UN MOT ATTENDU
— Il faut que vous me pardonniez, madame, lui dit gravement !\Iontéclain, de vous avoir enlevé l'un après l'autre les amis qui vous entouraient tout à l'heure, je dois vous expliquer pourquoi je l'ai fait.
Julie s'inclina.
Elle frémissait de tout son être, elle sentait qu'il lui fallait sortir de cet enij'etien heureuse ou condamnée.
— Pour mettre un terme aux mille intrigues qui s'agitaient autour de vous, continua doucement Montéclain, j'attendais de Paris des papiers qui viennent de m'arriver; et j'ai dû les remettre à chacun de ceux qu'ils concernaient. • ^
— Vous avez t'ait ce qui était convenable, j'en suis sûre... fit Julie d'une voix faible et émue.
— Pardon , reprit Montéclain ; veuillez me laisser tout vous dire. Brias, débarrassé de toutes les dettes qui le tourmentaient, quittera demain ce pays, et bientôt la France.
— C'est bien , dit Julie ; et Sylvie?
— M"' de' Champmortain rendra bientôt à son époux l'affection qu'il n'avait perdue que par sa faute, et qu'il sera heureux de retrouver maintenant.
— Oh 1 c'est bien ! monsieur, c'est bien 1 repartit Julie.
— J'espère, dit Montéclain en souriant, avoir procuré à M. de Rudesgens plus do repos dans sa maison , en montrant à sa femme que l'indulgence sied bien à qui en a besoin, et je l'ai mise elle-même à l'abri cî'un véritable malheur, en détruisant, d'une part, les traces d'une faute cruelle, et en avertissant M. de Rudesgens , d'une autre part, qu'il n'était pas juste de chercher aujourd'hui à éclaircir des soupçons qu'il avait repoussés jadis lorsqu'il soupirait pour la forlune de M"" Van Marken.
Le pardon mutuel est un commencement de bonheur.
— C'est juste, monsieur, dit Julie.
— Enfin, continua Montéclain, j'ai remisàM.deMontaleules preuves écrites de l'innocence d'une pauvre mère qui a longtemps souffert, et je lui ai donné le droit de reconuaîtie, pour son lils, l'un des hommes les plus braves de notre époque, la plus belle espérance de noire armée, un de ces cœurs enlin qui font une renommée au nom qu'ils choisissent, qui ajoutent une gloire au nom qu'ils reçoivent.
— Oh! merci pour eux, monsieur.
Vous avez sauvé les uns du danger, vous avez rendu aux autres le bonheur. Dieu vous récompensera de ce que vous avez fait pour eux.
— -Je n'ai rien fait pour eux, repartit Montéclain... vous le voyez, madame.
Cependant je me vante devant vous de tout ce que j'ai puisé dans vos regards de bonté et d'indulgence ; je me pare du peu de bien que
j'ai fait et (jue vous m'avez inspiré , et je vous demande si vous êtes contente.
— Ah ! monsieur, monsieur, dit Julie, dont le trouble faisait frémir la voix... me croyez-vous si injuste, si ingrate?...
— Non, madame, reprit Moniéclain , non ; je vous crois juste, je vous crois reconnaissante , et c'est pour cela que je vous demande la permission de tout vous dire.
Cependant, avant d'aller plus loin, sachez une chose : vos amis sont encore dans ce château, au moindre appel de votre voix, ils viendront à vous. C'est ma maison, madame, mais dès que vous y êtes, c'est moi qui suis chez vous.
Si ce que je vais vous dire , madame, vous parait éirange, si une seule de mes paroles vous alarme , chassez du moins la crainte qui pourrait vous faire croire que je veux abuser de votre présence ici, pour vous tenir un langage que vous ne devez pas entendre.
Vous êtes reine et maîtresse dans celle maison, madame; vous y êtes assise à la place où s'asseyait ma mère, au-dessous de son image, qui me voit, qui m'entend et qui vous protège.
— En vérité, monsieur, dit Julie les yeux baissés et le cœur oppressé, je n'ai aucune crainte, aucune appréhenhion.
— 11 faut plus, madame, ajouta Montéclain, il faut avoir du courage.
— Du courage? lit Julie.
Oui, madame... veuillez me comprendre.
