‹ Ouvrés illustréesChapitre 6 sur 157 · IX. — ÉPREUVES · texte numérisé non relu

IX. — ÉPREUVES

Il nous faut dire maintenant ce qui s'élait passé dans la famille Thoré pendant ces deux jours.

On sait que Victor s'y était présenté le jour même où il avait reçu le myosotis et la pensée de Julie. Il n'avait trouvé personne et s'était retiré après avoir déposé sa carte.

Lorsque madame Tlioié rentra chez elle, on la lui remit : et certes, elle l'eût supprimée, si son mari n'avait été là. Mais monsieur Thoré était un de ces hommes avec lesquels il ne faut essayer d'aucune adresse, car ils en font immédiatement une balourdise.

Si madame Thoré ne lui eût point passé la carte de monsieur Amab, il eût deuiandé tout haut ce que c'était ; et si sa femme lui eût répondu qu'elle le lui dirait plus tard, il eût voulu le savoir tout de suite.

— Qu'est-ce que c'est que ces cachoteries-la? eût-il crié sous la porte cochère.

Et il eût continué en montant l'escalier :

— Je hais les mystères. Tout le monde peut connaiire les gens qui viennent me voir ; je suis comme cet ancien qui eût voulu habiter une maison de verre : eh I ma foi, la mienne est suffisamment de verre comme cela... etc., etc.

Madame Thoré, qui ne voulait pas faire un événement d'une simple visite, remit la carie à son mari, qui s'écria :

— C'est de monsieur Amab I ah ! il est venu ; je m'y attendais... Il nous devait cela...

Sais-tu que ce jeune homme nous a de grandes obligations? Moi, ma fille et toi, nous lui ferons un succès...

Je suis bien aise de le voir... J'ai une observation à lui faire sur le portrait de Julie, car c'est Julie déguisée en sainte Vierge...

Oui, j'ai remarqué quelque chose : le cadre est moins riche que les nôtres...

Et puis... mais je lui dirai tout cela.

Pendant que son père débitait ce chapelet de paroles bêtes, Julie s'était écriée :

— Monsieur Amab est venu?... Ah ! c'est bien à lui.

— Pourquoi donc? lui dit sa mère.

— Ah ! pour rien, dit Julie qui rayonnait de joie.

Victor avait donc compris l'envoi de la pensée et du myosotis ; car, lui qui n'était pas venu depuis plus de quinze jours, il était accouru ce jour-là même.

Elle était fière, elle était heureuse, elle se croyait aimée.

Ainsi, l'absence n'avait point influé sur cette exaltation qui épouvantait madame Thoré : elle pensa qu'il était temps de prendre un parti et d'amener une explication.

Le lendemain, elle entra de meilleure heure que d'habitude dans le magasin, et alla droit au bureau de Louis Villon.

— Monsieur Louis, lui dit-elle, donnez-moi deux mille francs. Louis la regarda avec surprise , la comptabililé de monsieur Thoré

avait d'invariables habitudes.

Au commencement de chaque mois, la caisse remettait à madame Thoré la pension mensuelle qui devait suffire à touies les dcpcnses de la maison.

Jamais, depuis longues années, monsieur Villon n'avait vu madame Thoré faire la plus petite demande d'argent.

— Vous avez dit. Madame? fit Louis avec une sorte d'effroi...

— Je vous ai demandé deux mille francs.

— Et pourquoi?... Pardon ! reprit le commis en ouvrant la caisse

LA LIGNINE.

avec un trciiililcinent convulsif, :\ quel comiilc faut-il iiiserire Cflto somme ?

— Au mien 1 .

— Ali! très-bien... très-bien... à votre eompte... bien, lit-il encore en prenant un volumineux iiortefeuillc, irés-bicn, et nous passerons l'article... au journal... pour... déiicnses personnelles.

Et ce (lisant, il lendit les billets à madamcTIioré d'une main tremblante. , „ .

Elle examina le commis et ne sut que penser de son enroi.

— Mais qu'avez-vous donc? lui dit-elle.

— Moi, Madame, mais je n'ai rien... vous me demandez deux mille francs, c'est mon devoir de vous les donner.

— Sans doute; mais vous semblez étonné de ma demande.

