ETAT DU COEUR
M"'^ de Monrion venait de rentrer chez elle après sa dernière rencontre avec Montéclain.
Depuis deux jours, le cœur de Julie .avait été en proie à des émotions si terribles et si diverses, qu'elle avait peine à se rendre compte de ce qu'elle éprouvait en ce moment.
Frappée au milieu du calme innocent de sa vie par l'injure grossière que lui avait faite M"' de Chani|)moriain, elle en avait souffert à la fois dans sa fierté et dans la seule affection qu'il lui fût permis d'avouer, celle de M. de .Montaleu, dont elle avait trouvé la protection si froide et si impuissante !
Comme nous l'avons dit, elle avait souffert aussi en ne voyant |)ersonne se lever pour venger son injure ; cet abandon lui avait "fait amèrement sentir sa solitude dans ce monde, et l'indifférence d'un homme sur qui elle avait compté, sans cependant le connaître, lui avait rendu cette solitude plus déserte et plus affreuse.
Puis était venu ce coup terrible que lui avait porté M. de .Montaleu, et qui avait fait descendre le cœur de Julie de la haute et chaste confiance qu'elle avait en elle-même.
En effet, il lui avait appris deux cruelles vérités : c'est que la vertu la plus irréprochable n'est pas une sauvegarde contre la haine des méchants, et qu'elle n'est pas un droit à ces affections dévouées et exaltées qu'on ne trouve que dans la famille.
Le retour tardif de M. de Montaleu en présence du désespoir qu'elle avait fait éclater, n'avait pas consolé Julie.
Bientôt, la proposition d'Hector de Montaleu, si bien accueillie par son oncle, lui avait encore mieux prouvé que son existence et son bonheur étaient à la merci de la crédulité d'un vieillard et de l'audace criminelle d'un homme qui, elle en était certaine, voulait spéculer sur le scandale d'une calomnie.
Alors elle avait rencontré une première fois Montéclain , celui auquel elle avait tant de fois rêvé dans le silence de ses nuits, celui dont l'indifférence l'avait si profondement blessée dans le salon de M"'" de Champmortain ; elle l'avait rencontré tel qu'elle se l'était imaginé : respectueux, grave, généreux.
Ce qu'il lui avait dit à la ferme , dans un premier entrelien , avait été pour Julie une singulière révélation de la puissance que cet homme exerçait sur elle. Il lui avait promis de la secourir, et elle était restée tranquille sur son honneur.
Il s'était incliné en rendant hommage à son innocence, elle était remontée en elle-même à la place d'où M. de Montaleu l'avait laissée descendre.
Elle le quitta heureuse et fièi'e.
Mais bientôt, durant la nuit qui suivit celte première rencontre, de cruelles réflexions vinrent troubler la joie et la confiance de Julie.
Cet homme si puissant sur elle, cet homme qui, inconnu, remplissait sa pensée, qui, à peine connu, la gouvernait déjà, cet homme n'était il pas renommé pour l'infernale adresse -avec laquelle il avait trompé mille femmes? Ne disait-on pas qu'il se faisait un jeu de leur déshonneur, aussi bien que de leur dé.sespoir?
M. de Montaleu ne l'avait-il pas dépeint comme un de ces cœurs implacables qui ne reculent devant aucun moyen pour obtenir la vengeance qu'ils se sont promise?
N'était-il pas de ceux qui, au besoin, frappent un père dans sa fille, un mari dans sa femme, un frère dans sa sœur?
Le cœur de Julie démentait ces craintes; mais sa raison les lui représentait sans cesse sous mille formes. Où donc était la véiité?
Voilà i|uelles pensées avaient tourmenté l'esprit de Julie, et voilà pourquoi Montéclain l'avait rencontrée dans la forêt encore tout inondée des larmes que lui avait fait verser le pénible combat livré entre ses sentiments et ses secrètes terreurs.
En ce qui la regardait personnellement, Julie ne s'était réservé qu'une seule protestation contre la calomnie dont on avait voulu la rendre victime : c'était de porter publiquement un dernier secours à l'enfant abandonné qu'elle avait si hardiment recueilli, et de montrer ainsi le mépris qu'elle faisait de l'accusation portée contre elle.