Vous vous croyez obligée envers moi ; vous pensez me devoir de la reconnaissance, et vous êtes trop noble et trop bonne pour vouloir causer un chagrin à l'homme qui vous est venu en aide...
Eh bien I madame, il faut oublier cela... il faut être franche, il faut être sévère, il faut tout oser me dire.
— A vous, monsieur?
— Oui, madame.
Tout ce que j'ai fait depuis quelques jours, tout ce dont je me vantais tout à l'heure, ce n'est pas pour les autres que je l'ai fait, c'est pour vous.
— Pour moi... monsieur, lit Julie toule tremblante de ce mot tant espéré.
Pour vous seule, dit Montéclain, et je l'ai fait parce que je vous aime, madame.
Julie rougit et se sentit prête à pleurer.
— Pourquoi , reprit gravement Montéclain , chercherais-je pour l'aveu de cet amour des expressions qui ne vous le diraient qu'à moitié ?
Je vous aime, madame, non-seulement parce que vous êtes belle, et chaste, et grande, mais parce que vous m'avez fait comprendre la puissance de la bonté, le charme de l'innocence, la supériorité de la vertu.
Je vous aime, non-seulement pour ce que vous valez, mais pour ce que vous m'avez fait valoir.
Le cœur de Julie battait à lui rompre la poitrine; sa tête brûlante de rougeur se baissait sur son sein; elle aurait voulu pouvoir se cacher dans les bras de sa mère; sa respiration était haletante, elle ne put'prononcer une parole.
Montéclain continua :
— Oui, madame, je vous aime, et cela n'a rien de surprenant, je pense ; mais ce qui l'est sans doute beaucoup, c'est que j'ose vous demander votre amour.
— Mon amour? murmura Julie en se reculant avec effroi au fond du siège qu'elle occupait...
— Oui, madame, reprit Montéclain d'une voix triste et émue; et c'est à vous seule que j'ai voulu le dire, c'est de vous seule que je •veux une réponse.
Veuillez me comprendre, madame; j'aurais pu, suivant l'usage, vous faire dire par vos amis le vœu de mon cœur, vous faire demander par les miens votre réponse.
Ceu-x-lù, peut-être, vous connaissant mal, vous auraient parlé de mon nom, de mon rang, de ma fortune, et vous auriez pu croire que je les comptais pour quelque chose devant vous.
Ceux-ci, trop prévenus en ma faveur, vous auraient dit que, dans ma vie, j'ai montré peut-être quelque courage, quelque générosité, et que, peut-être aussi, j'ai le droit d'être ambitieux et de croire à l'avenir; d'autres encore, plus sévères ou plus justes, vous auraient raconté ma vie passée, ses écarts, ses folies, ses erreurs, et vous eussent détournée de mon amour.
Aucun ne vous eût trompée ; mais aucun ne vous eût dit la vérité.
Moi seul je vous la dois, à vous seule qui devez l'entendre.
JULIE
Madame, jusqu'au jour où je vùus ai ronconlive, je n'ai pas vécu. Ce que je vous dis \h , madame, est vrai ; je vous le jui c devant ma mère qui me regarde : nuii, je n'ai pas vécu de mou cœur, de mon Ame, de mon esprit vérilalilcs, car depuis que je vous connais, j'ai un autre esprit, une autre âme, un auire cœur.
Ce n'est donc plus l'Iionirne dont on peut vous dire beaucoup de n)al et peu de bien ([ui vous parle, c'est celui que vous avez créé et qui . vous appartient, ipii s'adresse à vous et qui vous demande loyalement si vous voulez accepter son amour et son nom.
— Monsieur, fit Julie tremblante, mais je ne sais...
— Vous pouvez tout dire, madame ; vous pouvez me répondre : que vous ne croyez pas à mon amour, ou que vous le dédaignez, vous pouvez me dire : que vous me plaignez et que vous ne m'aimez pas ; et, je vous le jure, quelle que soit votre réponse, je l'accepterai avec respect : je n'aurai de colère que contre moi, qui ne suis pas digne de vous, et je ne me souviendrai que d'une chose iiour vous en être reconnaissant, c'est que vous avez eu foi en mon honneur de gentilhomme, c'est que vous êtes venue seule dans cette maison, sans crainte, siins hésitation : et cela, madame, est un honneur dont vous ne me défendrez pas d'être fier.