— l'oint du tout... Ah ! mon Dieu 1 je pense bien que vous voila arrivée à un moment où ces demandes vont revenir... coup... sur coup .-jusqu'au jour où nous déchargerons le compte de monsieur Gobert, notre banquier, de cent cinquante ou deux cent mille francs. Ahl c'est une belle dot!...

î\la(lame Thoré comprit enfin la terreur de Louis.

11 n'avait trouve d'autre justification à une demande soudaine de deux mille francs que les dépenses causées par un prochain mariage... C'était un commencement de trousseau.

— Non, lui répondit amicalement madame Thoré, il ne s'agit pas de marier Julie...

Si je vous demande ces deux mille francs, c est qu il est une dette que monsieur Thoré a tort d'oublier, et que l'on doit acquitter surle-champ ; je vais envoyer ces deux mille francs à monsieur Amab.

— A monsieur Amab, dit vivement le commis en tendant la main comme pour reprendre les billets... et pourquoi?

— C'est le prix du portrait de mon mari et du mien.

— C'est sans doute aussi celui de la sainte Vierge qu'il a faite, car vous ne lui laisserez pas le portrait de mademoiselle Julie, je suppose.

— Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, dit froidement madame Thoré... Vous préviendrez monsieur Thoré de la disposition que vous avez faite de cette somme.

— Oui, oui... je la porterai sur le journal, et pourtant, ajoula-t-il en caressant les billets des yeux... deux mille francs pour deux ou trois semaines de travail, c'est beaucoup... Est-ce un prix convenu? car sans cela, ce .serait exorbitant.

Mais à ce compte ce monsieur gagnerait vingt ou trente mille francs

par an.

Il y a des avocats, enrichis au métier de parler, qui trouvent, comme monsieur Villon, qu'un artiste qui a un nom est assez rétribué dans la vie avec une centaine de louis par an; et ces avocats sont députés, passent pour des hommes intelligents, et font les lois après les avoir exploitées : c'est triste pour notre pays.

Madame Tlioié était plus avancée que ces messieurs, car elle répondit à monsieur Villon :

— C'est un prix modeste, mais je le crois i:onvenable ; c'est ce qu'il a demandé à une dame qui a refusé de le payer.

— C'est l)ien... très-bien, dit Villon; mais je comprends que cela lende ces messieurs bien impertinents.

— Monsieur Amab m'a paru fort poli...

— Lui! Madame! s'écria Villon; lui! mais il a cru... Ahl vous ne savez pas... Il a l'insolence de croire...

— Quoi donc?

— Au l'ait, cela ne me regarde pas.

— Expliquez-vous, lui dit madame Thoré; avez-vous à vous plaindre de monsieur Amab?

— Je ne lui ai jamais adressé la parole.

— Que vous a-t-il donc fait?

— Ce qu'il m'a fait? Pardon, Madame, pardon ; mais j'avais cru... j'avais pensé... assurément c'est une prétention folle.... mais jusqu'au jour où ce jeune homme est entre ici... j'étais comme de la famille... Vous étiez si bonne pour moi... et je me disais qu'un joui peut-cire... enfin j'ai eu tort.

Madame Thoré écoutait patiemment ces phrases, entrecoupées de grands soupirs, de regards jetés au ciel, de papiers mis sens dessus dessous, de registres bousculés.

Le commis reprit sa place, ferma violemment sa caisse et se remit à ses écritures en s'écrianl d'un ton désespéré :

« Cent quatre saucières à feuillnge. »

El il écrivit l'article.

Madame Thoré ne put s'empèchor de rire.

Tout à coup elle cnlendit son mari qui déclamait dans la cour une admonestalio.i à un garçon de magasin, cl elle dit rapidement au

commis: , , . ,,

— Monsieur Villon, je vous autorise à demander formellement a mon mari la main de Julie. . .

Louis se retourna comme .ferait un débiteur à qui un huissier apporterait de l'argent.

— Vous avez dit... Madame... il faut que...

— Il faut que vous ayez parlé à mon mari avant ce soir. Madame Thoré était rentrée dans son bureau particulier, laissant

Villon abasourdi, ivre, fou.

Un moment ai)rès Julie parut et elle alla s'asseoir près de sa more.

