XLIV. — TERRIBLES PAROLES
Ainsi se développait le système que Léona avait enseigné à Hector et que celui-ci, tout inspiré des leçons perfides de cettefemme, avait à son tour persuadé à M. de Montaleu.
Déjà l'incertitude avait pénétré dans l'esprit de Champmortain, de M. de Rudesgens et de Brias; Julie ne sortait pas de son silence et de son immobilité , son regard demeurait invinciblement attaché sur Hector. ,
Brias se tourna vers elle :
— Madame ! lui dit-il... vous avez entendu?... Julie ne lui répondit pas...
— Madame, reprit Champmortain, tout cela n'est pas vrai, n'est-ce pas?
— Laissez... laissez continuer M. de Monlaleu, répondit-elle d'une voix brève et sifflante.
— Je pense en avoir assez dit, reprit celui-ci... pour que vous compreniez...
— Non, dit Julie avec un sourire effrayant, vous ne m'avez pas encore expliqué pourquoi Leda a disparu...
— Ceux qui l'ont si souvent fait demander à la ferme pourraient nous expliquer cela mieux que ceux qui ne se sont pas occupés d'elle, repartit M. de Montaleu.
— Ah ! fit Julie, bien ; et Comment expliquerez-vous l'assassinat ilu colonel Thomas Rien?
— Celui qui lui avait remis une lettre supposée devait vouloir la lui arracher à tout prix.
— Et il l'aurait fait par un assassinat? s'écria Brias.
— C'est lui, dit Hector, ou c'est moi... choisissez...
Pour la première fois, Julie détourna ses yeux d'Hector pour regarder l'un après l'aulre M. de Rudesgens, Brias et Champmortain; mais tous trois hésitèrent devant cette audace incroyable.
Peut-être leur conviction élait-elle encore incertaine ; mais combien peu d'hommes eussent osé prendre la responsabilité du terrible choix qui leur était offert, surtout dans une affaire où ils n'avaient ni les uns ni les autres un intérêt direct !
Julie leur laissa le temps de répondre.
Puis, lorsqu'elle les vit se renfermer dans leur silence, elle se leva, alla droit à M. de Montaleu, et lui dit d'une voix solennelle :
— Adieu, monsieur; la malédiclion du ciel est sur votre maison.
— Et vous, messieurs, ajouta-t-elle en se tournant vers les autres, n'accusez que vous-mêmes des malheurs inévitables qui vous frapperont, vous et les vôtres.
— Adieu.
— Des menaces ! s'écria M. de Montaleu avec colère. % Julie s'arrêta; la force surhumaine qui l'avait soutenue jusque-là
parut prête à fléchir; elle crut un moment pouvoir enlrer dans la discussion des mille circonstances fatales qu'on venait d'accumuler contre elle; mais elle comprit qu'elle y perdrait l'énergie désespérée qui l'avait empêchée de se tordre en cris, en larmes, en sanglots ; elle ne voulut pas donner encore une fois à M. de Monlaleu le spectacle de cette douleur qui l'avait déjà justifiée, et elle allait sortir de l'appartement, lorsqu'un domestique annonça M. le marquis de iMontéclain.
— Montéclain I répétèrent ensemble tous ceux qui étaient présents.
— Lui ! s'écria Julie en l'apercevant.
C'est bien, mon Dieu, c'est bien, ajouta-t-elle en reculant jusqu'au fond de sa chambre. Pendant ce temps Montéclain s'avançait pûle, l'œil étincelant, mais calme et maître de lui.
Julie tomba sur un siège et reprit son immobilité.
On eût dit que, spectatrice insensible de ces terribles scènes, elle reprenait tranquillement sa place pour les voir se développer devant elle.
A ce moment une seule et fatale p?nsée occupait cet esprit désolé. Quelque chose de cruel s'était glissé dans cette ûme si naïve et si pure, un sentiment inconnu avait fait tressaillir ce cœur; la méchanceté humaine avait inspiré à cet être tout formé par le ciel de bonté et de candeur de se dire en elle-même :
« Moi aussi, je serai implacable ; moi aussi, je me vengerai. »
Ainsi la calomnie qui perd les faibles en les écrasant sous la honte qu'elle leur jette, perd aussi quelquefois les forts et les justes en leur inspirant la colère et la vengeance.
Cependant M. de Monlaleu s'était écrié à l'aspect de Montéclain :
— Vous ici, chez moi, monsieur ! qu'y venez-vous faire?
— Il y a dans ma maison, répondit Montéclain d'une voix parfaitement calme et sereine, il y a chez moi un homme qui touche à ses derniers moments, et qui a besoin de vous parler, M. de Montaleu. Cet homme m'a chargé de venir vous demander cet entrelien.
Voilà pourquoi je suis ici.
— Quel est cet homme? dit M. de Montaleu.
— C'est le fils de Sophie Muller, répondit Montéclain.