Julie, confuse, éperdue, le cœur plein d'un trouble inexprimable, heureuse, ivre de ce (lu'el'e entendait, épouvantée de ce qu'elle éprouvait, poussée et retenue à la fois par son amour d'autant plus pudique qu'il était plus puis.sant, Julie, dont l'âme frémissait de joie, mais dont la chaste pensée s'effrayait d'un aveu, Julie dont les lèvres ne savaient pas prononcer le nom du bonheur qui la brûlait, Julie se détourna et murmura doucement :
— Ne me demandez pas de vous répondre, n'exigez pas...
— Oh ! madame, ajoulaiMonléclain, je vous avais bien dit qu'il vous faudrait du courage.
Vous me plaignez, n'est-ce pas? vous m'êtes aussi reconnaissante de mon amour que de votre salut, car vous sentez bien que je vous aime, et vous n'osez me dire que vous ne m'aimez pas.
— Oh ! non, non, fil Julie haletante, je n'ose pas... Je souffre.
Et comme en parlant ainsi elle appuyait sa main sur son cœur, elle sentit dans son sein la lettre qu'elle avait écrite à son frère, elle tressaillit.
— Vous souffrez? lui dit doucement Montéclain ; j'aurais dû prévoir que vous hésiteriez ù me dire la vérité... et cependant j'aurais dû le deviner, car hier, aujourd'hui encore, vous vouliez partir.
— Oui, lui dit Julie en le regardant enfin... j'ai voulu partir, et voici pourquoi...
Elle lui tendit la lettre, et cachant sa tête dans ses mains, elle se mit ù fondre en larmes.
Pour la première fois de sa vie, elle venait de déchirer le voile de son âme virginale, et elle souffrait de son bonheur.
Montéclain lut la lettre d'un œil rapide, ses mams tremblaient, ses yeux rayonnaient, son front semblait illimiiné d'une lumière céleste, et déjà il savait à quel point il était aimé que Julie pleurait encore et se cai^hail avec désespoir.
Montéclain lui prit la main, et l'attirant doucement, il la fit se lever; elle ne sentait rien, elle n'avait plus ni pensée ni volonté , il la tourna doucement du côté du portrait de sa mère, et lui dit d'une voix pleine de caresses:
— Julie, quand vous serez la marquise de Montéclain, venez vous asseoir à cette place, et si Dieu est juste, vous entendrez cette sainte image vous dire du haut du ciel :
n Ma fille, je vous remeicie. »
— Et ma mère, qui doit y être près d'elle, répondit Julie, dira à la votre que vous pouvez croire en moi comme je crois en vous.
A ce momeni, un bruit lumullueux se fit enicndre dans le |)remicr salon.
Presque aussitôt la i)Orle s'ouvrit, et on annonça ;
— l.n procureur du roi.
CAlASTROniE.
Au cri qu'avait poussé Bricoi'd, tous les gens répandus dans les environs étaient accourus.
Ceux du moulin et des maisons voisines s'étaient, éveillés; en un
instant, les deux cùtés de la petite rivière furent couverts de monde. Des cris rauques, des exclamations désolées s'échangeaient d'un bord à l'autre.
— Où est-elle? où est-il?...
— C'est Léda...
— C'est Bricord...
S'écriail-on de tous côtés; car le fermier venait aussi de se jeter à l'eau.
Trois, fois il avait reparu , trois fois il avait replongé ; mais une minute (un siècle pour tous ceux qui étaient penchés sur la rivière ) s'était écoulée sans que Bricord reparût.
L'eau profonde et toute marbrée de ces remous rapides qui tournent au pied des cascades ne renvoyait aux regards que des rellets brisés des lumières qui couraient sur le bord.
Un silence affreux, une immobilité générale succéda au tumulte et au bruit qui, un inslant avant, animaient la noire vallée.
Tout à coup l'eau s'entr'ouvre, une main parait et retombe.
Un nouveau cri s'élève, un bruit sourd retentit dans l'atlenle silencieuse de cette troupe immobile. .Vly-Muley venait à son tour de se précipiter dans la rivière.
Mille cris répondent à cet acte d'héroïsme.
Alors commencent les pronostics funestes, les réflexions tardives:
— Ils y périront tous, disent les uns.
— La rivière est pleine de trous affreux, de tourbillons puissants , qui, en quelques secondes, lient le plus intrépide et le plus vigoureux nageur dans les longues herbes qui flottent jusqu'à fleur d'eau, disent les autres.
