes humiliations que je veux mettre un terme à ce qui se passe de scandaleux dans notre maison.
— Et qur se passe-t-il ?
— Vous le savez bien, Annibal, et vous fermez les yeux pour ne point le voir ; qui sait même si vous n'y prêtez pas les mains ! Qui se ressemble, s'assemble. D'ailleurs, qui sait si vous n'êtes pas deux au lieu d'un ?
— A quoi faire ? dit M. de Rudesgens, en prenant son peigne d'écaiUe et en rajustant sa chevelure d'un air indolent.
— Vous me comprenez irès-bieo, monsieur ; vous savez tout... et vous le souffrez.
— Qu'est-ce ?
— Veuillez me dire, je vous prie, si vous approuvez la conduite de M. de Champmortain vis-à-vis de notre fille chérie et adorée, vis-à-vis de cette pauvre enfant délaissée ?
A celte parole, M"" de Champmortain baissa la tête et rougit.
En effet, elle ne se sentait plus le droit de se plaindre de l'infidélité de M. de Champmortain, et se trouvait horriblement embarrassée de l'obligation où on la mettait de connaître cette inconduile, et par conséquent de la lui reprocher.
M. de Rudesgens se retourna à cette attaque de sa femme contre son gendre.
Il se leva, furieux, l'œil en feu, grandi de dix pieds, et, s'approchant de M°"= de Rudesgens, il lui dit avec un accent que jamais elle n'avait entendu : — Madame, vous êtes une mauvaise mère.
Soit que celte accusation s'appliquât, dans la pensée de M°"^ de Rudesgens, à un souvenir lointain, soit qu'elle le prit pour un reproche qui ne s'adressait qu'à l'action présente, toute sor^audace parut fléchir devant celte parole.
— Moi, murmura-t-elle avec effort, une mauvaise mère I
— Ma fille, dit M. de Rudesgens, sortez...
— Mais je ne le veux pas, moi. Il faut qu'elle sache enfin... s'écria l'épouse.
— Sortez, Sylvie, dit M. de Rudesgens avec une colère qui ne s'adressait pas à sa fille... Va, mon enfant, va...
Mais .M"'" de Rudesgens, dont l'absetice de Sylvie dérangeait tout le plan de campagne qu'elle avait formé, s'élança d'un air furibond au-devant d'elle.
— Restez, Sylvie, restez, s'écria-t-elle, ou si vous obéissez à votre père, préparez-vous à ne plus me revoir jamais.
Sylvie hésita un moment.
— Restez, Sylvie, lui dit tristement M. de Rudesgens; je ne vous mettrai jamais dans l'afl'iense obligation de choisir entre nous.
Restez avec votre mère; mais croyez-moi, mon enfant, ne vous laissez pas égarer par les soupçons qu'on veut faire nailre dans votre esprit.
Si 1» mal qu'on va vous apprendre existe, ce que je ne crois pas, une mère prudente eût mis tousses soins à vous le cacher. Une mère qui eût pensé à votre bonheur eût fait cesser ce mal par de sages représentations, et vous eût laissée dans votre ignorance...
Mais, quoi qu'on vous dise, comptez sur moi pour vous consoler et ))ûur vous protéger...
— Après avoir protégé les dcbordemenls de monsieur de Champmorlaiu...
JL'LIE.
— Allez, madame, allez, dit monsieur de Rudesgens... Mais, je vous préviens que si vous avez compté sur le désordre que vous allez jeter dans le ménage de votre fille, pour me faire oublier certaines choses... vous vous êtes trompée.
Monsieur de Rudesgens venait de trouver enûn le but secret de l'entreprise de sa femme.
Aussi, atteinte à l'endroit sensible, se prit-elle à se récrier de toutes les forces de sa colère :
— Qu'est-ce à dire, et qu'ai-je à faire oublier, monsieur? que signifient ces accusations, ces paroles a double entente? Monsieur, je veux une explication, je la veux ; sinon, monsieur, je n'oublierai pas que si nous ne pouvons rompre notre union, nous pouvons du moins séparer nos existences et nos fortunes.
Monsieur de Rudesgens se redressa, et peut-être allait-il se laisser emporter au delà de ce qu'il voulait dire devant Sylvie, quand celle-ci, prenant vivement la parole, s'écria :
— Ma mère, mon père, je vous en supplie, veuillez m'écouler; par glace, calmez-vous l'un et l'autre...
C'est pour moi que s'est élevée cette discussion, c'est pour mon bonheur que ma mère voit d'une façon, et que vous, mon père, vous voyez d'une autre. Eh bien! je dois vous le dire, vous vous trompez tous les deux.
— Comment ! s'écria aigrement la fière Arthémise.
— Que dis-tu, Sylvie? lui dit M. de Rudesgens.
— Mon père, reprit Sylvie avec un trouble et une agitation extrême, je sais tout ce que manière croit m'apprendre.
— Quoi ! tu sais que ton mari est l'amant de..., fil M°"deRudesgens.
— Oui, ma mère, je le sais, et je ne veux ni ne peux lui en faire un reproche.
— Quoi ! reprit M. de Rudesgens, tu crois aux infidélités de ton mari, et tu es aussi calme?
Sylvie baissa les yeux, cl des larmes coulèrent sur son visage.
— Pauvre enfant ! dit M°" de Rudesgens, elle a appris la douleur et la patience en voyant souffrirsa mère infortunée... Viens, ma fille... viens dans les bras de ta mère; nous pleurerons ensemble.
Sylvie continuait à pleurer sincèrement pendant que M. de Rudesgens l'examinait avec attention. Il cherchait à s'expliquer celte résolution calme et si peu d'accord avec ce qu'il avait eu lui-même à supporter, et qui ne lui semblait pas pouvoir être le résultat d'une sainte résignation.
Il était trop expert en pareilles matières pour ne pas lui supposer une autre cause; cependant il jugea prudent de l'accepter à ce point de vue, et dit doucement à sa fille :
— Sylvie, vous avez raison, ce n'est point par de vaines récriminations, par des scènes furibondes, par des reproches acrimonieux que l'on ramène un ïpoux égaré.
A cette énumération. M""" de Rudesgens releva un nez irrité et darda des yeux flamboyants sur son époux; celui-ci n'en tint pas compte et continua :
— Mais si j'approuve l'indulgence, Sylvie, ajouta-l-il en la prenant dans ses bras, c'est parce que je la crois la plus noble vertu d'un cœur pur.
Sylvie baissa la tète et ses larmes redoublèrent.
— Oui, reprit M""<^de Rudesgens, elle lui pardonne, la pauvre enfant, parce qu'elle n'a ni fiel ni ressentiment... Va, Sylvie, tu es un ange...
Les larmes de Sylvie redoublèrent.
— Hélas! dit-cile en balbutiant... je n'ai plus droit de...
— Sylvie, s'écria brusquement M. de Rudesgens en rinlcrrom|)anl, vous pardonnez parce que vous êtes bonne, voilà tout...
— Oh ! non, non, dit Sylvie avec désespoir en se tournant vers son père... c'est qu'il ne m'appartient plus...
