‹ Ouvrés illustréesChapitre 57 sur 157 · LIV. — CN cm DE MÈHE · texte numérisé non relu

LIV. — CN cm DE MÈHE

Arrivé à quelques pas de sa femme, le fermier sauta vivement à bas de son cheval , et courut vers elle pour prévenir sa fuite , car il su|)- |iosait qu'à son as|)ect, elle chercherait à s'échapper. Mais Léda le regaida s'approcher tranquillement, l'examina avec

attention , et tandis que Brieord cherchait par quelle parole il pourrait aborder celle qui l'avait si cruellement offensé , celle (|u'il aimait toujours, et qui avait tant souffert, Léda lui dit d'une voix douce et mélancolique :

— Ami, pourriezvous me dire où est la demeure du fermier Brieord ?

— La demeure du fermier Brieord, répéta celui-ci que cette question glaça d'effroi. Vous me demandez, à moi, la demeure du fermier Brieord ?

Il regarda Léda plus attentivement.

Elle élait calme, ses lèvres souriaient, ses yeux rayonnaient de joie.

Brieord trembla et eut jjcur.

— Oui, reprit Léda d'un ion conOdentiel et mystérieux.

Je veux savoir où il demeure ; il faut que j'aille levoircette nuii, il faut que j'aille le consoler.

Je suis morte, voyezvous , et il m'aimait tant, qu'il doit être bien chagrin.

— Leda! s'écria Brieord, Léda, Léda, ne me reconnais-tu pas, ne m'entends-tu pas?

Tu n'es pas morte , puisque te voilà, puisque lu me parles.

Léda se mit ù sourire et reprit doucement :

— Je sais bien que je suis raorle, moi... il m'a luee , l'autre , le lâche , il m'a tuée ; mais, voyez-vous, Uieu

a permis que je me relevasse de ma tombe pour expier ma faute, et venir consoler celui à qui j'ai fait tant de mal. ("onduisez-moi chez lui, je vous en prie ; il est bon, lui, il est généreux , il vous remerciera.

Je lui dirai que vous avez eu pitié d'une pauvre ombre égarée, venez, je vous en prie.

Brieord, éperdu, pleurant, sanglotant, prit inslinctiveinenl le chemin de sa ferme.

— Léda, disait-il au milieu de ses sanglots, Léda, reviens à loi, je te pardonnerai, je t'aimerai, j'oublierai tout.

— Savez-vous, lui dit Leda, en s'appnyant sur son bras et en parlant à voix basse, savez-vous ce que je ferai ? quand je serai là, j'irai m'asseoir au chevet de son lit, et pi'udant la nuit, je me pencherai à son oreille, et je lui chanterai les chansons qu'il ;nmait auirefuis, je lui donnerai du courage , je lui dirai (pie quand on est bon et fort comme il l'est, il faut vivre et pardonner, car Dieu me l'a dit, je ne

Montéclam la tourna doucement du côté du portrait de sa mère — Page 92.

JULIE

dormirai en paix dans ma tombe que le jour où celui que j'ai trompé viendra l'y prier pour moi.

— Oh I je le prierai, je le prierai, repartit Bricord, mais pour qu'il te rende la raison.

0 pauvre femme ! tu as donc bien souffert, il l'a donc bien maltraitée, le misérable!

— Ne dites pas cela, monsieur, reprit Léda, mon mari le tuerait; je le rencontrerais parmi les morts, et il me ferait encore du mal.

En parlant ainsi, ils s'étaient approches de la ferme. Léda la regarda et s'arrêta tout à coup.

— Merci, monsieur, dit-elle à Bricord, je me reconnais maintenant, c'est bien là noire maison où j'ai vécu si infortunée, où j'aurais pu I vivre si heureuse. Je ne l'ai pas voulu, monsieur , c'est ma faute.

Pauvre Bricord, ajoula-l-elle, comme il doit soiiffiir d'être seul !

Le connaissez- vous, l'avez-vous vu depuis que je suis mode ?

m'a-t-il beaucoup maudite? m'a-t-il un peu pleurée ?

— Il vous a pardonné, Léda, dit Biicoid, dont la voix avait peine à .se faire jour à travers les sanglots qui le sutîoquaient. 11 vous pardonne... il vous appelle... il vous attend.

Ils étaient sur le seuil de la cour de la ferme ; les domesliques, encore tout émus du départ de .M""' de Monrion , s'y trouvaient assemblés et causaient entre eux des événements de ces dernières journées , lorsque Léda et Bricord parurent tout à coup.

Lne vive surprise , un soudain effroi fermèrent toutes les bouches à leur aspect , et le groupe des doiiiesliques s'ouvrit siluncieusemciit devant l.cda, qui s'avançaii d'un pas calme du côté de la maison.

■—Oh ! mes enfants!

mes enfants! dit Bricord en parlant à ses domestiques, qui le regardaient avec un profond étonnement, elle est folle !

Ils s'approchèrent tous pour la considérer de plus près.

— Laissez -moi passer, leur dit-elle de cette voix uniforme et

douce dont elle avait toujours parlé jusqu'à ce moment, laissez-moi aller à lui ; j'ai bien des choses à lui dire.

Les domestiques se reculèrent, et Léda entra dans la salle basse de la ferme,

Elle s'y arrêta et regarda autour d'elle.

— Oui, reprit-elle, c'est bien ici, c'est pour moi qu'il avait fait arranger cet endroit, c'est pour moi celte table, ces rideaux, ces fleurs, ce fauteuil...

Pauvre Pierre, ajouta-t-elle d'un ton plus ému, comme il m'aimait!...