C'en est fait, ce n'est plus Léda dont le salut préoccupe tout le monde, ce n'est plus Bricord, c'est Aly-Muley.
Enfin il reparait , et , plus maître de lui , plus adroit, plus pnident, il cherche à gagner le rivage...
Ou lui jette une corde qu'il peut saisir, et on le ramène traînant jprès lui Bricord presque évanoui.
Tous deux, couverts de longues herbes limoneuses, avaient dû s'arracher par des efforts désespérés à l'étreinte de ces mille fibres flexibles qui les avaient enveloppés de leur pesant réseau.
Bricord fut bientôt revenu à lui, et son premier cri fut :
— Léda, où est Léda?
Un domestique de Bricord voulut se précipiter à son tour, mais Aly- .Muley le retint en lui disant d'une voix sourde :
— Ce n'est pas la peine d'exposer la vie d'un homme pour ne repêcher qu'un cadavre... il y a au moins cinq minutes qu'elle est sous l'eau.
— Cinq minutes ! s'écria Bricord en se levant avec désespoir ; on en a vu y rester dix, vingt minutes, une heure, et revenir après; laissez-moi.
Il fallut qu'Aly-Muley le prît à bras-le-corps, que ceux qui l'entouraient lui prêtassent main-forte, et encore ul' fussent-ils ^las parvenus à l'arrêter, si tout à coup le meunier n'eût paru avec des filets.
— Nous la retrouverons maintenant, dit Aly.
— Aivante ou morte, s'écria Bricord d'une voix qui Ot frémir tous ceux qui l'approchaient ; je la veux, je la veux.
Dans ces eaux, coupées de nombreuses chaussées, qui dorment lourdement a certains endroits et qui tourbillonnent rapidement ailleurs, qui remontent d'un côté ou fuient d'un autre, il est presque impossible de savoir précisément où a pu s'arrêter le corps inerte dont elles se sont emparées.
.\\y se chargea d'explorer ces profondeurs inconnues. Il prit une sébile de bois, y planta, au milieu, une chandelle, et poussa la sébile au courant de l'eau.
Tous les yeux suivaient avec anxiété cette lumière vacillante, (lotlant comme une étoile rouge au-dessus des ténèbres qui couvraient la rivière.
La sébile et la lumière qu'elle portait se balancèrent un momeni , puis, prises par le fil de Teau, elles se mirent à descendre assez rapidement.
Bientôt la sébile, vivement poussée d'abord, s'arrêta tout à coup, resta un moment immobile, puis, revenant sur elle-même, elle se mit à tourner en se balançant.
Elle se trouvait au-dessus d'un corps qui faisait obstacle au courant de l'eau.
A chaque mouvement qu'elle faisait, c'étaient de sourds murmures, des mots rapidement échanges parmi cent personnes marchant pas ù pas à la suite de cette lugubre étoile de mort.
Entin elle était arrêtée.
JULIK.
Le vaste filet apporté par le meunier, traîné par lui cl par quelques nuires d'un cùté de la rivière, traîné par Aly-Mnley et Bricord sur l'autre rive, avait lentement accompagné la marche de celte flamme funèbre.
La corde tenue par le meunier fut rejetée par lui du côté où se trouvait Aly-Muley, et le filet ainsi ployé et faisant un vaste reseau fut lire à la rive, qui dans cet endroit était haute, escarpée, et dominait un des gouffres profonds qui rendaient cette rivière si dangereuse.
Le filet était lourd, soit qu'il fùi entravé par les herbes glutiueuses qu'il arrachait, soit qu'il traînât un corps pesant.
L'atlente était profonde, l'anxiété terrible.
Déjà le filet était ramené jusqu'au bord; il ne restait plus qu'à l'enlever hors de l'eau, tous les efforts se réunirent ; on le soulève ; l'eau qui ruisselle des mailles enveloppe le filet d'un voile transparent à travers lequel on aperçoit enfin un corps blanc.
— C'est ellel la voilà! crient ensemble toutes ces voix.
Les efforts redoublent; le filet tiré avec force imprime une vive secousse à ce corps inerte.
Les yeux sont trompés par ce mouvement, et les mêmes voix s'écrient :
— Elle vit I elle remue...
