‹ Ouvrés illustréesChapitre 52 sur 157 · XLV. — LE CHATEAU l)E MOMliCLAIN · texte numérisé non relu

XLV. — LE CHATEAU l)E MOMliCLAIN

Le colonel Thomas était couché dans une vaste chambre du diàttau de Montéclain, Bricord était assis au chevet de son lil, au pied duquel se tenail Aly-Mnley.

Ix fermier el le soldat se regardaient tous deu^, comme s'ils se fus.sciit communiqué, de cette façon, des pensées qu'ils ne pouvaient se dire tout haut. Montéclain, soucieux, agité, se promenait dans celte chambre.

Une croisée, voilée d'épais rideaun verts, éclairait à peine cette immense pièce, toute tendue d'étoffes sombres, et un silence profond régnait entre ces quatre hommes.

lout à coup Bricord et Aly-Muley se levèrent par un mouvement simultané, comme si dans le muet langage de leurs regards, ils eussent délibéré et arrêté un projet (ommun.

Ils firent quelques pas pour sortir; Monléclain les arrêta.

— Où allez-vous? leur dit-il.

— Où je devrais être allé depuis longtemps, répondit Bricord, chez M. le vicomte de Monlaleu.

— Et qu'iraslu faire?

— Ce que j'irai faire, maintenant que vous m'avez avoué la vérité, vous ne le savez pas?... j'irai lui demander raison...

— De quoi? dit froidement Montéclain...

— De quoi? s'écria Bricord, est-ce que vous voulez vous moquer de moi, monsieur le marquis, de me faire une pareille question?... Ce misérable n'a-t-il pas séduit ma femme ! ma femme, entendez-vous!

— Tu oublies que, dans le système que Léona a inventé, cette séduction est un mensonge inventé par moi el M°"= de .Monrion ; tu oublies qu'il s'est donné de cette façon le droit de refuser.

— Ah 1 qu'il ne me refuse pas, reprit Bricord, ou, sur mon âme, je le tuerai comme un chien...

— Des menaces, fit Monléclain, pour qu'on puisse dire que c'est moi qui t'ai poussé à les faire... Des violences que, dans la position qu'il s'est faite, il a le droit de repousser par tous les moyens de di'fense... car, lorsque tu iras l'accuser d'être l'amant de ta femme, il te répondra que ce n'est pas vrai...

— Mais je lui dirai...

— Que moi et le colonel nous l'avons affirmé l'existence de celle lettre, où la femme fait l'aveu de sa faute ; mais celle lettre ils la déclarent supposée... celle lettre, d'ailleurs, ne le nomme pas.

Bricord se frappa la tête avec désespoir, et se laissa retomber sur son siège.

— M. de Montéclain a raison, reprit le colonel, il n'est pas encore temps.

— Ah çà, s'écria Aly-Muley, il sera donc dit que les gueux, les voleurs, les canailles de toute espèce, auront le droit de marcher la téle haute, de faire toutes les infamies du monde, et que les honnêtes gens devront rester là tranquilles, la tête basse. ..sans soufller mol... Non, sapredieu, non !

Je comprends que vous disiez à Bricord qu'il n'est pas encore lenips, mais, de par tous les diables, personne au monde ne m'empêchera d'allei chez ce grand marquis, chez cette vieille cravate blanche, qui sait que son fils est ici avec une balle dans la poitrine, el qui le laisse là er disant : «Va, meurs, souffre, je ne m'en soucie guère »

Oh ! non, non ! j'irai lui dire son f.iit ! Lue momie à qui le buC Dieu a fait cadeau d'un fils qui rendiail fier le roi de France el des Français, et qui le renie, et qui

Ah ! je vais lui en tailler une bavette !

— Reste, fil le colonel, reste. Ce n'est jilus ainsi que je veux nu venger.

.^lontéclain, vous nie tiendrez votre parole ; vous réparerez le mal qu'a fait voire père.

— Oui, dit .Montéclain, el je vous remercie de ne pas l'avoii maudit.

— A l'heure où je suis, reiianit Thomas, on ne maudii plus; ou : trop besoin du pardon de Dieu pour ne pas songer à pardonner au; autres.

— Est-ce que vous souffrez davantage? s'écria Aly-Muley en S( préci|iilanl vers le lit.

— J'ai contrevenu aux ordonnances du docteur, dit Monléclain, ei vous raconlanl tout ce qui s'était passé chez monsieur de Monlaleu mais, à mon sens, il valait mieux vous porter ce coup que de vou; laisser dans l'affreuse incertitude où vous étiez.

— Mais que prétendez-vous donc faire? reprit Aly-Muley.

— Le procureur du roi sera ici ce soir à neuf heures : si ceux à qu je vais écrire ne me répondent pas comme je le veux, sa mision seri terrible; s'ils obéissent encore à la voix de l'honneur, elle se borneià punir ceux pour ksquels la justice humaine na pas de pardon.

El maintcuanl, veillez près du colonel. Il est temps de prendre ni parti.

Montéclaiii quitta la chanibrc après avoir serré la main au colonel, qui lui souiil avoc coiirianci!.

11 rouira ilit-z lui , et, quelques inslanls après, deux donirsiiqiies IKiMiriut à cheval pour aller perler diverses letires qu'il venail de leur remiiue.

Lui-même il prit la direciion de la ferme de lîricord.