Mais soyez tranquilles, mes enfants, le bonheur que je ne lui ai pas donné durant ma vie, je le lui donnerai à présent.

La mort enseigne bien des choses, croyez-moi; elle enseigne où est le devoir, où est la vertu, où est le bien ; aussi je l'aime niainlenani, et je viens à lui pour le lui dire.

— Oh ! mes enfants, mes enfants, s'écria Bricord, prions Dieu qu'il lui rende la raison.

Je 'a secoue... rien!... El!e élaiî nioric

Oh I mon Dieu, s'écria-t-il en tombant à genoux, ayez pitié d'elle el de moi I

Tous les domestiques imitèrent leur maître, et Léda resta seule debout au milieu de celle troupe agenouillée et qui priait pour elle.

Tout à coup un faible cri passa au-dessus du murmure de toutes ces voix suppliantes.

Léda tressaillit; le calme joyeux de son visage fit place à une expression de désespoir et d'épouv.nnte; ses yeux flambovaient, sa tête était penchée en avant ; elle semblait écouter et allendre.

Un nouveau cri retentit, cri faible et doux auquel répondit un cri déchirant de Léda.

.Aussitôt elle se précipita hors do la salle basse, gravit toute haletante l'escalier qui conduisait à sa propre chambre, en poussa la l)Orle et se trouva eu . présence de la nourrice de Saint-Faron, qui cherchait à endormir sur ses genoux le pauvre enfant abandonné.

A cet aspect, Léda poussa un nouveau cri, cri désespéré et joyeux à la fois, cri de l'âme intelligente et éveillée, cri de mère sorti de de ses entrailles.

La nourrice se leva épouvantée à cette apparition.

— C'est mon enfant, reprit Léda d'une voix é|)erdue.

La nourrice recula, pendant que Bricord et les domestiques se précipiiaient dans la chambre, et elle répondit d'une voix tremblante :

— Non, non. C'est l'enfant que madame la comtesse de Monrion m'a confié.

— C'est lui ! s'écria Léda en s'avançant vers la nourrice.

Et comme celle-ci reculait toujours, Léda tomba sur ses genoux, et se traînant ainsi jusqu'aux pieds de Marie-Jeanne, elle lui dit d'une voix déchirante :

— Oh ! laissez -moi le voir, laissez-moi le voir.

Les domestiques , stupéfaits , se regardaient entre eux, et la nourrice cachait l'enfant dans ses bras, lorsque Bricord dit avec un profond accent de pitié :

— Donnez-le-lui, il est ;"i elle.

A cette parole, Lcda prêle à ressaisir son enfant, se retourna et regarda Drn:ûrd.

Un cri d'épouvante s'échappa de sa poitrine. Elle dirigea vers son mari sa main convulsivement agitée.

— Ah 1 raurmura-t-elle d'une voix haletante, vous... vous . et moi... moi...

Elle se releva lentement; elle promena un regard éperdu sur tous ceux qui 1 entouraient.

— Eux... eux... continua-t-elle de la même voix brève et haletante, et moi... ICI... ICI...

Un éclair lumineux sembla jaillir des veux de l'infortunée.

Elle pressa son front dans ses mains," comme si une douleur brùaiile y renirait avec la pfensée, et tout aussitôt elle s'élança hors de la chambre avant que personne put la retenir.

Bricùrd et tous les domestiques s'élancèrent à la poursuite de Léda ■ mais plus .apide qu'eux, elle avait déjà disparu dans la nuit.

JULIE

On la fliorclia de tous cùlfs, on \^m)e^■A ; mais on ne dt'couviil rien, on n'tnlendil rien, bricordseul avait compris qu'elle n'elaitplus folle.

On se précipita hors de la ferme avec des llanibcuix, on lourni dans diverses direciions. Ce fut peiulanl quelques moments un tumulte et un trouble extrêmes. . „ . /,

Brieord semblait à son tour avoir perdu la raison. 11 n eût pas éprouve de plus lerrible deses|)oir, si Léda eut ele mnoeeiUe ; car pour ce noble cœur de paysan, le malheur était un titre presque aussi sacré que la venu.

Il avait pris l'enfant de Lcda dans ses bras, et il s en allait criant .

- Leda! Léda...

Voilà ton enfant; il t'appelle, ne renleiids-tu pas?

Les servantes allaient et venaient, les valets de terme fouillaien les buissons et les fossés. Chacun, emporté par sa recherche, s eloii;naii peu à peu de la ferme. , ... , . ,„,

Tout i coup BricorJ se trouva en face de la petite nviere dont les eau\ coulent au fond de la vallée de Lavordan. ... .„

C'était à un endroit où le cours d'eau retenu par une étroite chaussée formait une cascade dont le bruit, ainsi que celui du moulin eleve sur cette chaussée, couvrait les cris des paysans répandus dans les en-

^"Bi'kord recula en apercevant dans l'ombre de la nuit, un bummo à cheval, arrêté au bord de la rivière, et au-dessous de la chute au moulin.

- Qui que vous soyez, s'écria-l-il, dites-moi...

- Ah I c'est loi, Brieord, lui fit .\ly-Muley-... je venais savoir pourquoi tu m'avais quitté... . ,. „ . ,r ■ ,V..n ci

- Mais pourquoi l'es-tu -arrêté là? lui dit Brieord frappe d un sinistre pressentiment. ,,.,,- „„,„

- C'est que, repartit Aly-Mulcy, il m'a semble de loin voir passtr une ombre blanche qui courait vers la rivière, et puis j ai cru entendre un ciand cri, et le bruit de la chute d'un corps dans I eau...

A ce mot Bricoid poussa un cri lerrible, désespère, et qui retentit dans toute la vallée.

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