— Ohl tais-toi, lui dit tout bas son père; pas devant ta mère... ajouta-t-il en l'attirant sur son cœur.
Il avait raison.
A peine Sylvie avait-elle laissé lahapper un mot ipii pouvait faire croire qu'elle avait perdu le droit de se plaindre de son mari que sa mère avait attaché sur elle un regard curieux et presque cruel.
En effet, la faute de Sylvie, mieux encore que celle de Champmortain, pouvait détourner d'elle l'orage dont la menaçaient les soupçons de sou mari.
— Que lui dites-vous? s'écria M°" de Rudesgens en interpellant aigrement son époux, laissez-la parler, laissez-la confier à sa mère, qui la comprendra, toutes les douleurs qu'elle souffre.
— Ses douleurs, dit M. de Rudesgens, elle n'en a pas d'autres que celle Jiue vous lui causez par vos sottes suppositions.
JULIE
Ce mot allait devenir le signal d'une explosion terrible , lorsque M. de Champniortain entra tout à coup sans se faire annoncer; il élait accompagné de Biias.
L'effroi qui se peignit sur le visage de Sylvie et l'aspect de ce dernier furent à la fois un trait de lumière pour M. et M"' de Rudesgens.
— Pardon, ditClianipmorlain ; si j'avaissu que vous étiez déjà visibles, je serais entré plus lût pour vous annoncer une nouvelle qui vous charmera tous, j'en suis assuré.
— Qu'est-ce donc? fit M. de Rudesgens.
— Hier, après votre départ, Montéclain nous a montré une lettre qui prouve d'une manière éclatante l'innocence de M"" de Monrion.
— En vérité ? dit Sylvie.
— Oui, madame, lui répondit Brias, à qui son regard avait adressé cette question.
Sylvie sourit amèrement.
— Et que dit celte lettre? fit aigrement M"' de Rudesgens.
— Vous le saurez plus tard, reprit Cliampraortain; car elle renferme un secret qui ne nous appartient pas encore.
— Ainsi, celte adorable créature est innocente, s'écria joyeusement le vieux Rudesgens; j'en étais sûr.
— Voilà une joie étrange, dit l'aigre Arthémise.
— C'est une joie que doit éprouver tout homme d'honneur, repartit sévèrement Champniortain; et M. Amab, le colonel, Brias et moi, nous avons été charmés de la justification de M""^ de .Monrion. N'estce pas, Biias ?
— Sans doutf , dit celuirci, que Sylvie observait avec ténacité.
— Ah! fil-elle en ricanant.
— Mais le plaisir que peut nous faire celte juslification importe peu, dit Champmortain; il s'agit de ce que nous devons àM°" de Monrion, à .M. de Monlaleu, et surtout à nous-mêmes.
Je suis doncvenu vous prier, vous, mesdames, et vous, monsieurde Rudesgens, de vous joindre à Brias et à moi, de nous accompagner chez M. de Montnleu où nous trouverons le colonel, afin de nous rendre de là chez M'°'= de Monrion, à qui nous devons une réparation pour l'insulle qu'elle a reçue dans notre maison.
— Une réparation, dit Sylvie, en qui la jalousie s'éveilla soudainement en voyant la mine confuse de Brias, c'est-à-dire une humiliation pour notre maison.
— Sylvie, lui dit son mari d'un ton doux mais ferme, je comprends que des rapports mensongers aient pu vous tromper assez pour que vous paraissiez très-excusable d'avoir si cruellement insulté .M"" de Monrion.
Cette insulte, je l'ai blâmée, vous le savez, à l'instant même où j'en ai connu le molif. C'estune grande responsabilité que vous avez prise, c'est une faute grave pour une jeune femme de s'être faite l'exécuteur d'un jugement si sévère, rendu sur des apparences aussi complètement fausses.
.M""' de Champmortain pâlit de colère, et répliqua avec amertume :
— 11 m'était permis de croire à ces apparences, lorsqu'elles m'étaient dénoncées par une personne en qui vous avez, je le sais, une absolue confiance.
— De qui voulez-vous parler? dit Champmorlain avec humeur.
— De M"" Amab, monsieur, qui, je crois, est plus de vos amies que des miennes.
— Aussi, reprit Champmortain après un moment d'hésitation, aussi vous ai-je dit que j'excusais voire conduite tout imprudente qu'elle ait élé;maisce qui m'étonne, c'est que vous ne soyez pas heureuse d'apprendre que vous avez été trompée, comme M"'^ Amab l'a été sans doute.
— Vous avez raison, dit Sylvie; je suis parfailemenl heureuse, comme vous, comme M. de Brias, à qui la justification de M""' de Monrion va permettre de reprendre ses projets de mariage.
La jalousie de Sylvie venait de l'emporter sur toute prudence; Brias pâlit, iM°" de Rudesgens prit un air menaçant; quant à Champmortain, il jeta sur sa femme un regard si étonné, qu'elle commença à avoir peur.
Il allait parler, lorsque M. de Rudesgens s'écria vivement :
— Les projets de mariage de M. de Brias n'ont rien à faire ici. Ce qui est important, c'est que nous avons fait une injure à une femme qui ne la méritait pas, et il faut lui donner une réparation.
— Oui, dit Champmortain, qui avait repris tout son empire sur luimême, et c'était pour cela que j'étais venu prier M"' de Rudesgens de vouloir bien nous accompagner.
— Moi ! s'écria aigrement la vieille, aller faire des excuses à une petite mijaurée...
— On se passera de vous, dit Champmortain assez rudement; mais j'espère que Sylvie voudra bien me suivre...
A celte parole, Sylvie se recula; elle se vit humiliée et repentante en face de celle femme à laquelle elle avait fait l'aveu de son amour et qu'elle avait si outrageusement chassée.
— Moi, monsieuri fit-elle d'une voix altérée par la colère; moi, aller porter des excuses à M°" de Monrion... jamais !
— Sylvie, reprit sévèrement Champmortain , que veut dire cette résistance à l'accomplissement d'un devoir sacré pour toute femme d'honneur?... Vous viendrez, Sylvie.
— Jamais, monsieur.
— Et elle fera bien, dit sa mère.
— Et elle fera mal, fit M. de Rudesgens... il faut qu'elle vienne.
— Jamais, répliqua Sylvie en s'obstinant dans sa résolution.
— Et quel motif faut-il que je donne à ce refus? dit Champmorlain avec colère.
L'innocence de M"' de Monrion vous est donc bien odieuse; elle gêne sans doute vos projets... vos affections...
— M. de Champmorlain , fit M. de Rudesgens , vous oubliez que vous |)arlez devant quelqu'un qui n'appartient pas à votre famille.
— M. de Brias, en effet, dit Chanipmortain ironiquement: mais il y a des amis qui valent des parents, n'est-ce pas, Brias?
Celui-ci, malencontreusemenl mis en scène, essaya de se retirer dans cette neutralité si difficile pour un amant placé entre le mari et la femme.