Toutes les mains se tendent; Bricord va enfin saisir le corps de la malheureuse Léda ; mais tout à coup les plis du filet se séparent, s'ouvrent, et le corps retombe dans le gouffre avec ce bruit flasque et sourd que rendent les eaux profondes.
Ce fut un moment afl'reux, un désespoir cruel.
Il était à peu près certain qu'on n'avait retrouvé qu'un cadavre, et tout le monde se sentit frappé, comme si l'infortunée Léda venait de mourir à l'instant même.
Les cris de Bricord faisaient retentir la vallée; il tomba sur une pierre, pleurant et se désolant comme un enfant, appelant Léda, lui promettant son pardon , son amour, l'oubli du passé, le bonheur de l'avenir.
Pauvre noble cœur, sans courage contre la pensée de la mort de celle qui l'avait outragé et qui s'était si cruellement punie!
— Elle vivait, disait-il, elle vivait, c'est vous qui l'avez tuée.
Laissez-moi la chercher; je la trouverai, je gratterai le fond de l'eau avec mes ongles; je la trouverai.
On le rellnt aisément, car toute force était épuisée en lui.
Pendant ce temps, Aly-.Muley rejetait le filet à la même place où venait de retomber Léda... Mais le filet revint vide : le courant avait ressaisi le corps ramené à la surface , et l'avait encore entraîné ulu' loin.
Bricord, anéanti, brisé, élait resté couché sur la pierre où il était tombé, sanglotant, pleurant, mordant le sol, creusant la terre sous ses doigts crispés, pendant qu'Aly-Muley conliiiuait sa recherche. La sebde fut remise à l'eau... on la suivait encore ; elle s'arrêta comme la première fois, et le filet, rejeté de nouveau et retiré comme il l'avait déjà élé, ramena enfin le corps de l'infortunée Léda.
On la déjiosa sur la rive, on la dégagea des herbes q'ui l'enveloppaient ; des femmes s'en emparèrent, et, suivies de touie celle population consternée, elles prirent le chemin de la ferme.
Au milieu de la nuit, ce cadavre porte par des femmes, éclairé par des lumières vacillantes, dans un douloureux silence, avait queloue chose de mystérieux et de lugubre.
On avait entraîné Bricord jusqu'à sa maison.
Lorsque le cortège y arriva, Aly-Muley vit Bricord à genoux an milieu de la salle basse. ®
Au moment où le cadavre entra, Bricord se leva lentement le regarda, s approcha de lui et le contempla longtemps.
Aly-Muley eut peur qu'à son tour Bricord n'eût perdu la raison • d voulut éloigner des yeux de l'infortuné fermier ce spectacle dé
— Porlez-la sur son lit, fit le soldat.
— Non, dit Bricord d'une voix brève... non..
— Mais que prétends-tu faire ? reprit son ami.
— Aly, repartit le fermier sans quitter le cadavre des yeux Alv îu-dessus delà cheminée, il y a mon vieux sabre de spahis, prends-
— C'est fait, lui dit Aly qui craignait l'explosion de ce calme ter-
— Prends aussi le tien, Aly, continua Bricord de la même voix ferme et brève, et sans détourner les yeux du corps de Léda.
— Le voici...
— Bien, fit Bricord, l'œil toujours fixé sur le cadavre.
— Que veux-tu donc faire? lui dit Aly.
Bricord repoussa tous ceux qui soutenaient le corps de la victime, et s'en emparant avec rapidité, il la souleva, la prit dans ses bras, la chargea sur ses épaules, et cria à Aly-Muley :
— Et maintenant, suis-moi.
LVllL — DÉNOUEMENT.
Le magistrat qu'on avait annoncé chez Montéclain avait fait appeler près de lui tous les personnages de celle histoire qui se trouvaient au château.
Il prit place et se prépara à les interroger.
— Monsieur, dit-il à Montéclain, une lettre de vous est venue avertir les magistrats que M. le colonel Thomas Bien, peu d'heures après avoir quitté votre maison, avait été frappé d'un coup de feu ; vous ajoutiez en même temps que, depuis quelques jours, une femme habitant ce pays avait tout à coup disparu.
Vous avez appelé les investigations de la justice sur ces faits qui, si je dois en croire quelques expressions de votre lettre, ont entre eux une connexité que vous vous réservez de me révéler.