A l'aspect de Montéclain, toutes les craintes de cette âme en peine s'étaient effacées; l'hommage muet qu'il lui avait rendu, ce respect passionné qu'elle avait trouvé près de lui et près de ceux qui l'accompagnaient, avait encore une fois rappelé dans le cœur de Julie l'espoir, la confiance, la foi; mais à peine l'eut-elle quitté que ses craintes la reprirent.
Hélas! n'avait-clle pas déjà une fois été trompée par un autre, ou plutôt par elle-même? N'avait-elle pas aimé Amab pour un amour (ju'il n'éprouvait pas"?
Ce lut alors ([u'elle coinmençi à écrire la lettre suivante :
Il Mon frère, ^
» Je l'écris à Florence, où tu étais il y a quelques jours ; cette letn Ire te tronvera-l elle? je l'espère ; mais en quelque endroit de l'Ita- » lie qu'elle t'arrive, pars aussitôt, reviens à Paris, j'y serai.
» Charles, j'ai besoin de toi.
» Je t'ai raconté, il y a longtemps, comment j'ai sauvé une pauvre » femme du désespoir qui la poussait au suicide et du châtiment qui 11 la menaçait. Celte action pour laquelle tu me disais de si bonnes pa- » rôles, que tu vantais comme un acte de sublime charité, on en a « fait contre moi le prétexte d'une accusation infâme.
» Mais ce n'est pas là qu'est mon véritable malheur : la calomnie a 11 été vile reconnue; ce qui m'épouvante, ce qui méfait implorer ton 11 retour, c'est moi-même.
11 Charles, je me souviens que lorsque je me laissais aller comme Il une folle à l'espérance d'être aimée, je me souviens que lorsque 11 mon imagination parait des plus noblesqualités celui qui ne m'avait 11 jamais regardée que pour me trouver belle, je me souviens que ta » froide raison portait sur lui un jugement qui n'était que juste, mais 11 que mon cœur prévenu ne voulait pas accepier.
11 J'accusais alors ton insouciance et ta légèreté, lorsque cependant 11 je n'étais trompée que par moi-même.
>i Eh bien! Charles, mon frère, aujourd'hui encore, j'ai peur d'être » la dupe des mêmes illusions.
11 II y a ici un homme qui s'est fait mon défenseur. A le voir, à » l'entendre, il me semble que jamais respect ne fut égal au sien, 1) jamais hommage plus sincère, et cependant, cet homme passe pour » un de ceux à qui le mensonge est facile.
11 II ne m'a point dit qu'il m'aime, mais il me le dira, j'en suis sûre, 11 et je ne veux pas l'entendre : il lui serait trop aisé de m'abu- » ser.
» J'aimerais tant à le croire!
11 Pardonne-moi, Charles, je n'ai qu'une sauvegarde contre lui, » c'est de le fuir; je quitterai ce pays où il est, avant qu'une nou- 11 velle entrevue lui ait appris l'empire qu'il exerce sur moi.
11 Si je le rencontrais encore, lui, si renommé par son courage, ses » terribles aventures, ses éclatantes séductions, son impitoyable 11 parole, son fier dédain, sa suprême confiance en lui-même, si je le 11 rencontrais encore comme je l'ai déjà vu deux fois, généreux, sim- 11 pie, bon, et timide devant moi comme un jeune homme qui s'épou- » vante de son premier amour, il devinerait trop aisément la joie que » j'éprouve à le voir ainsi.
» Et si ce trouble qui me flatte, si celte, modestie qui m'enchante » n'étaient qu'un rôle admirablement joué, si je disais à cet homme 11 tout mon cœur pendant ([u'il me cacherait si perfidement le sien, » que deviendrais-je, Charles?
11 Oh I n'aie pas peur, cependant, je ne fuis pas devant la crainte » d'une faute !
» Si puissantes que soient sur moi la présence et la parole de cet » homme, elles ne prévaudront jamais contre ce que noire sainte mère » m'a légué d'amour pour la vertu.
11 .le ne suis pas comme une autre que j'ai vue souffrir à mes cô- 11 tés, je ne redoute pas qu'il m'entraîne à oid)lier tous mes devoirs.
JULIE
» Il ne me perdra pas devant le monde, mais 11 peut me tuer en moi- » môme.
» Tu ne me comprends pas, Charles, car je suis folle, je le sens.