En effet, il ne peut, d'un côté, blâmer le mari sans courir risque d'êlre e.\ilé par lui de la demeure où l'appelle son amour, el, de l'autre, il sait de quel châtiment Userait puni si, par hasard, il s'a\isait de prendre parti pour l'époux contre l'épouse.
Brias élait un habile diplomate, et c'était le cas de montrer son talent; mais la position était trop pressante, et il ne put que balbutier les paroles suivantes:
— J'avoue que, |>our ma part, je ne comprends pas les raisons qui peuvent empêcher M"" de Champmortain de faire une démarche de pure convenance, et qui n'aura pour elle que les suites qu'elle voudra.
Brias, en voulant calmer les soupçons de Sylvie, ne fil qu'accroilre ceux de Champmortain, qui reprit d'un ton sardonique, en s'adressanl à sa femme :
— Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? Les conseils de M. Brias vous ont-ils démontré la folie de votre résistance?
Heureusement que Sylvie s'aperçut de l'imprudence à laquelle elle s'était laissé entraîner, et elle repartit :
— Les conseils et l'opinion de M. de Brias doivent rester tout à fait étrangers à ma conduite.
Mais comprenez, monsieur, ajoula-lelle en regardant fixement son mari, qu'il m'est souverainement déplaisant d'aller faire amende honorable devant une femme qui est innocente , à ce que vous dites, parce que j'ai peut-être trop aisément écouté les confidences d'une autre femme que vous m'avez forcée à recevoir, monsieur.
Champmoi tain changea de figure.
Sylvie comprit son avantage et continua:
— Si vous n'aviez impérieusement exigé de moi el de ma mère que M""* Amab fût reçue dans votre maison , je n'aurais rien su de ces prétendues calomnies, je ne m'en serais armée contre personne, et rien de ce qui s'est passé ne serait arrivé.
C'est donc à celui qui a été la cause de tant de mal, si mal il v a, qu'il convient d'aller faire une réparation.
Quant à moi, monsieur, je vous le déclare formellement une dernière fois, je n'irai pas.
La discussion avait déjà été poussée trop loin.
Champmortain dévora en silence la leçon cruelle qu'il venait de recevoir.
Il se tourna alors vers Brias, et lui dit :
— Nous irons donc ensemble, monsieur, et ce devoir d'honneur une fois rempli par nous, je reviendrai, ajoula-t-il en se tournant vers Sylvie, et j'espère apprendre les motifs sérieux d'un refus qui m'étonne étrangement, je vous en avertis.
— Je suis des vôtres, s'écria M. de Rudesgens; car c'est moi qui ai été porter à M. de Monlaleu l'explication malheureuse de la conduite de Sylvie. Il est juste que je lui témoigne le regret que j'éprouve du chagrin que nous lui avons fait.
Je ne vous demande pas à m'accompagner, ajoula-t-il en se tournant vers M""' de Rudesgens; je vous laisse avec votre fille. Puis il ajouta encore plus bas :
— A moi aussi, il me faut une explication.
JULIE
— Il vous faut, répliqua aigrement M""' de Rudcsgens, aller papillonner devant celle intéressante victime.
— 11 me faut, répondit son mari en l'entraînant rapidement dans un coin, il me faut prévenir entre Champmortain et lîrias une explication qui peut devenir mortelle ; il me faut sauver l'honneur et l'avenir de notre enfant, madame; songi^z-y.
Et pour cela, comprenez-moi bien, je consentirai à ne rien savoir de ce cjui vous regarde, j'oublierai les droits que j'ai à une explication perscmnelle.
— Monsieur, fil sa femme d'un ton arrogant, je ne sais ce que vous voulez dire.
— Ali ! reprit M. de Rudesgens avec un accent qui finit par faire peur à sa femme, faites en sorte que Sylvie soit sauvée, ou, je vous en donne ma parole de gentilhomme, c'est vous qui souffrirez du malheur que vous n'aurez pas su lui épargner.
Allons, messieurs, ajoula-t-il en s'adressant à Champmortain et à Brias qui l'observaient avec anxiété, il est temps d'aller chez M"' de Monrion.
Les trois hommes sortirent, et la fille et la mère restèrent ensemble.
XLL — LA LEÇON.
Léona élait retirée dans son boudoir. Elle était assise au pied du lit de Léda.
Les soins que Dorothée avait prodigués à la malheureuse viclime de la brutalité d'Hector avaient fait disparaître, en partie, les traces de l'horrible violence exercée contre elle : Léda paraissait calme.
Léona, au contraire, était pâle, défaite ; son œil, lanlôt immobile, tantôt hagard, annonçait une agitation excessive. Ses yeus étaient cernés par l'insomnie, son front crispé par des pensées terribles, et elle murmurait à voix basse des phrases entrecoupées.
Plusieurs fois elle se leva avec impatience, alla entr'ouvrir les rideaux roses d'une fenêtre, et revint prendre sa place en disant :
« Ne viendra-t-il pas ? »
Puis elle se replaça en face de Léda, et l'examina curieusement.
Celle-ci, le sourire aux lèvres, l'œil brillant et joyeux, s'était prise à dire doucement, et d'une voix presque insaisissable, une chanson mélancolique.
Léona la regardait, et elle allait peut-être l'interrompre, lorsque le bruit imperceptible d'une porte qui s'ouvrit l'arrêta.
Dorothée enira et lui fit un signe.
— C'est lui ! dit Léona. Dorothée, veille sur cette femme.
Léona passa dans sa chambre, où elle trouva Hector de Monialeu.
De même que Léona, il paraissait avoir subi une nuit d'angoisses et de terreur. Son œil était éteint, son visage pâle et avachi ; jamais ses plus rudes journées de chasse et ses nuils les plus frénétiques de débauche n'avaient brisé à ce point la force herculéenne du colosse.
Léona sourit en le voyant ainsi. Cette prostration lui promettait un esclave docile.
Heclor trembla et baissa les yeux en apercevant Léona.
— Vous avez la lettre? lui Jit M""= Amab.
Un signe de tête afiirmatif fut la seule réponse d'Hector.
— Qu'avez-vous fait depuis ce matin ?
Hector regarda Léona avec un étonnement stupide ; il semblait lui demander comment elle supposait qu'il eût pu faire quelque chose.
— Je vous demande, reprit Léona avec impatience, ce que vous avez fait depuis ce matin ?
— Mais, reprit Heclor d'un air presque hébété, rien... Que pouvaisje faire'?
— Ce que vous eussiez fait, si ce qui s'est passé cette nuit n'eût pas eu lieu.
— El qu'aurais-je fait? dit Monialeu avec un sourire dégradé. Léona, qui avait vu avec joie l'abaltemeni de Monialeu, trembla
en pensant que toute l'énergie de ce caractère farouche élait peut-élre Il risée ■
Elle l'examina attentivement, pendant que, la tète basse et les yeux fixés sur la terre, il semblait absorbé dans une profonde atonie.
Alors, d'une voix douce et acre à la fois, avec une souplesse de serpent, un regard de basilic, elle reprit :
— Comment 1 le vicomte Hector de Monialeu a été chassé de chez M. le marquis de Monléclain, et il ne lui en a pas encore demandé rais(ui ?