Veuillez me dire tout ce qui peut m'éclairer à cet égard.
Montéclain allait répondre, lorsque le colonel prit aussitôt la parole :
— Pardon, monsieur, dit-il, j'ai déjà remercié, comme je le dois, M. de Monléclain de l'empressement qu'il a mis à faire rechercher l'auteur de la blessure que j'ai reçue. Son amitié pour moi, le vif chagrin qu'il a éprouvé de cet accident, l'ont oersuadé un moment qu'il était le résultat d'un crime.
Pour ma part, je suis convaincu qu'un misérable hasard a été seul cause de ma blessure.
Chacun se regarda avec étonnement.
Montéclain sourit à Julie, et lui dit tout bas:
— Tout le monde se gâte à votre exemple, mailame; il va aussi pardonner.
Julie ne répondit que par un signe, mais il disait l'intelligence de leurs âmes.
Le colonel continua :
— Je ne suis connu de personne dans ce pays ; je ne peux pas, je ne dois pas y avoir des ennemis. Ce crime ne serait donc que celui d'un misérable qui eût voulu me voler; on ne l'a pas fait.
— Mais comment, dit le procureur du roi, expliquez-vous alors ce coup de teu?...
— Je (lois croire, et tout le monde ici doit croire comme moi reprit le colofiel, que quelque pauvre braconnier se sera imaginé aballre un cort ou un sanglier, et qu'il aura lire prédpiiammenl;'le hasard plus que sa volonté ei son adresse, aura fait que la balle m'a altein» Mais quant a moi, ajouta-t-il, en regardant tout le monde d'une fieon signilicative, je ne veux ni ne puis croire à l'inlenlion d'un crime.
— Pensez-vous comme H. le colonel? dit le magistrat à Moutcclain.
— Le colonel, répondit celui-ci en souriant, a rapporté de l' Vfriqiie un dédain pour les balles, qui lui a fait considérer comme un accident ce que, moi, j'ai regardé comme un crime.
Je me suis trompé, j'en conviens, et l'on m'excusera d'avoir été trop vite alarme, car ce sera toujours un bonheur pour moi que de reconnaître qu'en de telles affaires, il n'y a de coupable que le hasard , et que a justice n'aura pas à inscrire un nouveau nom sur les listes fatales des condamnés.
-Pensez-vous ainsi, monsieur de Montaleu? dit le procureur du
— Oui, répondit M. de Montaleu d'une voix mal assurée, je pense je dois croire que le colonel qui sait la vérité... a raison de parler comme il la fait. '
Puis, pendant que le magistrat prenait note de ces diverses réponses, le marquis de Montaleu dit tout bas à Thomas :
— Merci, mon fils, merci de votre générosité pour ce misérable.
— Il porte mon nom, mon père, fit de même le colonel.
— Je ne vois pas, dit le magistrat, que nous ayons à donner suite n
JULIE
cette affaire : il ne reste |.Ims .ur:1 découvrir la malheureuse qui a disparu.
Quelle est celle femme?
- C'est reprit Mouléclain, la femme de l'un de mes termieis.
— Je lé sais ; elle a (luilté sa ferme il y a deux jours, et depuis on n'a plus entendu parler d'elle. ,
Ce nui eût été très-facile à expliquer, si l'on eût voulu tout re>elei , devenait fort embarrassant du moment que l'on voulait épargner a Hector, c'est-à-dire au nom de Montaleu, le scandale d une accusation infamante. „„^o
— ^'oyons reprit le procureur du roi, sur qui portent vos soupçons esi-ce un enlèvement, une fuite, un séquestration, un assassinai.'
— Ce n'est rien de tout cela, dit Cliampmortain...
— Il n'y a pas trois heures que j'ai rencontre, dans la loïc , M">= Bricord, très-tranquille et trôs-hien portante, et se dirigeant du
côté de la ferme. . , . , : ,„„ia
A celle réponse de Champmortain, Monleclam se leva avec inquiétude :
— Léda 1... à la ferme 1... s'écria-t-il. Il appela.
— Où est Bricord ?..• demanda-l-il.
-- 11 n'est pas revenu au château, répondit-on.
— Quoi ! dit Monléclain h Julie, il ne vous a pas accompagnée?
— Il n'était plus avec moi quand je suis descendue de voilure.