)) Il ne m'a pas dit qu'il m'aimait, eh bien ! je ne veux pas qu'il » puisse me le dire jamiiis. Je ne veux pas courir le danger de l'en- » tendre, de le croire, et dèlre trompée.
» Quai]d je serai loin de lui, s'il m'oublie, s'il me dédaigne, je » n'aurai pas le droit de lui en vouloir, et, déshéritée de tout amour, » je pourrai me dire dans le fond de mon âme : Si je fusse restée, il » m'eût aimée.
» Vois à quel point je l'aime moi-même, mon frère, puisque je pié- » fére, dans mon avenir, ma foi dans cette supposition, à la crainte que » j'éprouve de me tromper.
« Je vais donc partir, j'arriverai seule à Paiis.
» Je m'y cacherai.
» Puis tu viendras, et alors je te dirai mieux mon àme.
» Je suis seule ici; il n'y a personne autour de moi à qui je puis.^e » demander appui et conseil, excepté lui, à qui je me suis confiée )i comme je l'eu.'se fait à un vieil ami de mon enfance, car je l'ai mis )) sans réserve dans la confidence de mes douleurs, dans l'espoir de )) ma justification.
» Quand il m'a offert son dévouement, je l'ai accepté comme j'eusse » aci-epté le tien, et je lui ai tencUi la main, comme je l'eusse fait à ce » pauvre Villon : quand il m'a promis de me venger de mes ennemis, 1) je me suis sentie tranquille comme si un roi fût venu à mon aide.
» Quand il m'a dit : « Madame, je vous honore et vous respecte, » « je me suis sentie réhabilitée comme si mon père m'eût bénie.
» Il a pris tous les sentiments de mon âm.e... mon amilié, ma con- » fiance, mon admiration.
» Oh ! vois-tu, mon frère, c'est là un pouvoir terrible qui m'epou- 1) vante.
» Oh I si cet homme me trompiiit, s'il commençait par moi la veu- » geance qu'il poursuit contre M. de Montaleu I... Je n'ose ni ne veux » y penser.
» Je souffrirais trop de l'accuser, et j'ai peur de le croire sincère.
>) Ce soir je quitterai ce pays. Je ne veux pas le revoir... Il mede- » vinerait, et s'il me demandait si je l'aime, je ne lui mentirais pas.
» Viens donc, viens, loi, dont la raison est plus calme, tu me diras » si je puis l'aimer, si je puis...
H Oh! mon frère, si ce n'était qu'une vaine terreur, si ce n'était » (|ue le ressentiment de ce que j'ai déjà souffert, si mes craintes étaient » un outrage pour lui... S'il pouvait m'aimer sincèrement... oh! mon » frère, que je serais heureuse! que je serais fière...
» Et comment l'aimerais-je assez pour le payer de mon bonheur...
» Mais non... Il faut partir, il faut... »
Julie en était là de celte lettre, lorsque la porte de son appartement s'ouvrit tout à coup.
Ndivr.vc MAi.nEiri.
Lo:'sque Julie fut si soudainement interrompui', elle vit entrer chez elle .MM. de Uudesgens, Champmortain et Brias.
— Pardon, madame, lui dit M. deRudesgens, de son Ion le plus galant , nous avons fait demander, en entrant ici , M. de Montaleu ; mais on nous a répondu qu'il était enfermé avec quelqu'un qui, sans doute, lui a déjà appris le but de cette solennelle démarche.
11 nous a devances près de M. de Montaleu , nous avons voidu le devancer près de vous. Notre part est la meilleure, madame.
— De quoi s'agit-il donc, messieurs? dit Julie, qui ne pouvait douter du motif de cette visite.
— Comme ce que nous venons faire ici , reprit AI. de Rudesgeus , vous intéresse autant que notre vieil ami, comme on ne saurait trop tôt rendre la joie et le calme à un cœur qui souffre, nous sommes venus vers vous, madame, pour vous offrir le témoignage de notre estime et de notre considération.
— Madame, ajouta Champmortain, vous qui avez le droit d'èlre si sévère, vous ne serez qu'indulgente, j'en suis sûr, et vous pardonnerez à M"" de Chanq)morlain...
— Oh! dites -lui, repartit vivement Julie, que je ne lui demande que de me permettre de l'aimer comme une sœur.