— Le fils de Sophie Muller ! répéta le vieillard, je ne veux pas lo voir.
— C'est bien, reprit Montéclain, j'ai accompli la mission dont je m'étais chargé.
Vous entendez tous, messieurs, que M. de Montaleu refuse l'entretien que lui demande à l'heure de mourir l'homme qui m'envoie ici...
— Il suffit, monsieur, repartit le marquis en faisant un geste qui ordonnait à Montéclain de se retirer.
— Pardon, monsieur, dit froidement Montéclain, mais dans cette chambre je suis chez M"'= de Monrion plutôt que chez vous, et j'attendrai ses ordres pour la quitter.
JOLIE
lui rtil Juli(>, je ne suis pas
— Vous TOUS irompe?,, monsieur chez moi. '
— Ali ! lit Monléclain en souriant dédaigneusemenl, le crime est
donc accompli...
— Monsieur, dit M. de Monlaleu qui frémissait de colère, vous oubliez que vous êtes chez moi !
T- Non moiisifiir le niHiquis, répondit Monléclain en s'inclinanl, c'est pour cela que je vous demande la permission d'adresser une seule question à M. de Brias et a M. de Cliampmorlain.
— Ilàlcz-vous donc, dit M. de Monlaleu, et ne me donnez |ias le temps de nie souvenir que vous avez insolemment chassé mon neveu de chez vous.
Monléclain s'inclina de nouveau, et, se tournant ensuite vers lîiias et Champmortain, il leur dit :
— M'avez-vous tenu la pariile que vous m'avez donnée hier, messieurs?
— Nous sommes venus pour cela, repartit Brias d'un ton triste et embarassé; mais M. le marquis de Moutaleu vient de nous révéler de si sin-'uliéres circonstances...
— Vraiment ! dit Monléclain en regardant Brias d'un air à la fois railleur et terrible ; et ces circonstances, elles vous ont fait hésiter, elles vous ont laissé un doute dans l'esprit?...
— Mais... fit Brias.
— Dites-les à M. de Monléclain, s'écria vivement Julie, en sortant enfin de cette résignation résolue où elle s'enfermait.
— C'est inutile, madame, reprit Monléclain, je les sais toutes. Je sors de chez M""» de Rudesgens, où M""' Léona Amab les avait racontées comme M. Hector de iMonialeu les a raconléesici.
— El vous avez osé entrer dans ma maison, dit M. de .Monlaleu.
— Oui, répondit Monléclain, parce que je savais que vous étiez tous ici, et que j'ai à tous une promesse à vous faire.
A vous d'abord, Biias, dit-il avec un accent qui fit tressaillir tous ceux qui l'ecoutaient, à vous que j'ai voulu sauver, je vous promets la ruine.
A vous, monsieur de Rudesgens, le ridicule et le désespoir aussi.
A vous, Champmortain, le déshonneur et la mort peut-être.
.\ vous, monsieur de Monlaleu, la houle de voire passe, le remords de votre égoisme.
Et à vous, vicomte Heclor de Monlaleu, je vous promets le bagne ou l'échafaud.
A celte terrible allocution, toutes les bouches s'ouvrireul pour la menace, toutes les mains semblèrent se lever pour écraser linipruilent qui venait braver tous ces hommes
Mais .Monléclain resta calme, lier, superbe; et soit que son regard intimidât les plus résolus, soit que la position fausse où chacun de ces hommes se trouvait les avertit que Monléclain pouvait leuir ces menaçantes promesses, tous s'arrêtèrent pendant qu'il s'avançait vers M""' de .Monrion et qu'il lui disait :
— El à vous, madame, je vous promets la pitié, le respecl et l'admiration du monde.
— J'ai besoin de plus que cela, lui dit Julie en se levant et eu lui tendant la main.
— Ah ! lui dit Monléclain doucement, vous n'avez pas besuin de vengeance, vous.
— • Non, monsieur, lui répondit-elle en rougissant, mais j'ai besoin d'un asile.
— Venez donc, madame, repartit Monléclain, et celui que je vous ouvrirai, si modeste qu'il soit, sera plus sacré que ce château où l'on vous a deux fois laissé insulter.
Aussitôt il prit la main de Julie et passa avec elle entre tous ces hommes qu'il venait d'insulter.
Chacun lui dit en passant le mot provocateur qu'exigeait l'uulrage qu'il avait reçu: mais Monléclain dédaigna de répondre jusqu'au moment où, arrivé près du seuil, il se retourna et leur dit :
— Messieurs, cette journée vous apparlieut encore. Kcflêchisscz
J'atlendrai vos excuses jusqu'à ce soir... mais demain...
— Demain, dit Hector avec fureur, vous aurez à me rendre compte de vos outrages.
— Demain, repartit Montéclain, je laisserai faire la justice; demain, il sera trop tard pour vous tous. Adieu.