— Il me refusera, reparlil Heclor d'un Umi ;ibaUu.
— Et pourquoi?...
— Pourquoi, fit Hector en tressaillant, pourquoi, répéla-l-il.... ne savez-voiis pas qu'on a retrouvé le corps de...?
— Je le sais, et je sais aussi qu'on espère le sauver. Heclor se recula avec effroi.
— Le sauver, répéta-l-il ; alors il parlera, alors...
— Que dirat-il? fit Léona avec anxiété...
Heclor parut chercher une réponse, mais il ne la trouva point.
— Je ne sais, dit-il.
— Il dira, reprit Léona, qu'il avait un rendez-vous avec moi dans la forêt; qu'après m'avoir quittée, un coup de fusil tiré d'un fourré l'a frappé en pleine poitrine, qu'alors il est tombé de cheval, et puis... qu'il ne souvient plus de rien ; car il était si complètement évanoui que vous l'avez cru mort.
Hector releva la tête comme un homme qui voit poindre une lueur lointaine dans les ténèbres où il est perdu.
— Ah I oui, dit-il avec un profond soupir, c'est vrai; il ne peut pas dire autre chose...
— Qui savait que vous étiez dans la forêt à celte heure? Personne excepté moi.
— Et vous vous tairez ?
— Oui; mais a une condition... c'est que vous ferez tout ce que je vais vous prescrire.
La force manqua au coupable , et il répondit en baissant la tête et sans même savoir ce qu'on allait lui demander :
— Je ne pourrai pas.
Léona frappa la terre du pied avec colère; mais presque aussitôt elle redevint plus calme.
Elle voulait relever cette énergie brisée , et pour cela elle sentait qu'il fallait faire comprendre à Heclor les moyens de salut qui lui restaient avec la patience que mel une mère attentive à faire pénétrer des pensées compliquées dans l'intelligence paresseuse d'un enfant.
Voyons , lui dit-elle, si vous ne m'aviez pas rencontrée dans la
forêt, si rien de ce qui s'est passé ne fût arrivé, n'auriez-vous pas, dès ce malin, envoyé une provocation à M. de Montéclain qui vous a chassé comme un laquais?...
— C'est vrai, dit Hector ; mais je l'ai oublié, je ne l'ai \as fait.
— Eh bien ! puisque vous reconnaissez maintenant que vous eussiez dû agir ainsi, il faut le faire.
— Mais, reprit Hector dont l'accablement ne lui permettait qu'à peine de comprendre le sens des paroles de Léona, s'il me refuse ?...
— Alors vous le traiterez devant tous de lâche et de calomniateur.
— De lâche !... dit Heclor. Oh i non... non... On ne le croira pas ! Le traiter de calomniateur : pourquoi ?
— Pour avoir voulu faire croire que vous étiez le père de cet enfant...
— Ah! fit Hector avec désespoir, l'appeler calomniateur... quand c'est la vérité... On ne me croira pas...
— Mais, reprit Léona en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà dit en face à Monléclain qu'il en avait menti?
— Oh! oui, c'est vrai.
— C'est alors qu'il vous a chassé, et que vous lui avez juré de tirer raison de cet outrage?
— Oui, c'est encore vrai...
— Eh bien! maintenant, ne devez-vous pas soutenir ce que vous avez dit ?
— Oui, répondit Hector, que rien ne semblait pouvoir arracher à son accablement, oui, je devrais le faire.
— N'avez vous pas tout à craindre, si vous ne le faites pas? Ne dira-t-on pas que vous reconnaissez comme vraie l'accusation de Monléclain ?
— Oui.
— Tandis que si vous persistez !i nier , c'est Montéclain qui aura menti.
— Ah I oui, repartit Hector toujours sous le poids de la même pensée, c'eût été possible, si je ne vous eusse pas trouvée ; si, pour avoir celle lettre...
— Cette lettre n'existe plus, ou bien elle est entre vos mains.
— Oui, reprit-il avec le ton désolé d'un misérable qui, enfermé dans son crime , n'y voit aucune issue ; mais on voudra savoir pourquoi on a fait disparaître cette lettre
— Qui peut dire que c'est vous, et pourquoi vous en accuserait-on?...
Celte lettre ne vous compromet pas, et vous n'avez aucun iniérel à vous en emparer.
JULIE
— C'est possible, dit Hector, ciicz qui le remords se plaçait incessamment entre son intelligence elles raisonnements deLéona; mais elle vous intéressait, vous, et alors...
— Moi I fit Léona avec dédain, ne vous occupez pas de moi.... je saurai me défendre si on m'accuse... Mais vous, si vous voulez vous sauver, il ne suffit pas de vous (lelendre, il faut accuser I
— Accuser.... qui?... demanda Hector en regardant Léona avec stupéfaction.
— Ecoutez, reprit-elle, et comprenez-moi bien si vous pouvez. Elle se plaça près d'Hector, lui prit la main, et lui dit, comme si
elle eût eu besoin de toutes les puissances de la persuasion pour arriver jusqu'à cet esprit frappé d'obscurité.
— Regardez-moi et écoulez-moi :
Hier, en quittant le cliàieau de .Montéclain, vous êtes rentré chez vous indigné de l'odieuse accusation qu'il avaitosé porter contre vous, et résolu à la venger'?
— Oui, oui, fit Hector en hésitant, et... et après...
— Ce matin, vous allez chercher des témoins pour demander raison à Montéclain de son insulte...
— El qui voulez-vous que j'aille chercher?.... Brias et Champniortain, qui étaient présents à l'insulte?...
— Brias et Champmorlain, précisément, dit Léona d'un ton affirmalif.
— Ceux qui ont vu la lettre de Léda?...
— Mais, reprit Léona avec une patience obstinée, cette lettre ne vous nomme pas, et Léda se taira niainien.ini...
— Qu'est-ce que cela fait? dit Hector; ils ont vu la lettre; ils savent que Léda est la mère de ce misérable enfant recueilli par M"» de Monrion ; ils demanderont quel est le père de cet enfant. .
— Très-bien.
Mais, repartit Léona en pesant ses paroles, si Léda n'était pas coupable.... si elle n'était pas la mère de l'enfant...
— Mais, dit Hector avec désespoir, la lettre... la lettre...
— Si la lettre était fausse...
Hector attacha sur Léona des yeux épouvantés.
— Si cette lettre, continua Léona en faisant à la fois pénétrer son regard et sa parole dans l'esprit troublé d'Heclor, si cette lettre, confiée d'abord à M"" de Monrion, et si longtemps conservée par Montéclain, était une invention pour faire retomber sur des innocents la faute dont ils sont coupables...
— Montéclain et Julie?... fit Hector en regardant Léona d'un œil fixe.
Il crut avoir compris, mais presque aussitôt il reprit d'un ton désolé :
— Pourquoi se seraient-ils cachés? Ne sont-ils pas libres l'un et l'autre?...
— Ce n'est pas une raison pour une femme d'avouer qu'elle s'est laissé séduire.