— Merci, madame, lui dit le vieux Uudesgens, voilà de la bonne Èonté ! merci...
Mais il faut que vous sachiez tout ; il y a quehpi'nn qui n'est pas
ici et qui a fait mieux que nous tous; c'est un homme dont on vous a dit beaucoup de mal, un homme qui a eu le tort d'aimer beaucoup et d'être beaucoup aimé, ce qui lui a fait la réputation d'un mauvais sujet. Mais cet homme a le cœur aussi noble que le nom; il eût pu être votre ennemi , il s'est fait votre défenseur.
Pour vous laisser soufiiir, il lui suffisait de se taire; mais Montéclain ne s'attaque ni aux faibles ni aux femmes; il avait en main la preuve de votre innocence, la lettre de la fermière... c'est lui qui l'a montrée à ces messieurs, c'est lui que vous devez remercier en nous.
Julie écoulait .M. de Rudesgeus, toute tremblante à la fois de joie et de crainte.
Ainsi Montéclain lui tenait la parole qu'il lui avait donnée, et elle élait heureuse ; mais en même temps il prenait sur le coîur de Julie des droits trop puissants à sa reconnaissance, et ces droits l'épouvantaient.
Une autre pençée vint aussi se mêler à ce sentiment. Elle se souvint de la rencontre qu'elle avait faite le matin, des paroles mystérieuses de Montéclain, et elle reprit d'une voix profondément émue :
— Je vous remercie, messieurs, de votre démarche et de l'empressement que vous avez mis à la faire; mais pernuMtez-moi de vous demander quel est celui d'entre vous à qui M. de Montéclain avait confié la preuve de mon innocence.
— C'est le colonel Thomas Rien, répondit Cliampmortain.
— Lui ! s'écria Julie en tressaillant; c'est donc pour cela qu'on l'a assassiné?
— .Vssassiné! répétèrent les trois hommes en se regardant entre eux avec terreur.
— Mais ce n'est donc pas lui qui est avec M. de Montéclain? dit -M. de Rudesgens.
— Assassiné! reprit M. de Cliampiuurlain.
— Mais par qui?...
— Par qui? s'écria Brias avec colère; par celui qui, en su.|iprimant la preuve de l'innocence de M""^ de Monrion, faisait disparaître en même temps la preuve de son infamie.
Au moment où Brias prononçait ces paroles, la porte de l'apparlement de Julie s'ouvrit de nouveau avec violence, et M. de Montaleu, suivi d'Hector, entra rapidement.
M. de Montaleu était pâle, ses traits étaient bouleversés, il paraissait à la fois trembler de colère et d'horreur.
Quant à Hector, une résolution sauvage et immobile animait ses traits.
C'était celle d'un homme engagé dans une voie fatale, et qui , l'œil fixe et tendu devant lui, marche à son but sans oser regarder le chemin qu'il fait et les précipices fangeux qu'il traverse.
L'aspect de l'oncle et du neveu était si étrange, que Brias, .M. de Rudesgeus et Champmortain restèrent interdits.
Julie frissonna; elle comprit qu'un nouveau malheur lui venait avec la présence d'Hector.
Ponssèe encore une fois par le sentiment qui la dominait, elle jeta autour d'elle un regard désespère comme pour chercher quehpi'nn qui |)iit la protéger. Elle se rapprocha instinctivement de ceux qui venaient témoigner de son innocence, et elle attendit les paroles de M. de Montaleu, qui s'était arrélé comme suffoqué par l'émotion qu'il éprouvait.
— Eh bien 1 fit M. de Rudesgens plus étonné que personne de celte entrée imiiétueuse. (pi'y a-t-il? que se passe-t-il?
— Ce qu'il y a, dit Hector en s'avançant avec ce courage furieux du crime poussé aux abois. Il y a...
— Silence, reprit M. de Montaleu avec autorité, silence, Hector, vous ne devez votre justification qu'à moi seul; si les autres vous en demandent une, c'est à moi de juger si vous devez la leur donner.
Champmortain, Brias et M. de Rudesgens se regardèrent encore comme pour se demander ce que signifiaient l'emportement de M. de Montaleu et la justification d'Hector.