Madame Thoré écrivit une lettre de quelques lignes, la mil sous enveloppe, y glissa ostensiblement les deux billels de Irinquf; qu'elle venait de recevoir de Villon ; puis elle écrivit l'adresse, et jeta négligemment la lettre sur la table de Julie en lui disant : ,

— Tu feras remettre ceci à son adresse par le garçon de recette. Julie prit la lettre, et à peine eut-elle jeté les yeux sur l'adresse,

qu'elle jeta un cri étouffé.

Maflame Thoré ne lit pas semblant d'entendre, mais elle pria monsieur Villon d'aller terminer dans l'autre magagin une vériliiation qui demandait beaucoup de temps ; elle voulait donner à Julie la liberté de parler. Villon sortit.

Madame Thoré allendil, Julie ne lui dit rien.

Madame Thoré la regarda furtivement.

Julie, de son coté, regardait la lettre d'un œil fixe. C'était bien celle dans laquelle on avait'enfermé deux billels de banque, celle qu'on lui avait dit de faire porter par un garçon de recelte, comme on faisait d'une facture ou d'une commande... et celte lettre était adressée à Amab.

C'était là quelque chose que Julie ne comprenail pas, mais qui l'épouvantait et qui l'humiliait aussi. ^

Alors elle regarda sa mère comme pour bien s'assurer que c'était elle qui avait commis cette énormité; en effet, Julie eut compris une pareille brutalité faite par son père; mais de sa mère, cela lui semblait

inouï? , . ,. , „, .

— Eh bien 1 à quoi penses-tu donc? lui dit madame Thore.

Julie resta un moment indécise, mais elle refoula la question qui lui venait aux lèvres, et elle répondit avec une expression amère :

— Je ne pense pas... je cherche mon dé...

— Tu l'as à ton doigt.

C'est vrai... j'ai tort... j'ai tout ce qu'il me faut.

Et elle reprit la broderie qu'elle tenait, les dents serrées pour étouffer ses sanglots, la tète basse pour abriter ses larmes du regard de sa mère.

Madame Thoré fut prête à l'appeler dans ses bras pour la consoler. Elle avait blessé Julie sans réussir à la faire parler.

Cependant elle voulut mesurer cet amour au courage que Julie mettrait à cacher sa douleur, et elle se lut.

Bientôt après, elle comprit combien il était puissant, lors<|ue le garçon de magasin ayant paru, Julie lui dit d'une voix nette el vibrante :

— Portez cela à son adresse.

Cette obéissance cachait une révûlte. Toutefois, madame Thoré resta impassible, car elle avait provo(|ué de la |)ait do monsieur Villon une démarche qui devait enfin faire éclater le désespoir de Julie.

Un silence glacé régnait entre elles; mais ni l'une ni l'autre ne se sentait la force de le rompre, lorsque monsieur Thoré entra tout à

coup. , , .

Il avait le visage gonflé d'importance, son regard était irrite, sa demarciie était tempétueuse. Il parcourait le vaste magasin dans toule sa longueur, el à chaque fois qu'il passait devant la case grillée ou iravailîaient sa femme et sa fille, il poussait un énorme soupir ou une sourde exclamation.

Évidemment, il attendait qu'une question quelconque, sur celte lurieuse agitation, ouvrit une issue à la colère qui l'animait. Mais sa fille était trop occupée d'elle-même pour s'apercevoir de ce gros manéi^e et madame Thoré ne voulait pas venir eu aide à son mari.

Monsieur Thoré, fort désappointé de ne pas produire le moindre effet, passa à des moyens plus énergiques ; il se mit à parler tout

seul : ,.,..,

— C'est incroyable I c'est monstrueux! cest indécent!

El comme madame Thoré ne levait pas la tète, il prit une porcelaine, et la brisant avec fureur sur le plancher, il s'écria :

— Je ne souffrirai pas que cela se passe ainsi I

LA LIONNE

— Eli! bon DK'ii ! qu'y a-t-il? ilpiiiaiida nnulume Tlioiv, qii( tic iimiv;iit pas joiicr plus longlcmiis la céc'ac et la surclilc.

— Ce qu'il y a, Madame... co qu'il y a... Vous le savez, je le suppose... Un commis ipii se permet, à l'iniprovisle... sans qu'il ni'ail fait sonder pour avoir veut de mes imenlions .. qui se permet de...

— Que s'est-il permis?