— Mais pourquoi ne se seraient-il pas mariés?
— Parce que M. de Montaleu, qui a fait de Julie son héritière, n'eût jamais consenti à son mariage avec Montéclain qu'il déteste et qu'il méprise.
— Ah! fit Hector en relevant la tête, oui.... oui.... bien.... Ahl oui...-
11 se leva, passa sa main sur son front en prononçant ces mois. Grâce à la parole perfide de Léona, une lueur infernale commençait à pénétrer dans la nuit effroyable où il s'agitait. ,
— Après... après... dit-il d'une voix altérée et curieuse,^^
— Que signifie, reprit Léona avec un sourire de triomphe, cette prétendue lettre lue par la comtesse de Monrion, lue ensuite par Montéclain , et qui dit, il y a six mois, dans la bouche de deux confidents, que Léda va voira Paris sa mère malade, et qui... six mois après, se trouve renfermer l'aveu d'une faute?
— En effet... c'est vrai... oui... c'est possible... repartit Hector, cela peut paraître extraordinaire.
Mais, ajouta-l-il en s'arrêtant devant Léona, il est certain qu'à cette époque Julie et Montéclain ne se connaissaient pas.
— Qui vous l'a dil? continua M"^ Amab.
Montéclain et Julie n'habitaient-ils point Paris, cette ville où tout se perd dans le bruit et dans la multitude? Ne sont-ils pas revenus l'un et l'autre dans ce pays au mois d'octobre dernier?
A supposer qu'ils ne se connussent pas, comment auraient-ils pu si vite s'entendre pour cacher tous deux àBricord la faute de sa femme, pour lire tous deux dans une lettre ce qui n'y était pas?
Cette coïncidence est inexplicable.
Et depuis, qui donc a été au village deSaint-Faron?
— Julie... Julie seule...
— Julie et Monleclain!
— Vraiment? ..
— MM. de Montaleu, Brias, Champraortain. de Rudesgens n'ontils pas vu entrer Monleclain chez la nourrice, à l'instant où Julie en sortait?... Ils y étaient peut-être venus ensemble...
— La nourrice peut dire le contraire...
— l.a nourrice a disparu, et savez-vous où elle est cachée? —Dans le château de Monleclain.
— Impossible...
— J'en suis sûre, dit Léona.
Que, celte femme dise tout ce qu'elle voudra... c'est Montéclain qui le lui aura diclé.
— El mainienanl encore, comment se fait-il que ces gens qui ne se connaissaient pas aient élé surpris à la ferme de Bricord causant tête à tête, pendant que Montéclain nous tenait tous occupés à poursuivre un sanglier?
Comment ces gens qui ne se sont jamais vus se sont-ils précisément rencontrés ce malin dans la forêt!.. .
— Vous avez raison, fit Hector...
En effet, oui... reprit-il, comme s'il cherchait ù résumer tout ce que venait de lui dire Léona. Oui, la lettre est fausse. Aujourd'hui, ils prétendent qu'elle contenait un aveu de Léda, et ils se sont donc entendus pour inventer celle fable?
En effet, il est impossible de croire que chacun de son côté eût eu la même pensée de menlir â Bricord. Ils ne lui ont donc i>as menti alors, mais ils mentent à présent...
— C'est cela, dit Léona avec satisfaclion, et puis? reprit-elle comme un maître qui fait répéter à un enfant la leçon qu'il vient de lui enseigner :
— Et puis, continua Hector, jamais ni moi ni Léda nous n'avons été voir cet enfant, tandis que Montéclain y est allé et Julie aussi...
— Très-bien, dit Léona, et puis?...
— El puis, ils s'y sont rencontrés le lendemain du bal, et puis ils se sont rencontrés à la ferme, pendant que .Monleclain nous amusait à la chasse ; et puis ce malin encore ; et la nourrice est cachée chez Montéclain...
Ah ! je comprends... s'écria sourdement Hector... vous avez raison. Et lui qui m'a chassé .si insolemment, lui qui m'a insulié... Oh ! il me le paiera cher! il...
Hector s'arrêta tout à coup, comme si tout cet enthousiasme féroce s'était brisé contre un obstacle qui venait de surgir à l'insiaui devant lui.
— Mais qui expliquera la blesssure du colonel, la souslraciion de la lettre ?
Léona reprit celle allure de serpeni, celte voix acre et pénétranle avec laquelle elle faisait couler goutte à gouile dans l'épais cerveau d'Heclor le poison subii! de ses infernales combinaisons :
— Ce qui expliquera l'assassinai du colonel et la disparition de la leltre, c'est l'intérêt des coupables : si c'est pour conserver à Julie l'héritage de votre oncle que Monleclain n'a pas voulu avouer son intrigue avec elle, n'avait-il pas un intérêt réel à faire disparaître l'héritier qui venait réclamer celle immense fortune ?
— Mais la lettre ?
— Si celle qu'il a montrée élait fausse, comment se serait-il exposé à la faire démentir par Leda ?
— La dénégation n'eût rien fait.
— Maiscomiirencz donc que cette lettre est fausse. Donc elle n'est pas de l'écriture de Léda.
— El) bien ! dit Hector, qji ne comprenait pas.
— Puisque vous dites qu'elle est fausse, fit Léona, avec le geste et l'inlonation de quelqu'un qui détaille à un esprit borné un raisonnement subtil, il est cerlain qu'elle ne doil pas être de l'écriture de Léda,
Vous comprenez... la lettre est fausse, et c'est Montéclain qui l'a écrite: or, s'il a pu la montrer à Champmortain et aux autres, qui ne connaissent pas l'écriture de Léda... il a dû craindre cependant qu'elle n'arrivât à l'examen de gens qui connaissent cette écriture, vous comprenez... donc il a dû tout faire pour la soustraire à ceux qui auraient déjoué sa supercherie en déclarant que celle leltre n'était pas de l'écriture de Léda. Si la lettre est fausse, il a eu intérêt à l'anéantir après s'en élre servi...
Comprenez-vous ?...
— Oui, oui... dil Hector qui écoulait avec attention.
— Eh bien donc ! reprit Léona avec un sourire cruel, vous conipre-
liez aussi pourquoi Montéi-lain a dû la remullre au colonel, dont il voulaii se défaire, et auquel il était bien sur de l'arrat-tier.
Alonialeu regarda Léona avec une singulière terreur ; la duplicité profonde de cette femme, cet art prodigieux de donner à des evénemenîs et à des circonsiances qui pouvaient les perdre, une apparence, un seu'i, un but qui pouvaient en perdre d'autres, répouvania.
— Oli ! lui dit-il d'une voix altérée, vous feriez douter de l'innocence d'un syini.
— El mieux encore, ducrime d'un assassin, répliquaLéonaavec mépris. Uecior la regarda avec colère.
— Oli I lui dit-elle, maintenant que nous sommes dans cefte voie, il faut y iiianlier jusqu'au bout ou y périr dans quelques heures.
— C'est affreux, lit Hector.
— 11 faut faire cela, ou \ous attendre à être dénoncé par Montecliiin , et accusé lie la disparition de Léda...