Julie resta immobile sans savoir comment le malheur pouvait lui venir, sans deviner un seul des perfides calculs de Léona.
Elle comprit seulement qu'un coup terrible la menaçait ; elle attacha un regard ardent sur Hector; mais il ne baissa pas les yeux, il ne se Irou'ula pas cette fois : son front comme son cœur s'étaient bronzés aux leçons de Léona.
— Dites-moi, messieurs, fit tout à coup M. de Montaleu en souriant amèrement, dite.s-moi ce que vous étiez venus faire dans celte maison.
Parlez , je vous prie.
— Nous étions venus, répondit M. de Rudesgens d'un Ion sec, nous étions venus porter à M"" de Monrion le témoignage de nos regrets, de noire estime et de notre respect.
JULIE
- Et en vertu de quoi , messieurs, avez-vous fiiit celle solennelle ovalion à M"'* de Monrion?
— En vertu d'une lettre que j'ai vue de mes propres veux, dit Biias avec fermeté ; que Cliampmorlain a vue comme moi, et qui a été remise devant nous au colonel Thomas Rien.
— Vraiment, repartit M. de Monlaleu, avec le même ton plein de sarcasme, et par qui était écrite cette lettre ?
— Par celle à qui appartient l'enfant recueilli à Saint-Faron, |)ar la malheureuse femme du fermier Bricord.
— En vérité? reprit encore :M. de Montaleu, et connaissez-vous l'écriture de cette malheureuse"?
Brias et Champmortain se regardèrent, et Brias fut obligé de répondre :
— Il est vrai que nous ne connaissons pas cette écriture, mais Montéclain nous a afdrmé...
— Ah! dit M. de Montaleu avec dédain, Montéclain vous a affirmé... et sur l'affirmation de J[. de Montéclain, de cet homme qui s'est fait toute sa vie un jeu de l'honneur des femmes, de cet homme qui n'a jamais mis de frein à ses passions, de cet homme dont j'ai dénoncé la vie à tous ses concitoyens, de cet homme qui m'a menacé devant vous de se venger de la justice que j'avais faite de lui ; sur l'affirmation de cet homme vous avez cru à la véracité de cette lettre I
— Quoi 1 s'écria Brias, devez-vous supposer que c'est une invention?
— Je l'aflirme et je le jure, dit Hector de Montaleu, d'une voix ferme et claire.
Cet homme n'avait plus ni trouble ni hésitation ; il avait été pour ainsi dire passé et trempé au feu de l'enfer !
— Ainsi, fit M. de Rudesgens, celte lettre serait fausse?
— Mais quel intérêt Montéclain avait-il à perdre cette misérable femme? dit Champmortain.
— Ce n'est pas elle qu'il fallait perdre, reprit M. de Montaleu, c'était le vicomte de Montaleu, c'était mon neveu, c'était l'héritier de mon nom , c'était lui qu'il fallait déshonorer à défaut de moi, c'était luique Montéclain voulait frapper, dans son impuissance à m'atteindre.
— Mais à qui appartiendrait donc cet enfant? dit M. de Rudesgens.
— Demandez, repartit M. de Montaleu en jetant un regard plein d'indignation et de mépris du côté de Julie, demandez à celle qui l'a caché dans le hameau de Saint-Faron, à celle qui seule a été le voir, à celle que nous y avons rencontrée, à celle qui y retournait encore ce matin.
Et les yeux se tournèrent vers Julie.
Elle était immobile, muette ; elle regardait et elle écoutait comme si tout ce qui se disait devant elle n'eût pas été sa condamnation. Il n'y avait pas de désespoir dans ce silence, il n'y avait qu'un étonnement inouï.
A ce moment, Julie se demandait certainement si elle n'était pas en proie à un rêve abominable, ou si elle n'avait pas perdu tout d'un coup la mémoire et la raison.
— Mais, reprit M. de Rudesgens, avec le Ion d'un homme qui recule devant une conviction qui le domine et qui le blesse : mais quel serait donc le père de cet enfant?
Allez le demander, repartit M. de Montaleu d'une voix stridente, à celui qui allait le visiter en secret, à celui que nous y avons rencontré, à celui qui, dans le moment où je vous parle, le cache dans son château. Allez le demander au défenseur généreux de M"" de Monrion, allez le demander à Montéclain.