— L'ignorez-vous?... El me mentait-il avec la dernière impudence. lorsqu'en voyant mon indignation, il a osé me dire que vous l'aviez autorisé... que dis-je, autorisé?... que vous lui aviez enjoint de... A-t-il menti?

— .Non, mon ami, dit.doucement madame Thoré : c'est vrai... cl je croyais avoir bien fait... je croyais avoir agi dans le sens de vos projets.

— On n'exécute pas tous les projets qu'on forme... et d'ailleurs... quand on les exécuterait... il y a une manière... convenable... oui convenable, c'est le mot... de... de s'y prendre.

Mais concevez-vous rien de pareil à un homme à qui vous venez demander un compte-courant, et qui vous arrête en vous disant : (I Pardon, monsieur, j'aurais quelque chose à vous dire. » — Parlez, mon cher, parlez.

— Eh bien? monsieur, je voudrais vous demander la main de » mademoiselle votre fille I »

Aces mots, madame Thoré ne put s'empêcher de sourire; Julie tressaillit et regarda son père, tandis que celui-ci continuait, en disant :

— C'est comme ça.... absolument comme s'il m'avait dit :

(■ Pardon, monsieur, j'ai oublié de vous dire qu'il y avait un colis u au roulage. »

Julie devint pâle et immobile; monsieur Thorê coniinua :

— El c'est vous, Madame, qui avez autorisé M. Villon à agir vis-àvis de moi avec ce sans-façon impertinent.

— Si vous saviez... dit madame Thoré.

— Je sais, reprit son mari d'un Ion solennel, que je vous ai aimée, que je vous ai épousée, mais que je ne me suis pas conduit comme ça ; je ne suis pas allé à monsieur votre père, lui crier :

« Eh! diies donc, monsieur... ebl là-bas... je voudrais bien cpou- » ser votre fille!... « Car, plus j'y pense, plus je suis révolté... J'ai été traité...

— Mais, Monsieur... dit madame Thoré.

— Madame, reprit monsieur Thoré avec une majesté redoutable, mon père s'est rendu officiellement chez le vôtre, et lui a fait officielle nient la demande de votre main. Voire père lui a répondu favorablement.

Alors et seulement alors, j'ai osé lui parier... Sans compter les préliminaires avant celte démarche importante... les avis secrets... j'avais sondé le terrain, je savais où j'allais.

Mais moi, on m'aborde, el v'Ian ! on me demande ma fille, comme une douzaine d'assiettes. Et c'est ma femme qui autorise de pareilles insultes....

Quel siècle que le nôtre ! Quelles mœurs , mon Dieu ! Quelles mœurs 1

Cette tirade avait épuisé la force pulmonaire de .M. Thoré, qui tomba assis en soufflant, sous prétexte de soupirer.

— Je comprends, dit doucement sa femme, je comprends votre humeur contre une démarche qui, certes, n'est pas adroitement faite , mais rétléc!li^sez, je vous prie, que, depuis longtemps, vous considérez celte union comme convenable...

— C'est possible...

— Pensez que M. Villon est loin de sa famille.

— On fait écrire...

— N'oubliez pas que l'amour est inconsidéré...

Le regard que madame Thoré envoya à son mari renfermait un volume de souvenirs.

On pouvait affirmer, d'après ce regard, que la démarche officielle du père, si pompeusement rappelée, avait été la conséquence de quelque démarche l'.articulière.

Monsieur Thorê eut un mouvement de fatuité superbe : il se leva, s'approcha du bureau et dit :

— Bon Dieu! je ne veux que le bonheur de mes enfants... mais encore faut-il qu3 les choses se fassent dans les formes.

— Hel mon Dieu! on les oublie aisément quand on est emporté parla passion .. dit madame Thoié.

Toi-même, ne viens-tu pas d'oublier que la dernière personne devant qui tu pouvais me faire une [laieille scène, c'était notre Julie, qui ne bail quelle contenance tenir, toute troublée qu'elle est de hoii bonheur?

Julie se leva, regarda madame Thoré et quitta le magasin, en disant d'une voix brève :

— Vous êtes cruelle, ma mère.

.Madame Thoré resta atterrée de ce mot.

— Que veut-elle dire? s'écria niousieiu' Thoré. La mère se prit ;i pleurer.

— Je vous dirai cela, mon ami ; mais il faut (jue je |iarle à ma fille, il faut que je lui parle.