— Léda! dit Montaleu en se posant (levant Lcona, y avezvous pensé ?... "
Comment expliquezvous sa dispariiion?
est-ce aussi Montéclain qui l'a fait disparaiire?
— Leda! reprit M"'' Amab avec un .sourire triomphant , Léda!...
Mais comprenez donc <|ue je l'ai trouvée cette nuil, blessée et perdue dans la forêt, et que dans une heure je la renvoie à sa ferme.
— Alaiselle parlerai s'écria .Montaleu.
— Non.
— Mais elle m'accusera d'élre le père de cet enfant !
— Non.
— Mais elle dira que c'est moi qui l'ai frappée !
— Non, vous dis-je.
— Mais que lui avezvous donc promis?
— Rien.
— De quoi l'avezvous donc menacée?
— Ue rien.
— Elle consent donc à entrer dans ce complot?
— Léda ne nous servira pas plus qu'elle ne peut nous nuire.
— Elle est donc morte ?
— Elle est folle.
XLIL — MÊIIE ET FILLE.
L '1:113 co'lo ses lèvres aux joints do la poilc el appcLi ilouccu.cnl ; — Lida ! LiJ,- ! — Pi
Un moment après celui oùChampmortain,
M. de Kudesgens et Brias partaient ensemble pour se rendre chez M°"de Monrion, Léona enlraii chez M. de Rudesgens et faisait demander une entrevue à la vieille marquise.
Celle-ci, selon cette habileté vulgaire des femmes, qui est quelquefois du génie chez les grands capitaines , s'était décidée , comme on l'a vu, à porter la guerre et le désordre dans le ménage d'un autre pour éviter les perturbations qui pouvaient éclater dans le. "^ien.
Après ce qu'elle venait de dire contre Léona, M"" de Rudesgens n'était guère en disposition de la recevoir, et elle allait lui faire répondre qu'elle n'était pas visible, lorsque Sylvie arrêta la chambrière qui avait annoncé l'arrivée de M™^ Amab, eii lui disant :
— Je vais la recevoir à l'instant.
— Comment! lui dit M"' de Rudesgens à voix basse, mais avec une surprise et une indignation très-vives, malgré ce que vous savez?
— Oui , répondit Sylvie; il le faui, ma mère; car si je sais... elle Suit aiKsi...
— Quoi donc? flt M"» de Rudesgens tout épouvantée.
— Prenez garde, reprit Sylvie, nous ne sommes pas seules.
Elle se tourna vers la chambrière qui attendait, et lui dit d'une voixaliéiée : — Faites entrer M°" Amab.
— .Mais qu'y a-t-il? Dt tout aussitôt M""* de Rudesgens, que saitelle donc?
— Oh ! ma mère, ma mère, dit Sylvie en se cachant dans ses bras, ne l'avez-vous pas devine?
Léona parut en ce moment.
Quelqu'un qui eût pu la voir dans l'entretien qu'elle avait eu avec Hector de .Montaleu et qui eût assisté à son entrée dans l'appartement de M"' de Rudesgens , eut tremblé à son aspect.
Celte femme, dont le visage était, quelques instants avant, altéré par l'insomnie et par le conflit des sinistres pensées auxquelles elle elait en proie , celte femme avait repris, comme par enchantement , tout le calme assuré de sa beauté, toute la limpidité de son regard, toute la grâce et'toule la conDancede son sourire.
faut de puissance sur elle-même et lanl d'art pour dissimuler ses souffrances physiques, devait tout faire craindre d'une pareille femme.
La façon dont elle regarda Sylvie et .M"' de Rudesgens avait quelque chose de dédaigneux et de cruel à la fois. L'oiseau de proie prêt à fondre sur le nid où il lient les victimes qu'il va dévorer doit les regarder ainsi; l'assassin puissant qui va frapper dans un cachot des prisonniers sans défense doit montrer ce regret dédaigneux en se trouvant en présence d'ennemis trop faciles à exterminer.
Léona s'avança, et, de sa voix la plus douce el par conséquent la plus menaçante, elle dit ù.M°"'de Rudesgens :
— Eh bien ! madame , comment êiesvous remise de votre évanouissement d'hier soir?
— Parfailemeni, repartit M"' de Rudesgens ; la chaleur, le bruit, une fâcheuse disposition...
— Et peut-être aussi, dit Léona gratieiisement, de fâcheux souvenirs évoques par M. de Montéclain...
■— Madame, ht M""= de Rudesgens avec une colère soudaine, je ne vous comprends pas.
— Voulez-vous permeltre à Sylvie de s'éloigner, madame? reprit Léona: peut-être alors pourrai-je mieux me faire comprendre.
— M"»' de Rudesgens eut peur, et, retenant Sylvie près d'elle, elle répondu :
— Ma fille ne doit avoir avec personne d'entretien auquel sa mère ne puisse assister, et je suppose que vous n'avez rien à me dire que ma lille ne puisse entendre.
— Comme il vous plaira, m.idame, répliqua Léona; je suis la personne la plus accommodante du monde; je puis, auprès des personnes intéressées, garder un secret pendant dix ans, et je puis le divulguer devant mille personnes assemblées... Que M"" de Champmorlain reste donc, |)uisque vous le trouvez convenable.
JULIE
— Vous êles bonne, madame, reprit Sylvie d'un Ion suppliant; vous n'avez rien à dire à ma mère qui puisse lui causer de la peine, soit par rap|)ort à elle, soit par rapport à d'autres personnes?
— Vous vous trompez, Sylvie, repartit gravement Léona; ee que j'ai à dire à M"»" de Rudesgens est terrible, et peut devenir pour elle une source de malheurs.
— Pour moi ! (it M""" de liudesgens, dont l'humeur acrimonieuse, toujours prèle à se révolter, grondait sourdement, malgré la crainte qu'elle éprouvait.
— Pour vous, madame, dit Léona.
M""' de Rudesgens se redressa superbement et repartit avec hauteur : — Pensez -vous pouvoir me menacer comme vous avez sans dûule menacé cette malheureuse enfant?
— Madame ne m'a jamais menacée , ma mère, dit Sylvie...
Le hasard , ajnutat-elle en balbutiant , lui a fait surprendre une entrevue innocente. Je vous le jure...
elle connaît les sentiments dont je ne suis pas maiiresse... mais...
je puis dire... que jamais...
— Sylvie , reprit Léona avec tristesse , vous êtes faible , et la passion peut vous rendre cruelle; mais vous souffrez autant du mal que vous faites que de celui que vous éprouvez.
Laissez-nous, je vous en prie : il ne faut pas que vous appreniez , comme moi, que tout est mensonge et hypocrisie dans ce monde ; laissez-nous.
Dieu vous a gardé des sentiments de vénération et de respect dans l'âme; ne risquez pas de les perdre. Laissez-nous.
— En vérité, madame, s'écria U"'" de Rudesgens , pendant que Sylvie écoutait Léona avec une surprise pleine d'effroi, en vérité , ceci dépasse toutes les bornes de l'inconvenance : oubliez-vous que vous êtes chez moi, que c'est devant une mère que vous dites ù la lille de se retirer?