— Et Aly-Muley I
— Il n'y était pas non plus. .
— Oh ! "les fous ! les insensés ! s'écria Monléclain avec chagrin, ils auront fait quelque malheur...
Monléclain avait à peine prononcé ces paroles, qu'un grand bruit éclata tout à coup, des voix tumulteuses retentissaient dans la cour au château; on entendit s'ouvrir brusquement les portes du vestibule; des pas précipités traversèrent les premiers salons, et l'on vit enlui entrer Aly-MuIey, pâle, bouleversé, les cheveux en desordre, l'œil égare ; il se laissa tomber tout haletant sur un siège ; il avait du sang sur le visage et sur les mains.
— Tu es blessé ? lui dit vivement le colonel.
— Oui... non, répondil-il brusquement, c'est mon sang... ou... c est le sang des autres. . ,,
— Le sang de qui? demandèrent à la fois le magistrat cl ,,ioiile-
— Je vais vous le dire, lit Aly-Muley dont les dents claquaient et dont tout le corps frémissait d'un tr^^mblement convulsif.
Tout le monde se pencha pour l'écouler. Aly continua d'une voix sourde :
— Nous venions de repêcher la pauvre femme...
— Quelle femme? dit Monléclain...
— Eh bien ! elle, la femme de Bricord... reprit Aly. C'est que vous ne savez pas. . .
A peine avions-nous quitté la ferme pour suivre la \oiture de M""^ la comtesse que voilà Bricord qui s'esquive. Je m'imagine qu il a oublié quelque chose chez lui, et je continue à suivre...
Mais arrivé à vingt pas d'ici, je m'aperçois qu'il n'est pas revenu... Il n'y avait plus de danger pour la bonne dame que voilà... On elait à la porte du château...
Je m'inquiète de Bricord... et je retourne à la ferme. Je longeais Ja rivière, vous savez, au-dessous du moulin, dans l'allée des grands
saules... , , , . , ,.
Tout à coup . voilà quelque chose de blanc et de léger comme une ombre qui traverse la route à vingl pas devant moi... et puis... voilà nue j'entends que ça tombe dans la rivière...
le cours du côté où j'ai vu passer l'ombre et où j ai entendu le bruit Rien... C'était uni comme une glace... Je n'étais pas là depuis une demi-minute que voilà Bricord qui arrive... Il criait après sa femme... 11 criait après Léda...
Elle est là, lui dis-je en lui montrant la rivière...
Le pauvre Bricord s'y jette, va, revient, replonge, s'en va tout à fait; enfin je l'en retire, et puis après... elle aussi...
Léda I s'écrie-1-on de tous côtés...
— Oui; mais morte... huie... perdue...
Elle était folle, à ce qu'il paraît; mais elle avait vu son enfant... ça l'avait éveillée.... alors elle s'était trouvée en face de Bricord... . . , <■ Il
Alors... oh ! elle ne le connaissait pas, la pauvre temnie, elle s'elaii imaginé que parce que c'était un soldat, un paysan qui ne savait ni lir/ni écrire, il n'y avait pas là-dessous un cœur... d'or.
Oui... oui... fil Muley, brave comme un lion... bon comme tout ce qu'il V a de bon... Pauvre Bricord 1...
— Continue, mais continue donc, s'écria le colonel.
— Enfin elle était, repêchée, nous l'avions apportée dans la ferme. Alors Bricord se prit à la regarder d'un air si tranquille, que ça me fit venir froid.
Nous étions tous là sans savoir où il voulait en venir, lorsqu il me dit tout à coup de prendre son sabre et le mien.
J'ai fait ce qu'il m'a dit. J'ai peut-être eu tort.
Mais, voyez-vous, à ce moment je ne sais lias ce qu'il m'eût demandé que j'eusse pu lui refuser, tant je tremblais de le contrarier. Enfin c'est comme ça.
Tant il y a, qu'à peine je tenais les deux sabres, que le voilà qui prend le corps de sa femme, comme celui d'un enfant endormi, et (pi'il me dit comme lorsque nous marchions au feu :
« Suis-moi 1 »
Dame ! je l'ai suivi. . .
Un sentiment de terreur passa dans le cœur de tous ceux qui écoutaient Aly-Mulev-
— Eh "bien I eh bien ! fil vivement Monléclain.