Elle siùvit Jnlie dans l'appartement ; elle la trouva dans sa cliainljiv, pâle de colère et de douleur.

,— Que signifient, lui dit-elle, les mots que tu as prononcés eu me quittant?

Julie domina la violente éuiolion qui l'agitait, et répondit :

— J'ai eu tort de vous parler comme j'ai fait, j'ai eu tort de quitl>'r le magasin, je vous en dema:ide pardon.

— .Mais en quoi, comment me suis-je montrée cruelle à ton égard?

— J'ai .eu tort... je vous le dis.... j'étais folle... j'ai eu tort...

— Ce mariage te dcplait-il?

Julie hésita à répondre.

En ce moment son père entra, il avait entendu la question et la renouvela.

— Je n'ai |)as le droit, dit Julie, de répondre à mes parents qu'un mariage qu'ils trouvent convenable medeplait; mais je vous le déclare avec tout le rospecl que j'ai pour vous, mou père, pour nous, marfamf.... jamais... non, jamais je n'épouserai mogsieur Villon...' J'aimerais... ah! j'aimerais mieux mourir!

Cette réponse si feimc et si sèche attestait cependant l'empire que Julie gardait sur elle-même. Son agitation était si terrible, sa pâleur si effrayante, que sa parole élait mesurée, relativement à l'émotion qu'elle éprouvait.

Monsieur Thoré n'y vil qu'un refus qu'il trouva graudenieni audacieux.

-Madame Thoré y sentit un sanglant reproche. •

La proposition d'un pareil mariage venant de son père, n'étonnait point Julie ; mais cette proposition venant de sa mère, semblait l'avoir frappée comme une trahison. Julie comptait sur sa mère pour échapper aux projets de monsieur Thoré, et c'était elle qui en pressait l'exécution.

Cependant, monsieur Thoré, à peine sorli de sa bouillante tirade contre l'outrecuidance de commis, voulut aussitôt rentrer en campagne contre la désobéissance de sa fllle.

— Qu'est-ce à dire?... Jamais ce mariage ne se fera, avez-vous dit? Apprenez, .Mademoiselle, que jamais est un mot qui n'appartient pas au dictionnaire des jeunes personnes bien élevées...

— Mon père, lui dit Julie avec une humble tendresse, vous êleâ bon, vous... c'est mon bonheur que vous voulez... Eli bien ! je ^ous le jure, il n'est pas là, il ne peut pas y être...

Vous ne me forcerez pas, tous, à épouser un homme que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais '

Pardonnez-moi ce mot... je le sens, je serais bien malheureuse d'être forcée de vous désobéir; ne me contraignez pas à vous résister... ayez pitié de moi, mon père.=.

Jladame Tboré écoutait sa fllle avec une cruelle douleur. Le soin que Julie mettait à l'exclure de la prière qu'elle adressait ;i son père seul . lui montrait sous un nouvel aspect celle âme d'enfant qu'elle savait exaltée, mais qu'elle ne croyait pas si résolue.

M. Thoré tenait beaucoup à ce mariage : c'était un projet qu'il caressait depuis longtemps. Il connaissait la valeui» commerciale de Villon, et savait aussi qu'il de\ail hériter d'une fortune assez ronde.

Mais, comme nous l'avons dit, il était incapable de ré.nster ù une larme de sa femme ou de sa fille. 11 ne se sentait pas le courage de lui répondre avec fermeté ; maii comme il lui fallait quelqu'un à gronder, il se tourna vers sa femme

— Parbleu ! vous avez fait là une belle ambassade! Voilà votre fille dans les larmes, M. Villon dans une position fausse...

Moi-même, que voulez-vous que je fasse? Je ne puis garder ce jeune homme... chez moi... il faut que je le renvoie, et c'est la clé... oui , madame, la clé de voûte do mes atîaires... Que vais-je faire?

— Mais, parlez donc! après avoir fait le mal, trouvez-y remède.

— Eh bien! monsieur, dit M"'^ Thorê, je suppose que vous n'avez pas dit à M. Villon que vous me feriez part de ses intentions.

— Ses intentions, vous les savez, puisque vous les avez encouragées.

— Sans doute; mais Julie peut les ignorer. Dites à .M. Villon que lemomeut n'est pas venu., que plus tard... Gagnez du temps...

En ce moment, je voudrais causer avec Julie...

