LIX. — Mor.TE
A ly-Muley s'arrêta, etMontéclain lui dit d'une voix inqnièle:
— Et Léona... Léona...
— Oli ! reprit Aly d'un ton brusque et amer, M""' Amab ne perdit pas la tète, elle voulut fuir; le coclier fouetta encore les chevaux.
Je vous le jure, j'aurais laissé aller la voiture... moi... car enfin. . je ne sais pas!... mais !a roue allait passer sur le corps de la pauvie mofte... mille tonnerres! je ne fis qu'un mouvement. Je flanque un revers de mon sabre sur le nez des chevaux... qui hurlent, qui dansent, qui reculent, et qui culbutent la voiture dans un fossé où tout se brise, pendant que Bricord, qui tenait l'autre sabre, disait toujours au vicomte :
— Défends-toi!
L'infâme barguignait, il disait qu'il ne voulait pas.
— Begarde donc, lui répétait Bricord, la voilà |iar terre, celle (|iic lu as perdue... et tuée... Elle est punie, elle... c'est ton tour.
II faut vous dire, reprit Aly, qu'on nous avait suivis petit à petit, si liieii qu'à ce moment, nous étions plus de vingt personnes dans lé CLirrefour, et quelques-unes avaient des torches.
— Veux-tu te battre? criait toujours Bricord.
— Non, disait-on de tous cotés, il faut l'arréler reur du roi d'arrivé.
Ça le décida.
— Donne-lui ton sabre, me cria Bricord. Je le lui donnai.
Alors... alors...
Ah! miséricorde!... j'en ai vu des gens qui se battaient, et vous aussi, colonel; mais rien de pareil...
Ils n'ont pas dit nn mot... ou n'entendait que leur res|)iration... c'était comme un râle... Et puis des coups terribles, sans se presser... et, à chaque coup, un plus gros soupir... et le râle qui reve{iait plus fuiieux... car ils ne se battaient pas, ils se tnaient; ils avaient la lèle fendue, les bras hachés, la poitrine ouverte; ils fi'appaient toujours.
r.nfin, Bricord se trouva tout à coup arrêté par le cadavre de Léda... il Uébucba, et pendant qu'il se remettait, le géant... Tonneire dii ciel!... le géant lui poussa un coup de pointe... ce fut le dernier ; mon pauvre Pierre chancela et tomba juste sur le corps de sa femme.
— Mort... firent toutes les voix de ceux qui écoutaient le spahis, dans un douloureux effroi.
— Bien nioit, répéta Aly-Mulcy.
Je ne voyais plus, je n'entendais plus. Je m'étais jeté sur EricorU lorsipij loul à coup j'enlends pousser nn cri...
C'était Hector, qui, tout couvert de blessures, .s'était traîné jusqu'à la voiture... Cet homme était bâti de fer et de pierre... et tout blessé qu'il était, il en tira sa complice, qui se débattait au fond, conuiie si c'eût été un enfant; il la traîna jusqu'auprès des deux cadavres.
— Tiens, vois-tu ton ouvrage? dit-il à la misérable.
El en parlant ainsi il leva le sabre sur elle; mais, àl'inslant même, un coup (le pistolet releniit...
Le géant rerula en rugissant comme un lion touclu puis il s'aballit d'un coup.
— Le malheureux! dit M. de .Monlaleu... Personne ne ré|)ondit à celle exclamation.
— Mais Léona ! s'écria Montéclain.
— Ah! reprit Aly-Mniey... elle... voilà la chose... Vous n'allez pas le croire... c'est affreux... ce n'est pas possible, mais c'est comme ça...
, mais manque,
A peine le vicomte élait-il tombé, qu'elle présenta aux aiiMvs la gueule rie son autre |)isl(jlet en disant:
— Place... place... ou je brise la tète à qui bouge. Je croyais le vicomte achevé... mais le voilà qui se redresse et qui
se met à crier:
— C'est elle qui ra'a fait assassiner le colonel... ^ A ce mot-là, je m'élance sur elle, je l'attrape, et je lui dis que je
l'arrête. Elle ne veut pas et m'envoie une balle dans les coles... ça m'écorche... ça glisse... je la reliens tout de même, mais enlin c'était une femme, on ne peut pas frapper dessus comme sur un homme...
Je lui empoigne une main... mais elle avait pris un petit couteau de l'antre. Je veux la saisir, elle me le plante dans la poitrine... ce n'était rien... plus de rage que de force... une êgralignure...
Alors je lui dis... ça, je le jure devant Dieu que"je le'lui ai dit... d'ailli'urs il y avait des témoins... Je lui dis:
— Voulez-vous vous rendre? je ne vous ferai pas de niai...
Elle se sauve, je cours après, je l'altrape... elle veut me frapper... je lui prends les deux mains...
En voilà assez, lui dis-je... c'est fini de faire du mal aux honnêtes gens...
Elle ne répond rien, mais il me semble entendre craquer ses dents, et puis un cri... pas un cri... un sifflement... comme si sa gorge se déchirait.
Je lui dis : «—Suivez-moi ! » Elle tombe sur ses genoux... je veux la relever... elle tombe tout à fait... Je la secoue, je J'appelle, je la soulève... rien !...
Je prends une torche, je la regarde : elle avait les yeux ouverts, elle élait blanche comme un marbre, et ses lèvres toutes boidecs d'une écume de sang... Je la secoue... rien !...
« Elle était morte... »
Tout le monde resta foudroyé.
— Alors, fit Aly d'une voix épuisée, je me suis sauvé... me voilà...
— Messieurs, dit le magistrat, le récit de cet homme vient de me prouver qu'il s'est commis ici des crimes que vous avez voulu soustraire à la justice des hommes.
, — La justice de Dieu s'est chargée de leur punition , dit Montéclain . . . Cela vaut mieux, croyez-moi.
— Tout n'est pas fini, reprit le m.agistral; il faut que je .sois assuré que tout ce qu'a dit cet homme est vrai.
— Il y a ici tous les paysans qui m'accompagnaient qui sont prêls à témoigner que je n'ai pas menti d'un mot.
On les fit entrer ; mais ce fut avec un profond êlonnement qu'on vil Amab s'avancer au milieu d'eux.
— Vous ici? lui dit Montéclain.
— Oui, pour affirmer que le récit de ce soldat est exact. Il n'a poiat frappé la misérable femme qui est morle.
— Mais elle est morle, cependant; qui l'a tuée? fit le magistrat.
— La main de Dieu, son crime, sa rage, repartit Amab. Ce cœur féroce s'est brisé dans sa poitrine et l'a éiouffée.
Amab avait raison, Léona n'avait pas une blessure sur son corps, pas même la trace d'une meurtrissure.
Elle était morte de la pensée de son impuissance.