— Nous allions, reprit Aly-Muley, ou plutôt Bricord allait, et je le suivais... c'était terrible à voir...
Il portait la pauvre femme dans ses bras, sa tête était penchée sur l'épaule et allait deçà et delà, les bras tombaient le long du dos de Bricord, ballants à droite et à gauche; je ne pouvais en détacher mes regards, et avec mes deux sabres sons le bras, j'avais peur en face de ce cadavre; il m'attirait, il m'emmenait... je l'aurais suivi au bout du monde sans dire un mot...
Tout à coup...
Aly-Muley s'arrêta.
On s'approcha avec plus d'anxiété.
— Eh bien?...
— Ce n'est rien, dit-il; mais j'ai failli me trouver mal... ça ma glacé... tout à coup Bricord s'arrête... je marchais sur ses talons; j ■ ne savais pas qu'il allait s'arrêter, et je vais me heurter la lele conlr.^ la tète de la morte, ses lèvres sur ma bouche... Ah ! j ai eu |)eur.
— Achève donc, dit le colonel.
— Oui... oui... m'y voilà, reprit Aly-Muley ; Bricord s eUiit arrête, parce qu'il avait entendu des voix... j ., „ ,
Ca me tira du froid que j'avais : c'étaient les voix de M. Hector de Montaleu et de M"= Amab.
Tout le monde tressaillit, pressentant aussitôt quelque affreuse rcn-
conire. . ui . ■ ■ ,
— C'était Hector! fit M. de Montaleu d'une voix tremblante, elqu est-
il 'irrivé*^
— Vous allez voir, répondit Aly-Muley; d'abord Bricord resii un moment immobile, puis il se remit à avancer, mais a pas 0.-
°"nous arrivâmes ainsi au coin d'un carrefour; les deux .lomplic^ se disputaient.
Lui était à pied, elle dans sa voiture.
— Où allez-vous? disait M. Hector à la Lionne.
— Que vous importe? .
— Ah ! reprit alors le vicomte, vous m'avez pousse dans le crime,: et maintenant vous m'abandonnez... J
— Quoi I fil M. de Montaleu, en inlerrom|)ant le soldat. I Conliiiuez, dit sévèrement le procureur du moi, continuez. |
Alv reprit : , ■ . t ,
-"vous êtes un lâche , lui répondait-elle , vous deviez demandei raison à Monléclain de sa conduite envers vous. ...... ^
— Mais vous ne savez donc pas, lui disait l'autre, que j ai fait demander à Brias et à Champmortain de se charger d'aller porter une provocation, et que tous deux s'y sont refusés.
— Parce que vous avez manqué de courage, lui répondu la
Lionne. . . ., .i
Le cocher fouetta les chevaux, mais M. Hector les init aux guides
La voilure recula, les chevaux se cabraient, tout allait se briser... l
— Mais que voulez-vous? s'écria M"" Amab.
— Je veux que vous restiez... car je vais êire poursuivi , moi, parce que j'ai écoute vos perfides conseils, parce que vous m'avez pous.sc fl assassiner le colonel... , . .
— Est-ce moi, lui repartit M"" Am:ib , qui vous ai lait assasMUit la mallK'ureuse Leda?... Laissez-moi partir...
— Lêda? disait Hcclor, l.rda est folle, et je ne la crams pas.
— Léda est morte, cria tout à coup Bricord, et la voici...
JULIE
Et en disnnt ça, roprit Aly, Bricoril snrtil i!c la r.imée et s'élança au milieu ih: camloui'.
T,i^ vicuiiiie s'olail lelùurné à sa voix, le poing lové et prêt à IVapper; mais Ij se trouva face à face avec le cadavre de Leda, que Bricord lui piéseiila.
— Regarde... regarde, lui criait Bricord pendant que l'autre reculait, elle est morte... c'est ton tour.
Celait terrible, fit Aly d'une voix sourde... j'en avais le frisson...
Bricord avançait toujours... l'autre reculait. Enfin Bricord... ali ! mon Dieu ! la pauvre femme!... Bricord... il fallait qu'il fut bien malbeuroux!... Bricord la jeta contre M. Hector de Monlaleu en lui disant :
— Est-ce que tu n'oses plus l'embrasser? Elle tomba sur le gazon entre eux deux. Celait pitié de la voir ainsi.
Il y a un procu-