— P;is de menace envers votre fille surlout, point de système d'inlimid;ilion ; je veux que ma Jnlie soit libre et lieiireuse...

Plus tard; quand elle aura reflédii, je lui parlerai auss;... et... J cs-

nère nu'elle entendra raison. . . ■„,..,„

M. Thoré se préparait à sortir à l'instant même ou un domestique

aiiporlait àM^'Tliorélalettrede Victor. ^ , ,, .,

'î.^ Une lettre d'affaires, sans doute, dit M. Tlioré... Donnez, car il

faut que j'aie la tète à tout dans colle maison.

— Non mon ami, une lettre qu'il lautque je montre peut-être a .liilic.

— Quel est donc ce mystère ? — Je vous le dirai plus lard.

— j'v compte, fit M. Tlinré, et il s'éloigna.

Comme si cette lettre eût été un puissant auxiliaire dans 1 explication que la mère voulait avoir avec sa fille, M™" Thoré s'empressa de briser l'enveloppe.

Les deux billcis de banque n'échappèrent point au regard de Julie, et un sourire de liioniplie glissa sur ses lèvres.

M"'° Thoré lut la Icllre et ne put dissimuler le dépit qu'elle éprouva. Elle avait deviné le personnalisme d'Aniab ; mais elle n'était pas capable de comprendre le calcul hardi par lequel il voulait arriver.

r.lle demeura un moment silencieuse , elle liésilail; un doute se glissa dans son esprit; elle se demanda si elle ne se trompail point sur le caractère de Victor, et voulant enfin sorlirdel'élrange position où elle se trouvait vis-à-vis (le sa fille , elle lui tendit la lettre.

— Lis cela, lui dilcUc , et sois franche avec moi.

Julie prit la lettre.

A la pâleur qui coii- ■vrait son visage succéda une douce uniin.ition , puis une vive rougeur, puis des larmes lui vinrent aux yeux ; elle regarda sa mère (lui lui tendait ses bras suppliants, et la belle enfant courut s'y cacher, en lui disant :

— Eh bieni oui...

c'est vrai, je l'aime...

— Pauvre enl'ani!

lui dit sa mère , en l'embrassant, heureuse de sentir sur son cœur le cœur de sa tille qui s'était un moment séparé d'elle; triste en

L\ LIONNE

:< C.onl quatre saucif-res J feuilbses. » Et il tcriMt 1 aiticle

pari; ociie; iii^ic eu- . , .

core, car elle n'avait pas perdu la conviction que cet amour était un malheur. , . , ,

Puis Julie lui dit, au milieu de ses baisers et de ses larmes :

— Pardonne-moi de ne pas te l'avoir dit.

— Hélas I je le savais.

— Tu le savais! dit Julie avec une vive surprise, exempte foutefois du ressentiment de ce qu'elle venait de souffrir , car toute sa colère s'était fondue dans les larmes de sa mère ; lu le savais , et c est toi qui as dit à M. Villon de demander ma main?

M"" Thoré ne jugea pas prudent d'.darmer le cœur de sa tille, après ce qui venait de se passer; elle ménagea celle àiiie dont la vive Sliisibililé l'effrayait, et elle réiiondit en souriant :

— N'ai-je pas bien fait, puisque c'est ce qui a amené un aveu que lu aurais dû me faire depuis longtemps ?

— C'est que je n'osais |)as... ... ,. •

Je voyais bien que lu n'aimais pas M- Victor... Ohl si lu 1 avai'^

senleinent aimé comme M. Villon , dont tu fais toujours l'éloge... je

^'S 'pourquoi' donc te déplail-il?... que fa-t-il fait?... que fa-l-il dit?... Est-ce parce qu'il m'aime sans t'en avoir demande la permis-

^'°M-^-Tlioré prit sa fille dans ses bras et pressa sa lëte sur son sein ; elle voulait lui cacher les larmes qu'appelait dans ses yeux la folle

'°'^'l'anSn5ë-moi, inon enfant, de ne pas l'avoir demandé plus lot ion secret... mais promets-moi une chose... cest que jamais tu ne Ih-as une parole, tu ne feras une démarche, s-, indifférente qu elle soit, (Uie je n'en sois informée, et cela surtûul envers M. Amab...

'1" ' La jeune fille baissa

les yeux.