-Madame, ne comprenez-vous pas que si quelqu'un doit sortir d'ici, c'est vous ?
— ReMez donc, Sylvie, dit Léona, dont la
voix prit un éclat railleur et menaçant... restez... Kt vous, madame, ajouta-telle en se tournant vers M°"= de Rudesgens, êtes-vous bien sûre d'avoir le droit de chasser de chez vous la prétendue flile de Sophie Muller et de Joseph Miras?
A cette parole, et comme si tout à coup un fantôme hideu.x, épouvantable, s'était levé devantM^'de Rudesgens, elle attacha surLéonaun regard éperdu, tendit vers elle sa main qui tremblait convulsivement, et répéta d'une voix entrecoupée et sourde :
— La lille de Sophie Muller et de... vous!...
— Oui, moi, repartit Léona.
— Sylvie, Sylvie, dit M"" de Rudesgens avec un geste brusque et sans quitter Léona du regard, Sylvie, sortez, sortez.
— Non, reprit Léona d'urement, qu'elle resîeà présent pour apprendre...
— Oh! fit M""^ de Rudesgens avec un cri désespéré et en joignant les mains : pas devant elle... pas devant elle...
: BricorJ découvrit sur le plancher quelques gouttes de sang
Celait le mol que M. de Rudesgens avait dit à Sylvie. Misérable mère et misérable fille, qui avaient à se cacher l'une de l'autre. Ahl toute faute a donc son châtiment I
— Allez, Sylvie, ajouta Léona après un moment d'hésitation : mais souvenez-vous un jour que moi, l'enfant abandonné et proscrit, que moi, la femme perdue et que chacun se croit le droit d'iiisuller, souvenez-vous que j'ai eu pitié, moi... et que je n'ai pas voulu me venger comme je l'aurais pu.
— Va, va, Sylvie, lui dit sa mère d'un ton égaré, va.
Sylvie s'approcha de sa mère et prit sa main pour la baiser ; mais M"" deRudesgyiis l'aliiradans ses bras et l'y retint longtemps en l'inondant de larmes. Léona les contemplait; une pâleur mortelle se
répandit sur son visage, et dès que Sylvie eut quille la chambre, elle s'écria :
— Ah ! oui , voilà l'enfant chérie, la fille bien-aimée, celle qu'on ne menace pas de la chasser...
— Que voulez- vous?
que me demandezvous? dit M°"= de Rudesgens, qui avait ;i peine la force déparier.
— Je veux me venger , repartit froidement Léona.
— De moi... Mais, s'écria M""' de Rudesgens , que vous ai -je donc fait?...
— Oh 1 rien en vérité... dit Léona avec une ironie malveillante, rien ; une mère qui pour cacher ses faules renie son enfant ; qui riche d'une fortune colossale la condamne presque à la misère, qui pour s'assurer la possession légitime d'un grand nom , la dote par un acte faux du nom d'un laquais et d'une femme misera ble : la mère qui fait cela a bien le droit de demander à sa fille :
« Que vous ai-je donc fait? »
— Voulez -vous de l'argent?....
— Non...
— Voulez-vous une fortune?...
— Non...
— Mais que voulezvous, mon Dieu ?
— Je vous l'ai dit, je veux me venger.
— Mais de qui?...
— De M""= de Monrion.
Quoique ce mot dût
alléger l'épouvanle que
ressentait M""" de Ku-
accent de Léona était im-
desgens, elle en resta comme glacée, tant pitoyable et menaçant.
— De M"°o de Monrion ? répéla-t-elle.
— Oui, de celle à qui votre mari, votre gendre et l'amant de voire fille sont allés lout à l'heure apporter une réparation de l'injure qu'on lui a faite chez vous.
— Mais, repartit M""» de Rudesgens, il paraît que ces messieurs ont lu hier une lettre qui alteste l'innocence de M""» de Monrion...
— Cette lettre est fausse, di! Léona. M""" de Monrion est coupable, elle doit l'être, je veux qu'elle le soit...
— Vous voulez, fit M"» de Rudesgens en consultant l'expression du vis3ge de Léona.
— Kt vous le voudrez aussi, repartit Léona... Et Sylvie le voudra comme vous.
— Alais que puis-je, moi, contre cette pauvre jeune femme?
— Vous qui savez si bien prendre vos précautions pour mettre à
ti
JULIE
l'abri votre lionneur... vous ne savez pas comment on iieid coliii lU-s autres... Oli ! vous cte.s trop modeste, madame ; je venais vous demander des conseils...
M"" de Uudesgens baissa la lête, aussi furieuse que désolée d être obligée de subir cet empire implacable que Lcoua lui imposait si insolemmenl.
Du reste, nul sentiment de tendresse ou de repentir, nulle émotion du sang n'avait agité ces deux femmes. Ce n'était pas là la reconnaissance d'une mère et d'une fdle, c'était le pacte de deux coupables et de deu.\ méchants. * .
— Mais, s'écria M""" de Rudesgens avec colère, quelle main inlernale a donc déchiré le voile ? Qui vous a appris ce secret?
— Vous, madame, vous. Depuis longtemps, je sais que je ne suis pas la fille de Joseph Miras et de Soi)hie Muller.
Avec l'acte qui m'assurait une certaine fortune se Irouvail un écrit qui devait m'étre remis le jour de mon mariage.
— Cet écrit, de qui esl-il?
— De mon père.
— De votre père... de...
M">« de Rudesgens s'arrêta.
— Ce n'est pas possible...
Il m'a juré que jamais il ne m'avait nommée, que jamais mon nom n'avait: été écrit?
— Aussi, n'y est-il pas.
— 11 me l'a écrit de son lit de mort.
— De son lit de mort I répéta Léona ; il est donc mort?
— 'Vous ne le saviez pas? Im dit M"" de Rudesgens avec le regret de s'être laissée aller à l'effroi que lui avait causé la terrible apparition de celte fille abandonnée.
Vous ne le connaissez donc pas?
— Eh bien 1 non, repartit Léona ; il est inutile de nous arracher par surprise des secrets que nous devons nous dire sans détour.
L'écrit qui m'a été remis le jour de mon contrat de mariage est adressé à M. de Montaleu.
— Monsieur de Montaleu, fit M"»^ de Rudesgens, et il le connaît?...
— Pas encore, et il ne le connaîtra jamais, si vous voulez...
— Mais que dit-il, cet écrit?
— En voici la copie, répondit Léona.
M"-" de Rudesgens la prit avec anxiété, et lut ce qui suit :
« Mon ami,
,) \n moment de partir pour un long voyage, je confie celte iellre » à un notaire pour qu'elle soit remise le jour de son mariage à celle » qui te la remettra à loi-même. Il se peut (lu'un jour, malgré mes » soins pour assurer sa forwiie, elle ioml>e dans la misère et l'ahan- » don; je compte sur toi pour lui venir eu aide, et pour forcer, au » besoin, à la protéger, celle qui me l'a fait abandonner, et qui m'a » force de commettre une action indigne d'un honnête homme.