Durant la scène qui s'iHail passée chez M. de Monlaleu, Julie avait été soutenue par ce sentiment énergique que le malheur inspire aux innocents, et qui leur fait contempler avec un courage désespéré tout ce que la méchanceté humaine a de plus affreux.

Dans de pareils moments, l'ûme arrive à un degré d'exaltation qui lui fait éprouver une sorte de joie insensée à voir s'accumuler toutes les accusations, tous les mensonges...

C'est comme une soif insatiable de douleurs qui en appelle sans cesse de plus cruelles; le cœur rempli de désespoir semble crier : « Encore! encore! » et il arrive un instant où l'innocent, frappé de tous cotés, vient volonliers en aide aux agresseurs et leur montre l'endroit qu'ils ont épargné.

Mais quand ce violent éréthisme est passé, quand cet ardent besoin de mesurer dans toute leur horreur la bassesse et l'infamie des auti'es est apaisé, alors un ab.itlemeut profond, un désespoir absolu succèdent à cette énergie d'un moment.

Telle élait la situation de Julie au moment où Montéclain l'avaii conduit il la ferme en quittant le château de M. de Miuilalcu.

— Veuillez m'attendre là, lui avait-il dit, et bieniùt je vous aurai donné, je l'espère, un asile digne de vous.

Julie n'avait pas répondu; tout ce qu'elle avait de force pour ne point succombei' en présence de ses ennemis, l'avait abandonnée quand elle s'était trouvée seule avec celui qui la protégeait.

Un reste de dignité l'avait empêchée de laisser éclater en sa présence ses larmes et ses cris. Elle ne voulait pas montrera Moniéclain toute la faiblesse de son âme.

Une secrète pudeur avertit les femmes qu'il est trop dangeieux de dire à celui qu'elles aiment les douleurs auxquelles même ils sont éti'angers.

presque jamais l'amant d'une femme n'est son confident.

Jlais dès que Montéclaiu se fut éloigné, dès que Julie resta seule avec sa douleur, elle put compter avec elle-même.

C'était la un de ces terribles moments de la vie où les cœurs les plus nobles, les esprits les plus droits subissent de terribles atteintes. Le doute leur apparaît, et quelquefois ils crient comme le vaincu de Pharsale :

« La vertu n'est qu'un mot I »

D'autres fois, et ce danger est le plus grand de tous : avec le doute, la lassitude et le degui'it pénètrent dans" ces âmes désolées.

Après s'être dit : « A quoiJ)on la vertu ? » elles se disent : « A quoi bon la vie ? »

Hieiiiôl Julie, épuisée de larmes, épuisée d'espérance, voulut s'arracher à la pensée de mourir qui s'était emparée d'elle.

L'infortunée rassembla tout ce que lui restait de forces pour donner les oidres nécessaires à son départ. Elle venail d'envoyer chez M. de Moi;taleu, et avait fait demander sa voiture et ses chevaux pour partir à l'instant même; elle voulait fuir à la fois ses ennemis et son protecteur, et celui-ci l'épouvantait peut-étie plus que tous les autres.

.Mais ce n'était pas là un projet raisonné et formé dans un but déterminé.

Elle fuyait instinctivement, comme l'enfant qui a pénétré dans une caverne, et qui, surpris par des murmures qui repouvaiitenl, s'échappe précipitamment et ne s'arrête que lorsqu'il est assez éloigné de cet antre etïrayant pour oser en regarder l'entrée et réfléchir à ce qui a pu lui faire peur.

De même, Julie voulait se mettre à distance de tous ceux qui lui avaient fait du mal, quitte à s'arrêter ensuite, pour réfléchir et prendre un parti.

La pensée de fuir la pressait et dominait toutes les autres; elle se sentait incapable de s'occuper d'elle même tant qu'elle serait dans le pays où elle avait tant souflért.

Elle attendait dans une impatience folle, lorsqu'elle vit entrer dans sa chambre la nourrice de Saint-Faron et l'enfant qui avait été pour elle l'occasion de tant de douleurs.

Julie, à l'aspect de celle femme et de cet enfant, fut saisie d'un terrible effroi.

— Que venez-vous faire ici, malheureuse? dit-elle !v la nourrice.

— Je viens, lui repondit la pauvre femme, vous présenter, pour que vous le bénissiez, l'enfant dont vous avez eu pillé.

— Pour que je le bénisse, murmura Julie, nioil moi!... Elle regarda un moment l'enfant.

Arrachée soudainement par son aspect au désordre de ses terreurs,

ramenée à la pensée du devoir qu'elle s'était imposé et qu'elle allait oublier, raffermie tout à coup dans la cause qu'elle était prête à déserter, elle prit l'enfant dans ses bras, et s'écria :

— Eh bien I non, je ne l'abandonnerai pas.

A ce moment, elle était grande, elle était flère, elle était sublime.

— Qui donc vous a envoyée ici? dit-elle à la nourrice.

— Moi, madame, fit Montéclain en entrant.

Julie poussa un cri et serra l'enfant, sur son cœur, comme s'il-ei'it dii être un bouclier contre le trouble que lui apporlail la présence de .\Iontéclain ; elle s'abritait derrière sa noble action pour résister à l'empire de celui qui en avait été le complice.

— Vous, monsieur, s'écria-t-elle, vous m'avez envoyé cet enf.int, et pourquoi?

— Je vais vous le dire, madame, répondit Moniéclain en s'inclinaat devant elle.

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