— Tu ne réponds pas... Ne veux-tu pas me faire cette promesse?

— Oii I dit la jeune fille confuse , mainlenaul je le dirai toiil...

— Tu ne m'as donc pas tout dit ?...

— Non... pas tout...

r.l la belle enfant,

treiiiblanl, rougi.ssant, hésitant , caressant sa mère, tordant les rubans de sa ceinture, lui raconta comment elle s'daii laissé regarder par Victor, et puis comment elle lui avait envoyé celle pensée, et ce ne m'oubliez pas.

— r.t tu n'as pas écrit? ..

— (;)h ! maman...

— l'^t lu pourrais, au besoin , dire que ce n'est pas lui qui as envoyé ces fleurs.

"—Mentir?... cl pourquoi ?

— Monsieur Amab n'est |)as sur que c'est toi qui les as envoyées.

— Oh ! il m'a de- ., vinée; car le soir même il est venu.

— N'importe, il doit l'ignorer ; lu ne dois pas le lui avouer; je l'en prie, Julie.

C.rois-moi , mon enfant, je ne parle pas de monsieur Amab pluiùl que d'un autre ; mais aucun homme ne sait gré à une femme de l'imprudence qu'elle commet pour lui, alors même qu'il la sollicite avec ardeur ; on y perd toujours quelque chose de son estime , quelquefois même de son amour.

Tu m'as confié ton cœur, laisse-moi le guider.

— Ohl merci, ma mère, merci! dit Julie avec joie. Puis se ravisant tout à coup :

— Mais quelle figure vais-je faire à M. Villon, à presenlf .

— Tu dois ignorer sa démarche; reste donc naturelle avec lui... naturelle et bonne... c'e.st un honnête homme , un homme de cœur... D'ailleurs, il souffre. . j.-,„„ j.i,i.,;„n^

Tu ne sais pas encore ce que c'est que d aimer et d être dédaigne.

— Aussi, pourquoi m'aime-t-il? . Il n'v a nue les coquettes et les méchantes femmes qui pardonnen

à l'honime qu'elles naiment pas de l.s aimer : cela les amuse. Quant aux naï\es et aux meilleures, elles sont sans pitié jiour les importuns

'\M'"<''T'lwré Vronda doucement sa fille, et puis il lui fallut acceiiler ;\ son tour d'èire grondée des urcventions qu'elle avaii conir.> \ nio>--

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nun.ipa:to. -U.

LA LIONNE

car plie avait honu no pas les dire, Julie les devinail; elle avait compris que c'était pour l'Iiumilier dans son amour pour Victor, que sa mère lui avait écrit devant elle, et l'avait chargée de faire porter celte lettre et l'argent qu'elle renfermait.

M"" Tliore lui laissa dire tout ce qui murmurait de craintes et d'espérances au fond de cet amour; elle écoutait parler celle jeune imagination, s'épanouissant en rêves charmants , frais, jeunes, teints de rose. Le bonheur que se promettait ce cœur d'enfant était si candide!

C'était cet amour inépuisable qui donne sans cesse et qui demande si peu en retour qu'il semble qu'on ne puisse le lui refuser. C'était toute une vie arrangée d'avance avec un epoitx, avec une famille, avec les grands soins et les pciils chagrins qu'elle entraîne à sa suite.

Et telle était la pureté de cet esprit exalté, qu'il n'y avait rien de plus chaste que celte jeune fille pariant de S ^^^^ son mari , de sa mai- ,^,^^pî son, de ses enfants à '^^'^ venir; elle était comme les anges , elle voyait tout cela du ciel; ses pieds ne s'étaient pas encore salis à la boue du monde, ses ailes ne s'étaient pas déchirées aux tranchants aigus des intérêts égoïstes , elle nageait à plein vol dans une atmosphère limpide et lumineuse...

Et sa mère l'écoulait toujours , l'admirant ainsi , l'adorant d'être si confiante, et s'attrislant cependant à la pensée qu'elle s'élançait peut-être vers un but oiX elle ne trouverait qu'un sol aride et un air glacé.

Enfin, la mère interrompit ce doux babil, et pour ne pas laisser s'accroître l'embarras d'une rencontre entre Julie et M. Villon en leur donnant le temps de réfléchir l'un et l'autre, elle demanda à sa fille de descendre sur-le-champ au magasin.

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