» Gertrude-Sophie n'est point, comme le porte son acte de nais- » sance, la tille de Joseph Mir.asel de Sophie Muller; elle est ma fille, » et elle est née d'une femme que lu connais, et dont tu as protégé » la fortune. , .
» A l'époque de la naissance de celle enlant, cette femme était sur ,) le point de se marier avec un de nos uiiiis communs.
» l'our cacher sa faute à tous les yeux, et pour que jamais l'enfant » abandonnée ne put rechercher à qui elle appartenait, elle trouva » deux misérables, qui, à prix d'or, la reconnurent pour leur fille.
» Joseph Miras, un valet de sa mère, se chargea de trouver une i> complice. Il profita de la misère d'une pauvre femme, appelé Sophie » Muller, qui accepta le marché.
» Mais, comme je te l'ai déjà dit, un jour peut arriver ou celte en- » fant sera abandonnée par sa mère supposée, comme elle l'a été par » sa véritable mère. S'il en était ainsi, je te la recommande.
» Prends soin d'elle, et au besoin, adresse-toi à celle dont l'immense » fortune peut aisément réparer les torts de son premier abandon.
» Je ne te la nomme pas, tu la reconnaîtras suffisamment en terap- » pelant que c'est celle que nous désignions entre nous sous le nom » de lu Fée aux Diamants.
» D'un autre coté, mon ami, comme il est possible que la fille qu'il » me faut abandonner ne fût pas digne de ton intérêt ; comme il ne » faut pas qu'elle abuse d'un secret que je n'ose confier qu'à loi ; » comme il se peut que si je lui disais ici le nom de sa mère et lo » mien, elle s'en servît pour porter le desordre dans deux familles, » je laisse à ta prudence déjuger si lu. dois le lui révéler, de mesurer
» ce que tu peux faire pour elle, et de la protéger ou de la laisser à » son abandon, selon qu'elle le méritera.
>> Je signe cet écrit d'un nom et je le selle d'un cachet que tu con- » nais ions deux «ussi bien que mon écriture, et maintenant je puis » partir, car je compte sur toi. »
L'écrit était signé :
Matheus Luduig,
Et le cachet posé près de ce nom portait un instolet avec cette légende :
Lellium quam lutum.
.M""» de Rudesgens resta un moment I'omI attaché sur cet écrit : puis elle regarda Léona, puis encore le papier.
— Oh I disail-elle d;ins sa pensée, elle n'avait aucune preuve que cet écrit inutile et que M. de Monialeu eilt refusé de comprendre, car il la hait et la méprise, et moi, comme une folle, je me suis livrée tout entière.
M"' de Rudesgens froissa le papier avec colère.
— Ce n'est qu'une copie, lui dit froidement Léona, l'original est en mon pouvoir.
M"' de Rndesgens ne répondit pas, elle cherchait par quel moyen elle pourrait démentir tout ce qu'elle venait d'avouer à Léona. Celle-ci parut la deviner, car elle reprit aussilôt :
— Ne vous repentez pas, madame; car si celle révélation ne vous fût venue par moi, elle vous fût venue par un autre.
— Par qui donc?
— Par le fils de Sophie Muller.
— Mais il y a quinze ans. lorsqu'il s'est présenté à M. de .Montaleu pour se f.iire reconnaître par lui...
— M. de Montaleu l'a chassé, et vous qui, d'un seul mot, eussiez pu détruire l'erreur du vieux marquis, vous l'avez laissé faire.
— C'était un misérable qui annonçait tous les vices possibles...
— En vérité? dit Léona.
— Montaleu m'a raconté cela; ce jeune homme à peine âgé de quinze .ans, l'a menacé de sa vengeance; il a parlé de châtiment, quesais-je?
— El que pensez-vous qu'il soit devenu?
— Il pourrit probablement dans la misère et au fond de quelque prison; ce ne pouvait être qu'un misérable.
— Quel qu'il soit, dit Léona, cet homme est ici.
— Et il sait... la vérité?
Il doit la savoir; car il a assisté hier au souper de Mnntéclain.
— Au souper de Montéclain.... Ainsi cet homme serait sans doute le malheureux qui sert le colonel?
— Ab! dit Léona en jetant un regard irrité sur M"" de Rudesgens, que vous êtes bien tous les mêmes! vous dont la naissance et la fortune ont fait la vie, vous ne pouvez concevoir qu'un être, quel qu'il soit, vaille quelque chose par lui-même : parce que vous l'avez rejeté insoleminenl dans la misère cl l'ignominie, vous pensez qu'il vivra dans l'ignominie et la misère.
Tout ce qui est grand, tout ce qui est fort, tout ce qui est puissant par sa propre valeur, vous es-t étranger...
M""" de Rudesgens, l'enfant que vous avez voué à la honte et à l'abandon, porte aujourd'hui un nom plus célèbre dans le monde entier que ne le fut jamais celui de votre noble mari.
L'enfant renié par M. de Monialeu, et que vous cherchez à retrouver dans les ordures des antichambres, était assis à votre table, l'égal par sa jeune renommée de tous ceux qui s'y trouvaient: le fils de M. de Montaleu est le colonel Tliomas Rien.
— Et il sait la vérité? fit madame de Rudesgens, qui n'avait f;iil nulle attention au n'iouvement oratoire de Lcona.
— 11 doit la s;ivoir comme je la sais; et maintenant, madame, il est une dernière chose dont il faut que vous m'informiez... quel esi le nom de l'homme qui vous a si bien aidée i» cacher votre honte?
— Son nom? dit madame de Rudesgens en p;"ilissant.
— Le nom de celui qui a adressé à M. de Montaleu celte lettre qui peut vous perdre, si je le veux?
— Quoi ! vous ne le soupçonnez pas?
— Peut-être.
— Mais, reprit madame de Rudesgens à voix basse, qui donc a pu apprendre à Monléclain celle horrible histoire, si ce n'est...
— Son père, n'est-ce pas? s'écria Léon.i avec transport. Madame de Rudesgens ne répondit que par un signe muet.
— Oh ! Montéclain 1 Monléclain I reprit Léona. dont tout le visage
JULIE
s'illumina d'une joie terrible et menaçante, malheur à loi, maintenant!
— Que prétendez-vous done faire?
— Ma mère, dit Léona, en la lerriliaiil de son regard de feu... il faut que M"» de Monrion soit deshonorée, et il faut que Montéclain périsse.
— Mais pourquoi?... mais comment?...
— L'œuvre est commencée, vous m'aiderez à l'achever, ou bien vous, ma mère, et Sylvie, ma sœur, vous périrez avec moi.
Ainsi Léona tenait dans ses mains la volonté de tous ceux qui l'entouraient.
Champmortain, Brias, M"'^ de Rudesgens, Sjlvie, le féroce Hector, que leurs fautes ou leurs crimes faisaient ses esclaves;
Léda, dont la résistance et les remords s'étaient perdus dans la folie;
Le colonel , dont l'honneur et la volonté étaient enchaînés sur un lit de mort.