‹ Ouvrés illustréesChapitre 7 sur 157 · LA LIONNE EN QUÊTE · texte numérisé non relu

LA LIONNE EN QUÊTE

Le hasard fit que cette rencontre eut lieu d'une façon plus facile que ne l'espérait .M'"^ Thoré.

Toutes deux, en entrant au magasin, trouvèrent JI. Villon fort occupé à faire étaler devant une belle dame les plus riches marchandises de la maison.

— Tout cela est fort beau, disait celle dame; vous èies une riche maison, à ce que je vois. M. Thoré est établi depuis longlenips ?

— C'est une des plus anciennes maisons de Paris. M. Thoré l'a reçue de son père.

— Ahl disait la jeune dame tout en examinant un t!ié, c'est donc un jeune homme ?

— Non, Madame, non.

— Il est marié?

— Oui, Madame...

Regardez ceci ; les .anglais n'ont rien qui approche de cette finesse de découpures...

— Oui, vraiment... c'est très-bien... Et il a des enfants, M. Thoré?

— Oui, Madame.

M""' Thoré entrait avec Julie au moment où celle dame faisait celle question.

Amab éprouvait la plus triste inquiétude en TO^ant ecl éTanouissement se prolonger. — Page 27.

— Voilà !!,i femme et sa fille, Madame.

L'étrangère se retourna et ne put retenir un vif mouvement de surprise à l'aspect de ces dames. Elle les examina avec une atteniion (pii eût pu passer pour de l'insolence, s'il ne s'y était mêlé un singulier étonnement et une expression de sombre colère.

Cependant Julie et sa mère rentrèrent dans leui's bureaux , après avoir salué la dame, qui dit assez bas .'i M. Villon :

— Ah ! c'est là M-"' et M'" Thoré ?

— Oui, Madame.

— Il me semblait que vous m'aviez dit que M. Thoré avait un fils?

— C'est vrai, mais je ne crois pas en avoir parlé ;\ Madame...

— C'est possible, j'aurai mal enlendu. Veuillez me faire envoyer ce

thé.

— k quel nom et ù quelle adresse?

L'étrangère s'arrêta au moment où elle allait répondre...

— Ne me l'envoyez pas, faites-le emballer, on viendra le prendre un de ces jours... Ditesmoi le prix , je vais le payer.

En parlant ainsi, elle regardait Julie avec une expression menaçante et un sourire sardom'que.

— C'est inutile, dit Villon , et quand Madame l'enverra chercher...

— Non, Monsieur...

je pars pour la campagne... je préfère payer... la personne qui viendra cliercher ces porcelaines me les enverra...

— Alors , Madame , pour la campagne , il faudra une caisse, et nous ajouterons le prix de l'emballage.

— Ajoutez tout ce que vous voudrez, dit la dame avec impatience.

Pendant tout ce temps elle n'avait pas quitlé Julie du regard.

— Mademoiselle Julie, dit Villon, voulezvous faire facture du service anglais numéro 5?...

Julie prit une facture , M"" Thoré un registre.

— Madame veut-elle une facture détaillée?

— Oui, oui, dit la dame d'une voix particulière, oui, je désire une facture détaillée.

Villon lui oflrit une

chaise dans le bureau

des dames , mais elle

la refusa et resta en

dehors du grillage, pendant que la mère et la fille écrivaient sous

la dictée de Villon.

M""' Thoré regarda plusieurs fois pour voir si cette étrangère continuait à les examiner avec la même curiosité. Mais elle était plongée dans d&profondes réflexions, et, soit qu'elle se rappelât le passé, soit qu'elle méditât quelque projet à venir , on eût pu juger, à la sombre expression de son visage, qu'elle soulevait en elle de cruels souvenirs, ou qu'elle se promettait une terrible vengeance.

k peine Julie eut-elle fini, qu'elle passa la facture par un petit guichet, en disant :

— Voilà, Madame.

Celle-ci la prit et la regarda avec une attention qui eilt fait dire à M. Thoré que cette dame ne payait pas sans vérifier ses comptes, et qui fit presque peur à Jl"" Thoré.

Celle dame plia soigneusement la facture, et en jeta le montant sur la tabletle du bureau, puis elle s'éloigna rapidement, sans un mot qui

LA LIONNE

eût rai)iioit à l'a-hal qu'elle venait de faire, sans une Incliualion pour ré|)Oii(]i-e aux saints empresses et commerciaux de M. Vil'on.

rersoniie ne se doulaii qu'avec celte femme un horrible m:illieur était eniré dans la maison. , •

— Uiim ! fit le commis, en prenant l'argent dépose sur la labielie, voilà une drôle de pratique. .

— Singulière, en clïet , dit M"" Thoré qui lendit au commis les billels qu°e Victor lui avait renvoyés, et qui ajouta :

— Faites rentrer ces deux mille francs en caisse.

— Ces deux... mille... fit Villon stupéfait.

— Oui...

— Cùiiiment passerai-jc ce versement?

— J'ai pris deux mille francs ce matin... Je vous les rends ce soir. il est inutile que cela paraisse sur les livres.

— l'ardon. Madame, dit Villon av«c amertume , l'arlicle est passe, je ne puis pas sortir d'argent de ma caisse sans en passer écriture... Je nu puis pas en faire rentrer sans faire de même... et Madame sait bien que les livres de commerce n'admettent pas de ratures... 11 tant donc que je sache...

— Monsieur... dit M°" Tliorc avec impatience.

— Il faut que Madame veuille bien me dire, reprit Villon en baissant la tête, cûinmeiitje dois...

— Kh bien ! dit Julie d'un air moqueur, écrivez: pour refus de les recevoir de la part de celui à qui ils étaient destinés.

— Vraiment 1 d^'illon d'une voix altérée et en regardant M""=Th(iré.

— Oui, dit cellPci, c'est la vérité... Arrangez cela comme vous l'entendrez...

Villon ne dit rien, prit l'argent de l'étrangère et les billets, il alla a son bureau uû il écrivit d'abord la vente du thé, et ensuite, sur sa main courante : . .

« Reçu 2,000 francs destinés au sieur .\mab, et que celui-ei a refusés. »

Sa main tremblait en passant cet article, et, ce qui u était peut-être jamais arrivé à un livre de commerce, une larme d'amour et de désespoir vint faire un pâle pâté sur celte somme de deux mille francs.

Pendant ce temps, Julie disait tout bas a sa mère :

— Ce pauvre M. Villon , il ne comprend pas ce fier désintéressement.

— Tais-toi, Julie ! tai.s-loi!... il le comprend pl«s que lu ne crois. Lii fin de celte journée fut triste et pénible pour tout le monde. Charles, contre ton ordinaire, ne rentra que fort tard.

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